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Gaël est un tisseur d'ombres. Il possède la faculté de soigner les gens grâce à sa propre ombre, mais pas celle de guérir sa peine depuis sa séparation forcée d'avec son petit ami. Coincé entre l'adolescence et la vie d'adulte, il se remet en question et fuit ses responsabilités. Un soir de solitude, il reconnaît Yann malgré son apparence nouvelle. Et quand cet homme aux souvenirs effacés le sauve d'un attentat, c'est le chamboulement. Réunis par un proche de Gaël aux motifs obscurs, ils s'engagent pour un périple jusqu'au sud du pays afin de mettre Gaël en sécurité. De rencontres décisives en secrets bien gardés, les questions se bousculent dans l'esprit de Gaël. Qui a attenté à sa vie ? Pour quelle raison ? Et cela a-t-il un lien avec sa relation passée avec Yann ? Surtout, pourquoi l'armée s'en est-elle mêlée ?
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Seitenzahl: 379
Veröffentlichungsjahr: 2022
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CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
CHAPITRE 29
CHAPITRE 30
CHAPITRE 31
CHAPITRE 32
CHAPITRE 33
CHAPITRE 34
CHAPITRE 35
CHAPITRE 36
CHAPITRE 37
CHAPITRE 38
CHAPITRE 39
CHAPITRE 40
CHAPITRE 41
CHAPITRE 42
CHAPITRE 43
CHAPITRE 44
CHAPITRE 45
CHAPITRE 46
CHAPITRE 47
CHAPITRE 48
CHAPITRE 49
CHAPITRE 50
CHAPITRE 51
CHAPITRE 52
CHAPITRE 53
CHAPITRE 54
CHAPITRE 55
CHAPITRE 56
CHAPITRE 57
CHAPITRE 58
Gaël abattit son verre vide sur le comptoir lustré de la Grenouille qui cuit, taverne du centre-ville de Vhaly, à deux pas du palais Von Dieter – joyaux d’architecture moderne. Elle était réputée pour sa liqueur, ses règlements de compte et ses descentes de l’armée pour des motifs variés. Pete, le propriétaire des lieux, ne se retrouvait pas souvent en cause dans ces histoires. Bonhomme bâti comme une armoire à glace et au nez cassé, il tenait un commerce honnête, n’entourloupait pas les forces de l’ordre, mais ne leur mâchait pas le travail pour autant. En ce sens, elles lui rendaient donc la pareille avec une inspection surprise, de temps à autre. Dans certains cas, les chiens de l’armée débarquaient en civil, passaient leur commande et causaient avec un ou deux consommateurs alcoolisés, l’air de rien. Les intéressés jugeaient bon d’essayer de filer et finissaient par mordre la poussière, le canon d’une arme sur la tête pour parer à toute éventualité.
La clientèle de la Grenouille qui cuit se révélait très diverse, à l’image de la décoration des lieux : des têtes d’animaux empaillées occupaient les murs aux côtés de masques de carnaval et de tonneaux vides, déjà plus appropriés. Un lustre serti de crânes de rongeurs diffusait une lumière tamisée. De l’ouvrier aux poches trouées en fin de mois et qui, en toute logique, demandait un à-valoir, aux gens respectables de cette bonne vieille capitale, tous se retrouvaient là à un moment ou à un autre. Pete était réglo ; tant qu’on le payait, il ne fermait sa porte à personne.
— Saloperie, maugréa Gaël, à demi avachi sur le comptoir.
Il cuvait depuis près d’une heure et lorgnait son reflet dans le long miroir devant lequel trônaient des rangées de verres. Impossible de le déloger de son tabouret défraîchi ; il profitait d’un coup de trop pour tromper la déprime, sa fidèle amie depuis plusieurs mois. Rien d’alarmant puisque son boulot de tisseur d’ombres lui valait certaines reconsidérations pathétiques vis-à-vis de sa propre personne – au moins, il servait à quelque chose –, mais il fallait bien admettre qu’il s’enracinait avec le temps.
— Eh, Pete ! marmonna l’adolescent en se redressant.
Ses longs cheveux bruns s’agitèrent sur sa chemise en toile.
— Tu accepterais de resservir un tisseur d’ombres malheureux ?
Le tenancier se renfrogna et gratta la barbe épaisse qui lui mangeait la partie inférieure du visage.
— Je n’aurai pas d’ennuis avec ton paternel, c’est certain ?
Ses yeux enfoncés s’étrécirent d’un air suspicieux. Il ressemblait beaucoup à Nathanael Millis, le père de Gaël.
— Pas envie de titiller le colonel, compléta-t-il, embarrassé.
— Je dirai que tu as protesté. Vivement protesté. Le colonel ne te cherchera pas de poux et après, je libère la place. Promis.
— Aucun, aucun ennui ?
— Tu n’en jamais eus, que je sache.
Dépité, Gaël prit conscience du ton dur, maladroit et inapproprié qu’il venait d’employer. Il tenta un maigre sourire pour se faire pardonner. Le colosse soupira, puis remplit le verre de son client, qui accueillit un jeune homme sur le tabouret voisin.
— Un tisseur d’ombres malheureux ? glissa celui-ci avec, peut-être, une once d’intérêt.
Gaël l’interrogea d’un regard. Cette voix… Elle le déconnecta complètement du reste et il en oublia de détailler son interlocuteur curieux. Les yeux saillants de celui-ci détaillèrent Gaël en retour. L’adolescent ouvrit la bouche pour formuler l’une de ces remarques bien senties dont il avait le secret, sauf que le grand gaillard le devança.
— J’en ai connu un, déclara-t-il, nostalgique. Un tisseur d’ombres tout court. Pas malheureux. Enfin, je crois.
Gaël mit plusieurs secondes avant d’assembler les informations.
— Vous croyez ? demanda-t-il, tout intrigué.
— J’ai partiellement perdu la mémoire, mais…
Le reste tomba dans le néant. Gaël se figea. Sa gorge se serra. Il releva néanmoins son menton anguleux, fit comme si de rien n’était. Ne pas montrer que les propos de son acolyte de comptoir l’interpellaient. Jouer la carte de l’indifférence pour entretenir le secret, comme convenu.
Yann avait perdu la mémoire ; plutôt, l’armée avait fait ce qu’il fallait, après l’avoir contraint à modifier son apparence. Yann Orféo. Quand Gaël le fréquentait, il n’avait pas ces cheveux bleu délavé en pétard et cet air égaré. Bleu. La couleur préférée du tisseur d’ombres.
Suspendu aux lèvres de ce semi-inconnu, il eut l’impression d’une bulle imperméable aux bruits environnants qui se formait autour d’eux. Les bavardages, tintements de verres, raclements de pieds de chaises sur le plancher inégal lui parvinrent de manière sourde, désordonnée. Le parfum du houblon aussi, mêlé à celui de la sueur, âcre. Seul son interlocuteur comptait tout à coup, sous sa cape ocre, plutôt frêle et peu sûr de lui.
— Je n’ai pas le souvenir d’une personne malheureuse, acheva son voisin.
Gaël renoua sa longue tresse brune pour se donner un semblant de contenance, puis haussa les épaules.
— Il ne vous l’a peut-être pas dit, tout simplement, hasarda-t-il.
Incapable de rester là plus longtemps, il se leva brusquement et salua l’amnésique.
— Faut que je file. Ne rentrez pas trop tard, le coin n’est pas toujours tranquille.
L’autre hocha simplement la tête.
Gaël traversa la salle, dont le brouhaha ambiant mélangé à l’odeur de la bière lui donnait le tournis, à moins que ce ne fût l’alcool qu’il avait ingurgité. Ou la présence de ce gars aux cheveux bleus. Il y avait un truc dans sa voix, un truc qui ne mentait pas, mais Gaël se faisait peut-être des idées, toujours à cause de l’alcool. Le teint blême et les idées incohérentes, il ignora le raclement des chopes sur le bois des tables, ainsi que les rires généreux, puis monta les marches menant vers la rue.
Une déflagration par-derrière le projeta contre la porte, qu’il s’apprêtait à ouvrir. Le choc l’assomma en partie. Les paumes plaquées contre le battant, il reprit l’équilibre et pivota sur ses talons. Ses jambes flageolaient, son pouls martelait ses tempes. Sa surdité, qu’il espérait passagère, le désorienta. Il tituba sur les marches et se raccrocha à la rambarde branlante pour ne pas tomber. Pourtant, il imagina aisément les cris, exclamations et gémissements quand il vit la scène se dérouler devant lui. Une partie de lui hurlait de fuir, mais l’autre réalisait à peine. Il avait l’impression de manquer d’air, de ne plus pouvoir bouger. Où se trouvait la sortie, d’abord ? Gaël tourna plusieurs fois sur lui-même pour se réapproprier, peu à peu, ses repères. Il heurta des chaises renversées, ou des cadavres ; il préférait ne pas regarder.
Ça s’était vraiment produit. Les réactions qu’il avait projetées malgré sa surdité, le contrecoup de l’explosion, la force de celle-ci contre son corps. Une vague d’agitation monta en lui et jaillit de sa peur silencieuse. Enfin, il découvrit l’horreur comme avec un regard neuf et il se fit spectateur pour ne pas sombrer.
Le mur du fond, derrière le comptoir, n’existait plus. Une pluie de verre brisé et de bois recouvrait le sol imbibé de sang. Un trou béant crevait le comptoir, les bouteilles entreposées gisaient en miettes dans l’alcool répandu. Une poutre effondrée barrait la route à Gaël, lequel faillit perdre le peu de calme qu’il lui restait, sitôt sa stupeur estompée.
Il se força à avancer. Au-delà de la poutre, près des tabourets renversés, se dessinaient deux silhouettes, l’une plus massive recroquevillée sur l’autre. Pete ? Le cri que poussa Gaël sans réfléchir lui comprima la poitrine. Il s’entendit presque hurler, des acouphènes succédant à sa perte de l’ouïe. Un grincement au plafond attira son attention, tandis qu’il s’élançait droit devant. Il s’arrêta net et leva la tête : l’imposant lustre aux bougies désormais éteintes bascula une dernière fois avant de se décrocher pour de bon. Gaël écarquilla les yeux. Il devait se bouger. Ses membres inférieurs demeurèrent fixes. Son cœur loupa un battement.
Il. Devait. Bouger.
Maintenant !
Il roula sur le côté, dans la poussière et les débris. Le lustre s’écrasa à dix centimètres de lui en répandant des éclats d’os tout autour. À ça près, Gaël y passait. Il se releva, le visage couvert de cendres.
— Yann ! beugla-t-il en distinguant une touffe bleue remuer sous le corps inerte du tenancier.
L’homme à la cape ne réagit pas. Gaël comprit un peu tard l’erreur qu’il venait de commettre en appelant ainsi son copain de comptoir.
— Merde, cracha-t-il entre ses dents.
Les poings serrés, il parcourut les derniers mètres qui le séparaient de Pete et Yann Orféo. Yann, qu’il n’avait pas reconnu à proprement parler lors de leur conversation surréaliste, mais aux propos duquel il se fiait. Un tisseur d’ombres, une amnésie partielle… Ce ne pouvait être que lui.
Gaël réunit ses maigres forces pour basculer Pete sur le dos. Il posa un doigt tremblant pour vérifier le pouls. Une légère pulsation tremblait sous la peau. Le colosse vivait, mais pour combien de temps encore ?
— Il me faut de la lumière, articula-t-il à la recherche d’une allumette. Plus de lumière.
Les bougies du lustre traînaient au milieu de la salle, éteintes. À genoux dans les décombres, l’adolescent crapahuta derrière ce qu’il restait du bar. Les bris de verres entaillèrent ses paumes, le bois arraché entailla ses genoux. Il gémit, le nez dans les restes du comptoir, puis revint vers le propriétaire.
— Pete, réponds-moi ! s’exclama-t-il, un nœud dans la gorge.
Il lui distribua une paire de gifles à Pete, qui peinait à quitter les profondeurs du néant.
— Pete, nom d’un chien ! Où ranges-tu les allumettes ? J’ai besoin…
Il s’interrompit pour reprendre son souffle.
— J’ai besoin de lumière, termina-t-il en recommençant à chercher. Pour ton ombre. Pour te rafistoler. Pete ! De la lumière !
Il ne trouvait pas ses foutues allumettes. Le sang sur ses mains le faisait déraper, l’alcool répandu sur le plancher imbibait son pantalon quand il ne glissait pas entre les lattes mal jointes. Il fit demi-tour et s’avachit presque aux côtés de Pete. Impuissant, il l’empoigna par sa chemise maculée de sang et réalisa, en voyant de nouvelles marques circulaires apparaître, que lui aussi était blessé. Il lâcha le tenancier et porta la main à son front. Un liquide chaud la lui souilla. Il se releva en chancelant. Yann… Il pouvait au moins le sauver, lui. On noua deux bras autour de sa taille pour le tirer en arrière. Il résista faiblement, les bras tendus vers le comptoir. Yann. Où se trouvait Yann, à présent ?
Le décor tournoya. Le sol menaça de se retourner, le plafond de s’écrouler. Ça, c’était peut-être vrai. La semi-pénombre brouilla sa vue. Ou étaient-ce les larmes ? Son crâne tambourinait, son cœur se soulevait à la vue du sang et des corps mutilés. Il ravala un premier flot de bile, alors qu’on le traînait vers la sortie.
— Je vais vomir, prévint-il.
On le lâcha aussitôt. Appuyé sur ses genoux tremblants, il évacua son dernier repas avant de quitter la taverne.
La cloche des pompiers en approche déchira le presque silence, fait des murmures des indiscrets massés devant l’établissement et des chants d’oiseaux qui se raréfiaient avec le coucher du soleil. Gaël les ignora, préoccupé par celui ou celle qui venait de le secourir. Il observa autour de lui, mais ne distingua pas les silhouettes, s’il y en avait, dans les ruelles sombres qui menaient à ce carrefour. Un allumeur de réverbères, perché sur son échelle, s’obstinait à faire son boulot sans regarder la scène. Il ôta les mèches consumées, nettoya la coquille et étala le coton pour qu’il s’imprègne d’huile. Une douce lueur se mit à danser comme un phare dans la nuit, un point d’ancrage sur lequel se concentra Gaël.
Il connaissait ce carrefour. Sur la gauche s’étiraient des passages de plus en plus étroits, aux boulangeries honnêtes et commerces plus douteux. Les bâtiments y étaient vieillissants et dataient de la même époque que le quartier général de l’armée, en face, avec sa tour carrée et son haut mur d’enceinte. À droite, la taverne de Pete, logée au rez-de-chaussée d’un petit immeuble plus récent, avait triste allure. Quelques-uns fixaient les dégâts par là, immobiles au-delà des scellés, dans la lumière. Un militaire agitait les bras pour empêcher les curieux de franchir la limite. Les dorures de ses boutons étincelaient et son uniforme bleu pétrole se parait de nuances plus claires.
— Gaël ? s’étrangla-t-il quand il remarqua l’adolescent. Gaël Millis ? Qu’est-ce que…
Son ton se durcit.
— Fiche le camp !
Il accompagna le geste à la parole et indiqua les ruelles sombres d’un bras tendu.
— Conduisez-moi auprès de mon père, Greeth. Il faut que…
— Hors de ma vue, gringalet. Disparais !
— J’ai reçu un mauvais coup, insista Gaël en continuant à avancer. Soyez chic.
— Pas mon problème.
Le dénommé Greeth approcha, les lèvres pincées et les sourcils froncés sous sa casquette d’uniforme enfoncée. Son corps entier trahissait son souhait d’en coller une à l’adolescent. D’un mouvement sec, il lui indiqua à nouveau la rue qui s’enfonçait dans l’obscurité.
— Répare-toi tout seul, gamin, ajouta-t-il avec dédain.
Gaël s’avoua vaincu. Pour cette fois. Il n’était pas en mesure de lutter, surtout pas contre la volonté du lieutenant, le bras droit de son père. Un excellent élément, d’après Nathanael Millis, mais un con imbuvable d’après Gaël. Sonné par les évènements, ce dernier resta interdit devant la foule. Une rumeur insupportable en montait, rappel de la réalité de ce qui venait de se produire.
Le ton intraitable de Greeth se chargea de lui remettre les pieds sur terre.
— Ah, et rends-moi un service, gamin : ne m’oblige pas à lancer un passeur à tes trousses pour te régler ton compte.
Gaël pesta en silence, puis se dirigea en chancelant vers la rue indiquée, celle d’où venait l’allumeur de réverbères. Ses idées confuses l’empêchaient de réfléchir correctement. L’attitude de Greeth à son égard aussi, sans parler du boum-boum lancinant de sa plaie au front qui le rendait dingue. Il marchait indifféremment sur les pavés et dans les flaques ; son pantalon était déjà trempé, de toute façon. Il avait froid, le sang séchait sur ses mains et collait entre ses doigts. Il rêvait d’un bain brûlant pour se débarrasser de tout ça, du sang, des cendres et du sentiment d’impuissance qui ne le lâchait pas.
— Toi, là-bas ! l’appela-t-on discrètement.
Il tourna la tête et remarqua une silhouette malingre en retrait de la lueur vacillante d’un lampadaire. Un coup d’œil à droite, un autre à gauche, il bifurqua pour rejoindre celui qui l’avait hélé. Yann. Qui d’autre ? Impossible de le louper avec sa voix chaude, car s’il avait changé d’apparence en réponse aux ordres du haut commandement militaire – ceci grâce à ses compétences de Métamorphose – il avait conservé à peu près sa voix. Nul ne parvenait à en changer vraiment.
— C’est moi qui t’ai sorti de la Grenouille qui cuit, expliqua Yann en ouvrant la marche en direction d’une voie perpendiculaire à la leur.
Les maisons s’y mêlaient en un long mur. Parfois, une porte dérobée indiquait la sortie de service d’un commerce. Les pierres se ressemblaient toutes, coupantes, usées, d’un gris qui résumait le fond des pensées de Gaël.
Les mains au fond de ses poches de pantalon, Yann fixa l’adolescent un moment. Ses yeux bleus n’étaient plus les mêmes, dans ses prunelles, l’éclat ternissait. Ses pommettes saillantes semblaient creuser ses joues. Il arborait un air malade auquel Gaël n’avait pas prêté attention dans la taverne, obnubilé par sa voix.
Ils s’éloignèrent du centre-ville. Fermes et épiceries de quartier bordaient maintenant la route, les trottoirs devenaient inexistants et le chemin pavé laissait peu à peu place à de la terre battue. De faibles lueurs commençaient à percer derrière les rares fenêtres jaunies. La clochette d’une échoppe cliquetait çà et là dans la nuit naissante, puis une agréable odeur de pain chaud s’élevait dans l’air. La vie paraissait plus tranquille dans les faubourgs que dans Vhaly même. Le ballet continu des militaires n’y avait pas cours, ça aidait sûrement.
Yann se décida à parler au terme d’un long silence.
— Tu es un tisseur d’ombres, donc tu vas t’autosoigner ? Non, parce que tu as une sacrée vilaine plaie sur le…
Il s’arrêta, coupa le passage à Gaël et tendit la main vers son front douloureux. L’adolescent le repoussa.
— Me touche pas.
Ce semblant de contact provoqua une vague d’émotions contradictoires. Il tenait à Yann et le détestait à parts égales. Il en voulait au monde entier qu’on l’ait forcé à se séparer de lui, à faire comme s’il n’existait plus, n’avait jamais existé et n’existerait qu’en se retournant sur le passé.
Yann recula d’un pas, gêné.
— Non, bien sûr, concéda-t-il.
— Sinon, oui, je vais m’autosoigner. J’ai juste besoin d’une source lumineuse pour voir mon ombre et la décortiquer.
— C’est une sorte de…
Yann chercha ses mots.
— De cataplasme ?
— Si on veut. Je reproduis un bout de mon ombre, qui est la plus fidèle copie de ma morphologie, les détails en moins, puis je tisse la matière autour et je lui donne du volume. Ensuite, il n’y a qu’à appliquer le cataplasme, comme tu dis.
— Ça fait mal ?
— Je t’en pose, moi, des questions ? Encore que… j’en aurais bien une : qu’est-ce que tu fabriquais dans cette taverne, à ce moment précis ?
— Je ne suis pas responsable de l’explosion, se justifia Yann en reculant.
Il leva les mains en signe de bonne foi.
— Le type qui t’a envoyé promener, tout à l’heure…, enchaîna-t-il.
— Parce que tu m’espionnais ?
— Il m’a confié un message, éluda Yann. Je devais me rendre à la Grenouille qui cuit, trouver le grand sec à la tresse, sûrement au bar, et le pousser à quitter les lieux. Tu m’as facilité la tâche en partant de toi-même. Moi… J’ai un peu tardé.
Gaël fit la moue. Greeth avait donc eu vent de l’attentat contre Pete. L’emplacement de la bombe, vers le mur du fond, tendait à croire qu’on le visait personnellement. Quoi qu’il en soit, Pete avait rendu son dernier soupir et le lieutenant détenait de précieuses informations.
— Pourquoi toi ? questionna Gaël, qui ignora la moutarde qui lui montait au nez. Il aurait pu me prévenir lui-même.
— Tu es, je cite, « un petit merdeux doublé d’une tête de mule. » Il pensait que tu ne l’écouterais pas, mais que moi…
— Toi, je t’écouterais parce que ça a toujours été ainsi.
Yann laissa échapper un rire nerveux.
— J’ignore avec qui tu me confonds, mais ne te leurres pas. Tu n’es pas le tisseur d’ombres dont je me rappelle. J’ai bien quelques souvenirs, sauf qu’ils concernent un garçon plus joyeux. Tu es trop mélancolique pour lui correspondre.
— Je m’étonne que Greeth t’ait attrapé dans la rue pour discuter, confia Gaël pour changer de sujet. Pas son genre.
— En effet, il m’a remis un pli.
— Qui aura disparu, naturellement ? Greeth ne portait pas des gants, par hasard ?
— Si. Je l’aurais pris pour un majordome s’il ne portait pas son uniforme ! La lettre s’est autodétruite sous mon nez.
Un mélange d’appréhension se mêla à la surprise qui peignait les traits tirés de Yann.
— Qui es-tu ? se renseigna-t-il.
Gaël sortit de ses gonds. Pour qui se prenait-il avec ses questions idiotes ? De quel droit réinvestissait-il la vie de l’adolescent ?
— Qui es-tu, toi ? lui renvoya-t-il. Qu’est-ce que tu as fait pour qu’on m’empêche de rester avec toi, Yann Orféo ?
— J’ai seulement obéi aux ordres !
Le sang de Gaël ne fit qu’un tour. Il colla son poing dans la figure de Yann, qui ne réagit pas.
— Tant de sollicitude, vraiment, ça devrait être interdit, éructa-t-il en tirant un mouchoir en tissu de sa poche.
Il le donna à Yann.
— Éponge ta lèvre, ça fait mauvais genre.
Une douce surprise peignit les traits de Yann, qui s’empressa de l’effacer. Inutile de s’épancher sur ses impressions, trop troubles, de toute façon. Il s’empara du mouchoir brodé aux initiales G. M., puis le pressa sur sa lèvre fendue. Elle l’élançait, mais il avait connu pire, en l’occurrence, une rixe avec un voleur à la petite semaine qui convoitait des bijoux de méridienne. Les plus délicats à concevoir puisqu’ils renfermaient une partie de la lumière que dégageait le soleil au zénith. Petit con. En y repensant, il n’avait aucune chance, sauf que Yann l’avait laissé filer. Les colliers brillaient dans sa main comme des ampoules ; il constituait une proie facile. Rien à faire, Yann l’avait enjoint à débarrasser le plancher, sans plus de menace. Un mauvais souvenir qui lui avait valu un sacré savon de la part de son maîtreartisan, mais il s’était souvenu qu’un jour, quelqu’un lui avait laissé sa chance. Il ne savait pas de qui il s’agissait ni en quelles circonstances ; néanmoins, la situation avec ce voleur lui avait évoqué… peut-être une réminiscence.
— Dis, commença Yann pour passer à autre chose. Pour le papier que m’a remis Greeth, il y a un truc, n’est-ce pas ?
Le grand sec confirma. L’une de ses mèches s’échappa de ses cheveux tressés. Sans se l’expliquer, Yann eut envie de la lui remettre, mais s’abstint. Un coup de poing lui suffisait.
— Il se désagrège grâce à un procédé chimique à partir de la transpiration, expliqua l’adolescent.
— D’où les gants.
— Maintenant, si tu le permets, je dois me soigner.
Yann recula de deux pas, faisant mine de raser les murs de la ruelle qu’ils avaient rejointe. Il ne voulait surtout pas gêner celui qu’il avait arraché à la taverne, encore moins paraître indiscret. Il appréhendait de découvrir en quoi consistait un soin prodigué par un tisseur d’ombres, d’autant que celui-ci agirait sur lui-même.
Une lueur dorée auréolait l’adolescent dont il ignorait toujours l’identité. Ses initiales ne lui évoquaient rien, alors que ce tisseur d’ombres le connaissait. Il le détailla. Son visage juvénile, son front haut, son nez court ne lui suggéraient qu’un vide énorme, une brèche béante dans son esprit. L’adolescent n’inspirait ni sympathie, ni inimitié, ni entrain. Il n’émanait de lui qu’une insupportable mélancolie. Yann ne comprenait pas ce qui l’atteignait autant dans sa condition. Peut-être sa seule capacité de tisseur d’ombres ? Ces gens-là, après tout, jouaient avec la vie en repoussant les limites de la mort. Ils intervenaient quand la médecine ne pouvait plus rien ou quand les secours tardaient.
Yann quitta ses réflexions morbides pour reporter son attention sur l’autre, qui crispait la mâchoire en fixant un point imaginaire sur le mur d’en face. Dans les environs, pas un bruit, hormis une bagarre de chats, un peu plus loin. Le souffle de l’inconnu s’accéléra, s’emballa presque. Il ôta sa chemise. Une sale blessure, cernée de rougeurs, entaillait son omoplate gauche. Autour, sa peau blême paraissait d’une extrême fragilité. L’os semblait capable de la percer d’un mouvement indélicat. Sa tresse caressait son dos comme une seconde colonne vertébrale. L’espace d’un instant, Yann crut sentir les cheveux, longs et fins, de son inconnu sous ses doigts. Il crut se revoir la dénouant dans une courte étreinte. Le temps lui paraissait toujours trop court.
Un dôme semi-transparent se concentra autour du garçon de la taverne. Le lampadaire renvoyait des éclats de lumière frémissante qui découpaient l’ombre de l’adolescent. L’air autour sembla se cristalliser, des veinules de givre coururent le long de la coupole. De sa position, Yann ne vit pas le souffle de l’adolescent, alors il ne put témoigner de la température véritable. La silhouette noire se fragmenta par endroits, puis se désolidarisa du reste. Lentement, elle étira ce qu’il en restait pour reboucher les lézardes. Pour tisser. Raccommoder. Très vite, les petits pans obscurs que recueillit le tisseur entre ses mains se colorèrent jusqu’à arborer un teint humain, puis se fondirent dans ses paumes. Il se raidit. Sa poitrine se gonfla, sa tête bascula en arrière. La bulle fondit et il tomba à genoux. Yann s’apprêtait à accourir pour l’aider quand l’autre, d’une main tendue, l’en dissuada.
— Au fait, dit-il, moi, c’est Gaël.
Il se tourna dans sa direction et le regarda dans les yeux avec un air de défi.
— Gaël Millis.
Il fallut à Yann un peu de temps pour réaliser. Millis. Comme le colonel ?
— T’inquiète, je ne suis pas copain avec l’armée, précisa Gaël comme s’il avait lu dans ses pensées.
Pour la première fois depuis leur surprenante rencontre, Gaël esquissa un sourire sincère.
— C’est bon ? Tu as fait ce qu’il fallait ? s’assura Yann.
— Oui, oui. Je ne risque pas de te claquer entre les doigts. Allons, en route.
En route pour où ? Yann l’ignorait, mais il se dit que la réponse se trouvait peut-être au bout du chemin. Quel chemin ? Il n’en savait pas plus, mais peut-être que ce garçon détenait certaines réponses. Peut-être que le lieutenant Greeth ne les avait pas réunis par hasard.
Gaël ouvrit la marche en s’enfonçant davantage dans le dédale de petites rues, là où empestait un brassage d’urine, d’alcool bon marché et de parfum de piètre qualité. Les lampadaires se raréfiaient. Sous leurs auréoles mordorées, nuisibles et chats errants se disputaient le contenu des poubelles, entassées dans des coins reculés. Les façades des maisons se suivirent sans se ressembler. Une enseigne grinçait çà et là, l’écho d’un feulement se perdait de temps à autre. Le liquide dans le caniveau, au centre du passage, arborait une teinte peu attrayante. Yann grimaça.
— Un raccourci, pas de panique, indiqua Gaël d’un ton confiant.
— Pourquoi est-ce que je devrais te suivre ?
Enfin, le Métamorphose posa la question qui lui brûlait les lèvres. Parce que le chemin s’éternisait un peu et qu’il ne voyait pas l’ombre d’une explication. Il avait le sentiment de se retrouver loin de chez lui, de ses repères. Ce garçon… ce Gaël dégageait une aura qui avait poussé Yann à venir avec lui.
— Je ne t’oblige à rien, annonça le tisseur.
Il se tourna en direction de Yann et le regarda dans le fond des yeux. Encore. Fougue et assurance y étincelaient. Ses lèvres fermées supposaient la fermeté. Quant à sa posture droite, elle suggérait une détermination contre laquelle Yann ne comptait pas se dresser.
— Sérieusement, enchaîna Gaël. Libre à toi de retrouver tes pénates, de fouiller vainement ta mémoire après des souvenirs que moi, je détiens encore. Et puis ce n’est pas comme si l’attentat visait Pete aussi sûrement qu’un plus un font deux.
— Pete ?
— Le propriétaire de la Grenouille qui cuit. Tu n’avais jamais mis les pieds là-bas, avant que Greeth t’y envoie, hein ?
— Jamais. Tu…
Yann hésita. Après tout, il parlait avec un parfait inconnu, effronté avec ça. Certains sujets ne s’abordaient pas de la même manière qu’avec un ami, un frère… un compagnon.
— Tu m’as l’air si sûr de toi, souligna-t-il néanmoins. Tu crois réellement qu’on partage des faits communs ?
Gaël détourna enfin son regard impertinent.
— Mon nom ne te dit rien, alors ? articula-t-il. Gaël Millis, ça n’éveille aucune joie, aucune colère ? Je ne représente donc personne pour toi ?
Loin de se laisser démonter par ce ton faussement larmoyant, Yann hocha la tête par la négative.
— Personne, appuya-t-il afin de s’assurer l’absence d’obstination de la part de l’adolescent.
Le visage de ce dernier se creusa.
— Magnifique, commenta-t-il en reprenant sa route. Au moins, je n’éprouverais aucun remords si on te tue en premier.
Yann resta sur place et fixa le tisseur d’ombres, interdit.
— Relaxe ! lança Gaël sans même s’arrêter. Je plaisante. On ne te tuera pas. Enfin, je m’interposerai avant.
Le jeune homme nota une pointe de déception dans sa voix. Il ignorait comment le prendre. Comme on le lui présentait, supposa-t-il. Gaël paraissait à l’aise. En tout cas, plus que Yann, qui ne comprenait ni les tenants ni les aboutissants de leur situation. Leur ? D’où tenait-il ça, d’abord ? Il se remit en marche en se promettant d’y réfléchir.
Plus loin, les rues se succédèrent en devenant de plus en plus étroites. Les mauvaises odeurs chatouillaient les narines de Yann, qui les plissait à mesure qu’il marchait dans l’obscurité à la suite de Gaël.
— Pas le moment d’être blessé, signala le fils du colonel Millis. Là, par contre, je ne plaisante pas. Je n’aurais pas assez de lumière pour te soigner.
Il y croyait donc véritablement à cette histoire d’attentat loupé ? Un vague sentiment de peur ébranla la motivation de Yann. D’un pas pressé, il se rapprocha de son comparse. Juste au cas où.
— Tes plaisanteries, c’est pour t’empêcher d’y penser ? hasarda-t-il avec un enthousiasme feint.
Il jugeait que détendre l’atmosphère pouvait avoir du bon. Depuis l’explosion à la taverne, il était tendu comme un arc, et à l’usage fréquent de l’humour par Gaël, il en avait déduit que lui aussi essayait de relâcher un peu de pression.
— Ou pour t’empêcher, toi, d’y songer, répondit l’adolescent en stoppant net.
Yann crut d’abord qu’un danger se profilait. Qu’est-ce qui aurait mis Gaël sur ses gardes ? Il n’en avait franchement aucune idée, mais il lui faisait confiance sur ce coup-là.
En réalité, pas de menace. Le gamin pivota juste sur ses talons, l’air sérieux, impassible. D’un geste que Yann estima inapproprié, il glissa une main dans son cou et leva son visage vers celui du Métamorphose.
— Il fut un temps où tu devinais la moindre de mes intentions, affirma-t-il d’une voix légèrement tremblante. Cherche dans tes souvenirs, quelques-uns devraient réapparaître à mon contact. C’est pour cette raison qu’on ne devait jamais se revoir : ma présence te rafraîchira la mémoire.
Yann se dégagea de l’étreinte légère, presque inexistante, de Gaël. Le tisseur d’ombres ne broncha pas, même si Yann devinait dans ses yeux qu’il mourait d’envie de lui en coller une. Pour lui apprendre la politesse. Il se retint toutefois et Yann aussi, en ne lui crachant pas son venin à la figure. Pour qui se prenait ce gamin ? Sous prétexte qu’il était fils de colonel, il se donnait le droit de regarder les gens dans les yeux et de leur… Yann interrompit le flux de pensées qui l’accaparait. Gaël avait déjà traversé la minuscule rue qui les séparait d’une voie principale, du côté de la base militaire. Ils avaient contourné le centre-ville et Gaël ne l’attendait pas. Maudite bourrique !
Yann accéléra le rythme pour le rejoindre. Il ne risquait rien à tenter de le suivre. Il n’y avait pas péril en la demeure et la présence de Gaël ne représentait pas un piège apparent. Au mieux, il divaguait. Au pire… il divaguait. Yann eut un pincement au cœur à l’idée de le décevoir, de détruire ce qui ressemblait à une partie de ses rêves. Il ne connaissait pas les raisons qui le motivaient à s’accrocher à lui, mais Gaël n’était, à ses yeux, que l’un de ces adolescents en quête d’identité.
Quel âge avait-il ? Dix-sept ans, tout au plus. Du haut de ses vingt printemps, Yann ne se voyait pas nourrir une relation avec ce morveux. Par ailleurs, il pressentait qu’ils n’étaient pas compatibles. Yann appréciait le calme de son atelier, les heures passées à confectionner des bijoux de méridienne pour le commerce de son maître-artisan. A contrario, Gaël semblait se plaire à foncer tête baissée vers les ennuis, à les provoquer. Le portrait que le jeune homme dressait de lui ne correspondait pas tellement à celui d’un tisseur d’ombres, mais il avait sous le nez la preuve vivante que Gaël Millis tirait avant les sommations : le quartier général de l’armée du pays se dressait sur leur gauche, audelà de la route pavée.
Yann ne crut pas à une coïncidence ; Gaël se rendait au QG pour s’entretenir avec son père au sujet, sans doute, de l’attentat. Les badauds attirés par l’explosion s’étaient dispersés, loin des ruines fumantes de la Grenouille qui cuit. Les scellés, eux, demeuraient mal tendus entre des lampadaires, et le vent naissant les faisait frémir.
Il faudrait franchir les barrières et le poste de sécurité. Fils ou non d’un colonel réputé, si les gardes avaient reçu l’ordre de refuser l’accès à Gaël, ils obéiraient sans poser de questions. Sans comprendre pourquoi, Yann pressentait un pépin dans l’initiative de Gaël. Son petit doigt lui disait qu’effectivement, on ne le laisserait pas passer. L’intervention de Greeth, près de la Grenouille qui cuit, influençait peut-être ses observations, mais Yann était à peu près certain qu’il n’avait pas intercédé pour la beauté du geste.
Le jeune homme leva le nez vers le toit du bâtiment, masse sombre et imposante divisée en un édifice central et deux ailes. Des sentinelles postées guettaient. L’absence d’armes suggérait qu’il s’agissait d’Illicites, des individus qui avaient déjà usé de magie, alors qu’on les en interdisait. Généralement, ils portaient une marque : une flèche qui pointait vers le haut, symbole de la prise des responsabilités. Un bon moyen pour l’armée de garder sous sa coupe une frange de la population qui avait usé de magie à des fins personnelles, car si chacun en ce pays en était doté, il était défendu de s’en servir.
Yann se figea. Avait-il déjà côtoyé ce genre de personnes, des Illicites ? Si oui, pour quel motif ? Piégé dans sa mémoire, Yann réagit trop tard par rapport à la décision de Gaël. Il se trouvait sur le trottoir d’en face, déterminé à atteindre son but. L’apprenti bijoutier traversa à son tour, telle une ombre, et saisit Gaël par le poignet avant de l’attirer en arrière et presser la paume sur sa bouche, de justesse ; il se préparait à héler les deux militaires de quart. Il grogna et tenta de se dégager.
— N’insiste pas, tu n’y arriveras jamais, murmura Yann, pas peu fier.
De la suffisance trahissait son timbre, mais il était temps que Gaël apprenne à écouter ses aînés. Même pas une heure qu’ils se trouvaient ensemble, et Yann pouvait déjà lui reprocher son insolence ! Fichu caractère.
— Pas une bonne idée de te présenter l’air de rien, embraya-til. T’as eu de la chance. Ils ont dû recevoir l’ordre d’agir discrètement, s’ils veulent ta peau.
— Exact, retentit une voix familière dans son dos.
Il fit volte-face et lâcha Gaël sans prêter attention. La silhouette de Greeth se détacha dans l’arc de cercle décrit par un lampadaire de proximité.
— C’est une chance que les sentinelles ne peuvent pas tirer à vue, ajouta-t-il avec une once de malice. Ça nous mettrait le pays sens dessus dessous.
Yann en déduisit sans mal qu’il était intervenu en faveur de Gaël, pour lui éviter des ennuis.
— Que me vaut cet honneur, lieutenant ? questionna l’adolescent.
Apparemment, il avait réalisé, lui aussi. Au moins, il avait de la suite dans les idées et restait sur le qui-vive. Un peu tête brûlée, mais malin.
— Je voulais seulement parler à mon père, mais on dirait que ça ne se fera pas. L’attentat me visait, on est bien d’accord ?
— L’armée veut ta peau, gamin, se contenta de répondre Greeth. Te ramener ici pour discuter avec papa est le meilleur moyen de servir ta tête sur un plateau à nos grands pontes. Je suppose que tu ne souhaites pas mourir ? Alors, fiche le camp. Quitte Vhaly et ne reviens jamais. Sur le territoire des rebelles, tu as peut-être un espoir de leur échapper. Il y a trop à faire dans cette ville pourrie pour que les militaires se risquent à te chercher là-bas.
— C’est tout ?
Gaël ne se laissa pas abattre par les avertissements du lieutenant, du moins en apparence. Il désirait en apprendre davantage, maintenant que Greeth avait titillé sa curiosité sur les intentions de l’armée. Yann le devinait à la lueur qui enflammait ses prunelles bleues. S’il y comprenait quelque chose, il ne le montra pas.
— Pas tout à fait. Emmène Yann, lui aussi risque sa peau en restant dans les parages.
Gaël hasarda un coup d’œil au jeune homme, qui buvait les paroles de Greeth.
— Ça nous concerne donc tous les deux, analysa Yann.
— On n’est pas vraiment comme cul et chemise, vous voyez, précisa le tisseur d’ombres.
— Trouvez un moyen d’accorder vos violons, mais disparaissez. Je ne pourrai pas vous couvrir toute votre vie. Je cours un gros risque en discutant de ça avec vous. Si ça peut te rassurer, Gaël, je m’occupe d’en informer ton père.
Yann nota que le militaire venait d’appeler l’adolescent par son prénom, plutôt que d’employer l’un de ses sobriquets visant à le rendre insignifiant.
— Mon père, justement, il ne peut pas nous aider ? Nous expliquer, au moins !
Greeth tendit une bourse pleine à Yann, ainsi qu’une besace pleine de vivres, et prit l’adolescent par les épaules.
— Moins tu en sauras, mieux tu te porteras. Tu es trop jeune pour ces emmerdes.
Il attendit un signe de sa part. Le fils du colonel rumina un instant, hésita, puis hocha enfin la tête.
— Excellent choix, approuva Greeth. Le meilleur à votre disposition, je le crains. Soyez prudents avec le tueur de tisseurs d’ombres qui traîne…
Yann, lui, ruminait en silence. Le lieutenant avait déposé sa vie entre les mains de Gaël. Ce dernier venait de délibérer pour lui, peut-être comme on jouait à pile ou face. Yann se sentait pourtant capable de décider par lui-même, de gérer son propre avenir. Qu’est-ce que ce gamin avait de plus ?
Greeth disparut de la même manière qu’il était apparu : en se fondant dans l’ombre.
— Lui aurait su quoi faire, déclara Gaël. Je veux dire le colonel.
— Mouais.
Il adressa à Yann un regard électrique.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Oh la, fit le jeune homme en levant les mains en marque d’agrément. Greeth ne semble pas trop compter là-dessus, lui, c’est tout. Maintenant, s’il dit qu’il en touchera deux mots à ton père…
— Hum.
Les épaules de Gaël retombèrent légèrement. Lui non plus n’était pas trop convaincu à la perspective de se reposer sur le lieutenant. Il les envoyait à l’autre bout du pays, en tout cas, loin de Vhaly. Le plus loin possible, et ce presque volontiers. C’était à peine si on ne devinait pas un sourire naissant sur sa vilaine bobine. Il n’avait jamais dissimulé son antipathie à l’égard du fils unique de son supérieur, mais puisqu’il lui donnait un coup de pouce, peut-être qu’il cachait bien son jeu, en vérité.
Honnêtement, Gaël ne savait pas tellement par où s’y prendre. Quitter Vhaly, d’accord, mais pour se rendre où ? Les rebelles occupaient l’espace jusqu’à Latan, la première cité la plus proche. Ils se répartissaient toute la Grande Forêt, depuis le mont des évadés d’Ihkr jusqu’aux abords du château blanc de Latan. De plus, la plupart des rares rivières du pays traversaient les bois. L’Adhamhnan en faisait partie. Double raison de ne pas s’y risquer ; les rebelles s’approvisionnaient forcément en eau.
— Gaël ?
L’adolescent manqua sursauter à l’appel de Yann.
— Tu me suis ? interrogea-t-il finalement.
— Greeth a dit que…
— Au diable Greeth ! Est-ce que tu veux, toi, m’accompagner ?
Il martela sa demande d’un index réprobateur pointé sur la poitrine de Yann. Il n’avait pas l’intention de lui faire la morale ni de lui réapprendre la notion de confiance mutuelle. Pour cette dernière, il était déjà passé par là un an auparavant et il en avait bavé. Yann avait un problème avec autrui, celui de s’en méfier.
— J’ai un boulot et…
Il agita la tête, impuissant et incertain.
— Je ne sais pas, c’est… compliqué.
— Et tu ne peux pas dire que tu me fasses confiance, c’est logique.
— Je ne parlais pas de ça. Pourquoi te suivrais-je ?
Pas faux. Outre la méfiance légitime de Yann, il y avait l’intérêt pour lui d’accompagner Gaël. Il pensait toujours que l’adolescent détenait des réponses. Peut-être que leur fuite avait un lien avec ces souvenirs qui lui échappaient et le passé commun auquel Gaël avait fait plusieurs fois allusion.
— Je t’accompagne, répondit-il.
Gaël approuva, mais il avait particulièrement senti le flottement. Il fit comme si la discussion n’avait jamais eu lieu et quitta les abords du quartier général militaire, son accompagnateur sur ses talons.
— Regardons au moins ce qu’il y a là-dedans, fit Yann en ouvrant la besace.
Il en énuméra rapidement le contenu, à la lueur de la lune et des lampadaires : des fruits confits, des baies, de la viande séchée, du pain, deux gourdes, en plus de la bourse pleine. Pas de quoi festoyer, mais l’eau permettrait notamment de ne pas dépendre de l’Adhamhnan ou toute autre rivière.
Gaël adressa un regard à l’astre lunaire. Il aurait préféré bénéficier de la lumière naturelle, avant de s’engager sur l’étroit sentier qui grimpait, grimpait jusqu’au manoir branlant du professeur Anton. Cette bicoque lui donnait la chair de poule et il ne pourrait pas espérer un quelconque soutien de la part de Yann. Tout ceci avait pris fin plusieurs mois en arrière. Définitivement. Pourtant, s’ils voulaient sortir, il n’existait qu’une solution : marchander avec les rebelles. Anton pouvait les y aider. Il avait aussi les yeux et les oreilles partout, en ville. Avant de partir, Gaël aimerait découvrir à quoi s’attendre en chemin si l’armée décidait de les poursuivre malgré la présence des rebelles.
Une boule d’angoisse naquit dans la gorge de l’adolescent. Il se fit violence pour continuer à avancer. Rester ainsi stoïque, alors que Yann marchait sur ses pas, silencieux et retiré, le rendait fou de rage. Il se retenait. Vraiment. Tant de lui sauter au cou que de lui confier combien il lui avait manqué. Il ne devait pas. Il n’avait pas le droit de chambouler la petite vie tranquille de Yann. L’histoire dans laquelle il l’embarquait malgré lui semait suffisamment le trouble entre eux.
Il poursuivit son chemin en s’éloignant du centre-ville, vers les falaises qui cernaient Vhaly. Le brouhaha autour de la Grenouille qui cuit s’était éteint, la tension cédant la place à un gros creux dans l’estomac. Ses pensées formaient un méli-mélo entre le passé et le présent. La cloche ayant annoncé l’arrivée des pompiers à la taverne résonna de nouveau dans sa tête. Elle ne s’arrêtait plus de retentir, de marteler son crâne, et les battements saccadés de son cœur se joignirent à cette cacophonie imaginaire.
— Stop, articula-t-il seulement, avant de se reposer contre un mur.
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que Yann suivait toujours. Bon, le moment se révélait idéal pour l’informer de ses plans. Gaël ne se ferait pas hacher menu pour ça. Yann n’approuverait pas et son mécontentement se lirait sur ses traits comme dans un livre ouvert ; pour autant, il ne formulerait malheureusement aucun reproche. L’insatisfaction silencieuse du jeune homme insupportait plus Gaël que toutes les remarques désobligeantes du monde. Il préférait mille fois s’en prendre plein la figure.
— Tu te sens de monter de vieilles marches tellement usées qu’elles ressemblent plus à un sentier mal fichu ? lança-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Yann avait raison, un peu plus tôt : il blaguait histoire de ne pas finir enseveli sous ses propres reproches. S’il ne s’était pas rapproché de Yann, un soir, près des tours des Trois sœurs, à la sortie de la ville, ils ne se retrouveraient pas là, à se demander si la prochaine décision ne s’apparenterait pas à une erreur monumentale. D’autant que leurs deux vies en dépendaient. Gaël, qui avait l’habitude d’arrêter des choix peu réfléchis, pataugeait maintenant dans une sacrée semoule et il ne souhaitait pas décevoir Yann. Surtout pas ça.
Le jeune homme haussa les épaules.
— Bien, direction le manoir du vieil inventeur, annonça-t-il.
— Le savant fou, celui…
Gaël plaqua l’index sur la bouche de Yann pour qu’il se taise. Un geste inconvenant de plus, mais la bienséance avait bon dos. Nul ne pouvait contraindre l’adolescent à adopter d’un coup des habitudes qui ne lui correspondaient pas. Il connaissait les tics de Yann et bien plus encore, il prévoyait ses réactions. Du jour au lendemain, il lui avait fallu tirer un trait, un autre, et feindre le dédain.
— Oui, ce type-là. Un conseil : évite de parler de ses expériences en sa présence.
— Ça ne me viendrait même pas à l’esprit. Pourquoi lui ?
— J’entends bien obtenir des réponses sur ce qu’il se trame. Je te rappelle qu’on me destinait l’attentat.
— Je sais.
Yann baissa le visage à la manière d’un enfant que l’on venait de prendre la main dans le pot de confiture.
— Eh, fit Gaël.
Il glissa un doigt sous le menton du bijoutier pour le forcer à relever la tête.