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Le « Front National de Libération du Kivu », rébellion armée qui se réclame d’
Ernesto Che Guevara, s’attaque aux exploitations minières du Kivu.
Audrey, agent humanitaire au long cours, est envoyée à Goma pour enquêter sur des détournements de fonds destinés à des camps de réfugiés. Elle ne sait pas que José Echevarria, le directeur des camps, a été enlevé et que les réfugiés ont été enrôlés par la rébellion armée.
Ce roman retrace la recherche de la vérité par Audrey dans une zone où seigneurs de guerre et pillards se disputent, sous les yeux des humanitaires impuissants, les richesses du sol et du sous-sol du Congo.
Dans son roman épique
Les Chemins de Goma, l’auteur place humanitaires et guérilleros face à face sur les sols les plus disputés d’Afrique, pour reposer une question chère à
Guevara : la révolution et le recours à la violence légitime contre le pouvoir en place sont-ils d’actualité ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yves De Wolf-Clément, consultant et auteur belge né en 1967, a publié Rwanda.
Deux Sangs, une vie en 2004, aux éditions Le Cri.
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Seitenzahl: 255
Veröffentlichungsjahr: 2021
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LES CHEMINS DE GOMA
Dans la même collection
Chez le même éditeur
Yves De Wolf-Clément,Rwanda. Deux Sangs, une vie,récit, 2004
Yves De Wolf-Clément
avec la complicité de David Dufaux
Les Chemins
de Goma
Roman
Catalogue sur simple demande :www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de laFédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
Pour la Belgique :
ISBN 978-2-8710-6658-3
© Le Cri édition,
Avenue Léopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture, détail d’une peinture originale de Nathalie Sabah, http://nathalie.sabah.free.fr
Carte : David Dufaux et Annick De Broux
Masques : David Dufaux
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Y una mañana todo estaba ardiendo,
y una mañana las hogueras
salían de la tierra
devorando seres,
y desde entonces fuego,
pólvora desde entonces,
y desde entonces sangre.
Et un matin tout prenait feu
Un matin des brasiers
Sortirent de terre
Dévorant les hommes,
Et depuis lors le feu
La poudre depuis lors
Et depuis lors le sang.
P. Neruda, España en el corazon, 1938
David Dufaux (1967) et Yves De Wolf-Clément se connaissent depuis les années ’80 au Rwanda. Auteur de chansons, de chroniques et de théâtre, David Dufaux a accompagné ce roman depuis le début en contribuant notamment à la construction de l'histoire et de certains personnages.
Merci aux correcteurs intransigeants Béno, Catherine, David, Gérald, Marie-Claire, Michel, Patrick, Peter, Xénia,
Merci à Ana pour sa patience !
Cette histoire, qui met en prise directe la lutte armée révolutionnaire et le secours humanitaire, est le fruit de l’imagination de son auteur. Toute ressemblance avec des événements ou des personnages existants ou ayant existé est fortuite.
Cependant, les pratiques et les cruautés qui y sont décrites se réfèrent à des actes de guerre et de barbarie récurrents dans la région des Grands Lacs.
Pour ce qui concerne Ernesto Che Guevara, les paroles et les actions auxquelles réfère cette histoire sont exactes d’un point de vue historique et ont été transcrites de différentes lectures dont la principale est :
Paco Ignacio Taibo II, Froilan Escobar, Félix Guerra,
L'année où nous n'étions nulle part. Extraits du journal de Ernesto Che Guevara en Afrique», Editions Métailié, 5, rue de Savoie, 75006 Paris, 1995 (El año en que estuvimos en ninguna parte, traduit de l'espagnol par Mara Hernandez et René Solis).
Dans ce genre d’histoires, l’acte initial est toujours difficile à déterminer.
Ernesto GUEVARA
Kamituga, Kivu, Congo, 5 h.
Au pied du mont Kibukira, la ville minière se réveille sous les cris des chimpanzés. Les femmes rallument le feu qui couve dans les braseros devant leur case. Les plus petits enfants vont chercher du bois. Les grands s’occupent de l’eau. Une file d’adolescents armés de bidons chahute devant la pompe du village.
— Vas-y ! Mets-le en poussière.
Bilulu, un garçon au crâne allongé, mime un combat de capoeira, s’emmêle les pieds et se retrouve par terre. Son petit frère vient le relever sous les railleries :
— Tu n’as plus l’âge de faire rire, tu travailles maintenant.
Dans les foyers, les hommes se lèvent un à un et boivent un thé bien sucré avant de rejoindre la piste de terre rouge qui mène à la mine, dans le secteur sud de la ville.
À la plaine, une escouade de soldats joue aux cartes en attendant l’avion de la Minor, qui amène les ingénieurs le matin et les raccompagne à 16 heures avec l’or récolté. Un homme se lève pour se soulager derrière le cabanon de tôles. La partie est interrompue. Cinq minutes plus tard, les autres s’impatientent. Ils décident de se dégourdir les jambes, tandis que le plus gros dégrafe son ceinturon.
— Suis la radio. On va pisser un coup.
Le balourd répond d’un signe de la tête, puis il branche le poste FM qui joue l’hymne national en prélude à la journée. Quelques minutes s’écoulent. Il n’entend plus ses camarades plaisanter à l’extérieur. Intrigué, il sort du cabanon et est collé avec violence contre le mur par des guérilleros armés de poignards dégoulinant de sang. Il pousse un cri en découvrant ses camarades égorgés dans une flaque. Les guérilleros les tirent derrière le bâtiment.
— Je… Je me rends. Vous êtes qui ?
— L’essence ? Où est-elle ? demande un géant avec des biceps de catcheur et la tête dépigmentée du côté gauche. Il est effrayant.
— D… Dans la réserve au bout de la piste.
— Rentre là.
À l’intérieur, le géant pousse le soldat vers la phonie.
—Pasopo! Quand l’avion appelle, tu dis que tout est normal.
Le couteau sanguinolent suffit à convaincre le soldat.
Un guérillero entre :
— Commandant Moja ! Le terrain est nettoyé !
— Bien. Phase A terminée. Enfilez les casquettes et n’oubliez pas les badges. Prenez toutes les armes. On en aura besoin. Il empoigne le garde :
— Où sont vos provisions ?
— Au bout de la piste aussi.
— Tiens-toi tranquille maintenant.
Une voix martiale vient aux nouvelles dans le walkie-talkie. Le géant répond :
— Plaine sous contrôle. Pas de perte.J’attends la jeep.Over and out.
Goma, Kivu. 11.30 h., 30°C, grand soleil
Audrey regarde son reflet dans la vitre sale du minibus qui la mène à l’hôtel. Elle joue machinalement avec une guiche rousse près de son oreille. Ses cheveux se remettent en bataille. Plus elle s’acharne, plus la mèche se rebiffe. Audrey est fatiguée. Le vol a été pénible. Pourtant, elle adore voyager, surtout en avion de ligne. Ça la rend heureuse. Dès qu’on lui annonce une mission, elle saisit son bagage, toujours prête à se rendre sur le terrain.Ses yeux brillent chaque fois qu’elle prononce le mot « terrain ». Elle appartient à cette tribu de mordus à vie parmi les humanitaires auxquels Global Doctors fait appel pour ses missions pourries parce qu’ils ne refusent jamais. Aujourd’hui, elle débarque à Goma, cette ville qu’elle connaît bien, en bordure du lac Kivu. Elle s’émerveille des couleurs de ce lac limpide. La mission n’est pas pénible, cette fois : il s’agit pour Audrey de remettre de l’ordre dans la gestion financière de trois camps de réfugiés situés à une vingtaine de kilomètres de là, sur les contreforts des Mokoto, la chaîne de montagnes qui partage les eaux du lac Kivu et du lac Édouard, frontière entre le Congo et l’Ouganda. Ces camps sont gérés par son collègue de longue date José Echevarria. Elle se redresse pour se décoller le dos du dossier en skaï. Son polo est trempé de sueur.
— Vous avez vu notre nouvel hôpital ?
Le chauffeur la sort de ses pensées. Elle ne répond pas tout de suite. La poussière lui encombre les sinus.
Rutshuru, Kivu, couvent des Bernardines. 12.30 h.
— J’ai reçu votre message. Vous avez une fille pour moi ? demande le Consul de Belgique, en portant son verre d’eau tiède à la bouche.
Les trois religieuses sourient.
— Oui ! répond la mère supérieure, une petite femme aux lunettes carrées démesurées. Elle est déjà grande : elle a douze ans.
— Aïe ! Déjà âgé, ça ! Quel est son parcours ?
— Classique : la mère vivait dans la cité… La vie facile… Elle est tombée enceinte, puis malade… Elle est morte. Le père de la fille est inconnu. La famille n’a pas les moyens.
Elle écarte les mains en signe d’impuissance.
Le Consul, la quarantaine, bien bâti, se frotte les mains :
— Elle est en bonne santé ?
La mère supérieure acquiesce :
— On lui a fait faire le test.
— Elle est scolarisée ? Elle parle français ?
— Elle est en quatrième primaire… quand elle y va. Oui, elle parle votre langue. Avant que j’oublie : elle n’a pas de papiers.
— Ce n’est pas grave. Je vais m’occuper d’elle !
— Sœur Immaculée, va chercher Linda ! dit la mère supérieure.
Pendant que la jeune fille est amenée à son nouveau destin, le Consul dépose un grand sac de sport sur la table. Il en sort vingt liasses grosses comme des briques, encore scellées par la banque nationale. Les dévaluations successives ont rendu les portefeuilles trop petits.
Une jeune fille élancée, pieds nus, la poitrine déjà mûre, franchit la porte. Elle a la peau très claire. Une grande tignasse bouclée lui tombe sur les yeux et lui donne un air effronté. Elle tient à la main, pour tout héritage, un balluchon pas plus gros qu’un ballon de basket. Elle ne lâche pas des yeux le Consul qui l’examine de haut en bas.
— Bonjour Linda ! dit-il gentiment.
Linda regarde les clignements de l’œil gauche de l’homme. Elle ne desserre pas les dents. Elle tourne la tête vers le tapis de billets sur la table : sa valeur au taux du jour.
— Il me semble que tu as besoin d’un bon bain, dit-il en lui flattant le dos. Allez, va déjà dans la voiture.
Il se frotte les mains, puis, se tournant vers les religieuses :
— Mes sœurs, ne nous oubliez pas dans vos prières.
Il salue les trois sœurs qui se sont alignées en rang d’oignon sur le perron. Pendant qu’il embarque, Immaculée rajuste son voile et Devota remue la main en direction de Linda qui fixe la piste droit devant elle, partagée entre crainte et curiosité.
Centre de la mine, Kamituga, 5.20 h.
La ville minière de Kamituga est inconnue du grand public parce que la route qui reliait cette ville à Bukavu – cent septante-huit kilomètres, ou deux semaines de route pour un camion – est impraticable : la forêt l’a rongée. Les habitants vivent exclusivement de la mine. La société canadienne Minor détient une concession exclusive sur l’exploitation de l’or. Elle évacue quotidiennement par avion ce qu’elle extrait et les habitants n’en voient jamais la couleur.
À six heures précises, une jeep blindée s’arrête devant le cabanon des gardes de la plaine d’aviation. Le chauffeur baisse sa vitre pour saluer les hommes en uniforme. Il est arraché à son véhicule, emmené derrière le bâtiment et déshabillé. Un guérillero lui fracasse le crâne d’un coup de pierre tandis qu’un autre enfile à toute vitesse ses vêtements et va se poster au volant.
— Véhicule sous contrôle, indique Moja par walkie-talkie.
Un bruit de moteur se précise. L’avion de la mine passe en rase-mottes et deux chèvres dégagent de la piste d’atterrissage au grand galop. Un « soldat » salue le Cessna.
—Clear !confirme Évariste à l’intérieur, au micro de la phonie.
Il n’a pas le temps de se retourner qu’il est égorgé par le Commandant Moja.
— À vos postes !
Les guérilleros s’alignent devant le cabanon comme ils ont vu faire depuis plusieurs jours qu’ils épient la mine. Moja dirige les opérations de l’intérieur.
Le bimoteur danse sur les touffes d’herbe puis vient s’immobiliser près de la jeep. Le pilote ouvre la porte de l’avion et trois civils descendent sur l’aile. Puis il s’adresse à ceux qu’il prend pour les gardes :
— Bonjour !
Il est abattu sans sommation.
—Christ !Que faites-vous ? demande un passager à l’accent québécois.
En quelques secondes, l’avion est encerclé par les « gardes ».
— Silence. Faites ce qu’on vous dit, vous serez bien traités.
— Où sont nos hommes ?
— Neutralisés, dit Moja en sortant du cabanon.
Les Canadiens grimacent à la vue du géant dépigmenté.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous…
— La ferme !
Le Commandant Moja confisque les walkies-talkies et pousse le groupe sur la banquette arrière de la jeep. Il agrippe un lance-roquettes de fabrication tchèque, se retourne et vise l’avion. Une seconde plus tard, une puissante explosion transforme l’appareil en torche géante. Moja est content de son effet. Il savoure son brasier, puis rejoint un guérillero dans le coffre du 4X4. Une légère poussière jaune se soulève :
— Mmmh ! Le cul dans la poudre d’or !
Il a un rire saccadé. Il sort deux pistolets et les colle sur la nuque de l’ingénieur chauve et sur le grand à lunettes.
— Il a pissé, ce con !
Il reprend son sérieux :
— Pas un mouvement !
Le chauffeur prend son walkie-talkie :
— Convoi prêt. Phase B terminée.
—Copy, répond une voix déformée.Go! On se retrouve après.Out.
6.18 h.
La lourde jeep blindée démarre. Les trois otages suent à grosses gouttes.
6.30 h.
— Rassemblez tous les mineurs devant le bureau de pesage.
Les trois Canadiens s’exécutent. Celui qui a mouillé son pantalon n’a pas fait qu’uriner. Il place ses mains devant les taches. Le chauve le soutient par le bras.
En quelques minutes, plusieurs centaines d’hommes, intrigués ou apeurés, le torse nu, se massent sur l’esplanade. Le Commandant Moja monte sur le capot de la jeep et harangue la foule :
— Amis mineurs, vous ne nous connaissez pas encore : nous sommes le FNLK - Front National de Libération du Kivu. Notre mouvement a été créé pour laver notre terre de ses exploiteurs !
Dans le brouhaha, on entend un jeune mineur :
— Laver quoi ?
— Tais-toi, Bilulu, lui intime son petit frère.
— Vous m’avez bien entendu. Votre or ne nous intéresse pas. Exploitez-le envotrenom ! Ceci estvotreterre. Pourquoi devez-vous accepter que Kinshasa accorde des concessions survosterres à des étrangers ? Mes frères, il faut vous organiser ! Vive le Kivu Libre ! Ensemble nous serons plus forts. Le sort de ces étrangers est décidé. Ils périront. Nous voulons donner un signal fort aux autorités de Kinshasa et à tous ceux quenosterres intéressent. Ceux qui ne sont pas avec nous seront considérés comme nos ennemis !
Moja jette un coup d’œil sur ses notes :
— Vive la Révolution !
Les guérilleros répètent en chœur. L’assemblée, apeurée, répète le vivat. Moja poursuit :
— Notre action ici à Kamituga se termine avec l’exécution de ces exploiteurs étrangers. Filles et fils du Kivu, nous avons confiance dans votre détermination. Organisez-vous collectivement ! Le Peuple Uni ne sera jamais vaincu !
La foule s’électrise.
Plus doucement, il ajoute :
— Euh… Tout ce que nous vous demandons, c’est… euh… du ravitaillement quand nous venons ! Nous assurons la lutte armée pourvouset pour tous les habitants du Kivu libre !
Un murmure de désapprobation parcourt la foule.
— Qui va nous ravitailler ?
— Chhht, Bilulu.
— Vive la Révolution !
Moja se retourne et claque des doigts.
Les Canadiens baissent la tête. L’un ne peut réprimer des larmes grosses comme des cacahuètes. Le chauve se signe. Le troisième enlève ses lunettes et les range dans sa poche, puis il baise son alliance et serre les deux mains. Le chauve relève la tête et fait un pas en arrière en apercevant un canon de kalachnikov braqué sous ses yeux. Un vicieux au bec de lièvre met en joue les Canadiens et distribue sans attendre ses dragées mortelles, sous les cris et les applaudissements des mineurs. Les deux autres ingénieurs tressaillent. Avant qu’ils aient pu réaliser quoi que ce soit, ils s’affaissent à leur tour, mortellement blessés. Le Commandant Moja s’approche des corps inertes. Il dégaine son pistolet et fait exploser un à un les crânes des Canadiens.
Dans une confusion totale, les mineurs surexcités, mi-inquiets mi-enthousiastes, acclament les guérilleros et scandent à tue-tête « Vive la Révolution ».
Trois véhicules tout-terrain sont réquisitionnés par le commando. Escortées par la foule jusqu’aux portes de la concession, les jeeps roulent à tombeau ouvert vers la forêt.
7.12 h.
À vingt kilomètres de là, une Land Cruiser attend le commando. Un homme parle dans sa radio.
— Phase C terminée, répond le Commandant Moja. Opération bouclée sans encombre. Pas de perte dans nos rangs.Out.
Le convoi s’enfonce sous les taillis.
« Chers vieux, je sens à nouveau entre mes talons les côtes de Rossinante, je reprends la route, reste toujours vivant. Je suis comme les chats, j’ai sept vies. »
Lettre d’Ernesto Guevara à ses parents, 1965
Hôtel Mikeno, Goma, 6 h.
Le petit matin est frais et humide. Sur le perron, Audrey guette la levée de la brume qui masque la chaîne des Virunga, ces volcans qui dominent la ville. Elle scrute le Mikeno.
Une jeep arborant le macaron de Global Doctors et couverte de rosée pénètre dans l’allée et vient s’arrêter devant elle. Bosco et Védaste en descendent :
— Bonjour bonjour !
— Bonjour Audrey ! répondent les deux collègues en chœur.
Ils s’alignent et, légèrement courbés, le bras droit soutenu par la main gauche, ils saluent Audrey.
— Audrey, tu as bien dormi ? demande Bosco, le chauffeur.
L’homme mesure un mètre quatre-vingts ; il est maigre, a les pommettes saillantes et son sourire découvre de longues dents un peu espacées. Son abacost est impeccablement repassé.
— J’ai fait la chasse aux moustiques, puis j’ai retrouvé mes réflexes de terrain et j’ai tendu la moustiquaire de mon lit picot !
— Voici les factures qu’on ne retrouvait plus hier, dit Védaste, le ventre débordant sous une chemise aux imprimés colorés, rappelant une mode de Mobutu… Il lui tend un classeur en carton gris.
— Je peux venir avec vous ? J’ai la paie du personnel à livrer à José, dit-il en soulevant un carton de seringues couvert d’autocollants Global Doctors. C’est plus discret en cas de barrage.
Audrey sourit.
— Bien, répond-elle. J’ai plusieurs autres questions à voir avec toi au sujet des comptes des camps.
Il avale sa salive. Elle s’installe à l’avant de la jeep. Dans la bonne humeur, ils empruntent la route qui mène au camp de réfugiés Okapi.
Audrey revoit sa première excursion scolaire au Lac de Bambois, près de Namur. Elle a huit ans. Sa grand-mère Mamireille l’a déposée au départ du car, devant la petite école de Tubize. Audrey se souvient de son excitation perturbée par un pincement au cœur. En tournant au bout de la rue elle avait pu apercevoir sa grand-mère lui lancer des signes tout en écrasant une larme. Ses parents, bateliers sur les canaux d’Europe, étaient déjà absents.
Pour l’heure, Audrey projette de visiter les trois camps de réfugiés sur la journée. Dans un silence qui n’est rythmé que par les gémissements des amortisseurs sur la piste, elle se réjouit de revoir José au camp Okapi et réfléchit aux questions que se posait Gabriel Bodart, le directeur des opérations à Bruxelles, sur la gestion des camps :
— José a instauré des méthodes très personnelles. Plus dynamiques, prétend-il. Vu ses bons états de service, je ne pouvais pas lui refuser quelques entorses aux procédures opérationnelles.
Audrey avait souri. Combien de fois ne lui a-t-on pas opposé une fin de non recevoir lorsqu’elle suggérait des aménagements aux procédures…
— Je l’ai autorisé à effectuer certaines « expériences ». Sur le papier, les changements proposés sont un peu confus, à part la suppression de la mixité : les hommes se trouvent tous au camp Okapi. Les femmes et les enfants de moins de douze ans sont dans les camps Zebra et Impala. José veut combattre la promiscuité et l’oisiveté des hommes et remotiver les réfugiés hors de leur contexte familial. Dans les autres camps, l’accent est mis sur l’hygiène, la santé et l’éducation. Les femmes ont aussi accès à l’école. Et, depuis qu’elles sont séparées des hommes, le taux quotidien de viols a chuté drastiquement.
Audrey avait trouvé ces explications bizarres… Il ne faut pas compartimenter les genres pour arriver à ce résultat. Comme si les hommes n’avaient pas tout autant besoin d’éducation et d’hygiène !
— Un autre point m’inquiète…
Bodart avait hésité à poursuivre. Elle ne l’avait jamais vu aussi embêté.
— Quoi donc ? l’avait-elle encouragé.
— Et bien, tu connais notre système : le siège avance des fonds chaque trimestre, dès qu’il reçoit les justificatifs du terrain. José a demandé une forte augmentation de fonds récemment. La dernière provision date de deux semaines et d’après nos relevés, il ne reste déjà plus rien des trois millions d’euros versés sur le compte à Goma. Quand je lui téléphone, je tombe toujours sur son répondeur. C’est parfois occupé. Mais il n’a répondu à aucun message que je lui ai envoyé. Cela ne lui ressemble pas. Et Pata, la secrétaire, ne peut jamais me dire où il se trouve. J’ai appelé Védaste, le logisticien, mais c’est le même cirque. Ta mission comprend un audit rigoureux de toutes les dépenses depuis un an !
Audrey se demande comment Bosco s’y retrouve entre ces chemins qui se ressemblent : il n’y a jamais de pancarte dans ce pays ! Mais son attention revient vers José qu’elle a hâte de revoir. Elle lui voue beaucoup d’amitié et d’estime. Ils ont participé ensemble à une mission en Angola en pleine guerre civile. Il a été sonamant de terrainalors qu’ils étaient coincés pendant une semaine sous les tirs croisés de factions rivales qui tiraient tout autour de leur dispensaire. Les blessés affluaient par centaines. José et Audrey ont travaillé pendant six jours et six nuits sans pouvoir sortir, jusqu’à ce que la ligne de front se déplace et qu’ils puissent enfin être relevés, à bout de nerfs et à court de médicaments.
À un embranchement, Bosco emprunte une piste défoncée. La niveleuse ne passera plus : elle rouille sur le flanc depuis belle lurette…
— On est tout près d’Okapi, annonce Bosco.
Bruxelles, Belgique, 11 h., temps couvert
L’appareil photo en bandoulière, Eugène (NDLE : voir Rwanda. Deux Sangs, une vie) range sa mobylette devant le siège de Global Doctors à Bruxelles. Son appareil cogne le guidon. Le grand bâtiment moderne est impeccablement entretenu. Le hall est encombré de colis de médicaments prêts à l’envoi. Au comptoir, un coursier attend une signature. La dame de l’accueil est fort aimable :
— Eugène Delbois ? Le directeur des opérations vous attend. Vous pouvez monter au bureau 112.
Elle lui indique l’ascenseur.
La porte du bureau est ouverte. Eugène est accueilli par Gabriel Bodart, un homme jovial au costume fripé. De taille moyenne, il est affable et il ne faut pas lui poser mille questions pour qu’il s’emballe :
— Global Doctors est une organisation humanitaire qui gère les situations de conflit et d’après-conflit, quand des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont poussés sur les pistes, droit devant eux comme fuyant un feu de brousse qui embrase tout l’horizon. Ils fuient la guerre et la misère et rencontrent obstacles naturels, violences et maladies. Les pièges humains ne manquent pas dans le monde, particulièrement dans les pays en développement.
Eugène voudrait respirer à la place du plaideur mais la logorrhée ne s’interrompt pas. On dirait la voix off d’un documentaire.
— Lors de chaque conflit, les Global Doctors enfilent leur blouse blanche et s’en vont soigner les victimes, les mourants et tenter d’enrayer les épidémies dans les coins les plus reculés du globe.
Le directeur a l’habitude de défendre la cause de son organisation auprès des médias et du grand public.
— L’humanitaire, poursuit-il, c’est le travail de raccommodage, de secours en matière médicale, de logement ou d'éducation auquel se livrent quelques personnes poursuivant leur quête d’absolu à travers un travail acharné pour que, au milieu du chaos, subsiste de l’humanité, dit-il en détachant ces derniers mots.
Eugène se lance dans la brèche.
— Pourriez-vous m’indiquer une personne ou une équipe à suivre pendant quelques temps pour mon photoreportage ?
— Pour votre reportage, dit le directeur, j’ai pensé à une habituée des missions spéciales. Il s’agit d’Audrey De Ridder. Elle travaille pour nous depuis dix ou quinze ans. Elle a une compréhension instinctive des situations politiques. Elle est très efficace et très discrète. Audrey est de ces humanitaires que plus grand-chose n’impressionne. Mais à chaque reprise, bien que les souffrances de la guerre soient déjà connues, elle a le sentiment qu’il y a eu escalade dans l’inhumanité : des populations civiles ont subi des traitements inimaginables, des événements dramatiques se sont produits comme dans toutes les guerres, avec des saloperies sans nom, les saloperies qui naissent quand le sang a coulé et que, à la manière de bêtes sauvages blessées, les instincts humains les plus condamnables se sont réveillés.
Pathos pathos, se dit Eugène en essuyant ses lunettes solaires sur le bas de son ticheurte.
— Pourquoi, lorsque nous faisons allusion à une violence sans nom, faisons-nous référence au monde animal ? Les animaux n’ont jamais commis de génocide, eux.
Vu la volonté de collaborer du directeur, Eugène se retient de couper son élan bavard. Cet homme doit être très fatigué chaque soir s’il parle à tout le monde avec autant de passion… Il boit une gorgée d’eau et reprend :
—Voyez-vous, c’est dans cette expérience humanitaire aux confins du discours, du dicible et de l’avouable que se meuvent Audrey et ses camarades de l’humanitaire, sous les bombes et au milieu de tirs incessants qu’ils s’immiscent au nom du « devoir d’ingérence humanitaire », celui de porter secours à ces hommes, ces femmes et ces enfants sans jamais faire de distinction d’origine, de race ou de religion, ni d’aucun autre ordre.
Sentant qu’il ne va plus pouvoir entendre longtemps ce verbiage, Eugène coupe :
— Quand pensez-vous que je pourrais la rencontrer ?
— C’est-à-dire que je ne lui en ai pas encore parlé. Audrey est une femme assez réservée. Elle a connu une série de fronts brûlants : l’Angola, le Cachemire, le Rwanda, la Bosnie, le Kosovo, le Libéria, l’Afghanistan. Parmi les pires de ces dernières décennies… Elle a d’ailleurs connu des « difficultés » dans l’Afghanistan des talibans… Elle vous parlera peut-être de cette douloureuse période. Mais il vous faudra d’abord « l’apprivoiser ».
— Quand pensez-vous me mettre en contact avec elle ?
— Euh… Pas pour l’instant. Elle est sur le terrain.
— Je pourrais l’y rejoindre ! Ce serait intéressant pour mon reportage.
— Le… Le moment n’est pas opportun. Sa mission n’est pas habituelle…
À ces mots, Eugène tique. Son interlocuteur a changé de ton.
— Où est-elle partie ?
— Elle est à Goma, au Congo Kinshasa.
Ça me rappelle des souvenirs, songe Eugène.
— Mais elle doit bientôt revenir, poursuit Bodart. Vous pourrez la voir dans une semaine. À ce moment-là, on pourra programmer une tournée d’inspection et vous pourriez l’accompagner sur plusieurs camps…
— Oui, c’est une bonne idée.
— Je vous tiendrai au courant dès que nous serons en mesure d’organiser une visite sur le terrain. Vous n’êtes pas pressé ? Je pourrais vous présenter Pierre-Paul Dernès, un chirurgien…
— Non merci. L’expérience d’Audrey… Audrey comment ?
— Audrey De Ridder.
— Merci. Son expérience me semble intéressante. Je préfère attendre. Voici mes coordonnées. J’attends votre appel ?
— Comptez dessus !
L’entretien tourne un peu court mais Eugène est satisfait.
— Anguille anguille…, se dit-il.
Gabriel Bodart se frotte les mains : l’humanitaire vit grâce à une large sensibilisation par les médias ; un tel reportage est une aubaine pour Global Doctors.
À l’extérieur, appuyé contre sa mobylette, Eugène prend son portable et compose le numéro de son chef de rédaction. Il lui expose la situation. La réponse est telle que le prévoyait le photoreporter :
— Il me manque six pages « découvertes » dans le prochain numéro. Hop, direct chez Mondial Voyages ! Prends un ticket pour une semaine et tâche de partir ce soir. Je leur faxe ton ordre de mission.
Eugène sourit. Tout en zigzaguant entre les voitures, il chantonne « Voyage voyage ». Il est content de partir au chaud.
Camp Okapi, 6.50 h.
Après trois quarts d’heure de route, Audrey, Bosco et Védaste arrivent au camp de réfugiés annoncé par une bannière « Global Doctors in action ». Le camp se trouve en parfait état mais il est vide de tout occupant ! Ils restent bouche bée.
Un chien pelé et couvert d’eczéma vient à leur rencontre en jappant. Ils sautent du véhicule, pénètrent dans la tente la plus proche et découvrent l’infirmerie : les meubles sont en place mais les flacons, les pansements et le matériel opératoire ont disparu. Audrey et ses collègues se regardent, perplexes.
Un ronronnement de jeep se termine par un coup de frein à l’extérieur. Le trio ressort et sursaute à la vue d’un commando de guérilleros, le doigt sur la gâchette.
— Qu’est-ce que vous voulez ? lance Audrey, tâchant de contrôler ses émotions. Nous pouvons vous payer.
Elle n'obtient pour seule réponse que des rires forcés. Le Commandant Moja s'approche d’elle et ricane. Elle baisse la tête pour ne pas le défier. Un sentiment de terreur la parcourt : en un clin d’œil elle a gravé dans sa mémoire son visage chauve, ses yeux injectés de sang, sa peau grasse, ses lèvres blanches et noires traversées par une dépigmentation qui balafre le visage en diagonale, ses scarifications aux tempes et sur le front et ses deux bourrelets à l’arrière du crâne dégoulinant de sueur. Elle n’aurait pu imaginer pire monstre, même en cauchemar. Il lui tourne autour et, de la pointe de l’arme, lui intime l’ordre de se coucher au sol, les mains sur la tête. Bosco s'adresse aux mercenaires mais il est abattu d'une rafale de kalachnikov avant la fin de sa phrase. Audrey pousse un cri.
— Tu vas bien faire ce qu'on te dit, la carotte ! poursuit le chef dont l’arme fume encore. Il lui enfonce son canon de fusil dans les côtes.
En sentant le métal brûlant, Audrey frissonne. Elle se met à trembler comme une feuille. Elle est glacée. Elle voudrait vomir. Elle parvient à peine à articuler :
— Oui, oui… Prenez l’argent et la voiture…
— SILENCE ! Ton 4X4 ? Il est déjà à nous !
Se tournant vers le véhicule marqué du sigle de l'organisation, il aperçoit un autocollant interdisant les armes à feu à bord. Il tire une rafale sur le véhicule. Les vitres volent en éclats et le radiateur se vide de son eau. Il rit très fort et ses hommes l’imitent.
Védaste et Audrey restent muets de terreur.
L’un des hommes, chaussé de baskets blanches, intervient. S’ensuit une vive discussion en swahili. Il met en cause le Commandant qui rugit pour le faire taire. Audrey interroge Védaste du regard. Celui-ci reste impassible.
— Attachez-moi ça ! reprend le chef en français.
Réalisant qu'ils n'ont pas l'intention de les tuer tout de suite, Audrey hurle :
— Laissez-nous partir. Nous porterons le message que vous voudrez.
Sa prise en otage par les talibans, quelques mois plus tôt, lui reste douloureusement en tête.
— Te fatigue pas. Et ferme ta gueule, sinon en plus tu seras bâillonnée !
