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Ce livre retrace le chemin de vie d'un homme, mi-blanc, mi-noir, qui retourne aux sources après le génocide pour comprendre le Rwanda, ce pays qui l'a vu naître.
Un récit de fiction, sensible et touchant, toujours surprenant, empreint de témoignages réels.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yves De Wolf-Clément est né à Kigali en 1967. Il a vécu la majeure partie de sa vie au Rwanda. Après son baccalauréat à Kigali, il décroche une licence en sciences politiques et relations internationales à Bruxelles. Il s'investit dans les problématiques de la liberté d'expression et fonde en 1992 le Centre international d'étude et de promotion des droits humains et de l'information (ASSEPAC). Auteur de plusieurs publications juridiques, il est actuellement consultant international et effectue des missions en Afrique dans le secteur de la démocratisation et des droits humains.
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Seitenzahl: 177
Veröffentlichungsjahr: 2021
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DEUX SANGS, UNE VIE
Yves De Wolf-Clément
Deux Sangs, une vie
Récit
Catalogue sur simple demande.
www.lecri [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6720-7
© Le Cri édition,
rue Victor Greyson, 1
B-1050 Bruxelles
En couverture : Illustration originale © Véronique Jordy Van den Steen.
Contact Yves De Wolf-Clément :www.dewolf-clement.com
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Comprendre, c’est presque justifier.
Primo Levi,Si c’est un homme.
L’ignorance et la bêtise sont
des facteurs importants de l’histoire.
Raymond Aron
Avertissement :
Des ressemblances avec des personnes existantes ou ayant
existé ou avec des faits historiques sont probables. Les
personnages sont imaginaires, les faits sont réels.
Au Peuple Rwandais.
À mes parents.
Par devoir de mémoire.
Merci à Luc et Omer pour leurs encouragements.
Merci à Ana, Charles, David, Gérald, Jean, Lokwa, Michel et Patrick pour leur lecture attentive et leurs précieux conseils.
Mon retour au Rwanda n’était pas au programme en 1994. Ce pays n’avait été qu’une destination de vacances pour moi. Mon dernier séjour datait de la fin de mes études secondaires en 1978. Mon père m’avait invité pour y passer l’été. Un souvenir inoubliable. Des vacances où j’ai appris à connaître cet homme qui m’était aussi éloigné qu’un oncle d’Afrique que je revoyais tous les deux ou trois ans, chaque fois plus étrange. Ce vieil « oncle » qui m’écrivait des lettres courtes à la Noël ou à mon anniversaire quand il y pensait, je l’ai retrouvé partageant les repas avec ses enfants, je veux dire ses autres enfants, nés de Jeanne. Une femme admirable, qui savait alléger l’ambiance quand mon père grognait. Qui savait le prendre et le rendre calme. C’était précieux pour les enfants, impressionnés par cette force de la nature aux humeurs noires.
Ils habitaient une villa à Musha, un bourg minier. La maison aux mursépais résistait aux assauts de la chaleur et nous attirait mes frères et moi pour le repas de midi, le moment le plus solennel de la journée. Papa parlait. Nous écoutions. Le soir, il y avait toujours de la visite et les enfants mangeaient sur la terrasse, à l’écart des adultes. J’avais 18 ans. Je mangeais à la table des enfants à la villa de mes plus belles vacances, avec Théo mon nouvel ami, demi-frère ou frère.
En 1994, je suis retourné au Rwanda à l’âge de 34 ans. Je n’avais encore jamais vu ma mère. Ma vraie mère, ma mère biologique. J’ai été élevé par mes grands-parents à Bruxelles depuis que j’ai sept ans. Le Rwanda c’est un peu comme pour ma mère : il s’agit de « ma terre biologique » parce que j’y suis né et que j’ai du sang rwandais. Je n’en avais que quelques souvenirs d’enfance. Souvenirs nébuleux. Souvenirs anciens.
Je suis retourné à mes racines.
Je me souviens bien de la nuit du 6 au 7 avril 1994. Je suis sorti jusqu’au petit matin avec mes vieux amis Rita et Jean-Paul. Depuis l’école de photo, on ne s’est jamais quittés. Je les dépose chez eux après une soirée arrosée et rentre chez moi à Schaerbeek, au nord-est de Bruxelles. J’allume la radio dans la voiture. Le ton du reporter est très grave. Je me dis qu’il en rajoute. Quand il prononce le mot « Rwanda », je me concentre. Avec quelques difficultés. Je m’arrête.
« L’avion du président Habyarimana s’est écrasé à proximité de l’aéroport international de Kigali. L’appareil revenait d’Arusha en Tanzanie, avec à son bord le président rwandais et son homologue burundais, le président Cyprien Ntaryamira. Le président rwandais avait signé des accords de paix et de coopération pour ramener le calme et ouvrir son pays à la démocratisation et au partage du pouvoir. Plusieurs proches du président rwandais se trouvaient à bord, ainsi que les membres d’équipage. Il n’y a aucun survivant… »
Je rentre chez moi. Allume la télévision. Le journal parlé repasse en boucle toutes les demi-heures. Ils confirment la nouvelle. Je sombre dans un demi-sommeil. Je pense aux conséquences terribles que va entraîner un tel événement. Il s’agit d’un coup d’État !
Le téléphone sonne. Il est sept heures.
— BitèEugène ! Amakuru ki ?(Salut ! Comment vas-tu ?)
C’est mon ami Jean-Marie Vianney. C’est le seul avec qui je parle kinyarwanda.
— Tu as entendu ce qui s’est passé ?
— Oui, dis-je en reprenant mes esprits.
Jean-Marie est un journaliste formé en Belgique. Il est très calé en politique africaine.
— Tes parents sont là-bas ? je lui demande.
— Oui. Ils habitent à Kanombe, à deux pas de l’aéroport. Les lignes de téléphone ont été coupées. Je n’ai aucune nouvelle d’eux…
Je sens de l’angoisse dans sa voix.
— Tes sœurs sont au courant ?
— Je ne sais pas. J’ai préféré ne pas appeler la nuit pour ne pas les affoler. Je pensais pouvoir d’abord joindre mes parents. J’ai essayé d’appeler des dizaines de fois. Pas moyen. J’ai téléphoné à des amis à Kigali ville. Ils ont essayé d’appeler mes parents mais sans succès.
— Peut-être que l’avion a écrasé un pylône de téléphone ?
Je me rends compte que l’avion a aussi pu tomber sur la maison des parents de Jean-Marie.
— Passe chez moi, lui dis-je. On va encore essayer d’appeler Kigali.
— Bien. J’arrive.
Je file prendre une douche. En me rasant, je pense encore au coup d’État. C’est comme cela qu’on change de président dans le tiers-monde. Les derniers coups d’État en Europe datent des années ’70. En Afrique, la « tradition » se poursuit. Sauf exceptions.
Un coup d’État. C’est la pire chose qui puisse arriver au Rwanda en ce moment. Les politiques et les militaires sont sous tension, en pleine phase de transition démocratique. Les soldats du FPR (Front Patriotique Rwandais) sont dans la capitale comme prévu par les Accords de paix d’Arusha. Des combats risquent d’embraser la ville. Les journaux sont alarmistes sur la situation dans le pays depuis plusieurs mois. On parle de caches d’armes un peu partout et de la difficulté pour les Belges de la MINUAR (casques bleus des Nations Unies) de désarmer les milices.
Jean-Marie sonne. Il me salue d’une main forte et me tend quatre croissants. Ses yeux sont rouges.
— Tu peux lancer le café. Je termine de m’habiller.
Il a mis deux bols à table. Je déballe les croissants.
— À qui as-tu téléphoné déjà ?
— À Ephrem, un ami de mes parents. Un importateur de fripes. Il a essayé de leur téléphoner. Puis il a essayé d’appeler d’autres gens de Kanombe mais aucun numéro ne répond.
— Il ne peut pas y aller?
— Oh non ! La radio a ordonné le couvre-feu. Personne ne bouge. Seuls les véhicules militaires et ceux desinterahamwe– les miliciens – circulent dans la ville. Les gens se terrent. Ils ont très peur.
La radio a annoncé hier soir la mort du président. Depuis, c’est le black-out. Elle ne diffuse que de la musique classique et rappelle l’ordre formel de rester chez soi.
Je pense à mon père. Il est mort en 1992. Ilétait prudent face aux changements dans le pays. Il considérait le président comme un « moindre mal ». « On ne sait pas qui lui succédera… Le prochain sera peut-être pire » répétait-il.Il avait vécu les événements de 1959 avec leur lot d’incendies de maisons, de tueries et l’exil d’une partie de la population.
Jean-Marie est passionné par les médias de son pays :
— Depuis deux ans une presse privée est tolérée par le régime. Ce n’est pas une presse de qualité : les journaux sont fort partisans, soit achetés par des hommes d’affaires, soit proches d’un parti. Et comme tu le sais, tous les partis sont marqués ethniquement. À part Radio Muhabura qui donne un autre son de cloche, Radio Rwanda continue de diffuser la voix de son maître… Habyarimana.
— Radio Muhabura ? C’est nouveau ?
— Non, c’est une radio de propagande du FPR qui émet sur le nord du pays. Leur station serait nichée sur le volcan Muhabura. Et j’allais oublier Radio Mille Collines la dernière née : c’est la première radio vraiment privée. Depuis l’assassinat de Ndadaye en octobre dernier cette radio est dangereuse : elle répand la panique dans la population et appelle à l’autodéfense contre les « envahisseurs ». Les messages sont d’une grande violence.
— Bon sang ! Ce n’est pas le moment de mettre le feu aux poudres !
Je regarde l’horloge.
— Huit heures. Si on appelait le pays?
— Oui. Tu as encore de la famille là-bas, toi ?
— Non. Jeanne la veuve de mon père est morte peu de temps après lui. Ils habitaient à Musha. Et je n’ai plus de nouvelles de mon demi-frère depuis longtemps. Il est peut-être en Ouganda.
Jean-Marie n’insiste pas.
Il passe une dizaine d’appels. Il discute longuement. Certains expatriés ont des radios VHF et peuvent donner des nouvelles d’amis des quartiers sans téléphone. Des réseaux de solidarité se mettent en place spontanément. Nathalie, une amie belge, contacte des parents en Europe pour communiquer les messages récoltés par VHF. Elle n’a aucune nouvelle de Kanombe.
Ce contexte de guerre et d’ouverture démocratique où gouvernement et rebelles ont signé des accords de paix pendant que leurs soldats menaient une guérilla intense, laisse espérer le meilleur et craindre le pire. La violence est bien présente depuis 1990. Il y a déjà eu des massacres systématiques comme celui desBagogwe,une peuplade du nord du pays. La grande déflagration tant redoutée ne s’est heureusement pas produite.
Jean-Marie prend congé. Il est en retard pour son travail. Il a contacté ses deux sœurs, étudiantes en Belgique. Sans pouvoir leur donner de nouvelles de leurs parents. Pour eux trois comme pour beaucoup de Rwandais une attente difficile a commencé.
Ce matin je n’ai pas de programme. Je suis revenu d’un reportage photos à Sarajevo il y a quelques jours. Je dois visionner mes clichés. Ce n’est pas urgent.
Je me dis qu’avec la présence des casques bleus belges bien entraînés, le coup d’État ne devrait pas provoquer de remous dans Kigali. Je suis habitué aux guérillas ces drôles de guerre. Avec un peu de chance il y a moyen de vivre sans prendre trop de risques dans un pays où sévit une guérilla. À Sarajevo tous les reporters veulent filmer laSnipers’ Alley, l’endroit le plus dangereux du pays. La probabilité d’y être tué estélevée. Pour le reste, si l’on évite les points chauds on peut se ménager une sécurité relative. Au Rwanda la guérilla ressemble à toutes les guérillas : depuis 1990 un groupe armé s’opposeà l’armée régulière. Guerre larvée. De temps en temps, des coups de feu retentissent dans la ville de Kigali. Un jour une grenade explose au marché. Une autre fois une mine saute sur une route. C’est tout ce dont on parle dans la capitale. Alors que dans les préfectures de l’est existe une ligne de front avec des territoires sous contrôle de la faction rebelle, à Kigali en revanche on ne sait rien : la région des combats est interdite d’accès et on ne peut pas compter sur les médias locaux pour donner des informations crédibles. Les habitants de la capitale continuent à vivre normalement. Les coups de feu qui inquiétaient voici quatre ans ne provoquent même plus un haussement de sourcils dans un dîner. Les Kigaliens ont intégré la guerre et repris malgré tout leurs hobbies et leurs sorties.
*
* *
À Bruxelles en avril et mai 1994, les événements du Rwanda font les gros titres de l’actualité. La presse belge reflète bien la situation contrairement aux médias français dont le Rwanda n’occupe pas le pré carré. Pourtant, les légionnaires français organisent l’évacuation des citoyens français et des têtes du régime chancelant. Les casques bleus belges et bangladeshi, quant à eux, sont insuffisamment armés pour réagir et empêcher les massacres. Dix paracommandos belges sont assassinés. La Belgique retire ses hommes après évacuation des expatriés. En quelques jours les Rwandais sont abandonnés à leur sort. Les barrages exhalent des odeurs de mort. Les églises se remplissent de gens qui remettent leur âme à Dieu en attendant les coups de machette et les grenades. Quelques semaines suffisent pour couvrir le sol rwandais de cadavres. Les télévisions, les radios, les grands reporters nous informent de toute l’étendue du désastre. Des millions de personnes empruntent le chemin de l’exode, poussées par les vagues de violence et la terreur. Le monde entier suit le génocide. Les moyens médiatiques les plus imposants relayent l’horreur. C’est la consternation de toutes parts. Les discussions s’éternisent aux Nations unies pour savoir si l’on peut qualifier ces événements de « génocide », ce qui entraînerait des conséquences en droit international. La Belgique pleure ses soldats. La France s’enferme dans le mutisme. Les États-Unis appuient le camp qui gagne et refusent aux humanitaires les images satellites qui permettraient de sauver des vies éparpillées dans la nature.
Jour après jour et parfois plusieurs fois par jour, on entend des Belges du Rwanda témoigner du climat de terreur. Les lignes de téléphone de certains quartiers de la capitale restent opérationnelles. La communication passe avec l’Afrique. Au fil des jours, la situation s’aggrave et les télés abreuvent le monde entier d’images atroces, de nouvelles désolantes, de crimes affreux. Les « experts du pays » squattent les ondes. Les rencontres, les débats politiques ne se comptent plus. Des vieilles gloires coloniales endormies depuis les indépendances refont surface, exhument leurs analyses vieilles de quarante ans. Un monde fou s’anime autour de la question rwandaise et des conflits politico-ethniques qui déchirent leurs habitants. Mais la décision d’intervenir, la grande décision internationale, celle des pays amis du Rwanda, celle des Nations unies, ne vient pas. Elle ne vient pas au long des cent jours de martyre.
Et moi ? Moi Eugène Delbois je suis dans la foule interloquée, ni gouvernant ni influent, un citoyen qui crie sa colère à ceux qui détiennent les leviers politiques, les Boutros Ghali et autres bonzes. Je rejoins chaque soir la manifestation permanente avenue des Arts en face de l’ambassade de France à Bruxelles. Les manifestants jouent du tam-tam toute la nuit encouragés par quelques blancs nostalgiques du Rwanda. Je manifeste devant le siège du gouvernement belge pour qu’il maintienne une force d’interposition sur place. Je ne dispose pas d’informations personnelles pour assurer que ma position est exacte ou qu’elle est pertinente mais il y a une chose dont je suis sûr : des crimes en masse sont perpétrés et le monde entier est témoin et responsable. Et moi citoyen du monde, belge et aussi un peu rwandais, je sais qu’on pourrait ou qu’on aurait pu agir plus efficacement pour endiguer le flot de sang.
Pendant ce temps, les compteurs s’affolent. Deux millions de personnes se précipitent sur les routes et fuient le pays. Un million d’humains sont persécutés et assassinés. Soit dix mille morts chaque jour pendant cent jours. Dix mille morts chaque jour pendant cent jours !
Le « génocide et les massacres du Rwanda », pour reprendre l’exacte terminologie internationale, se terminent par la prise de Kigali par le FPR du général Kagame, et la victoire sur l’ensemble du territoire peu après. Un État fort est mis en place. Une situation extrêmement volatile doit être gérée. L’Occident envoie des milliers d’agents humanitaires sous toutes les bannières et de toutes congrégations laïques ou confessionnelles. L’aide se concentre autour de Goma (Zaïre) où se trouvent les plus nombreux réfugiés. L’enfer des camps de réfugiés. Le monde se réveille avec la gueule de bois. Les Nations unies créées à la suite des atrocités découvertes en 1945 se sont montrées impuissantes à réagir. Le droit international est KO. Seul Ayrton Senna a réussi par son décès à détrôner le Rwanda de la une de la presse le 1ermai, sur les cent jours qui vont du 6 avril au 4 juillet 1994. Le monde entier sait qu’il a assisté en direct et sans réagir à l’un des pires carnages du vingtième siècle.
— Dans le fond Eugène, tu as des origines rwandaises ?
La question m’a souvent été posée. J’avais coutume de répondre « Je suis un Bruxellois bronzé ». Pendant l’été 1994, l’été de tous les traumatismes, je suis rwandais. Je suis redevenu rwandais. Pas comme on devient berlinois en passant. Pas superficiellement. Non. Dans mes tripes.
Je décide de partir. J’annule tout reportage à venir. Je me démène pour rejoindre le pays. Je suis comme asphyxié loin de ma mère que je n’ai jamais connue, loin de Théo mon frère et compagnon de jeux d’un été. Je ne parviens pasà arriver au pays par avion. Les lignes aériennes vers le Rwanda ont été suspendues. Je prends un vol pour Nairobi (Kenya). Puis j’arrive à Bujumbura (Burundi) en petit porteur. Enfin près du but ! Je suis dans le pays frère, le siamois coupé à la naissance, à l’indépendance des deux pays en 1962.
Tous les Burundais ont les yeux tournés vers le pays voisin. Ils vivent les mêmes maux chez eux. Le refus de partage du pouvoir entre factions à consonance ethnique, ça les connaît. Par contre ils n’ont jamais pu imaginer que ces jeux militaro-politiques pouvaient mener si loin dans la haine et la destruction mutuelle. Ils n’en reviennent pas les Burundais. Ils sont engagés depuis des années dans la même logique de désintégration. Ils ont pleuré des dizaines de milliers de morts. Sans jamais désarmer. La logique du système est telle qu’on ne peut sortir du cercle vicieux sans perdre… Logique à court terme que personne ne remet en question. Chacun s’y maintient.
Je me retrouve début juillet dans la capitale burundaise, une radio sous le bras, à guetter sur RFI le moindre flash d’information sur le Rwanda. La frontière rwandaise est fermée depuis trois mois. Pour nettoyage ethnique. On pourra rentrer quand tout sera réglé.
Au bar du Novotel je me lie d’amitié avec Faustin un jeune animateur culturel burundais qui vient comme moi aux nouvelles devant la télé par satellite. Notre source d’informations la plus sûre est la RTBF. Sur TV5 nous suivons d’autres journaux parlés francophones. Aucun n’est aussi complet que le premier. Faustin est un homme sympathique. Voix grave. Cultivé. Modéré. Je m’entends spontanément avec lui. Il pleure sa maman rwandaise bloquée dans l’enfer de Kigali. Je me surprends pour la première fois à évoquer à voix haute ma mère, celle que je n’ai jamais connue. J’ai eu une mère de substitution avec ma grand-mère blanche. Mes frères et sœurs ont une mère noire. Mais la mienne la vraie la biologique la noire je ne la connais pas. La recherche de notre mère au Rwanda nous rapproche encore Faustin et moi.
Vient enfin la nouvelle de la « libération » le 4 juillet : Kagame et son armée ont pacifié la capitale. Un début de soulagement. Quelques jours plus tard nous apprenons officieusement qu’il y a moyen de rejoindre Kigali par les pistes du Bugesera. Pas encore par la grand-route de Butare au sud-ouest du pays car des combats et des massacres s’y produisent encore. Le FPR, qui n’est pas en mesure d’affronter l’ensemble de l’armée régulière en surnombre, a laissé à celle-ci une porte de sortie par Gitarama.
Faustin et moi parvenons à monter rapidement une expédition. Les bureaux du FPR au Burundi nous délivrent les sauf-conduits. Nous ne connaissons pas le trajet. Nous partons pour l’inconnu. Le long du trajet cahoteux, le minibus de Faustin est régulièrement réquisitionné pour transporter des hommes du FPR armés jusqu’aux dents. La tension est très élevée.
La mère de Faustin est rwandaise et habite – habitait ? – à Nyamirambo, un faubourg de Kigali. Il n’a aucune nouvelle d’elle. Il ne connaît pas vraiment la ville. Notre périple manque totalement de préparation. Nous nous mordons les doigts devant notre propre précipitation. Il faut dire que la situation n’est pas à la planification. En y pensant a posteriori, je crois que nous avons pris de sérieux risques de tomber dans une embuscade ou dans un règlement de compte auquel nous aurionsété étrangers.
Le pays est désert le long de la piste. Un silence de mort nous accompagne. Nous ne voyons pas un paysan dans les champs, pas âme qui vive dans les agglomérations traversées. La canicule sévit. Notre véhicule soulève une poussière blanche irrespirable qui nous rattrape d
