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Une dame qui s’invite à tous les enterrements de la ville, un mendiant qui finit ruiné, une vieille fille deux fois veuve, des enfants décidés à envahir et à démanteler l’Empire austro-hongrois… Les rues tortueuses de Malá Strana, un des quartiers historiques de Prague, servent de décor à ces récits, les onze « petits contes » qui forment le cœur des
Contes de Malá Strana, publiés par Jan Neruda dans les années 1870.
Entre chroniques de quartier et souvenirs d’enfance, croquis saisis sur le vif tour à tour grinçants et pleins d’humour noir, affectueux et lyriques, ces
Contes mettent en scène le petit peuple Malá Strana et ses figures pittoresques dont certaines reviennent d’un récit à l’autre telle une comédie humaine pragoise.
Jan Neruda peut être féroce avec ses personnages, mais derrière le mordant du trait affleurent la nostalgie et tout l’amour que porte l’auteur au quartier qui l’a vu naître et grandir.
Un des chefs-d’œuvre de la littérature tchèque.
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Seitenzahl: 202
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Petite Bibliothèque slave
— Collection dirigée par Xavier Mottez —
Chez le même éditeur — Littérature russe
1. GOGOLLes Âmes mortes. Traduction d’Henri Mongault
2. TOURGUENIEVMémoires d’un chasseur. Traduction d’Henri Mongault
3. TOLSTOÏLes Récits de Sébastopol. Traduction de Louis Jousserandot
4. DOSTOÏEVSKIUn joueur. Traduction d’Henri Mongault
5. TOLSTOÏAnna Karénine. Traduction d’Henri Mongault
6. MEREJKOVSKILa Mort des dieux. Julien l’Apostat. Traduction d’Henri Mongault
7. BABELCavalerie rouge. Traduction de Maurice Parijanine
8. KOROLENKOLe Musicien aveugle. Traduction de Zinovy Lvovsky
9. KOUPRINELe Duel. Traduction d’Henri Mongault
10. GOGOLLe Révizor — Le Mariage. Traduction de Marc Semenoff
11. DOSTOÏEVSKIStépantchikovo et ses habitants. Traduction d’Henri Mongault
12. Les Bylines russes — La Geste du Prince Igor. Traductions de Louis Jousserandot et d’Henri Grégoire
13. PISSEMSKIMille âmes. Traduction de Victor Derély
14. RECHETNIKOVCeux de Podlipnaïa. Traduction de Charles Neyroud
15. TOURGUENIEVPoèmes en prose. Traduction de Charles Salomon
16. GONTCHAROVOblomov. Traduction de Jean Leclère
17. GOGOLVeillées d’Ukraine. Traduction d’Eugénie Tchernosvitow
18. DOSTOÏEVSKIMémoires écrits dans un souterrain. Traduction d’Henri Mongault
19. KOUPRINELe Bracelet de grenats — Olessia. Traduction d’Henri Mongault
20. GOGOLTarass Boulba. Traduction de Marc Semenoff
21. LESKOVGens d’Église. Traduction d’Henri Mongault
22. POUCHKINELa Fille du capitaine. Traduction d’Eugène Séménoff
23. LOUGOVOÏPollice Verso. Traduction d’Ely Halpérine-Kaminsky
24. CHMELIOVLe Soleil des morts. Traduction de Denis Roche
25. CHMELIOVGarçon !Traduction d’Henri Mongault
26. GOGOLNouvelles de Pétersbourg. Traductions de Michel-Rostislav Hofmann et Tatiana Rouvenne
27. ILF ET PETROVLes Douze Chaises. Traduction d’Alain Préchac
28. POUCHKINERécits de Belkine. Traduction de Pierre Skorov
29. LESKOVLady Macbeth du district de Mzensk et autres nouvelles. Traductions de Jean Leclère et d’Irène Tateossov
30. TOURGUENIEVPères et fils. Traduction de Marc Semenoff
31. ILF ET PETROVLe Veau d’or. Traduction d’Alain Préchac
32. PILNIAKRiazan-la-pomme. Traduction de Maurice Parijanine, révisée par Michel Niqueux
33. PILNIAKL’Année nue. Traduction de L. Desormonts et L. Bernstein, révisée par Dany Savelli
34. TOLSTOÏLe Faux Coupon. Traduction de Pierre Skorov
35. DOSTOÏEVSKISouvenirs de la maison des morts. Traduction d’Henri Mongault
36. POUCHKINELa Dame de pique — Le Nègre de Pierre le Grand. Traduction de Michel Niqueux
37. LESKOVLe Pèlerin enchanté — Aux confins du monde. Traductions d’Alice Orane et d’Hélène Iswolsky
38. ARSENIEVDersou Ouzala. Traduction de Pierre P. Wolkonsky
39. BOUNINELe Village. Traduction de Maurice Parijanine
40. BOUNINESoukhodol et autres nouvelles. Traduction de Maurice Parijanine
41. ILF ET PETROVKolokolamsk et autres nouvelles fantastiques. Traduction d’Alain Préchac
42. TOURGUENIEVFumée. Traduction de Génia Pavloutzky
43. BOUNINELe Monsieur de San Francisco et autres nouvelles. Traduction de Maurice Parijanine
44. BOULGAKOVCœur de chien. Traduction d’Alexandre Karvovski (Petite Bibliothèque slave)
45. LESKOVLe Gaucher. Traduction de Paul Lequesne (Petite Bibliothèque slave)
46. TOURGUENIEVMoumou. Traduction d’Henri Mongault. Préface de Dominique Fernandez (Petite Bibliothèque slave)
47. BOUNINETrois roubles. Traduction d’Anne Flipo Masurel. Préface d’Andreï Makine (Petite Bibliothèque slave)
48. LAZAREVIĆAu puits. Scènes de la vie serbe. Traduction d’Alain Cappon (Petite Bibliothèque slave)
49. TOLSTOÏMa confession. Suivi de Ce qu’un chrétien peut faire et ce qu’il ne peut pas faire. Traduction de J.-Wladimir Bienstock (Petite Bibliothèque slave)
50. KOUPRINEOlessia. Traduction d’Henri Mongault (Petite Bibliothèque slave)
51. TCHEKHOVLe Moine noir. Traduction de Gabriel Arout (Petite Bibliothèque slave)
52. TCHEKHOVLa Dame au petit chien. Traduction de Gabriel Arout (Petite Bibliothèque slave)
53. NERUDALes Contes de Malá Strana. Traduction de François Kérel (Petite Bibliothèque slave)
Jan Neruda
1834-1891
LES CONTES DE MALÁ STRANA
Povídky malostranské
1878
Traduction de François Hirsch, 1963.
© François Kérel, 1963, 2007, 2021.
© Ginkgo Éditeur, 2021.
Couverture : Václav JANSA, La Rue du pont à Malá Strana (1896).
Avertissement : Ce premier volume des Contes de Mála Strana ne contient pas les longues nouvelles Silhouettes et Une semaine dans la maison du silence, qui feront l'objet d'une prochaine parution.
Malá Strana est avec Hradčany1, la Vieille Ville et la Ville Neuve, un des quatre quartiers historiques de Prague. Il est situé à l’ouest de la ville, sur la pente de la rive gauche de la Vltava2. Son nom peut être traduit comme « la petite partie » ou « le petit côté », probablement parce que le centre spirituel, culturel et économique de Prague se trouvait depuis le Moyen âge sur la rive droite, dans la Vieille Ville. Les deux quartiers étaient certes reliés par un pont, appelé d’abord le Pont de Pierre, plus tard le Pont Charles, mais leur caractère était différent. D’un côté des places bouillonnantes de la Vieille Ville avec des marchés, le ghetto, l’université, les immeubles de plus en plus cossus de la bourgeoisie, de l’autre les rues et les ruelles de Malá Strana qui montent et descendent, qui se prolongent parfois par des escaliers, se faufilent entre les petites maisons avec des cours, jardinets et passages abritant une population modeste d’artisans et de petits commerçants, moitié allemande, moitié tchèque. La colline sur laquelle il s’étend culmine près du monastère de Strahov et du Château de Prague. Comme c’est souvent le cas, la vie des petites gens de Malá Strana contrastait avec la magnificence du Château où siégeaient jusqu’au XVIIe siècle les rois de Bohême3.
En 1541 un incendie et ensuite la guerre de Trente ans ont saccagé ce quartier. Ainsi se formèrent des espaces où les grandes familles ont pu construire leurs résidences, profitant de la proximité du Château. En 1620, la défaite des États protestants tchèques à la Montagne Blanche décima une partie de la noblesse historique du pays qui céda progressivement la place à l’aristocratie autrichienne, allemande, italienne et française. C’est l’apogée du baroque, de nombreux architectes, notamment italiens, y aménagent de majestueux palais avec des jardins qui vont parfois jusqu’à concurrencer la splendeur du siège royal et impérial. Ces palais n’ont cependant pas effacé l’esprit de ce « petit côté » de Prague. Il a su toujours garder l’atmosphère d’une petite ville à part qui n’a pas beaucoup changé depuis le XVIIIe siècle. Tout compte fait, malgré le voisinage immédiat des dominantes baroques, les maisons modestes avec les petits commerces, les auberges et les ateliers ont encore renforcé la cohésion sociale et l’esprit populaire de ce quartier pittoresque.
C’est au centre de Malá Strana, entre le Château et la Vltava que Jan Neruda passa pratiquement toute sa vie. Son père, ancien artilleur des guerres napoléoniennes, reçut l’autorisation de quitter la caserne où Jan était né en 1834 et de s’installer avec sa femme et son fils de quatre ans à Prague. Il ouvre alors un bureau de tabac dans la maison Aux Deux Soleils, dans la rue qui monte vers le Château et qui s’appelle aujourd’hui rue Neruda. Son épouse, la mère de Jan, est gouvernante chez Joachim Barrande, un célèbre paléontologue et géologue français établi à Prague, qui suivra d’ailleurs avec intérêt et quelque scepticisme la carrière du jeune écrivain. Celui-ci, après des tentatives infructueuses d’études de droit et de lettres, commence à écrire dans divers journaux aussi bien allemands que tchèques. En 1865 il devient rédacteur de la Gazette nationale, un journal libéral, dont il sera chroniqueur jusqu’à sa mort en 1891. Certes, le journalisme le nourrit, mais il est avant tout écrivain : poète, dramaturge, traducteur à ses heures, critique littéraire et membre du groupe littéraire « Mai » qui rassemble quelques-uns des plus prestigieux auteurs de sa génération : Vítězslav Hálek (1835-1873), poète et nouvelliste, une des personnalités dominantes de la vie littéraire, Karolina Světlá (1830-1899), une amie des plus intimes de Neruda jusqu’à leur rupture brutale due à la jalousie de son époux, Adolf Heyduk (1835-1923), auteur de recueils où l’exotisme se confond à une musicalité intimiste et dont les textes ont inspiré des lieder de Dvořák et, malgré quelques distances prises avec le groupe, Jakub Arbes (1840-1914), auteur de nouvelles fantastiques… S’ils se réfèrent à la tradition romantique de Karel Hynek Mácha, ils veulent surtout être en accord avec leur temps. De la campagne ils se tournent vers la ville, la question sociale est une de leurs sources d’inspiration et ils veulent servir la nation sachant qu’elle ne peut préserver son identité que par sa langue et par sa culture puisque les revendications politiques restent, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, vouées à l’échec.
Curieux de tout, observateur fin de la psychologie des gens, sensible aux anecdotes de la vie, Jan Neruda l’est aussi bien à Prague qu’en voyage. Paris, l’Allemagne, les pays de l’Empire des Habsbourg ou l’Égypte lui inspirent des notes et des articles sur le caractère des pays qu’il visite et de leurs habitants. Il se sent cosmopolite mais, pour entrer dans la littérature universelle, il faut y aller quand même vêtu de son costume national, dira-t-il. Ses recueils de poésie, dont Les Fleurs de cimetière (1858), Chants cosmiques (1878), Ballades et romances (1883), Les Chants de Vendredi (1896) sont construits à partir d’une large palette de motifs qui l’ont toujours inspiré : la nature, le sacré, l’histoire, l’homme face à l’univers, sa vie intime. Considéré comme pessimiste, il ne sera reconnu à sa vraie valeur en tant que poète qu’après sa mort, mais durablement. Sa personnalité et la musicalité de son vers laisseront d’ailleurs quelques traces dans l’œuvre de Jaroslav Seifert qui, comme lui, est lié par son destin et par sa poésie à Prague.
Durant toute sa vie, Neruda s’engage dans les causes qui lui permettent de défendre sa nation de la tutelle germanique. C’est d’ailleurs la période des tensions nationalistes : depuis 1863, pendant quinze ans, les députés tchèques boycottent les institutions politiques de l’Empire et sa fédéralisation en deux entités, autrichienne et hongroise en 18674 les humilie. Pourtant, la croissance démographique de Prague, la construction de nouveaux quartiers et de voies de communication modernes, l’industrialisation et le développement culturel, scientifique et éducatif situent à la fin du XIXe siècle les pays tchèques parmi les plus prospères de l’Europe.
Dans ce contexte de nationalisme exacerbé dont témoignent les conflits souvent violents entre Tchèques et Allemands se pose la question de l’antisémitisme de Neruda, qui a été l’objet de quelques débats récents. Lui-même s’en explique dans son pamphlet À propos des Juifs5 où il reproduit des idées qui, bien qu’inacceptables aujourd’hui, sont assez répandues à la fin du XIXe siècle en Europe centrale et ailleurs. Pour Neruda, les Juifs constituent une ethnie à part qui privilégie son identité à celle de la nation au sein de laquelle elle vit. En Bohême, qui plus est, ils sont assimilés aux Allemands depuis les réformes de Joseph II qui leur ont accordé, à ce prix, certains privilèges. La source de son antisémitisme est donc de la même nature que son anti-germanisme, même si, paradoxalement, il s’appuie dans son argumentaire sur les sources allemandes, dont le texte de Richard Wagner La Judéité dans la musique. C’est ainsi qu’il faut comprendre son appel adressé à ses compatriotes de « s’émanciper des Juifs » s’ils veulent atteindre une autonomie nationale. L’avenir donnera tort à Neruda même dans ce sens-là : une importante partie des Juifs de Bohême adoptera la langue tchèque lorsque le pays deviendra indépendant et contribuera considérablement à son développement culturel. Là où il a raison, c’est quand il affirme que les Juifs anticipent, par leur condition, le destin de l’humanité. Sans qu’il puisse, sans doute, imaginer les catastrophes du siècle suivant.
Malgré la reconnaissance dont il jouit en tant que journaliste et le succès, bien que tardif, de ses recueils de poésie, Neruda ne reniera pas ses origines modestes et posera toujours un regard bienveillant et affectionné sur ses semblables. Malheureux dans ses amours, vieux garçon, jamais riche, souffrant de diverses maladies vers la fin de sa vie, il reviendra dans ses Contes de Malá Strana6 à l’atmosphère de ce quartier animé par les petites gens, ici tragiques, là étranges, ailleurs amusants. On peut lire ces nouvelles aujourd’hui comme une série de portraits psychologiques, comme une ethnographie de la ville, comme la sociologie ou l’histoire d’un quartier de Prague il y a un siècle et demi. Mais au-delà de ces descriptions, Neruda pose un regard affectueux sur ses personnages : mendiants, étudiants, rêveurs, jeunes filles aspirant à l’amour, propriétaires croyant être riches alors que le seul bien qu’ils possèdent est l’affection des autres, marchands malheureux considérés comme des étrangers. Dans ces nouvelles comme dans ses articles publiés dans la presse, le tragique se confond avec le comique, la mélancolie avec la parodie et le sens de l’absurde semble déjà annoncer l’œuvre d’un de ses successeurs, Jaroslav Hašek, l’auteur d’innombrables nouvelles et surtout du Brave soldat Švejk.
Les Contes de Malá Strana appartiennent au répertoire classique de la littérature tchèque. Ils ont inspiré d’autres écrivains, comme Karel Pecka7 (1928-1997), établis dans ce quartier de Prague, qui a été d’ailleurs le domicile de nombreux autres artistes : du poète Vladimír Holan, des peintres Jiří Trnka et Jan Zrzavý, du photographe Jan Saudek et même, brièvement, de Franz Kafka. Il a servi de décor au film Amadeus de Miloš Forman et est devenu le passage obligé des touristes qui visitent Prague. Ceux qui ont quelque culture remarquent la maison Aux Deux Soleils de Neruda et on leur explique qu’il ne s’agit pas de Pablo mais de Jan et que le pseudonyme choisi par le premier n’est pas un signe d’admiration mais un choix du hasard. Cependant, quand il est venu en Tchécoslovaquie dans les années 1950, Pablo Neruda ne pouvait qu’être fier de cette filiation purement nominative.
Depuis quelques décennies déjà, Malá Strana est victime de son charme. Le libéralisme économique en a chassé beaucoup de Pragois, la spéculation immobilière en a fait un des quartiers les plus prisés de la ville. Restent encore quelques endroits à peine touchés par le temps, qu’on peut découvrir en s’éloignant des chemins tout tracés, et qui gardent leur atmosphère et le mystère d’autrefois. C’est là que, la nuit tombée, apercevant une silhouette dans la lumière jaunâtre d’un lampadaire, on peut s’imaginer que c’est Jan Neruda qui rentre chez lui après avoir passé une soirée dans l’auberge U Štajniců, l’un des nombreux lieux qui lui ont inspiré ses chroniques et nouvelles.
JAN RUBEŠ
1. Le quartier autour du Château.
2. Connue aussi sous son nom allemand : la Moldau.
3. Les Habsbourg ont ensuite transféré leur siège à Vienne.
4. Le Compromis, l’acte fondateur de la double monarchie Austro-hongroise.
5. Le titre tchèque de cet essai paru en 1877 est ambigu : Pro strach židovský (Pour la peur juive).
6. Les Contes de Malá Strana ont paru pour la première fois en 1878 à Prague sous le titre original Povídky malostranské. La plupart des nouvelles dont le livre se compose ont été publiées entre 1875 et 1877 dans divers journaux pragois. Première édition française chez Artia, Prague, 1963.
7. Récits humoristiques de Malá Strana, Sixty-Eight Publishers, Toronto, 1985.
Je veux écrire une histoire triste, mais dont la joyeuse initiale sera pour moi le visage de monsieur Vojtíšek. C’était un visage éclatant de santé, rouge vif comme le rôti dominical arrosé de beurre frais. Et le samedi, car monsieur Vojtíšek ne se rasait que le dimanche, quand sa barbe blanche qui poussait dru sur son menton arrondi fleurissait comme une épaisse crème fouettée, je le trouvais encore plus beau. Ses cheveux aussi me plaisaient. Il n’en avait pas beaucoup : ils prenaient naissance à la hauteur des tempes, au bord de la calvitie, ils grisonnaient déjà, ayant perdu leur reflet d’argent, et commençaient à virer au jaune, mais ils étaient comme de la soie, flottant au vent, et si doux autour de sa tête. Monsieur Vojtíšek, en effet, tenait toujours sa casquette à la main et ne se couvrait que pour franchir un espace grillé de soleil. Dans l’ensemble, j’aimais beaucoup monsieur Vojtíšek, ses yeux bleus irradiaient la sincérité, son visage tout entier semblait un œil rond, plein de franchise.
Monsieur Vojtíšek était mendiant. Que faisait-il autrefois, je n’en sais rien. Mais il devait mendier depuis pas mal d’années, car il était connu depuis longtemps à Malá Strana et, à ne considérer que sa santé, mendiant il pouvait l’être encore longtemps, car il semblait fort comme un bœuf. Quel âge avait-il à ce moment-là, je crois le savoir. Un jour qu’il venait, de son petit pas claudiquant, de gravir la colline de la Saint-Jean pour prendre la rue Ostruhová, je le vis s’approcher d’un sergent de ville, monsieur Šimr, qui, adossé à la balustrade, se chauffait tranquillement au soleil.
Monsieur Šimr, c’était un gros sergent de ville. Il était tellement gros que sa capote grise semblait toujours sur le point de craquer et que, vu de dos, son crâne faisait songer à des andouilles suant leur graisse, excusez la comparaison. À chaque mouvement, son casque brillant se balançait sur sa grosse tête et, quand il se lançait à la poursuite de quelque apprenti contrevenant sans vergogne à toutes les lois qui traversait la rue une pipe allumée entre les dents, monsieur Šimr devait aussitôt enlever son casque et le gardait à la main. C’était le moment pour nous, les gamins, de rire et de sauter à cloche-pied, mais dès qu’il nous regardait, plus rien. Monsieur Šimr était un Allemand de Šluknov ; s’il est encore en vie aujourd’hui, et Dieu veuille qu’il le soit, je parie qu’il parle aussi mal tchèque qu’en ce temps-là : « Et fous foyez, disait-il, ch’ai appris en un an ! »
Donc, ce jour-là, monsieur Vojtíšek, sa casquette bleue sous le bras gauche, fouillait de sa main droite dans la poche de sa longue veste grise. En même temps, il salua par ces mots monsieur Šimr qui bâillait : « Que Dieu vous vienne en aide ! » Monsieur Šimr salua militairement. Puis, monsieur Vojtíšek pêcha dans sa poche sa modeste tabatière en écorce de bouleau, et, tirant sur un lacet de cuir, enleva le couvercle et tendit la tabatière à monsieur Šimr. Monsieur Šimr prit une pincée de tabac et dit :
« Monsieur Vojtíšek aussi doit avoir un certain âge maintenant ? Quel âge ça vous fait ?
— Eh bien ! répondit monsieur Vojtíšek avec bonhomie. Il va y avoir quatre-vingts ans que mon père m’a engendré un jour qu’il avait le temps long. »
Le lecteur attentif s’étonne sans doute qu’un mendiant comme monsieur Vojtíšek ose parler de cette façon à un sergent de ville, en voisin, pour ainsi dire, et que le gendarme ne le tutoie même pas, comme il l’eût presque certainement fait avec un paysan ou quelqu’un de plus modeste condition que la sienne.
Et, de plus, il faut savoir ce que c’était en ce temps-là qu’un sergent de ville ! Ce n’était pas n’importe qui, un numéro matricule de un à six cents, c’était monsieur Novák, monsieur Kedlický, monsieur Šimr et monsieur Weisse qui, chaque jour, surveillaient tour à tour notre rue. C’était le petit monsieur Novák, de Slabce, qui s’installait volontiers devant les boutiques, à cause de la liqueur de prune ; c’était le gros monsieur Šimr, de Šluknov, c’était monsieur Kedlický, de Vyšehrad, renfrogné mais plein de bonhomie ; et enfin monsieur Weisse, de Rožmitál, un grand aux dents jaunes extraordinairement longues. Pour tous on savait d’où ils étaient, combien de temps ils avaient servi dans l’armée et combien d’enfants ils avaient. Nous, les gamins du « quartier », nous étions toujours pendus à leurs basques, et ils connaissaient tout le monde, hommes et femmes, et pouvaient toujours dire aux mamans où étaient passés leurs enfants. Et lorsque, en 1844, monsieur Weisse mourut à la suite de l’incendie du Renthauz, toute la rue Ostruhová a assisté à son enterrement.
Mais, à vrai dire, monsieur Vojtíšek n’était pas un mendiant comme les autres, et même il ne cherchait pas tellement à se donner l’apparence d’un mendiant, il avait l’air assez propre, tout au moins au début de cette journée ; le foulard, autour de son cou, était toujours convenablement noué et son manteau était certes rapiécé, mais pas avec un morceau de métal cloué ou un bout de tissu d’une couleur trop différente. En une semaine, il parcourait en mendiant tout le quartier de Malá Strana. On le recevait partout, et dès qu’une maîtresse de maison entendait sa voix grêle, dans la rue, elle s’empressait de lui apporter un kreutzer. Un kreutzer, c’était beaucoup à l’époque. Monsieur Vojtíšek mendiait du matin à midi, et, sur le coup d’onze heures et demie, il allait à Saint-Nicolas. Là, devant l’église, il ne mendiait jamais, et même il ignorait les mendiantes tapies devant le parvis. Ensuite, il allait manger. Il connaissait les maisons où on lui réservait, tour à tour, une pleine casserole du repas de midi. Il y avait je ne sais quoi de libre et de tranquille dans tout son être et dans toute son attitude, un je ne sais quoi, comme ce qui inspira à Storm cette exclamation à la fois émouvante et comique : « Ach könnt ich betteln geh’n über die braune Haid.8 »
Seul le propriétaire de l’auberge située dans la maison où nous habitions, monsieur Herzl, ne lui donnait jamais un kreutzer : monsieur Herzl était un homme assez grand et assez avare, mais cela lui réussissait. Au lieu de donner de l’argent à monsieur Vojtíšek, il lui donnait un peu de tabac de sa tabatière. Puis, cela se passait le samedi, ils engageaient toujours le même dialogue :
« Ah ah, monsieur Vojtíšek, les temps sont durs !
— Oui, et ils ne seront pas meilleurs tant que le lion du château ne viendra pas s’asseoir sur la balançoire de Vyšehrad. »
Il voulait parler du lion de la cathédrale Saint-Guy. Je dois avouer que cette affirmation de monsieur Vojtíšek me troublait. Mais, naturellement, le petit garçon raisonnable que j’étais alors — j’avais huit ans — ne pouvait pas douter un instant que ce lion fût capable, tout comme moi les jours de foire, d’aller à Vyšehrad, par le pont de pierre, et de s’asseoir lui aussi sur la fameuse balançoire tournante. Mais je ne voyais pas comment cela pouvait marquer le début de temps meilleurs.
Il faisait une magnifique journée de juin. Monsieur Vojtíšek sortit de l’église Saint-Nicolas, coiffa sa casquette pour se protéger du soleil brûlant, et descendit lentement ce qui est aujourd’hui la place Stéphane. Il s’arrêta devant la statue de la Sainte-Trinité et s’assit sur les marches. Derrière lui, l’eau de la fontaine giclait et clapotait, le soleil était chaud, il faisait si bon ! Ce jour-là, monsieur Vojtíšek déjeunait sans doute chez des gens qui ne se mettaient à table qu’à midi passé.
Dès qu’il fut assis, une des mendiantes de l’église Saint-Nicolas se leva et s’avança vers lui. On l’appelait la « Vieille aux Millions ». Certaines mendiantes promettaient aux âmes charitables que Dieu leur rendrait au centuple leur aumône, mais celle-ci ne craignait pas d’affirmer que leur obole leur serait des millions et des millions de fois rendue. C’est pourquoi elle était la seule mendiante à qui madame Herman, la femme du comptable, qui ne manquait pas une seule vente aux enchères, faisait la charité. La Vieille aux Millions marchait normalement ou boitait à volonté. En ce moment, elle marchait normalement, et droit sur monsieur Vojtíšek, assis devant la statue. Ses jupes de toile traînaient presque sans le moindre froissement autour de ses jambes desséchées, le châle bleu serré sur son front se balançait de bas en haut. Son visage m’avait toujours fait horreur. Ce n’était qu’une ride, comme de très fines nouilles qui se seraient rejointes sur le nez pointu et près de la bouche. Elle avait des yeux vert-jaune, comme des yeux de chat.
Elle s’approcha de monsieur Vojtíšek.
« Gloire à notre Seigneur Jésus-Christ », dit-elle, en ouvrant la bouche en cul de poule.
D’un hochement de tête monsieur Vojtíšek lui fit signe qu’il était d’accord. La Vieille aux Millions s’assit à l’autre bout des marches et éternua. « Brr ! fit-elle. Je n’aime pas le soleil. Quand je suis au soleil, il faut que j’éternue. »
Monsieur Vojtíšek restait muet.
