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Harold Loki a repris à contrecœur l’hôtel de ses parents et de ses grands-parents lorsque Cécile Maxwale se présente un jour à la réception. Aussitôt il en tombe éperdument amoureux. Le problème, c’est que Cécile, issue d’une famille de magnats de l’immobilier, a décidé, elle, de visiter le vaste monde sans jamais interrompre sa course folle. L’amour ayant ses raisons, et contre l’avis de tous, Harold décide donc de transformer l’hôtel familial en hôtel ambulant. Comme on peut s’en douter, l’affaire a du mal à décoller. L’arrivée d’un grand écrivain en mal d’inspiration puis celle d’un cirque de seconde zone vont pourtant donner à l’aventure une tournure inattendue. Après La Vie suspendue, un premier roman très remarqué et sélectionné par de nombreux prix littéraires, Le Voyageur amoureux est le deuxième roman de Baptiste Ledan publié aux Éditions Intervalles.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Baptiste Ledan est né à Rennes en 1986 et vit à Pantin. Il a travaillé en politique, dans l’enseignement supérieur et en administration publique. Il est lauréat du prix du jeune écrivain en 2003 pour sa nouvelle « Le Cahier » et en 2011 pour « L’Eldorado », ainsi que du prix Don Quichotte de la nouvelle de la ville de Rueil-Malmaison en 2015. La Vie suspendue, son premier roman, a été notamment finaliste du prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, du prix Cezam et du prix du métro Goncourt en 2022.
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Seitenzahl: 330
Veröffentlichungsjahr: 2025
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« C’est une histoire d’amour et d’absolu. Les jeunes ne recherchent que ça, l’amour et l’absolu. Je le sais, je l’ai été.
Et un jour, on découvre que ni l’un ni l’autre n’existent. En tout cas pas comme ça. Tu croyais que c’était le sens de la vie, tu découvres que c’est une histoire d’enzymes et de neurotransmetteurs. Si tu creuses, tu découvriras que ce sont des maladies. Des anomalies qui te gâchent l’existence. À partir de là, il n’y a plus rien à faire : tu meurs, ou tu arrêtes de vivre, ce qui revient au même. »
Alberto Barrique dit Arnold Bennett, Enterré vivant
À dix-huit ans, Harold Loki est convaincu qu’il mourra sans jamais connaître l’amour. Cinq ans plus tard, il se fiance à Alison Hery. Il s’écoule ensuite seulement deux années avant qu’il ne débute, par amour, la construction de l’hôtel itinérant qui fera sa gloire, sa fortune et son malheur.
Adolescent, Harold souffre de deux défauts rédhibitoires : ses cheveux carotte et les rondeurs de son corps. « Tu es le plus beau garçon du monde », lui dit sa mère en passant la main dans sa tignasse. Harold ne la croit pas. Il est trop différent pour être aimé, trop bizarre pour être heureux. Dès qu’on lui adresse la parole, il bégaie et rougit. Il n’ose pas parler aux filles. Dans son lit, le soir, il rêve qu’il sauve Joanna, la voisine, lors d’une mission dans l’espace. Quand il redescend sur Terre, Joanna l’embrasse et ils se tiennent la main dans l’église. Leurs enfants apparaissent par miracle et Harold s’endort. Au réveil, il se sent triste : il sait qu’il va devoir affronter la réalité durant une journée entière avant de pouvoir regagner ses fantasmes nocturnes.
Parfois, il est soulagé à l’idée de ne jamais se marier. Il n’a pas envie d’être le centre de l’attention et il est angoissé par la nuit de noces. Il ne sait pas en quoi elle consiste mais il a peur d’y être ridicule. Pourtant, il ne veut pas finir sa vie seul. Il désire plus que tout serrer un corps chaud, tenir une main douce, embrasser des lèvres humides.
Harold est envieux de ses parents et terrorisé par la perspective de leur ressembler. Johnny et Elizabeth forment un couple heureux et soudé. Ils se disputent peu et seulement pour des choses qui n’en valent pas la peine. Leurs conversations sont brèves et pratiques. Il est question de repas, de travail et des loisirs qu’ils s’autorisent le dimanche. Johnny part pêcher et Elizabeth boit le thé chez des voisines. Ils ont trois choses en commun : l’hôtel qu’ils tiennent ensemble, Le Bon Repos, Harold, et les trente dernières années de leur vie au cours desquelles ils ont partagé chaque soir leur dîner et chaque nuit leur lit.
C’est Elizabeth qui oblige son fils à faire la connaissance d’Alison. Les parents d’Alison possèdent une boucherie chevaline qui fournit l’hôtel des parents d’Harold. Les deux mères ont convenu d’une rencontre. Au début du printemps, Alison accompagne ses parents lors d’une livraison et on intime l’ordre à Harold de tenir compagnie à la jeune fille, le temps que la négociation commerciale s’achève.
Alison a seize ans et Harold en a vingt. Ils viennent d’atteindre l’âge où le célibat commence à constituer, sinon une tare, du moins une incongruité qui, si elle n’est pas corrigée rapidement, peut se transformer en lourd handicap, bientôt irréversible. Alison et Harold étant tous les deux des enfants uniques, ils perçoivent l’intensité de l’attente qui pèse sur eux. Personne ne s’inquiète cependant de leur propre souffrance : seule compte celle qu’ils infligent à leurs mères et, par ricochet, à leurs pères, moins inquiets de la situation matrimoniale de leur progéniture que de l’effet désastreux de celle-ci sur l’humeur de leur épouse.
Alison et Harold ont d’autres points communs : ils n’ont pas d’amis, un physique atypique – Alison mesure un mètre cinquante-cinq et elle a la peau mate –, aiment lire et rêvent d’une vie différente. Quand il la voit pour la première fois, Harold ne ressent pas d’attirance pour Alison, mais plutôt un soulagement : elle n’est pas laide. Son visage rond encadré de cheveux noir bouclé, presque frisés, peut être qualifié de « mignon ». Il n’espérait pas mieux en tout cas.
Pour lui, il est évident qu’Alison doit être déçue de se retrouver face à cet homme roux et grassouillet. Pourtant, parce qu’elle ne l’impressionne pas et qu’il sait que, si elle se tient devant à lui, c’est parce qu’elle n’a réussi à séduire aucun homme, Harold surmonte sa timidité. Elle lui demande s’il aime cet hôtel et il entame un long monologue qui porte sur l’histoire du bâtiment, depuis la construction d’une minuscule auberge, deux siècles plus tôt, par le trisaïeul de son trisaïeul, jusqu’aux agrandissements successifs réalisés par chaque génération.
Désormais, LeBon Repos est une belle maison en brique rouge de deux étages aux larges fenêtres. Harold raconte l’atmosphère des soirées d’hiver où, en l’absence de voyageurs, l’hôtel accueille des voisins pour l’apéritif ou le dîner. Surgit alors parfois, au milieu de la nuit, un homme expulsé du foyer conjugal en quête de refuge. Elizabeth est persuadée que la vue de ces maris infortunés et infidèles (elle ne manque jamais de dire, à leur propos, « Bien fait pour eux ! ») a convaincu Johnny de ne jamais les imiter.
Harold décrit aussi les recoins du Bon Repos où, enfant, il aimait se cacher. Il adorait surgir en hurlant, dissimulé sous un masque d’épouvantail, pour effrayer les clients patibulaires. Il avait aussi l’habitude de moquer l’avidité de Maître Michar, le plus vieux notaire d’Idridgehaie, toujours à l’affût d’un divorce ou d’une transaction immobilière, qui habite la maison en face de l’hôtel : Harold installait des panneaux « À vendre » dans les jardins situés sur le trajet de l’homme de loi ; les malentendus qui s’ensuivaient l’amusaient beaucoup.
Harold énumère encore d’autres exploits mémorables quand surgit la mère d’Alison. Les deux jeunes gens n’ont aucune envie d’interrompre leur conversation et rendez-vous est pris pour une promenade le lendemain, loin des regards de leurs parents.
Dans les allées du parc Hainnaux, Harold lui saisit la main. Alison tressaille et le laisse faire. Mais il ne se passe rien. Harold continue de parler et garde sa paume moite collée à celle d’Alison, sans paraître envisager la suite des opérations. Quand ils atteignent une rangée de cyprès, à l’abri des regards, Alison l’arrête. Elle se dresse sur la pointe des pieds pour embrasser Harold qui, enfin, se penche vers elle. Le premier contact de leur bouche est désagréable : les dents se cognent puis les langues se mélangent maladroitement, avec hésitation et impudeur. Ils reculent un peu et se sourient. Ils l’ont fait.
Dans les semaines qui suivent, Harold et Alison se voient tous les dimanches. Leurs parents sont soulagés qu’ils « fréquentent quelqu’un ». Leur avenir est assuré et la descendance le sera bientôt. Le jour de la Saint-Jean, Harold et Alison se rendent au bal sur la grand place d’Idridgehaie. Harold est excité et angoissé. Il a une bague dans sa poche. Il a peur qu’elle refuse de l’épouser, il est effrayé qu’elle accepte. Il y a trois mois, avoir une femme à son bras aurait suffi à son bonheur. Mais maintenant qu’elle existe, il compare Alison à toutes les autres filles du village. Il y en a des plus jolies, des plus grandes, des plus riches. Puisqu’il sait qu’il peut plaire à quelqu’un, il rechigne à se satisfaire de la première qui ait bien voulu de lui. Le champ des possibles est passé du néant à l’infini : comment accepter qu’il disparaisse à nouveau ?
Sur le chemin du bal, Harold se raisonne. Alison est douce, intelligente, travailleuse. Elle est une chance inespérée pour lui ; un miracle inimaginable quelques mois plus tôt. Pourtant, personne ne semble envier sa situation. Lorsqu’ils se promènent côte-à-côte le dimanche après-midi, il croise des regards étonnés, moqueurs ou indifférents, mais jamais admiratifs. Les premiers jours où ils marchaient ensemble, gonflé de fierté, il toisait les passants, sourire aux lèvres. Désormais, il baisse le regard et se voûte. Avant Alison, il incarnait une singularité absolue par rapport à tous les jeunes de son âge. Personne ne l’embêtait jamais ; il était à part et on le respectait pour ça. Il est maintenant rentré dans le rang. Il a fait comme tout le monde : il a trouvé une fille d’une valeur équivalente à la sienne sur le marché matrimonial local – ni trop pauvre ni trop belle, issue d’une famille respectable mais modeste – avec laquelle il fondera une famille dès qu’il aura repris l’affaire de son père. Il n’y aura plus de surprise.
Au bal, Alison fond en larmes lorsque Harold pose le genou à terre. Cela le touche et le gêne à la fois. Il se réjouit face à la joie et à la spontanéité de sa future femme. Il a l’impression de la connaître un peu mieux et la trouve d’autant plus désirable. Mais il ressent aussi le poids d’une responsabilité accablante : il a la charge de rendre cette femme heureuse jusqu’à la fin de sa vie. Comment en serait-il capable ? D’ailleurs, l’affection qu’Alison lui porte lui semble suspecte. Est-ce bien lui qu’elle voit quand elle le regarde ? Ne va-t-elle pas un jour découvrir avec effroi qu’il n’est pas du tout l’homme qu’elle croyait ? L’amour d’Alison lui fait l’effet d’un rêve dérangeant : une sensation agréable mais gâchée par la conviction de la précarité et de la fausseté de ce qu’il vit.
À Idridgehaie, la tradition veut que l’on convie à son mariage tous les habitants de son quartier, soit un millier de personnes environ. Les familles d’Alison et d’Harold étant modestes et précautionneuses, il est décidé que le mariage se tiendra deux ans plus tard, afin de mettre de côté les sommes nécessaires et d’obtenir les meilleurs tarifs. Contrairement aux autres garçons de son âge qui auraient vécu comme une punition insupportable ce délai qui le forçait à deux années de chasteté, Harold a le sentiment de gagner un peu de temps et de liberté. Il se rassure : ce sursis lui permettra de se préparer minutieusement à sa future nuit de noces.
Ils disent que c’est un caprice mais ce n’est pas vrai. J’ai peur, c’est tout. C’est depuis la mort de grand-père. Ses obsèques plutôt. Cette immense église. Le froid et la foule. Au début, j’espérais que l’affluence me consolerait. Mais quand j’ai vu tous ces visages tristes, souriants, pressés, anxieux, avides, curieux, indifférents, je me suis sentie découragée, comme vidée de l’intérieur.
Il y avait les vieux. Ceux qui avaient connu grand-père quand il était petit et qui ne vont pas tarder à le rejoindre dans la tombe. Les derniers à détenir au fond de leur crâne des souvenirs d’enfance qui seront bientôt enfouis pour l’éternité.
Il y avait les adultes. Mes parents et les autres. Ils avaient connu grand-père quand il était déjà un homme. C’était leur chef, leur voisin, leur père, leur oncle. J’ai appris que grand-père faisait peur. Cela m’a paru irréel. Celui qui me faisait sauter sur ses genoux et qui me laissait gagner aux petits chevaux, un être brutal ? J’apercevais parfois une ombre dans son regard qui lui donnait un air de dureté, mais elle disparaissait aussitôt et il redevenait mon grand-père. C’est difficile de croire que, pour tant de gens, son vrai visage fut celui d’un homme sévère, aux paroles sèches, aux colères dévastatrices. Qui le connaissait alors ? Ceux qu’il terrorisait, ou moi, qui aimais un vieux monsieur doux et affectueux ? Je le préférais à grand-mère, qui ne me parlait que pour me donner des ordres et corriger ma manière de me tenir. Grand-père, lui, s’en fichait.
Et puis il y avait des jeunes. Nous, la troisième génération. Nous, dont les enfants ne connaîtront jamais grand-père. Son portrait ne leur évoquera rien. Des vêtements anachroniques, un visage étranger. Malgré la fortune accumulée, les journées de travail de quatorze heures, les semaines sans jour de repos, les années sans vacances, malgré les Noël en famille, les bougies d’anniversaire soufflées devant cent invités, malgré les trois enfants et les huit petits-enfants, malgré quatre-vingt-six années à remuer ciel et terre pour construire un empire, influer sur la marche du monde, faire reconnaître sa supériorité par tous, il sera bientôt rayé des mémoires. Même les plus puissants s’évaporent en quelques années.
Dans cette église trop grande pour un cadavre, il n’était déjà plus là. Les autres avaient pris la place. Ils prononçaient des discours, serraient des mains, s’embrassaient, calculaient ce qui leur reviendrait, comment ils le feraient fructifier, recensaient les corvées qui leur incombaient. Lui restait silencieux et immobile. Il y avait une photographie posée sur le cercueil. Il levait les yeux en souriant. Personne ne croisait son regard.
Je voyais mon père, de dos, qui lui ressemblait tant, triste mais déjà préoccupé. Il ne pensait pas à sa mort certaine et prochaine, bien que tout, autour de lui, rappelât cette évidence. Il réfléchissait au reste, aux soucis et aux obligations qui occuperaient les jours, les mois et les années qu’il lui restait à vivre avant de rejoindre son père et avant que nous, ses enfants, ne le rejoignions aussi. Je voyais mon frère aîné, Christopher, beau et fier, à côté de lui, impatient de prendre la relève, insouciant, inconscient.
J’étais anesthésiée. Je me levais en même temps que les autres, je me rasseyais avec soulagement, et je me demandais comment trouver la force de quitter l’église. J’y suis parvenue pourtant. Mes jambes ont fait ce qu’il fallait. J’ai suivi le mouvement. On s’habitue à tout, on surmonte tout.
Mais je n’avais plus le courage de me rendre à l’université. Que faire dans cette chambre à Yale visitée deux semaines plus tôt ? Bientôt, je disparaîtrais et, dans cent ans, l’univers aurait effacé toute trace de mon passage sur terre. Et entre-temps, je n’aurais rien connu, rien appris.
Alors, j’ai décidé de partir. J’irai voir tout ce qui peut être vu. Arpenter toutes les routes, rencontrer tous les hommes. Me faire une idée de ce qu’est le monde avant de le quitter. J’ai de l’argent et du temps. J’inspecterai tous les recoins de la planète. Je parlerai à chaque paysan, chaque fonctionnaire, chaque étudiant, chaque président, chaque ouvrier, chaque gardien de musée, chaque boulanger, chaque plombier.
Je sais que c’est absurde. Quand j’aurai parcouru le globe, il aura changé entièrement à la fin du périple. C’est Sisyphe ou le tonneau des Danaïdes, je ne sais plus, en tout cas c’est inutile et impossible. C’est ce que tout le monde m’a dit. Même mon père m’a avertie : « Cécile, je sais ce que tu cherches, mais tu ne le trouveras ni ici ni ailleurs. Un jour tu comprendras : il faut accepter ce que l’on a. Il faut faire avec. » Je veux essayer quand même. Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Au soir de ma vie, je dirai que j’ai vu le monde et que c’était beau, j’espère.
Et puis, il n’y a rien qui puisse remplacer ce sentiment de liberté, le premier matin où j’ai quitté la Nouvelle-Amsterdam. Je me souviens de tout. La lumière de l’aube dans la gare, les hommes fatigués qui montaient dans un train de banlieue, leur serviette sous le bras, le goût du café brûlant et du sandwich au fromage dans le wagon-restaurant. Je commençais ma propre existence. J’ai pensé : « Je ne sais pas quand je reviendrai », et c’était terrifiant et merveilleux. Je me répétais : Tout est possible, la vie est ailleurs. Je pars à sa rencontre, enfin !
Vingt-deux mois après les fiançailles d’Alison et Harold, alors que le printemps est déjà bien avancé, Cécile Maxwale se présente au Bon Repos. Avec ses cheveux noirs aux boucles anarchiques, ses grands yeux bleus et sa peau sombre, Harold devine aussitôt qu’elle est étrangère, même s’il ignore d’où elle arrive. Il en conclut que c’est un endroit lointain et merveilleux. Il comprend aussi qu’il vient de tomber amoureux de cette inconnue et que sa vie va s’en trouver bouleversée.
Quand elle s’approche de lui, l’angoisse saisit Harold avant de laisser place à l’excitation. Avec son accent bizarre et son sourire confiant, elle lui demande s’il est possible de prendre une chambre pour la nuit et de visiter la ville. Il n’y a ni office du tourisme ni guide à Idridgehaie, aussi Harold lui propose-t-il de l’accompagner pour une promenade.
Idridgehaie est entourée de collines qui dissimulent la ville au reste du monde. Elles ont été édifiées à une époque où les envahisseurs étaient nombreux et cruels. Longtemps Idridgehaie n’est apparue sur aucune carte. Quand ils se rendaient sur les marchés avoisinants pour écouler leur production, les paysans mentaient sur leur origine : jamais ils ne mentionnaient Idridgehaie. La situation s’est depuis normalisée : les habitants paient leurs impôts et envoient leurs enfants faire la guerre quand c’est indispensable, mais ils ont conservé en héritage une discrétion naturelle. Ils ne prononcent aucune phrase qui n’est pas nécessaire.
Harold dénote dans sa cité natale : il est volubile et sa voix porte loin. Il parle à toute vitesse, sans reprendre son souffle, comme si les mots se bousculaient dans sa bouche, comme si tous les mots de la ville se déversaient en lui. Il est intarissable sur cet univers minuscule qu’il a arpenté en solitaire pendant toute son enfance. Il est vrai qu’il n’en connaît pas d’autre.
Cécile l’écoute avec attention. Elle ne parle ni de son père, Sam Maxwale Junior, le « roi des gratte-ciels », ni de son grand-père, Sam Maxwale Senior, fondateur de l’empire immobilier familial. Elle ne dit rien du luxe dans lequel elle a été élevée et dont Harold n’imagine même pas l’existence. Elle lui décrit en revanche son projet de parcourir le monde, pierre par pierre, village par village, de visage en visage. Idridgehaie se situe au début de son périple. Selon ses estimations, il lui reste encore 319 457 communes à découvrir et 1 271 239 500 personnes avec lesquelles converser. En vivant centenaire, cela fait plus de 11 villes et 46 402 personnes par jour, en espérant que la population mondiale reste stable. Quand on a de l’ambition, il faut être rigoureux, souligne-t-elle, pensant inventer cette phrase que son père lui répétait durant toute son enfance.
Si Cécile est ambitieuse, rigoureuse et pragmatique, elle est aussi romantique et enthousiaste. Depuis le début de son voyage, chaque nouvelle rencontre lui apparaît comme une chance extraordinaire et une bouffée d’oxygène. Chez elle, on lui rappelait chaque jour où se situait sa valeur et elle devait constamment évaluer celle de ses interlocuteurs, qui se trouvait en général loin en dessous de la sienne. Tenir son rang l’épuisait. Depuis qu’elle s’est éloignée de son pays, elle découvre qu’il existe des gens qui peuvent s’adresser à elle sans la connaître, ni elle, ni sa fortune, ni sa famille. Elle constate aussi qu’elle peut susciter un désintérêt complet chez d’autres personnes, ce qui est moins agréable mais encore plus dépaysant.
L’attitude d’Harold ne traduit nulle indifférence : ses joues ont viré écarlate dès que Cécile est apparue face à lui et la sueur perle à son front. Cécile trouve son attitude charmante. Elle sent la bonté qui déborde de ce cœur simple et provincial. Il est drôle, surprenant et émouvant de sincérité. Comment pourrait-elle imaginer qu’il est fiancé et que ses noces sont programmées deux mois plus tard ? Au cours de leur déambulation dans Idridgehaie, il contourne la rue où habite Alison et il évite tous les lieux où il pourrait la croiser. Il a honte d’agir ainsi mais il ne peut pas faire autrement. Tout son être est tendu vers un seul objectif : embrasser Cécile.
Pour conclure sa visite, il l’entraîne dans l’ancien cimetière, niché sur un plateau derrière une petite église. Une nouvelle nécropole a été construite en périphérie un siècle plus tôt, pour des raisons d’hygiène et d’espace, mais les plus anciennes lignées de la ville continuent de remplir leur caveau familial dans le vieux cimetière. On peut y surveiller toute la cité mais personne ne peut nous y voir, explique Harold à Cécile. Il lui saisit alors la main, penche son visage vers elle et l’embrasse avec infiniment plus de douceur qu’il n’avait su le faire avec Alison quelques années plus tôt. Puis il la serre entre ses bras avec une force et une confiance dont il ne se serait jamais cru capable.
Ce soir-là, Harold dort à l’étage du Bon Repos, là où se situent les chambres des clients. Il découvre le corps de Cécile, et le sien. Ils parlent toute la nuit. De leurs projets, de leur enfance, de leurs parents, de leurs amis. Harold réussit à occulter l’existence d’Alison et de son futur mariage sans le moindre effort. Ce dialogue pourrait durer éternellement. Interrompu par leurs caresses, il reprend ensuite naturellement et se poursuit jusqu’au petit matin, quand Cécile s’endort. Harold regagne sa chambre au rez-de-chaussée, derrière la cuisine, avec le sentiment que sa vie vient tout juste de débuter.
Il prend une douche puis part préparer les petits déjeuners. Il apporte celui de Cécile en room-service à midi.
Cécile décide de faire une exception à sa règle consistant à changer de lieu de résidence tous les jours : elle passe deux nuits au Bon Repos. Le deuxième jour, elle reste dans sa chambre à parcourir des guides de voyage. En fin d’après-midi, elle se rend au vieux cimetière où Harold lui a donné rendez-vous. Quand elle arrive, il lui désigne le mur à côté duquel ils se sont étreints la veille. Elle voit une plaque sur laquelle est inscrit :
Ici, je l’ai embrassée, le 27 avril, 19…
H.
Le lendemain, Cécile photographie Harold devant la façade du Bon Repos, bras croisés, menton relevé, sourire aux lèvres. Elle est heureuse de l’avoir connu, il est désespéré de la voir partir. Ils sont tous les deux remplis d’une émotion qu’ils découvrent pour la première fois, joyeux, fébriles, au bord des larmes. Elle espère que son voyage sera constitué d’une succession de rencontres comme celle-ci. Lui sait qu’il ne retrouvera aucune femme comme elle.
Dès le départ de Cécile, son absence lui est intolérable. Pour combattre la douleur, il lui écrit tous les jours. Il raconte son quotidien mais il omet l’essentiel : il ne parle ni d’Alison, ni du projet qu’il est en train d’élaborer.
Depuis des mois, la perspective du mariage avec Alison l’angoissait. Il avait l’impression d’entrer volontairement dans une prison, de s’apprêter à tourner la clef dans la serrure avant de la jeter au loin, hors de portée, pour de bon. Il avait repoussé cent fois le moment où annoncer à Alison l’interruption de leurs fiançailles. Maintenant que Cécile a fait irruption dans sa vie, tout lui semble plus simple. Il sait pourquoi il doit quitter Alison. Il a rencontré le grand amour, il ne peut plus reculer face à son destin.
Le lendemain du départ de Cécile d’Idridgehaie, il propose une promenade à Alison. Il n’a réussi à trouver aucun lieu convenable pour une rupture. Chez lui, il devrait la raccompagner dehors, en larmes. Chez elle, au moment de partir, il aurait le sentiment de fuir comme un lâche sous le regard assassin de ceux qui ne seront jamais ses beaux-parents. Il ne veut pas se donner en spectacle dans un café. Alors ils marchent dans les rues. Ils restent silencieux. Alison sent une menace flotter dans l’air. Elle a compris que quelque chose va se produire, mais elle se raccroche à l’idée d’une heureuse surprise. Un cadeau ? Une rencontre inhabituelle orchestrée par Harold ? Elle a peur qu’il lui annonce la mort d’un proche, ou une maladie grave. Il a le regard d’un homme qui souffre. Il finit par bredouiller : « Il faut que je te dise quelque chose… » Elle ne répond rien. « Il faut annuler le mariage. » « Pourquoi ? » demande-t-elle. Il la regarde, interdit. Il voit son regard implorant, qui réclame un sursis, le temps de dissiper la réalité qu’il est en train de faire éclore. « Parce que c’est fini. Je ne peux plus me marier avec toi. »
Il a répété cette conversation toute la matinée dans sa tête. Ses exercices silencieux étaient mille fois plus fluides que la scène pénible qu’il est en train de vivre. Il lui disait qu’il en aimait une autre, qu’il ne voulait pas la rendre malheureuse, qu’il ne souhaitait que son bonheur. Elle se montrait abattue mais digne. Elle s’éloignait après lui avoir serré la main.
Mais elle éclate en sanglots et il ne peut pas lui parler de Cécile. Elle ne comprendra pas. Personne ne comprendra. Alors, il répète « Je suis désolé, vraiment désolé », et elle geint « Mais pourquoi ? Pourquoi ? » et ces deux monologues absurdes se répondent en écho pendant une minute qui lui paraît durer une heure. Il tente de se ressaisir : « Je t’expliquerai. » « Explique-moi maintenant ! » exige-t-elle. « Je ne peux pas. » Il s’excuse à nouveau. Elle pleure encore, mais c’est la fureur qui la gagne. Elle l’insulte, le traite d’imbécile, de lâche, pire même, et il préfère ça, il est soulagé de voir la colère prendre le pas sur le désespoir.
Il essaie de partir. « Ah non, c’est trop facile. » Elle lui retient le bras. Il s’arrête de marcher et la regarde avec pitié et gêne. « Tu es un salaud. Le pire des hommes. Pire que tous les autres. Eux sont bêtes. Toi, tu sais ce que tu fais, tu sais la souffrance que tu m’infliges. » « C’est mieux de le savoir, non ? » Elle le gifle. Il ne dit rien. Il pense que c’est bien ainsi. Il doit expier. « Tu ne seras jamais heureux. Et tant mieux, tu ne le mérites pas ! »
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, il dit à sa mère : « Le mariage ne se fera pas finalement. » Elle le regarde, les yeux écarquillés. Elle attend qu’il consente à lever le regard de son bol de café pour lui répondre :
« Tu es devenu fou ?
– Je l’ai toujours été, maman. C’est ce que tout le monde dit.
– Tu n’es pas obligé de leur donner raison ! »
C’est Elizabeth qui annonce la nouvelle à son mari. Elle est indignée et s’inquiète de ce que les gens vont penser : les parents d’Alison, les voisins, tous ceux qui ont été invités à la noce. Tout cet argent jeté par les fenêtres. Elle intime l’ordre à Johnny de ramener son fils à la raison, d’éviter cette catastrophe qui s’abat sur eux. Johnny hésite :
« Si c’est vraiment ce qu’il veut…
– Tu es devenu fou aussi ? Tu crois que l’on sait ce que l’on veut à son âge ? »
Johnny réfléchit. Son épouse déteste cette manie qu’il a de laisser planer des silences avant de répondre. Plus jeune, cela lui donnait l’air intelligent mais désormais on dirait juste un vieil homme ahuri.
« Il se trompe peut-être, mais il a certainement une idée de ce qui est bon pour lui. J’irai le voir. Il a la tête dure, mais je ferai de mon mieux. »
Johnny a cinquante-neuf ans et mal au dos. Il partira à la retraite à la fin de l’année. C’est à Harold que la gestion du Bon Repos reviendra. Johnny a confiance en lui. Le père et le fils ne se ressemblent pas et se parlent rarement mais Johnny sait qu’Harold est travailleur et sérieux. Il est aussi audacieux. Il prévoit de refaire la décoration, d’engager un cuisinier, d’installer un tapis rouge dans la réception et de proposer du café colombien au petit déjeuner. Johnny est sûr qu’Harold saura respecter l’héritage familial et bien s’occuper de son hôtel. Pourtant, quand il se dirige vers la chambre d’Harold, après le dîner, conformément à l’engagement qu’il a pris auprès d’Elizabeth, il est saisi d’un doute : et si cette rupture de fiançailles annonçait des changements plus brutaux encore ? Si elle menaçait la succession de l’hôtel ? Effrayé par cette hypothèse, il se sent prêt à intimer l’ordre à son fils de recouvrer la raison.
Face à son père, Harold évoque tout de suite de Cécile.
« Je n’ai pas le choix. Je suis amoureux d’elle, je ne peux pas mentir à Alison. Je ne peux pas m’engager dans une vie fausse.
– Elle est où cette Cécile ?
– Elle voyage.
– Ah. Elle prévoit de revenir ?
– Elle m’a promis de repasser dans un an. D’ici-là, il faut que tout soit prêt. »
Alors il explique son projet à son père. Puisqu’il est tombé amoureux d’une femme qui a décidé de parcourir le monde toute sa vie durant, il faut que Le Bon Repos et lui puissent se déplacer également. Il trouve même étonnant que personne n’ait eu cette idée avant lui. « Quoi de plus naturel pour un hôtel que de voyager ? » Son père ne dit rien. Il n’a jamais compris son fils. Il le regarde et se demande comment il est possible que l’être enthousiaste, fantasque – et roux ! – qui lui fait face, soit composé pour moitié de ses gènes. Et l’autre moitié, celle qui vient de sa mère, n’explique rien de plus. En pensant à son épouse, Johnny éclate de rire.
« Je ne sais pas comment tu vas réussir à faire de notre vieil hôtel un voyageur, mais j’essaierai de t’aider. J’imagine que c’est le rôle d’un père. Tu dois juste me promettre une chose : je veux être là quand tu annonceras ton projet à ta mère ! »
C’est Johnny qui met le sujet sur la table, le soir-même.
« Elizabeth, ton fils veut te parler. Écoute-le jusqu’au bout. Et sache que je lui ai donné mon accord pour son projet. Si tu ne t’y opposes pas, bien sûr. »
Alors Harold raconte Cécile, sans évoquer sa nuit à l’étage, mais en insistant sur la qualité de la famille à laquelle elle appartient. Puis il explique la nécessité de faire rouler l’hôtel, « seule manière pour eux de vivre leur amour », dès lors qu’ils ne transigeront ni l’un ni l’autre sur ce qui est le plus important pour eux : le voyage pour Cécile, Le Bon Repos pour Harold.
Lorsque son fils achève son discours, Elizabeth lève les yeux au ciel en se tournant vers son mari.
« Tu es d’accord avec ça ? Tu imagines notre maisonparcourir le monde ? Vous êtes sérieux ? Et nous, où allons-nous vivre ? »
C’est Johnny qui répond :
« Nous emménagerons chez mon père. Puisqu’il ne peut plus vivre seul, plutôt que d’avoir Gilbert chez nous, nous serons chez lui. Et puis nous ne subirons plus l’inconfort de vivre au milieu des clients. Tu étais la première à me dire que tu rêvais d’habiter ailleurs que dans cet hôtel !
– Très bien. Va pour nous. Mais ton fils ? Tu ne t’inquiètes pas pour lui avec ses élucubrations ?
– Il y a bien des voitures qui roulent, et des gens qui dorment dans leurs voitures. Et les gens qui viennent à l’hôtel aiment voyager. Il n’y a rien d’impossible. Il faut réfléchir longuement et travailler dur. C’est ce que l’on m’a toujours appris. »
Elizabeth secoue la tête en esquissant un sourire.
– Bon. Après tout, c’est votre problème… »
Johnny et son fils dessinent des plans pour que les pièces ne dépassent pas la largeur d’une route. L’hôtel sera tout en longueur. Ils prévoient de couper le bâtiment originel en deux, d’élargir la façade et d’ajouter un étage. Ils relient d’abord entre elles six paires de roues de tracteur, qui supportent une immense plaque en fer. Les roues sont rattachées à un moteur de poids lourd transformé pour accroître sa puissance. L’ensemble du système mécanique est relié à une chambre du premier étage située à l’extrémité de la façade gauche et aménagée en cabine de pilotage. Le volant mesure un mètre de large. Le pot d’échappement est allongé jusqu’en haut de l’hôtel grâce à une gouttière. Il est surmonté d’un petit toit identique à celui qui couvre la souche de la cheminée. Harold et Johnny déménagent ensuite Le Bon Repos sur la plaque de fer, pierre par pierre. Des voisins participent aux travaux. Johnny sait qu’au café ils parlent d’Harold en riant. Tout le monde se tait quand il pénètre dans la pièce. Il ne leur en veut pas, il ferait pareil si ce n’était pas son fils.
Johnny dissimule le chantier à Gilbert. Au fond de lui, il pense même qu’il vaudrait mieux que son père achève paisiblement son existence sans voir son hôtel partir parcourir le monde. Depuis vingt ans, Gilbert fleurit la tombe de son épouse chaque dimanche, mais il se refuse à la rejoindre. « Je ne suis pas pressé de me faire houspiller, dit-il. Elle va me reprocher d’arriver trop tard, de l’avoir laissée seule tout ce temps. Et puis nous aurons l’éternité à passer l’un à côté de l’autre. Quelques années de respiration, cela ne peut pas faire de mal. »
Gilbert habite à cinq rues du Bon Repos. C’est assez loin pour qu’il n’aperçoive jamais le bâtiment en travaux lors de sa promenade quotidienne qui le mène Au Rendez-vous des Amis pour sa partie de belote et ses deux demis de bière quotidiens.
Après onze mois et vingt-neuf jours, les travaux sont achevés.
C’est un étrange immeuble, haut et étroit, dont les façades en brique rouge débordent de fenêtres blanches. Un frein à main géant permet à la structure de se stabiliser pendant la journée. À l’arrêt, des cales allègent la pression qui pèse sur la plaque de fer. D’autres freins nécessaires à la conduite sont installés : ils fonctionnent mal, heureusement le bâtiment ne dépasse pas les quinze kilomètres par heure. Ce n’est pas très impressionnant mais Harold aime répéter que cela suffit pour être « l’hôtel le plus rapide du monde ». L’entrée est située à un mètre du sol, et les visiteurs accèdent à la réception grâce à un escalier rétractable recouvert d’une moquette rouge et de plinthes dorées. Harold pense que cela fait plus chic.
Harold publie une annonce dans le journal : « Cherche assistant pour grande aventure. Logé, nourri, blanchi. Perspectives de rémunération. Satisfactions morales garanties. » Le seul homme à répondre se prénomme Albert. Il a une vingtaine d’années mais ressemble encore à un adolescent : il a les traits fins, le visage glabre et les cheveux blonds. Il ne paraît pas surpris par le projet d’Harold : « Après tout, les hôtels sont faits pour ceux qui voyagent. » dit-il. Harold lui sourit et lui donne une tape dans le dos en lui annonçant qu’il est embauché. Albert en a le souffle coupé ; il ne sait pas en quoi consiste son travail, mais il est content.
Harold n’a pas seulement modifié l’aspect du Bon Repos, il l’a aussi rebaptisé. Il a suspendu une enseigne en néon sur laquelle on peut lire Le Voyageur amoureux. Johnny ne comprend pas pourquoi. « C’est du marketing », explique Harold.
C’est la première fois que Johnny se met en colère. « Tu feras ce que tu veux sur la route, mais tant que tu seras à Idridgehaie, cet hôtel s’appellera Le Bon Repos ! Tu veux tuer ton grand-père ? » Harold s’exécute. Il promet que, quand ils feront le tour de la planète, il conservera l’ancienne enseigne dans le hall d’entrée pour que le monde entier connaisse Le Bon Repos.
***
Trois cent soixante-huit jours après son départ, avec soixante-douze heures de retard, Cécile se présente à nouveau à Idridgehaie. Pendant trois jours, Harold a expérimenté une angoisse qu’il n’imaginait pas possible. Chaque matin, à la descente de l’unique car qui dessert la ville, il était là. Confiant la première fois, inquiet la seconde, terrorisé la troisième. Il pensait qu’il avait été idiot de croire en ce rêve fou. Imbécile de donner crédit à ces quelques mots sur une carte postale, le seul signe de vie qu’il avait reçu durant l’année écoulée : « Je serai là. À bientôt, mon chéri. » C’était une vieille photographie, couleur sépia, d’un train s’approchant d’une gare. Sur la droite de l’image on voyait un bâtiment assez haut sur lequel il était écrit « Hôtel de la gare ». La légende disait : « Arrivée du train, Saint-Amour (Jura) ». Il a conservé la carte dans la poche intérieure de sa veste depuis le jour où il l’a reçue. Il la touche nerveusement en observant les passagers descendre du car, constatant incrédule l’absence de Cécile. À cet instant, il pense qu’il partira quand même. Il dira à ses parents que Cécile l’attend dans une ville voisine et il débutera l’aventure, seul avec Albert. Plutôt disparaître que d’affronter le déshonneur dans sa ville natale.
Puis, le miracle se produit le troisième matin. Elle apparaît et il a encore plus peur. Il sait qu’il pénètre sur un chemin sans retour : il mourra dans les bras de cette femme.
Quand il lui fait visiter l’hôtel, il réfléchit aux prénoms de leurs futurs enfants. Il explique tous les mécanismes et elle évoque la décoration qu’il faudra changer. Il réalise qu’il ne sait pas quels sont ses plats préférés. Il a entendu que les riches ne mangeaient plus de viande, il se demande s’il devra aussi manger du poisson et des légumes tous les jours. Il détaille le plan de route. Ils se déplaceront la nuit. Il a acheté un panneau lumineux : « Convoi lourd et lent ». Des bandes réfléchissantes sont collées aux extrémités des façades. Ils parcourront vingt à trente kilomètres entre chaque étape. Dans la cabine de pilotage, il y a un toit ouvrant pour regarder les étoiles.
À la fin de la visite, il lui demande : « Alors, tu viens ? » Elle répond en souriant : « Je suis là, non ? »
Ainsi commence l’histoire d’Harold, de Cécile et du Voyageur amoureux. Harold n’ose pas demander sa main. Il est déjà si heureux qu’elle accepte de monter dans son hôtel qu’il ne veut pas prendre le risque de tout gâcher. Il n’a pas la moindre idée de l’opinion de Cécile sur le mariage. À Idridgehaie, tous les couples se marient, mais Cécile vient d’un monde différent, un univers où, aux yeux d’Harold, les valeurs sont floues et mouvantes.
La veille du départ, Harold se rend chez Alison. Ils ne se sont pas vus depuis leur dernière conversation, un an plus tôt. Il l’a prévenue qu’il passerait lui dire au revoir. Elle l’attend sur le seuil. Elle ne le fait pas entrer. Elle sourit mais son regard est triste.
« J’ai entendu que tu allais quitter la ville.
– Oui, je pars voyager. C’est mieux pour tout le monde.
– Tu es content ?
– Je crois.
– Alors je suis heureuse pour toi.
– C’est gentil. Je suis désolé de ce qu’il s’est passé, tu sais.
– Ce n’est pas grave. N’en parlons plus. L’important, c’est que tu aies trouvé ta voie. J’ai été méchante la dernière fois. Je suis sûre que tu feras de grandes choses.
– Toi aussi, je… »
Il ne finit pas sa phrase. Il ne sait pas exactement ce qu’il peut lui souhaiter. La perspective d’une vie entière à Idridgehaie lui apparaît soudain comme un supplice. Pourtant, avant Cécile, il n’aurait jamais imaginé partir. Aujourd’hui, il ne comprend pas que l’on puisse accepter de rester. Alison rit.
« Je ne sais pas si je ferai de grandes choses, non. Je ferai de mon mieux. C’est ce qu’on fait tous, non ?
– Je crois, oui.
– Allez, pars. Donne-moi des nouvelles, un jour, si tu as le temps. Je suis contente de t’avoir connu. »
Harold s’en va, soulagé. Il est fier d’avoir eu le courage de lui dire au revoir, et satisfait de constater qu’elle ne lui en veut pas. Il pense : « Si Cécile n’était pas apparue, j’aurais étouffé à Idridgehaie, mais au moins Alison était le meilleur choix possible ici. »
Le jour du départ, Harold et Cécile déjeunent avec Johnny, Elizabeth et Gilbert. Cécile raconte des anecdotes tirées de son année de voyage. Elle s’efforce de ne pas remarquer le silence de ses beaux-parents. Elizabeth a peur de voir son fils partir. Elle n’avait jamais cru qu’il quitterait Idridgehaie. Johnny est bouleversé de voir disparaître l’hôtel de ses aïeux. Pourtant il est fier d’Harold. Il déclare à Cécile : « Harold fait n’importe quoi depuis qu’il est petit, mais il ne le fait pas n’importe comment. » Gilbert a appris le départ de l’hôtel la veille. Il observe son petit-fils avec un œil goguenard. Il répète trois fois durant le repas : « Tu es quand même un sacré loustic ! »
