Lena - Nina Coustenoble - E-Book

Lena E-Book

Nina Coustenoble

0,0

Beschreibung

Je m'appelle Léna Faosen. Je suis une Sorcière de l'Aube menant une vie simple et heureuse. Mais tout bascule le jour où ma mère disparaît. J'ai l'intime conviction que Zrygolafk, le Maître des Enfers, est derrière tout cela. Même si je n'ai jamais quitté mon village, je suis prête à tout pour retrouver ma mère, quitte à affronter les Démons et leurs alliés. Cependant, rien ne va se dérouler comme prévu. Plus le temps passe, plus mes pouvoirs deviennent étranges et inquiétants.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 548

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



L’auteur :

Nina Coustenoble est une étudiante de vingt et un ans en cursus de lettres modernes, dans le Nord de la France. Grande lectrice de littérature fantasy, elle écrit depuis son plus jeune âge et publie son premier roman à l'âge de quinze ans. Elle enchaîne les années suivantes, sa première saga "Tu ne resteras pas en vie" qui est sollicité par les lecteurs et par la presse pour la richesse de son imagination C'est en 2021 qu'elle nous fait découvrir ses nouvelles aventures "Les chroniques de Mécénia".

Du même auteur :

La Forêt des ténèbres (2015)

Du même auteur dans la même saga :

Saga Tu ne resteras pas en vie :

Le Mal (2016)

La Souffrance (2017)

La Mort (2018)

Les origines du Mal (2019)

Saga Les chroniques de Mécénia :

Rachel (2021)

À ma famille,

Sommaire

Chapitre 1 : Léna

Chapitre 2 : Léna

Scène 1 : Dans le manoir ...

Chapitre 3 : Rachel

Chapitre 4 : Rachel

Chapitre 5 : Léna

Chapitre 6 : Léna

Chapitre 7 : Rachel

Chapitre 8 : Rachel

Chapitre 9 : Léna

Chapitre 10 : Léna

Scène 2 : Dans le manoir...

Chapitre 11 : Rachel

Chapitre 12 : Rachel

Chapitre 13 : Léna

Chapitre 14 : Léna

Chapitre 15 : Rachel

Chapitre 16 : Léna

Chapitre 17 : Rachel

Chapitre 18 : Rachel

Chapitre 19 : Rachel

Chapitre 20 : Léna

Scène 3 : Dans le manoir...

Chapitre 21 : Léna

Chapitre 22 : Rachel

Scène 4 : Dans le palais...

Chapitre 23 : Léna

Chapitre 24 : Rachel

Chapitre 25 : Rachel

Chapitre 26 : Ella

Chapitre 27 : Rachel

Chapitre 28 : Rachel

Chapitre 29 : Léna

Chapitre 30 : Léna

Scène 5 : Dans le manoir...

Chapitre 31 : Léna

Chapitre 32 : Rachel

Chapitre 33 : Léna

Chapitre 1

Léna

Le soleil du mois d’aurore* se lève et traverse ma fenêtre. Je me sens parfaitement reposée. Mon corps s’étire tandis que mes paupières s’ouvrent. D’ici, mon nez détecte une douce et chaude odeur sucrée. Un sourire aux lèvres, je pense à la belle journée qui m’attend et surtout à ce repas qui m’attire inévitablement. Vite, je sors de mon lit, enfile ma robe de chambre et vais vers la cuisine. La maison n’est pas bien grande, j’y suis en deux pas. Je crois bien que c’est ma pièce préférée. L’ambiance est chaleureuse et ça sent toujours bon. Elle est ouverte sur le salon, le papier peint jauni s’effrite. Les quelques plans de table sont en bois, tout comme les placards. Le compartou* a récemment été repeint en mauve et trône tout près de l’évier. Ses différents tiroirs sont ouverts laissant apparaître les aliments à profusion. Ma mère s’affaire aux fourneaux. Elle fouette la pâte dans un grand saladier avec application. Quand elle attache ses cheveux, c’est toujours pour s’occuper de la maison ou pour préparer des potions. Elle essuie ses mains sur son tablier où sautillent des fadets* sur le tissu rose, tout en déplaçant certains ustensiles vers la bassine. La vaisselle s’entasse et l’éponge a été enchantée, car elle nettoie les traces de farine laissées à l’abandon. Des tas de mets sont déjà déposés sur la table. C’est un petit-déjeuner royal ! Comme chaque année, maman me concocte un repas gigantesque. Je ne sais pas d’où lui vient cette manie, mais c’est devenu une tradition dans notre famille de cuisiner pour l’autre lorsque c’est un jour important.

– Joyeux anniversaire, ma chérie, me sourit-elle, je suis justement en train de faire ton gâteau.

Je m’approche pour la serrer dans mes bras. Elle m’embrasse sur le front.

– Seize ans, déjà !

– Oui, dis-je, tu n’as quand même pas préparé tout ça !

– Bien sûr que si ! C’est une date importante après tout.

– Merci, je t’aime très fort !

Je lui saute au cou et l’embrasse sur la joue. Elle me rend mon étreinte. J’observe la table dressée : beignets de canessa*, crêpes au chocolat, mini-brioches, tartelettes au miel de zee*, tonas*… Tous les jus de fruits de la maison sont également sortis du compartou. Je me sers un bol de lait de slam* et mange avec avidité. Maman et moi adorons discuter le matin. J’ai demandé à prendre un jour férié au lieu d’aller à l’école pour pouvoir fêter mon anniversaire. Elle a fait de même avec son travail. Nous pouvons ainsi profiter de ce moment. Mon humeur est d’autant plus joyeuse que le soleil semble être de la partie. Nous rions bien toutes les deux. Ma mère est très jolie quand elle sourit. Elle possède de tendres yeux bleus, et une épaisse chevelure de boucles noires qui encadre un visage constellé de légères taches de rousseur. Je trouve qu’elle porte bien son nom : Rose, qui désigne une fleur terrienne. C’est peut-être pour cette raison qu’elle s’intéresse vivement à certains produits du monde des humains. Elle dit qu’ils ne peuvent pas lui servir pour ses potions, car ils n’ont aucune vertu magique, mais qu’en cuisine ils peuvent surprendre. Malheureusement, tout ce qui vient de la Terre est cher, puisque nous ne faisons que très peu de commerce avec ses habitants, ce qui est parfaitement logique vu que la majorité ignore notre existence. Mais la faune et la flore de Mécénia sont riches et cela n’empêche pas la boutique de maman de regorger de plantes en tout genre, de griffes, de bave de rongeur et d’autres choses parfois encore plus insolites. Au village, ses concoctions ont énormément de succès. Les gens viennent, discutent et reviennent la semaine suivante. Quand je ne les croise pas, ils demandent de mes nouvelles. À l’école, mes camarades sont étonnés, lorsqu’ils voient ma mère, de constater à quel point elle est jeune et belle. J’aimerais tant lui ressembler, pas seulement physiquement, mais aussi avoir sa personnalité. Elle ne lève quasiment jamais la voix, elle est empathique face aux problèmes de ses clients et en même temps, elle est de bon conseil. Elle ne se plaint jamais, alors que parfois je sens qu’elle souffre ou qu’elle est à bout. Elle travaille d’arrache-pied pour nous offrir une vie décente. Vis-à-vis de tout ce qu’elle a fait pour moi, je ne peux qu’être admirative. Elle m’a élevée seule pendant toutes ces années. Il faut dire que je n’étais pas une enfant très difficile, mais quand même ! Tout le monde la respecte par ailleurs pour ça et pour son talent dans l’art de l’alchimie. Après avoir englouti une bonne partie du petit-déjeuner, elle me sourit.

– Prête pour ton premier cadeau d’anniversaire ?

Cela aussi c’est tout maman, me faire des surprises tout le long de la journée. Elle me donne un long paquet et vu la forme, je devine tout de suite ce que c’est.

– Non ! Ne me dis pas que…

Je déballe le cadeau. Je trouve alors une baguette magique toute blanche avec quelques arabesques noires sur le manche.

– C’est du bois de verprêt* fabriqué avec du fer minérien*, m’explique maman. Tu voulais une nouvelle baguette, non ?

– Oui, merci, elle est parfaite !

Je me lève et prononce une incantation :

– Arangancia.

Mon assiette se soulève et se déplace tranquillement vers l’évier. La baguette fonctionne.

– C’est génial !

– Aller, va l’essayer dehors plutôt.

– Tu as raison. Ekon doit m’attendre.

Je prends ma boisson vitaminée quotidienne et termine de me préparer. Pendant ce temps, maman range ses flacons et autres remèdes.

– Il faudra que j’emmène tout cela à la boutique, dit-elle plus pour elle-même.

Son magasin est tellement plein à craquer d’ingrédients que notre maison est également envahie d’herbes et de bocaux. D’ailleurs, notre jardin est devenu un immense potager qui sert à la culture de plantes médicinales et aussi de quelques fruits et légumes. En cette période de l’année, les fleurs s’ouvrent et exhalent un merveilleux parfum. Je vis au milieu de la nature. J’ai l’habitude du grand air et de marcher longtemps pour rejoindre le centre du village ou notre lieu de rendez-vous avec Ekon.

Ekon et moi sommes amis depuis dix ans, au moins. C’est un Loup-Garou alors nous n’avons jamais été dans la même classe. Mais il aime bien explorer les environs. C’est devant un immense arbre aux feuilles mauves que nous nous sommes rencontrés. Depuis, nous nous y retrouvons toujours. Il est le seul à me comprendre. Il me fait rire et c’est très facile de parler avec lui.

– À plus tard, je lance avant de traverser la bulba* de l’entrée.

Je prends soin d’emporter ma nouvelle baguette avec moi. Mes bottes à talons plats aplatissent l’herbe sur un rayon de plusieurs centimètres pour éviter que mes vêtements soient trempés par les herbes hautes, gorgées de la rosée du matin. Au bout de longues minutes de marche, j’aperçois l’arbre violet et mon ami de loin. Folle de joie, je cours jusqu’à lui.

– Joyeux anniversaire ! dit-il avant de me prendre dans ses bras.

– Merci, regarde ce que ma mère m’a acheté. Je lui montre ma baguette magique.

– Elle a l’air de bonne qualité.

En vérité, il n’y connaît rien, mais il fait semblant d’être un expert. En tout cas, elle paraît lui plaire. Je lui fais quelques démonstrations. Puis, nous nous asseyons contre l’arbre et discutons.

– Tout va bien chez toi ? je demande.

– Oui, enfin mon père est à cran à cause du boulot, mais ce n’est pas aussi grave qu’il se l’imagine.

– Je comprends. Ma mère est débordée dans son magasin de potions.

– C’est normal, c’est la meilleure. Les gens préfèrent aller chez elle que chez le médecin, c’est pour te dire.

– À cause d’eux, je n’aurais bientôt plus de moments privilégiés avec elle ! je fais mine de protester.

– Non, t’inquiète pas, elle adore son boulot, mais elle trouvera toujours du temps pour toi. On voit qu’elle t’aime très fort. Alors qu’avec mon père, j’ai l’impression de m’éloigner de lui de jour en jour. Enfin, je suppose que je ne devrais pas me plaindre vis-à-vis de toi.

– Pourquoi ?

– Parce que tu ne connais pas ton père.

– Il n’a jamais donné signe de vie, alors il ne me manque pas.

– Et tu n’es jamais triste dans un moment comme celuici où tu voudrais l’avoir à tes côtés ?

– Peut-être un peu, mais cela passe vite.

– Tu ne m’as jamais parlé de lui.

– Il n’y a pas grand-chose à dire. La dernière fois que j’ai posé des questions sur lui, je devais avoir neuf ans. Je sais juste qu’il est grand, blond et très beau. Enfin, la beauté est subjective. Et je n’ai que son nom : Jack Sulliman.

– Il a tort de ne pas prendre de tes nouvelles. Tu es une fille superbe.

– Merci, je suppose qu’il avait ses raisons. Mes parents m’ont eue très jeunes. Il n’était certainement pas prêt à être père.

– Ne voudrais-tu pas le rencontrer un jour ?

– Je te l’ai dit, cet homme est un étranger pour moi. Je suis très heureuse ici avec maman et toi. Je n’ai besoin de personne d’autre.

– Excuse-moi, je ne veux pas te rendre malheureuse aujourd’hui. Tu as raison, seuls ceux qui sont à tes côtés comptent, et non les absents.

– Merci, Ekon, tu es le seul véritable ami que j’ai.

Il commence à me raconter des blagues pour me redonner le sourire. Je me sens légère près de lui. La fin de la matinée approche. Il est l’heure de rentrer. Avant cela, j’ouvre le cadeau qu’Ekon m’a apporté. C’est une petite boîte, qu’on appelle busic* et qui contient plusieurs de mes chansons préférées. Je l’embrasse sur la joue. Je suis tellement contente.

– On se voit plus tard. Il ne faut pas que je fasse attendre ma mère.

– Profite bien de ta journée Léna.

Nous nous séparons. Sur le chemin du retour, j’écoute la musique offerte par Ekon. Je chantonne à mon tour les paroles des chansons.

Le trajet me paraît plus court. Mes pas font craquer les brindilles et le vent ébouriffe mes cheveux. La journée commence bien et j’ai hâte de savoir ce que maman me concocte pour la suite. Parfois, je trouve qu’elle me gâte beaucoup trop. En même temps, je suis son unique enfant, cela peut se comprendre. En seize années de coexistence, nous ne nous sommes presque jamais disputées, si bien que j’en viens à ne pas regretter la présence de frères et sœurs. Certains prétendent que je dois m’ennuyer lorsque ma mère est au travail et que je ne peux pas voir Ekon, seulement, j’apprécie ces moments de solitude comme maintenant, ces instants où je me sens libre comme l’air et où rien ne trouble mon calme. Je suis plongée dans de belles pensées quand soudain, j’entends un cri. Je m’arrête net. Mon sang se glace. Je coupe aussitôt le son du busic. Je rêve ou c’est la voix de ma mère ? Un mauvais pressentiment me gagne en même temps que mon cerveau se remet en marche. Je me précipite vers la maison. Mon cœur fait des bonds dans ma poitrine. Qu’est-ce qui se passe ? Je ne me sens pas bien. La maison apparaît dans mon champ de vision. Ce que j’aperçois alors m’effraie au plus haut point. Des oiseaux gigantesques, au bec aussi long que des sabres et aux immenses ailes noires, ont détruit le toit. Mais le plus terrifiant, c’est qu’ils tiennent maman dans leurs serres. Elle hurle, paniquée. Je suppose qu’elle n’a pas sa baguette, sinon elle aurait pu se défendre.

– Maman !

Je cours dans sa direction. Quand elle me voit arriver, ses yeux s’écarquillent de terreur et elle s’écrie :

– Non Léna, ne reste pas là !

Mais je ne l’écoute pas. Je sors ma baguette et invoque un éclair pour foudroyer ces odieuses créatures. Elles l’évitent tranquillement. L’une d’elles se tourne vers moi. Mise à part les ailes, elle ne ressemble en rien à ses compagnes. Son visage est un amas de plumes entremêlées. Je remarque seulement sa gueule béante. C’est comme une image floue, un dessin pas terminé, un sortilège mal exécuté, car si les oiseaux peuvent paraître réels, ce monstre-là est sans aucun doute issu de la magie. Il souffle alors dans ma direction et je tombe en arrière. Le choc est brutal, mais heureusement, je n’ai rien de cassé. Je lève les yeux. Les bêtes s’en vont, emportant ma mère dans leur sillage.

– Maman, non !

Je me relève, mais il est trop tard. En quelques vigoureux battements d’ailes, ils sont déjà loin. Je ne peux que la regarder, impuissante, disparaître à l’horizon.

Chapitre 2

Léna

Comment une chose pareille peut-elle se produire ? Je n’arrive pas à croire qu’elle ne soit plus là. Le regard toujours tourné vers le ciel, je reste paralysée, ahurie. Mon cerveau se remet peu à peu en marche, tentant de trouver une explication à ce qui vient de se passer. Normalement, la maison est protégée par un charme. Mais ces monstres… ils paraissaient si puissants. La magie qui les a créés n’est pas ordinaire. Je fonce vers la porte d’entrée. Tout de suite, je vois de la nourriture étalée par terre. Maman devait encore être en cuisine au moment des faits. Mon gâteau gît tristement sur le sol. Je suis beaucoup trop abasourdie pour pleurer sur cette journée gâchée. Je tente de contrôler le tremblement de mes mains. Bon, il ne faut rien toucher, au risque d’effacer les preuves. J’ai vu assez de films policiers pour savoir que les enquêteurs peuvent relever l’empreinte magique d’une scène de crime et la comparer aux pouvoirs d’un individu qui a déjà fait de la prison. Cela donne une chance de trouver le coupable, aussi minime soit-elle. Je dois maintenant appeler les Zwigs*. Je parviens à retrouver l’ovoz* de la maison, gisant dans un coin du salon. C’est un appareil plat d’une dizaine de centimètres. Je compose le numéro, le souffle saccadé. J’espère que je ne vais pas m’évanouir. C’est une femme qui me répond. Alors je déballe tout d’une traite, forçant la dame à me faire répéter calmement. Je donne mon adresse et elle me rassure, me recommandant de ne pas bouger.

Les Zwigs arrivent peu de temps après. Ils inspectent la maison de fond en comble. Un homme très grand me pose des questions.

– Où étais-tu avant l’enlèvement de ta mère ?

– J’étais avec un ami. Je comptais justement l’appeler.

– Ta mère avait des ennemis ?

– Non, on ne vit que toutes les deux. Les seules personnes qu’elle côtoie, ce sont ses clients et ils l’aiment tous.

– Tu te souviens à quoi ressemblaient ces agresseurs ?

– Je n’ai pas vu le kidnappeur, il a usé d’un sortilège. C’était des monstres, des oiseaux gigantesques dont l’un n’avait pas de visage.

J’essaie de me concentrer. La scène était tellement surréaliste que les détails me paraissent flous. Je ferme les yeux et refais le film dans ma tête.

– Ils avaient de longues serres, des ailes noires. La majorité des oiseaux avaient les yeux rouges. Je crois avoir senti une odeur de décomposition.

– Très bien, merci mademoiselle.

Le Zwig me conseille de boire quelque chose pour me remettre de mes émotions pendant que ses collègues continuent leurs recherches dans la maison. Leurs appareils scannent les empreintes magiques. J’appelle Ekon, le suppliant de venir au plus vite. Alerté par le son de ma voix, il ne tarde pas à débarquer. Lorsque je l’aperçois, je me jette dans ses bras, rassurée par sa présence.

– Léna, tu n’es pas blessée ?

– Moi non, mais ma mère, elle a… on l’a…

Je fonds alors en larmes. Ekon me réconforte et me tend un mouchoir. Le Zwig m’interpelle.

– As-tu de la famille proche ?

– Ma mère est orpheline. Mais elle a été élevée par une femme qu’elle nomme tante Éva. Elle ne vit pas loin d’ici.

Je l’appelle donc sur son ovoz. Lorsqu’elle décroche, elle me souhaite immédiatement un joyeux anniversaire, mais je la coupe pour lui expliquer la situation. Elle semble retenir son souffle sous l’effet de la surprise. Elle me promet d’arriver le plus tôt possible. En attendant, on interroge plusieurs villageois. Bien sûr, ils n’ont rien vu, notre maison est trop éloignée. Chacun paraît choqué d’apprendre ce qui est arrivé à Rose Faosen, la Sorcière de l’Aube la plus respectée du coin. Plusieurs heures s’écoulent où personne ne fait attention à moi à part Ekon. Quand tante Éva traverse la bulba de l’entrée, elle n’a pas le temps de me serrer dans ses bras, que le Zwig lui pose des questions sur le passé de maman et si elle avait des ennemis.

– Rose était très sociable étant jeune. Je ne sais pas pourquoi en grandissant, elle a préféré vivre loin de tout. Mais elle restait très douce, souriante et généreuse. Vous pouvez demander à tous les gens du village. Personne n’aurait voulu lui faire du mal.

Les Zwigs prennent des notes. L’un d’eux demande :

– Et son conjoint ? Où est votre père Léna ?

– Je n’ai pas de père.

– Donc vous ne savez pas s’il était violent. S’il avait des comptes à régler avec votre mère ?

– Non.

– Et vous, madame ?

– Je ne connais pas cet homme, répond Éva. Je ne l’ai même jamais vu. C’était juste un amour de jeunesse.

– Mais elle a dû vous en parler ?

– Il ne se soucie pas d’elle ni de sa fille. C’est tout ce qu’elle m’a raconté.

Les hommes n’insistent pas. Je me dis que c’est normal de soupçonner d’abord l’entourage proche. Mais je n’ai pas aimé le ton avec lequel ils ont parlé de mon géniteur. Comme si ce n’était pas banal qu’il soit absent. Dans la vie de tous les jours, personne n’a appuyé le fait que nous étions une famille monoparentale. Or dès qu’on aborde l’enlèvement, tout de suite, cela devient louche apparemment. Finalement, après de longues heures d’interrogatoires et de fouilles, les Zwigs décident de s’en aller. Ekon me dit de le rappeler s’il y a un souci.

– Ne t’inquiète pas, on va la retrouver.

Je le remercie. Quant à Éva, elle reste avec moi. On rentre chez elle, dans une autre campagne. Elle me promet d’appeler des ouvriers qui pourront réparer le toit de ma maison en moins de deux grâce à la magie. J’acquiesce bien que ce soit la dernière de mes préoccupations. Nous demeurons ensuite figées dans le silence, choquées par les événements. Son foyer ressemble un peu au mien, dans un style plus vieilli. Elle me paraît glaciale. D’habitude, j’adore aller ici, manger des gâteaux, dormir dans l’ancienne chambre de ma mère et jouer avec ces jouets de petite fille. Aujourd’hui, j’ai juste le cœur serré. Aucune de nous n’a très faim, alors nous partons directement nous coucher. Durant la soirée, je ne fais que pleurer dans mon lit. Pourquoi s’en prendre à ma mère ? Qui est assez monstrueux pour faire cela ?

Les Zwigs n’ont pas d’indice. Eux aussi trouvent cette affaire très étrange au vu du profil angélique de Rose Faosen. Ils continuent cependant de soupçonner mon père, car son nom n’est inscrit nulle part. Il y a plusieurs Jack Sulliman dans le monde, mais aucun qui semble être mon géniteur. Cette découverte ne fait qu’accroître mon angoisse. Impossible de savoir qui a menti : lui ou ma mère ? Je déprime en pyjama toute la journée. Je ne vais plus à l’école malgré les supplications de tante Éva. Je repense à la fois où maman m’a accompagnée à ma première rentrée. J’avais cinq ans, j’étais surexcitée, ma mère étrangement nerveuse. Durant une cérémonie, on a évalué mes compétences pour me transférer dans ma future classe. C’est comme cela qu’on répartit les élèves Sorciers dans les écoles. J’étais déjà assez forte pour le troisième niveau : Apprentie*. Elle était fière de moi et c’est ce jour-là qu’elle m’a offert ma première baguette. J’ai vécu tellement de bons moments avec maman, je ne veux pas la perdre pour toujours. J’ai si peur pour elle ! Les semaines passent et son absence me pèse de plus en plus. Je ne mange plus, je ne dors plus, j’oublie toutes mes petites habitudes. La joie semble avoir quitté mon être. Tante Éva et moi ne pleurons jamais l’une en face de l’autre, mais je l’entends sangloter quelques fois dans la salle de bain. Nous revenons plusieurs fois chez moi, pour voir l’avancement des travaux et faire le tri des objets cassés ou non. Nous nous occupons ensemble du potager et de la maison pour que tout soit impeccable lorsque maman reviendra. Je m’attends à chaque instant à ce que les Zwigs nous la ramènent. Je ne m’imagine pas continuer de vivre ainsi, sans elle. Parfois, j’ai une peur panique qu’elle soit morte. Dans ces moments-là, mon cœur s’emballe et je n’arrive plus à respirer normalement. Quand j’essaie de faire une activité à moi comme dessiner, je m’arrête brusquement et hurle de rage. L’ambiance à la maison est devenue intenable.

Un matin, je fais la vaisselle sans utiliser la magie pour me vider l’esprit. J’écoute en même temps les informations sur le petit écran du salon. On parle des guerres qui se préparent à Zelgo. Il paraît qu’ils travaillent pour Z, fraîchement débarqué des Enfers. Tante Éva est sur le canapé et suit de même les nouvelles d’un air distrait.

– Le Maître des Enfers serait l’instigateur de plusieurs attaques envers la famille royale d’Amélia. Mais nous avons également trouvé certains Diabolis à Pilanton ou même Diver. Il n’y a rien de surprenant à ce que les Démons soient dispersés dans Mécénia, seulement avec la présence de Maestros, les Diabolis se font de plus en plus nombreux et deviennent davantage agressifs, explique le présentateur. La demeure de Zrygolafk reste toujours introuvable. Cependant, certaines sources affirment qu’il serait revenu avec sa femme, dont nous n’avions jamais entendu parler. Comme sa dernière apparition à Mécénia remonte à quinze ans et qu’il n’est resté que très peu de temps, on peut supposer qu’il aurait pris une épouse à ce moment-là. Le Maestro a également deux enfants. Les visages de son épouse et de ces adolescents sont inconnus à ce jour.

On imagine mal un Maestro se mettre en couple. Pourtant, c’est possible. Lilithériane* et Acramis* l’ont fait avant lui. Toutefois, la présence du Démon n’est en aucun cas rassurante.

– Son apparition aurait eu lieu le 6 aurore, date à laquelle il serait arrivé dans notre monde…

Mon sang se glace. Le 6 aurore ? C’est le jour de mon anniversaire. Mon esprit s’affole dans ma tête. Je me tourne vers tante Éva, assise sur le canapé.

– Tu ne trouves pas cela incroyable ?

– Quoi, à propos de Z ? Il est à Mécénia bien trop souvent à mon goût.

– Non, tu ne comprends pas. C’est lui ! C’est lui qui a enlevé maman !

– Voyons, ne raconte pas de bêtise !

– Enfin, c’est quand même une drôle de coïncidence que ma mère disparaisse le matin du retour du Démon ! C’est forcément lui !

– Les Maestros ne s’intéressent pas aux femmes comme Rose ! Qu’est-ce qu’elle pourrait lui apporter ?

– Tu sais bien que les Démons supérieurs peuvent prendre des amantes. Il y en a qui ont même des épouses ! Le présentateur vient de le dire. Maman est belle. Elle est très douée pour la magie, en tout cas dans l’art des potions et elle est intelligente. C’est répugnant, mais ça pourrait être vrai ! Surtout que les monstres qui l’ont enlevée pourraient bien être ceux d’un Maestro.

Éva devient pensive. Mon hypothèse doit lui sembler un peu plus crédible maintenant. Puis, elle fait non de la tête.

– Je suis sûre que ce n’est pas ça. Parce que si Z l’avait vraiment enlevée, alors cela voudrait dire qu’on ne reverrait jamais Rose.

La peur me gagne. Vivre sans maman ? Mais peut-être qu’on ne veut pas l’épouser, que son ravisseur a d’autres projets morbides pour elle. Il se peut qu’elle souffre. Je préviens les Zwigs. Ma théorie ne leur paraît pas aussi bonne, même s’ils avouent que c’est une belle coïncidence. Ils préfèrent explorer différentes pistes, car de toute façon, ils ne pourraient rien pour ma mère si elle était avec Z. En gros, ils vont perdre leur temps. Je suis sûre et certaine que Zrygolafk est coupable. Je le retrouverai moi-même si personne n’est prêt à m’aider.

Il fait nuit noire dehors quand je me décide enfin à me lever. Éva a le sommeil lourd, mais on ne sait jamais, je dois être aussi discrète que possible. Je prends un sac à dos et fourre en vrac quelques vêtements. J’y glisse également mon argent de poche, une bouteille d’eau, des affaires de toilette et ma baguette magique. Je m’installe à mon bureau et écris deux messages : l’un pour Ekon et l’autre pour tante Éva. J’ai hésité à prévenir mon ami de vive voix, mais je me suis ravisée. Il aurait très bien pu m’en dissuader ou faire en sorte que j’accepte qu’il m’accompagne. Et je ne peux pas risquer de le perdre lui aussi. Si tout le monde a peur de Z, c’est bien pour une raison. Mais moi je ferais n’importe quoi pour ma famille. J’ai retourné toutes mes idées dans la tête, sans réussir à fermer l’œil. J’ai essayé de me convaincre que j’avais tort. Plusieurs arguments sont venus titiller ma conscience pour m’empêcher de partir. Cette histoire est plus qu’étrange, Z qui enlève ma mère, c’est comme un homme d’État qui s’en prend à un ouvrier. En quoi représente-t-elle une menace ? Le ravisseur est sûrement un fou lambda, un pauvre mec qui passait par là et qui était assez puissant pour faire ce qu’il voulait. Je n’oublie pas non plus l’affreuse créature sans visage. Un Maestro ne lancerait pas un sortilège aussi grossier. Mais il a forcément des complices. Cette magie pourrait également être celle d’un Sorcier de la Nuit à sa solde. Sans le résultat des analyses, je ne suis pas fixée, seulement je ne peux plus attendre. C’est trop dur. Des larmes coulent sur mes joues sans que je m’en rende compte. Je manque de tremper mes lettres. Je m’essuie le visage d’un revers de manche et m’empare de mon sac. J’ai failli oublier une carte de Mécénia pour éviter de m’égarer. Cela peut toujours être utile. Je la cherche dans mes affaires. Cependant, impossible de remettre la main dessus. Tant pis, si je prends mon ovoz, cela devrait convenir. Toutefois, si je le garde, les Zwigs pourront retrouver ma trace grâce à la géolocalisation. Comment faire ? Je regarde à l’intérieur de mon sac à dos. La surprise me fait froncer les sourcils. La carte est là, soigneusement enroulée. Pourtant, je n’ai pas utilisé ma baguette pour la téléporter. Ou là là, je sens que je suis fatiguée. Elle devait déjà être ici et je n’ai pas fait attention. Je baille un coup et me tapote le visage pour me réveiller. Il faut que je reste concentrée. Un long voyage m’attend. Je prends mes affaires et je sors par la fenêtre.

J’arrive maman, tiens bon !

Scène 1 : Dans le manoir ...

Il fait un temps épouvantable. En soi, Sarah est ravie de savoir ses ennemis sous la pluie et le froid. Ils seront sûrement trop faibles pour se battre. Son jumeau et elle entrent dans le bureau de leur père. Leur démarche transpire toujours l’assurance, mais la demi-Démone fronce les sourcils, exprimant sa frustration. Elle n’en peut plus de supplier son géniteur de leur faire confiance. Zrygolafk est assis dans un fauteuil, buvant un verre de grimel*. Lui qui a constamment fait attention à son apparence commence à se laisser aller. Il semble plus âgé, ce qui est un comble pour une créature immortelle pouvant changer de forme quand cela lui chante. Or, il est bien trop occupé à cause de la guerre qu’il a lui-même déclenchée pour se soucier de sa beauté. Le Maestro ne lève même pas les yeux sur ses enfants.

– Vous venez encore vous plaindre, si je ne m’abuse.

– Père, laissez-nous retrouver la princesse et ses amis, implore Sarah. Aucun de nos Diabolis n’a réussi à les capturer et cela fait quatre jours qu’ils nous ont échappé !

– Vous nous avez ordonné de prévenir nos alliés, mais Garcia et moi serons plus efficaces, soutient Godric.

– Je vous y autorise, répond simplement le Démon. Ils doivent payer leur insolence.

Ses enfants sont surpris de le voir si coopératif. Zrygolafk est pourtant de mauvaise humeur, encore plus que d’habitude. Mais ils connaissent assez leur père pour savoir qu’il ne supporte pas les complications. Il se lève de son fauteuil.

– Merci père, dit Sarah dont l’expression s’adoucit. Vous ne le regretterez pas.

– Je l’espère bien. J’envoie notamment un message à Lucian, si je parviens à le localiser.

– Quoi ? Mais pourquoi ?

– Il peut nous être utile, surtout pour traquer ces sales mômes.

– Vous n’avez pas confiance en nous !

– Bien sûr que si ! Mais je vous rappelle qu’il y a un an, vous n’aviez jamais posé les pieds sur Mécénia. Votre cousin lui, connaît bien ce monde. Il a un formidable sens de l’orientation.

– De qui êtes-vous en train de parler ? demande Furie qui vient d’apparaître.

Vêtue d’une élégante robe noire et coiffée d’un chignon, elle paraît moins terne que d’habitude, quoiqu’un peu fatiguée.

– Maman, qu’est-ce que tu fais debout ? la réprimande gentiment sa fille. Tu sais bien que tu dois guérir !

– Pas la peine de s’inquiéter, j’ai bu mes potions et mes plaies se cicatrisent. Tout va bien.

– Sarah a raison, rétorque Godric, tu dois encore rester aliter au moins pendant deux jours.

– Je crois que votre mère s’en est vite remise, constate Zrygolafk. Tu es très en beauté aujourd’hui, ma chère.

– Je te retourne le compliment, mais tu sembles bien contrarié, remarque Furie. Que se passe-t-il ?

– J’avais l’idée de recruter mon neveu Lucian dans nos rangs. Je sais à quel point il hait son père. De ce fait, il pourrait être un atout. Mais j’ignore où il se trouve et je dois commander mes troupes.

– Laisse-moi m’en charger alors. Je saurai le rallier à notre cause.

– Comme tu veux, mon amour.

– Mais Godric et moi pouvons travailler seuls, insiste Sarah.

– Bien sûr mon cœur, sourit sa mère en lui caressant les cheveux. Mais il est important de trouver des alliés. Soyez prudents ton frère et toi.

– Ils n’ont aucune chance !

– Rappelle-toi qu’il faut les ramener en vie.

– Et surtout, ne fais rien à Rachel, souligne Godric à l’adresse de sa sœur.

– Oh ! Je n’y crois pas, encore elle ! Je te signale qu’elle a failli tuer notre mère !

– Elle ne l’a pas fait exprès… c’était un accident.

– Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’étais même pas là !

– Du calme, les enfants, du calme, les interrompt Furie, vous n’avez pas à vous disputer pour moi. On se concertera sur le sort de Rachel plus tard, l’important c’est de tous les capturer.

Ses enfants hochent la tête.

– Allez vous préparer, en espérant qu’on se retrouve rapidement.

– Ouais, je sens qu’on va bien s’amuser ! s’exclame Godric, sautillant presque.

Les jumeaux s’en vont, le sourire aux lèvres. Une fois qu’ils ont traversé le mur, Zrygolafk regarde sa femme, attendri.

– Nous régnerons bientôt sur Mécénia, ma chérie. Tu auras enfin la vie que tu mérites. Queler tombera avant que nous ayons l’épée et nous obtiendrons une armée suffisamment puissante pour envahir le sud.

– Es-tu sûr qu’Ourandis et Heartless te suivront ? Ta sœur bouge sans cesse et ton frère pourrait se ranger du côté d’Acramis.

– Ne t’en fais pas, même si l’obéissance n’est pas leur fort, ils ne gâcheront pas l’opportunité qui s’offre à nous.

– Alors, amène-nous vers la victoire et tiens ta promesse.

Zrygolafk invoque donc une sphère noire entre ses mains. Il ferme les yeux et se nourrit de sa magie. Il se sent apaisé, vivant. Des volutes de fumée entourent ses bras. Son épouse jette un coup d’œil par la fenêtre. Le spectacle qui s’offre à elle est un régal. Elle esquisse un petit rictus cruel. Dehors, les plantes fanent, les arbres s’effritent et l’eau s’évapore. Le ciel se transforme en un noir d’encre. Une pluie se met à tomber, mais elle est aussi tranchante que des éclats de miroir. Les gouttes épaisses se plantent sur le sol, devenant de la glace. La terre se meurt.

Les jours suivants, Zrygolafk commence à déplacer son manoir. La demeure s’éloigne de Silène pour aller vers Queler. Le Maestro étend son pouvoir de destruction sur les champs, les usines, les mines… Tout ce qui fait la prospérité du pays est anéanti sous le passage du Démon. Bientôt, les habitants mourront de faim et ils n’auront d’autre choix que de se rendre.

Chapitre 3

Rachel

Il fait vraiment très froid. Je regrette de ne pas avoir pris un gros manteau, mais cela aurait été compliqué, vu que mon enlèvement n’était pas du tout prévu au départ. Je suis de mauvaise humeur en ce moment. Rien de plus normal, cela fait des jours que nous marchons. Ce n’est clairement plus supportable. Jamais je n’aurais cru que je me retrouverais dans une situation si pitoyable. Nous formons un triste tableau : cinq enfants perdus, dont deux demi-Sorciers sans baguette et une guerrière dépourvue d’épée. On a connu plus glorieux. Sans compter que nous n’avons ni eau, ni nourriture, ni vêtements de rechange. Il nous a fallu une journée pour croiser des habitations. Ella n’osait pas s’approcher au début ; nous étions encore trop près du manoir de Zrygolafk et elle ne voulait pas qu’on la reconnaisse. Heureusement, elle a gardé son manteau avec sa large capuche pour dissimuler son visage. Le mieux aurait été de lui redonner l’apparence d’Alla, la fausse identité qu’elle s’était attribuée à Queler, mais ce sortilège est bien trop difficile quand on manque d’énergie et nous n’avons pas de potion. Il a fallu qu’Alexanne proteste pour qu’Ella comprenne enfin qu’on ne survivrait pas longtemps en pleine cambrousse. Elle nous a alors laissés déambuler dans les ruelles. Cependant, lorsque nous tentions de côtoyer les villageois, c’étaient eux qui se méfiaient. Des Gobelins déguisés étaient déjà venus les piller. Ils nous scrutaient d’un air mauvais qui donnerait envie à n’importe qui de passer son chemin. Ella était définitivement la plus anxieuse. Habituée à demeurer enfermée au palais, vivre à l’état sauvage n’était pas de tout repos, surtout quand ton ennemi est à tes trousses. Pendant notre long trajet, je la voyais se triturer les doigts et répéter sans cesse :

– Nous devons rester prudents.

Elle a fini par nous communiquer son stress. Là où nous aurions pu nous reposer et nous sustenter, la princesse nous obligeait à continuer. Parfois, elle était trop rapide pour nous, à d’autres moments, son corps frêle n’en pouvait plus et c’est moi qui l’attendais, la poussais à avancer. Au moins, grâce aux panneaux de signalisation, Alexanne a très vite deviné où nous étions. Sa théorie s’est confirmée en entendant les villageois.

– Ils parlent le silénois. On est à Silène.

Silène est le pays des Ogres. Enfin en principe, parce que pour l’instant, nous n’en avons croisé aucun sur notre route. Par contre, j’ai tout de suite compris que notre survie allait devenir plus compliquée. C’est en effet le territoire le plus au nord. Il fait sombre, le vent est glacial et il n’y a rien à manger, surtout en cette période de l’année. Nous avons beau être en ventile (en mars sur Terre), il y a des jours où il neige et il pleut souvent. Je pense qu’on sera mort de froid avant de mourir de soif. Chaque nuit, Ella et moi creusons un abri sous le sol avec nos pouvoirs. Par contre, nous faisons le feu en utilisant nos mains, parce que cet élément est plus difficile à maintenir, notamment si nous dormons en même temps. Nous nous réveillons courbaturés et affamés. Nous traversons un territoire franchement hostile. J’ai l’impression qu’il n’y a que des champs de cailloux au nord de Mécénia ! On est épuisé et l’on claque des dents. Encore, moi j’ai de la chance, mon uniforme de la garde royale a été conçu exprès pour supporter les temps froids. J’ignore comment font les autres. Hugo a les lèvres gercées et il est pâle comme un linge. J’espère que personne ne tombera malade. Lucas est celui qui fait le plus peur. Après son duel contre Godric, il s’est retrouvé très amoché au niveau du visage. On a réussi à trouver de la neige pour l’apaiser un peu, mais sa figure reste très gonflée. Alexanne est à cran et grogne à propos de tout. Parfois, j’entends des sanglots la nuit et je me demande bien de qui ils proviennent. On boit l’eau sale des rivières, on fouille les poubelles et l’on se serre les uns contre les autres pour se réchauffer. Malgré quelques embrouilles, je suis contente de voir que nous restons unis dans notre malheur.

Au bout de trois jours de marche, nous croisons une fermière qui fait rôtir de la viande devant chez elle. Ella demande poliment en silénois si elle veut nous en servir un bout. Nous voyant saliver, elle accepte généreusement de nous nourrir. La viande est chaude, du jus dégouline sur mon menton. Mon estomac grogne de plaisir et mes papilles se réveillent. Je n’ai plus le traducteur que j’utilisais à Vérion pour discerner tout ce que l’on me dit. Seules les quelques connaissances d’Ella dans cette langue lui permettent de communiquer avec notre hôte. La femme nous informe qu’il y a une ville pas loin où nous pourrons téléphoner. Elle nous tend quelques fruits et une pièce pour payer le coup de fil. Nous la remercions. Nous continuons notre chemin dans ce paysage morne et gris.

– Les communications sont peut-être sur écoute, fait remarquer Ella.

– Si tu doutes de tout aussi, on ne s’en sortira jamais ! rétorque Alexanne.

Nous ne pouvons faire confiance à personne désormais, sauf aux membres de notre famille. Je pense à mon grand-père qui travaille pour la reine d’Amélia. J’espère pouvoir le prévenir à temps de sa trahison. Elle s’est alliée avec le Maître des Enfers pour se débarrasser de sa nièce. De nous cinq, je sais que c’est Ella qui souffre le plus, car elle doit aussi supporter l’idée que son oncle et sa tante ne sont pas tels qu’elle les imaginait. Rejoindre la ville et trouver un ovoz représente notre dernier espoir.

Soudain, j’entends un bruit de sabots au loin. C’est si inattendu par rapport à ce silence pesant qui nous a suivis pendant ces longues heures. J’aperçois alors avec étonnement des Ogres sur des montures assez imposantes. On dirait des sortes de gros porcs, mais avec des pattes qui se rapprochent plus du cheval de trait. Ils font un sacré boucan lorsqu’ils sont au galop. Les Ogres sont comme ceux que j’ai vus à Vérion ou dans certains livres : verts avec de grandes dents carrés. Ils mesurent plus de deux mètres et ceux-là paraissent particulièrement costauds. Mes amis et moi restons interdits. Ella ajuste bien sa capuche. Cela ne me dit rien qui vaille. Seulement, nous sommes trop faibles pour nous défendre ou nous enfuir. La troupe s’arrête devant nous, leur regard emplit de curiosité.

– Qu’est-ce que vous faites là ? demande en amélien le plus barbu, peut-être le chef.

– On cherche à rejoindre la ville, répond innocemment Ella.

– Mais d’où venez-vous ? Il n’y a rien ici sur des kilomètres.

– Nous chevauchions des licornes, mais des Gobelins nous les ont volées. On a pu s’en sortir vivants grâce à nos pouvoirs. Toutefois, nous sommes forcés de continuer à pied.

– Et vous n’avez pas d’ovoz pour appeler quelqu’un ?

– Regardez chef, remarque l’un de ses hommes, un être aux dents jaunes et cassées. On dirait qu’ils se sont baignés dans la boue !

– Pas plutôt des fugitifs ? intervient un Ogre roux.

– D’où venez-vous ? répète le chef.

– De Lexa, assure la princesse, mais nous sommes en vacances dans le coin. Et nous avons également perdu nos ovozs sinon vous vous doutez bien qu’on aurait appelé à l’aide.

– Les routes ne sont pas sûres avec ces Gobelins. On vous accompagne, décide le barbu.

Le groupe d’Ogres nous entoure, sans que nous l’ayons demandé. Je me sens tout sauf rassurée, là tout de suite. Nous continuons néanmoins notre chemin. Nous restons silencieux. Leur présence me met mal à l’aise. Cependant refuser leur aide ne pourrait qu’aggraver la situation. Ils n’ont pas l’air commodes. Ils possèdent des haches gigantesques, dont je n’aimerais pas en recevoir une en pleine face, et une multitude de couteaux. Nous avons à peine fait quelques mètres qu’un grand type blond pointe du doigt le visage de Lucas.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé bonhomme ?

– Rien, je suis tombé il y a quelques jours.

– Sacrément bien tombé, dis donc.

– Ouais, ajoute leur commandant, et c’est bizarre, M’sire Godric a signalé le même type de blessures sur un mec qu’il a essayé de tuer il y a quatre jours. Il a dit que les fugitifs étaient cinq, dont une très mignonne qu’il a décrite très précisément.

Il dit ces derniers mots en me fixant scrupuleusement.

Godric, je te hais !

Nous tentons de nous enfuir, mais trop tard. Comme ils nous encerclent, il leur est très facile de nous attraper. Hugo manque de se prendre un coup de sabot et se retrouve sur l’épaule d’un Ogre tel un sac de pommes de terre. L’un d’eux donne un coup de poing à Lucas qui tombe au sol. Je tente d’invoquer mes pouvoirs, mais je ne sens rien à l’intérieur de moi. Le grand blond m’agrippe par les poignets et me les maintient fermement derrière le dos. Je grimace devant son manque de délicatesse. Ils nous passent des menottes qui bien évidemment, empêchent toute magie d’agir. Le chef tient à présent Ella ligotée et il la rapproche de lui.

– Tout doux, ma belle. Où comptais-tu aller comme ça ? Il lui enlève sa capuche. Il observe le visage fin de mon amie et sourit.

– Votre Altesse Royale. Quel honneur de faire votre connaissance !

Mon ravisseur ricane pour aucune raison. Il me lance :

– Toi, tu dois être Rachel. Godric n’a pas arrêté de nous parler de toi.

– J’avais compris.

Ils nous transportent alors sur leurs porcs géants. L’Ogre qui s’installe avec moi a une odeur putride qui me fait penser à celle des choux de Bruxelles.

– Où nous emmenez-vous ? demande Ella.

– Au manoir du Maître des Enfers bien sûr ! répond le chef. Il semble ne pas avoir bougé depuis plusieurs jours. Il savait sûrement que vous étiez toujours dans les environs.

Dépitée, je maudis tous nos ravisseurs dans ma tête. Le voyage est assez inconfortable. Je suis mal assise, collée à mon kidnappeur et j’ai encore faim. Le seul point positif c’est que mes pieds se reposent, eux qui étaient gelés et couverts d’ampoules. Nous nous arrêtons au bout d’un long moment. Les Ogres mangent un morceau, mais ils ne pensent pas à nous en fournir. L’odeur de la viande me fait saliver. Mes amis et moi sommes forcés de nous asseoir près des bêtes. Nos agresseurs parlent fort et se soûlent volontiers. Leurs dents énormes dévorent avec férocité leur repas. Leur chef finit par nous tendre chacun à notre tour une gourde remplie d’eau. Je bois beaucoup, tout en faisant attention à en garder assez pour mes camarades.

– Alors, vous comptiez aller où avant qu’on ne vous trouve ? nous demande-t-il.

– Cela ne vous regarde aucunement, répond Ella d’un ton sec.

– Vous n’auriez jamais dû quitter votre palais, Altesse. Une jeune fille fragile telle que vous ne peut s’attirer que des malheurs.

– Je sais très bien me débrouiller. Et permettez-moi de vous dire que vous faites une grande erreur en nous livrant à Z.

– Il nous donne de l’argent, c’est tout ce qui compte. On est ravi de vous avoir trouvé avant d’autres bandits.

– On ne marchande pas avec un Maestro.

– D’où v's’y connaissez quelque chose aux Démons ? V's’êtes jamais sortie de chez vous, j’me trompe ?

– La famille royale a une longue expérience avec les Démons, rétorque Alexanne. Ils savent mieux que personne à quel point ils sont dangereux. Il faudrait être complètement stupide pour leur faire confiance.

À défaut d’être diplomate, Alexanne est audacieuse. Je retiens mon souffle quand je vois le chef esquisser une grimace cruelle.

– Les vrais idiots sont ceux qui se mettent le Maître des Enfers à dos. Fais gaffe à toi fillette. Toi, on n’a pas précisé qu’il fallait te ramener en un seul morceau.

Alexanne foudroie le chef du regard, mais ne prononce plus un mot. Les Ogres prennent un malin plaisir à nous railler. Mes amis et moi faisons tout notre possible pour ne pas montrer notre frayeur. Or, nos ennemis doivent sentir notre nervosité à des kilomètres. Hugo se recroqueville sur lui-même, pâle comme un linge, Ella est secouée de légers tremblements et nous évitons de nous parler pour ne pas attirer l’attention. Quelques minutes plus tard, on nous relève pour nous remettre en selle.

– Allez, les enfants, on est bientôt arrivé, sourit le barbu.

L’odeur de l’alcool rend encore pires les effluves des Ogres. J’en ai la nausée.

– C’est quoi ce bruit ? chuchote Hugo.

Je tends l’oreille. Il a raison, j’entends en effet du mouvement pas très loin d’ici. Nos geôliers s’arrêtent. L’Ogre roux sort de sa poche une espèce de longue vue et scrute les alentours. Il s’écrie :

– Chef ! On fonce droit vers nous !

– Qu’ils viennent nous attaquer, je suis prêt à en découdre ! Battons-nous mes frères, mais ne laissez pas les prisonniers s’échapper !

J’aperçois alors une vingtaine de soldats qui galopent sur leurs porcins. Ils sont bien mieux vêtus et équipés que nos geôliers. Je me rends compte que tous ne sont pas rassurés. Toutefois, le courage de leur chef semble les ragaillardir. Ce dernier saute quasiment sur sa monture et s’élance vers celui qui mène l’autre groupe : un Ogre avec un heaume argenté. Notre ravisseur pousse un cri sauvage et charge. Un combat s’engage. Je n’ai pas le temps de voir grand-chose. Trois de nos assaillants nous forcent à grimper sur leurs porcins géants, au cas où il faudrait prendre la fuite. Dans leur précipitation, mon nez se cogne contre la selle rêche. J’émets un juron. Le grand blond me redresse et monte derrière moi, me tenant fermement contre lui. Je peux enfin avoir une vision plus globale. Les nouveaux arrivants sont beaucoup plus nombreux. S’ils n’ont pas la férocité de leurs adversaires, ils possèdent néanmoins une vaste technique. Je remarque le blason sur leur bouclier : deux haches se croisant sur un cœur rouge avec un fond vert. C’est le symbole de Silène. Ces Ogres sont forcément des guerriers, comme moi ! Mais sont-ils vraiment pacifistes ? En tout cas, ils sont efficaces. L’Ogre roux est le premier à mourir. Une immense balafre le couvre du torse jusqu’au ventre. Ses compagnons utilisent des haches contre les épées des soldats. Ils se mêlent dans un brouhaha de cris sauvages et de vêtements tachés. Du sang atterrit à nos pieds. Les coups sont violents. Les lames tournoient, prennent de l’élan et se fichent dans les crânes. J’entends plusieurs os craqués et les hurlements de douleur et de rage. L’attaque ne dure pas extrêmement longtemps. Grâce à leur professionnalisme, les guerriers ont vite fait d’encercler tout le monde. Nos ravisseurs finissent avec le cou tranché. Ils chutent de leur monture et sont piétinés par les sabots. Le spectacle est atroce. J’ai beau être une garde royale, la vue du sang me fait toujours frémir. Bientôt, il ne reste plus beaucoup d’agresseurs. Ceux qui sont avec nous sur les montures, se sentant menacés, nous lancent au triple galop. Si l’on ne me tenait pas, je serais sûrement tombée. Le vent me fouette le visage. Nous fonçons à vive allure, mais les guerriers sont tout aussi rapides. Ils ne nous perdent pas de vue un seul instant. Tout dans leur attitude me confirme qu’ils sont rudement entraînés, contrairement à nos agresseurs qui ne sont que de petits bandits. L’un des soldats sort un arc et décoche une flèche. J’entends un raclement de gorge près de moi. L’un des brigands s’écroule. Je distingue nos poursuivants qui foncent arrêter les animaux en cavale. L’Ogre qui chevauche avec moi pousse un cri. Il vient de recevoir une flèche dans le dos. Il s’effondre sur moi et nous tombons ensemble. Son odeur pestilentielle va finir par s’incruster dans mes vêtements ! Je gigote pour me dégager. Il pèse son poids le bougre ! Les guerriers mettent pied à terre et s’empressent de m’aider. Quel soulagement !

– Est-ce que tout va bien ? demande l’un de nos sauveurs en amélien.

– Oui, répond Ella.

On nous détache, ce qui me rassure quant à leurs intentions. Ils ne vont pas tenter de nous dévorer. Je crois que j’ai lu beaucoup trop d’histoires sur les Ogres cannibales. Je remarque qu’il ne reste plus que le grand barbu encore en vie. Il est encerclé par ses ennemis. Il fait tournoyer sa hache dans le vide pour tenir tout le monde à distance.

– Je n’me rendrai jamais ! vocifère-t-il.

– Alors meurs, répond l’inconnu au heaume argenté.

Et plusieurs épées se mettent à le transpercer de toutes parts. Le chef des bandits crache du sang et s’effondre. Les soldats sont tous descendus de leur monture à présent. Ils reportent leur attention sur nous. Celui au heaume argenté s’approche et demande :

– Vous n’êtes pas blessés ?

Il parle très bien l’amélien, mieux que moi qui l’apprends depuis même pas un an. Toutefois, il a un fort accent. Sa voix est à la fois grave et un peu chantante. Il revêt d’un certain charisme.

– Non, répond Ella, ils ne nous ont rien fait. Nous vous sommes infiniment reconnaissants.

– C’est bien normal. C’est notre boulot de veiller sur ces contrées. Vous avez eu de la chance.

– Je ne sais pas ce qu’on aurait fait sans vous, admet Alexanne.

– Où ces bandits vous amenaient-ils ? Voulaient-ils vous vendre ?

Mes amis et moi nous regardons. Nous hésitons à dire la vérité. Nous n’avons fait que nous cacher ces derniers jours, mais vu qu’ils viennent de nous sauver la vie, Ella finit par avouer :

– En quelque sorte, ils désiraient nous livrer au Maître des Enfers. Je suis la princesse Ella Am'Venia.

– Princesse ?

Tous les hommes ploient le genou devant mon amie. L’Ogre enlève son heaume. Il est bien moins laid que les autres. Les Ogres ont souvent un grand nez et leur peau verte ne les rend pas attrayants, mais son visage à lui est plutôt gracieux. Ses cheveux argentés tombent sur ses épaules et ses yeux noirs ont l’air sincères.

– Je suis enchanté de faire votre connaissance, Votre Altesse. Permettez-moi de me présenter. Je suis Kelson Grekfor, soldat du roi Erkon Em'Parkvol. Laissez-moi vous conduire à Bine, notre belle capitale, où vous pourrez bénéficier de notre protection.

Chapitre 4

Rachel

Nous chevauchons un long moment vers le nord en faisant plus ample connaissance avec nos sauveurs. Mon ventre crie famine. Les soldats n’ont que de l’alcool à disposition, mais ils nous promettent un grand festin une fois arrivés. Souhaitons qu’ils aient raison et que le roi nous accepte de bon cœur à sa cour. Ella nous avoue qu’elle ne le connaît pas vraiment. Elle l’a rencontré il y a quatre ans et ne l’a plus revu depuis. Elle interroge Kelson qui répond avec amabilité à toutes nos questions.

– Comment vont Leurs Majestés ?

– Très bien, la reine est enceinte de leur onzième enfant. Leur fils aîné vient de fêter ses vingt-trois ans récemment.

Si les Solis peuvent se reproduire ensemble, ce n’est pas le cas pour les Oldis où il n’existe pas de sang-mêlé. Je sais donc que la reine et sa progéniture sont forcément des Ogres. Kelson est celui qui parle le mieux amélien parmi les soldats, même si son accent rend certains mots incompréhensible.

– Silène est-il un pays attaqué par les Diabolis ? continue Ella.

– Nous ne sommes pas officiellement en guerre, mais il commence à y avoir de plus en plus d’affrontements. Nous craignons que les conflits ne progressent, car nous sommes les plus exposés avec les Démons qui envahissent le nord.

– Ils ont donc traversé Ribérin ?

– Ils s’y sont carrément installés. Le Président est en train de négocier une alliance avec les Gobelins de Zelgo.

– Ils savent pourtant que Z est à leur tête ?

– Oui, seulement beaucoup d’habitants sont passés dans le camp de l’ennemi. D’autres ont fui. Je pense que le Président cherche surtout à survivre. J’ai entendu dire que les récoltes étaient mauvaises à cause des pillages causés par les Diabolis. Kint a également rejoint le Maître des Enfers. Les Sorciers de la Nuit considèrent qu’il serait le plus apte à régner sur Mécénia.

En résumé, Zrygolafk détient quasiment l’Est et une bonne partie du nord du continent. Je ne me fais pas d’illusion, les Mécéniens ont peu de chances de remporter cette guerre. Comment tout ceci va-t-il finir ? Mes amis et moi plongeons dans un silence morose. Kelson tente de nous rassurer.

– Ne vous en faites pas. Avec l’appui d’Amélia et de tous les autres pays, nous repousserons les envahisseurs.

– J’ai bien peur qu’on ne puisse pas compter sur ma tante, déplore Ella.

– Que voulez-vous dire ?

– C’est une longue histoire.

Nous arrivons enfin à Bine, la capitale du royaume. J’aperçois de nombreux Ogres, mais comme à Vérion, il y a beaucoup de mixité. Des Fées volent au-dessus des routes en pavés. Deux enfants Elfes courent près de nous. Les habitants sont enveloppés de gros manteaux de fourrure. Je remarque cependant que le vent est moins glacial. Quand j’interroge Kelson sur ce sujet, il m’affirme que les maisons sont fabriquées avec des roches qui repoussent le froid. Je suis fascinée. La ville possède un petit côté rustique qui la rend très différente de Vérion. Tout paraît plus sobre. Toutefois cela garde un certain charme. Le palais est visible à plusieurs mètres de distance, mais lorsqu’on se retrouve devant, cela ne fait pas le même effet. C’est comme être au pied d’un rocher gigantesque. Il est construit avec de grosses pierres grises, les tours sont biscornues. Il y a des douves et un pont-levis en bois. J’ai la sensation d’être au Moyen-Âge, mais avec un aspect fantastique en plus. Il ne reflète pas le luxe, mais reste imposant. Je suis impressionnée. Dès que nous entrons, je remarque à quel point Kelson est apprécié par ses collègues. Tous le saluent sur son passage. On nous escorte le long des couloirs, dont on pourrait largement faire passer un éléphant. Un soldat nous informe que les souverains sont bien dans la salle du trône. Il part immédiatement nous annoncer. Finalement, la vaste bulba qui nous sépare de nos hôtes s’illumine pour nous indiquer que nous pouvons y aller. Un long tapis vert sapin nous accueille. Il est assorti aux rideaux. Le reste est dans les tons gris-marrons. Quelques ornements dorés apportent une touche sophistiquée à ce décor plutôt simple. Les trônes sont suffisamment grands pour Leurs Majestés. On les dirait taillés dans la pierre noire qui surplombe le fond de la salle. Nous avançons. Le roi Erkon doit avoir près de la cinquantaine avec ses quelques cheveux gris. Il a un gros nez épaté, une longue barbe sombre et il est tout aussi large que haut. À ses côtés, sa femme est également très imposante et elle a noué son épaisse chevelure en une interminable natte qui tombe sur son épaule. Elle ne cesse de toucher son ventre rebondi. Sa grossesse lui donne un teint lumineux. Nous ployons tous le genou, sauf Ella qui fait une légère révérence qui convient à son rang.

– Vos Majestés, déclare Kelson, je vous présente Son Altesse Royale, la princesse Ella Am'Venia, sa garde personnelle Rachel Rident et trois de leurs amis : Alexanne et Hugo Jouvence, ainsi que Lucas Ciel. Nous les avons sauvés d’un groupe de bandits qui souhaitaient obtenir une rançon auprès de Z.

– Je vous félicite Kelson, vous et vos compagnons, dit le roi en amélien. Enchanté de vous connaître, surtout vous, Votre Altesse. La dernière fois que je vous ai vu, vous n’étiez qu’une petite fille charmante. Je vois que vous avez gagné en beauté malgré votre pauvre allure. Vous avez tous dû traverser de nombreuses épreuves. Je suis navré que vous ayez eu des problèmes dans mon royaume.

– Nous remercions Votre Majesté d’envoyer ses soldats maintenir la paix du roi, répond poliment Ella.

– Nous avions entendu dire mon épouse et moi que vous aviez disparu. Que s’est-il passé ?

– S’il vous plaît, ne dites pas à ma tante que je suis ici ni à personne d’autre ! Pour tout le monde, je suis Alla à présent. Le roi et la reine d’Amélia sont de mèche avec les Démons. Cela paraît difficile à croire, mais ma tante a planifié l’assassinat de mon père ! Ne leur faites pas confiance Majestés.

Les souverains se regardent, interloqués. La reine nous sourit avec bienveillance.

– Vous devez être fatigués, je propose que nous en reparlions ce soir. On organise un banquet.

– Oui, ajoute son mari, d’ici là nous cacherons votre présence au château.

Son épouse appelle ses servantes et leur ordonne de nous laver et de nous donner de la nourriture. Les filles et les garçons sont envoyés dans deux appartements distincts. Je me retrouve donc avec Ella et Alexanne. On nous sert d’abord quelques fruits. Nous tomberions vite malades avec des aliments trop riches. Je bois de l’eau avec avidité, au point que cela me dégouline sur le menton. Deux femmes de chambre m’emmènent dans une salle de bain. Je suis assez pudique, mais je suis tellement éreintée et crasseuse que je les laisse me déshabiller et me plonger dans l’eau bouillante. Je me sens revivre d’un seul coup. L’une des domestiques est une Ogresse et ses mains sont étonnamment douces. Elle frotte mon corps boueux et démêle mes cheveux. L’autre est une Fée, elle vérifie la température du bain et part faire laver mes vêtements. Je me repose pendant un moment, goûtant le plaisir de la chaleur et d’être chouchoutée. Constatant que je ne parle pas du tout leur langue et que j’ai du mal à comprendre leur amélien écorché, elles s’empressent de demander à ce qu’on m’apporte un traducteur. Puis, on me fait enfiler une longue robe simple, entièrement verte. Décidément, ils aiment bien cette couleur ! Quand je me regarde dans le miroir, je suis surprise d’y voir mes yeux