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Et si la fin du monde n'était qu'un commencement ?
Une prophétie vieille de mille ans annonçant la fin du monde. Des meurtres sanglants qui se multiplient. Une enquêtrice obstinée qui ne se fie pas aux évidences. Quelques mois pour empêcher le pire de se produire...
Rien ne prédisposait Catherine Claymore, brillante généalogiste testamentaire, à croire en cette légende maya vieille de dix siècles qui prophétisait la fin du monde. Jusqu’à ce qu'on tue pour l'accomplir. Commence alors une course contre la montre implacable et mortelle, où même ses propres certitudes vacillent les unes après les autres. Aidée dans sa quête par un ex-flic à la dérive, elle n’a que quelques mois pour découvrir la vérité, et empêcher l’exécution d’un des plus sombres desseins que l’Homme ait portés...
Une enquête au féminin sur les traces d'un mystérieux tueur friand de légendes maya !
EXTRAIT
"Intriguée, Catherine emboîta le pas du jeune flic, qui souleva les bandes de plastique, libérant le passage devant elle. Là, sous ses yeux, elle découvrit alors le terrifiant spectacle. D'abord, le chaos. Chaises et meubles renversés, tiroirs et étagères démolis, sol jonché de livres et de papiers en tout genre. La pièce avait visiblement été le théâtre d’une lutte acharnée.
Et puis, le sang. Partout où se portait le regard. Le liquide écarlate maculait tout, les murs, les bibliothèques, le bureau. Sur le sol, une immense tache noirâtre recouvrait le centre d'un tapis de laine à motifs amérindiens. Autour, des lignes d'adhésif dessinaient les contours d’une silhouette, témoignant de l’emplacement du corps."
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Un très bon roman, entre thriller et aventure, qui m'a tenu en haleine jusqu'à la dernière page." - Céclie Bontonnou, Pole Culture
"Entre mensonges, légende et opportunisme, le rythme est effréné et le suspense haletant. Johann Etienne maîtrise son histoire parfaitement et capture le lecteur dés le début." - Sylvie Guevel, Babelio
"Le joli plus comme je les aime : des flash codes dissimulés au fil des pages afin de créer l'ambiance musicale... Un très bon roman, entre thriller et aventure, qui m'a tenu en haleine jusqu'à la dernière page." - Blog Céci Bon de Lire
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1975 à Troyes, dans l'Aube, Johann Étienne écrit depuis l'âge de seize ans. Passionné d’Histoire et d’actualité, il se sert des réalités qui nous entourent pour élaborer intrigues et personnages au profit de romans de fiction policière.
Il est l’auteur de trois thrillers, Le Théorème de Roarchack, Prophétie et La Colonie, et d’un roman court intitulé Le Plan, tous parus chez Ex æquo.
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Seitenzahl: 354
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Johann Etienne
Prophétie
Thriller
ISBN : 978-2-35962-336-9
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273-338-3
Dépôt légal novembre 2012
©couverture Hubely
©2012 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
www.exaequoblog.fr
Dans la même collection
L’enfance des tueurs – François Braud – 2010
Du sang sur les docks – Bernard Coat L. — 2010
Crimes à temps perdu – Christine Antheaume — 2010
Résurrection – Cyrille Richard — 2010
Le mouroir aux alouettes – Virginie Lauby – 2011
Le jeu des assassins – David Max Benoliel – 2011
La verticale du fou – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le carré des anges – Alexis Blas – 2011
Tueurs au sommet – Fabio M. Mitchelli — 2011
Le pire endroit du monde – Aymeric Laloux – 2011
Le théorème de Roarchack – Johann Etienne – 2011
Enquête sur un crapaud de lune – Monique Debruxelles et Denis Soubieux 2011
Le roman noir d’Anaïs – Bernard Coat L. – 2011
À la verticale des enfers – Fabio M. Mitchelli – 2011
Crime au long Cours – Katy O’Connor – 2011
Remous en eaux troubles –Muriel Mérat/Alain Dedieu—2011
Thérapie en sourdine – Jean-François Thiery — 2011
Le rituel des minotaures – Arnaud Papin – 2011
PK9 -Psycho tueur au Père-Lachaise – Alain Audin- 2012
…et la lune saignait – Jean-Claude Grivel – 2012
La sève du mal – Jean-Marc Dubois - 2012
L’affaire Cirrus – Jean-François Thiery – 2012
Blood on the docks – Bernard Coat traduit par Allison Linde – 2012
La mort en héritage – David Max Benoliel – 2012
Accents Graves – Mary Play-Parlange – 2012
7 morts sans ordonnance – Thierry Dufrenne – 2012
Stabat Mater – Frédéric Coudron –2012
Outrages – René Cyr –2012
Montevideo Hotel – Muriel Mourgue –2012
Séquences meurtres – Muriel Houri –2012
La mort à pleines dents - Mary Play-Parlange – 2012
Engrenages – René Cyr - 2012
Hyckz – Muriel combarnous - 2012
La verticale du mal – Fabio M. Mitchelli – 2012
Prophétie – Johann Etienne – 2012
Léonis Tenebrae – Jean-François Thiery – 2012
Hyckz – Muriel CVombarnous – 2012
IMC – Muriel Houri - 2012
Crocs – Patrice Woolley - 2012
Du même auteur
Dans la même collection
Comme vous pourrez le remarquer, des « flash-codes » ont été intégrés à certains passages du récit, permettant à ceux qui le souhaitent d’accompagner leur lecture d’ambiances musicales.
Si vous souhaitez accéder à ces musiques, rien de plus simple : téléchargez une application gratuite sur votre Smartphone permettant de scanner les codes, lancez l’application, viser le flash-code avec votre écran, et laissez-vous guider*.
* Les liens vers lesquels renvoient les « flash-codes » sont valables au moment où nous imprimons. Nous ne pouvons malheureusement garantir leur pérennité. Si l’un d’entre eux venait à manquer, retrouvez-le sur la page officielle de Prophétie (voir ci-dessous).
Plus d’infos sur : http://www.facebook.com/prophetie.johann.etienne
Remerciements
Je tiens tout d'abord à remercier Laurence Schwalm et les Éditions Ex Aequo de m'avoir fait confiance pour ce deuxième roman.
Je remercie ensuite, et plus particulièrement, Céline Jeannin pour sa précieuse collaboration et l'important travail de correction qu'elle a apporté au manuscrit de Prophétie.
Merci, enfin, à toutes les personnes qui ont eu la patience de supporter mes digressions et mes doutes lors de l'écriture de ce livre. Un écrivain ne serait rien sans ses lecteurs. Il ne serait rien non plus sans ceux et celles qui l'entourent au quotidien.
À France, en souvenir d’Orion.
Aux anges qui, quelque part, veillent sur nous.
La plupart des hommes d’action tendent au fatalisme, alors que le reste du monde croit en la Providence.
Sommaire
Avant-propos
Prologue
V
IV
III
II
I
San Francisco, il y a vingt ans.
Soleil implacable, asphalte brûlant. Juillet plombait les rues d’une chaleur écrasante. Franchissant à pleine vitesse l’air incandescent qui nimbait le sommet de Columbus Avenue, une Ford rouge s’éleva soudain dans l’atmosphère, moteur hurlant.
Pris en chasse par trois patrouilles de police aux sirènes tonitruantes, le véhicule manqua l’embardée en retombant, heurtant le bitume dans une gerbe d’étincelles. Cramponné au volant, son conducteur, le front perlé de sueur, s'évertuait à conserver un calme apparent. Son passager, lui, avait perdu le sien depuis longtemps.
— Faut qu’on se rende, Rodney ! hurla-t-il, paniqué, désignant du regard un sac de toile posé sur la banquette arrière. J’ai pas envie de crever pour ça !
— La ferme, Tony ! le coupa l’autre. Si on ne livre pas la marchandise, on y passera de toute façon !
À peine avait-il achevé sa phrase qu’une quatrième unité de police se joignait au cortège, accentuant la menace. La Ford louvoyait à tombeau ouvert au milieu de la circulation, passant d'une file à l'autre. Chaque véhicule frôlé et esquivé de justesse sifflait à ses vitres latérales comme des balles traçantes.
— Par les docks, vociféra Tony en indiquant la direction.
Pied au plancher, l'automobile poursuivit sa course folle sur Montgomery Street, puis bifurqua sèchement sur Market Street en direction de la baie. Dans son sillage, les sirènes n’avaient pas lâché leur proie. Accélérant encore, la Ford braqua sur Embarcadero. À cent mètres de là, Bay Bridge surplombait des eaux d'un bleu profond, indifférent au ballet mécanique que se livraient fuyards et forces de l’ordre.
King Street, puis le Giants Stadium. Quelques centaines de mètres encore, et la kyrielle d’entrepôts des docks offrirait aux fugitifs le labyrinthe idéal où perdre leurs poursuivants. La manœuvre inopinée d’un engin de levage sur le trajet de la Ford coupa court à l’ambition. Un coup de volant rageur évita la collision, pas le tête-à-queue, qui s'acheva sèchement contre l’angle abrupt d’une pile de béton.
Seul Rodney parvint à s'extraire, hagard, de l'amas de tôles froissées. Le front ensanglanté, il jeta un œil sur sa gauche. Tony gisait sur le tableau de bord. Ne subsistait de son crâne qu’un agrégat de chair et d'os informe, d’où émergeaient deux yeux exorbités. Gravée sur les rétines, la dernière image perçue, celle du pare-brise, percuté de plein fouet.
Les sirènes toutes proches sortirent Rodney de sa torpeur. Récupérer le sac sur la banquette arrière. Prendre la fuite. En une fraction de seconde, ces priorités s’imposèrent, au moment où les policiers rejoignaient le véhicule accidenté.
Trente secondes plus tard, ces derniers balayaient de leurs torches la pénombre d’un entrepôt voisin, où s'était réfugié le rescapé. Les faisceaux des lampes s'agitaient sur le méandre de marchandises comme des insectes frénétiques autour d'une flamme. Arme au poing, la dizaine de flics se scinda en binôme afin de couvrir plus de terrain. Seul le clapotis de leurs semelles de cuir sur le sol bétonné transgressait le silence.
Des murs de caisses se dressaient autour d'eux, masses oppressantes, presque menaçantes d'inertie. Malgré l'obscurité, une chaleur lourde saturait l'air ambiant, engluant les gestes, brûlant les yeux. Dans la lumière électrique, des particules de poussière s'agitaient par milliers, anarchiques, telles des constellations en mouvement perpétuel.
Un bruit suspect brisa soudain la pénombre, attirant à lui l'un des groupes. Convergeant vers son origine, les uniformes débouchèrent sur une aire de stockage de produits chimiques, où une douzaine de cuves d'acier frappées d'une tête de mort sans équivoque s’alignaient en bon ordre.
Ted Kowalski ne respirait plus que par intermittence. De puissants effluves d'alcool et d'ammoniaque emplissaient l'atmosphère, brouillant ses sens. Arme et torche braquées, l’officier, rompu aux patrouilles de rue, avançait maintenant à pas feutrés. Au sol, des flaques irisées lui renvoyaient son image déformée. Un nouveau grincement métallique acheva de le convaincre. Le suspect était là, tout près. Il pouvait presque entendre son souffle saccadé.
Tendu comme un arc, il avança encore. Une pression familière s'insinuait dans ses veines, mélange d'adrénaline et de peur. Le tissu de sa chemise, trempé de sueur, collait à sa peau brûlante. Mais Kowalski ne sentait plus rien. Son corps s'était comme dématérialisé, s'abstrayant de la réalité ambiante, tout entier concentré sur son objectif.
Un mouvement furtif détourna soudainement son regard. Cette fois, il tenait son fuyard. D'un signe de tête, il ordonna à son coéquipier de contourner la zone, afin de couper court à toute retraite. À cinq mètres de là, Rodney se tenait debout, tournant le dos au policier. Essoufflé, mais calme. Étrangement calme.
Lorsque Kowalski proféra les sommations d’usage, il se retourna avec une lenteur froide et calculée. Le flic découvrit alors son visage, blême, presque extatique. De longues mèches brunes, émanant de sa chevelure hirsute, collaient au sang séché de sa blessure au front. Un regard étrange émergeait du tumulte. Lointain, presque absent.
Nouvelles sommations. La voix du policier se perdit dans les limbes. Mutique, Rodney n’avait pas bougé d’un pouce ; jusqu’à ce que son regard change soudain, provoquant son éveil, brutal, inattendu. Une arme avait surgi. La balle qui sortit du canon faucha l’officier en pleine poitrine.
L’écho de la déflagration n’avait pas encore disparu que deux autres tirs déchiraient l’obscurité. Une balle dans la jambe, une autre dans l’épaule. Le second flic n’avait, lui non plus, pas manqué sa cible. L’assassin s’écroula comme un pantin, au moment où une forêt d’uniformes, alertée par la fusillade, investissait les lieux.
Dans l’heure qui suivit, des myriades de gyrophares imprimèrent leurs lumières hystériques aux abords du hangar, accompagnant les allées et venues de dizaines de policiers. Des combinaisons blanches inspectaient les lieux à la lueur diffuse de lampes à rayons ultraviolets. Rodney y était entré avec un sac, mais rien d’autre que le corps de Kowalski ne sortit de la scène de crime.
1
Paris, février, de nos jours.
La vague de froid, brutale et inattendue, s’abattait sur la capitale. Périphérique, heure de pointe, embouteillages. L’interminable cohorte de véhicules semblait figée dans l’air glacé. D’un geste impatient, Catherine Claymore essuya la buée qui couvrait l’intérieur de son pare-brise, puis avisa un panneau de sortie au travers de la trouée. Deux heures de calvaire prenaient fin.
Les rues s’enchaînèrent silencieusement. À défaut d'un chauffage digne de ce nom, les véhicules électriques possédaient au moins cet avantage. Un œil sur le GPS, un autre sur la route. Catherine était rodée à ce type d’exercice. En bonne Parisienne, elle évita un Vélib’ qui surgit à sa droite, se débarrassa d’un bus, klaxonna un taxi qui prenait une ruelle à contresens.
— 42, rue Boudreau, ânonna la voix synthétique. Vous êtes arrivé.
La rue Boudreau était coincée entre le Boulevard Haussmann et le Boulevard des Capucines, à deux pas de l’Opéra. Façade XIXe, balcons de fer forgé. Trois véhicules de police occupaient encore le trottoir lorsque la jeune femme y stationna sa micro citadine, se faufilant entre une voiture de patrouille et un imposant SUV. Étrange. D'ordinaire, les forces de l’ordre avaient fini leur travail quand on faisait appel à ses services. Intriguée, elle rejoignit le porche en s’emmitouflant dans son écharpe, puis pénétra dans l’immeuble.
Cinquième étage, ascenseur privatif. Visiblement, son « client » ne se refusait rien. Encore transie de froid, elle franchit le seuil de l’appartement qu’encadraient deux agents en uniforme et découvrit les lieux d’un regard panoramique. Boiseries omniprésentes, tableaux de maîtres, bibliothèques richement dotées. Un véritable intérieur 1900.
Ce qui retenait le plus l’attention demeurait cependant ces larges vitrines où s’alignaient en bon ordre sculptures, masques et autres statuettes d’origine amérindienne. Pierre Stenhardt était sans nul doute l’un des plus grands collectionneurs d’art précolombien de son temps. Au cours de sa vie, il avait assemblé l’une des collections privées les plus prestigieuses au monde.
Mais Stenhardt venait d’être sauvagement assassiné à son domicile. On ne lui connaissait aucune famille, et il ne laissait pas de testament.
C’est pour cette raison précise que Catherine Claymore avait été mandée. À trente-deux ans, et en sept années d’exercice seulement, cette généalogiste testamentaire faisait figure de référence dans son domaine. La fortune du défunt attiserait bien des convoitises. Trouver les véritables ayants droit en froisserait assurément plus d’un. Rien qui sortait du cadre de son ordinaire professionnel, donc.
En revanche, la jeune femme ne s'attendait pas à ce que tant de policiers soient encore présents sur les lieux du crime, bien après que le corps de la victime eut été conduit à l’I.M.L.{1}. Deux heures plus tôt, un coup de fil lapidaire l’avait missionnée, sans plus de précisions.
— Salut Cathy.
La voix provenait d’un jeune inspecteur venant à sa rencontre. Léger sourire, politesse contenue.
— Bonjour Stéphane. Tu m’expliques ?
Le lieutenant Stéphane Garnier promenait ses cinq années passées à la Criminelle avec une certaine nonchalance. Son look – Perfecto, sweat à capuche et jean usé – ajoutait au décalage, tout comme son jeune âge, vingt-huit ans. Ce jour-là, cependant, son dilettantisme apparent s'effaçait sous une tension palpable.
— Des « huiles », fit le policier en désignant le groupe de personnes en costumes sombres qui occupaient le salon. Brigade financière, R.G., même Interpol s'est invité à la fête.
— Ces types ne se déplacent jamais sans raison, grommela la chercheuse. Je n’aime pas ça.
— D’accord avec toi, mais Stenhardt n’était pas n’importe qui, et la façon dont il a été tué n'est vraiment pas… ordinaire.
Garnier n’hésitait jamais. Quelque chose n’allait pas. Nerveux, tendu, il semblait marcher sur des charbons ardents. Catherine ne l’avait jamais vu ainsi. Son regard insistant désigna une autre pièce de l'appartement. Le bureau de la victime. Là où le meurtre avait eu lieu. Des rubans jaunes en barraient encore l'entrée, comme un avertissement.
Intriguée, Catherine emboîta le pas du jeune flic, qui souleva les bandes de plastique, libérant le passage devant elle. Là, sous ses yeux, elle découvrit alors le terrifiant spectacle. D'abord, le chaos. Chaises et meubles renversés, tiroirs et étagères démolis, sol jonché de livres et de papiers en tout genre. La pièce avait visiblement été le théâtre d’une lutte acharnée.
Et puis, le sang. Partout où se portait le regard. Le liquide écarlate maculait tout, les murs, les bibliothèques, le bureau. Sur le sol, une immense tache noirâtre recouvrait le centre d'un tapis de laine à motifs amérindiens. Autour, des lignes d'adhésif dessinaient les contours d’une silhouette, témoignant de l’emplacement du corps.
D'un coup, les jambes de l’enquêtrice semblèrent se dérober. Livide, elle recula, cherchant, d’un geste incertain, un appui sur le chambranle de la porte. Le cœur au bord des lèvres, elle ne dut qu'à l'intervention de Garnier de ne pas vomir ses tripes sur le parquet.
— Désolé, j’aurais dû te prévenir.
— Mais qu'est-ce que... ?
Le lieutenant hésita, une fois encore. Puis il se décida. On avait découvert le corps de Stenhardt tôt le matin même, baignant dans une mare de sang. Sa poitrine déchiquetée n'était plus qu’une gigantesque plaie béante. Béante, et vide. La jeune femme coupa court, craignant de mal comprendre.
— Attends une minute, tu veux dire que...
— Précisément. On lui a arraché le cœur.
2
Au-dehors, les derniers rayons d’un soleil aux abois transperçaient par endroits la couche nuageuse, frappant le bitume scintillant de gel. Paris, sortie ouest, nouvel embouteillage. Catherine prit la Porte de Saint-Cloud, traversa Boulogne-Billancourt, puis franchit la Seine. Les lumières diffuses des quartiers résidentiels de Sèvres émergeaient déjà de l'obscurité naissante.
Appartement spacieux, façon loft industriel récemment rénové. La façade alliait béton brut, poutres métalliques, parement de bois et larges espaces vitrés. La lourde porte d'acier se referma sur le silence. D’un geste mécanique, Catherine ôta ses chaussures, posa son sac sur le sofa, puis appuya sur le bouton du répondeur. Trois messages, tous professionnels.
Rien, pourtant, pas même une longue douche, ne parvint à effacer l'horreur. Le sang était toujours là, imprégnant son esprit, tout comme il avait imprégné le tapis indien du bureau de Stenhardt. Cathy peinait à s'imaginer la scène du meurtre. À vrai dire, elle se le refusait, s'évertuant à en demeurer extérieure.
Les faits étaient là, pourtant, implacables. La nuit dernière, en plein centre de Paris, on avait tué un homme, on lui avait ouvert le thorax et on avait pris son cœur. Quel monstre pouvait se montrer capable d'une telle abjection ? Et surtout dans quel but ? Personne, pour l'heure, ne semblait en mesure de répondre. Pas même les « huiles » que la jeune femme avait croisées en arrivant chez le collectionneur, et qui n'avaient pas bougé du salon lorsqu'elle était reparue, blafarde, de la scène de crime.
— Viens, je vais te présenter, avait dit Garnier en l'enjoignant à le suivre.
Sur les quatre hommes aux visages froids qui lui avaient fait face, seuls trois d'entre eux s’étaient entretenus avec elle, le quatrième, étrangement silencieux, était demeuré en retrait de la conversation. Contre toute attente, chaque service avait exigé son rapport au plus vite. Et chaque service avait reçu la même réponse : il fallait du temps pour faire parler un mort, et elle n’avait pas pour habitude qu’on vienne s’immiscer dans son travail.
Décidément, l’affaire était hors norme. Rien de tout cela n'avait de sens. Il était bien trop tôt pour qu’on vienne lui réclamer des comptes. Stéphane n'avait d'ailleurs pas tardé à abonder en son sens.
— Ce type était plein aux as, mais d’après les premières constatations, on n’a touché à rien. Regarde autour de toi.
Catherine avait observé. Hormis le saccage du bureau, tout lui avait semblé parfaitement en ordre. Les vitrines, en particulier, étaient intactes. Aucune d’elles n’avait été brisée ou forcée. Surtout, pas un objet de la précieuse collection précolombienne ne semblait manquer à l’inventaire.
— Rien ne colle dans cette histoire, avait ajouté le flic. Même le mort n'est pas ordinaire.
Assise en tailleur sur son lit, une tasse de thé earl grey à la main – la seule chose qu’elle pût avaler ce soir-là – Cathy ne cessait de se répéter cette dernière phrase. Garnier n'avait pas tort. L’homme sur lequel elle s’apprêtait à enquêter s’était ingénié, toute sa vie durant, à faire preuve d’une discrétion confinant à l’opacité. De nombreux pans de son existence demeuraient dans l’ombre, y compris pour ses plus proches collaborateurs. À commencer par ses origines, encore mystérieuses à ce jour.
En transférant les données de son smartphone sur le disque dur de son ordinateur portable, Cathy se dit qu’elle en apprendrait sans doute davantage lorsqu’elle pourrait compulser les archives personnelles du collectionneur. Pour l’heure, le mystère annoncé autour de l’existence de Stenhardt, dont on ignorait jusqu'à l'âge exact, l’intriguait.
Un coup d'œil sur la base de données des actes de naissance ne lui donna qu’un seul nom, celui de Charles Michel Stehnart, né à Paris le 13 janvier 1919. Mais ni l'orthographe, approximative, ni la date, bien trop ancienne, ne pouvaient correspondre. À croire que la victime n’était même jamais venue au monde.
Catherine posa ses lunettes de lecture et éteignit son ordinateur. Ce premier résultat était peut-être médiocre, mais elle ne s'avouait pas vaincue pour autant. Elle n’en était qu’aux prémices de ses investigations, et savait d'expérience que les choses n'étaient jamais aussi simples que l'apparence qu'elles revêtaient. Sans quoi, on n’aurait pas fait appel à ses services.
Debout devant la baie vitrée de sa chambre, elle but une dernière gorgée de son thé, presque froid, avec pour fond sonore la litanie d’une chaîne d’infos en continu. Brutalité de l’hiver, mort de soldats français en Afghanistan, disparition mystérieuse d’un biologiste renommé, frasques sexuelles d’un homme politique en vue, instabilité des marchés boursiers en proie à des investisseurs agressifs… Rien, encore, sur le meurtre du collectionneur. Pour le moment du moins.
Dehors, la nuit glacée enveloppait tout, délitant les contours des bâtisses environnantes à la faible lueur des réverbères. Même les premiers arbres du parc de Saint-Cloud, habituellement visibles de sa fenêtre, semblaient avoir disparu, avalés par les ténèbres. Un sentiment inquiétant se dégageait de l’obscurité. Catherine réprima un frisson. Quelque part, dans l'ombre, rôdait un monstre. Un monstre capable d’arracher un cœur. La simple idée de son existence la terrifia. Il fallait pourtant qu'elle se reprenne, qu'elle se concentre sur ce qui la concernait vraiment.
Après tout, le volet criminel de l’affaire n’était pas de son ressort. En outre, la mort était un peu son quotidien, sorte de compagne devenue familière au fil des années. Comme si l'esprit des êtres sur lesquels elle enquêtait la côtoyait parfois, l'accompagnant sur le chemin de leur passé. Elle viendrait au bout de ce dossier comme des précédents, elle en avait la certitude.
La jeune femme jeta un œil sur le cadran du réveil. Une heure trente du matin. Gagnée par le sommeil, elle laissa là craintes et interrogations. Sa nuit serait courte, une fois encore. En quittant la fenêtre, ce fut à peine si elle remarqua le 4X4 sombre stationné au coin de la rue. Le même auprès duquel elle se trouvait garée, rue Boudreau, cinq heures plus tôt.
3
16 février
Deux jours que Marc Berthier s’échinait à retrouver des traces du passé de Stenhardt. Le trentenaire à la calvitie prononcée et au visage émacié, précieux collaborateur de Catherine, avait tout passé au crible, écumant des kilomètres de registres d’État civil. Sans résultats. Tout se passait comme si l’homme n’avait jamais existé autrement que par sa précieuse collection.
Depuis trois ans que Berthier travaillait auprès de la jeune femme, rien ne lui échappait, d’ordinaire,de la vie passée de ses « clients ». Jusqu’à aujourd’hui.
— Si tu veux mon avis, ce type s’est trimbalé toute sa vie sous une fausse identité.
— Possible, répondit sa collègue. Mais ça n’explique pas qu’on ne retrouve aucune trace de son existence dans les archives. Là où Stenhardt a vécu, il a forcément laissé des traces.
Il y avait toujours une trace, quelque chose ou quelqu’un qui reliait les défunts à leur passé. Les côtés les plus secrets d’une vie, si sombres qu’ils aient été, remontaient toujours à la surface. Il suffisait d’en trouver la clé.
Puisque l’État civil ne donnait rien, Cathy s'y prendrait autrement. Selon ses plus proches collaborateurs, le collectionneur avait toujours vécu dans cet appartement de la rue Boudreau dont il était propriétaire. Peut-être l'histoire des lieux lui en apprendrait-elle davantage à son propos.
Les renseignements relatifs aux constructions parisiennes antérieures à 1900 n'étaient pas disponibles en ligne. Ce fut donc aux Archives nationales que la jeune femme poursuivit ses recherches. D’un jet de voiture, elle quitta son bureau du Ve arrondissement, traversa la Seine, puis rejoignit le Caran{1}.
Catherine se gara rue des Quatre Fils, puis contourna le bâtiment. En franchissant les grilles de fer décorées par Pierre Gaucher, une douce familiarité s'insinua en elle. La rotonde d’entrée et sa pyramide, œuvre d’Adalberto Mecarelli, la longue façade de verre et de béton, l'immense hall habillé des teintes claires du béton et ses larges ouvertures sur le jardin de Rohan ; puis la salle de lecture, à l’étage, où s’alignaient en bon ordre de longues tables de travail, sous les lumières discrètes des lampes à abat-jour émeraude.
Elle aimait cet endroit, empreint de silence et d'Histoire, qu'elle fréquentait depuis ses années d'étude avec assiduité. Peut-être trouvait-elle dans ces registres poussiéreux une humanité qu'aucun écran d'ordinateur ne serait jamais capable d'offrir.
Plusieurs jours d'un dépouillement fastidieux s'avérèrent nécessaires pour retracer le passé de l’appartement de la victime, dont l'histoire débutait par la construction de l’immeuble dans les dernières années du XIXe siècle. Sortit alors d'un cadastre jauni l'identité du premier propriétaire des lieux : un certain Charles Michel Stehnart.
Cathy rencontrait ce nom pour la deuxième fois. Interloquée, elle constata que l’endroit n’avait eu, en tout et pour tout, que deux occupants, cet homme et Pierre Stenhardt lui-même. Le premier y avait vécu jusque dans les années soixante-dix, époque à partir de laquelle le second s’y était, semble-t-il, installé à son tour.
Aucun acte notarié n’établissait en revanche une quelconque succession légale entre les deux hommes. De plus, Stenhardt ne devait être âgé que d’une vingtaine d’années au moment de cet étrange héritage. Cependant, la ressemblance patronymique entre les deux individus ne pouvait être le fruit du hasard. Un lien de parenté les unissait, forcément. Restait toutefois à en déterminer la nature.
En quittant le Caran, ce soir-là, dans l’air glacial du jour déclinant, un message de Stéphane Garnier sur le répondeur de son portable l'informa des premiers résultats de l'enquête. D’après l’inventaire transmis par les services administratifs du défunt, et conformément au constat du policier, aucune pièce de la collection Stenhardt ne manquait. L'assassinat était donc bien l’unique mobile du massacre.
Le rapport préliminaire du médecin légiste, livré la veille, ajoutait d'ailleurs une touche d'horreur à l'effrayant tableau. Du pur travail de boucher, concluait le compte-rendu, sans une once de technique opératoire. Un détail qui excluait d'emblée l'autre hypothèse brièvement avancée par les enquêteurs, celle du trafic d'organes. Le document révélait qui plus est que la quantité de sang retrouvée sur les lieux du crime ne laissait planer aucun doute : le collectionneur était encore en vie lorsqu’on lui avait ôté le cœur.
Officiellement, rien de tout cela ne concernait directement le travail de Catherine. Mais un tel acte de barbarie sortait de la norme, et le lieutenant l’encouragea à la prudence. Tout au moins tant que dureraient les investigations.
Une nervosité manifeste accompagna la jeune femme sur le chemin de son domicile, ce soir-là. L’effarant message de Garnier résonnait encore à ses oreilles. Qui donc était capable d'un tel déchaînement de violence ? Se pouvait-il qu’un héritier potentiel ait soudainement perdu patience et voulu prendre sa part du gâteau ?
Cathy chassa cette ineptie presque aussi vite qu’elle lui était venue. Rien de tout cela ne tenait debout. Son expérience dans le domaine l’en assurait. Dans la très grande majorité des cas, les légataires qu’elle s’échinait à retrouver, au terme parfois de mois entiers de recherche, n’avaient jamais entendu parler de cet aïeul inconnu qui leur concédait, au mieux, une part de son héritage, au pire, ses dernières dettes.
Sur le parking désert de son immeuble, nimbé de la lumière jaunâtre de quelques lampadaires, une angoisse sourde s’insinua en elle. Dans la nuit, une ombre planait. Catherine n'était pas seule. Quelqu'un, quelque part, l'observait.
Regard panoramique. Un tout-terrain aux vitres fumées, au bout de l'allée. Une silhouette noire à son volant. La jeune femme n'avait pas fait trois pas que le mystérieux véhicule démarrait. Une manœuvre plus tard et il se dirigeait droit vers elle, phares braqués. Lentement, d'abord. Puis, à mesure qu'elle s'éloignait pour rejoindre l'entrée du bâtiment, le véhicule força l'allure.
Catherine n'avait pas attendu pour accélérer, elle non plus. Elle fouillait maintenant nerveusement dans son sac. Elle y trouva ses clés, puis chercha encore. La bombe lacrymogène, sa seule et maigre défense, n'y était plus. Jetée deux semaines plus tôt, sur un stupide coup de tête. Du temps avait passé depuis l'agression. Plus besoin de cet ersatz de protection, avait-elle pensé alors.
Jamais, peut-être, elle n'avait autant regretté ce geste. À quelques mètres de la porte, le tout-terrain l'avait rejointe. Le crissement des pneus dans son dos faillit sonner le glas de ses dernières illusions de fuite.
Digicode. Quatre chiffres composés d’instinct. Le bruit de la porte qui se déverrouille et s’ouvre enfin, la soustrayant in extremis à la menace d’acier.
Plaquée contre le verre froid du hall d'entrée, elle se retourna à temps pour voir le véhicule stopper net devant la porte. La vitre latérale s'abaissa alors, dégageant le visage du conducteur. Stupeur. L'homme n'était pas un inconnu. Elle se souvenait l’avoir déjà croisé le jour du meurtre du collectionneur. L’une des « huiles » que lui avait présentées Garnier. Celui des quatre qui n’avait pas prononcé un mot. Visage froid et regard inquiétant, tel que dans son souvenir.
L'homme jeta un regard torve en direction de la jeune femme, avant de redémarrer en trombe et de disparaître dans la nuit. Le souffle court, cette dernière n'attendit pas d'en voir davantage. Elle grimpa l’escalier quatre à quatre, s'enferma chez elle à double tour et saisit son portable. Appeler Stéphane, comme une évidence. Lui seul pouvait tout expliquer. Moins d'une heure plus tard, tous deux se trouvaient face à face dans son salon. Earl grey pour elle, expresso pour lui.
— C'est tout ? interrogea le jeune flic, qui s’employait, depuis son arrivée, à sécuriser son amie. Il t'a juste regardée, rien d'autre ?
— Rien d'autre, répondit-elle, encore tremblante.
— J'avoue que je n'y comprends rien !
Cathy dut se rendre à l'évidence. Garnier ne connaissait pas plus qu'elle l'identité de l'inconnu au 4X4. Tout juste savait-il qu'il représentait Interpol, sans plus de précision. Mais cette affaire avait agité pas mal de monde, et tout ce que la capitale comptait de services de police était sur les dents, avec une seule inquiétude : que la rumeur d'un tueur sanguinaire se répande parmi la population.
Ce qui n'expliquait en rien pourquoi un de ses « confrères » avait menacé son amie une heure plus tôt.
— Pas trop le style d'Interpol d'agir comme ça. D'habitude, ces types opèrent plutôt dans la stricte légalité. Je passerai quelques coups de fil, histoire de voir ce que je peux glaner. En attendant, une patrouille va rester en bas de ton immeuble. Toi, tu t'enfermes à double tour, et tu n'ouvres à personne, comprende ?
Catherine sourit. Elle retrouvait là ce ton protecteur et fraternel qui, deux ans plus tôt, l'avait sortie du gouffre sans fond dans lequel avait brusquement basculé son existence. Dans la pénombre du salon, le visage de Stéphane prenait des allures d'hidalgo ténébreux. Un visage aux traits fins et au teint mat, planté de deux yeux noirs, brillants comme des hématites.
La séduction avait vite opéré à l'époque, avant de prendre fin tout aussi rapidement. Par hasard, presque par erreur. D'abord ces absences répétées, maladroitement justifiées. Puis le coup de fil d'une inconnue, fortuitement intercepté. Leur histoire s'était achevée par SMS. Les affres du monde moderne, froid et déshumanisé.
En verrouillant la porte derrière son ex-amant, la jeune femme ferma les yeux et inspira profondément. L’assurance dont elle venait de faire preuve n’était que façade. En fait d'aplomb, elle en était quitte pour une belle frayeur. Une frayeur brutalement resurgie du passé. Mains tremblantes et palpitations cardiaques l'accompagnèrent plus d'une heure encore, retardant d'autant la venue du sommeil.
Jamais une affaire ne l’avait amenée à vivre pareille situation. Que pouvait donc bien cacher Stenhardt pour justifier de telles menaces ? Y avait-il un lien direct avec sa mort ? La tête pleine de questions, Catherine garda les yeux ouverts une bonne partie de la nuit. Les noms, les visages et les dates se brouillèrent dans son esprit, générant en elle une sorte d’oppression lancinante qui l’enserra jusqu’au matin.
4
17 février
C'était un bâtiment de briques rouges, austère, coincé entre la Seine et le métro aérien. Une puissante odeur de produits d'embaumement emplissait les poumons dès qu'on en franchissait la porte. Ici, on enquêtait à coup de bistouris électriques et d'analyses au microscope. Ici, depuis près d'un siècle, la science faisait parler les morts.
Cinq années passées à la brigade criminelle n'avaient pas suffi pour que le lieutenant Stéphane Garnier s’accoutume à l’ambiance particulière de l'I.M.L. À vrai dire, il détestait cet endroit. Mais l’appel du médecin légiste, une heure plus tôt, avait le ton de l'impératif. Quelque chose clochait dans l’autopsie du corps de Pierre Stenhardt. Quelque chose qui ne pouvait s’expliquer par téléphone.
Lorsqu'il pénétra dans la salle d'examen, le policier découvrit un petit homme chauve et maigre, au teint verdâtre et à la blouse maculée de sang, dégustant un sandwich au beau milieu d'une dizaine de cadavres simplement recouverts de draps blancs. S'il ne s'était pas trouvé debout, il l'aurait sans doute confondu avec un de ses « patients ».
— C’est vous qu’on envoie pour Stenhardt ?
Garnier acquiesça. La scène aurait coupé l’appétit au plus affamé.
— Suivez-moi, poursuivit l’autre en posant son déjeuner sur une table d’examen, avant de se diriger vers un bureau attenant.
Des piles de dossiers s’entassaient sur le meuble de bois et de fer, d’où émergeait l’écran d’un ordinateur obsolète. Au cœur du fatras, une couverture ocre portant simplement le nom du collectionneur. Le légiste s’en saisit et la tendit à son hôte, affichant une certaine circonspection.
— En vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu un cas pareil !
Stéphane parcourut les premières lignes du rapport d’autopsie. La plaie béante au thorax, faite avec une lame d'approximativement vingt centimètres. L'absence du muscle cardiaque, littéralement arraché de la poitrine. Tout cela, il l'avait déjà lu dans le rapport préliminaire. La suite, en revanche, relevait de l'inconcevable.
— Pas d'erreur possible, lâcha le médecin. L'expertise physiologique est formelle.
— Je veux voir le corps, exigea Garnier.
La porte nº 1412 se perdait au milieu d’un mur recouvert de caissons identiques, régulièrement alignés. Le cliquetis métallique qui accompagna son ouverture avait quelque chose de glaçant. Mais rien, à ce moment, n’aurait pu détourner l’attention du policier, qui suivit du regard le sac mortuaire s’avançant vers lui.
Lorsque le médecin ouvrit la housse, Stéphane se crut, l’espace d’une seconde, victime d’une hallucination. En lieu et place de la dépouille du collectionneur sexagénaire, s’étendait sous ses yeux celle d’un véritable vieillard, au visage et au corps émaciés et creusés de rides profondes.
Le lieutenant ne put très longtemps nier l’évidence. La ressemblance, frappante, ne laissait planer aucun doute. C’était bien Pierre Stenhardt qui gisait devant lui. À ce détail près qu’il devait avoir au bas mot quarante années de plus que lorsqu’il avait été découvert mort à son domicile, quelques jours plus tôt.
— D’après mes analyses, l’homme que vous observez avoisine les cent ans, dit le légiste.
— Comment expliquez-vous ça ?
— Je ne l’explique pas. Du moins, pas encore. Mais il y a plus surprenant.
— Je vous écoute.
— Cet homme n'a aucun passé médical. Il ne possède même pas de dossier, et son cadavre ne porte ni cicatrice, ni marque visible d'une quelconque opération, hormis la blessure qui l'a tué, bien sûr.
Garnier n'y comprenait rien. On nageait en plein paranormal.
— Écoutez, reprit le médecin, j’ai effectué sur ce cadavre tous les examens possibles et imaginables, et je n’ai pas trouvé la moindre trace d'une intervention médicale. Même ses radios dentaires sont nickel. Ce qui fait de votre bonhomme le défunt le plus en forme que j’ai jamais vu !
Le rire du légiste se perdit dans le silence glacé de la morgue. Son interlocuteur, lui, flottait depuis longtemps déjà dans les méandres de la stupéfaction. Tout cela n’avait aucun sens. Pourtant, l’évidence demeurait, attestée qui plus est par la médecine légale. Une médecine en quête elle aussi d'explications, comme le lui confirma le scientifique.
— Ses analyses sanguines ont révélé des traces d'un composé organique d'origine inconnue. J'ai transmis le prélèvement à un confrère biologiste. J'attends le résultat. En revanche, j'ai autre chose qui peut peut-être vous intéresser.
Le médecin tira alors de la poche de sa blouse un sachet de plastique translucide, étiqueté avec précision et contenant une simple clé.
— Je l'ai trouvée dans son bol alimentaire. Il a dû l'avaler avant de mourir, probablement pour éviter que son assassin la découvre.
Les déductions du légiste semblaient pertinentes. Elles avaient qui plus est le mérite d'orienter le policier vers un mobile possible, le premier de son enquête. Un indice auquel s'ajoutait un cliché présent dans le rapport, sur lequel Garnier ne s'était pas attardé de prime abord. Une sorte de marque, visiblement tracée à la main, que le défunt portait sur le front. Deux traits horizontaux, l'un au-dessus de l'autre.
— On ne l'avait pas vue lors des premières constatations, il y avait trop de sang, précisa le médecin.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Aucune idée. Tout ce qu'on sait, c'est que l'encre utilisée provient d'un encreur de tampon retrouvé sur le bureau du mort.
Garnier remarqua que le légiste ne désignait jamais la victime par son nom. Comme si le corps n'avait plus son identité propre. Un cadavre parmi les autres. Un simple sujet d'étude. Un moyen, sans doute, de dépersonnaliser la souffrance, d’anonymer la mort.
Ce constat ne changeait pourtant rien aux choses. Le vieillissement inexpliqué, l’absence de passé médical, la clé, et puis cette marque étrange… En quittant l’IML, le lieutenant ne manquait pas de questions. L'une des réponses résidait peut-être dans le travail de Catherine, qu’il contacta aussitôt.
— Tu cours toujours le matin à Boulogne ?
— Toujours.
— Alors à demain. J’ai beaucoup de choses à t’apprendre.
5
18 février
Un soleil pâle nimbait de lumière blanche les branches paralysées de gel des arbres de Boulogne, faisant scintiller les cristaux glacés. Le MP3 vissé sur les oreilles, Cathy courait au son de Coldplay, les yeux rivés devant elle, contrôlant telle un métronome chacune de ses respirations. Le chemin gravillonné défilait sous ses semelles, tandis que l'air hivernal emplissait ses poumons.
Deux ans qu'elle s'imposait cette discipline. Deux ans, depuis cette nuit de cauchemar. Une seconde reconstruction, quinze années après ce premier choc affectif causé par le divorce de ses parents. Mère française, père new-yorkais. La décision de revenir à Paris après plus de vingt ans d'exil avait appartenu à la première.
Pays inconnu, absence paternelle, acclimatation difficile. La fin de l'innocence. En regardant en arrière, Catherine ne s'en était pas si mal sortie, pourtant. Jusqu'à ce que le destin se charge de la rappeler à l'ordre de la plus abjecte des façons. Depuis, jour après jour, à force de volonté et d'entraînement, elle s'était évertuée à changer. De corps d'abord. De personnalité aussi. Aujourd'hui femme battante et sportive accomplie, la jolie brune au nez busqué et aux yeux verts parcourait quotidiennement dix kilomètres, comme pour exorciser un mal à l'affût, toujours prêt à resurgir.
La Franco-Américaine achevait son septième kilomètre lorsque son regard fut subitement attiré par un SUV noir stationné non loin. Une oppression brutale s'empara de sa poitrine. Stoppant net son effort, elle tenta alors de rassembler ses esprits. Il l’avait suivie,sans aucun doute. La présence du véhicule ne devait rien au hasard. Mais depuis combien de temps durait le manège ? Et que lui voulait au juste cet inconnu ?
Malgré ses appels répétés, Stéphane n'avait rien obtenu de ses demandes d'éclaircissement. Si un autre service que le sien était impliqué, personne ne semblait au courant. Ou peut-être refusait-on simplement de lui en dire davantage.
Il fallait qu'elle sache, pourtant, qu'elle mette un terme à ce jeu de dupes. Alors la curiosité l'emporta sur la peur. Contournant un bouquet d'arbres sur sa droite, la jeune femme disparut un instant de la vue du tout-terrain, s'avança à couvert, avant de reparaître sur le bord de la route de Sèvres, derrière une file de voitures à l'arrêt. Le camouflage idéal pour progresser sans être vue.
Cinquante mètres à parcourir. Cathy remonta la capuche de son sweat. Elle n’avait pas éteint son MP3. La musique la coupait du monde extérieur, lui donnant le courage d’avancer. Tapie dans l’angle mort du véhicule, elle ramassa une branche cassée, épaisse et noueuse, sur le bord de la route. Elle ignorait totalement ce vers quoi elle s’engageait. Mieux valait se prémunir.
Bouche sèche, cœur battant, elle franchit les derniers mètres qui la séparaient de son but. Quand elle fut à portée, elle brandit son arme improbable devant la vitre latérale du conducteur. Derrière le verre fumé, un inconnu aux allures de VRP de province poussa alors un cri de frayeur, se protégeant la tête avec les bras.
La jeune femme s'était trompée. Ce n'était ni le bon véhicule, ni le bon occupant. Juste un 4X4 identique à celui de l'autre nuit, avec à son volant un pauvre bougre qui essayait de se rincer l’œil. Plantée au milieu de la rue, Cathy se trouva tout à coup ridicule avec sa branche dans la main. Elle venait de céder à la plus primaire des paranoïas, fonçant tête baissée sans réfléchir.
Lorsque le véhicule démarra en trombe, elle eut à peine le réflexe de s'écarter, manquant d'être percutée par une seconde voiture arrivant brusquement de sa droite. Des crissements de pneus accompagnèrent l’arrêt de la Peugeot, de laquelle le chauffeur descendit aussitôt pour se porter à la hauteur de la joggeuse.
Reprenant ses esprits, la jeune femme vit alors Stéphane Garnier se diriger vers elle.
— J'ai bien failli te rouler dessus, s'écria-t-il. On peut savoir ce que tu fous au milieu de la route avec ce bâton ?
— J'ai cru que... laisse tomber, grommela-t-elle en jetant le bout de bois.
Catherine préféra se taire. Pas la peine d'alarmer inutilement son ami. Elle se trouvait déjà bien assez bête ainsi. Remise de ses émotions, elle monta à bord et écouta avec attention son ami lui relater avec force détails ce qu’il venait d’apprendre de l’autopsie de Stenhardt.
— Tout ça est...
— Impensable ? J'ai eu la même réaction que toi. Pourtant, tout est vrai, je peux te l’assurer !
— Où va-t-on ? demanda-t-elle, se préoccupant soudain du but de leur trajet.
— Chez Stenhardt. L’appartement n’a pas livré tous ses secrets, fit le policier en exhibant la clé retrouvée dans l'estomac de la victime.
L’immeuble haussmannien, rectiligne et séculaire, vivait de nouveau au rythme du quotidien de ses occupants. La mort ne dérange jamais longtemps l’existence des vivants. D’un coup de canif, Stéphane fit sauter les scellés de la porte d’entrée, avant d’entraîner son amie à l’intérieur. Depuis leur dernière visite, rien ou presque n’avait bougé. Pas même la silhouette du défunt sur le sol, tracée au centre de l'immense tache de sang séché.
— Que cherche-t-on ? interrogea la joggeuse.
— Ce qu’ouvre cette clé, fit le flic en exhibant l’objet.
— Stenhardt avait probablement un coffre.
— On l’a déjà trouvé. Derrière un tableau. Comme dans les films ! Il ne contenait rien de plus qu’un peu de liquide, et quelques dossiers professionnels. La forme de cette clé n’est pas commune. Elle doit ouvrir quelque chose de bien particulier.
Une heure durant, les deux enquêteurs fouillèrent les lieux de fond en comble, testant tout ce qu’ils pouvaient comporter de serrures. Sans succès. Échaudés, ils s’apprêtaient à abandonner les recherches lorsque la jeune femme, observant les bibliothèques, remarqua, partant de l'angle inférieur de l'une d'elles, une trace semi-circulaire sur le plancher. Des rayures à peine visibles au premier coup d’œil, suffisamment marquées cependant pour imaginer que le meuble devait être régulièrement déplacé.
— Tu ne crois tout de même pas que… hésita le lieutenant.
— Aide-moi.
