Les Alpes - Virginie Troussier - E-Book

Les Alpes E-Book

Virginie Troussier

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Beschreibung

Bien plus que l’épine dorsale de l’Europe, couronnées par le mont Blanc, les Alpes invitent à la découverte de soi-même, des pays qu’elles traversent et de l’histoire dont elles ont si souvent été la compagne exigeante. Il fallait, pour peindre l’âme de ces hauteurs dressées vers le ciel, l’expérience d’une écrivaine passionnée de montagne. Chaque vallée alpine recèle une part de mystère. Chaque refuge est, dans sa fière solitude, le creuset de vies et d’émotions à jamais partagées. Ce petit livre n’est pas un guide. Il vous raconte l’autre versant des Alpes, celui qui n’apparaît pas d’emblée de la fenêtre du chalet, au fil des randonnées ou dans ses pentes silencieuses. Les Alpes sont aussi ce que l’homme en fait: soumises aux diktats immobiliers et aux convulsions du climat qui emportent irrémédiablement les glaciers. Parce que les paysages alpins, si grandioses, nous ramènent toujours à l’humilité de notre condition humaine. Un grand récit suivi d’entretiens avec Sophie Boizard (éditrice), François Damilano (guide de haute montagne) et Caroline Audibert (écrivaine).

 À PROPOS DE L'AUTRICE 

Virginie Troussier est écrivaine et journaliste, spécialisée dans les domaines de la mer et de la montagne. Elle collabore avec Le Temps, Grands Reportages et Alpes Magazine. Elle a, entre autres, publié "Bode Miller. L’art de la vitesse" aux éditions Nevicata (2018) ainsi que des récits d’altitude aux éditions Guérin, primés et salués par la critique.

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Seitenzahl: 91

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Carte

À un moment donné, il sortit une flasque de son sac, versa deux gouttes de grappa sur un carré de sucre et me l’offrit. « Avec ça, t’iras à fond de train », dit-il. Puis, au bout d’un moment, il ajouta : « Il n’y a rien de mieux que la montagne pour se souvenir. »

Les huit montagnes, Paolo Cognetti (Stock, 2017)

AVANT-PROPOSPourquoi les Alpes ?

Les Alpes sont mes racines, ma loi, mon corps. Ma chair est faite de cette terre, mon squelette de roches. Je n’y vis plus mais ces lieux tissent encore mon esprit comme un fond de carte, tricoté à ma peau. C’est une affinité avec tous les Alpins : les Alpes ont tant imprimé en nous leur présence que nous portons comme une signature, la marque d’une communauté avec les monts. Leur géographie marque à jamais les âmes, elle sculpte les contours et oriente pour toujours les regards dans un mouvement incessant et réflexe, entre le bas et le haut, le haut et le bas, confrontation permanente. Ce n’est pas rien de se lever chaque matin face à des falaises. Les verticales nous redressent. La pente est pour nous une partition.

De la Méditerranée au Danube, l’arc alpin se dessine par ses reliefs froissés : sommets, glaciers, parois, alpages, il n’en faut pas davantage pour établir un royaume. La montagne demeure indifférente aux êtres, tandis que les êtres, eux, ne peuvent être indifférents aux montagnes. Ils se laissent séduire par elles, les désirent, se nourrissent de leur présence parfois même en les idéalisant au point de les voir comme l’incarnation du bonheur. Parfois, ils se blessent ou y perdent la vie. Les montagnes, quant à elles, ne nous remarquent que rarement. Elles existaient bien avant notre arrivée et elles continueront d’exister après notre départ. Deux choses m’intéressent dans ce postulat. La première, les Alpes symbolisent pour moi la permanence – un rempart contre tout ce qui m’effraie : notre instabilité. Dans un monde mouvant, elles sont là, toujours là, nos ancêtres observaient les mêmes panoramas, et peut-être est-ce pour cette raison suprême que je les aime autant, elles me rassurent, ne s’échappent pas. J’aime imaginer que je place mes pas dans ceux de mes ancêtres, ceux qui me sont chers, ou ceux qui me fascinent, lorsque je les parcours. Derrière ces paysages se dissimule une mémoire enfouie. Les Alpes nous relient. Elles sont majestueuses, forcent le respect. Elles se tiennent là, résilientes aux intempéries qui les frappent parfois, imperturbables. Pour les gravir, il faut répondre à l’humilité qu’elles imposent. Le deuxième point qui me passionne, c’est que les Alpes stimulent plus que tout autre massif la pensée et la créativité, ce sont des montagnes « où souffle l’esprit » pour reprendre l’expression de George Sand face aux Dolomites. J’aime ce qui est, ce qui existe, mais j’aime également les représentations qui découlent de l’existant, ce qui s’imagine et se tisse, à partir d’elles. J’aime les images que certains inventèrent. Je crois, à travers elles, plus sûrement que je ne le fais en le regardant, atteindre le réel. Les Alpes nous mettent en présence d’une puissance qui nous dépasse et accroît nos facultés, physiques, spirituelles, artistiques, inventives, intellectuelles, nos facultés profondes.

La variété des Alpes est si grande qu’il m’a donc fallu cibler ces deux axes de prédilection, ainsi que des territoires qui me sont davantage familiers : la France, la Suisse, l’Italie. Je suis écrivaine et pour avoir beaucoup écrit la montagne, je n’écris ici qu’à ce titre, en qualité d’amoureuse de mon sujet. Mes origines, mes randonnées, mes courses, mes traversées, mes raids à ski, mes séjours, mes rencontres, mes lectures, mes amitiés m’ont menée vers différents lieux alpins. Le paysage a toujours ancré mon écriture, il est ma substance et ma destination. Je sais cependant que ce que j’ai vu, ce que j’ai arpenté, ce que j’ai étudié, est infime au regard de ce qu’offre l’infinie diversité du massif. Notre périple sera donc sinueux, imparfait, subjectif. Autrement dit, je l’espère, ce sera une véritable ascension.

Ces lames dans notre ciel

Épine dorsale de l’Europe, les Alpes sont apparues à l’ère tertiaire, nées de la collision des plaques continentales, africaines et européennes. La chaîne décrit un arc de cercle de 1200 km de long, 250 km de large, et couvre environ 200000 km2. Cet immense domaine montagnard comprend chaînes et massifs séparés par des vallées, communiquant entre elles et avec l’extérieur par des cols souvent élevés. Au centre de la chaîne se dresse le massif du mont Blanc (le sommet culmine à 4810,45 m). On recense 82 sommets majeurs de plus de 4000 m d’altitude (en Suisse 48, en Italie 38, en France 24). « Château d’eau de l’Europe », les Alpes donnent naissance à de nombreux lacs, rivières et de grands fleuves.

Le terme « Alpes » qui définit l’ensemble de la chaîne apparaît dès le premier siècle av. J.-C. Selon une première hypothèse, l’origine est issue de l’appellatif gaulois alpe, lui-même issu d’une racine celtique ou préceltique alp qui viendrait de albos signifiant « le monde lumineux, le monde d’en haut ». La surface des Alpes est partagée entre l’Autriche (28,5 %), l’Italie (27,2 %), la France (20,7 %), la Suisse (14 %), l’Allemagne (5,6 %), la Slovénie (4 %) et les deux micro-États que sont le Liechtenstein et Monaco. Ainsi donc, dans l’ordre décroissant, les pays les plus alpins sont, sans compter le Liechtenstein et Monaco, l’Autriche (65,5 % de son territoire), la Suisse (65 %), la Slovénie (38 %), l’Italie (17,3 %), la France (7,3 %) et l’Allemagne (3 %).

Les Alpes racontent deux histoires entremêlées : celle de leur formation géologique par plissements et surrections, et celle de l’empreinte humaine qui les a investies depuis des millénaires. Dès la Préhistoire, l’homme y laisse des traces, comme en témoignent les grottes suisses ou la découverte d’Ötzi, homme mort il y a plus de 5000 ans, retrouvé en 1991 momifié sur le glacier du Hauslabjoch à 3200 m d’altitude, entre l’Autriche et l’Italie, prouvant que les cols alpins étaient déjà empruntés à l’âge du bronze.

Au fil du temps, montagnes, vallées et cols deviennent des espaces habités, exploités et connectés. Dès l’Antiquité, les Romains aménagent des voies stratégiques pour relier et contrôler leur empire. Au Moyen Âge, la conquête des grands cols comme le Brenner, le Simplon ou le Gothard se poursuit, facilitant échanges, marchandises et idées. À travers les siècles, les infrastructures modernes – chemins de fer, tunnels, autoroutes – transforment ce massif longtemps perçu comme une barrière en un territoire ouvert et maîtrisé. Si les frontières existent, les habitants se veulent avant tout montagnards et revendiquent une identité commune.

Le territoire des rêves

Les Alpes habitent l’imaginaire et forgent le paysage intérieur de ceux qui les parcourent. Elles fascinent. Leurs lignes, leurs reliefs ont créé un territoire de rêves, un monde de formes singulières, où les couches de matériaux émergent, se superposent, s’enchevêtrent. C’est avec le regard qu’est né le montagnard. Les échelles varient sans cesse, la géométrie renouvelle les perspectives : droites, courbes, couleurs, dièdres, arêtes, lignes brisées, superposées, pyramides, blocs, dalles, sentes, vires, barres, plans. Une géométrie sévère et fantasque dont la complexité incite à s’en rapprocher. Certains sommets aimantent depuis toujours. L’échelle du mont Blanc sidère, la réalité de l’altitude donnée subitement à voir. Le choc, fort, de cette rencontre première, lorsqu’on approche Chamonix, l’acclimatation de l’œil à cette topographie, la constitution d’une perception à partir de la vision, corrélée à ce qu’on imaginait. Longtemps sous le coup de cette sidération, on admet la beauté du massif avec les tons chauds que prend souvent son granite, avec son skyline de piliers, d’arêtes et de pics. Dans le massif, tant d’aiguilles élancent le ciel, exaltent le rêve de parcours qui les lieraient les unes aux autres, itinéraires de funambules. Que dire de la Meije, unité monumentale, dont les variations de lumière changent les teintes – grises, flammées, bleues de nuit, noires d’encre. L’Oisans est un massif plus sauvage, plus vaste aussi, qui contient des mythes dans l’entaille de ses vallons, réserve ses sommets, impose de longues remontées au bord des torrents. Là-haut, puissance des lieux qui touchent le ciel, les neiges longtemps dites éternelles – dans la langue déjà, l’humain n’a pas sa place.

Il y a aussi le mont Viso, tout à l’ouest du Piémont. Il domine la plaine du Pô et tous les sommets à la ronde. Le mont Viso, ou Monviso, ou Monte Viso en italien, dans les Alpes cottiennes, est une magnifique pyramide, un rêve de pierre. Il doit sa réputation à son isolement. C’est l’un des rares sommets identifiés dès l’Antiquité, c’est à cela qu’il doit sa réputation de plus haut sommet des Alpes, bien qu’il ne culmine qu’à 3841 m. Aujourd’hui c’est un sommet poétique, il se détache toujours quand on regarde vers le sud, imposant et seul à l’horizon. Majestueux, dominant le paysage de Turin, il semble côtoyer les étoiles la nuit, caresser les nuages le jour et nous procure une sensation d’apaisement. Le Cervin, pyramide parfaite, a très vite impressionné, notamment le savant suisse Horace Benedict de Saussure qui fut l’un des premiers, dès 1792, à tomber en arrêt devant ce rocher, « un obélisque triangulaire d’un roc qui semble taillé au ciseau ». Le poète Théophile Gautier trouvait que le paysage était « au-delà de tout ce que l’imagination peut concevoir » et s’est empressé d’écrire à Victor Hugo qu’il venait de découvrir « la plus grandiose créature du monde ». Sa présence n’a cessé de susciter les descriptions les plus diverses dont l’alpiniste italien Guido Rey avait entrepris une anthologie : « lame blessant le ciel », « Léviathan des montagnes », « cheval qui se cabre ». Autres masses rocheuses subjuguantes : les Dolomites. Massifs coralliens, marnes grises, calcaires blancs, pierres de lave brunâtres : la géologie de ce massif est un livre ouvert. La région était autrefois occupée par une mer. Puis la terre s’est asséchée, soulevée, plissée, cassée. Des chaînes de montagnes ont surgi. On les appelait Montagnes Pâles avant de leur donner le nom du géologue français Dolomieu qui s’intéressa à ce récif marin, retrouvé propulsé, éponges, coquillages et crustacés compris, à 3000 m d’altitude. (Ce qui fit dire à Le Corbusier que les Dolomites sont « la plus belle œuvre architecturale au monde »). Le relief est tourmenté par les à-pics roses et ocre, les vires horizontales couvertes de blanc, les cônes d’éboulis, la nudité et les crêtes sculptées.

L’alpinisme, une énigme