Les Complaintes - Jules Laforgue - E-Book

Les Complaintes E-Book

Jules Laforgue

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RÉSUMÉ : "Les Complaintes" de Jules Laforgue est une oeuvre poétique emblématique du symbolisme français, publiée pour la première fois en 1885. Ce recueil se compose de poèmes qui explorent les thèmes de la mélancolie, de l'angoisse existentielle et de la quête de sens dans un monde en mutation. Laforgue, avec son style unique, mêle une ironie mordante à une profonde sensibilité, créant ainsi un univers poétique où l'humour noir côtoie la tristesse. Les poèmes, souvent écrits en vers libres, reflètent une modernité avant-gardiste, marquée par une utilisation innovante du langage et des images. L'auteur y exprime sa vision désenchantée de la vie, influencée par ses propres expériences personnelles et sa réflexion sur la condition humaine. À travers des métaphores audacieuses et un ton parfois cynique, Laforgue parvient à capturer les nuances de l'âme humaine, entre espoir et désespoir. "Les Complaintes" n'est pas seulement une exploration de la tristesse, mais aussi une célébration de la beauté fugace de l'existence. Ce recueil continue de résonner avec les lecteurs contemporains, offrant une réflexion intemporelle sur les complexités de l'émotion humaine. L'AUTEUR : Jules Laforgue, né le 16 août 1860 à Montevideo, Uruguay, est un poète français associé au mouvement symboliste. Fils d'un instituteur, il passe une grande partie de son enfance en France, à Tarbes, avant de s'installer à Paris pour ses études. Laforgue se distingue par son esprit critique et son approche novatrice de la poésie, qui influencera des générations d'écrivains. Malgré une vie relativement courte, il laisse derrière lui une oeuvre riche et variée, caractérisée par un style distinctif mêlant ironie, mélancolie et modernité. Ses écrits reflètent une sensibilité aiguisée aux contradictions de la vie moderne et une fascination pour la condition humaine. En 1881, il devient lecteur de la princesse Augusta à Berlin, où il passe plusieurs années, ce qui lui permet de côtoyer des cercles littéraires influents. Laforgue meurt prématurément de la tuberculose le 20 août 1887, à l'âge de 27 ans, laissant une empreinte indélébile sur la littérature française. Son oeuvre, bien que peu reconnue de son vivant, est aujourd'hui célébrée pour son originalité et sa profondeur psychologique.

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Seitenzahl: 66

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À PAUL BOURGET

En deuil d’un Moi-le-Magnifique

Lançant de front les cent pur-sang

De ses vingt ans tout hennissant

Je vague, à jamais Innocent,

Par les blancs parcs ésotériques

De l’Armide Métaphysique.

Un brave bouddhiste en sa châsse,

Albe, oxydé, sans but, pervers,

Qui, du chalumeau de ses nerfs,

Se souffle gravement des vers,

En astres riches, dont la trace

Ne trouble le Temps ni l’Espace.

C’est tout. À mon temple d’ascète

Votre Nom de Lac est piqué :

Puissent mes feuilleteurs du quai,

En rentrant, se r’intoxiquer

De vos AVEUX, ô pur poète !

C’est la grâce que je m’souhaite.

Sommaire

Préludes autobiographiques

Complainte propitiatoire à l’inconscient

Complainte-placet de Faust Fils

Complainte à Notre-Dame des soirs

Complainte des voix sous le figuier boudhique

Complainte de cette bonne lune

Complainte des pianos qu’on entend dans les quartiers aisés

Complainte de la bonne défunte

Complainte de l'orgue de barbarie

Complainte d'un certain dimanche

Complainte d'un autre dimanche

Complainte du fœtus de poète

Complainte des pubertés difficiles

Complainte de la fin des journées

Complainte de la vigie aux minuits polaires

Complainte de la lune en province

Complainte des printemps

Complainte de l'automne monotone

Complainte de l’angle incurable

Complainte des nostalgies préhistoriques

Autre complainte de l’orgue de barbarie

Complainte du pauvre chevalier-errant

Complainte des formalités nuptiales

Complainte des blackboulés

Complainte des consolations

Complainte des bons ménages

Complainte de Lord Pierrot

Autre complainte de Lord Pierrot

Complainte sur certains ennuis

Complainte des noces de Pierrot

Complainte du vent qui s’ennuie la nuit

Complainte du pauvre corps humain

Complainte du roi de Thulé

Complainte du soir des comices agricoles

Complainte des cloches

Complainte des grands pins dans une villa abandonnée

Complainte sur certains temps déplacés

Complainte des condoléances au soleil

Complainte de l’oubli des morts

Complainte du pauvre jeune homme

Complainte de l’époux outragé

Complainte variations sur le mot « falot, falotte »

Complainte du temps et de sa commère l’espace

Grande complainte de la ville de Paris

Complainte des mounis du Mont-Martre

Complainte-litanies de mon Sacré-Cœur

Complainte des débats mélancoliques et littéraires

Complainte d’une convalescence en mai

Complainte du sage de Paris

Complainte des complaintes

Complainte-épitaphe

Préludes autobiographiques

Soif d’infini martyre ? Extase en théorèmes

Que la création est belle, tout de même !

En voulant mettre un peu d’ordre dans ce tiroir,

Je me suis perdu par mes grands vingt ans, ce soir

De Noël gras.

Ah ! dérisoire créature !

Fleuve à reflets, où les deuils d’Unique ne durent

Pas plus que d’autres ! L’ai-je rêvé, ce Noël

Où je brûlais de pleurs noirs un mouchoir réel,

Parce que, débordant des chagrins de la Terre

Et des frères Soleils, et ne pouvant me faire

Aux monstruosités sans but et sans témoin

Du cher Tout, et bien las de me meurtrir les poings

Aux steppes du cobalt sourd, ivre-mort de doute,

Je vivotais, altéré de Nihil de toutes

Les citernes de mon Amour ?

Seul, pur, songeur,

Me croyant hypertrophique ! comme un plongeur

Aux mouvants bosquets des savanes sous-marines,

J’avais roulé par les livres, bon mysogine.

Cathédrale anonyme ! en ce Paris, jardin

Obtus et chic, avec son bourgeois de Jourdain

À rêveurs ; ses vitraux fardés, ses vieux dimanches

Dans les quartiers tannés où regardent des branches

Par-dessus les murs des pensionnats, et ses

Ciels trop poignants à qui l’Angélus fait : assez !

Paris qui, du plus bon bébé de la Nature,

Instaure un lexicon mal cousu de ratures.

Bon breton né sous les Tropiques, chaque soir

J’allais le long d’un quai bien nommé mon rêvoir,

Et buvant les étoiles à même : « ô Mystère !

Quel calme chez les astres ! ce train-train sur terre !

Est-il Quelqu’un, vers quand, à travers l’infini,

Clamer l’universel lamasabaktani ?

Voyons ; les cercles du Cercle, en effets et causes,

Dans leurs incessants vortex de métamorphoses,

Sentent pourtant, abstrait, ou, ma foi, quelque part,

Battre un cœur ! un cœur simple ; ou veiller un Regard !

Oh ! qu’il n’y ait personne et que Tout continue !

Alors géhenne à fous, sans raison, sans issue !

Et depuis les Toujours, et vers l’Éternité !

Comment donc quelque chose a-t-il jamais été !

Que Tout se sache seul au moins, pour qu’il se tue !

Draguant les chantiers d’étoiles, qu’un Cri se rue,

Mort ! emballant en ses linceuls aux clapotis

Irrévocables, ces sols d’impôts abrutis !

Que l’Espace ait un bon haut-le-cœur et vomisse

Le Temps nul, et ce Vin aux geysers de justice !

Lyres des nerfs, filles des Harpes d’Idéal

Qui vibriez, aux soirs d’exil, sans songer à mal,

Redevenez plasma ! Ni Témoin, ni spectacle !

Chut, ultime vibration de la Débâcle,

Et que Jamais soit Tout, bien intrinsèquement,

Très hermétiquement, primordialement ! »

Ah ! – Le long des calvaires de la Conscience,

La Passion des mondes studieux t’encense,

Aux Orgues des Résignations, Idéal,

Ô Galathée aux pommiers de l’Éden-Natal !

Martyres, croix de l’Art, formules, fugues douces,

Babels d’or où le vent soigne de bonnes mousses ;

Mondes vivotant, vaguement étiquetés

De livres, sous la céleste Éternullité :

Vanité, vanité, vous dis-je ! – Oh ! moi, j’existe,

Mais où sont, maintenant, les nerfs de ce Psalmiste ?

Minuit un quart ; quels bords te voient passer, aux nuits

Anonymes, ô Nébuleuse-Mère ? Et puis,

Qu’il doit agoniser d’étoiles éprouvées,

À cette heure où Christ naît, sans feu pour leurs couvées,

Mais clamant : ô mon Dieu ! tant que, vers leur ciel mort,

Une flèche de cathédrale pointe encor’

Des polaires surplis ! – Ces Terres se sont tues,

Et la création fonctionne têtue !

Sans issue, elle est Tout ; et nulle autre, elle est Tout.

X en soi ? Soif à trucs ! Songe d’une nuit d’août ?

Sans le mot, nous serons revannés, ô ma Terre !

Puis tes sœurs. Et nunc et semper, Amen. Se taire.

Je veux parler au Temps ! criais-je. Oh ! quelque engrais

Anonyme ! Moi ! mon Sacré-Cœur ! – J’espérais

Qu’à ma mort, tout frémirait, du cèdre à l’hysope ;

Que ce Temps, déraillant, tomberait en syncope,

Que, pour venir jeter sur mes lèvres des fleurs,

Les Soleils très navrés détraqueraient leurs chœurs ;

Qu’un soir, du moins, mon Cri me jaillissant des mœlles,

On verrait, mon Dieu, des signaux dans les étoiles ?

Puis, fou devant ce ciel qui toujours nous bouda,

Je rêvais de prêcher la fin, nom d’un Bouddha !

Oh ! pâle mutile, d’un : qui m’aime me suive !

Faisant de leurs cités une unique Ninive,

Mener ces chers bourgeois, fouettés d’alléluias,

Au Saint-Sépulcre maternel du Nirvâna !

Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence

Vitale, l’argent, l’art, puis les lois de la France…)

Vermis sum, pulvis es ! où sont mes nerfs d’hier ?

Mes muscles de demain ? Et le terreau si fier

De Mon âme, où donc était-il, il y a mille

Siècles ? et comme, incessamment, il file, file !…

Anonyme ! et pour Quoi ? – Pardon, Quelconque Loi !

L’être est forme, Brahma seul est Tout-Un en soi.

Ô Robe aux cannelures à jamais doriques

Où grimpent les Passions des grappes cosmiques ;

Ô Robe de Maïa, ô Jupe de Maman,

Je baise vos ourlets tombals éperdument !

Je sais ! la vie outrecuidante est une trêve

D’un jour au Bon Repos qui pas plus ne s’achève

Qu’il n’a commencé. Moi, ma trêve, confiant,

Je la veux cuver au sein de l’Inconscient.

Dernière crise. Deux semaines errabundes,

En tout, sans que mon Ange Gardien me réponde.

Dilemme à deux sentiers vers l’Éden des Élus :

Me laisser éponger mon Moi par l’Absolu ?

Ou bien, élixirer l’Absolu en moi-même ?

C’est passé. J’aime tout, aimant mieux que Tout m’aime.

Donc Je m’en vais flottant aux orgues sous-marins,

Par les coraux, les œufs, les bras verts, les écrins,

Dans la tourbillonnante éternelle agonie

D’un Nirvâna des Danaïdes du génie !

Lacs de syncopes esthétiques ! Tunnels d’or !

Pastel défunt ! fondant sur une langue ! Mort

Mourante ivre-morte ! Et la conscience unique

Que c’est dans la Sainte Piscine ésotérique

D’un lucus à huis-clos, sans pape et sans laquais,

Que J’ouvre ainsi mes riches veines à Jamais.