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Alors que s’éteignent les feux de l’Expo 67 et que les actes terroristes du FLQ se multiplient, les questions sociales interpellent toujours Catherine et ses amies. Elles se mettent à rêver d’un pays. La Crise d’Octobre refroidit toutefois leurs ardeurs militantes.
Le soir du 15 novembre 1976, entourée de ses enfants et d’amies, Catherine se trouve aux premières loges lorsque la victoire du Parti québécois est annoncée. C’est le délire. Cependant, Noah, son aîné, ne partage pas cette euphorie. L’angoisse le ronge. Il a été recruté, contre son gré, pour infiltrer le premier gouvernement de René Lévesque. Il n’a d’autre choix que de collaborer sinon des informations très compromettantes seront dévoilées, ce qui détruira sa famille et mènera son père en prison. Au fil des mois, c’est non seulement le Québec qui se transforme, mais lui aussi, à tous égards.
Un roman sur l’amitié véritable, sur l’attachement et l’amour, aussi, qui parfois transcendent le temps.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Christian Beaudry est un auteur québécois. Il continue de nous surprendre avec ce deuxième roman dans lequel nous retrouvons avec plaisir les personnages de L’indomptable, le premier tome. Son imagination débordante nous fait également découvrir une seconde génération qui se révèle aussi passionnée et passionnante que la première. "L’exhumé", c’est un maelstrom d’émotions, au cœur d’une intrigue saisissante. Tous ceux qui attendaient ce tome 2 avec impatience seront bien servis !
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Seitenzahl: 364
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Dédicace
Note de l’auteur
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Note additionnelle de l'auteur
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Les espérances inachevées : roman historique / Christian Beaudry.
Noms: Beaudry, Christian, 1958- auteur. | Beaudry, Christian, 1958- Exhumé.
Description: Sommaire incomplet: tome II. L'exhumé.
Identifiants: Canadiana 20220023298 | ISBN 9782898093333 (vol. 2)
Classification: LCC PS8603.E336792 E87 2022 | CDD C843/.6—dc23
Auteur : Christian BEAUDRY
Titre : Les espérances inachevées
S/Titre : L'exhumé
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2023 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-333-3
ISBN version e-pub : 978-2-89809-334-0
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2023
Dépôt légal version E-Pub : 4e trimestre 2023
Corrections grammaticales: Éditions du Tullinois
Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Designgo
Photo de l'auteur : René PARENT
Imprimé au Canada
Première impression : Novembre 2023
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) ainsi que le Gouvernement du Québec pour son programme de crédit d'impôt et pour tous les soutiens accordés à toutes nos publications.
SODEC - QUÉBEC
Peut-être n’y a-t-il rien, jamais, qui puisse égaler
le souvenir d’avoir été jeunes ensembles?
Mickael Cunnigham, Les heures
Ce deuxième tome de la série Les espérances inachevées, est une œuvre de fiction qui s’articule encore une fois autour d’événements qui ont marqué l’histoire contemporaine du Québec.
Les protagonistes, tout comme plusieurs lieux, circonstances et incidents sont nés de mon imagination. Toutefois, ce roman met aussi en scène des personnalités publiques, relate des faits historiques ainsi que des déclarations ou commentaires desdites personnalités publiques, qui sont bien réels. Il s’agit là du fruit de la consultation de multiples sources archivistiques et biographiques dont je me suis inspiré. Parce qu’il serait trop long de les énumérer ici, des précisions relatives à ces sources sont fournies dans une note en annexe.
Tout comme c’était le cas pour le tome 1, l’histoire que j’ai inventée se déploie au cœur de grands pans de l’Histoire. Elle implique donc des politiciens ainsi que d’autres personnes moins connues du public qui sont mentionnées dans la note complémentaire en annexe. Outre cela, toute ressemblance avec des personnes vivantes ou disparues est véritablement fortuite.
Par ailleurs, afin de répondre aux besoins du récit, certaines libertés ont été prises par rapport à certains faits ou à leur chronologie, de sorte que la réalité historique n’a pas été toujours scrupuleusement respectée. Cela explique ou excuse, c’est selon, ce qui pourrait être perçu comme de possibles erreurs factuelles, mais relève essentiellement de mon imaginaire romanesque.
J’ai un violent haut-le-cœur lorsque j’arrive au passage de l’autobiographie de Lise Payette dans lequel elle raconte la peur qui s’était emparée d’elle, le soir du 15 novembre 1976. Candidate aux élections provinciales, elle venait d’être déclarée élue et avait rejoint sur la scène du Centre Paul-Sauvé le chef triomphant du Parti québécois, René Lévesque. Elle décrit ainsi son état d’esprit à cet instant : « J’ai peur, mais je ne le montre pas. Suis-je la seule à voir peur en ce moment (Des femmes d’honneur – Une vie engagée, 1976-2000, Lise Payette, Éditions Libre expression, 1999, p. 268.) ? »
Ces mots me ramènent avec effroi plus de vingt ans en arrière. À l’époque où, à mon corps défendant, j’ai été infiltré au sein du premier gouvernement souverainiste de l’histoire du Québec. Non, madame Payette n’était pas la seule à avoir peur, le soir du 15 novembre 1976 ! Ai-je été veule, faible, lâche, au moment où j’ai accepté de trahir mes idéaux ? Oui, assurément. Mais je n’avais tout simplement pas le choix. C’est du moins ce dont je m’étais convaincu à l’époque.
-o0o-
D’aussi loin que je me souvienne, je me suis toujours demandé pourquoi je me sentais différent des autres. Ce n’était pas seulement le fait que, rejeton d’un père anglophone, Arthur Edwin, j’ai grandi à Outremont, au coin des rues Querbes et Bernard, au cœur d’un bastion de la petite-bourgeoisie canadienne-française. Il y avait autre chose. Je réussissais fort bien en classe, peut-être trop au goût des autres garçons, de sorte que j’avais peu ou pas d’amis. Une fois le second bulletin de la sixième année de mon cours primaire remis à mes parents, la directrice de l’école Lajoie leur avait proposé de me faire « sauter la septième ». Cela avait fait en sorte que je m’étais retrouvé un peu prématurément dans un vénérable collège classique. Tout d’abord chez les jésuites puis chez les sulpiciens.
Mes débuts au Collège Jean-de-Brébeuf furent difficiles. J’étais habitué à briller, à tout réussir avec facilité. Cette fois cependant, cela ne fonctionnait tout simplement pas. Entouré d’élèves plus âgés que moi, dotés pour la plupart d’une grande vivacité intellectuelle, j’avais rapidement rejoint le peloton de queue. Le découragement aidant, je n’arrivais pas à me sortir de l’ornière. Cet automne-là, ma seule source de motivation était mon intérêt naissant pour le hockey.
Après un premier trimestre catastrophique, le préfet des études informa mes parents qu’à moins d’un redressement notable, je risquais d’être expulsé du collège. Cette perspective, plutôt que de m’inciter à redoubler d’efforts, me fit rêver à un retour à l’école primaire Lajoie. Mû par ce fantasme juvénile, je décidai de jouer le cancre pour de bon.
Catherine, ma mère, une grande femme racée, aux cheveux châtain foncé et aux yeux gris-bleu, devinant probablement mon manège, avait pris les choses en main. Elle avait retenu les services de Jean Loiseux, un étudiant de Philo 2, la dernière année du cours classique, pour m’aider à remonter la pente. Buté au départ, j’avais fini par comprendre que mon stratagème ne fonctionnerait pas. Si je ne voulais pas être rivé aux basques de mon précepteur tous les samedis après-midi, je devais m’y mettre. Fournir un effort, pour la première fois de ma vie.
C’est ainsi que j’avais réussi à éviter un échec final en mathématiques, ma matière de prédilection. Par contre, il était trop tard pour le latin et le français. En conséquence, je devais reprendre Éléments latins, désignation utilisée à l’époque pour la première année du cours classique. Toutefois, cette reprise ne se ferait pas au Collège Jean-de-Brébeuf. Même si je m’étais révélé un atout pour leur équipe de hockey pee-wee, les jésuites ne voulaient plus de moi.
Trouver une place disponible dans un autre collège, à la fin du mois de juin, ne fut pas une mince affaire. À la suite de nombreuses tentatives infructueuses, ma mère demanda à une amie, sœur Estelle Bleau, la directrice des soins infirmiers à l’hôpital Maisonneuve, de faire jouer ses relations. Son intercession auprès du père Leblanc, le directeur des études du Collège de Montréal, me permit d’obtenir une place parmi la poignée d’élèves externes admis en Éléments latins dans cet éminent collège.
La solution offerte par sœur Bleau s’avéra malheureusement une très mauvaise idée. Depuis un siècle et demi, les Sulpiciens avaient formé des milliers de prêtres au Grand Séminaire de Montréal. Le Collège de Montréal, également dirigé par les messieurs de Saint-Sulpice, était conséquemment perçu par un grand nombre comme une pépinière de futurs ecclésiastiques. Larguer au milieu de séminaristes en devenir le fils d’une Canadienne française farouchement anticléricale et d’un Canadien anglais, adhérent non pratiquant de l’Église anglicane, ne fut donc pas la trouvaille du siècle !
Mon peu d’empressement pour les rites du catholicisme ainsi que mon patronyme anglophone nuisirent à mon intégration. Pour tout dire, je devins rapidement le mouton noir du groupe auquel j’appartenais. Devant l’attitude de mes camarades, je décidai, par défi, de me métamorphoser en premier de classe. Rien de moins. Puisque je redoublais, j’avais une certaine longueur d’avance. Celle-ci me permit d’atteindre mon objectif dès le premier relevé de notes.
Ce revirement fit naturellement la joie de mes parents. Il produisit malencontreusement l’effet contraire chez les autres élèves. Dès lors, je fus harcelé, intimidé et bousculé par de nombreux condisciples qui récitaient avec conviction le Notre Père quand ils se trouvaient à la chapelle. J’eus beau tenter de me défendre, je ne faisais pas le poids lorsque je devais affronter les butors de la classe. Des mesures sévères furent prises à l’endroit de mes principaux tourmenteurs. Cela n’accrut évidemment pas ma popularité.
À la remise du bulletin de fin d’année, le monsieur de Saint-Sulpice responsable de mon groupe commença par souligner mes exceptionnelles qualités intellectuelles. Avec beaucoup de courtoisie, il expliqua ensuite à mes parents qu’il valait mieux que j’aille développer mes compétences relationnelles ailleurs…
Une autre école a dû être trouvée pour Syntaxe, la deuxième année du cours classique. Après bien des démarches, mes parents durent se résoudre à me « placer » dans un pensionnat à l’extérieur de Montréal, comme le confia ma mère à Yolande Chapais, son amie d’enfance.Une fois admis à ce collège, mon père, un homme de taille moyenne, aux yeux bleu pâle, la mi-quarantaine grisonnante, prit soin de me faire comprendre que cette fois, ce devait être la bonne !
À la rentrée des classes, je connus une sorte de faux départ. Les pensionnaires devaient normalement arriver en soirée, la veille du début des cours. Je dus cependant me présenter en milieu d’après-midi parce que mon père, ancien pilote de chasse recyclé aux liaisons intercontinentales chez Air Canada, prenait les commandes d’un vol en soirée. Une fois mon lit de collégien fait au carré par mon infirmière de mère, mes effets personnels rangés, mes parents et Simone, ma petite sœur, embrassés, je me retrouvai seul, dans la vaste salle de jeux qui sentait l’encaustique. De toute ma vie, je n’avais jamais été séparé de mes parents pour plus d’une nuit.
À cet instant, je pris véritablement conscience de ce qu’impliquait le fait d’être pensionnaire. Je fus submergé par un afflux de tristesse. Des larmes me montèrent aux yeux. Voulant chasser cet abattement, je me dirigeai vers le petit casier où j’avais rangé le dernier Bob Morane, un roman d’aventures cadeau de mes parents. Je croyais que sa lecture me changerait les idées, qu’elle me permettrait de me ressaisir. J’accrus plutôt le déferlement d’émotions. Dès que j’eus en main ce livre que ma mère avait affectueusement choisi pour moi, mes yeux s’embrumèrent davantage. Debout devant mon casier, gêné par ce débordement, je tentais de sécher vigoureusement mes larmes lorsqu’un gars pas très grand, assez costaud, aux cheveux foncés, s’adressa à moi d’un ton aimable :
— Salut, t’es un des nouveaux ?
— Ouais, sniff… Euh, sniff… J’commence en Syntaxe, sniff…
— Ben moi aussi ! J’suis pensionnaire pour la première fois… Je m’appelle Paul… Paul Godois.
— Pareil pour moi !
— Tu veux dire que tu t’appelles Paul ?
— Ben non, voyons ! ai-je répondu en souriant légèrement. Moi, c’est Norman Edwin. Mais j’déteste ce prénom. Alors tout l’monde m’appelle Noah.
— Est-ce que tu joues au tennis, Noah ?
— Ben… Euh… J’viens d’avoir une raquette !
C’est ainsi que j’appris à jouer au tennis et que je nouai ma première véritable amitié. Paul, fils d’un éleveur de bouvillons, était un gars pas compliqué, qui excellait dans les sports individuels et exécrait les sports collectifs. Sur mon insistance, il devint éventuellement l’aide-soigneur de l’équipe de hockey à laquelle je me joignis dès le début de la saison.
Le capitaine de notre équipe de collégiens était Mathieu Lenoyer. Un mâle alpha qui se prenait à cette époque pour un dieu du stade. Patineur infatigable, compteur naturel, il exerçait un leadership autoritaire. Il valait mieux être d’accord avec lui et bien tenir la place qui nous avait été attribuée dans le plan de jeu. Ce qui aidait à faire passer le style abrasif de Mathieu, c’était son bagou, ses blagues féroces, son entrain communicatif. Boute-en-train, amuseur public, il fallait l’inviter pour qu’une soirée soit réussie.
L’autre vedette de notre équipe était Émile Vigean. Un grand svelte aux cheveux bruns et aux yeux de même couleur, doté d’un charme magnétique. Je fis sa connaissance, si je puis dire, lors de notre premier jour de classe. Pris dans une bousculade dans les couloirs, je percutai le dos d’un élève, placé juste devant moi. Confus, je voulus m’excuser auprès de lui :
— Euh… Navré… Je…
Il m’interrompit aussitôt :
— Pas de problème ! Les accidents, ça arrive.
Le sourire sincère qu’il m’adressa, son regard direct et franc, l’assurance tranquille qu’il dégageait, me firent immédiatement comprendre qu’il était dans une catégorie à part.
L’entraîneur de notre équipe de hockey eut un coup de génie lorsqu’il décida de nous placer, Émile, Mathieu et moi, sur le même trio offensif. J’étais nettement moins doué que Mathieu et Émile. Mes talents plus modestes étaient cependant compensés par le fait que j’étais un besogneux acharné. De plus petite taille, je savais trouver la faille dans la défensive de l’adversaire et me placer au bon endroit au bon moment. C’est ainsi que par la force des choses, je me liai avec eux deux. Cela n’en fit pas pour autant des amis. Ils étaient trop entourés, trop sollicités pour s’intéresser à moi à ce moment-là.
À la fin de notre première saison ensemble, grâce aux talents de nos joueurs et à la froide opiniâtreté de notre capitaine, nous raflâmes tous les honneurs dans les tournois de hockey. Ces succès se répétèrent en Méthode et en Versification, les troisième et quatrième années du cours classique. Ceci fit en sorte que Paul, Mathieu et moi formèrent peu à peu un cercle étroit autour d’Émile, le meilleur d’entre nous. J’appréciais de plus en plus Émile, sa manière d’être, sa calme détermination, son esprit d’équipe, que dis-je, son sens de l’équipe. Peu à peu, je commençai à souhaiter qu’il devienne un ami proche.
Je ne savais pas trop comment m’y prendre. Je ne pouvais pas lui prêter un de mes livres, ne connaissant pas ses goûts littéraires. Je ne pouvais pas lui présenter ma sœur, celle-ci étant plus jeune que moi. Sachant qu’il habitait également sur l’île de Montréal, je l’invitai à deux reprises à venir écouter un match de hockey à la télévision, un samedi soir. En vain.
Finalement, c’est lui qui ouvrit la voie à la transformation de notre relation amicale en une amitié singulière. Tout commença lorsqu’il me persuada, au printemps de l’année 1966, de plonger à sa suite dans les eaux troubles de la politique partisane. À cette époque, nous n’avions évidemment pas la moindre idée de l’impact de ce militantisme précoce sur nos avenirs, sur nos vies.
La vie de Catherine, sa vie professionnelle s’entend, est bouleversée depuis que son patron, le docteur Adélard Groulx, directeur du Service de santé de la Ville de Montréal, a pris sa retraite en novembre 1965. Elle avait développé une très bonne relation avec cet homme qui lui avait fait confiance lorsqu’après la naissance de Noah, elle avait décidé de retourner sur le marché du travail. Sous son leadership éclairé, Catherine avait promptement gravi les échelons, se retrouvant infirmière-chef à la division des maladies contagieuses moins d’un an après son embauche. Ses diplômes en santé publique de l’université McGill puis de l’université Columbia, aux États-Unis, n’étaient certes pas étrangers à cela. Toutefois, c’étaient ses qualités professionnelles et sa détermination qui avaient joué le plus dans cette rapide progression de carrière.
Les bouleversements ont commencé en fait lorsque la Commission d’hygiène de la Ville de Montréal a été mise sur la touche en 1962. Depuis le début de son mandat, en 1937, le docteur Groulx avait finement manœuvré pour que cette Commission cautionne, sinon défende, ses orientations et ses politiques auprès des autorités municipales. Une fois cette instance écartée de facto, le Service de santé avait relevé directement du comité exécutif de la Ville et le médecin devait répondre au président de celui-ci. Tout ceci avait plus ou moins coïncidé avec l’arrivée de Lucien Saulnier à la présidence du comité exécutif de la Ville de Montréal.
Parallèlement à ces changements structurels, des groupes de pression qui avaient vu le jour au début des années 60 dans certains quartiers défavorisés de Montréal, réclamaient la mise en place d’une assurance-maladie pour tous. Une demande supportée par de très nombreuses intervenantes du domaine de la santé, dont sœur Estelle et Catherine.
C’est que la situation n’était pas facile pour les démunis qui éprouvaient des problèmes de santé. Les soins médicaux de base étant principalement dispensés par des médecins en cabinet privé, les personnes qui étaient incapables de payer pour recevoir de tels soins devaient être traitées à l’hôpital. Cela mettait beaucoup de pression sur ces institutions gérées la plupart du temps par une communauté religieuse.
Dans ce contexte, des regroupements de citoyens ainsi que des syndicats ouvriers travaillaient à la mise en place de cliniques médicales populaires. De par leurs fonctions ou affinités, de nombreuses infirmières du Service de santé étaient en contact avec des membres de ces groupes. Elles n’étaient pas restées indifférentes à leurs revendications. Elles avaient réussi à convaincre leur directeur qu’il fallait envisager de ne plus limiter le Service de santé à la seule médecine préventive. Un groupe de travail chargé d’élaborer un projet de service de soins à domicile et de planification familiale avait été mis sur pied. À l’invitation du docteur Groulx, Catherine s’était jointe à ce groupe de travail. Cette invitation était davantage reliée aux talents de gestionnaire de Catherine qu’à son expertise en matière de soins curatifs puisqu’elle n’avait pas prodigué de tels soins depuis les an-nées qu’elle avait passées en Ontario.
Cela avait été une période exigeante pour Catherine puis-qu’elle devait assumer ses responsabilités à la division des maladies contagieuses tout en consacrant temps et énergie à un pro-jet qui suscitait de plus en plus son engouement.
L’élan de Catherine est toutefois freiné depuis que le nouveau directeur du Service de santé, le docteur Roland Lamquin, est entré en fonction. Catherine et lui n’ont pas vraiment d’atomes crochus. Rapidement, Lamquin remet en question la participation de Catherine au groupe de travail sur les soins à domicile puis décide de lui retirer ce mandat. Par dépit, Catherine présente au mois de janvier 1966 sa candidature au poste nouvellement créé de surintendante de la division chargée de la lutte contre le cancer. Nulle autre candidate ne s’étant manifestée, elle obtient le poste, au grand dam de son directeur.
-oʃo-
Sur un coup de tête, Arthur a échangé avec un collègue une assignation de fin de semaine qui devait le placer aux commandes d’un DC-8 en direction de l’Europe. Ensuite, il a téléphoné à Catherine à son travail et lui a proposé de s’inviter chez Micheline, l’une des sœurs aînées de Catherine, en fait le seul membre de la famille de son épouse qu’ils fréquentent. Noah et Simone adorent ces escapades dans la région de Québec où habitent Micheline et Gilles, son mari. Ceux-ci se sont récemment installés dans une nouvelle résidence et Arthur est curieux de découvrir les lieux. Le temps de préparer leurs bagages, d’attendre l’arrivée de Noah, la famille a pris la route vers 18 heures.
Au volant de sa rutilante voiture, alors que Catherine sommeille à ses côtés, que ses enfants sont endormis sur la banquette arrière, Arthur songe aux trois dernières années. Lorsqu’il avait accepté, mais avait-il le choix, que son fils soit inscrit dans un pensionnat, il n’avait évidemment pas imaginé les répercussions de cette décision. La première fois qu’ils avaient laissé Noah au collège, il y avait eu des pleurs dans la voiture, sur le chemin du retour. D’abord ceux de Simone qui se trouvait séparée de son frère chéri. Puis, en réaction, ceux de Catherine, au souvenir du visage désemparé de son fils lorsqu’ils l’avaient quitté après d’ultimes conseils et embrassades. Arthur, toutefois, avait gardé les yeux secs.
Ce n’est que dans les semaines suivant l’entrée de son fils au collège qu’Arthur avait pris conscience des implications irrémédiables du statut de pensionnaire de Noah. L’horaire de travail d’Arthur rognait régulièrement ses fins de semaine de sorte que ses contacts avec son fils n’étaient plus qu’occasionnels. Leurs échanges, déjà limités depuis que Noah était entré dans l’adolescence, s’en trouvaient réduits à peau de chagrin. Outre quelques grognements lors des repas, son rejeton était incapable d’engager un dialogue avec lui. La passion de Noah pour le hockey aurait pu créer un lien entre eux. Malheureusement, Arthur avait peu d’intérêt pour ce sport ou pour le Canadien de Montréal. Alors que la chambre de son fils était tapissée de découpures de journaux montrant les Béliveau, Cournoyer, Ferguson et autres joueurs du Tricolore en action, Arthur participait avec peine à une conversation sur le sujet. Lors d’un vol Montréal – Londres qui lui avait semblé interminable, son co-pilote, un Torontois fier partisan des Maple Leafs de l’endroit, l’avait continuellement tancé sur la rivalité de longue date opposant son club fétiche à celui de Montréal. Arthur, incapable de nommer plus de quatre ou cinq joueurs du club montréalais, avait perdu la face en tentant de soutenir, erronément, que le Canadien gagnait beaucoup plus souvent la coupe Stanley que les joueurs de Toronto.
Sans en glisser un mot à qui que ce soit, Arthur avait décidé d’assister à l’occasion aux matchs de hockey que l’équipe de son fils disputait contre ses rivaux des collèges avoisinants. Il s’était donc retrouvé à quelques reprises, un soir de semaine, à se geler les fesses sur un siège de bois dans un quelconque aréna ou patinoire glorifiée. Mêlé à la petite foule de parents surexcités, il avait espéré à de nombreuses reprises que son fils note sa présence et que cela réchauffe l’atmosphère entre eux. Cela ne s’était jamais produit. Noah, concentré sur le jeu, ne regardait jamais les gradins. Mortifié, Arthur avait mis fin à ces incursions solitaires.
Il en aurait été fort autrement si Arthur avait partagé cette idée avec Catherine ou sa fille. Les deux femmes auraient certainement manifesté de l’enthousiasme à l’idée d’assister aux exploits sportifs de Noah. Leurs cris de jubilation lorsque son équipe aurait marqué des points auraient certainement fini par attirer l’attention du jeune homme. L’incapacité d’Arthur à partager ses sentiments, sa tristesse, lui avait, encore une fois, fait manquer une occasion de se rapprocher de son fils.
Arthur s’était donc rabattu sur leurs périples bisannuels au soleil pour réussir à voler un peu de temps de qualité à son aîné. Il se faisait un point d’honneur d’organiser avec soin ces rares moments où ils se retrouvaient tous les quatre pour plusieurs jours consécutifs. Depuis leur plus jeune âge, Noah et Simone prenaient l’avion avec leurs parents pour la Floride, destination favorite de leur père. Au fil des années, ils avaient écumé toute la côte est puis la côte ouest de cet état. Ils avaient également trempé l’orteil dans le Pacifique, à l’occasion d’un séjour à Disneyland, en Californie, mais cela avait été une expérience qu’ils n’avaient pas répétée, la traversée du continent nécessitant trop de temps. Sans compter un autre décalage horaire dont Arthur pouvait bien se passer. Les infrastructures touristiques étant peu développées dans les Caraïbes dans les années 50, le Sunshine State était devenu un incontournable.
Ils s’y rendaient deux fois par année : aux vacances de Pâques puis au cours de l’été. S’il n’en avait tenu qu’à lui, Arthur aurait également passé le temps des Fêtes au soleil. Catherine s’y opposait, convaincue que cette période de réjouissances devait se vivre avec les amis.
Certains de ces mêmes amis s'interrogeaient sur leur présence estivale en Floride, alors que le temps était évidemment très chaud et humide. À ceux-là, Arthur répondait poliment qu’avec l’incertitude du climat au Québec, valait mieux avoir trop chaud que trop froid ! Ces voyages aux États-Unis étaient également l’occasion pour Simone et Noah de conserver leur maîtrise de la langue anglaise, étant entendu qu’au pays de l’oncle Sam, on parlait la langue du commun.
À une certaine époque, Micheline et Gilles, Gilles surtout, avaient exprimé le souhait de se joindre à eux pour ces périples estivaux. Arthur avait privément exprimé une certaine réticence. Catherine y avait été favorable puisque l’éloignement de sa sœur limitait leurs contacts. En outre, lorsque cette idée avait été lancée, Josh Cohen, leur ami de longue date, avait cessé de les accompagner, ayant décidé de quitter le Canada. Depuis ce départ, Catherine éprouvait une certaine lassitude lorsque débutait la deuxième semaine de leur séjour estival au soleil. Le com-promis fut ainsi facile à trouver. Les enfants étaient toujours heureux de l’arrivée de leur tante et de leur oncle, au mitan de leur séjour.
Ayant peu de contacts avec son fils, Arthur avait en quelque sorte jeté son dévolu sur sa fille cadette. Lorsqu’il était à la maison, il l’aidait dans ses devoirs, lui proposait de faire une sortie à bicyclette, d’aller voir un film, de faire une promenade en parlant de tout et de rien. Une belle connivence s’était graduellement installée entre eux. Les rapports de Simone avec sa mère étaient plus tendus. Cela ne datait pas d’hier. Le caractère très volontaire de la jeune fille provoquait régulièrement des affrontements entre sa mère et elle, principalement en raison des attentes maternelles.
Arthur est tiré de ses réflexions lorsqu’il aperçoit la silhouette du pont de Québec qui se profile dans la nuit. L’inauguration récente du tronçon Montréal – Québec de l’autoroute transcanadienne permet aux voyageurs d’arriver à destination vers 21 heures, après s’être restaurés à mi-parcours. Ils sont chaleureusement accueillis par Micheline et Gilles. Ce dernier, à la taille rondelette et au charme discret, est un respectable gérant de Caisse d’économie. Micheline, d’un naturel enjoué et bienveillant, porte depuis toujours ses cheveux bruns bouclés à mi-longueur. Elle aussi a hérité du regard gris-bleu de leur père. Elle s’occupe de comptabilité dans une petite entreprise. Après avoir vécu une dizaine d’années à Sillery, le couple sans enfant vient d’acquérir un petit domaine niché sur les contreforts de la Côte-de-Bellechasse, non loin du village de Saint-Étienne de Beaumont.
— Dis donc, le beau-frère, les affaires sont florissantes ! lance Arthur en entrant dans la vaste maison de style vaguement normand.
— Wow, s’écrient de concert Noah et Simone, en voyant la taille de l’âtre qui trône dans la grande pièce qui s’ouvre devant eux.
— La maison date du XVIIIème siècle, déclare Gilles avec fierté. Elle est entièrement rénovée. Ces grandes baies vitrées dans la cuisine à aire ouverte et la salle à manger attenante font face au fleuve et à l’île d’Orléans. Attendez de voir la vue, au petit-déjeuner !
Sans être d’aucune manière un patriote, loin de là, Gilles explique avec émotion à ses visiteurs que c’est sur la porte de l’église de Saint-Étienne qu’a été affichée en 1759 la proclamation de Wolfe décrétant la chute de la Nouvelle-France. Cela frappe l’imagination de Simone dont un récent cours d’histoire a porté sur la Conquête et ses conséquences. Lorsqu’elle et son frère montent se coucher, sous les combles, elle peine à s’endormir, troublée.
Arthur apprécie bien Gilles, malgré son côté expansif. Il accepte donc avec un plaisir sincère de visiter les bâtiments qui jouxtent la maison. Après avoir bordé son neveu et sa nièce, Micheline offre un thé à sa sœur.
— Tu m’avais mentionné que c’était une maison au cachet particulier, mais je crois que tu l’as jouée modeste, commence Catherine.
— J’ai longtemps hésité. L’idée d’acheter une maison vétuste m’inquiétait. Gilles a vaincu mes résistances lorsqu’il a trouvé un entrepreneur parmi ses clients qui nous a présenté un devis abordable. Et puis, à la Caisse d’économie, Gilles a obtenu des conditions de financement très avantageuses.
— Tout de même, les mensualités doivent être élevées ?
— En fait, j’ai vendu l’appartement que je possédais encore à Montréal ainsi qu’une partie de mon portefeuille d’actions, ce qui a largement couvert le prix d’achat et les rénovations… J’ai toutefois préféré me garder un petit coussin financier, au cas où. Gilles a donc emprunté pour les travaux d’agrandissement.
— Quel agrandissement ?
— Gilles rêve d’avoir des chevaux. Il fallait donc doubler la superficie d’un bâtiment annexe…
— Décidément, nos maris ont de la chance d’avoir épousé de riches héritières… badine Catherine.
— Arrêtons de parler d’argent, veux-tu. Est-ce que Simone a finalement accepté d’être inscrite au Collège Stanislas ?
— C’est Arthur qui l’a convaincue, je ne sais pas trop com-ment.
Cette idée d’inscrire leur fille dans ce collège qui offre une formation menant au baccalauréat français a été lancée par le père Leblanc, désormais un bon ami de sœur Estelle. C’est au cours d’une conversation avec cette dernière que Catherine avait évoqué le défi de trouver une bonne école pour sa cadette, Arthur ayant manifesté une vive opposition à toute velléité d’inscrire Simone dans un établissement dirigé par des religieuses. D’où la suggestion du prélat, selon qui les exigences du programme et la rigueur de l’encadrement de cette école laïque devraient réguler l’énergie de la jeune fille.
Le lundi suivant leur retour de Saint-Étienne de Beaumont, c’est une Yolande aigrie que Catherine retrouve pour une soirée au théâtre. Les amies d’enfance se sont donné rendez-vous au restaurant Da Giovanni, rue Sainte-Catherine, une autre lubie de Yolande, cette femme distinguée et fière aux goûts éclectiques. Catherine n’a pas le temps de retirer son manteau et de s’installer en soupirant sur la banquette carmin usée par endroits, que son amie lui lance :
— Je d-é-t-e-s-t-e mon nouvel horaire de travail !
— Je croyais qu’avec ton ancienneté tu pouvais choisir les cours qui te convenaient, réplique Catherine.
— Tu veux rire ! Je ne suis qu’une chargée de cours. Je dois prendre ce qui reste…
— Allons donc ! Tu enseignes dans l’une des meilleures écoles de musique au pays.
Yolande l’interrompt en hélant la serveuse :
— Mademoiselle, s’il vous plaît…
— Oui, madame ?
— Nous sommes un peu pressées. Qu’est-ce que tu prends Catherine ?
Catherine, qui connaît le menu par cœur, opte sans rechigner pour le spécial du jour. Elle sait fort bien que lorsque son amie est de mauvais poil, il est préférable d’attendre qu’elle ait bu quelque chose avant d’essayer de lui tirer les vers du nez. Elle tente donc de détourner la conversation en prenant des nouvelles de François, Marie-Berthe et Jasmin, les enfants de Yolande. Malheureusement, les choses ne se présentent pas sous un meilleur jour de ce côté-là :
— Leur père a été libéré de prison… lâche Yolande en soupirant.
— Si vite ?
— Eh oui ! Une histoire de libération conditionnelle pour bonne conduite… Je ne sais pas trop. J’ai arrêté d’écouter lorsque mon avocat a lâché cette bombe.
— Est-ce que Armand, ton ex, ne risque pas de te tomber dessus ?
— Il a des conditions très strictes à respecter…
— Et les enfants ?
— Il demande un droit de visite.
— Il a du front tout l’tour de la tête, après ce qu’il t’a fait subir !
— Lors de l’audition sur sa demande de libération anticipée, il aurait prétendu qu’il m’a agressée en raison d’un problème d’alcool découlant de traumatismes vécus lors de la guerre. Qu’il a été en thérapie. Qu’il est sobre depuis des années…
— Évidemment qu’il est sobre, il était en prison ! s’exclame Catherine.
— Mon avocat soutient que si je m’objecte au droit de visite, le mieux que je pourrai obtenir ce sera que les visites soient supervisées et se tiennent chez les parents d’Armand.
— Pourquoi ai-je toujours l’impression que les hommes ont des droits qui ont préséance sur les nôtres ?
En enfilant sa robe de nuit, ce soir-là, Catherine ne peut s’empêcher de penser que sa vie matrimoniale, quoique passablement agitée pendant quelques années, est un long fleuve plutôt tranquille comparée à celle de son amie. Après avoir été abandonnée puis battue et violée par Armand, Yolande s’est retrouvée dans les bras d’un divorcé qu’elle a quitté lorsqu’elle a découvert qu’il couchait encore avec son ex-femme. Catherine, de son côté, a connu de nombreux hommes. Elle a eu le bonheur d’aimer passionnément deux d’entre eux, Arthur et Josh, qui le lui ont bien rendu en retour. Josh a été pendant de longues années son amant, au vu et au su de son mari qui a toujours consenti à la chose. Le départ de Josh l’avait profondément affectée, bien au-delà de ce qu’elle aurait pu imaginer. Son aventure avec Jean, le jeune précepteur de son fils, l’avait aidée à traverser une période particulièrement difficile. Il lui avait cependant fallu un certain temps pour comprendre, à la faveur d’une conversation pénible, que cela avait blessé Arthur. Leur couple avait alors sérieusement vacillé, aux abords de l’abîme. Les choses s’étaient toutefois progressivement remises en place, Dieu merci. Arthur l’aimait trop pour envisager de se séparer d’elle. Il avait toute-fois exigé de réviser les termes de leur entente relative aux aventures extraconjugales de Catherine. Il acceptait, encore, que son épouse puisse ressentir le besoin occasionnel de connaître d’autres hommes. Toutefois, il devait s’agir uniquement de rencontres d’un soir. Pas question pour Catherine d’entreprendre une relation soutenue comme elle l’avait fait avec Jean.
De ce côté, elle s’est assagie depuis un certain temps. Après la douleur déchirante associée au départ de Josh, retourné en Allemagne, elle ne voulait pas courir le risque de perdre l’autre homme de sa vie. Qu’elle soit à l’aube de la cinquantaine y est certainement aussi pour quelque chose, se dit-elle. Elle doit bien reconnaître que depuis quelque temps, elle note que son corps se transforme. Ce n’est pas seulement qu’elle a pris un peu de poids. C’est surtout qu’elle dort moins bien, qu’elle a plus fréquemment des maux de tête. Elle se sent plus irritable. Et surtout, elle ne ressent plus aussi impérativement l’appel des sens.
-oʃo-
Sœur Estelle entre d’un pas vif dans son bureau et ferme la porte derrière elle, ce qu’elle ne fait que rarement. La petite femme aux cheveux grisonnants, énergique et déterminée, se tient debout devant la baie vitrée, bras croisés, des larmes perlant au coin des yeux. Devant elle se profilent les verts du golf municipal, les arbres majestueux du parc Maisonneuve puis, un peu plus loin vers l’ouest, le bel ordonnancement du Jardin botanique. Ce spectacle l’apaise peu à peu. Elle vient d’être insultée par le délégué syndical de l’Institut de cardiologie. Devant quelques jeunes cadres ainsi que le docteur David, le patron de l’Institut qui est rattaché à l’hôpital Maisonneuve dont elle dirige l’imposante équipe des soins infirmiers. Aucun des jeunes gens n’a bronché lorsque le syndicaliste, en colère, l’a insultée puis traitée de «maudite pisseuse à marde» en brandissant le poing. C’est le docteur David qui a réagi en exigeant que l’homme s’excuse, ce qu’il a refusé de faire et qui a entraîné la fin abrupte de la rencontre patronale-syndicale.
Au cours de sa carrière, la religieuse en a vu de toutes les couleurs, que ce soit au service des urgences ou sur les étages. Des femmes en souffrance, des hommes sous influence, agités, parfois violents et qui hurlaient des insanités. Cette fois, cependant, c’est différent. Il s’agit d’une attaque délibérée de la part d’une personne qu’elle côtoie régulièrement et qui a évidemment pleine conscience de ses actes. L’incident l’a bouleversée profondément, bien au-delà de la portée des mots blessants qui lui ont été adressés. Elle a vécu la chose comme une attaque contre son autorité, contre son habit et surtout contre son intégrité.
À la fin de sa journée de travail, incapable de se sortir cette histoire de la tête, elle décide d’en discuter avec Catherine :
— Tu sembles épouvantée, lui déclare son amie. Pourtant, ce n’est pas la première fois que tu te fais insulter ?
— Il m’a quand même menacée du poing !
— Désolée, cela m’avait échappé…
— Je n’ai peut-être pas été assez explicite, répond Sœur Estelle. Mais, outre les insultes et la menace, il y a plus que cela. Cet homme m’en veut parce que je suis une religieuse !
— Tu es certaine ?
— Oh que oui ! Deux infirmières-chefs m’ont raconté, après la rencontre de ce matin, alors que la rumeur circule déjà, que le même homme a déclaré qu’il ne comprenait pas que l’hôpital ait encore des religieuses à son emploi. Que nous volions les jobs de mères de famille…
— Je sais qu’il y a un sentiment anticlérical grandissant dans la société en général…réplique Catherine.
— Les églises se vident…
— Mais je n’aurais jamais pensé que ça pouvait se traduire ainsi. Cela dit, je suis néanmoins surprise de l’ampleur de ta réaction.
— C’est parce que cet enragé a touché un point sensible. Très sensible, ajoute Estelle. Je ne t’en ai jamais parlé... Je crois que cet incident m’a servi de révélateur…
— De révélateur ? l’interrompt Catherine.
— Depuis plusieurs mois, en fait presqu’un an, je me questionne sur ma vie en religion…
— Es-tu en train de me dire que tu songes à défroquer ?
— Je n’en sais rien ! C’est une décision si lourde de conséquences…
— Et quel est le lien entre cette réflexion et l’incident ?
— Cet homme me conspue parce que je suis une nonne. Au moment où je me demande si je veux, si je peux encore en être une ! C’est ça qui m’a le plus ébranlé, je crois. Depuis, je ne peux m’empêcher de penser que je dois quitter cet habit qui ne m’attire plus que l’opprobre. Que je ne veux plus être montrée du doigt parce que je porte des signes religieux qui ne sont plus le reflet de mes convictions !
— Tu as perdu la foi ?
— L’ai-je déjà eue ? Je ne sais plus… Je peine à me souvenir de mes états d’âme… Sans jeu de mots, ironise Estelle en soupirant. En fait, je ne vois plus le sens que peut avoir une vie religieuse lorsque l’État nous dépouille de nos œuvres. Ma vie, ma passion, c’est cet hôpital. C’est au milieu des odeurs d’éther que j’ai pu transcender mes origines, devenir quelqu’un, m’accomplir. Je suis incapable, comme tant d’autres, de me recycler dans une quelconque œuvre de charité pour sublimer le besoin de servir mon prochain. Et je ne partirai pas en mission, ça, je peux te l’assurer…
— Qu’est-ce que tu vas devenir ? s’inquiète Catherine.
— J’ai déjà abordé le sujet avec le père Leblanc.
— Tu lui as dit que tu pensais quitter les ordres ?
— Pas dans ces termes-là. Disons que nous avons discuté plus ou moins ouvertement de ce que cela impliquait pour nous, tous ces changements sociaux. Ces nouveaux paradigmes comme il m’a dit.
— Et cela vous a mené où ? demande Catherine.
— À conclure que, tous deux, nous ne sommes pas intéressés par le ministère de la foi.
— En fait, vous êtes des religieux engagés dans une vie professionnelle qui est aussi une œuvre apostolique…
— Oui, c’est cela. La question cependant, c’est de savoir si nous pouvons poursuivre nos engagements professionnels en dehors de toute vie religieuse…
— Il me semble que ça coule de source, réagit Catherine.
— Ce n’est pas aussi évident que cela ! Bon nombre de religieux qui ont quitté leur communauté ont perdu leur emploi, ont eu de la difficulté à rebondir… Mais, je vais finir par le savoir… Si j’arrive à sauter le pas…
Dans les derniers instants de cette conversation, Estelle a été un peu plus loin qu’elle ne le souhaitait, emportée par son élan. Il y a quelque temps, elle a bel et bien eu avec le père Leblanc la discussion invoquée, sauf que celle-ci n’a pas été aussi loin qu’elle l’a prétendu. En fait, c’était pour tester en quelque sorte sa détermination et ses nouvelles convictions qu’elle a contacté son amie. De ce côté, elle est désormais rassurée. Elle se sent donc bien armée pour rencontrer le sulpicien.
Cela n’empêche pas une certaine appréhension de la prendre au ventre, le lendemain de sa conversation avec Catherine, lorsqu’elle se présente au bureau du père Leblanc. Une fois assise face au prêtre, un homme calme et posé, la mi-cinquantaine confiante, un léger tremblement s’empare d’elle. D’une voix mal assurée, elle lui relate l’incident survenu la veille à l’hôpital ainsi que l’enchaînement des réflexions que cela a suscité. Lorsqu’elle lui annonce qu’elle songe à quitter l’habit, le prélat se lève d’un bond et vient s’asseoir à ses côtés. Il lui prend la main :
— Sœur Bleau… euh… Estelle… euh... je dois t’avouer quelque chose…
Sœur Estelle tressaille lorsque l’homme lui prend la main, ce qu’il n’a fait qu’en de rares occasions jusque-là. Elle est donc tout ouïe lorsqu’il se met à la tutoyer, un rapprochement qui survient habituellement après qu’il ait ingurgité quelques gin tonic:
— Je vis aussi une crise de foi, reprend l’homme d’Église. J’étouffe dans le cadre trop contraignant de ma communauté. Je ne vois plus le sens de mon engagement. Je n’osais pas m’en ouvrir, de peur d’ébranler tes convictions. Je ne voulais pas t’entraîner dans une voie qui t’aurait obligée à te remettre en question. Alors, ce que tu m’annonces me libère de mon tourment !
— Tu vas quitter l’Église toi aussi ? s’exclame Estelle, d’une voix chargée d’émotion.
— Oui ! Grâce à toi, mes toutes dernières objections se sont envolées !
— Mais qu’allons-nous devenir ?
— N’aie crainte, nous allons conserver nos emplois ! Puis, nous dénicherons une petite maison, non loin de ton hôpital…
— Tu veux dire vivre ensemble ? s’écrie la femme.
— Si tu veux bien de moi ! répond l’homme en se penchant pour l’embrasser.
René Lévesque, journaliste à Radio-Canada, 1955
Emile et moi venons d’avoir dix-huit ans. Il y a trois ans, en 1963, le gouvernement libéral du premier ministre Jean Lesage a réduit de 21 à 18 ans l’âge requis au Québec pour avoir le droit de vote. Nous allons donc pouvoir accomplir notre devoir citoyen pour la première fois. Fascinés par les réalisations du gouvernement Lesage, surtout par la personnalité de René Lévesque, le maître d’œuvre de la nationalisation des entreprises hydroélectriques, nous sommes des inconditionnels de l’équipe libérale.
Ce 5 juin 1966, le Parti libéral sollicite un troisième mandat. Son principal adversaire, l’Union nationale, dirigée par Daniel Johnson, propose aux Québécois rien de moins que « Égalité ou indépendance ».
Au dépouillement des votes, Lesage obtient un peu plus que 47 % des voix exprimées et Johnson près de 41 %. Sauf que l’Union nationale rafle davantage de comtés, soit 56 contre 50 pour les libéraux et remporte l’élection. Mes idéaux démocratiques tout neufs en prennent un sacré coup. Je suis déconcerté par ce résultat. Comment est-il possible que le vainqueur au suffrage ne soit pas déclaré gagnant ? Je peine à comprendre la mécanique électorale qui permet à Johnson d’écarter les libéraux du pouvoir. J’ai le sentiment qu’on nous a volé la victoire.
Alors que cette défaite crève-cœur refroidit quelque peu mon intérêt naissant pour la politique, Émile réagit tout autrement. Il a pris grand plaisir à suivre la campagne électorale et les résultats fouettent son ardeur juvénile, l’incitant à s’impliquer au sein de la Fédération des jeunes libéraux du Québec. Peu avant les derniers examens, il profite d’un temps libre pour nous exposer, à Paul, Mathieu et moi, son point de vue sur la situation au sein du Parti libéral après la défaite électorale :
— J’vous dis, les gars, les libéraux sont déchirés. Les réformistes se pognent avec les traditionalistes. Les urbains accusent les ruraux d’être les responsables de la défaite. Pis j’ai l’impression que les anglophones reprochent la même chose aux franco-phones…
— Les réformistes ? que je demande.
— C’est un mouvement de renouveau au sein du parti Libéral. Ceux qui adhèrent à cette idée se désignent comme des réformistes.
— Ah oui, bien sûr ! que je réplique pour masquer mon ignorance.
Paul et Mathieu ne se sentent pas concernés par ces questions. Moi, je fais mine de m’y intéresser, mais j’ai plus d’intérêt pour Émile que pour ses convictions politiques.
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À la fin des classes, à l’été 1966, je décroche un poste de moniteur de tennis à temps partiel au parc Saint-Viateur. C’est qu’au fil des années, je me suis passionné pour ce sport auquel Paul m’a initié. J’ai passé des dizaines et des dizaines de soirées, au collège, à améliorer mon jeu, guidé par un autre collégien qui suivait des cours dans une prestigieuse académie américaine chaque été.
Le responsable des cours de tennis m’affecte aux jeunes novices, ce qui rend mes débuts laborieux. Ce qui me sauve la mise, c’est que je peux compter sur l’expérience de plusieurs collègues qui n’en sont pas à leurs premières armes. Après quelques semaines, je me sens plus à l’aise. J’aime bien ce travail. Je me plais à passer mes journées au grand air avec ces gamins.
À quelques reprises, au cours de l’été, Émile, dont le père, médecin, possède une grande maison rue Liège dans le quartier Villeray, m’invite à l’accompagner à des soirées de discussion. Des rencontres enfumées qui réunissent tous les réformistes du Parti libéral, parmi lesquels se trouvent René Lévesque et Robert Bourassa. J’aime bien le style franc et direct de monsieur Lévesque qui tranche avec celui de ses coreligionnaires réformistes. Monsieur Bourassa, à 33 ans, a un air de jeunot au milieu de ces quadragénaires. Je ne peux pas dire que ces soirées m’emballent. Toutefois, puisque ce sont les seules occasions qui me permettent de passer du temps en compagnie d’Émile pendant les vacances estivales, je ne refuse aucune de ses invitations.
À la rentrée, bien bronzé, je retrouve Paul et Mathieu que je n’ai pas vus de la belle saison :
— Hé les gars ! Passé un bon été ?
— Oh moi, répond Paul en soupirant, disons que j’ai renoué avec les joies du travail manuel : faire les foins, soigner le trou-peau, réparer des clôtures !
— À t’entendre, t’es content de revenir au collège ! l’interrompt Mathieu. Moi, j’ai été invité par une de mes cousines, vous savez celle qui sortait avec Bruce, le chanteur des Sultans ? Qui lui a inspiré son grand succès : C’est une poupée qui fait non… non… non… non…, chantonne-t-il, en faussant délibérément.
— Accouche, que je lui dis.
— Eh ben, elle m’a proposé d’aller en France avec elle ! se vante Mathieu.
— J’en reviens pas ! s’exclame Paul, les yeux ronds. T’as accepté ?
— Un fou dans une poche ! Sauf que j’l’ai larguée après deux jours pis deux nuits à me morfondre… poursuit Mathieu en haussant les épaules.
— T’as continué tout seul ? que je lui demande.
— Pas tout à fait ! déclare-t-il avec un air malicieux.
Je prétexte devoir aller porter des trucs au dortoir afin de pouvoir m’éclipser, pouvant imaginer la suite. Les histoires de cul de Mathieu ne m’intéressent pas. Lorsque le plaisir solitaire constitue ton unique expérience sexuelle, c’est enrageant de voir la facilité avec laquelle il rencontre une fille le vendredi, couche avec elle le samedi et la laisse tomber pour une autre le vendredi suivant.
Mathieu a été le premier gars de l’équipe de hockey à coucher avec une fille. Il ne s’est pas fait prier pour nous relater ses fameux exploits, sans nommer l’élue. La sœur aînée d’Émile, rien de moins, ce que nous avons appris bien plus tard. Une fanfaronnade qui n’a pas été sans provoquer une vive réaction, disons physique, de la part d’Émile. Ce fut l’une des rares fois où je l’ai vu user de violence pour marquer ses propos…
Avant que je ne réussisse à m’éloigner, Mathieu s’excuse auprès de Paul, me prend par le coude gauche et nous entraîne tous deux un peu à l’écart. Il baisse le ton :
— Sauve-toi pas Noah ! Je sais que mes histoires t’embêtent. J'dois te parler de quelque chose, seul à seul. Viens me rejoindre derrière le préau, après souper, d’accord ?
J’accepte, surpris par cette démarche insolite. En début de soirée, je me trouve derrière le préau, comme convenu, lorsque Mathieu s’approche et me tend un paquet de cigarettes vert foncé, des Export « A » :
— T’en veux une ?
— T’as commencé à fumer, toi aussi ?
— Mon père m’a donné la permission à mon retour d’Europe. Faut dire que j’m’étais un peu pratiqué avec les gauloises…
— OK, je t’en prends une, que je lui fais savoir en souriant.
Après une première bouffée, nous nous mettons en marche, fumant côte à côte en silence. C’est Mathieu qui brise la glace :
— Noah, je voulais t’parler parce que j’sais que je peux t’faire confiance… T’sais, c’est pas toujours facile… Mon père est très exigeant… Très, très sévère. Et moi, j’suis qu’un clown…
Je ne peux m’empêcher de le regarder d’un air hébété. Où diable veut-il en venir ? Je m’abstiens toutefois d’intervenir, préférant le laisser continuer, ce qu’il fait d’une voix nouée…
—
