Lucas - Nina Coustenoble - E-Book

Lucas E-Book

Nina Coustenoble

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Beschreibung

Je m'appelle Lucas Ciel. En tant qu'Ange Gardien, j'ai toujours su que je finirai par devoir protéger Mécénia. L'heure est venue plus tôt que prévu. Zrygolafk s'est emparé de l'épée filienne. Nul ne sait quand il ouvrira la porte des Enfers, mais mes amis et moi devons à tout prix l'arrêter. Malheureusement, notre unique espoir est de nous aventurer dans les terres les plus dangereuses de Queler : les Montagnes de la Mort.

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Seitenzahl: 755

Veröffentlichungsjahr: 2025

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L’auteur :

Nina Coustenoble écrit depuis son plus jeune âge. Elle publie son premier roman La Forêt des Ténèbres à l'âge de 15 ans. Diplômée d'un Master MEEF en Lettres Modernes et titulaire d'un CAPES, elle poursuit actuellement l'écriture de sa saga Les Chroniques de Mécénia avec ce troisième tome Lucas, mêlant magie et aventure.

Du même auteur :

La Forêt des ténèbres (2015)

Du même auteur dans la même saga :

Saga Tu ne resteras pas en vie :

Le Mal (2016)

La Souffrance (2017)

La Mort (2018)

La Naissance du Mal (2019)

Saga Les chroniques de Mécénia :

Rachel (2021)

Léna (2022)

À ma famille et à mes amis,

Avertissement

Ce roman contient quelques scènes de torture pouvant affecter la sensibilité de certaines personnes.

Sommaire

Chapitre 1 : Lucas

Chapitre 2 : Léna

Chapitre 3 : Lucas

Chapitre 4 : Lucas

Scène 1 : Dans le manoir...

Chapitre 5 : Léna

Chapitre 6 : Lucas

Chapitre 7 : Léna

Scène 2 : Dans le palais de Silène...

Chapitre 8 : Rachel

Chapitre 9 : Rachel

Scène 3 : Dans le bar...

Chapitre 10 : Lucas

Chapitre 11 : Léna

Chapitre 12 : Lucas

Chapitre 13 : Lucas

Chapitre 14 : Rachel

Chapitre 15 : Lucas

Chapitre 16 : Léna

Chapitre 17 : Rachel

Chapitre 18 : Rachel

Chapitre 19 : Lucas

Chapitre 20 : Léna

Scène 4 : Dans le palais de Vérion

Chapitre 21 : Lucas

Chapitre 22 : Léna

Chapitre 23 : Lucas

Chapitre 24 : Léna

Chapitre 25 : Lucas

Chapitre 26 : Lucas

Chapitre 27 : Léna

Chapitre 28 : Léna

Chapitre 29 : Lucas

Chapitre 30 : Rachel

Chapitre 31 : Lucas

Chapitre 32 : Rachel

Chapitre 33 : Léna

Scène 5 : Dans le palais...

Chapitre 34 : Lucas

Chapitre 35 : Lucas

Chapitre 36 : Lucas

Chapitre 37 : Léna

Chapitre 38 : Léna

Chapitre 39 : Lucas

Chapitre 40 : Léna

Chapitre 41 : Lucas

Remerciements

Lexique du Monde Magique de Mécénia.

Les créatures magiques.

Les Solis.

Les Oldis.

Petit tour des pays de Mécénia

La vie quotidienne

La Magie

Chapitre 1 Lucas

Silencieux et discret comme une ombre. Voilà un bon mantra. C’est la première chose que j’ai apprise. Même dans le froid, dans la chaleur, sous la pluie, sous le vent, je marche toujours le plus délicatement possible. Seuls mes pas ne crissent pas sur la terre. Je ne devrais pas m’en faire, personne ne risque de nous entendre ou de nous voir. Il n’y a personne aux alentours. Néanmoins, c’est plus fort que moi, j’ai envie de serrer les dents chaque fois que mes compagnons posent un pied sur le sol. Les ballots de paille dégagent une drôle d’odeur. Le soleil n’a pas fini de réchauffer le champ, si bien que je stagne dans la boue. Immobile, je m’impatiente. Les sens en alerte, j’attends. Mon regard se tourne vers mon amie Alexanne. Sa tenue est crasseuse et ses longs cheveux noirs sont tout emmêlés. Elle semble imperturbable, ce que j’ai du mal à comprendre étant donné la situation. Au bout d’un moment, je ne parviens plus à cacher mon inquiétude.

– Ils en mettent du temps !

– Tu crois que c’est facile de voler des montures ?

– Ce n’est quand même pas une banque ! On devrait aller voir.

– Non, on se fera plus remarquer si l’on est tous les six, raisonne Rachel.

Je grogne de frustration. Je n’aime pas rester là sans rien faire. Même si je sens la présence de Léna au loin, j’ai toujours peur qu’on l’attaque avant que j’aie eu le temps de faire quoi que ce soit. Depuis qu’elle est ma protégée, c’est-à-dire depuis vingtquatre heures, le lien qui unit nos âmes s’est renforcé. Je devine ses émotions et peux évaluer la distance à laquelle elle se trouve. Cela n’a rien à voir avec la télépathie, c’est simplement une espèce de sixième sens. Mais comme notre connexion est récente, elle reste fragile. Il va falloir que je m’habitue.

– Pourquoi cela prend-il autant de temps ?

– Je n’en sais rien, me répond Rachel, mais si tu n’as pas pressenti un danger autour de Léna, c’est qu’il n’y a sûrement rien.

– Peut-être que mon instinct se trompe. Je ne suis pas encore tout à fait à l’aise avec ça. J’aurais dû l’accompagner.

– On s’était mis d’accord.

Elle n’a pas tort. En tant qu’Ange Gardien, ma mission consiste avant tout à nous protéger, raison pour laquelle je surveille nos arrières. Pour un cambriolage, il est plus judicieux d’envoyer nos plus puissants éléments et Hugo qui est très doué pour les sorts de déverrouillage. Seulement, on est chez un habitant quelconque, pas dans un centre équestre et encore moins au palais d’Amélia. Il ne devrait pas y avoir beaucoup de serrures. On a bien vérifié que le propriétaire était absent, mais on n’est jamais trop prudent. Je scrute les alentours. Je tapote du pied ce qui a le don d’agacer les filles. Enfin, Léna, Ella et Hugo arrivent avec quatre pégases. Je pousse un soupir de soulagement et mon corps se détend instantanément.

– Je prends le noir ! s’écrie joyeusement notre jeune ami.

Il est le seul à garder le sourire, bien qu’il boite sévèrement. Les autres membres du groupe sont encore ébranlés par notre dernière confrontation avec Zrygolafk. Combat qui nous a laissé des séquelles.

– J’ai cru que vous ne reviendriez jamais !

– Mes sorts ont été difficiles à lancer, m'explique Hugo. Ma magie est toujours en repos.

– La nôtre aussi, confirme Ella, on ne survivra pas à une nouvelle bataille. Nous devons vite rejoindre Grita.

Grita est la capitale de Faradia, mon pays d’origine. C’est là-bas que je suis né et où j’ai passé une partie de mon enfance. C’est le seul endroit sûr que je connaisse désormais. Toutefois, la route est longue. Impossible de prendre les transports en commun, tout Mécénia nous recherche. Nous sommes vidés de notre énergie. Nous n’avons même pas pu allumer un feu et la nuit a été dure. Je suis frigorifié, affamé. Ella caresse l’encolure de l’animal qu’elle tient.

– Je n’aime pas cette idée de voler de braves gens, dit Rachel.

– Moi non plus, mais je retiens l’adresse. Peut-être qu’un jour, j’aurais l’occasion de les rembourser.

Ella est honnête. La peine se lit sur son visage d'avoir dû agir comme une voleuse. J’ai toujours du mal à croire que je voyage avec la princesse d’Amélia, l’héritière du trône. C’est d’autant plus incroyable qu’elle pourrait devenir reine grâce à nous et à nos efforts. Des combats restent à mener ; empêcher Zrygolafk d’ouvrir la porte des Enfers et renverser Adrie Vauclase en font partie. Alexanne rejoint son frère. Je monte sur le pégase blanc avec Léna. Ella et Rachel prennent respectivement l’alezan et le bai. Avec de nombreuses heures de route, nous allons devoir nous reposer souvent. Nous avons fait le plein de provisions en cueillant des fruits dans le verger. C’est d’ailleurs les grands arbres fruitiers qui ont attiré notre attention vers ce domaine. Je mords à pleines dents dans cet aliment juteux, histoire de me donner des forces. Mes papilles se réveillent. Mon estomac pousse un grognement de satisfaction. C’est parti pour le décollage. Nous nous élançons vers le sud. Le soleil se fait de plus en plus présent et réchauffe nos corps frigorifiés par notre nuit passée dehors. Nous sommes dans un piteux état. Non seulement nous avons épuisé nos pouvoirs, mais nous avons récolté quelques blessures. Ma tête me fait souffrir, de même que ma jambe gauche. Des croûtes sont en train de se former sur ma peau. Notre séjour à l’hôpital a été bref et nos corps ne se sont pas encore remis de toutes ces mésaventures. Je dois avouer que j’ai hâte d’être en pleine possession de mes capacités. Au manoir, Léna a envahi mon esprit et j’ai eu l’impression que ma magie avait évolué. Ce n’est peut-être que mon imagination, mais il me tarde d’essayer. Par contre, je n’ose pas dire à mes amis que j’éprouve un peu d’appréhension à l’idée de revenir dans mon pays natal. Les Anges sont des combattants, mes compagnons ne devront pas s’attendre à un accueil très chaleureux, surtout en situation de crise. J’ai conscience que mon espèce a la réputation d’être stoïque. Nous ne voulons pas montrer nos faiblesses. Ensuite, je suis de retour en tant qu’Ange Gardien lié à une personne. Je ne suis plus un petit garçon. Les gens auront du mal à comprendre pourquoi j’ai accompli le rituel de l’Union de l’Âme aussi jeune. Et puis, soyons honnêtes, je ne connais Léna que depuis deux semaines. Mais bon, je ne suis pas le premier à le faire. Mes parents seront certainement surpris. Ils sont sûrement en mission, j’ai peu de chances de les croiser. Au moins, ils ne s’inquiéteront pas de me voir dans cet état. En même temps, ils me manquent atrocement, aujourd’hui plus que jamais. Tout comme mes grands-parents, ils ont décidé de veiller sur l’ensemble de la population mécénienne et d’éviter de s’attacher à quelqu’un. Cela implique que je ne les vois quasiment jamais. Néanmoins, les moments que j’ai passés avec eux sont parmi les plus beaux de mon existence. Je suis sûr qu’ils comprendront mon choix, eux. J’aimerais en savoir plus sur ma protégée. Là, sur notre monture, je sens sa présence réconfortante derrière moi. Elle a beau tenter de le cacher, je vois bien qu’elle se retient de pleurer. Léna a en effet subi un terrible choc. Elle vient d’apprendre que sa mère est Furie, la femme de notre pire ennemi et accessoirement, Démon le plus puissant de l’univers. Elle a été enlevée à l’âge d’un an par Rose Faosen, une Sorcière de l’Aube, qui a tout fait pour dissimuler sa véritable nature. Je ne peux pas concevoir tout ce que mon amie doit traverser en ce moment. Je tente donc de la distraire.

– Veux-tu que je t’annonce le programme ?

En disant ces mots, je me retourne pour voir son visage. Elle hoche doucement la tête. Hugo qui m’a entendu intervient.

– Oui, ce serait bien. J’imagine qu’on ne va pas faire du tourisme, alors qui va-t-on appeler pour nous aider ?

– Il faudra prévenir La Présidente. Toutefois, on ne peut pas débarquer comme ça. Et puis, vu comment les gouvernements ont tendance à manger dans la main de Z, je pense qu’il serait sage d’éviter de rencontrer d’autres dirigeants pour le moment. Le mieux c’est d’aller au Bureau Central. C’est le lieu de rassemblement de tous les Anges Gardiens. Chaque année, le plus fort d’entre nous peut remporter un combat et devenir notre chef. On l’appelle le Grand Patron. Cela fait plusieurs années que Faucus Azuriel est à notre tête. Mes parents ont de bonnes relations avec lui. Il est fidèle aux principes des Anges. Il sera de notre côté.

– Sauf s’il croit à ce qu’a colporté ma tante à notre sujet, souligne Ella.

Merci d’augmenter mon angoisse Ella ! Je n’ai jamais été à l’aise devant le Grand Patron, sûrement parce que c’est mon supérieur. Tous les Anges Gardiens le connaissent au moins de réputation et les familles les plus braves le côtoient. Mes ancêtres ont tous gagné des combats cruciaux, donc la lignée des Ciel possède son propre appartement au Bureau Central. C’est un peu ma deuxième maison. J’y retrouve mes proches lors des événements importants. Je me demande où ils sont tous : à Grita ou avec les troupes expédiées dans les royaumes du Nord ? Penser que mes parents risquent leur vie tous les jours est douloureux même si j’ai appris à cacher mes angoisses et à ne me concentrer que sur moi-même. Parfois, cela m’empêche de dormir, car ils ne m’envoient pas systématiquement des lettres. Enfant, j’avais quelques fois l’impression d’être abandonné. Heureusement, ils savaient me rassurer avant de partir et ils revenaient toujours vivants. Je les admire beaucoup. Les jeunes Anges Gardiens reçoivent une immense pression, celle d’être aussi respectables et forts que leurs géniteurs. De ce côté-là, mon père est plus tolérant avec moi. Il me laisse souffler, jouer aux jeux vidéos, activité qui représente peu d’intérêt pour mon peuple. Je me rendais compte que mon éducation était différente quand je découvrais dans les rues de Grita des enfants d’autres espèces qui s’amusaient dans le parc, insouciants. Contrairement à certains Anges que j'ai croisés, je ne me suis jamais senti supérieur physiquement ou intellectuellement. C’est vrai que nous apprenons plus de choses bien plus rapidement. Toutefois, la théorie ne fait pas tout. Je me souviens d’une de mes enseignantes de dessin lorsque je vivais à Diver. Elle me disait que je maîtrisais la technique, mais que mes paysages étaient froids et sans âme. Sa remarque m’avait traumatisé à l’époque. Aujourd’hui, j’en souris. Être traité normalement est vraiment satisfaisant. Je comprends Ella dans ce sens. J’aurais détesté être une princesse, obligée de ne pas courir de risque, de participer à mille réceptions, de se faire belle, de montrer l’exemple. Dans son cas, elle devait surtout rester cloîtrée dans sa chambre, ce qui d’une certaine manière, est encore pire. J’espère que lorsque nous aurons vaincu Zrygolafk et récupéré l’épée filienne, je retrouverai mes parents. La dernière fois que je les ai vus, c’était il y a un an et demi environ, en brumaire* 5277, juste avant ma rentrée à Vérion. Je venais d’avoir treize ans et ils m’avaient laissé choisir ma prochaine école. Je désirais découvrir Vérion parce qu’on disait que c’était la plus grande ville du monde et les études étaient de qualité. Ils ont approuvé ma décision. Je crois qu’ils étaient fiers d’avoir un fils ambitieux. Nous avons passé quelques jours ensemble. Puis, ils m’ont accompagné à la gare. J’étais triste de les quitter. J’aurais tellement voulu qu’ils viennent avec moi. Papa m’a souhaité bonne chance. Maman m’a embrassé sur le front et m’a dit :

– 

Sois bien sage. Ne laisse pas les autres élèves te déconcentrer.

Comme il n’y avait pas beaucoup d’Anges Gardiens à Vetlana, j’ai compris qu’elle parlait surtout des Oldis* et Solis* en règle générale. J’ai soupiré.

– 

Maman, tu m’as dit ça pour toutes mes écoles et tout s’est toujours bien passé.

– 

Tu as raison, mais là c’est différent. Tu es en âge de t’intéresser aux filles. Et elles peuvent se révéler aussi attrayantes que les Anges Gardiennes.

Parfois, il lui arrive d'avoir de drôles d'idées en tête. J'ai alors soupiré :

– 

Je ne m’intéresse pas aux filles, maman. Sois tranquille.

Elle m’a serré dans ses bras et m’a laissé partir. Ma mère peut se montrer surprotectrice par moment, mais je l’aime ainsi. Elle a toujours été là pour moi. Quand je vois la chance que j’ai, je regrette d’être né Ange et de ne pas pouvoir profiter de mes parents.

Nous nous arrêtons pour manger. Léna s’installe à côté de moi. Tout en tendant un fruit à notre pégase, elle me demande :

– Tu crois que tes parents m’apprécieront ?

– Évidemment, comment ne pas t’apprécier ?

Je prends un ton léger, mais ça n’a pas l’effet escompté. Elle ne semble pas très convaincue.

– C’est un peu comme si je leur enlevais leur fils. Tu ne les verras presque jamais.

– Cela ne changera pas grand-chose. Et puis, ils savent que c’est mon devoir.

– Peut-être que je repasserais quelques fois à Faradia pour que tu puisses les voir. Sinon, je pourrais aussi vivre làbas un jour. J’ignore ce que je vais devenir maintenant que je n’ai plus de foyer.

Ses yeux vides m’indiquent qu’elle doit être plongée dans des pensées bien moroses, je peux comprendre que l’avenir lui paraît incertain. J’ai vraiment envie de l’aider et une idée est en train de germer dans mon esprit. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire.

– Viens vivre avec moi. Quand mes parents sont absents, c’est une nourrice qui s’occupe de moi. Enfin, qui s’occupait plutôt, car depuis que je me suis inscrit à l’école Vetlana, je suis émancipé. J’étais en colocation avec d’autres Anges Gardiens.

Surprise devant ma proposition, elle me fixe de ses grands yeux marron. Je devine ce qu’elle pense. Il est vrai que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps. Seulement, c’est naturel pour un Ange lié de vivre avec sa protégée.

– Je doute que tes parents acceptent que je reste sous leur toit ou dans un appartement payé par leurs soins.

– On verra bien. Mais tu donneras ton accord ?

– Je ne sais pas, Lucas. J’ai besoin de réfléchir.

Elle ne dit plus un mot, se fermant complètement. Je suis d’autant plus désemparé que je ressens sa tristesse à cause de notre lien. La nuit dernière, je l’ai entendue pleurer. J’aurais voulu faire quelque chose, la réconforter, mais rien ne m’était venu à l’esprit. Je m’en veux d’être aussi inutile. Cependant, j’ai conscience que notre relation a besoin de temps. Ce n’est pas parce que nous sommes unis que tout devient automatiquement plus facile. J’espère qu’un jour elle me fera suffisamment confiance pour partager sa peine avec moi.

Grita est une ville magnifique. Je ne suis peut-être pas très objectif, c’est vrai. Mais elle baigne dans la lumière. Il fait toujours chaud ici. Des gratte-ciel d’un blanc immaculé dominent le paysage. Des plantes exotiques ornent la cité. Des arbres ont été plantés dans certaines allées et se dressent fièrement alignés. Sur les places, des fontaines sont surmontées de statues. Plusieurs enfants jouent avec les jets d’eau pour se rafraîchir. Je reconnais au loin le grand dôme doré qui rend reconnaissable le palais présidentiel à des kilomètres à la ronde. À chaque coin de rue, on observe des marchands ou des artistes ambulants. Des odeurs de fruits, de fleurs et d’épices se dégagent des stands. L’ambiance de cet endroit m’a manqué. Dans la bouche des passants, je distingue les sonorités douces et chantantes de ma langue natale, le fara*. Les langues font partie intégrante de mon apprentissage afin de me préparer au mieux aux missions internationales. C’est pourquoi j’ai l’impression d’avoir toujours parlé amélien. Je l’utilise bien plus souvent pour communiquer avec les autres. Il n’y a que chez moi que le fara domine. Mes amis sont émerveillés. Aucun d’entre eux ne connaît Grita. Je suis ravi de pouvoir leur faire découvrir ma culture. Cependant, nous n’avons pas le temps de déambuler. Je constate avec dépit que si Z ne possédait pas l’épée filienne, je serais sûrement en train d’amener mes compagnons dans chaque boutique et chaque recoin splendide de cette ville. Je guide le groupe à travers la foule de passants. Contrairement aux autres pays, la population la plus étendue de Faradia n’est pas son peuple officiel : les Anges Gardiens. Cela s’explique du fait que mon espèce diminue au fil des siècles. Dans la capitale, nous croisons donc beaucoup de Fées, de Magiciens, de Vampires… Par précaution, Alexanne et Hugo nous jettent un léger sort de dissimulation. Leurs pouvoirs seront plus performants une fois que nous aurons mangé un repas digne de ce nom. Ma magie refuse de se manifester pour l’instant et cela m’agace. Enfin, le principal est que personne ne nous reconnaisse. Toutefois, le Bureau Central ne laisse passer aucune arme et détecte tous les sortilèges. J’ai confiance en mes semblables, mais je comprends que pour mes amis, ce soit plus difficile. À quelques mètres du bâtiment, nous descendons de nos montures. Les habitants s’écartent pour éviter un coup d’aile de pégases. Nous finissons à pied jusqu’à arriver devant un immeuble aux multiples fenêtres. Deux vigiles gardent l’entrée. Ils portent l’uniforme blanc des Anges. Chacun arbore une épée à sa ceinture. Ils sont musclés et ont l’air peu commodes. Je demande à Alexanne et Hugo de rompre le charme qui cache nos visages. Je m’avance en premier vers les soldats. À mes yeux bleus et à mes cheveux blonds aux reflets dorés, ils comprennent immédiatement que je suis des leurs. Je me mets à parler en fara.

– Bonjour, messieurs, je suis Lucas Ciel. Il me faut parler de toute urgence au Grand Patron. Nous avons des informations de la plus haute importance à lui transmettre.

– Lucas Ciel ? C’est bien vous, dit l’un des hommes, incrédule. Vos parents sont ici.

Je pousse un soupir de soulagement. Ce sera peut-être plus facile de convaincre le Grand Patron avec eux pour me soutenir. J’espère juste ne pas leur faire peur avec mon corps strié de plaies. Mes amis viennent me rejoindre, un peu hésitants. Lorsque le regard des vigiles se pose sur Ella, ils dégainent leurs armes. Celui qui m'a reconnu s'adresse à elle, cette fois en amélien.

– Princesse Ella Am'Venia…

– Oui, c’est moi, avoue-t-elle. Je suis sûre que le Grand Patron sera prêt à entendre ma version de l’histoire plutôt que de nous enfermer mes amis et moi.

– Peut-être, Votre Altesse, mais vous comprenez qu’en raison des récents événements, nous ne pouvons pas vous laisser le voir les mains libres.

Ella demeure calme, sûre d’elle afin de montrer qu’elle n’a rien à se reprocher. Malgré ses vêtements sales et ses cheveux emmêlés, elle a vraiment l’allure d’une princesse.

– Faites donc, du moment que nous pouvons le rencontrer immédiatement.

Les gardes appellent des collègues. Une belle troupe d’Anges débarque, pointant leurs épées vers nous. Sans rechigner, nous les laissons confisquer nos affaires. Ils fouillent dans nos sacs, s’emparent des baguettes, de la lame de Rachel et de mon brodvol*, une arme magique qui aide les Anges à veiller sur leur protégé. Lorsqu’ils la remarquent, ils me regardent d’un air étrange. Ils se remettent vite de leur surprise, car ils nous lient les mains derrière le dos avant de nous escorter jusqu’à la grande salle, lieu où se réunissent les Anges Gardiens. C’est en effet le seul endroit assez spacieux pour accueillir un maximum de monde. Le sol est couvert de dalles blanches et les murs sont dans les tons beiges. Les immenses baies vitrées laissent filtrer les rayons du soleil qui nous éblouissent. Nous attendons quelques instants. On ne nous quitte pas des yeux. Mal à l’aise, je tente de me détendre. Tout se passera bien. Soudain, un homme entre brusquement, suivi d’une belle escorte. Il a les cheveux blancs argentés, propres aux vieux Anges Gardiens, mais son visage paraît plus jeune. Il se tient droit, déterminé. Sa peau bronzée fait ressortir le bleu de ses yeux.

– C’est le Grand Patron, j’informe mes amis.

– Je ne l’aurais jamais deviné, ironise Alexanne.

Il nous fixe longuement, les sourcils froncés. Il ne semble pas savoir comment réagir. D’habitude, il a toujours un avis à exprimer, mais là, on dirait qu’il cherche ses mots. Finalement, il se décide pour la politesse.

– Bien le bonjour, Votre Altesse, s’incline-t-il devant Ella. Je suis Faucus Azuriel, commandant des Anges Gardiens. Excusez tous ces soldats, mais comme vous êtes recherchée, vous me comprenez. Bonjour, Lucas Ciel et bonjour à tes amis dont la tête est aussi mise à prix. Devrais-je vous livrer tout de suite aux autorités améliennes ?

– Nous sommes innocents, Monsieur, se défend Ella. Ma tante est la véritable traîtresse. Elle travaille pour Z, tout comme le roi de Levon et de Ribérin. Si nous sommes ici, c’est pour vous prévenir que les Démons ont maintenant la capacité de détruire la porte des Enfers.

S’il est choqué, il n’en montre rien. Il fixe la princesse, imperturbable. Je tente de déglutir. J’ignore si cela s’annonce bien ou non.

– C’est impossible.

– Si, l’épée filienne est en sa possession.

Son regard est de glace. Même si la voix de mon amie est ferme, je dois reconnaître que notre histoire semble assez folle.

– Vous êtes tombés sur la tête, tous ! L’épée filienne n’est qu’une légende !

– Nous l’avons pourtant trouvée, avant que Z ne nous la vole.

– C’est donc de votre faute si le monde est en péril aujourd’hui ?

Sa pique atteint Ella, qui a un moment d’hésitation avant de rétorquer :

– C’est pourquoi nous avons besoin de vous. Il faut prévenir la Présidente et tous les pays du sud qui ne sont pas encore envahis. Nous devons mener une guerre contre les Démons et les souverains d’Amélia.

Il met du temps à digérer ce flot d’informations. Les autres Anges sont aussi perplexes que lui. Mais ce sont les dernières paroles d’Ella qui font réagir Faucus Azuriel.

– Vous désirez combattre votre propre peuple ?

– Non, seulement arrêter les deux traîtres qui gouvernent mon royaume ! Je veux récupérer le trône qui me revient de droit et sauver Mécénia avant qu’il ne soit trop tard.

J’admire la prestance de la princesse. Elle a beau être jeune et inexpérimentée, elle sait ce qu’elle souhaite. Le Grand Patron est totalement décontenancé. Il ne s’attendait certainement pas à cela et je le comprends. Avant qu’il n’ait pu prononcer un mot, du bruit se fait entendre derrière lui. La bulba* par laquelle il est passé s’illumine. Deux personnes entrent à leur tour, dans la combinaison blanche des Anges. Ils sont essoufflés, prouvant qu’ils se sont empressés de venir. Ils s’arrêtent net quand ils m’aperçoivent. Je ne peux m'empêcher de m'écrier.

– Papa, maman !

Je m’élance vers eux, oubliant mes menottes. Ma mère m’entoure de ses bras. Elle m’a tellement manquée ! L’angoisse et le soulagement se ressentent dans sa voix.

– Enfin Lucas, où étais-tu ? Que signifie tout ceci ? L’école et l’internat nous ont prévenu de ta disparition. Personne ne savait où tu étais. Ton père et moi étions morts d’inquiétude alors que nous étions en mission. On finit par rentrer et voilà qu’on apprend que tu es recherché en tant que complice de Z et de la princesse Ella. Nous avons eu de longues discussions avec Azuriel pour le convaincre que tu n’avais rien à voir avec cette histoire. Tu as intérêt à t’expliquer !

Même s’il y a une note de reproche dans ses propos, je suis trop heureux pour y faire attention. J’ai conscience que j’ai dû leur causer bien du souci ces derniers temps.

– Je vais le faire, maman. C’est compliqué, mais il est temps que la vérité éclate.

– En effet, intervient le Grand Patron, je veux tout savoir. J’ai l’impression qu’on va en avoir pour un moment. Et vous avez l’air au bord de l’agonie. Vous avez besoin de soins et de nourriture, je me trompe ? Nous en reparlerons tout à l’heure.

Mes amis et moi avons peine à croire ce que nous venons d'entendre.

– Cela signifie que vous ne nous faites pas prisonniers ? demande Léna.

– Cela fait des jours que vos parents plaident pour vous, Lucas, me dit-il. Une partie de moi a envie de vous faire confiance. Mais pour être totalement convaincu, il va falloir vous expliquer.

Je me tourne vers mes parents, arborant un sourire reconnaissant. À leur expression, je devine que ce n’était pas gagné d’avance. Je ne pouvais pas être plus soulagé. Nous avons une chance de laver notre honneur. Je regarde le Grand Patron droit dans les yeux.

– Nous le ferons.

– Bien et cela ne veut pas dire qu’on ne vous surveillera pas. Pour l’instant, on va juste vous enlever les menottes.

Il fait un signe de la main pour donner l’ordre aux soldats de nous libérer. Après m’être massé les poignets, je serre à nouveau mes parents dans les bras. Ils s’accrochent à moi comme s’ils ne souhaitaient plus jamais me lâcher. Ma mère se fait un peu plus sévère.

– Ne crois pas t’en tirer à si bon compte, Lucas Ciel ! Tu seras puni pour t’être enfui comme un voleur.

– Ta mère a raison, déclare mon père. À quoi pensais-tu, sérieusement ?

– À sauver le monde et à protéger mes amis. Mais je suis désolé de vous avoir causé tant de soucis.

Ils m’observent scrupuleusement. Réalisent-ils à quel point j’ai grandi ? Eux, ils n’ont pas changé. Ils ont l’air d’aller bien et ce simple constat me rassure. Mon père jette un coup d’œil vers mes amis avant de reporter son attention sur moi.

– Je n’arrive pas à croire que tu sois proche de l’héritière d’Amélia.

– Je n’y crois toujours pas moi-même. D’ailleurs, il faut que je vous les présente.

Mes compagnons me rejoignent et saluent chacun à leur tour mes parents. Ma mère s’excuse d’être dans tous ses états. Elle aurait préféré faire meilleure impression. Ella la déculpabilise. Elle comprend leur inquiétude. Pendant qu’ils font connaissance, un des Anges qui nous a escortés s’avance vers notre chef.

– Monsieur, Lucas Ciel est arrivé ici avec un brodvol. Devrons-nous le lui rendre ?

Le Grand Patron et mes parents écarquillent les yeux. Le silence se fait instantanément dans la salle.

– Lucas, avec qui t’es-tu lié ? demande ma mère.

– Avec Léna, elle m’a déjà sauvé la vie plus d’une fois.

Le visage d'Azuriel devient encore plus sévère que lorsque nous sommes arrivés.

– Te rends-tu compte de ce que tu viens de faire ?

– Oui et je ne regrette rien, Monsieur.

Il n’en revient pas de mon aplomb. L’ambiance est encore plus tendue et bizarre que tout à l’heure. Le Grand Patron a le front plissé, signe qu’il essaie de prendre une décision.

– Nous en rediscuterons aussi. En attendant, vous devez vous laver et vous reposer. On peut préparer la suite royale pour Son Altesse.

– Inutile, je reste avec mes amis, déclare Ella.

S’il est surpris de voir que la princesse refuse les égards dus à son rang, il n’en montre rien.

– Très bien, alors les appartements des Ciel devraient vous convenir à tous les six.

– Commandant ! s’exclame ma mère.

Visiblement, la perspective d’avoir plusieurs adolescents sous son toit ne l’enchante guère. Après, je peux la comprendre. Notre logement n’est conçu que pour trois personnes au départ et elle est plus habituée à élever un enfant unique.

– Ici, c’est ma maison, rappelle Azuriel. Et c’est vous qui tenez à ce que j’accepte votre fils malgré les accusations qui pèsent sur lui.

– N’écoutez pas ma femme commandant, intervient mon père. Nous serons heureux de les accueillir.

– Très bien, alors disposez.

Nous sortons tous, y compris mes parents. Une fois hors de la pièce, maman ne peut s’empêcher de me faire la morale.

– Enfin Lucas, tu aurais pu nous prévenir. Pourquoi as-tu quitté l’école ?

Ella prend aussitôt ma défense.

– C’est de ma faute, Madame. Je suis désolée. Je n’ai jamais souhaité qu’il lui arrive malheur.

– Votre Altesse, avec tout le respect que je vous dois, Lucas, vous et vos amis n’êtes que des enfants ! C’est de la pure folie de s’enfuir ainsi dans la nature par les temps qui courent.

– On avait de bonnes raisons, dis-je.

– Je m’en fiche complètement ! Si tu savais comme on a eu peur ton père et moi. Sauver le monde, non, mais puis quoi encore ? Tu n’as que quatorze ans !

Mon père tente de la calmer.

– Laisse-les, ils sont fatigués. Tu as entendu Azuriel, nous en rediscuterons.

– Il a des comptes à rendre au Grand Patron, mais je suis sa mère et il y a des choses que nous devons régler entre nous.

– D’accord, plus tard Gabrielle. Venez les jeunes, suiveznous.

Nous avançons, complètement muets. J’ai la boule au ventre. Quand même, cela aurait pu être pire ! Le chef des Anges Gardiens semble prêt à nous croire. Seulement, le plus dur reste à faire. Il nous faudra du temps pour une entrevue avec la Présidente et du temps, nous n’en avons pas. À n’importe quel moment, Zrygolafk peut décider d’ouvrir la porte des Enfers et de tous nous anéantir.

Chapitre 2 Léna

Tout le groupe, excepté Lucas, est fasciné par la décoration du bâtiment. C’est si clair et lumineux. L’architecture est moderne. Des motifs dorés viennent égayer les murs blancs. Je trouve que cette ambiance correspond bien aux Anges. Monsieur Ciel nous guide le long des couloirs. Son fils lui ressemble énormément. Cependant, j’ai pu remarquer que les Anges Gardiens sont assez similaires. Mis à part qu’on les reconnaît avec leurs yeux bleus azur et leurs cheveux dorés, la plupart sont grands, ont une mâchoire et des épaules carrées ainsi qu’une peau de lait. Même les femmes sont toutes en muscles. Au fil des siècles, à force de ne s’unir qu’avec ceux de leur espèce, la génétique est demeurée assez restreinte. On arrive quand même à les différencier, heureusement. La mère de Lucas est fine. Ses vêtements moulent son corps athlétique. Seules des années de sport peuvent amener à cet état. Son mari la dépasse d’une bonne tête. Moins impressionnant que le Grand Patron, il garde tout de même une certaine prestance. Son visage est un peu creusé, je ne saurais dire si c’est naturel ou si c’est dû aux privations qui étaient sûrement présentes lors de sa dernière mission. Il finit par nous faire traverser une bulba. Elle nous emmène aussitôt dans un beau salon, assez classique, mais très agréable. Des plantes vertes sont positionnées près des baies vitrées. Je remarque qu’une des fenêtres donne sur un large balcon. Des statuettes trônent fièrement sur la table basse, des tableaux ornent les murs. Certains meubles plus foncés contrastent avec la clarté de la pièce. Tout me paraît sophistiqué, mais j’ai sans doute plus l’habitude du style campagnard. Monsieur Ciel nous sourit.

– Bienvenue dans notre résidence secondaire, c’est l’appartement que nous louons lorsque nous sommes à Grita. Il est attribué depuis des années à notre famille.

– C’est génial ici !

Hugo ne peut cacher son enthousiasme tandis que son regard balaie la pièce. Après tout ce temps étouffés par ce sentiment d’insécurité, nous voilà enfin revenus à la normale. C’est si étrange comme quand on passe du rêve au retour brutal de la réalité.

– Oui, mais c’est prévu pour trois personnes à l'origine, souligne madame Ciel. On sera un peu serré.

– On va trouver une solution, dit son mari optimiste. Mais d’abord, nous devrions nous présenter. Appelez-moi Laurent. Puis-je me permettre de vous tutoyer tous, même la princesse ?

– Évidemment, sourit Ella. Je suis très heureuse de rencontrer les parents de Lucas. J’espère que nous ne vous causons aucune gêne.

Le père de Lucas nous serre la main. Madame Ciel semble enfin se détendre. Elle incline légèrement la tête devant la princesse avant de répondre.

– Aucune, Laurent a raison, on va vous faire de la place. On a si peu l’occasion de recevoir du monde. Je suis Gabrielle.

Alexanne, Hugo, Rachel et moi nous présentons. Gabrielle Ciel prend nos sacs et les renifle. Elle esquisse une grimace de dégoût à cause de l’odeur et part immédiatement laver nos affaires, nous laissant avec son mari.

– Très bien, je suis vraiment enchanté de faire votre connaissance. Venez, je vais vous faire visiter.

Nous découvrons les autres pièces de l’appartement. Tout est blanc et moderne. Seules quelques plantes et photos de famille viennent personnaliser cet endroit tout droit sorti d’un magazine. La cuisine donne directement sur le salon. Laurent appuie sur un bouton situé sous une table. Celle-ci s'agrandit et plusieurs chaises apparaissent, suffisamment pour que nous puissions tous nous asseoir. En entrant dans la salle de bain, notre hôte demande à l’eau de couler dans la baignoire. Au son de sa voix, le robinet émet une faible lumière verte et se met à fonctionner.

– Une fois que la baignoire sera remplie, vous pourrez aller vous laver chacun votre tour.

J’ai déjà hâte d’y être. Après nous avoir montré le bureau et la suite parentale, il laisse le soin à Lucas de nous présenter sa chambre. Elle est forcément très impersonnelle, puisque la majorité de ses affaires est restée à Vérion. Il y a quelques posters et autres souvenirs de son enfance. Certaines choses me semblent familières, sûrement parce que je suis entré dans l’esprit de Lucas récemment. Nous discutons sur le lit. C'est agréable de se retrouver dans un environnement normal. Gabrielle vient nous apporter des vêtements. Elle ordonne à son fils de prendre un uniforme blanc pour lui dans son armoire. Il obéit et bientôt, il se retrouve habillé comme tous les habitants de cet immeuble. Lorsque mon tour de passage dans la salle de bain arrive, je suis plus qu’heureuse de sentir l’eau chaude sur ma peau. J’ai l’impression d’être plus légère, comme si la pression de ces derniers jours s’évaporait. J’enfile un tee- shirt beige et un pantalon noir. Mon reflet dans le miroir me fait tout drôle. J’ai les yeux cernés, le teint plus pâle. Mes cheveux ont perdu de leur éclat et j’ai dû maigrir de plusieurs kilos. Je ne me reconnais pas. Avec un petit pincement au cœur, je me dis que Léna Faosen est vraiment morte. J’aurais peut-être dû inventer un nouveau nom devant les Anges Gardiens. Penser à ma génitrice et à celle qui s’est fait passer pour ma mère me démoralise.

En sortant, je me rends compte que tout le monde s’est réuni au salon. La mère de Lucas est en train de trier des couvertures et des oreillers.

– Hugo, tu dormiras avec Lucas dans sa chambre. Les filles, on peut essayer de vous mettre à quatre dans le bureau, à moins que certaines veuillent dormir sur le canapé.

– Et pourquoi ne dormiraient-elles pas dans la chambre de Lucas ? propose son mari. Il y a de la place.

Elle le regarde comme s’il était devenu fou. Les mains sur les hanches, elle prend un air offensé.

– C’est hors de question ! Pas de demoiselle dans la chambre de mon

fils

 !

– Ils sont six, que veux-tu qu’il se passe ? Et cela fait des jours qu’ils dorment ensemble.

– Oui, mais là on n’est plus à la vie sauvage, mais dans le monde civilisé. Elles dorment dans le bureau et c’est non négociable. Je m’en veux, Votre Altesse, de ne pas vous loger dans un endroit digne de votre rang.

– Ne vous embêtez pas pour moi, la rassure Ella.

Aucun de nous n’ose intervenir devant ce différend entre les parents de Lucas. De toute façon, son père ne semble pas prêt à négocier. Son épouse réfléchit encore à la disposition des lits.

– Bon, en enlevant le bureau et avec des matelas, cela devrait faire l’affaire.

– Et si nous allions manger plutôt ? suggère son mari. C’est bientôt l’heure du dîner.

Nous quittons dès lors l’appartement. Le repas du midi et du soir est servi au réfectoire pour ceux qui le souhaitent. Laurent profite de cette occasion pour nous présenter à tout le monde. Souriant, il nous invite à le suivre entre les tables et désigne les différentes familles. Il nous raconte leur prestige, leur histoire et certains de leurs membres qui se sont distingués.

– Là-bas, ce sont les Solaire, les plus proches soldats du Grand Patron. À cette table, vous pouvez voir les Nuage qui sont toujours assis avec les Orage. Au fond, on a les Nuées, les Boréales qui reviennent de Queler.

J’apprends que tous ceux qui portent ces patronymes ne sont pas forcément du même sang. Par exemple, Ciel est un nom très répandu à Faradia. Si les proches de Lucas ne sont pas les plus haut placés dans la hiérarchie sociale, ils ont quand même la réputation d’être de bons combattants. Ils ne sont pas amis avec le Grand Patron, mais ce dernier les respecte et les apprécie. Un instant, un homme se lève et vient vers nous. Il est très grand et mince avec un visage plus rond et affable que ses compagnons.

Il a dû entendre parler de nous, car il s’exprime en amélien.

– Lucas, te voilà enfin de retour ! Tes parents doivent être soulagés.

Mon ami sourit en le reconnaissant, de même que son père qui acquiesce en serrant la main de l’inconnu.

– Soulagés, en effet. Les enfants, je vous présente Max Filante, un vieil ami.

– Bonjour, tout le monde. Votre Altesse, s’incline-t-il.

Il dit quelques mots en fara aux parents de Lucas avant de retourner à sa place. Mon attention se porte sur le fond de la pièce où je reconnais le Grand Patron. En nous apercevant, Faucus Azuriel nous fait signe et nous invite à nous asseoir près de lui. On s’exécute. C’est un homme si charismatique, si imposant que je crains à tout moment de l’irriter. Ses yeux sont froids et son allure sévère. Toutefois, installé autour d’un repas chaud, il paraît plus détendu et aimable. Il pousse un soupir de contentement et nous parle en amélien.

– Cela fait du bien de se trouver autour d’un bon repas ! J’ai l’impression de ne plus avoir le temps pour me restaurer.

– Commandant, avez-vous des nouvelles des autres membres de la famille Ciel ? demande Laurent.

– Ils sont en renfort à Silène.

Son ton ne laisse aucune place à l'inquiétude, comme s'il n'y avait rien de plus normal que de se retrouver dans un pays en guerre. Il se sert d’un bout d’âpe* avant de mordre dedans à pleines dents. Je n’arrive pas à croire qu’il connaisse la localisation de chaque Ange Gardien ou alors il savait que Laurent lui poserait la question. Azuriel se tourne vers mes amis et moi.

– Vous devez toujours me raconter votre histoire. J’ai hâte de l’entendre.

Ella se lance. Elle explique d’abord pourquoi elle s’est échappée du palais. Les événements s’enchaînent dans son récit : le combat avec Fléona, la trahison de sa tante, le plan de Zrygolafk, l’emprisonnement chez les souverains de Levon. Tous ces détails m’ont déjà été révélés et pourtant, les aventures de mes amis continuent de me fasciner. Lorsque nous arrivons à des épisodes dont j’ai été témoin, mon impression n'est pas la même. La mention d’Ourandis, du roi de Zelgo, d’Acramis me renvoie des visions d’horreur et d’angoisse. Paradoxalement, ces confrontations me paraissent à la fois réelles et invraisemblables, comme si je sortais d’un long cauchemar. Cependant, Ella ne dit pas tout. Elle passe les éléments moins importants et ne divulgue pas ma véritable identité. Je la remercie intérieurement. Plusieurs Anges sont à notre table et nous écoutent attentivement. Ils n’en reviennent pas de découvrir que nous nous sommes débarrassés de deux Démons supérieurs. Ils avaient remarqué leur disparition, mais ils étaient loin de concevoir une chose aussi improbable. Les parents de Lucas écarquillent les yeux, choqués par nos mésaventures. Difficile pour eux d’imaginer leur fils subir toutes ces épreuves. Azuriel fronce quelques fois les sourcils. Il est plongé dans une intense réflexion. J’aimerais le supplier de nous croire, mais je ne pense pas que ce soit la bonne manière de s’y prendre. De plus, je trouve que Ella a une éloquence étonnante. On ne peut qu’être captivé par ses propos. Elle finit par parler de l’épée filienne et comment Zrygolafk s’en est emparé. Elle dit juste que nous nous sommes enfuis en combinant nos pouvoirs et non grâce à Godric. Personne n’aurait compris pourquoi il nous avait sauvés. Un silence de mort s’installe à notre table. Le Grand Patron réagit enfin :

– C’est une histoire très bien détaillée, je l’admets. Et le roi de Silène pourra confirmer que vous êtes venus chez lui. Nous n’avons aucune trace de Fléona ni d’Ourandis, ce qui est curieux. Je pense que je vais vous épargner l’intrusion mentale d’un Visior*. Je vous crois. Et je demanderai une audience auprès de la Présidente le plus tôt possible.

– Je vous remercie infiniment, sourit Ella, soulagée.

Mes amis et moi nous regardons, fiers de cette première victoire. Nous ne serons pas perçus comme des criminels à Faradia. Nous allons réellement bénéficier de la protection des Anges. Cela paraît trop beau pour être vrai. Le Grand Patron se tourne dans ma direction.

– Quant à vous, Léna, si j’ai bien compris, vous êtes arrivée dans le groupe après. Pourquoi ?

– Je cherchais ma mère. Elle avait été enlevée par Z… enfin, par sa femme, Furie, pour être plus précise. Heureusement, nous avons pu la libérer et l’amener à l’hôpital. Je n’aurais jamais réussi sans mes amis.

J'adresse à ces derniers un large sourire qu'ils me rendent. Le Grand Patron me regarde avec curiosité.

– Si je me souviens bien de l’avis de recherche, votre nom est Faosen, c’est bien ça ?

– Oui, monsieur.

– Cela me dit quelque chose. Comment s’appelle votre mère ?

– Rose. Faosen est son nom de jeune fille. Elle ne s’est jamais mariée.

Le père de Lucas manque de s’étrangler en buvant son verre d’eau. La main de Gabrielle se crispe sur sa fourchette. Même les autres Anges assis à notre table ignorent quelle position adoptée. L’ambiance devient immédiatement étrange si bien que je me demande ce que j’ai bien pu dire de mal. Azuriel paraît surpris pendant un instant puis son regard se fait soupçonneux.

– Le monde est petit, n’est-ce pas Laurent ?

Celui-ci semble gêné. Sa femme le fixe, l’œil mauvais. Je ne comprends rien à ce qui se passe. Lucas non plus apparemment parce qu’il hausse les épaules en remarquant que je l’observe.

– En effet, répond monsieur Ciel.

– Je croyais que vous aviez rompu tout contact avec cette Sorcière de l’Aube. Dois-je considérer que vous avez menti ?

– Quoi ? Non ! Je vous jure que c’est une coïncidence !

Le chef des Anges n’est pas du tout convaincu. Son regard sévère m’angoisse.

– C’est un hasard si votre fils et la fille de Rose se connaissent et sont liés désormais ? Vous vous fichez de moi !

– Attendez ! j’interviens, totalement perdue. Lucas et moi ne nous connaissons que depuis deux semaines. Ma mère ne m’a jamais parlé d’un certain Laurent !

– Moi non plus, je viens d’apprendre quelque chose ! s’écrie Lucas. Si j’ai choisi Léna, c’est parce que je voulais la protéger. C’est une grande Sorcière.

La tension dans l’air s’allège un peu, mais la méfiance est toujours présente. Je la ressens à mon tour envers Rose. Elle m’a menti sur tellement de choses. Qu’est-ce qu’elle a encore évité de me dire ? Comment peut-elle avoir un lien avec les Anges Gardiens ? Faucus Azuriel se détourne de Laurent et reporte son attention sur Lucas.

– Ce que tu as fait mon garçon est inacceptable. Tu n’as même pas quinze ans et tu te lies déjà avec une inconnue ! Pensais-tu que ton action n’aurait aucune conséquence ?

La mine de mon protecteur s’assombrit. Comment peut-on le réprimander de la sorte ? Il essayait juste de m’aider. Je décide de calmer les tensions.

– Je suis désolée, Monsieur. Je sais que les Anges Gardiens prennent le rituel de l’Union de l’Âme très à cœur. Mais je vous jure que Lucas est suffisamment mature pour avoir conscience des conséquences. Il voulait simplement bien faire et n’avait aucune mauvaise intention.

– Je ne vous reproche rien à vous, Léna. Les autres créatures n’imaginent pas les responsabilités qui pèsent sur nos épaules. Mais Lucas n’a aucune excuse. Il a été entraîné et il sait que ce n’est pas le genre de décision à prendre à la légère.

– Tout ça, c’est de ma faute ! Z m’a attaqué et pour me défendre, je suis entrée dans l’esprit de Lucas. On ne se connaît peut-être pas par cœur, mais nous avons connecté nos âmes, sans compter toutes les épreuves que nous avons traversées ensemble.

J'ignore comment procéder pour leur faire entendre raison. Les Anges assis à notre table ont un regard lourd de reproches envers mon protecteur. Heureusement, Ella me soutient.

– Léna a raison. Entre nous, ce n’est pas qu’une simple amitié. Nous avons subi la faim, le froid, des combats sanglants. En peu de temps, nous nous sommes tous rapprochés. Nous sommes une famille. En prenant en considération ces éléments, vous devriez comprendre pourquoi Lucas a choisi d’être l’Ange Gardien de Léna.

Sur ces paroles, elle pose une main sur l’épaule de Lucas. Dans le regard de mes amis, je peux lire à quel point nous sommes soudés. J’espère que les autres s’en rendent compte. Toutefois, le Grand Patron soupire et son visage demeure bien sombre.

– Vous parlez bien, mais vous vous exprimez comme des enfants. Je ne remets pas en cause votre amitié, je veux simplement que les Anges qui sont sous ma responsabilité agissent avec leur raison et non avec leurs sentiments.

– En quoi est-ce si terrible ? Le rituel n’est-il pas censé être un choix personnel ?

Azuriel soutient le regard de la princesse. Sa mine renfrognée finit de me convaincre que c’est un sujet sensible.

– Il l’est. Toutefois, il ne doit pas entrer en contradiction avec notre société. Quand un Ange se lie à quelqu’un d’autre, nous perdons un combattant. C’est pour cette raison qu’on a l’habitude d’en discuter. Est-ce que le protégé est proche de l’Ange ? Est-il important, particulièrement vulnérable ? Mérite-t-il qu’on risque sa vie pour lui ? Même s’il est rare que je donne mon désaccord pour une Union de l’Âme, pour toi Lucas Ciel, il est évident que je ne t’aurais pas laissé commettre pareille folie !

Je me rends compte que la communauté des Anges est plus complexe que je ne l’imaginais. À voir la tête de Rachel, je devine qu’elle est en parfait désaccord avec ces principes, mais qu’elle se retient de tout commentaire. Nous ne sommes que des adolescents, comment pourrions-nous répondre au chef de tout un peuple ? Seulement, Lucas reste campé sur sa position.

– On m’a appris le rituel. J’estime que j’ai le droit de me lier avec Léna.

– Je te déconseille de me contredire !

Tout le réfectoire nous observe. Je me sens mal à l’aise. Lucas baisse la tête. Soudain, je regrette de m’être liée à lui. Je ne lui apporte que des problèmes. Je ne pensais pas qu’il serait puni pour cette décision. Azuriel croise ses doigts, reprend son calme et déclare :

– Je vais réfléchir à ton cas, Lucas Ciel. Prouve-moi que j’ai tort et que tu as fait le bon choix. Tes amis peuvent rester. Je n’avertirai pas la reine Adrie de votre présence à Grita. Cependant, La Présidente ne sera peut-être pas du même avis. Vous devrez être aussi convaincants que vous l’avez été aujourd’hui.

– Merci, monsieur, de nous accueillir et de nous croire, répond Ella.

Le repas se termine néanmoins sur une note maussade. Le Grand Patron est de mauvaise humeur. Lucas n’ose pas lever les yeux. Plus personne ne parle. Laurent finit par nous inciter à visiter le Bureau Central. Lucas devient officiellement notre guide. Sur notre chemin, les gens n’arrêtent pas de nous regarder bizarrement. Pour oublier cela, je me concentre sur l’architecture du bâtiment. C’est vraiment magnifique. Je découvre un grand gymnase, un salon, qu’on appelle le foyer, où tout le monde peut se réunir. On trouve aussi des salles de classe pour les enfants. Les petites têtes blondes écoutent attentivement leur professeur. Lucas nous explique :

– Les Anges Gardiens n’ont pratiquement pas de temps libre. Ils ne connaissent pas l’ennui. Dès le plus jeune âge, on apprend à améliorer nos compétences. Notre éducation inclut beaucoup de sport et de sciences. On lit énormément, on fait du théâtre, des projets scolaires.

– Cela fait beaucoup de choses, remarque Rachel, en plus de tes cours de survie.

– Mais j’aime bien, j’ai l’impression de servir à la communauté. L’apprentissage est vraiment essentiel chez nous.

Nous observons encore un peu les enfants et je me dis que cela doit forcément éveiller des souvenirs chez Lucas. Quant à Rachel, elle est plus perplexe.

– Mais pourquoi font-ils toutes ces choses si une fois adultes, ils ne font que combattre ?

– C’est une question que tout le monde se pose. Les Anges pensent qu'en diversifiant leurs apprentissages, ils deviendront plus performants. À travers tous ces domaines, ils améliorent leur concentration, leur esprit de collectivité, leur goût de l'effort et leur capacité d'adaptation. Et ces activités permettent aussi d’évacuer le stress du combat.

– Mais s’il y en a un qui se révèle avoir une âme d’artiste, il ne pourra pas choisir de devenir peintre ?

– Il pourra faire ce qui lui plaît, une fois sa mission terminée. Et ceux qui sont liés à un individu peuvent choisir le métier qu’ils veulent.

Je ne pense pas que j’aurais aimé avoir un emploi du temps parfaitement millimétré, où toute ma vie est décidée à l’avance. Or, ces enfants ont l’habitude, ils ne doivent pas se poser de questions sur leur avenir. Ils savent depuis toujours qu’ils lutteront contre le mal. Je demande pleine d'espoir :

– Cela veut dire que tu ne seras jamais obligé de combattre ?

– Oui enfin, cela ne signifie pas que j'ai le droit de faire tout ce qui me chante ! Un Ange lié ou non doit se plier aux règles des Anges Gardiens et ce dans n'importe quel pays où il se trouve. C'est l'unique juridiction qui a du pouvoir dans tout Mécénia, du moins jusqu'à ce que Zrygolafk débarque. Techniquement, le Grand Patron n'a pas autorité sur moi sauf si j'enfreins la loi.

À son ton, je devine qu’il se sent encore coupable pour tout à l’heure. Je proteste.

– Mais tu n'as rien fait !

– Il a l'air de croire que si. J'ignore par contre pourquoi il s'en remet à la Présidente. Il pourrait régler le problème lui-même.

Lucas a l'air aussi perdu que moi sur les réactions devant notre lien. Le fait que les autorités s'en mêlent ne me rassure pas du tout. Rachel soupire.

– Avec mon traducteur, j'ai essayé de comprendre les messes basses de certains, seulement je n'ai eu que quelques bribes de leurs conversations. Je suis désolée.

– Ce n'est pas grave. Qu'est-ce que tu as entendu ?

– Les bras droits du Grand Patron ont prononcé le nom de Rose Faosen. Elle a l'air célèbre par ici.

La situation est plus qu'étrange. Peut-être qu’ici je trouverais des réponses sur cette femme que je croyais connaître par cœur.

Lorsque nous retournons à l’appartement des Ciel, Gabrielle a déjà préparé nos couchages. Elle a retrouvé le sourire. Elle nous demande si la visite s'est bien passée. Nous acquiesçons.

– Reposez-vous surtout. Vous en avez besoin. Bonne nuit à tous.

Elle se dirige vers sa chambre. Avant de traverser la bulba, son regard croise le mien. Son visage se ferme aussitôt. Ai-je rêvé ? Notre groupe se sépare. Je m’apprête à accompagner les filles dans le bureau, quand Laurent m’interpelle :

– Léna, peut-on parler en privé ?

Je hoche la tête et le suis hors de la pièce, perplexe. J’ignore totalement ce qu’il me veut. Il m’entraîne sur le balcon. La nuit, Grita brille de mille feux. L’air est doux. Un instant, je goûte cette sensation de bien-être qui m’envahit. Laurent brise le silence.

– Tout va bien, me rassure-t-il. Je voudrais juste savoir comment se porte ta mère.

Donc il la connaît bel et bien. Dans d'autres circonstances, j'aurais été ravie de lui parler d'elle. Cependant, là tout de suite, c'est encore trop douloureux.

– Désolée, nous sommes un peu en froid en ce moment. Je ne sais pas trop comment elle va.

– Mais tu l’as vue récemment puisque tu l’as libérée du manoir de Z. Tu m’as dit qu’elle était à l’hôpital. Est-elle blessée ? Je ne comprends toujours pas pourquoi elle a été capturée d’ailleurs.

Il semble réellement préoccupé par son sort. C’est touchant. Néanmoins, je dois rester sur mes gardes. Il vaut mieux mentir, ou du moins, ne pas tout révéler.

– Je l’ignore. Nous sommes tout de suite partis pour Grita après l’avoir amenée. Mais je suppose qu’elle va mieux.

Un bref silence s’installe, puis il me sourit. Une partie de moi voudrait que cette conversation cesse, puis je me rappelle que je désirais des réponses.

– Je suis sûr que tu te réconcilieras bien vite avec ta mère.

– Comment connaissez-vous Rose ?

– Nous avons été dans la même école.

– Vous avez vécu à Lexa ?

– Oui, pendant un temps.

Je dois avouer que je suis surprise. Même si j'adore mon pays, ce n'est pas vraiment une destination de rêve, du moins pour un Ange Gardien qui a justement besoin d'apprendre à travailler avec les siens. Je pensais qu'ils s'étaient vus à Grita. Cela expliquerait pourquoi tout le monde semble connaître son nom.

– Vous étiez proches ? Qu’est-ce que lui reproche le Grand Patron au juste ?

– C’est du passé. Mais sache que Rose n’a rien à se reprocher. Ce sont mes erreurs. Je les paye chaque jour.

J’aimerais en savoir plus, mais je sens que ce n’est pas le bon moment pour le forcer à tout dévoiler. Il a l’air pensif. Pendant un instant, il ne fait plus attention à moi, puis il tourne sa tête dans ma direction.

– Je suis très heureux en tout cas de te rencontrer Léna. Heureux que tu sois la protégée de Lucas. Tu sembles être quelqu’un de bien.

– Merci, je suis contente de vous rencontrer aussi.

– Tu peux me tutoyer, tu sais. J’ai l’impression d’être un vieux croûton quand on me donne du « vous » et du « Monsieur ». Je suis encore jeune.

S’il a fréquenté Rose, il doit avoir une trentaine d’années. Son visage imberbe le rajeunit davantage. Je souris devant son ton faussement scandalisé. L’expression de Laurent s’illumine.

– Tu as le sourire de ta mère, c’est fou.

Ses paroles me font l’effet d’une douche froide. Ma bouche s’affaisse aussitôt. Tous les souvenirs joyeux que j’ai avec Rose se bousculent dans ma tête. Ils sont chargés d’amertume à présent. Je n’éprouve plus que de la colère, de la tristesse et de la rancoeur. Oubliant toute politesse, le besoin d’expulser ma rage se fait sentir. Je m’emporte.

– C’est faux ! Je ne lui ressemble pas !

Je rentre à toute vitesse dans l’appartement, furieuse. Laurent, ne comprenant pas ma réaction, s’écrie :

– Attends, Léna, c’était un compliment !

Mais je suis déjà loin. Je me réfugie dans la salle de bain, verrouille la bulba et me laisse tomber au sol. Je fonds alors en larmes. Mais qu’est-ce qui me prend ? Le père de Lucas est si gentil. Il va me détester maintenant et me considérer comme une enfant mal élevée ! Mais sa remarque est si stupide ! Je repense à mes voisins enthousiastes devant la complicité qui nous liait Rose et moi. Eux aussi disaient qu’on avait le même sourire. Mais ce n’est qu’une illusion. Nous n’avons pas une goutte de sang en commun. J’ai l’impression que mon cœur tombe en morceaux. La douleur est insupportable.

– Léna, ouvre-moi.

Croyant que c’est Laurent Ciel, je suis sur le point de renvoyer l’intrus, mais je reconnais vite cette voix. C’est celle de Rachel. Je pose ma main sur la bulba pour laisser entrer mon amie. Elle ne me demandera pas des explications, elle connaît toute l’histoire. Quand elle me voit en pleurs, elle arbore immédiatement une expression peinée.

– Oh, Léna, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

– Rien, c’est juste que… c’est trop dur.

Ce que je raconte n’est pas très clair, mais Rachel ne m’en tient pas rigueur. Elle me prend dans ses bras.

– Tout va bien, ça va aller.

Je la serre fort, cherchant à tout prix du réconfort. Mes cheveux blonds s’emmêlent avec ses mèches brunes. Mes larmes mouillent son haut. Elle ne bronche pas, ne dit pas un mot. Peut-être attend-elle que je m’exprime. Toutefois, je me sens mieux dans ce silence et avec une amie à mes côtés. Nous restons là longtemps jusqu’à ce que mes yeux soient secs et que la fatigue me gagne.