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Quand Edward Borrow se réfugie sur l'île de Taily Fair, au large de l'Écosse, pour échapper au Londres de l'entre-deux guerres, il ne s'attend pas à découvrir une communauté mystérieuse et en proie à diverses peurs. De la vieille folle qui répand des rumeurs au photographe suicidaire, en passant par des habitants peu accueillants, Edward se lie pourtant avec Matthew, l'hôtelier timide qui l'héberge et victime de cauchemars récurrents qu'il met sur le compte de la fatigue. Très vite, Edward réalise que le calme apparent de Taily Fair cache des disparitions d'enfants, des légendes locales et un corbeau qui prend plaisir à révéler les secrets des villageois.
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Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CHAPITRE I
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
CHAPITRE II
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
12. Section
CHAPITRE III
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
CHAPITRE IV
1. Section
2. Section
3. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
12. Section
CHAPITRE V
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
12. Section
13. Section
14. Section
15. Section
CHAPITRE VI
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
CHAPITRE VII
1. Section
2. Section
3. Section
4. Section
5. Section
6. Section
7. Section
8. Section
9. Section
10. Section
11. Section
Les vagues roulaient avec nonchalance. Cernée par une dizaine d’écueils, Taily Fair semblait flotter au milieu du brouillard ; il l’encerclait et grossissait à vue d’œil, à mesure que le canot progressait en scindant les eaux d’un bleu scintillant. La mer alentour était d’un calme communicatif, une atmosphère de langueur s’en dégageait. Là, les journées s’écoulaient de manière différente par rapport à Londres, et d’après ce qu’avait compris Edward Borrow des présentations dressées par son hôte, le temps se découpait presque avec une infinie lenteur. On ne se pressait pas sur Taily Fair. Les jours rapides, vécus dans la vigueur de la jeunesse et la nécessité de se constituer une petite retraite, appartenaient définitivement au passé, bien que l’île ait toujours conservé ce petit charme désuet. On y vivait, on y mourait sans plus de cérémonie.
De loin, elle s’apparentait à un long caillou dont la pointe formait une presqu’île insignifiante. Quelques rares hauteurs émergeaient de la brume et tout à coup, Edward trouva l’endroit idéal pour s’y suicider. Agréable. Isolé. À mille lieues de la ferveur qui secouait Londres.
Cheveux au vent, il se laissait bercer par les remous. Le ronronnement du canot motorisé le maintenait dans une torpeur relative. L’odeur de gas-oil lui piquait parfois les narines, mais le plus souvent, celle de l’iode la balayait. Droit devant et dans un calme presque absolu, Taily Fair lui tendait les bras. La tranquillité aussi. Pour autant, une certaine angoisse l’envahissait depuis son embarquement, en Écosse. La crainte de la solitude, fatalement. Une appréhension légitime pour lui qui n’avait vécu qu’à Londres. Les vacances à la campagne, il avait toujours refusé. À la mer, pareil. Il appréciait rester seul, mais le brouhaha ambiant lui manquerait. Les rares têtes connues aussi, le petit vendeur de journaux, la guichetière à la banque, les enfants qui jouaient dans le square, en bas de son immeuble… Surtout eux. Ils reflétaient la légèreté du monde. Enfin, jusqu’à ce qu’éclatât la guerre et qu’elle injectât dans leurs regards une expression lardant le cœur.
La capitale britannique et ses chemins de fer, ses quais bondés, Big Ben, ses plus de cinq millions d’habitants… Ses bâtiments en ruine. Des lieux qu’Edward fréquentait. Détruits. Son appartement ? Impossible d’y habiter, les murs tenaient à peine debout.
La mine de l’instituteur s’assombrit. Il avait perdu des élèves. Pas des proches, il n’en avait aucun hormis cet homme qui occupait parfois ses pensées en douce. Celui dont il ne se rappelait pas la voix à cause de l’alcool qui les imbibait. Pas même le visage. Blond, châtain, grand, souriant… ça se mélangeait et Ed en revenait inlassablement au même point : il ne s’agissait après tout que d’un inconnu. Un de plus. À quoi bon connaître son prénom ? C’était la guerre, l’un comme l’autre cherchait à raviver l’étincelle d’insouciance.
Le reste du monde avait perdu de son attrait. Surtout Londres, qui lui rappelait ce qu’il essayait de tromper le soir en buvant. Il n’avait emporté qu’une bouteille de whisky bon marché. Ainsi, pas d’excuse pour perpétuer cette sale manie. Il se laissait aller depuis longtemps, depuis le départ précipité de cet inconnu après une nuit trop courte. Certaines habitudes de la vie citadine lui manqueraient et à son retour, il constaterait à quel point 1919 lui aurait échappé. Peut-être y verrait-il alors un prétexte pour tout recommencer ? Peut-être s’y autoriserait-il enfin ? Refaire le monde autrement qu’au fond de son verre…
L’isolement seul ne l’effrayait pas. La perspective d’un renouveau, en revanche, le taraudait plus qu’il ne l’admettait. Officiellement, Taily Fair lui permettrait de reprendre le dessus sur sa propre vie. Officieusement, il préférait tourner le dos à ces dernières années plutôt que de les affronter. Il était un homme brisé, le savait et comptait y remédier. Il ne souhaitait surtout pas reconstruire sur des débris, au propre comme au figuré. De ce qu’il avait connu et vu évoluer au fil des ans, il ne restait que des ruines, des bouts de témoignages en pierre et en béton. Il pouvait se souvenir, pas tirer un trait et creuser de nouvelles fondations en prétextant une existence meilleure. Faire mieux que les années précédentes n’était pas difficile, alors il voulait le faire bien. Juste bien.
Assis à l’avant, Ed trépignait d’impatience de s’installer, sous le regard un peu vide de Matthew Shern, l’unique hôtelier de Taily Fair et la seule personne ayant proposé de l’héberger pour l’année. Neutre, telle était l’idée qu’il se faisait de lui. Un type vraiment très commun avec ses cheveux châtains sous le chapeau de feutre qu’il retenait à la moindre bourrasque, son pantalon droit brun et son manteau au col remonté pour le protéger du vent glacial. Son visage aussi s’avérait des plus banal, en dépit de traits harmonieux. Un mélange de sympathie et de mélancolie s’en dégageait, la première soulignée par une bouche souriante, la seconde émanant de ses yeux en amande, pers, beaux, mais dépourvus d’éclat. Il parlait rarement, mais d’un ton aimable. Sa voix se révélait plaisante, plutôt grave et chaude. Matthew Shern montrait une assurance qui désarçonna Edward dès les premiers mètres, bien avant de monter dans le canot, et ce fut son regard terne qui le rassura, du genre à ne pas mentir ; Ed posait le même autour de lui.
À l’embarquement, Matthew ne montrait déjà aucun signe de prolixité, se limitant aux politesses d’usage, ce qui arrangeait Edward. Lui-même éprouvait des difficultés monstrueuses à tenir une discussion, d’autant que la plupart, depuis la signature de l’armistice, tournaient autour de la guerre et des dégâts causés.
Malgré une mine qu’il aurait pu qualifier d’indécise, il lui devinait un air heureux à l’idée d’amener quelqu’un sur l’île. En voyant le seul bagage, Matthew avait attendu comme un acquiescement de la part de son futur hôte. D’un geste vif, il s’en était emparé, avant de marcher d’un pas élancé vers leur moyen de transport. Une fois de plus, son corps avait parlé pour lui et mis en avant cette confiance que lui envia Edward.
Il resserra son étreinte autour de la poignée de sa valise. Tout ce qu’il possédait désormais tenait là-dedans : quelques vêtements, de rares photographies glissées entre deux pull-overs et un modeste nécessaire de toilette. Le strict minimum. Ce qui lui remémorait Londres avait fini au feu ou aux ordures, parfois chez les nécessiteux.
Nul ne mettait plus les pieds sur Taily Fair depuis une bonne décennie, en dehors des gars du bateau chargé de ravitailler la cinquantaine d’âmes qu’elle abritait et une jeune femme récemment installée sur place. Beaucoup de quinquagénaires, frileux à la perspective de quitter un jour leur lopin de terre pour rejoindre le continent. Les bombes avaient épargné l’île, ce qui la rendait si appropriée aux aspirations d’Edward, si précieuse. L’endroit rêvé pour un trentenaire marqué par les récents conflits. Ed la trouvait idéale pour se ressourcer après leurs ravages.
Il se laissa porter par les flots et le ronronnement du moteur jusqu’à ce que l’esquif rencontrât un banc de sable perdu dans le brouillard. Une odeur de résine de pin sylvestre flottait dans l’air et les vaguelettes y mêlaient celle de l’iode, subtile, un mélange floral et d’humus. Par-dessus piquait celle, légère, des algues qui pourrissaient. D’ailleurs, Edward nota que la mer rougissait par endroits, quand il aida Matthew à tirer le canot sur la plage. Pardessus encore, un autre parfum, désagréable, venait se conjuguer au reste épisodiquement. À ces instants, la résine, l’iode et l’humus se déclinaient en relents aigres, ceux qui mettent le cœur au bord des lèvres et retournent l’estomac.
Derrière son sourire mi-réjoui, mi-tracassé, Matthew avait longuement détaillé Edward Borrow, cet instituteur à l’air perdu qui débarquait sur Taily Fair. Son allure de jeune premier le trahissait, mais pour autant, ses yeux ne dégageaient aucune fierté. Ni aucune chaleur, à vrai dire. Scrutateur et tel un feu mourant, il se posait sur chaque élément de ce qui l’entourait. Que se passait-il sous ce crâne-là ? Impossible à déterminer. Edward n’affichait pas une mine froide ou fermée, seulement, cet homme ne donnait pas envie de discuter avec lui. Un coup d’œil de sa part suffisait pour comprendre. De plus, son unique bagage laissait supposer qu’il avait tout quitté pour rejoindre Taily Fair.
Primo, Matthew ne désirait pas engager la conversation sur ce terrain glissant. Secundo, cet endroit n’était pas le mieux placé pour rendre leur éclat à des prunelles mornes et le sourire à un type en apparence déboussolé. Ses cheveux clairsemés ployaient sous le vent, mais rien ne troublait sa contemplation de l’île. Que lui trouvait-il qui ne finirait pas en regrets d’être venu y vivre ?
Les épaules de Matthew s’affaissèrent. Il n’aurait jamais dû proposer à Edward de l’amener ; acte égoïste au possible et il s’en mordait déjà les doigts. La puanteur que dégageaient les fonds marins dans le coin le lui rappela, de même que la seule vue de l’île. Elle portait les stigmates de vies laminées ; Edward n’avait pas encore appris à les distinguer, voilà tout. Taily Fair se montrait fourbe vis-à-vis du voyageur égaré ou inexpérimenté. Sous leurs airs de quiétude, ses côtes meurtries par le vent et la houle n’aspiraient qu’à le perdre. Ses falaises s’effritaient. Ses zones gorgées d’eau et couvertes d’une végétation luxuriante formaient des marécages trompeurs. Taily Fair était un caillou jeté dans l’immensité marine, un bout de rien que les conditions météorologiques n’épargnaient pas, un assemblement de roc et de flore, de boue et de sable.
Peut-être que, dans les yeux d’Edward, Matthew cherchait à retrouver l’île qu’il appréciait tant autrefois.
Plateau rocheux, Taily Fair se composait essentiellement de falaises. Matthew expliqua que de la côte, il leur faudrait emprunter l’un des escaliers escarpés creusés à même la roche.
— Je porterai votre valise, ajouta-t-il. Je ne voudrais pas que vos pieds peu habitués vous entraînent dans une chute mortelle. Même si ça n’arrive plus…
Il tenta un sourire à l’intention aimable, mais Edward le trouva surtout crispé. L’instituteur approuva néanmoins, laissa l’hôtelier descendre, puis lui tendit la valise avant de le rejoindre maladroitement. Il se réjouit à l’idée de se dégourdir les jambes, malgré des premiers pas incertains. Un pâle soleil d’hiver réchauffait l’air avec mollesse et les nuages se traînaient paresseusement autour de l’astre.
Les deux hommes tirèrent le canot sur la plage, puis se mirent en route. Edward se sentit minuscule au pied des falaises vertigineuses, là, seul sur la côte déchiquetée.
— J’espère que l’endroit vous plaira ! lança Matthew pardessus le souffle du vent.
— Il n’y a pas de raison..., affirma Edward en dégageant son front d’une mèche brune tenace.
— On n’a pas grand monde, ici, à part d’anciens pêcheurs. Personne n’accepte plus de vivre parmi nous. Trop difficile.
Ils quittèrent la plage pour s’engager sur les marches abruptes et usées. En haut apparut un relief rugueux, aux herbes hautes battues par les bourrasques. Il jouissait d’une grande variété de paysages : un bois côtoyait les abords du village, au-delà duquel des marécages s’étendaient vers un isthme et une maison isolée près d’un promontoire de roches. Edward nota la présence de bâtiments en ruine, nichés au fond d’une vallée, en amont des habitations. De Taily Fair se dégageait un charme fou, de ses arbres immenses qui, d’en bas, devaient sembler chatouiller les cieux, à la péninsule verdoyante qui entourait un pic plus impressionnant que les falaises, à quelques mètres – ou kilomètres ? À cette distance, Edward ne distinguait pas bien – du passage étroit qui reliait la majeure partie de l’île à une autre, insignifiante et désertique. Cette seconde parcelle rappelait une langue de cailloux qui s’élançait dans l’Atlantique. Ed n’y aperçut aucune végétation, aucun édifice. Elle était comme stérile, parcourue de crêtes saillantes et la froideur qu’elle inspirait, malgré la mer de ciel un peu orangée qui la réchauffait, déplut au trentenaire.
Une chapelle gardait l’entrée du village. Matthew emprunta un sentier dans cette direction, boueux et aux trous rebouchés de graviers. Il avait plu récemment ; une odeur de pétrichor se mêlait à celle, plus persistante, de l’eau salée.
— Monsieur ?
Ed eut l’impression de quitter un rêve éveillé, l’un de ceux où les bruits, les déplacements alentour nous parviennent, mais duquel on ne s’extirpe. Sauf que, l’espace d’un instant, aucun son ne flotta dans l’air. Ni la respiration haletante d’Edward ni le cri des mouettes au-dessus de leurs têtes. Un silence absolu, aux bruits égarés. Le jeune homme mit ceci sur le compte de sa contemplation. Il avait dû perdre pied, d’une certaine manière, happé par la beauté millénaire des lieux, par leur simplicité et la force de la nature.
Un vent d’est glacial balayait l’île et asséchait la végétation. Une pluie fine commençait à tomber, éclaboussant les brindilles d’herbe jaunie et déposant une mince pellicule sur les cheveux d’Edward.
— Je vous demandais si vous souhaitiez visiter l’île, demain, reprit Matthew.
— Avec plaisir.
Rêveur, Ed admira encore un peu la vue. Jouer les touristes lui procurerait le plus grand bien. Par ailleurs, la quiétude de Taily Fair lui plaisait déjà.
— Surtout, parlez aux autres, enchaîna Matthew. Ça leur évitera de se complaire dans l’aigreur.
Edward acquiesça pour ne pas froisser son hôte, et puis à défaut de sympathiser, il s’enfermerait moins dans la solitude. Voir de nouveaux visages lui changerait les idées. Sans doute.
Matthew s’arrêta et le considéra d’un air vague. Impossible d’évaluer ce que reflétaient ses prunelles soudain brumeuses. Lassitude, dépit, contrariété ? Ses traits se durcirent avant qu’il daignât poursuivre.
— Les gens sont un peu revêches et vous êtes nouveau sur l’île. Un gars de la ville. Allez les voir, saluez-les. Miss Holton a eu un peu de fil à retordre à son arrivée, il y a deux mois. Je dirais que certains réticents commencent à l’accepter. Un jour, ce sera vous.
— Je ne reste qu’un an, de toute manière, répliqua Edward.
Matthew se remit à marcher.
— Et si le coin vous séduit ?
— Je débarque à peine ; j’aviserai en temps voulu.
Le ton sec d’Edward dut dissuader l’hôtelier d’insister, car il n’ouvrit plus la bouche jusqu’à ce qu’un établissement à l’enseigne branlante apparût au bout de la rue.
— Ne faites pas attention à la vétusté des lieux, bredouilla-t-il en poussant une petite grille piquée de rouille.
Il s’engagea dans l’allée étroite qui menait à l’hôtel, dont Ed nota la présence de carreaux cassés au second étage. En retrait de la route, il s’élevait péniblement, usé par les époques. Il ne présentait aucune particularité, et par temps de brouillard, il devait au mieux ressembler à une masse indistincte.
Matthew ouvrit enfin la porte, qui grinça de protestation. Le bas buta sur un carrelage mal fixé. L’hôtelier s’empressa de le replacer, l’air de rien, du bout du pied. L’odeur de renfermé, volatile, se dégagea brièvement de l’endroit avant d’aller se perdre ailleurs.
Un hall d’accueil apparut, avec ses rares fauteuils disséminés autour de tables rondes, sa radio sur le comptoir, au fond, et son panneau en bois chargé de clefs. Un bouquet de fleurs trônait sur une desserte qui disparaissait sous la poussière, à droite, près de la fenêtre. Edward préféra ne pas s’attarder sur l’état des rideaux, blancs d’origine, ni sur la tapisserie fleurie mouchetée de taches brunes. L’ensemble, vieillot, avait jauni ; son apparence qui ne trompait sûrement personne. La nostalgie faisait son œuvre ici. Un escalier grimpait le long du mur, sur la gauche, et sa moquette montrait des marques d’usure.
Matthew redressa un tableau, puis passa derrière le comptoir pour récupérer un trousseau.
— Chambre deux, premier étage, indiqua-t-il en montant les marches. Bon séjour parmi nous.
Edward le souhaitait, car son équilibre en dépendait. Il franchit la porte de ce qui constituerait maintenant son abri. Celui-ci contenait un mobilier classique et les draps exhalaient une odeur de propre. Ed s’assit au bord du lit et observa sa valise. Il finirait de la vider plus tard, épuisé par son voyage.
L’école dans laquelle il enseignerait n’avait rien de plus que celle de Londres, si ce n’était sa taille beaucoup moins impressionnante. Dressée au bout de la rue de l’hôtel, il l’avait aperçue dès son arrivée, la veille. Le pâle soleil d’hiver blanchissait les vitres presque opaques de crasse.
Au-delà se situait l’ancien village, évacué pour des raisons obscures, selon Matthew. Le passage étroit qui reliait les deux parties de l’île – la Grande à la Petite – traînait une funeste réputation, mais nul n’aurait su expliquer laquelle ni pourquoi d’aucuns s’attardaient dans les parages. Ed se contenta d’un hochement de tête sans quitter les ruines des yeux, au fond d’une cuvette cernée de dunes. Çà et là, des habitations aux murs branlants, des clôtures pourries, des charrettes qu’une mousse abondante recouvrait. Un tapis de brume flottait au-dessus du sol et se retirait peu à peu avec la montée du jour.
Les rayons du soleil, timides, conféraient un peu de vie au lieu en projetant des ombres sur les graviers et la bruyère. La même odeur de pourriture qu’au bord de la mer primait sur les autres, pin, toujours, terre mouillée et une dernière, insaisissable et piquante. Gêné, Edward plissa le nez. Il essaya tant bien que mal de donner un nom à cet effluve particulier qui lui montait à la tête, puis abandonna quand une bourrasque le chassa pour de bon.
Un peu plus loin, il aperçut une silhouette tassée sur elle-même qui déambulait dans les herbes folles. Les bras croisés sur la poitrine pour lutter contre le vent permanent, elle jeta plusieurs coups d’œil par-dessus son épaule, en direction de l’isthme. Ed nota de l’inquiétude dans ses gestes. Un manque d’assurance, aussi. Un mélange d’angoisse, qui traduisait sa démarche hâtive, gauche, et de fascination.
— Voici Nora, glissa son hôte en se tournant vers l’intéressée.
Une intrusion dans les pensées d’Edward, qui n’en montra rien.
— Nora Eloy, une vieille fille qui n’a plus toute sa tête. Enfin...
Une ombre balaya le visage de Matthew.
— Elle ne l’a jamais vraiment eue : elle entend des voix.
— Aurait-elle peur ?
— Vous voyez cette cabane, en contrebas ?
Ed porta le regard à l’endroit indiqué par Matthew. En effet, une habitation sommaire et isolée de l’ancien village se dégageait du paysage désolé, à côté du promontoire aperçu la veille.
— C’est là que Léonie vit avec son fils. Elle l’enferme à longueur de journée. Le pauvre bougre n’a peut-être jamais vu le soleil.
Edward frissonna à cette perspective et se montra ravi que Matthew ne s’attardât pas là-dessus. En fin de compte, ce qu’il considérait comme une île calme et attrayante dégageait un côté de plus en plus sinistre. Du gris délavé du ciel à la bise continue, des récits de Matthew aux habitants... Ed se demanda s’il se sentirait un jour chez lui sur Taily Fair.
— Surtout, Edward... ne vous approchez pas de cette femme ni de cette baraque.
Ed se retint de poser des questions ; son intuition lui disait que les explications ne lui plairaient pas. Il souhaitait juste reprendre sa vie en main sans ennuyer quiconque, rien de plus. Poser des questions à tout va ne lui rendrait pas sa tranquillité perdue, alors il se contenta d’acquiescer.
Matthew détourna les yeux de Nora. Alors que les habitants l’avaient toujours qualifiée de folle, il acceptait de lui accorder le bénéfice du doute, car lui aussi, parfois, entendait une voix. Toujours la même depuis son enfance, celle dont il n’avait jamais parlé ou confié le secret, pas même à un ours en peluche. De toute manière, cette voix ne le sollicitait en rien et ne causait de tort à personne. N’étant pas du genre à s’embarrasser de ces choses, il avait appris à vivre avec.
Pour cette raison, effleurer l’histoire de Léonie lui en coûta. S’immiscer dans les affaires des autres n’était pas dans ses habitudes, les raconter, encore moins. Il ne désirait pas s’en mêler, tout comme il préférait qu’autrui ne s’occupât guère des siennes. Un bon échange de procédés, bien qu’il se dût de prévenir son hôte sur un point : ne pas côtoyer Léonie. Elle avait un mauvais fond et dans ses yeux brillait une étincelle d’arrogance. Il l’apercevait souvent près de l’isthme, à la nuit tombée, à chercher après son fils qui l’appelait à l’aide, alors qu’il restait normalement enfermé. Qu’elle ait pu devenir folle ou paranoïaque, Matthew voulait bien le croire ! Hormis pour un point précis, une contradiction : lui aussi entendait la progéniture de Léonie crier au secours.
Matthew posa le regard sur Edward. Si celui-ci buvait ses paroles, il ne s’en montra pas moins soulagé quand l’hôtelier mit fin à la conversation. Tout ce qui concernait Léonie, sur cette île, dégageait un profond sentiment de malaise. Était-ce pour sa vie de misère, de recluse ? Pour les trois petites pierres tombales dressées à côté de chez elle ? Pour les rumeurs que colportait Nora à son sujet ? Rien ne la prédestinait à cette existence de paria. Et son fils, ce monstre qu’elle n’assumait pas, à tel point qu’elle le privait de sa liberté…
Consterné, Matthew se tourna vers les tombes qui jouxtaient un modeste potager, puis guetta le passage de Nora, qui approchait.
La vieille fille ne les aborda pas tout à fait. Ses lèvres remuaient, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Dans ses yeux clairs, une ombre naissante suggérait un trouble, de même que ses sourcils froncés. Elle tendit le cou. Son expression impénétrable laissait planer une affreuse incertitude quant à ses intentions. Nora incarnait la gentillesse même, mais entrait dans des colères noires pour peu que ses voix la titillassent. Ces entités sonores existaient vraiment pour elle. Pour autant, nul n’aurait pu affirmer qu’elle était folle, car ses propos et ses actes demeuraient censés. Son teint cireux, lui, supposait une anémie ou toute autre maladie, aussi les habitants respectaient-ils ces maudites voix devant elle. Dans son dos, par contre... Les discussions allaient bon train, au café, mais chacun se mettait d’accord pour dire que Nora Eloy n’avait pas un mauvais fond.
Elle pencha la tête et considéra Matthew avec insistance. Elle tendit le bras vers lui, eut un mouvement de recul. Ses gestes nonchalants respiraient la nervosité. La vieille dame tremblait dans son manteau. Sa mâchoire bougeait en un va-et-vient lent et régulier, mais jamais sa gorge ne produisit aucun son et sa bouche ne forma aucun mot. Elle se mordilla la lèvre inférieure d’un air hésitant.
Matthew n’attendit pas davantage et enjoignit son hôte à le suivre sur le sentier qui les ramènerait au village, sur la route principale.
Nora ne parvenait pas à quitter Matthew des yeux. Elle ne connaissait pas l’homme à côté de lui, mais la silhouette blanchâtre qui marchait dans le sillage de l’hôtelier, si. La vieille fille avait vu Matthew grandir et cette forme ne l’avait pas lâché.
Elle voulut approcher, mais les voix n’appréciaient pas qu’elle pénétrât ce qu’elles appelaient leur zone de confort, celle qui assurait leur liberté.
Relative, ricana Nora en songeant à leur mode de survie.
Elle n’alla pas plus loin dans ses remarques. Les voix, toujours elles.
Un détour par les falaises l’apaiserait. La vue du large suffisait à calmer ce qui bouillonnait en elle. Du haut de ses soixante-cinq ans, elle n’avait jamais trouvé la paix de l’esprit. Pas une nuit elle n’avait dormi tranquille, sans entendre ces maudits murmures. Elle était une personne à part, le savait, mais aurait mille fois préféré n’être qu’un simple quidam. Elle avait prié toute sa vie durant pour que cessent les chuchotis, les directives.
Le visage relevé, elle prit une profonde inspiration. L’air froid glissa dans sa gorge. L’appel du large. Elle mit les bras en croix. Les bourrasques gonflèrent son manteau, elle tituba, pencha en avant.
Sauterait-elle ?
Ses traits se crispèrent. Les voix le lui interdirent. Pas ici.
Pas maintenant.
Nora représentait un curieux personnage. Et que dire de cette Léonie ? Perplexe, Edward suivit Matthew au cœur des dunes pour rejoindre un sentier escarpé qui menait aux falaises, par où ils étaient arrivés, la veille.
— La vue y est magnifique ! s’exclama l’hôtelier en marchant d’un pas enjoué.
Donc rapide. Que cachait cet engouement ? Pas qu’il ait forcément dû dissimuler quoi que ce fût, mais avec les récentes divulgations, Ed concevait que Matthew voulût creuser la distance. Il évoluait dans cette atmosphère depuis toujours. Il avait vu Nora vieillir et résister vaillamment à l’emprise de ses voix, assisté au dépeuplement de son île, et par extension, de son hôtel. Un bâtiment aisément qualifiable de miteux, avec son vestibule sombre et son ameublement sommaire. Edward ne comprit pas ce qui retenait Matthew ici, hormis ce qu’il restait de l’établissement. Le revendre était impensable. Vivre là en donnant l’impression de ne pas vouloir y rester, pire encore.
L’instituteur jugea de l’état du ciel après qu’une grosse goutte désagréable s’écrasât sur son crâne. Sans virer à l’orage, il tirait sur une teinte menaçante, celle des jours de forte pluie.
— Ça devrait passer, assura Matthew comme s’il venait de décrypter ses réflexions.
Non. Rien ne passerait, ni le temps de chien ni ce que venait de lui dire son hôte. Il accordait déjà trop d’importance aux récits rapportés par son logeur. Une île exposée aux quatre vents, des tombes dressées près de la maison d’une démente supposée, une vieille fille étrange et au regard intense... Les ingrédients idéaux pour un prologue de roman noir, peu propices à ce à quoi aspirait Edward.
Il se ressaisit. Inutile de se démanger les méninges, tout se déroulerait à merveille. Quant aux locaux, ils finiraient bien par s’habituer à sa présence, et que représentait une année ici comparée aux précédentes à Londres ? Un renouveau. Quoi qu’il advînt, Edward devait garder cet objectif en tête.
Une série de bourrasques se hâta de chasser les nuages, auxquels succédèrent de pâles rayons qui percèrent ce qu’il restait de la masse cotonneuse. Les sombres pensées d’Edward désertèrent son esprit pour qu’il portât son attention sur le couple qui s’activait au bord du précipice.
— Ne devriez-vous pas vous installer moins près du gouffre ? lança Matthew à l’homme.
Celui-ci se tourna pour le saluer. Les traits crispés, le cheveu rare, l’œil étincelant qui fait les génies, il n’apparut à Edward ni sympathique ni le contraire. Juste un bonhomme rabougri qui n’oubliait pourtant pas la politesse. Le genre à ne pas commettre les erreurs qu’il reprochait aux autres.
— Vous dites ça parce que j’ai tenté par deux fois de me mettre la corde au cou, grogna le type en retournant à son appareil photo.
Face à lui, son châle beige sur les épaules, une jeune fille rousse posait dans une robe aux motifs bleutés. D’un teint éclatant, elle sourit à Edward comme pour lui souhaiter la bienvenue. Il ne lui donnait pas plus de douze ou treize ans, mais un détail dans sa posture, droite, ou sur son visage grave suggérait la maturité. Elle avait les traits tirés et de profonds cernes soulignaient ses yeux sévères.
— Pardonnez-moi, déclara le photographe en rejoignant Edward. James Nesbitt, enchanté.
Il lui tendit une main ferme qu’Ed mit du temps à serrer parce que tiré brutalement de ses réflexions.
— C’est bien ce qu’on dit, dans ces cas-là ? l’interrogea James en haussant un sourcil intrigué.
— Euh, oui. Oui. Tout à fait. Edward Borrow, ravi de faire votre connaissance.
— Assez de ces politesses ! intervint l’inconnue à la chevelure de feu. Je suis Johanna, la cadette de James. Voilà. Pouvons-nous passer à la suite, cher frère ?
Autoritaire. Peut-être caractérielle ? Au fond, cela importait peu. Ed se plaisait purement à détailler les gens, à essayer de les déchiffrer, bien que la plupart possédassent plusieurs épaisses couches avant de laisser apparaître leur nature profonde. Edward appelait ça le principe de l’oignon : plus on épluchait les personnalités, plus il y avait de conséquences possibles.
James se repositionna derrière le trépied de son appareil.
— Votre... ami, là ; il ne boit pas que du lait, l’entendit remarquer Ed à l’égard de Matthew.
Edward s’éclaircit la gorge pour rappeler sa présence. Ainsi, son pendant pour l’alcool se lisait sur son visage ? Lui qui pensait dissimuler sa nervosité, voilà qu’elle le gagnait à présent. Elle emplissait ses poumons, passait avant au travers de ses pores, suintait goutte à goutte dans ses veines pour se propager avec une délicatesse insidieuse.
Nul ne daignant se retourner, il proposa à l’hôtelier de rentrer. Il en avait assez vu et entendu. Taily Fair avait tout d’une île paradisiaque ou presque, avec son paysage magnifique, tissé de mille et une couleurs, ses hauteurs à couper le souffle, mais ses habitants se révélaient abominables, pétris d’une solitude qui les aigrissait. Leurs yeux brillants observaient Ed avec une curiosité débordante et malsaine. Leurs bouches n’articulaient que des propos étranges ou blessants. La gentillesse, la bonté n’émanaient d’aucun d’eux, sauf de Matthew. Et que dire de ce James Nesbitt, ce curieux personnage qui entretenait apparemment une passion dévorante pour la photographie ? Sans quoi, il n’aurait pas investi dans un tel appareil, hors de prix pour les revenus modestes qu’il affichait. Bien vêtu, élégant, mais il portait des chaussures aux semelles usées et au cuir pâli. Peut-être réservées à ses excursions pour ses prises de vue ?
James coupa court à la volonté d’Edward de regagner l’hôtel.
— Les gens ne veulent pas de vous ici, déclara-t-il d’un ton revêche.
Il radoucit aussitôt.
— Enfin, notez que moi, je m’en fiche. Un de plus ou un de moins…
Sa sœur le fusilla du regard. Désapprobation de ses propos ou agacement dû à la séance qui s’éternisait ? Edward n’aurait su le déterminer. Il n’appréciait pas ce photographe et s’en tiendrait là. Derrière ses faux airs d’amabilité, il ne l’inspirait pas plus que les autres.
James regarda les deux hommes partir et leur trouva un air complice. Matthew Shern n’était pourtant pas le genre de gars à sociabiliser. Globalement, on ne connaissait que très peu de détails sur lui. Il avait hérité l’hôtel et les grosses économies de ses parents, disparus sur l’île. Il vivait là-dessus en se résignant à ne pas effectuer de gros travaux dans l’établissement. Taily Fair ne subsistait plus de la pêche depuis bien longtemps, encore moins du tourisme. Ce n’était pas plus mal, car les habitants détestaient les nouvelles têtes. En ce sens, l’arrivée d’Edward causait une sorte de déséquilibre dans une routine huilée à la perfection.
James n’aimait pas Edward. Il l’avait maudit dès la nouvelle de sa venue annoncée par Matthew, ce solitaire qui ne cessait de répéter qu’un jour, il s’établirait à Londres. Il fallait croire qu’un truc le retenait sur Taily Fair. Un lieu, un souvenir, quelqu’un. Peut-être la tombe de ses parents, dans le vieux cimetière. James en doutait cependant : il ne l’avait jamais surpris à s’y recueillir. D’un autre côté, il ne le surveillait pas. Peu importait, car il avait commis une belle erreur en ramenant Edward. Ils n’avaient pas besoin d’un instituteur. James faisait lui-même la classe à Johanna, depuis le départ du précédent, et en profitait pour achever l’éducation commencée par leurs parents, décédés eux aussi.
— Je te trouve perplexe, James.
Le photographe se voûta. Il faudrait peut-être virer ce nouvel arrivant à coups de pied au derrière ou de remontrances. James n’aimait pas l’idée de le croiser au village, de le saluer par pure politesse et de le dédaigner par-derrière. Ce n’était pas dans sa nature, tous ces efforts pour accepter un parfait inconnu.
— Ce type ne m’inspire pas confiance, admit-il à contrecœur.
Se confier à sa sœur, très peu pour lui. Elle avait la leçon de morale trop facile. À l’expression blasée sur son visage, il comprit qu’elle s’apprêtait à lui formuler une remontrance de son cru.
— Ton problème, mon cher frère, c’est que tu juges les autres avant même de les connaître.