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Recueil de nouvelles autour du thème de la perte, portées par des protagonistes solitaires partagés entre espoirt et désarroi.
Berlin Est, une jeune femme décide de rechercher ses origines ; un livre de Stefan Zweig à demi calciné peut-il changer le cours des choses ; Madeleine, chausse du 37 et veut retrouver une amie d’enfance ; comment appeler des jumelles quand on n’arrive pas à les distinguer…
« Les Effacements » parlent de disparition mais, comme dans toute rupture, de nouveaux départs, de possibles envisageables.
L’écriture garde sa douce ironie, son humour distancié et sa tendresse pour les personnages. Elle ne juge jamais même si elle est sans concession. Les nouvelles de Jean-François Dietrich sont des funambules, sur le fil du rasoir, en équilibre entre la légèreté et le tragique, l’ironie et la tendresse, les finitudes et les renaissances.
Le lecteur est invité à être témoin sans être voyeur, à construire sa propre opinion, en toute liberté.
Loin de l'analyse psychologique, découvrez ces nouvelles très humaines.
EXTRAIT
Deux coups brefs. Pas de réponse. Elle vit la lumière au-dessus de la porte à travers la vitre. Elle appuya de nouveau et laissa cette fois son doigt, sans relâcher, durant plusieurs secondes. Une voix de femme enfin de l’autre côté de la porte :
— Allez-vous-en. Je n’ouvrirai pas. La jeune femme appuya alors une nouvelle fois sur la sonnette.
— Arrêtez, arrêtez, je n’ouvrirai pas. Je n’ai rien à dire.
La jeune femme respira fortement. Il faisait maintenant sombre sur le palier. Elle n’avait pas vu d’ombre passer derrière le judas de la porte de l’appartement. Elle ne savait pas si la femme de l’autre côté de la porte l’avait observée avant de parler. La jeune femme s’approcha tout contre la porte et dit :
— Je vais continuer de sonner jusqu’à ce vous m’ouvriez ! Puis elle sonna.
C’était une sonnette à tintement continu, peut-être était-elle constituée de ces deux demi-globes métalliques et d’un petit marteau vibrateur qui oscille de l’un à l’autre à vitesse frénétique. Ce n’était pas en tout cas une de ces sonnettes polies qui ne font que ding-dong, l’air de s’excuser de déranger. Cette sonnette disait qu’elle était bien présente, qu’il y avait du monde sur le palier. La sonnerie s’arrêta brutalement. La jeune femme appuya plus fort, mais aucun bruit ne se fit plus entendre. La jeune femme remarqua que la lumière au-dessus de la porte était éteinte. La femme dans l’appartement avait dû relever le disjoncteur. Elle devait être dans le couloir, dans le noir, à attendre. La jeune femme hésita à prendre un papier dans son sac, mais elle préféra cette fois parler à voix haute, bien fort. Elle savait que la femme l’écoutait.
— Je reviendrai, vous m’ouvrirez, tôt ou tard.
Puis elle descendit les deux étages.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-François Dietrich a débuté par l’écriture théâtrale. Ses pièces « L’impasse », « Le Cinquième Train », « Esquisses » ont été montées par la Compagnie du Verseau et « 5.905 inchs » par la compagnie Artemis. Il a ensuite découvert l’écriture de nouvelles notamment grâce à la Maison de l’Écriture. EN CORPS PRÉSENT est son premier recueil.
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Jean-François DIETRICH
Les Effacements
Nouvelles
ISBN : 978-2-37873-850-1
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : janvier 2020
© couverture Ex Æquo
© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Aux confins d’un réalisme sous microscope, dans ce nouveau recueil de nouvelles, l’auteur aiguise son regard sur le monde en développant le thème singulier de « la perte ». Ses personnages, souvent solitaires, oscillent entre extrême lucidité et désarroi, repli sur soi et partage, curiosité et résignation, mémoire et imagination, puis se faufilent dans le labyrinthe des humains, cherchant une sortie énigmatique, symbole de dignité.
Ce voyage dans la simplicité des mœurs a le mérite d’aborder l’universel et la complexité des êtres sans user de fioritures ou de messages alambiqués. La poésie de l’écriture remplace l’analyse et les antihéros neutralisent toutes divagations outrancières.
L’immeuble courait tout le long du boulevard, bâtiment imposant, sans relief, à la façade uniforme, d’une dizaine d’étages. À l’entrée du numéro 6, trois marches amenaient à une porte vitrée. La jeune femme, la trentaine passée, poussa la porte. Le hall était propre, mais la teinte verdâtre des murs reflétait la vétusté, le conservatisme et l’époque révolue. La jeune femme monta jusqu’au palier du deuxième étage où donnaient deux portes semblables. Devant l’une d’elles, un paillasson marron avec un message de bienvenue. Au-dessus de chaque porte, une vitre de verre brouillé devait donner sur le couloir des appartements.
La jeune femme regarda les noms sur les sonnettes. C’est à la porte de gauche qu’elle sonna, la porte sans le paillasson. La jeune femme avait appuyé un coup bref. Aucun bruit de l’autre côté de la porte. La jeune femme appuya de nouveau sur la sonnette. Pas de bruit. Elle hésita un moment. Des carreaux de verre insérés dans le mur de l’escalier laissaient filtrer la lumière du jour. C’était l’après-midi. La jeune femme prit une feuille de papier dans son sac, écrivit quelques mots, glissa le papier sous la porte, redescendit les deux étages, sortit dans la rue et s’éloigna. Sur le papier, elle avait écrit : « Je reviendrai demain ».
Le lendemain, de nouveau, la jeune femme poussa la porte vitrée, monta les deux étages. Instinctivement, elle vérifia le nom sur la sonnette. Elle appuya sur le bouton, en laissant le doigt appuyé un peu plus longtemps que la veille. Pas de bruit. Elle sonna de nouveau. Elle fit cela quatre fois. Il lui avait semblé entendre, après le troisième appui, un peu de bruit à l’intérieur de l’appartement. C’est pourquoi elle avait appuyé une quatrième fois, mais la porte ne s’était pas ouverte.
La jeune femme prit un papier dans son sac, referma le sac, écrivit quelques mots, glissa le papier sous la porte, redescendit les deux étages. Sur le papier, elle avait écrit : « Je reviendrai tous les jours s’il le faut ».
Le troisième jour, la jeune femme vint plus tard. C’était le début de la soirée. En montant les escaliers, elle vit au-dessus des portes la lumière allumée des couloirs que laissaient passer les vitres au verre brouillé. Les carreaux de verre dans le mur de l’escalier éclairaient à peine les marches. La jeune femme posa la main sur la rampe pour monter jusqu’au deuxième étage.
Cette fois, elle ne regarda pas le nom sur la sonnette, elle appuya dessus immédiatement. Deux coups brefs. Pas de réponse. Elle vit la lumière au-dessus de la porte à travers la vitre. Elle appuya de nouveau et laissa cette fois son doigt, sans relâcher, durant plusieurs secondes. Une voix de femme enfin de l’autre côté de la porte :
— Allez-vous-en. Je n’ouvrirai pas. La jeune femme appuya alors une nouvelle fois sur la sonnette.
— Arrêtez, arrêtez, je n’ouvrirai pas. Je n’ai rien à dire.
La jeune femme respira fortement. Il faisait maintenant sombre sur le palier. Elle n’avait pas vu d’ombre passer derrière le judas de la porte de l’appartement. Elle ne savait pas si la femme de l’autre côté de la porte l’avait observée avant de parler. La jeune femme s’approcha tout contre la porte et dit :
— Je vais continuer de sonner jusqu’à ce vous m’ouvriez ! Puis elle sonna.
C’était une sonnette à tintement continu, peut-être était-elle constituée de ces deux demi-globes métalliques et d’un petit marteau vibrateur qui oscille de l’un à l’autre à vitesse frénétique. Ce n’était pas en tout cas une de ces sonnettes polies qui ne font que ding-dong, l’air de s’excuser de déranger. Cette sonnette disait qu’elle était bien présente, qu’il y avait du monde sur le palier. La sonnerie s’arrêta brutalement. La jeune femme appuya plus fort, mais aucun bruit ne se fit plus entendre. La jeune femme remarqua que la lumière au-dessus de la porte était éteinte. La femme dans l’appartement avait dû relever le disjoncteur. Elle devait être dans le couloir, dans le noir, à attendre. La jeune femme hésita à prendre un papier dans son sac, mais elle préféra cette fois parler à voix haute, bien fort. Elle savait que la femme l’écoutait.
— Je reviendrai, vous m’ouvrirez, tôt ou tard.
Puis elle descendit les deux étages.
La jeune femme revint encore les deux jours suivants. La même scène se déroula. Elle sonnait, la femme derrière la porte la sommait de partir, puis la sonnerie s’interrompait et la lumière au-dessus de la porte s’éteignait. Il se passa ensuite une semaine sans que la jeune femme revînt. C’est le lundi que de nouveau elle monta les marches pour arriver au deuxième étage. Elle appuya sur la sonnette quelques secondes. La porte s’ouvrit, pas la porte devant laquelle elle se tenait, mais la porte derrière elle, celle qui avait un paillasson marron avec message de bienvenue. Un homme âgé était sur le seuil. Il n’avait pas simplement entrouvert la porte, comme pour épier, mais il l’avait largement ouverte. Il était là, tenant la poignée de la main droite. Il semblait sourire.
— Elle est partie.
— Elle a déménagé ? s’inquiéta la jeune femme.
— Oh, non ! Le vieil homme sembla surpris.
— Elle est partie longtemps ?
— Sûrement pas.
— Je veux la voir.
La jeune affirmait cela. Elle se tenait droite.
— Oui, sans doute. J’ai cru entendre ça.
L’homme souriait à demi. Je n’avais pas besoin d’écouter d’ailleurs pour entendre.
— Sa sonnette fonctionne très bien et vous avez une voix qui porte bien.
— Je suis désolée de vous avoir importuné.
La jeune femme n’avait pas vraiment l’air désolée.
— Je n’ai plus l’âge d’être importuné, juste celui d’être curieux. Surtout avec les jeunes femmes.
— Vous savez si elle va revenir ?
— En général, quand elle va au marché le lundi, oui, elle revient. Elle revient souvent avec des courses d’ailleurs. Mais à nos âges, on n’est jamais sûr de revenir.
La jeune femme ne fit pas attention à l’ironie.
— Elle est très âgée ?
L’homme parut surpris, puis reprit son sourire.
— Vous ne la connaissez pas ?
— Non.
— Et vous tenez tant à la voir ?
— Oui.
— Ce n’est sans doute pas la personne dont je souhaiterais faire la connaissance avec tant d’insistance. Enfin, je ne veux pas dire du mal de ma voisine, mais disons que… Mais vous devriez entrer. Vous pouvez l’attendre ici.
La jeune femme eut un léger mouvement d’épaule.
— Je ne sais pas…
— Vous ne craignez rien si ce n’est que je vous ennuie avec mes histoires, mais vous avez toute liberté pour y mettre fin quand vous le voudrez.
Le vieil homme s’écarta du seuil et de la main gauche indiqua le fond de son couloir. La jeune femme hésita. Elle venait pour voir la femme, pas pour faire la causette à un vieux monsieur certes charmant, mais à qui elle n’avait rien à dire. Ses histoires risquaient de fait de l’ennuyer, mais peut-être pourrait-il lui donner des informations sur la femme qu’elle venait voir.
— D’accord, un petit moment, dit-elle.
— Je vous en prie.
Le vieil homme s’était redressé.
La jeune femme s’essuya les pieds sur le paillasson avec message de bienvenue avant d’entrer. L’homme ferma la porte derrière elle puis passa à côté d’elle.
— Je vous précède.
Il entra dans une petite salle à manger, il tira une chaise de la table qui prenait presque toute la place de la pièce. Il tint le dossier.
— Vous pouvez enlever votre manteau.
— Non merci.
— Asseyez-vous. Je vais vous chercher à boire.
— Ce n’est pas la peine.
Elle avait juste levé la main et à peine tourné la tête.
— Il faut toujours boire quelque chose quand on est assise chez un vieux monsieur inconnu, rétorqua le vieil homme qui partit dans la cuisine.
— Chaud ou froid ? demanda-t-il depuis la cuisine.
— Pardon ?
— Vous voulez boire quelque chose de chaud ou de froid ?
— Froid.
La jeune femme se dit que « chaud » prendrait trop de temps.
— Alcoolisé ou non ?
— Non, pas d’alcool.
La jeune femme contempla la pièce. Un buffet sans style contenait une vitrine avec quelques bibelots, une médaille et un modèle réduit de petite voiture, une Trabant de couleur beige, ce genre de voiture que seule la RDA pouvait produire. L’homme revint avec une bouteille de jus de fruits, deux verres et une assiette de biscuits.
— Et voici toutes les nourritures terrestres que je peux vous offrir.
— C’est très bien.
La jeune femme écarta un peu les pans de son manteau. Il faisait chaud dans l’appartement.
— En fait, je ne la connais pas très bien non plus, dit le vieil homme. Disons que l’on se dit bonjour, bonsoir et on parle de la météo. Une fois, elle revenait du marché, j’étais en bas et je lui ai monté ses sacs de courses. Elle s’était fait mal à la cheville apparemment, elle avait un bandage. Je lui avais dit : « Donnez-moi vos courses. » Je les lui ai montées, mais je crois qu’arrivés en haut, quand je lui ai redonné les sacs, elle n’a pas dit merci. Peut-être a-t-elle fait juste un signe de tête, je ne me souviens plus.
Le vieil homme s’assit lui aussi à la table et poursuivit.
— Quand j’ai emménagé dans l’immeuble, un jour je suis allé la voir parce que je n’avais plus de sucre, ou j’en avais, mais c’était une excuse pour faire connaissance. Quand je lui ai demandé le sucre, elle m’a répondu qu’elle n’en avait pas parce qu’elle n’aimait pas ça. Vous vous rendez compte ? Pas de sucre parce qu’elle n’aimait pas ça. Mais du sucre, on en a toujours à la maison même quand on n’aime pas ça, on en a pour faire des gâteaux ou pour les invités parce que eux, ils aiment ça. Du sucre, on en a toujours ! Ceux qui n’ont pas de sucre chez eux ne peuvent pas aimer l’humanité, vous ne pensez pas ?
La jeune femme pensa qu’elle n’aurait pas dû être là, que ces histoires de sucre, elle n’y comprenait rien. Le vieil homme rit un peu mécaniquement.
— Vous vous dîtes « Mais de quoi il me parle ce vieux ? », n’est-ce pas ? En fait, voyez-vous, je vous parle de ce qui vous intéresse, je vous parle de la femme qui habite à côté.
Le vieil homme s’assit sur le bord de sa chaise. Il appuya un bras sur le bord de la table et se pencha vers la jeune femme.
— Je vous parle de ceux qui habitent ici. Je vous parle de ce que vous êtes venue chercher ici, chez cette femme. Dans cet immeuble, voyez-vous, il y a les anciens locataires et les nouveaux locataires. Disons, ceux d’avant 1989 et ceux d’après. Vous comprenez ?
La jeune femme ne comprenait pas quel lien entre les déménagements de cet immeuble et la chute du Mur de Berlin.
Le vieux continua.
— Cet immeuble était réservé aux fonctionnaires des ministères de la RDA et à certains membres du parti. Oh, de petits fonctionnaires, les logements n’étaient pas luxueux, mais ils étaient d’un confort relatif pour l’époque et bien situés. Les locataires anciens sont donc des anciens membres des administrations de la RDA alors que les nouveaux sont arrivés après la chute du Mur, ce sont plutôt des gens modestes qui n’avaient rien à voir avec le régime d’avant. C’est étrange, car ces appartements pour privilégiés sont devenus des logements sociaux. Les anciens officiels du régime, des protégés en sorte, sont devenus de petits citoyens très ordinaires. Cette femme que vous venez voir habite ici depuis longtemps, très longtemps, voyez-vous.
La jeune femme but un peu de jus de fruits, mais ne prit pas de biscuit. Elle savait bien sûr que cette femme travaillait pour l’État puisque c’est pour cela qu’elle venait la voir. Elle venait voir cette femme qui travaillait au Ministère de l’Éducation, département de « La famille ». Elle venait exiger de cette femme son passé. Le vieil homme prit un biscuit. Il croquait par petits bouts. Tout à coup un bruit de porte claqua sur le palier. La jeune femme faillit renverser son verre. Le vieil homme posa son biscuit, se leva aussi rapidement qu’il le put et alla dans le couloir. Quand la jeune femme le rejoignit, il regardait par le judas de sa porte.
— Elle est rentrée chez elle.
La jeune femme s’en voulut d’être venue chez le vieil homme.
— Elle devait se douter de quelque chose, précisa le vieil homme, d’habitude je l’entends monter l’escalier et elle fait toujours plein de bruit avec son trousseau de clefs.
La jeune femme dit alors qu’elle devait partir, elle remercia son hôte pour le jus de fruits et les biscuits. Le vieil homme ouvrit la porte très doucement, mit le doigt sur ses lèvres pour indiquer de faire silence. La jeune femme sortit. L’homme ferma la porte derrière elle sans un mot. En passant, la jeune femme appuya brièvement sur la sonnette et murmura « Je reviendrai. », puis descendit l’escalier.
Le lundi suivant, la jeune femme avait décidé d’arriver très tôt dans l’immeuble, avant que la femme ne sorte pour aller au marché. Ainsi, elle pourrait la surprendre. Il faisait encore nuit quand elle partit de chez elle. Elle passa devant la boulangerie de la rue des Hêtres. Elle entra pour acheter un pain aux raisins. La vendeuse semblait endormie encore. Elle ne s’était pas habillée de son « Sourire — Bonjour Madame — Je vous sers autre chose — Merci — Sourire ». Elle avait les gestes las. La jeune femme prit son pain aux raisins, paya et sortit. La rue laissait filer les voitures, les phares éclairaient à peine la chaussée. La jeune femme mangea le pain aux raisins en marchant. Elle épousseta le devant de son imperméable pour enlever quelques miettes. C’est à ce moment-là que l’averse se mit à tomber. Brutalement. Une averse drue de gouttes pleines. La jeune femme n’avait pas pris de parapluie, pas de capuche. Elle remonta son col. La pluie continuait. La jeune femme se mit un moment à l’abri sous un porche. La pluie ne cessait pas. Ce mur d’eau voulait-il lui aussi l’empêcher de chercher la vérité ? Elle eut envie, là, sous ce porche, les mains serrant son col, d’abandonner. Ne plus comprendre. Qu’importait au final. Cette femme, là-bas, dans son deuxième étage, qu’aurait-elle pu lui dire, réellement lui apporter ? Quelle était cette folie, cette folie dont elle était, elle la jeune femme, le produit. La folie d’un monde, la folie d’un État, la folie de la peur, d’un système. Comment cette folie s’était insinuée en elle, comment la rongeait-elle ? Elle s’était éloignée de ses amis qui s’étaient lassés de cette obsession du passé, de ce sujet sur lequel elle ne cessait de revenir, de ses questions. Eux voulaient voir le futur, voulaient vivre heureux, voulaient un appartement, des voitures, voyager, tout ce qui était possible désormais. Pourquoi revenir sur le passé, sur ce qui n’avait pu être, revenir sur l’Histoire que l’on ne pouvait maîtriser. La jeune femme ne pouvait pas se résoudre à cet abandon. Parce que l’Histoire était dans sa chair, elle en était l’enfant, ou la bâtarde. La jeune femme n’avait plus de parents. Disparus en sorte. Elle était l’orpheline de cette foutue Histoire. Un Mur était tombé et sa vie était en ruine. Les autres ne comprenaient pas cela. Il lui fallait savoir, lutter, pour pouvoir peut-être se reconstruire.
La jeune femme sortit de sous le porche, la pluie la fouetta, elle releva la tête, laissa la pluie l’inonder.
II
Elle était maintenant assise sur les marches de l’escalier entre le deuxième et troisième étage. Elle attendait. Elle attendait que la femme sorte de chez elle pour aller au marché. Qu’elle puisse la voir, qu’elle puisse lui parler, qu’elle puisse la questionner enfin ! Pourquoi cette porte fermée, pourquoi ce silence ? Elle en crevait de ce silence. L’eau de ses cheveux mouillés coulait dans son cou. Ses cheveux se plaquaient sur son crâne. Elle avait froid, elle avait des frissons. Assise sur ces marches. Sa tête devenait lourde. Les minutes après les minutes. Une heure entière, assise là sur ces marches. Puis une heure encore. La jeune femme avait appuyé sa tête contre le mur. Elle ferma les yeux. Elle somnola. Des frissons la réveillèrent. Elle eut peur de s’être endormie. Aurait-elle laissé encore échapper la femme ? Non. Elle l’aurait entendue.
La porte du vieux monsieur s’ouvrit. La jeune femme voulut se cacher, mais l’homme déjà lui dit :
— C’est inutile. Elle est partie quelques jours. Je l’ai vue avec une petite valise. Elle a dû aller chez sa fille, à Dresde. Elle y va parfois. Vous devriez rentrer chez vous.
L’homme ne souriait pas. La jeune femme se leva. Un étourdissement. Elle dut s’appuyer sur la rampe. Un étourdissement encore. Elle descendit d’une marche un peu vivement. Elle s’accrocha à la rampe. Le vieil homme la regarda.
— Allons, entrez un instant.
La jeune femme ne pouvait refuser, la tête lui tournait. Elle se retrouva de nouveau dans la petite salle à manger, le buffet avec ses bibelots et le modèle réduit de la Trabant. L’homme dit d’autorité :
— Je vous apporte un café.
La jeune femme appuya sa tête sur sa main, le coude posé sur la table. Le lustre éclairait mollement la salle. Le vieil homme posa une tasse devant elle, une cuiller, une petite assiette avec un sucre et des biscuits.
— Vous me laisserez votre numéro de téléphone et je vous appellerai quand la voisine sera revenue. Vous ne pouvez pas passer votre temps dans cet escalier. Buvez.
Le vieil homme ouvrit un tiroir du buffet dont il sortit un petit carnet noir. Il prit un stylo. Il sortit aussi une feuille de papier à petits carreaux. Il écrivit quelque chose sur le papier puis le donna à la jeune femme.
— C’est mon numéro de téléphone, en cas de besoin. Écrivez le vôtre sur mon carnet.
La jeune femme prit d’abord le papier qu’elle mit aussitôt dans sa poche d’imperméable. Elle inscrivit ensuite sur le carnet que lui avait ouvert le vieil homme son numéro de téléphone à elle. Elle donna son numéro de fixe qu’elle utilisait peu. Elle hésita à écrire son nom, elle inscrivit son prénom et son initiale : Helga M. Elle ferma le carnet avant que de le redonner au vieil homme. Celui-ci le rangea aussitôt dans son tiroir sans l’ouvrir. Il repoussa le tiroir. Cet échange de numéros de téléphone avait quelque chose de presque clandestin, une certaine gêne dans cet acte banal.
Le vieil homme sortit de la pièce et revint presque aussitôt avec une serviette de bain bien pliée.
— Il faut vous sécher les cheveux, sinon vous allez être malade.
— Merci
— Ce n’est pas raisonnable de venir ainsi.
— On ne fait pas toujours des choses raisonnables. Les choses indispensables sont-elles raisonnables ?
La jeune femme parlait à voix basse, presque un murmure. On ne savait si elle s’adressait à l’homme ou à elle-même. Elle poursuivit :
— Est-ce qu’aimer c’est raisonnable, est-ce que vouloir connaître ses parents est raisonnable, est-ce que se venger est raisonnable, est-ce que mourir est raisonnable ? Tout ce qui nous touche réellement est-il raisonnable ?
Puis elle se tut. Elle prit la serviette de bain que le vieil homme avait posée devant elle, la déplia et commença à se frotter les cheveux doucement. Elle pencha légèrement la tête à droite puis à gauche pour faire pendre ses cheveux et les serrer dans la serviette. Elle s’essuya également le cou. Elle laissa la serviette autour de son cou.
— Vous habitez ici depuis longtemps ? demanda-t-elle.
Le vieil homme hésita une fraction de seconde, son regard se porta sur la vitrine du buffet, sur le modèle réduit de la Trabant puis se posa sur les cheveux mouillés de la jeune femme.
— Oui et non. Cela fait de nombreuses années, mais je suis arrivé après 1989, bien après, après la chute du Mur et de la RDA si c’est ce vous vouliez savoir.
— Je ne sais pas ce que je veux.
— Je suis arrivé ici en 1991. Voyez-vous, je suis né en 1928. J’ai connu la guerre, mais je ne l’ai pas faite. Enfin, je n’ai pas été dans les unités combattantes, j’ai servi dans les bataillons qui creusaient des fossés antichars. Comme si des fossés allaient arrêter les chars russes ! Mais j’ai creusé. Que pouvait-on faire d’autre que creuser ? Mon père était communiste. Il a été arrêté dès 1935, déporté. Je ne l’ai jamais revu. Ma mère a dû se débrouiller seule avec mes deux sœurs et moi. Elle travaillait dans une usine. Nous n’avons pas été inquiétés directement, mais ma mère n’avait pas droit aux aides de guerre du gouvernement bien sûr, alors c’était difficile. Surtout après 1943.
Le vieil homme prit un biscuit dans l’assiette, il croqua un petit bout, puis encore un autre et il mangea en silence. Il reprit :
— C’est l’ironie de l’histoire. Après la victoire des Russes, mon père a été réhabilité comme une des premières victimes communistes du fascisme ! Quand a été créée la RDA en 1949 et que les communistes ont dirigé le gouvernement, je suis devenu le fils d’un héros. Ma carrière en a été facilitée. J’ai d’abord été géomètre. Dans un pays en reconstruction, c’était bien utile. Sans être totalement idéaliste, j’avais réellement le sentiment de construire mon pays et une société nouvelle. Une vraie société nouvelle. Ma carrière se déroulait bien. Et puis, je me suis marié. Ma femme était une belle femme, une très belle femme. Voyez-vous, je crois que mes amis étaient jaloux de moi ; ils ne comprenaient pas comment j’avais pu la séduire. Je n’ai jamais été un bel homme, je n’ai rien fait d’extraordinaire, mais c’est moi qu’elle a aimé et qu’elle a épousé !
La jeune femme crut voir briller de la fierté dans le regard du vieil homme. De sa main droite, il lissa la nappe qui était étendue sur la table. Il prit l’assiette de gâteaux et la tendit à la jeune femme.
— Prenez !
La jeune femme prit un biscuit. Elle croqua dedans, elle serra les lèvres pour empêcher de petits morceaux de tomber. Du dos de l’index, elle appuya aux commissures des lèvres, aucune miette n’était tombée, elle vérifia d’un rapide coup d’œil sur le bord de la table. Le vieil homme reprit :
— Mais la vie manquait sans doute d’extraordinaire pour mon épouse. Elle a cru qu’à l’Ouest, ce serait mieux, que la vie serait plus exaltante et elle a franchi le mur. Je me suis retrouvé seul et bien sûr, pour l’État, je n’étais plus le fils d’un héros communiste, mais le mari d’une transfuge. L’histoire de mon père m’a tout de même évité trop de déboires, mais disons que ma carrière a pris un autre cours, plus provincial en quelque sorte. J’ai été muté dans divers services et j’ai changé de villes régulièrement.
Il demeura pensif un moment.
— Je ne lui en veux pas. Elle n’aurait pas été heureuse et on finit toujours par en vouloir à quelqu’un de ne pas être heureux. Il faut avoir le courage de croire en son bonheur.
Le regard de l’homme se fixa sur le regard de la jeune femme. Il demeurait silencieux, les lèvres serrées. Puis :
— Que cherchez-vous ?
Elle n’avait pas envie de raconter son histoire, mais elle avait les cheveux mouillés, elle avait mangé un biscuit, elle avait encore la serviette autour du cou, elle avait bu le café. Elle hésitait à parler, mais quand elle commença, elle ne put s’arrêter, les paroles venaient comme la pluie de ce matin, brutales et inextinguibles.
— Il y a deux ans, j’ai été malade. On ne savait pas ce que j’avais. On a suspecté une maladie assez rare, il fallait faire des examens particuliers notamment une analyse génétique. Le médecin voulait faire les mêmes analyses chez mes parents, mais ceux-ci ont refusé. Je n’ai pas compris pourquoi sur le moment. J’ai cru qu’ils avaient peur de la prise de sang ! Je sais, c’est ridicule, mais je ne voyais pas pourquoi ils refusaient. Ensuite, j’ai pensé qu’ils avaient peur de se sentir coupables ou responsables de ma maladie si elle était génétique. Peut-être savaient-ils que dans la famille de l’un ou l’autre, il y avait un risque de transmission quelconque. Je leur ai dit que je ne leur en voudrais pas, mais qu’il fallait que je sache. Ils m’ont dit que ce n’était pas cela, mais ils ne disaient rien d’autre. J’ai insisté, je voulais comprendre pourquoi ils refusaient. Je les ai même menacés de ne plus les voir. Alors mon père m’a avoué qu’il n’était pas mon père. Il a ajouté : « Cela je te le dis, c’est à moi de le faire. Pour le reste, il faut en parler à ta mère. ».
