Les Châteaux de sable - Pierre Féry - E-Book

Les Châteaux de sable E-Book

Pierre Féry

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Beschreibung

Un milliardaire écossais débarque en plein hiver à la pointe d’une presqu’île, pour y bâtir une maison sur un terrain chaque jour un peu plus rogné par l’océan. De quoi intriguer les habitants du village, de l’instituteur désenchanté au curé à la Porsche verte, en passant par un maire contrarié. Qu’est donc venu chercher ce géant roux ? Sir Romuald Drummond n’est-il rien qu’un fou ? Un authentique fantôme des Highlands, comme le soutiennent les vieux pêcheurs du cru ? Ou tout simplement un homme conscient de ses actes désespérés ? Tel un miroir des âmes, la présence de « l’écossais de la Pointe » aura, quoi qu’il advienne, un impact sensible sur la petite vie si bien rangée de ceux qui l’épient, les ramenant à leur propre condition.

Pierre Féry fut d’abord journaliste et éditeur. Il signe un premier roman à l’intrigue serrée, aux personnages attachants et mystérieux, dans une écriture soignée.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Féry fut d’abord journaliste et éditeur chez Michel Lafon. Il signe un premier roman à l’intrigue serrée, aux personnages attachants et mystérieux, dans une écriture soignée.

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Seitenzahl: 455

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Les Châteaux de sable

 

 

 

 

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected] papier : 979-10-97150-74-7

ISBN numérique : 979-10-97150-75-4

 

 

 

Crédits photographiques couverture :

Réalisation couverture Terres de l’Ouest Editions à partir d’un crédit photographique pixabay.com/fr/photos/l-homme-coucher-de-soleil.

 

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

Les Châteaux de sable

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Féry

 

 

 

 

 

 

 

 

À Anne-Charlotte

À nos enfants

À Isabelle

À Suzanne

À Roger

 

 

Tu as fait ton enfer de la terre heureuse.

Shakespeare, Richard III

 

 

 

Tout ce que vous avez construit est fragile et disparaîtra. Construisez malgré tout et donnez au monde le meilleur de vous-même.

Hedy Lamarr

Note de l’auteur

Si l’amorce de cette histoire m’a été lointainement inspirée par un fait réel, tout ici, de bout en bout, personnages comme situations, n’est que pure fiction.

Par conséquent, toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé, ne pourrait être que parfaitement fortuite.

1 Le conseil municipal

Nous ne savions pas grand-chose de lui. Longtemps après sa disparition – et en dépit de ce que nous avions découvert – nous nous demandions encore ce que nous connaissions réellement de sa vie. Il était, pour nous tous, l’Écossais de la Pointe. Un géant. Un original. Un fou. Un homme brave. Un danger public. Un regard illuminé. Un pauvre bougre aux prunelles perçantes et tendres. C’est en tout cas ainsi que le voyaient les habitants du village. Des petits clans divisés : quelques-uns ardents défenseurs de l’étranger, beaucoup d’autres apeurés par la présence de l’excentrique et qui auraient payé cher pour le voir décamper. En vérité, nous étions tous embarrassés. N’était-il pas plutôt un fantôme terrassé par ses erreurs ? C’est en tout cas ce que je dirais si on me demandait mon avis. Mais en dehors de la presqu’île jamais on ne m’a posé la question, bien que je figure parmi les rares personnes avec le curé, le maire et Henri Malbec – le correspondant local du quotidien régional –, à en avoir appris beaucoup plus à son sujet. Il était probablement ce mélange de rumeurs qui couraient sur son compte. Il était arrivé un soir où le vent soufflait fort. Ici… au bout du monde. Il ne pouvait pas passer inaperçu : épaisse chevelure rousse, sourcils rouges, barbe broussailleuse, torse large et bras vigoureux tatoués de créatures antiques. Son regard vert semblait parfois apaiser son étrange apparence. Enfin, un peu. Aussi loin que je m’en souvienne, ce sont d’ailleurs les vents du large qui décidaient de ses apparitions. Le premier soir, le vent hurlait dans les pins de la presqu’île. Et un orage violent s’était abattu sur le Bassin. La dernière nuit, un vent encore plus fort poussait les arbres à terre. Des éclairs immenses illuminaient le ciel. Les vieux pêcheurs et ostréiculteurs, friands de contes à dormir debout, affirmaient sans rire que c’étaient les passes qui l’avaient fait échouer à la Pointe. Personne n’accordait le moindre crédit à ces sornettes. Mais nous étions, ma foi, de plus en plus nombreux à vouloir le croire. Au fond de nous. Sa silhouette baroque de colosse roux aurait pu hanter les rêves de nos enfants. À la place, il hanta nos vies. On n’aurait d’ailleurs pas trouvé meilleur décor que la presqu’île en hiver pour nourrir nos cauchemars et réveiller nos démons ; il était tombé au bon endroit. Un bout du monde de dunes et de pierres. Une langue de terre sombre et venteuse. De son plein gré, Sir Romuald Drummond était venu en enfer.

Les choses commencèrent ainsi…

Le maire avait réuni le conseil municipal un soir de septembre. Il avait fait savoir que la séance serait publique. Ce n’était pas dans ses habitudes. Il préférait, et de loin, les conseils à huis clos : dans les réunions publiques, Chacun prend la parole pour ne rien dire, estimait-il. Lorsqu’il ne pouvait pas les éviter, il jetait un œil peu discret à sa montre, comme pour signifier ouvertement sa lassitude. Pour autant, personne ne s’en plaignait, cet homme fin et grand prenait de bonnes et sages décisions pour la presqu’île. En ce sens, il était fort apprécié : au troisième mandat, il recueillait encore une confortable majorité.

Vint le jour de la séance publique. Cela se passait un vendredi en fin de journée. Ainsi le maire souhaitait-il s’assurer la plus large audience possible. Certains prirent les devants et fermèrent boutique un peu plus tôt. Les petites rues se vidèrent. Pour rien au monde on n’aurait manqué la séance. Quelques-uns peinaient à dissimuler leur questionnement : pourquoi cette réunion exceptionnelle ? Ce n’est pas dans les habitudes de notre maire… Que va-t-il encore nous annoncer ? On ne pouvait empêcher les esprits fiévreux de délirer. Je m’étais quant à moi promis de ne pas sortir de ma réserve. Je m’étais assis au fond de la pièce, me contentant d’observer les uns et les autres. La salle du conseil était un théâtre de nuit. J’étais plus à mon aise à l’orchestre. Le village m’avait accueilli trois mois plus tôt, un temps d’ancrage encore trop court pour monter sur scène, qui plus est dans un bourg arrimé au bout de la terre. Une parole mal interprétée aurait pu provoquer la méfiance des habitants à mon égard. J’étais venu pour écouter. J’assisterais au spectacle, muet et invisible.

La salle, de facture modeste, possédait de multiples fonctions : conseils municipaux, célébrations de mariages… Et, à l’occasion, secrétariat ou espace de réunion lorsque la place manquait cruellement dans les bureaux étriqués de l’étage. On s’étalait comme on pouvait entre les murs de couleur crème. Un plan de la presqu’île en noir et blanc tenait au mur grâce à quatre punaises fragiles. La photo officielle du président de la République penchait. Une Marianne au visage de Brigitte Bardot s’enracinait depuis des lustres sur une étagère branlante. Un poêle en fonte réchauffait la pièce, bien que pourvue de radiateurs allumés. Petit à petit, la salle du Conseil s’emplit. Pas de retardataires. Pensez donc ! Dans le silence du public, le vent du soir que nous infligeaient les passes déchaînées faisait diversion… là où les eaux apaisées du Bassin venaient se fracasser sur les courants furieux de l’Océan.

Le premier magistrat prit place sur le gros fauteuil de cuir au bout de la grande table en chêne qui trônait au milieu de la pièce. L’homme en imposait : sa généreuse crinière blanche dégageait un front bombé sur des sourcils fins, presque épilés. Des pupilles vertes, des mains soignées : une allure somme toute élégante et raffinée qu’il devait entretenir. Il était veuf depuis onze ans. On ne lui connaissait pas d’enfants, et nulle conquête officielle. En revanche, on lui prêtait volontiers une légion d’aventures officieuses, sans que rien n’ait jamais été confirmé. Il est avec la femme du docteur, c’est certain…Mais non ! Il passe ses soirées avec la jolie caissière du 8 à Huit, on me l’a dit… Chez nous, au bord de l’océan, les rumeurs sont des oiseaux migrateurs : elles se posent, picorent les esprits puis s’envolent avec les vents du large.

L’élu revint s’asseoir. La salle bruissait de discussions étouffées. Il toussota pour imposer le silence. Il ne manquait qu’un brigadier pour frapper en coulisses les trois coups et que s’ouvre enfin sur le premier acte un épais rideau écarlate. Je suspectais, méchamment je l’admets, tout ce petit monde de prier discrètement pour que rien ne vînt troubler un quotidien lisse et bien ordonné. Que soient préservés leurs intérêts personnels. Que rien ne change, que rien ne bouge !

— Voici la situation, annonça-t-il enfin d’un ton neutre : vous savez que la parcelle de la Pointe est à vendre depuis de nombreuses années et que ce terrain maudit est menacé par les eaux de l’Océan, lesquelles ne cessent de le grignoter aussi sûrement qu’un lion désosserait une carcasse. C’est, du reste, pour cette raison qu’aucun acheteur assez fou ne s’était encore présenté. Cette terre est perdue. Quant à la famille vendeuse, faute d’avoir pu en faire quoi que ce soit depuis des générations, elle a fini par se résigner. La situation vient pourtant de connaître un coup de théâtre inattendu : un inconnu a décidé de l’acquérir. Et c’est là mon étonnement… à un prix plus que généreux, de surcroît ! Bien au-delà de sa valeur réelle ! Si tant est, bien sûr, que ce no man’s land puisse avoir une quelconque valeur, sinon celle d’offrir l’un des plus beaux points de vue sur nos passes et la grande Dune. Je ne dispose aujourd’hui d’aucune information sur les motivations réelles de cet individu. Seuls deux faits portés à ma connaissance peuvent vous être livrés en l’état. Tout d’abord, l’acheteur est écossais. Secundo : on prétend qu’il envisage d’y faire édifier sa propre maison. Et vous savez tous ce que cela suppose…

Nous le savions parfaitement. Cette queue de terre était éphémère. L’Océan en dévorait régulièrement de bonnes portions, surtout au moment des tempêtes, tandis que la lande de sable s’obstinait encore à lui résister, mais sans grand espoir. Aucun individu normalement constitué, qui aurait en tout cas pris soin de se renseigner, n’aurait songé à venir bâtir ici quoi que ce soit, pas même un poulailler. Celui qui déciderait de vivre là mènerait un combat inutile. S’il persistait dans une lutte perdue d’avance, il finirait probablement englouti par les vagues, ou à demi fou. C’est la raison pour laquelle personne n’était venu réclamer la parcelle de la Pointe… jusqu’à ce jour. Comment avait-on pu se porter acquéreur d’une terre condamnée ? Une autre question occupait les esprits : comment avait-on laissé faire pareille ânerie ? Inutile d’en blâmer le maire : il s’agissait d’un terrain privé et, même si la mairie et la préfecture l’avaient officiellement déclaré non constructible, n’importe quel original pouvait le posséder moyennant une bouchée de pain. Apprendre qu’un homme avait mis sur la table de considérables sommes d’argent pour en devenir le propriétaire ne faisait qu’épaissir un peu plus l’affaire qui venait soudain sortir le village de sa torpeur hivernale.

J’écoutais sans vraiment tout entendre. Je dévisageais d’abord, le plus discrètement possible, madame de Lange, la libraire du village, replaçant son châle sur ses épaules droites et solides. Regard de miel, cheveux courts précocement blancs qu’atténuait sa lumineuse soixantaine, elle n’était pas femme à hausser le ton. Cependant, nombreux étaient ceux qui redoutaient ses interventions sèches et acides.

J’observais ensuite le Père Mirande, assis sur une chaise en bois, non loin du maire et juste assez près du poêle, gardant ses mains jointes posées à plat sur son pantalon noir, et les paupières closes comme dans une constante prière. C’était un jeune curé habité par sa mission divine. On disait que sa foi était son seul repas, son seul habit, sa seule exigence. Exagérée ou non, l’image lui convenait à merveille : son visage était marqué par une bonté qu’exprimait son regard limpide, doublé d’un sourire aussi doux que bienveillant. Il avait le cœur fertile, contrairement à sa peau grêlée comme une terre aride. Tel le premier magistrat de notre village, il répondait avec grâce à sa fonction, ne s’économisant jamais pour venir en aide aux plus démunis. C’était selon moi l’un de ces rares hommes d’Église à ne pas trahir la parole du Christ, chère à nos paroisses oubliées. Le père Mirande, imperturbable, gardait les paupières fermées. Nous écoutait-il encore ?

Dans le nuage de rumeurs emplissant la salle du Conseil, une douce mais ferme voix se fit entendre.

— J’aimerais, moi, connaître l’avis de monsieur l’instituteur.

Marie-Claire de Lange se tourna vers moi, ne me laissant aucune échappatoire possible, n’en déplaise à quelques esprits chagrins qui me considéraient encore comme un étranger. La libraire avait décidé de me priver du silence que je m’étais imposé en venant m’abriter ici. Elle me plaçait au centre des débats contre mon gré. La gêne me gagna. Je tortillai ma cravate, cherchai un regard bienveillant mais ne vit qu’un kaléidoscope de pupilles immobiles. J’aurais voulu sauter par une fenêtre – elles étaient toutes fermées – ou me réfugier dans le poêle, au milieu des bûches, consumant ainsi ma honte. J’étais obligé de me rendre à l’évidence : rien ni personne ne viendrait à ma rescousse. En ultime recours, la mine déconfite, je cherchai le regard compatissant du curé, convaincu qu’il aurait pitié d’une brebis harcelée et prendrait la parole pour me sortir de ce gouffre. Peine perdue : dans son recueillement, le saint homme semblait lui aussi attendre mon avis. Quelle guigne ! Je me levai : je passai mécaniquement la main dans mes broussailles, comptant sur cette mise en scène ridicule pour retenir le temps. Mais l’épais silence m’écrasait et leurs regards vrillaient ma peau. Quelques-uns, bras croisés, ressemblaient à de petits procureurs qui m’auraient déjà condamné. Je posai mon poing fermé sur mes lèvres et fit mine de tousser. Puis les mots me vinrent, sans retenue.

— Nous avons probablement affaire à un original, dis-je d’un ton peu assuré, presque intimidé face à l’assistance muette… Ou alors, continuais-je sans me rendre immédiatement compte de la portée de mes paroles, il est possible, je dis bien possible, que cet homme soit venu ici pour se lancer un étrange défi, ou même, tiens ! pour s’infliger une épreuve et, qui sait… pour en mourir ! Car, après tout, il en connaît peut-être autant que nous sur le terrain rogné de la Pointe. Il a bien dû se renseigner avant d’acheter ce terrain-là plutôt qu’un autre. Toutefois, cela ne l’a pas le moins du monde découragé.

Le maire frappa de son poing sur la table. Le Père Mirande ouvrit soudain les yeux, fronçant les sourcils en signe de désapprobation. L’élu, quant à lui, ne retint pas sa colère.

— Enfin, monsieur l’instituteur ! Qu’est-ce qui vous autorise à proférer de telles absurdités ? Nous sommes prêts à tout entendre. Mais là… je pense que vous dépassez les bornes ! Notre presqu’île n’est tout de même pas devenue un sanctuaire pour baleines échouées attendant, avec fatalisme, leur trépas sur une bande de sable !

J’aurais pu me taire. Mais je repoussai une immédiate reddition. On m’avait demandé de m’exprimer. Je gardais mon idée en tête. Je m’obstinai, même sans preuve, refusant de passer pour l’idiot du village au prétexte d’une logique rassurante que je ne partageais pas le moins du monde avec l’ensemble du cénacle :

— Enfin quoi ? La chose est concevable ! insistai-je, haussant le ton pour m’imposer au milieu des bruissements. Précisément parce que cet homme est réputé riche ! Vous l’avez dit vous-même, monsieur le maire : il peut s’offrir tous les caprices. Alors… pourquoi n’a-t-il pas opté pour une île tout entière au large de son Écosse natale ? Ou un chapelet de plages paradisiaques aux Bahamas ? Non ! Selon moi, il a ouvertement choisi notre presqu’île et ce bout de terre. On pourra se contenter d’affirmer qu’il est fou. C’est la plus confortable des solutions. Mais il se peut tout aussi bien qu’il soit saint de corps et d’esprit et qu’il soit venu choisir ici le cadre de son destin !

Debout, les épaules relevées, les bras raides et les poings posés sur le dossier d’une vieille chaise en bois, j’allais poursuivre ma tirade, emporté par une emphase d’orateur qu’encourageait le silence religieux de l’assemblée. Tous les regards s’étaient tournés vers moi. Plus personne ne bougeait ni n’osait prendre la parole. Chacun s’observait du coin de l’œil. Le bougon Marcou, un pêcheur local se mordait la lèvre inférieure. Moulau, le pharmacien, fixait le plafond où pendait un vieux lustre, une antiquité qui devait être là depuis des siècles, avec ses branches en laiton dépoli et ses fines ampoules poussiéreuses. Je parlais devant un musée de cire. Mais je n’allai pas plus loin : ce silence de plomb, je le percevais, n’était que le reflet d’une profonde contrariété. Personne n’avait voulu envisager un pareil scénario. On avait jusqu’à présent mis l’insistance du maire pour cette réunion publique sur le compte d’une lubie. Pas sur l’annonce d’une calamité imminente. Quant à moi, qui étais venu chercher ici quiétude et oubli, faisant vœu de silence… voilà que j’avais failli à mon serment en tenant à ma vision alarmiste, démente pour certains. J’en voulais à madame de Lange de m’avoir interpellé ; et plus encore à moi-même de ne pas avoir su modérer mon propos.

Le Père Mirande se leva alors lentement dans le grincement de sa chaise et, d’une main sûre tendue devant lui, tel un prophète, imposa le silence.

— J’ignore quant à moi ce qui motive cet inconnu venu jusqu’à nous. Mais enfin ! nous n’avons pas autorité pour décréter qu’il est animé par la seule volonté de défier la vie. Du reste, qui peut asséner de telles vérités, ce soir ? Qui a pu le rencontrer et parler avec lui ? Personne ! Ce ne sont que supputations et tout ceci nous égare.

Sur un ton cette fois plus solennel qui nous rappelait son sermon dominical, il poursuivit, à l’attention du premier magistrat :

— Monsieur le maire, si vous en êtes d’accord, je suggère la suspension de notre séance. Nous ne savons rien de cet homme ni de ses motivations. Nous ne pourrons qu’avancer sur des terrains aussi glissants que celui de la Pointe. Ne nous laissons pas emporter par de mauvais courants…

Les mots du Père Mirande soulagèrent aussitôt la salle. Je me rassis dans mon coin, oublié de l’assemblée, ce qui ne fut pas pour me déplaire. Mes paroles avaient nourri, sans fondement, quelques craintes et de mauvais pressentiments, ce que le maire aurait voulu éviter. Le curé avait réussi à éteindre le début d’incendie qui se propageait dans le cœur de ses ouailles. Seule madame de Lange continuait à m’observer du coin de l’œil. Ses lèvres fines esquissaient un léger sourire. Et une sorte de satisfaction dans son regard me donnait l’impression d’être soudain devenu à mon insu le glaive de son étrange ressentiment. Le Père Mirande, s’il avait pu imaginer pareil stratagème, en eût désapprouvé l’absence de miséricorde et aurait ouvert son confessionnal à cette âme perverse.

Sans demander mon reste, je préférai quitter discrètement la salle de la mairie. Je marchai le long du Bassin, mains enfoncées dans les poches de mon pantalon, humant l’air frais du large qui épinglait mes jambes au travers de la toile trop fine. Une lune frêle éclairait la nuit. Je cherchai dans les nuages noirs aux lisières blanches le soutien d’une âme clémente. Je n’étais pas, d’ordinaire, étouffé par la foi. Mais, à cet instant précis, face à l’immensité du Bassin presque invisible au cœur de la nuit, j’avais envie de croire en quelque chose qui me dépasserait.

Je songeais maintenant à l’Écossais de la Pointe. Qui d’autre qu’une âme torturée pour venir affronter l’Océan invincible ? Bâtir une maison sur une terre rongée par les eaux ne rimait à rien. Et si personne, ici-bas, ne voulait prêter crédit à mon absurde théorie, je n’en démordais plus : quelque chose de déterminé animait cet étranger débarqué tout droit des Highlands. J’en arrivais à la conclusion poussive qu’il avait dû longtemps chercher l’endroit idoine pour mettre son plan à exécution. Avant de me demander jusqu’où m’entraînerait mon imagination débordante. Peut-être avais-je été trop loin ? Peut-être avais-je tricoté une histoire à dormir debout au risque de passer pour un dangereux affabulateur ? Je m’assis sur un banc devant la plage du centre. Je cherchai mon paquet de cigarettes, jurant, fidèle à mon habitude, que ce serait la dernière. Rituel stupide mais rassurant pour le faible d’esprit, prenant le bassin comme témoin discret de mon mensonge. Je sentis soudain une présence dans le vent. Une voix familière se fit entendre. Je n’avais pas encore allumé ma clope.

— Vous rendez-vous compte, monsieur l’Instituteur, du malaise que vous avez provoqué ce soir ? Ah ! c’est bien ma faute : je n’ai jamais aimé organiser ces séances publiques. Mais que pouvais-je bien faire ? Garder secrète cette information ? Non, bien entendu ! On m’en aurait tenu rigueur tôt ou tard. On peut dire en tout cas que vous avez réussi votre coup. Passez-moi donc une de vos blondes ! Et votre briquet ! Un peu de nicotine pour mes poumons : c’est le moins que vous puissiez faire pour moi ce soir.

Je ne me fis pas prier. Je tendis mon paquet au maire, dont la silhouette altière semblait à cet instant avachie. Une posture qui ne lui ressemblait guère. Il attachait d’ordinaire une solide importance aux apparences, tout à la fois puissance et séduction. Son emprise sur le village était indiscutable. Une majorité d’habitants l’acceptait. On le qualifiait volontiers de digue contre vents mauvais et marées nauséabondes de la politique. Mais ce soir, dos voûté face au noir Bassin, il fumait la cigarette qu’il avait arrachée à mon paquet. Il la tenait serrée dans ses doigts croisés, mains crispées sur ses genoux. Son visage avait les traits tirés. Son âge victorieux, si bien dissimulé par sa peau brune, laissait désormais apparaître les défaites du temps : des petites rigoles grises perçaient son écorce sèche. Sa belle toison blanche n’était que filaments épars. Je me demandais ce qui avait pu l’exténuer à ce point. Maire depuis tant d’années, il savait tout des épreuves qui l’attendaient. Il avait franchi bon nombre d’obstacles placés sur sa route par des ennemis et, plus souvent, par des amis peu scrupuleux. De l’avis général, l’homme était un animal politique. Mais ce soir, non ! Ainsi recroquevillé, il inspirait soudain la pitié. Tout ça pour un Écossais venu s’installer à la Pointe…

— Pensiez-vous ce que vous avanciez ? Je veux dire : est-il possible que cet étranger ait choisi notre presqu’île pour s’infliger un… quel mot avez-vous utilisé ? un châtiment, et peut-être même en mourir ?

J’acquiesçai en silence, d’un geste de la tête. Il ne m’aurait pas paru honnête de me défausser, même pour me rendre agréable au premier magistrat de la ville. J’avais en moi une intuition, bien plus qu’une conviction. Je n’avais jamais croisé l’Écossais. Je ne lui avais jamais parlé. Le Père Mirande avait raison : en de telles conditions, je n’étais pas autorisé à émettre un avis, du moins avec cet aplomb. Je proposais juste une fragile direction. Dans une enquête criminelle, on ne m’aurait prêté aucun crédit. On m’aurait même trouvé bien léger. C’était le reproche du maire à mon égard : avoir balancé une théorie infondée sans en mesurer les conséquences en public. On m’accusait, sans vraiment le formuler, d’avoir inoculé le virus d’une peur nouvelle dans le cœur désarmé des habitants de la Presqu’île, et dont le maire ne détenait pas l’antidote. Je baissai la tête, un peu honteux, tirant une bouffée nerveuse sur ma cigarette. Puis mon interlocuteur enchaîna.

— Je suis armé pour faire face à toutes les basses œuvres de la politique. J’ai laissé bon nombre d’imbéciles se fracasser sur les pièges qu’ils m’avaient tendus. J’ai su prévenir pas mal de saloperies pour assurer ma réélection. Mais là, je sèche. Que faire devant un homme qui serait venu ici pour se punir, pour mourir ou pour les deux ? Enfin, si je vous écoute... Je ne vais tout de même pas abdiquer ?

J’étais déconcerté. Il s’exprimait tel un suzerain soucieux de conserver son trône. Rien ne l’intéressait d’autre que son pouvoir, le fugace et pathétique pouvoir que lui procurait son siège de maire d’une presqu’île renommée, inondée à la belle saison par une vague de rats des villes et de vedettes. Voilà ce à quoi il s’agrippait : sa couronne, son trône et quelques photos prises en compagnie de célébrités d’un jour, piteux trophées épinglés sur les murs de son château. L’image du noble édile loué pour son intégrité brûlait devant moi dans un feu amer. Il se leva, écrasa son mégot sur le banc, l’emportant avec lui pour l’abandonner dans un cendrier public. Puis il se retourna et me lança d’un ton cette fois bien las :

— Bon… eh bien il faut tout faire pour empêcher cet abruti de parvenir à ses fins, si vous avez vu juste. Mais pourvu que vous vous trompiez car, sinon, Dieu sait ce qui arrivera s’il s’obstine à jouer les têtes brûlées, puisque vous persistez à le croire !

À cette heure de la nuit, je n’étais plus vraiment certain de rien…

2 Monsieur l’instituteur

Quand j’y repense, je me dis que par sa présence, ses apparitions soudaines et ses disparitions étranges, l’Écossais de la Pointe m’a tendu un miroir. Celui de mon âme.

Au fil du temps, j’étais devenu une absence consentie. Je me fichais des apparences et des victoires. Il était pratique de me cantonner dans la catégorie des ratés obstinés, un verdict que j’avais tant de fois deviné dans les regards ironiques qu’on me portait. Ne nous voilons pas la face, c’était une situation confortable. Ce jugement implacable me convenait : il ne m’apparaissait pas ou plus utile de m’expliquer. Et encore moins de revêtir un uniforme clinquant pour épater la galerie : j’ignore l’orgueil. Je me méfie des honneurs. Je fuis la reconnaissance. Je me suis, jusqu’à présent, contenté de cette sentence commode : elle me permet de m’effacer et de me délecter du vide. Je chéris les creux que propose çà et là la vie dans la mesure où ils m’autorisent à les remplir au compte-gouttes de mes envies. Je n’en manque pas. Mais je prends mon temps. Je suis prudent. Je ne connais rien de mieux qu’une vie apparemment insipide pour l’assaisonner à son propre goût : inutile de confier à quiconque le soin de faire de nos existences des conquêtes incertaines et vaines. Autant faire de sa vie une œuvre inachevée et maladroite. En un mot : humaine. J’ai cessé de m’inquiéter le jour où, très tôt dans ma vie, j’ai tenu à m’extraire du moule étroit et étouffant de nos sociétés tournées vers l’imminence des résultats gratifiants et l’obsession des triomphes grisants. Jusqu’à présent du moins. Jusqu’à l’arrivée de L’Écossais sur la presqu’île, ce lieu idéal et perdu où j’avais cru trouver refuge et oubli. Ce bout du monde où j’avais envisagé, de toute mon âme, une vie débarrassée de toute attente, nue et libre. Marie-Claire de Lange avait eu diablement raison de m’avertir un soir au café du Centre, avant que ne nous apparaisse l’Écossais en personne dans les hurlements des vents lointains : « Tout finit tôt ou tard par vous rattraper, monsieur l’instituteur ! » m’avait-elle froidement asséné. J’ai fini par arrêter de fuir. Ce n’est pas si mal. Notre ami l’Écossais, devenu dans la solitude de mes nuits ordinaires un confident virtuel, un merveilleux compagnon imaginaire et patient, était arrivé chez nous pour poser sa destinée sur la nôtre… faisant presque aussitôt ressurgir nos ombres, comme ces cargos géants et silencieux glissant la nuit sur l’onde et refoulant l’écume de nos mémoires vers nos berges amochées. Il est étrange de constater à quel point ce curieux individu nous obligea à nous dresser contre son funeste plan, à tout faire pour le convaincre de renoncer à sa terrifiante décision, à ne pas baisser les bras en somme… Et à quel point cet être fascinant a provoqué en moi une réaction inattendue : réveiller de nouvelles tentations face aux ambitions soustraites.

Je n’aime guère me raconter. Mais les évènements récents survenus sur la presqu’île ont changé tant de choses… Que l’on me permette d’exposer ma plaidoirie. D’expliquer mon choix : celui des renoncements précoces et d’une vie en retrait… à quarante ans.

***

Ma courte expérience de reporter au rabais fut d’abord bien utile pour me permettre d’entrevoir certains aspects de la nature humaine. Et riche d’enseignements pour nourrir ma vision des choses au moment précis où je pénétrai sur ce nouveau territoire inexploré par les étudiants du monde entier qui en franchissent la frontière, emplis de courage et de témérité… Cette terre encombrée de crevasses obscures, de pentes glissantes, de fauves boulimiques : la vie active !

Je me rêvais grand reporter dans un prestigieux quotidien. Je battais le pavé parisien pour me faire embaucher, même sans salaire, au début en tout cas ! Je voulais intégrer une rédaction digne de ce nom et voir publier mes premiers articles dans d’illustres colonnes. Âgé de vingt-trois ans et armé d’une honorable licence de lettres modernes, j’étais dénué de toute expérience. Je trouvai porte close. Je dus mon salut à une journaliste d’un magazine people partie en congé maternité. Le rédacteur en chef, au bureau duquel je m’étais présenté au hasard de mes pérégrinations, me proposa sur-le-champ de la remplacer durant les mois de son absence. Il n’avait que cette offre à me faire. J’acceptai sans condition. L’hebdomadaire appartenait à un puissant groupe de presse. J’avais au moins un pied dans la porte. J’espérais surtout m’accrocher comme une moule à son quai !

Cinq mois de rencontres avec des vedettes de second plan (animateurs dépassés, chanteurs essoufflés, acteurs ignorés) provoquèrent en moi de copieuses allergies. Je ne m’étais pas vraiment remis par exemple d’un long papier consacré aux sosies de stars. J’avais touché du doigt un monde parallèle où l’on avait volontairement renié sa propre existence pour ne créer qu’un miroir factice et récupérer les particules d’une gloire éphémère. Je rencontrai ainsi le sosie d’une chanteuse populaire qui avait bâti sa carrière sur un répertoire de chansons burlesques dans une étroite caravane humide plantée dans un champ de l’Oise, non loin de la scène où elle devait se produire. Un public épars attendait dans la fraîcheur de l’automne, debout dans l’herbe humide, plantée dans le faible halo de sunlights fatigués, l’apparition de la copie officielle. Celle-ci se préparait dans ce qui lui servait de loge et, à n’en point douter, de véhicule et de maison occasionnelle. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’entendre son discours orgueilleux de vedette accomplie, parlant comme son modèle, gommant toute frontière entre la réalité et son revers, exigeant de voir ses photos avant parution et se plaignant de la mauvaise organisation qui la privait, ce soir-là, d’une coiffeuse et d’une maquilleuse ! Jouant devant moi les stars excédées elle se permit même de conclure, imperturbable, qu’il était de plus en plus difficile de travailler convenablement dans de pareilles conditions. J’entendis plus tard à peu près le même discours dans la bouche pulpeuse et refaite d’une actrice de films X me confiant, au cours d’une soirée dans une boîte de nuit, théâtre de mes fabuleux reportages, à quel point il était difficile de jouer décemment ses rôles avec si peu de préparation en amont. Elle m’affirmait le plus sérieusement du monde qu’il était souhaitable et même utile de prévoir des répétitions de mise en place sur les plateaux avant le tournage de certaines séquences délicates. De la même manière, elle déplorait de ne pouvoir bénéficier d’un répétiteur pour apprendre et maîtriser son texte. Hélas, se plaignait-elle, les productions avaient décidé de gommer ces artifices pour de stricts soucis d’économie. J’eus un instant de doute atroce. Une ambiguïté comique s’était installée : me parlait-elle bien de films de cul ?

Plus pathétique fut ma rencontre avec le sosie de cette ravissante chanteuse blonde dont les chansons évoquaient des univers énigmatiques et sensuels, et dont le succès était phénoménal au vu des ventes de ses albums et de la communauté de fans magnétisés qui lui collaient aux cuissardes, tant aux portes des salles de spectacle que sur les réseaux sociaux. Son sosie officiel – car il en existe d’officiels et d’autres qui le sont moins, mais qui s’échinent cependant à faire leur trou dans des salles blafardes au fin fond des campagnes oubliées – se prénommait Caroline. Même cascade de cheveux blonds que son modèle inondant ses épaules étroites, et mêmes cuissardes au rabais s’évasant le long de ses cuisses. Je l’avais surprise dans sa loge, à la fin de son honnête prestation sur la scène d’une salle des fêtes au trois quarts vide. Carrelage blanc et boule à facette pendouillant au plafond formaient l’unique décor de son théâtre des simulacres. Je l’avais d’abord observée se démaquillant seule dans un local à balais où l’on avait installé à la hâte un tabouret, quelques cintres sur un portant et un miroir fendu sur une table en plastique collée contre un mur. Je regardai en silence ses gestes si lents, cette main si lasse qui passait un coton noirci sur les couches de maquillage maculant son visage songeur. Puis elle s’arrêtait quelques secondes. Sa tête lourdement posée sur son autre bras, elle se regardait un instant dans ce fragment de miroir brisé : des ratures de rimmel s’écaillaient sur sa peau corrodée à force de barbouillages. J’aurais aimé savoir à quoi elle pensait. Peut-être à cette étrange destinée qui avait fait d’elle la pâle copie d’une autre vie ? Je crois avoir succombé à sa mélancolie plus qu’à sa beauté. Et même si je lui avais trouvé un charme réel, plus sincère que celle dont elle était le double appliqué tous les week-ends de l’année (sans compter les jours de l’an où elle était fort demandée) c’est, j’en suis certain, sa tristesse familière, comme le reflet immédiat de nos existences solitaires dans son miroir de fortune, qui avait provoqué mon émoi. Je toussotai pour m’annoncer, l’extirpant aussitôt de sa rêverie. Elle m’offrit un sourire forcé et effaça d’un geste ardent les dernières traces noires de son rimmel. À la fin de l’interview où une solide lucidité sur cette vie feinte affleurait dans ses réponses, j’osai l’inviter à souper. D’abord un peu surprise, elle accepta. Elle n’avait probablement rien de mieux à faire et m’avoua sans mal, un peu plus tard dans la soirée, dîner plus souvent seule qu’accompagnée à la fin de ses galas… J’admets avoir été un peu trop optimiste : dans ce bourg de campagne isolé, quel estaminet pourrait encore nous servir au-delà de vingt et une heures trente ? J’optai pour une négociation serrée avec le patron d’une auberge sur le point de fermer, non loin de la salle des fêtes. Lequel, à contrecœur accepta de nous servir quelques charcuteries grasses et des rogatons de fromage assoupis dans son frigo. Nous discutâmes principalement de nos vies. Elle de son identité effritée, moi de mes ambitions en friche. Je cherchais à la séduire avec mes petits sourires débordants d’une sincère compassion. Malgré la fatigue qui blessait ses traits sous la lumière vive du café, je l’écoutais avec le plaisir d’un homme séduit par chacun de ses regards de princesse écorchée. Je devinais sa solitude et le délice qu’elle trouvait à se sentir ainsi écoutée et comprise. Certains matins, elle ne savait plus qui elle était et cela perturbait son discernement. Oui… qui était-elle encore vraiment ? Rien qu’une inconnue insignifiante ? Ou l’hologramme d’une star adulée ? Laquelle des deux femmes aimait-on en elle au bout de la nuit ? Comment le deviner dans le regard indifférent des amants de passage sortant de son lit aux petits matins de sa vie dépouillée ? Je m’entendis prononcer une de ces atroces banalités dont se sent capable un homme décidé à ne pas finir sa nuit seul, au point où il en est, perdu dans un village lugubre face à une femme désirable par ses abandons : « Eh bien moi je vous trouve très belle telle que vous êtes, Caroline ». Je réglai l’addition. Nous sortîmes. J’osai lui prendre la main… l’attirer vers moi et l’embrasser doucement… en me demandant où nous pourrions, là, tout de suite, terminer la nuit sur cette terre délaissée. D’un geste brusque, elle me repoussa violemment. Ses prunelles me lancèrent des dagues de peur et de haine. Elle hurla des mots blessants. J’étais comme tous les autres : une petite queue en manque, pressée de passer la nuit avec l’autre… la star ! S’offrir un minable fantasme à peu de frais ! Mais pas la désirer, elle. Elle ! Tout le monde s’en fichait, n’est-ce pas ? Son corps crispé délivra un cri rauque qui déchira la nuit amère. Puis elle s’enfuit vers sa voiture, me plantant dans l’unique rue de ce village à l’écart du monde et dont je ne me rappelle plus le nom.

Sur ce calamiteux épisode, je mis fin à ma vie intense de brillant reporter et tournai, sans regret ni amertume, la page d’une vocation contrariée… Celle-ci m’avait offert le triste privilège d’observer ces fantômes de l’existence qui, faute de pouvoir être eux-mêmes dans le dénuement de leur vérité, se sont recouverts des oripeaux d’un autre, une vedette éclaboussée de lumière de préférence, pour exister du moins en apparence… fût-ce dans les coulisses de leur propre vie. Il m’est alors apparu essentiel de vouloir vivre sans artifice. J’étais disposé à gommer certaines ambitions devenues superflues au profit d’envies plus sincères. Je passerais peut-être bien pour un être médiocre dénué d’appétit. Mais au fond de moi, une petite voix patiente me répétait, aux heures brumeuses de ma vie, que je n’étais pas de cette engeance.

J’avais en vérité envie d’enseigner. Je le devais à mon professeur d’histoire durant l’année de troisième, au collège. Monsieur Collioure possédait ce don si rare de raconter de manière éloquente, démonstrative et même vigoureuse, les grandes étapes de l’Histoire de France. Les élèves avaient le sentiment vertigineux de remonter le temps et d’être les acteurs d’un glorieux passé. Ainsi étions-nous soudain courtisans à Versailles assistant au lever du Roi, à sa crotte souveraine, à ses différents repas, puis nous retirant dans une ultime révérence après son coucher. Nous parvenions même à humer, dégoûtés, les odeurs de merde et de pisse embaumant à l’époque le palais du Roi-Soleil. À Waterloo nous étions les fidèles grognards de Napoléon qui voulaient bien mourir pour l’empereur dans la poussière et la poudre, tandis que tombaient à nos pieds nos camarades transpercés par les baïonnettes anglaises, mais qui refusaient obstinément de se rendre ! Je m’imaginais ainsi tenant à mon tour en haleine des amphis complets. J’aurais deviné, dans le regard langoureux de certaines étudiantes enamourées, une irrésistible attirance pour le charmant maître de conférences captant leur attention volage. Je repris donc le cours de mes études abandonnées. Je franchis l’étape de la maîtrise. Je tentai ensuite, une année durant, pour le prestige que cela m’aurait procuré auprès de mon futur et fidèle auditoire, l’agrégation de lettres modernes. Mais, faute de concentration ou de conviction, je me plantai lamentablement. Sans doute manquais-je de méthode pour réussir une si rude ascension. J’aurais surtout dû, certains soirs, faire preuve d’un peu plus de discipline et rester chez moi au lieu de parcourir la nuit urbaine comme un chien enragé. C’est que j’avais découvert sur mon ordinateur un territoire de chasse encore inconnu, mais terriblement tentant, celui des escortes-girls. Il suffisait de me rendre sur un des multiples sites dédiés à ces plaisirs immédiats pour faire mon choix. Et ces sites pullulaient : ville par ville, quartier par quartier, rue par rue. Le petit coup volé de la nuit devint l’une de mes occupations favorites, m’éloignant un peu plus encore de mes cours. Du moins pendant un certain temps. Ce fut une période bénie où il me parut futile de faire le moindre effort pour séduire. Peut-on envisager un court instant que le recours aux putes soit en vérité bien commode à certaines périodes de sa vie ? Doit-on condamner la facilité comme la démonstration de nos faiblesses et célébrer la difficulté comme seule preuve tangible de notre valeur ? J’aimais ces moments de fébrilité où mon regard halluciné parcourait ces milliers d’annonces accompagnées de photos explicites : visages vulgaires et corps dénudés. J’adorrais me livrer à la ville honteuse, m’infiltrer dans ses arrière-cours sombres et invisibles, grimper le cœur battant, le cerveau échauffé, la queue fébrile, ces escaliers fragiles à l’assaut d’un palier grinçant où m’attendait l’inconnue tarifée. Découvrir enfin son visage et sa panoplie étudiée. Je savourais ces petits arrangements avec la vie où il m’était permis, l’espace d’un instant, de raconter tout ce qui me passait par la tête. De murmurer, par simple amusement, un roman à chaque fois différent à l’oreille de ces filles coûteuses postées derrière leur porte entrouverte et aussitôt refermée après m’avoir invité à en franchir le pas. J’ai longtemps raffolé de ces petites chambres sous les toits… de leur humidité se mêlant aux odeurs de sexe, de leur sueur s’alliant aux parfums capiteux bon marché. C’étaient les arômes d’une existence facile, mais exquise. Un fantasme idiot noua mes pensées : arriver dans l’appartement d’une de ces filles et tomber nez à nez avec l’une de mes camarades d’amphi ou mieux encore une amie de mes parents dont la vie aurait été un paravent habile. Tant de putes clandestines étaient en service chaque nuit ! En parcourant régulièrement sur la toile ce grouillement d’annonces, j’avais l’épouvantable sentiment que la ville entière se prostituait. J’arpentais cette cité de long en large, choisissant avec délectation les quartiers les plus éloignés de mon domicile pour me donner la plaisante sensation d’une aventure lointaine au cœur de territoires hostiles. Mon imagination galopait, mes quêtes de baises rudimentaires devenaient autant d’expéditions risquées et glorieuses. Une fois le coup réglementaire tiré, je dévalais quatre à quatre les escaliers de l’immeuble comme un prisonnier évadé jurant ses grands Dieux qu’on ne le reverrait plus de sitôt dans le quartier. D’autres terres menaçantes, d’autres tours fortifiées, d’autres guerrières harnachées m’attendaient dans les recoins brisés de la ville…

Puis l’excitation des préludes laissa place à la banalité de l’instant. Je n’appelai plus mes dorloteuses de la nuit. Je m’étais, au fil du temps, détourné de ces petits coups truqués. Le sourire factice de la fille en peignoir qui m’accueillait d’un « Entre vite, chéri ! » embusquée comme une taupe derrière la porte de son studio lugubre pour ne pas alerter ses voisins sur son activité, avait fini par m’écœurer. Je me souviens de cette soirée où j’avais mis un point final à ce chapitre de ma vie. J’avais grimpé l’escalier menant à l’appartement de l’escorte. La porte s’était entrouverte. Elle avait prononcé le fatidique « Entre vite, chéri ! » Cette phrase irritante. Ces odeurs de renfermé. Ces orgasmes feints. Fuir. J’avais pour la dernière fois dévalé les marches de l’escalier. Je sautais à pieds joints dans la rue, heureux de respirer à pleins poumons l’air pollué des avenues encombrées.

Je passai sans difficulté ni triomphe mon diplôme de maître des écoles. Un poste en école primaire se libéra quelques mois plus tard dans le XVIIe arrondissement de Paris, quartier des Batignolles. J’atterris dans un établissement public aux classes remplies comme des bombonnes de gaz prêtes à exploser. J’éprouvai au début un certain plaisir à transmettre un peu de savoir à ces gamins dissipés et de toutes origines, cultivant ainsi le rêve possible d’une éducation à la portée de tous et d’une égalité accomplie, comme l’exigeait ce mot sublime et illusoire inscrit aux frontons de nos écoles publiques. Mais avec le temps, l’exercice devint une routine que les inégalités flagrantes du monde rendaient morose. J’avais de plus en plus de mal à croire au caractère sacré de ma mission d’enseignant de la République. Cependant je la poursuivais le plus sérieusement du monde, gardant pour moi la sensation d’une étrange mascarade. Il fallait à tout prix me créer de nouvelles perspectives. Le vieil Ernest en personne m’en offrit une. Dès que je découvris son œuvre en lisant par hasard, debout dans une librairie, toute une après-midi, un recueil de ses nouvelles, l’évidence s’imposa. Barbe blanche, gueule d’ours : le cliché couleur sépia d’Hemingway m’envoûta. Je devins un lecteur reclus de son œuvre. Je m’enfermais chez moi le soir et me laissais porter vers des horizons lointains. Je quittais le confort de ma vie tiède pour défendre à l’autre bout du monde mes convictions les plus profondes, tel Robert Jordan plaçant l’idéal au-dessus de tout… Je respirais dans ces lignes cent fois lues les effluves d’une vie intense et inconnue, puisant dans ces passions exprimées, dans ce jusqu’au-boutisme exacerbé tout ce qui pourrait pardonner mes promesses oubliées et mes renoncements faciles ! Je ne ressemblais en rien à un vieux baroudeur à la barbe blanchie parcourant le monde en tous sens. J’étais plutôt l’un de ces chats à six griffes ronronnant du matin au soir dans son cocon et demeurant coûte que coûte sur son étroit et rassurant territoire. Et cependant c’en était assez ! Il était temps à mon tour de goûter aux arômes piquants de l’aventure. Mais pour aller où ? Sur les traces du vieil Ernest, pardi ! Je choisis un vol pour Cuba aux vacances de Pâques. Quand avais-je pris l’avion pour la dernière fois ? Quinze ans plus tôt : une semaine à Rome avec mes parents. Balades interminables, à s’en user les semelles, à la découverte de ses vestiges. Souvenirs brouillons de vieilles pierres et de trattorias enfumées. Pas folichon pour un ado de quinze ans.

Me voici donc à La Havane parti visiter la maison du vieil Ernest. Laquelle ne se visitait pas vraiment : les touristes devaient rester en rang d’oignon derrière des cordons entourant les différentes pièces de plain-pied, ouvertes aux vents et gardées par des matrones intraitables en uniforme bleu. Tous ces kilomètres parcourus pour apercevoir de loin l’antique balance blanche du maître sur laquelle il se pesait chaque matin avant de noter scrupuleusement son poids encore gravé en noir et de sa main sur le mur de la salle de bain. Petits tracas ordinaires pour un Nobel. Rassurant tableau en vérité. Je fis un pèlerinage à l’hôtel Ambos Mundos, dont les façades roses se dressaient dans une ruelle criarde, là où il avait commencé la rédaction de Pour qui sonne le glas. Chambre 511, en coin, avec vue plongeante sur la cathédrale de La Havane… Une feuille du manuscrit original était glissée dans la machine à écrire sous cloche, posée sur la table de travail. Ce petit théâtre figé se visitait tous les jours… Je pouvais bien finir mes soirées à la Bodeguita del Médio, à quelques pas de l’hôtel, pendu au comptoir, en ingurgitant des litres de mojitos comme lui, les muses n’accouraient pas pour autant. M’accorderaient-elles jamais leur grâce ? Je l’avoue, j’envisageais d’écrire. Un roman. Quoi d’autre ? Puisque j’avais refermé sans regret les portes d’une presse calamiteuse, j’ouvrais, enflammé, celles d’une œuvre romanesque qu’il me restait à écrire. Un détail ! La nuit, grisé par les vapeurs de rhum flottant au-dessus du zinc fréquenté par l’écrivain, je l’implorais de m’inspirer comme on quémande la puissance des Dieux. Puis je regagnais l’hôtel, éméché. Je me couchais habillé. Je me contentais de ronfler deux étages en dessous de sa chambre, mon sanctuaire. Je rêvais de faire à mon tour l’acquisition d’une antique balance et de surveiller mon poids chaque matin de ma vie ordinaire pour accéder au génie.

En dépit de l’appel du large que m’inspirait le vieil Ernest, je restai à quai ! Trop longtemps ! Dix ans de cette vie parfaitement réglée, suave et plate, s’écoulèrent sans que je m’en aperçoive : j’étais bien à l’abri dans mon école, dans mon petit appartement des Batignolles… dans mon petit quartier grisâtre. Dans mes livres, surtout. Après tout, ne partais-je pas chaque nuit à l’aventure, traquant les fauves au pied du Kilimandjaro, débusquant les truites dans des rivières fraîches et ombragées du Michigan, provoquant d’immenses taureaux dans les arènes bondées d’Espagne sous le sourire enflammé de señoritas au regard ombrageux ? Sans bouger de mon salon étriqué… Sans désir particulier. Vieil homme de l’amer.

Ma vie sexuelle était cependant correcte. Trois aventures – celles dont je veux me souvenir – épicèrent mes heures lentes. Ce fut d’abord une assistante maternelle tristement mariée. Son métier la lassait et son couple l’emmerdait. Une malchance ! J’étais devenu son aimable distraction. Une chance ! Car cela me convenait. Je restais en périphérie de sa vie, et elle de la mienne. Parfait équilibre. Elle paraissait quelconque au premier regard, avec son visage morne comme un matin pluvieux. Mais en l’observant un peu plus attentivement, on découvrait de beaux traits fins et réguliers, des narines avides et sensuelles, des prunelles rondes et argentées, des pommettes relevées que les peines, creusant des rides anciennes, n’étaient pas parvenues à effacer. Nous ne collectionnions que d’expéditives culbutes dans la chambre d’un modeste hôtel du quartier. J’eus du mal à m’habituer à ses petites manies carnassières : me mordre le bout du lobe de l’oreille ; me mordre la lèvre inférieure ; mordre le haut de ma cuisse. Un vrai caniche. À force de nous voir passer la porte de son établissement trois soirs par semaine, le réceptionniste espagnol était devenu en quelque sorte un camarade bienveillant. Il nous saluait d’un clin d’œil complice, nous tendant notre clef sans discussion. D’un seul regard sur les clients passant la porte de son établissement, il comprenait immédiatement à qui il avait affaire, devinait quel vaudeville se donnerait à l’étage. Notre petite affaire se liquidait rapidement après la sortie de l’école et avant que ma maîtresse morose ne rallie en toute hâte le domicile conjugal en grande banlieue sud. Elle : momentanément apaisée et rassurée à l’idée de plaire encore, de surcroît à un maître d’école. Moi : pleinement satisfait de cette légèreté que m’offrait une aventure dérobée. Elle me signifia pourtant un soir mon brusque licenciement. S’en excusa. Son mari se doutait de quelque chose. Elle préféra sauvegarder ses acquis. Je n’aurais su l’en blâmer.

Puis je croisai la route d’une piquante généraliste brune, divorcée cette fois, qui avait réussi à terrasser ma toux. Je crois l’avoir fait rire en exagérant opportunément mon personnage maladroit de jeune ermite, égaré dans les marées urbaines. Sans hésiter, à la troisième consultation, elle proposa de me servir de boussole et me garantit en riant très fort, sans doute pour se rassurer devant son soudain aplomb, qu’auprès d’elle je retrouverais mon chemin, quoi qu’il arrive. À vrai dire, dès notre deuxième rendez-vous, elle me guida directement chez elle. Un détail cependant m’intriguait : elle gardait ses chaussettes, même lorsque nous faisions l’amour. Inutile de lui demander de les retirer, elle ne supportait pas ses pieds. Et ne voulait que personne, je dis bien personne ! ne les voie. Heureusement, je n’étais pas fétichiste des orteils… Probablement aurait-elle désiré, au bout de quelques semaines, que notre histoire se prolongeât au-delà d’une simple aventure. Elle tenta deux ou trois fois d’en émettre le souhait avec élégance, évoquant ainsi ces petits week-ends que nous pourrions partager, ces rencontres que nous pourrions faire au lieu de rester enfermés invariablement chez l’un ou chez l’autre devant un plateau télé, après notre galipette administrative. De guerre lasse devant mon inertie, elle finit par s’inscrire aux abonnés absents.