Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Joseph-Antonio Loranger, bootlegger repenti, s’installe à Montréal au tournant du XXe siècle. Elvina, sa jeune épouse, concrétise ainsi son rêve d’échapper à une vie rurale. Leur bonne fortune varie au gré de la Première Guerre mondiale, des Années folles et de la Grande Dépression. Après l’assassinat de Joseph-Antonio, Elvina régente d’une main de fer Noëlla, Micheline et Catherine, ses filles.
Les trois sœurs se retrouvent 50 ans après la mort de leur père, veuves à leur tour. Au sein de cette improbable triade, l’une est dévastée, l’autre est consternée et la dernière est triomphante. L’ombre d’Elvina plane au-dessus de ce huis clos de femmes en veuvage.
La viduité des trois sœurs n’est pas leur apanage. Noah et Simone, les enfants de Catherine vivent aussi un certain état d’abandon, d’isolement affectif. Les choix faits par leur mère au cours de sa jeunesse pèsent sur leurs vies. Déchirés par un questionnement sur l’identité de leur père, connaîtront-ils enfin la félicité ?
Un roman sur le poids du passé, sur la réconciliation, avec soi et les autres.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Christian Beaudry est un auteur québécois. Il a reçu le Prix du Roman Gay 2024 dans la catégorie : Roman historique pour L’exhumé, le tome 2 de la série historique "Les espérances inachevées". Il nous offre ici un roman fluide, à l’intrigue solidement maîtrisée. Dans ce dernier tome fort attendu s’emboitent les destinées de trois générations de personnages. Chacun d’entre eux a un rôle à jouer, chacun d’entre eux est une pièce d’un grand casse-tête dont les morceaux achèvent de se mettre en place.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 340
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Citation
Chapitre 1 - 1898 – Haut-Richelieu
Chapitre 2 - 1980, Québec
Chapitre 3 - 1918, Aklavik
Chapitre 4 - 1980, Montréal
Chapitre 5 - 1902, Iberville – Montréal
Chapitre 6 - 1980, Puerto Vallarta
Chapitre 7 - 1981, Montréal
Chapitre 8 - 1904, Montréal
Chapitre 9 - 1981, Montréal
Chapitre 10 - 1936, Edmonton
Chapitre 11 - 1908, Montréal
Chapitre 12 - 1981, Bucerias
Chapitre 13 - 1922, Montréal
Chapitre 14 - 1981, Montréal
Chapitre 15 - 1931, Montréal
Chapitre 16 - 1981, Bonn, Montréal
Chapitre 17 - 1932, Montréal
Chapitre 18 - 1982, Montréal
Chapitre 19 - 1983, Paris
Chapitre 20
Chapitre 21 - 1986, aux environs de Nice
Note de l’auteur
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Les espérances inachevées : roman historique / Christian Beaudry.
Noms: Beaudry, Christian, 1958- auteur. | Beaudry, Christian, 1958- Viduité.
Description: Sommaire incomplet: tome III. Viduité.
Identifiants: Canadiana 20220023298 | ISBN 9782898093777 (vol. 3)
Classification: LCC PS8603.E336792 E87 2022 | CDD C843/.6—dc23
Auteur : Christian BEAUDRY
Titre : Les espérances inachevées
S/Titre : Viduité
Tous droits réservés. Il est interdit de reproduire cet ouvrage en totalité ou en partie, sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’auteur, conformément aux dispositions de la Loi sur le droit d’auteur.
©2024 Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
ISBN version papier : 978-2-89809-377-7
ISBN version e-pub : 978-2-89809-378-4
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal version papier : 4e trimestre 2024
Dépôt légal version E-Pub : 4e trimestre 2024
Corrections grammaticales: Éditions du Tullinois
Illustration de la couverture : Mario ARSENAULT - Designgo
Photo de l'auteur : René PARENT
Imprimé au Canada
Première impression : Octobre 2024
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) ainsi que le Gouvernement du Québec pour son programme de crédit d'impôt et pour tous les soutiens accordés à toutes nos publications.
SODEC-QUEBEC
Chaque matin, délabré, je me refais une espérance,
l''espérance de beaux voyages.
Yves Navarre
L’officier de police sanglé dans sa longue vareuse bleu foncé, presque noire, abaisse ses jumelles. « Cette fois, je te tiens, maudit Loranger ! » se dit-il.
Le sergent Lavry, l’officier en question, commande une petite escouade de quatre hommes, trois détectives privés et lui-même, chargés de mettre fin à la contrebande d’alcool entre le Canada et le Vermont. Lavry s’est adjoint trois détectives privés selon la pratique en vigueur depuis que la responsabilité des enquêtes criminelles en région a été confiée à la Police provinciale en 1884. Les effectifs réduits du corps policier ne lui permettant pas d’assigner plusieurs agents à une affaire, les enquêtes en région se déroulent sous la supervision d’un officier appuyé par des détectives privés.
Depuis quelque temps, Lavry soupçonne Joseph-Antonio Loranger d’avoir mis en place un réseau de contrebande. Après d’interminables semaines d’enquête et de filature, il espère mettre la main au collet du chef d’un groupe de bootleggers qui dé-fient les autorités. Pour s’assurer d’une condamnation, même si le juge est acheté par le prévenu, il lui faut prendre le malfrat en flagrant délit.
Lavry a été affecté à cette opération de la Police provinciale sur l’insistance du député du coin. C’est que les relations entre le Dominion du Canada et les États-Unis ne doivent pas être fragilisées par le trafic d’alcool auquel se livrent en toute impunité des petits gars de la vallée du Richelieu. Dès le début de la prohibition au Vermont, des tenanciers de débits de boissons établis dans diverses localités à proximité de la frontière, passés à la clandestinité, ont sollicité de jeunes Canadiens afin qu’ils les approvisionnent en alcool.
Un alambic artisanal avait notamment été mis en service par quelques audacieux, utilisant des pommes de terre ou des bette-raves, selon la disponibilité. Les résultats avaient été, au mieux, médiocres. Peu expérimentés, ne disposant pas des matières premières adéquates, les distillateurs clandestins n’avaient réussi à produire que de la bibine. Les acheteurs américains avaient promptement flairé l’arnaque et refusé toute livraison de cet alcool frelaté. Des producteurs de New-York, où la prohibition ne sévissait pas, avaient alors été sollicités et mis à contribution. Toutefois, les autorités du Vermont mirent le holà à ce trafic en engageant des poursuites pénales contre lesdits producteurs.
C’est alors que Joseph-Antonio Loranger était entré en scène. Voyant là l’occasion de s’enrichir rapidement, il s’était ouvert à son père, Miville Loranger, de ce projet de commerce transfrontalier. Miville Loranger était un prospère entrepreneur du village de Richelieu situé près de Chambly sur la rive sud de la rivière Richelieu, un important axe de circulation prenant sa source dans le lac Champlain puis s’étirant vers le nord sur près de 125 kilomètres jusqu’au fleuve Saint-Laurent, non loin des îles de Sorel. Miville y possédait un moulin à scie, un atelier de menuiserie ainsi qu’une beurrerie. Cette dernière entreprise était particulièrement florissante, drainant la production laitière des cultivateurs à plus de 50 kilomètres à la ronde. Dur en affaire, Miville Loranger avait élevé son fils aîné, Joseph-Antonio, avec rudesse et sagesse. Il lui avait inculqué non seulement les bonnes valeurs canadiennes-françaises traditionnelles - respect, piété et labeur - mais surtout l’âpreté au gain, la méfiance envers les filous du gouvernement et la débrouillardise. Fier partisan de Wilfrid Laurier, le chef du Parti libéral fédéral et premier ministre du Dominion du Canada, Miville Loranger faisait partie de ces libéraux modérés favorables au laisser-faire économique et au statu quo social. Il n’était pas anticlérical ni un radical comme les anciens membres du Parti rouge. Il était convaincu que chaque individu était libre d’améliorer sa condition et que l’État n’avait pas à se mêler de cela.
Fort de l’encouragement et d’une référence de son paternel, Joseph-Antonio avait pris contact avec un représentant de la Seagram, la grande distillerie du quartier Lasalle à Montréal, qui avait accepté de l’approvisionner en alcool. Pour compléter son plan, Joseph-Antonio avait loué un espace dans un entrepôt appartenant à Théodore Harvey, un détail qu’il avait préféré taire à son père.
Théodore Harvey était le roitelet d’Iberville, un important village agricole également situé sur la rive sud de la rivière Richelieu, mais plus au sud, face à la petite ville de Saint-Jean. Pour Joseph-Antonio qui envisageait de traverser régulièrement la frontière séparant le Québec du Vermont, le village d’Iberville constituait l’endroit idéal pour entreposer sa marchandise.
La présence de la famille Harvey dans la région d’Iberville remontait à 1777. Un lointain ancêtre de Théodore, un loyaliste irlandais fidèle à la Couronne britannique, qui fuyait les Treize colonies américaines après la révolution, était devenu censitaire de la seigneurie de Bleury. La seigneurie de Bleury, une étendue de terres représentant un peu plus de 14 kilomètres carrés le long du Richelieu, avait été accordée en 1733 à titre de fief et seigneurie à Clément de Sabrevois de Bleury, bourgeois et homme d’affaires. Après le Traité de Paris, signé en 1763 et par lequel le roi de France cédait la Nouvelle-France à la couronne britannique, deux hommes d’affaires anglais devinrent propriétaires de la seigneurie de Bleury.
En devenant censitaire de ladite seigneurie, l’ancêtre de Théodore Harvey avait obtenu, sans verser le moindre denier, la concession de l’usufruit d’une terre de trois arpents par 30, sa censive. Comme le voulait le régime seigneurial en vigueur à l’époque, cette concession lui avait légalement transmis le domaine utile de cette censive, c’est-à-dire le droit de l’exploiter à son bénéfice, de la morceler, de la léguer par héritage et même de la vendre. Les seigneurs en avaient conservé le domaine éminent, c’est-à-dire qu’ils demeuraient propriétaires du fonds de terrain mais n’avaient pas le droit de l’exploiter eux-mêmes. En considération de cette concession, l’ancêtre Harvey devait verser annuellement et toute sa vie durant, un cens aux seigneurs du lieu, soit une redevance en argent ou en produits agricoles et participer à des corvées.
Il s’avéra que le sol de sa censive de l’ancêtre Harvey, comme celui de la quasi-totalité de la seigneurie De Bleury au demeurant, possédait un potentiel exceptionnel pour la culture maraîchère. Les descendants de ce premier Harvey demeurèrent dans la région, obtenant au fil des générations de nouvelles concessions.
Le grand-père de Théodore avait hérité de la censive originelle, celle du premier Harvey de la lignée. Il avait combattu lors de la rébellion des Patriotes de 1837-38, mais pas aux côtés de ces derniers. Le feu de la révolte couvait alors depuis un certain temps dans la colonie du Bas-Canada, alors aux mains des Anglais. Il avait pris de l’ampleur lorsque, au printemps de 1837, le Parlement britannique avait rejeté la réforme des institutions politiques du Bas-Canada proposée par le Parti patriote alors dirigé par Louis-Joseph Papineau. Le Parti patriote, qui réunissait des membres de la bourgeoisie canadienne-française, irlandaise et écossaise, revendiquait notamment la mise en place d’un gouvernement responsable, c’est-à-dire un gouvernement élu ayant pleins pouvoirs sur les revenus et dépenses de l’État, plutôt qu’une assemblée législative contrôlée en pratique par les représentants d’un monarque, comme c’était alors le cas. Ce rejet avait entraîné un durcissement des positions ainsi que des appels à une insurrection armée contre le pouvoir colonial.
En octobre 1837, une très importante rencontre politique, l’Assemblée des six comtés, avait eu lieu à Saint-Charles-sur-le-Richelieu, réunissant près de 6 000 sympathisants du Parti patriote. Le 6 novembre qui avait suivi, un affrontement violent avait opposé à Montréal des membres des Fils de la liberté, une association de patriotes, et des citoyens fidèles à la Couronne britannique, désignés comme les Loyaux. Parmi ces derniers se trouvaient de nombreux membres du Doric Club, une organisation paramilitaire aux idées radicales, qui avaient mis le feu aux poudres. Peu après, craignant que cet affrontement ne soit le prélude à une insurrection, le gouvernement colonial avait lancé des mandats d'arrestation contre une vingtaine de leaders du mouvement patriote, accusés de haute trahison. L’armée britannique avait été mobilisée et des troupes envoyées dans la région du Bas-Richelieu afin de soutenir les officiers publics chargés de procéder à l’arrestation desdits leaders. Des troupes avaient également été envoyées dans la région de Saint-Eustache puisqu’il s’y trouvait également un grand nombre de partisans des patriotes.
Il y eut à Saint-Denis-sur-Richelieu ainsi qu'à Saint-Charles-sur-Richelieu et Saint-Eustache des combats mortels entre les patriotes et l’armée britannique appuyée par des milices civiles composées de volontaires Loyaux, parmi lesquels quelques membres de la famille Harvey. Après leur défaite, les leaders patriotes se réfugièrent aux États-Unis. Ils tentèrent un nouveau soulèvement en 1838 qui se solda par une défaite encore plus retentissante. Des dizaines de patriotes furent emprisonnés puis déportés en Australie. Une douzaine furent pendus. De nombreux autres prirent encore une fois la fuite vers les États-Unis. Le soulèvement et sa brutale répression laissèrent des séquelles parmi la populace, les partisans du camp des patriotes vouant une haine farouche aux troupes britanniques et aux Loyaux qui les avaient soutenus.
De nombreux censitaires de la vallée du Richelieu se trouvaient parmi les patriotes qui avaient fui aux États-Unis ou qui furent exilés. Autour de 1840, les cens qu’ils avaient ainsi délaissés firent l’objet de ventes par adjudication forcé. Le grand-père de Théodore Harvey, fin renard, en profita pour accroître son emprise sur davantage de riches terres agricoles en se portant acquéreur à vil prix de nombreuses censives abandonnées par des patriotes en fuite ou en exil.
En 1854, le gouvernement du Québec mit fin au régime seigneurial. La loi d’abolition avait aboli tous les droits seigneuriaux ainsi que les devoirs féodaux des censitaires. Elle y avait substitué une tenure libre, accordant ainsi aux censitaires la pleine propriété des terres de leur ancienne censive. La loi avait toutefois obligé les censitaires à verser une indemnité au seigneur dépouillé de ses droits. La loi prévoyait également qu’un censitaire pouvait différer le paiement de cette indemnité. Dans un tel cas, celle-ci était transformée en rente dite constitutive, sujette à un versement annuel jusqu’à complet remboursement de l’indemnité due. Peu avant l’entrée en vigueur de cette loi, le père de Théodore avait hérité de la censive originelle et de celles acquises à vil prix par son propre père. Plutôt que de se retrouver encore une fois débiteur de son ancien seigneur, il puisa dans son vieux-gagné et acquitta les indemnités dues pour toutes ses terres, constituant ainsi une vaste exploitation agricole libre de tous droits autour du village d’Iberville.
Théodore succéda à son père et prit la tête de ce petit empire agraire. Alors que son père et son grand-père avaient trimé comme des forçats, Théodore comprit rapidement que c’est en faisant travailler les autres que l’on s’enrichit. Après des études dans un collège classique, il emprunta une somme rondelette auprès de la Banque de Saint-Jean dont le président était le père d’un compagnon de collège. Avec l’argent du prêt, Théodore spécula sur des terres agricoles de la région. Profitant des difficultés financières de plusieurs fermiers, il acheta de nombreux lots qu’il revendit au bon moment, réalisant de substantiels profits. Les bénéfices de ces transactions lui permirent de faire construire un vaste entrepôt ainsi que des bureaux à Iberville. Il fut un précurseur en y faisant installer le téléphone. Par la suite, il se lança en affaires à titre de grossiste en fruits et légumes.
Lorsque Théodore Harvey avait accepté de louer une partie de son entrepôt à Joseph-Antonio, il avait également consenti, moyennant finance, à fermer les yeux sur le contenu des caisses que le jeune homme y stockait. Chaque jour, un chariot fermé aux couleurs de la Beurrerie Loranger & Co., tiré par deux chevaux, se présentait à l’entrepôt de Théodore pour y prendre une cargaison de bouteilles d’alcool puis se dirigeait au Vermont. La couverture offerte par les activités commerciales légitimes de la Beurrerie était idéale. L’entreprise de Miville Loranger avait une très importante et fort lucrative clientèle outre-frontière. Les Américains appréciaient autant la qualité des produits de la Beurrerie Loranger & Co. que leur bas prix. De fait, c’est ce commerce transfrontière qui avait permis à Joseph-Antonio d’entrer en contact avec les tenanciers du Vermont avides de se procurer autre chose que du beurre.
Par esprit de famille et surtout par souci d’éviter un coup fourré, Joseph-Antonio avait demandé à son frère Uldège de s’associer à lui. Uldège, plus jeune de quelques années, était le portrait tout craché de leur mère, une Irlandaise filiforme au charme discret. Joseph-Antonio tenait surtout de leur père, Miville, une grande pièce d’homme, fort bien tourné. Les deux frères se partageaient toutes les tâches reliées à leur combine, ne faisant confiance à personne pour livrer la précieuse marchandise. Il aurait été trop facile pour un homme engagé de prétendre avoir été dévalisé en cours de route puis de s’enfuir avec une cargaison valant son pesant d’or.
De tels risques étaient bien réels. Uldège avait été arraisonné à deux reprises. La première fois, bien qu’élevé à la dure, il n’avait pas résisté bien longtemps aux coups de ses assaillants, mieux armés que lui qui n’avait alors que son fouet et son couteau de chasse. À la seconde attaque, il n’avait pas hésité à faire usage du ColtNew Pocket que les deux frères portaient désormais à la hanche lors de leurs livraisons. Tous deux avaient été séduits par cette arme compacte, mais létale, au corps gris-bleu, à la gâchette et au chien à percussion d’un beau bleu métallisé. Faisant d’abord feu sur celui qui lui avait semblé être le chef de la bande, Uldège n’avait pas eu le temps de mettre en joue les deux autres malabars que ceux-ci s’étaient enfuis à bride abattue. Depuis, la rumeur avait produit son effet et les frères pouvaient tranquillement vaquer à leurs affaires.
-oʃo-
Le sergent Lavry, qui vient d’abaisser ses jumelles, se tourne vers le détective privé qui l’accompagne et éructe :
— Curateau ! Signalez aux gars d’en face que Loranger arrive.
— À vos ordres, sergent !
Curateau s’empare de deux petits drapeaux montés sur de courtes hampes. Levant les bras vers le ciel, il les agite avec force afin de prévenir ses deux collègues postés plus loin sur la route de terre battue que le suspect approche. Cela fait, Curateau rejoint Lavry qui se dissimule derrière des buissons.
Quelques instants plus tard, un chariot fermé, sur les flancs duquel on retrouve une calligraphie de grande taille vantant les mérites de la Beurrerie Loranger & Co., passe devant Lavry et son acolyte. Conformément au signal de Curateau, les deux man-dataires de la Police provinciale, jusque-là cachés plus avant, se placent au travers de la route à l’approche du véhicule hippomobile, lui bloquant le chemin. À la vue des hommes qui braquent leurs revolvers, le conducteur tire sur les rênes et les chevaux s’immobilisent promptement. Lavry et son acolyte, qui se trouvent à une certaine distance en arrière du véhicule depuis que celui-ci les a dépassés, accourent. Avant que Lavry n’arrive, l’un des détectives qui a barré le passage se dirige vers le conducteur et l’apostrophe. Ce dernier, casquette enfoncée sur la tête, grossier foulard de lainage enroulé autour du visage pour se protéger de la fraîcheur matinale, gesticule et refuse de descendre de son banc. Lavry s’approche d’un pas résolu. Reprenant le contrôle des opérations, il tonne :
— Pied à terre, Loranger, c’t’un ordre !
— Mais qu’essé qu’vous m’voulez ? répond le conducteur d’une voix fluette.
— Descends, mon sacrament ou j’tire !
— Tirez pas ! J’m’rends, lance l’interpellé en levant les bras.
Ce faisant, le prévenu fait tomber sa casquette, libérant une cascade de longs cheveux châtains, révélant un minois féminin juvénile. La présence inopinée de cette jeune femme, plutôt jolie de surcroît, trouble momentanément Lavry et ses hommes. L’officier se ressaisit cependant rapidement :
— Qui êtes-vous ? s’enquiert-il d’une voix de stentor.
— Léonide Loranger, pour vous servir ! répond la jouvencelle en souriant.
— Qu’essé qu’vous faites icitte ?
— Ben... mon travail !
— Vot’ travail ? s’étonne Lavry.
— J’m’en vas livrer du beurre aux States, ct’affaire !
Se tournant vers ses hommes, Lavry leur ordonne de fouiller le chariot.
— Sergent, y a jusse du beurre là-dedans, s’écrit Curateau après un court moment, les joues un peu rouges.
— C’est ben normal ! réplique la gonzesse avec un petit sou-rire narquois.
— Circulez, circulez ! lui enjoint Lavry, exaspéré.
Ce soir-là, autour de la table familiale des Loranger, sous le doux éclairage des lampes à l’huile en faïence, Léonide raconte son aventure avec grand plaisir. Les plus jeunes enfants rient à gorge déployée. Toutefois, le père Loranger se rembrunit. Son épouse ne comprend rien au regard chargé de sous-entendus de son mari. Regardant Léonide, elle ne peut s’empêcher de s’exclamer avec son bel accent :
— Dans quel monde qu’on vit ? Tu fasais rien de mal, ma pôvre…
— Depuis quand qu’tu fais des voyages aux États ? l’interrompt le chef de la famille d’un ton bourru en s’adressant à Léonide.
— Euh, c’tait pour… commence l’interpellée en se raidissant.
— C’est moé qui y a d’mandé, intervient Joseph-Antonio.
— Tais-toé ! lance Miville Loranger d’un ton sans appel, en jetant un regard mauvais à son fils aîné.
Tout autour de la table, les sourires s’effacent sur-le-champ. Le paternel a parlé. Le reste du repas se passe en silence. Dès sa dernière bouchée de tarte au sucre nappée de crème épaisse engloutie, Miville fait signe à Joseph-Antonio de le suivre dehors.
— C’est quoi, c’te manigance ? tonne le père aussitôt la porte franchie.
— C’est rien, commence le fils, un petit sourire pendu au coin des lèvres.
Le père franchit d’un pas leste la distance qui le sépare de son fils et lui assène à l’estomac un violent coup du manche de la fourche qu’il a empoignée en sortant de la maison. Le jeune homme en a le souffle coupé et tombe à genoux, recroquevillé sur lui-même aux pieds de son géniteur qui le frappe au dos du revers de la fourche. Un dernier coup étend le contrebandier au sol. Lâchant la fourche, Miville saisit les cheveux de son fils, lui relève la tête et le regardant droit dans les yeux, déclare calmement :
— Fas pas ton smatte avec moé, Josaph ! Pis, mêle pus jamais une de tes sœurs jumelles à tes micmacs, mon finfinaud. Ni aucun de tes p’tits frères !
Agrippant son aîné sous les aisselles, le père le soulève comme un fétu de paille et le mets debout.
— Asteure, tu vas m’dire ce qu’y s’est passé !
— C’est Curateau...
— Quessé que c’t’insignifiant a à voir là-dedans ?
— L’aut soir, en jouant aux dés, y m’a dit qu’y avait queuque chose à m’raconter si j’étais acheteur…
— Bon yenne ! Combien de fois j’t’ai dit qu’y est pas fiable, c’te joualvert ! T’as lancé ton argent par les portes pis les fenêt’ !
—Laissez-moi finir, l’père.
— Enwèye...
— Curateau m’a dit qu’un dénommé Lavry, sergent de son état, m’courait après.
— C’est la Police provinciale, ça ?
— Ouin !
— Faque t’as envoyé ta sœur faire une livraison de beurre avec le fourgon…
— Pis moé, pendant c’temps-là, j’ai passé les lignes en prenant le p’tit rang.
— Josaph, mon p’ti torrieu, s’exclame le père en se tapant sur la cuisse. J’suis fier de toé !
-oʃo-
Depuis qu’il a du muscle dans le pantalon, Joseph-Antonio a connu bien des filles. Charnellement parlant. Très précoce, il a d’abord taponné à plusieurs reprises le bas du corps d’une petite cousine qui lui rendait la pareille sans trop se forcer. Rapidement, toutefois, il s’est lassé de ces gamineries et a décidé de passer aux choses sérieuses.
Il avait entendu dire qu’une fille de joie offrait ses charmes à prix raisonnable dans le coin de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix. Un dimanche après-midi, prétextant avoir à faire, il avait pris un cheval et s’était rendu au lieu-dit de la Marchette. Après avoir demandé son chemin à plusieurs reprises et croisé bien des regards désapprobateurs, il avait finalement trouvé l’endroit. Un shack délabré, entouré de champs en jachère. Le pied aussitôt mis à terre, il avait été assailli par une nuée de mouches. En poussant la porte de la masure, une forte odeur d’étable l’avait accueilli. Dans la pénombre, il distingua une silhouette étendue sur un tas de paille faisant office de couche. Son entrée fit se dresser une femme qui portait une longue jupe ayant connu des jours meilleurs ainsi qu’un ample chemisier jauni sous les aisselles. Repoussant de la main sa généreuse chevelure noire, la péripatéticienne lui avait souri par en dessous. Elle n’était pas belle, mais il la trouva néanmoins attirante. Une aura de volupté émanait de chacun de ses mouvements. Preste comme une chatte malgré son âge assez avancé, la marchande d’amour lui prit la main et l’attira contre elle.
La puanteur qu’elle dégageait lui fit penser à des relents de vieux caillé et le rebuta quelque peu. Il fut toutefois subjugué par les yeux de jais de la professionnelle. Il jouit deux fois. D’abord dans la bouche édentée du succube. Et puis entre ses cuisses, décharnées, mais puissantes. Repu, ayant acquitté son dû, Joseph-Antonio avait quitté les lieux en se faisant la promesse solennelle de ne plus jamais payer pour de tels services. Dès lors, il avait multiplié les aventures et les conquêtes. Cela, ainsi que sa belle allure, lui conféra une réputation flatteuse par monts et par vaux.
Cette fois, toutefois, la situation est fort différente. Il en a des papillons dans le ventre. Il s’est énamouré de la fille cadette de Théodore Harvey, Elvina. La fille la plus convoitée de tout le comté, rien de moins.
-oʃo-
Joseph-Antonio décide de manœuvrer stratégiquement. Revêtu du beau complet qu’il s’est fait confectionner sur mesure par un tailleur de Chambly, il se présente au bureau de Théodore Harvey, à Iberville.
— M’sieur Harvey, j’passerai pas par quat’ chemins. J’viens vous d’mander votre permission pour fréquenter Elvina, vot’ plus jeune...
— Calvence ! répond l’autre d’un air interloqué.
— J’suis un bon parti ! J’ai fini ma septième. J’parle anglais, de par ma mère. J’ai d’la bonne argent… Et pis, j’ai queuque chose à vous proposer…
— Enwèye, t’es ben parti…
— Vous avez besoin de quequn, à Montréal. Pour watcher vos affaires. Pis attirer d’aut’ clients... Ça pourrait être moé… Vot’ futur gendre…
— Ouan... L’problème, sacrament… c’est qu’y a un autre prétendant…
— Quoi ?
— Ben oui, viarge ! L’notaire L’Écuyer, d’la rue Richelieu, d’l’aut côté du pont. Y m’a approché, y’a queuque temps…
Quelques jours après cette conversation, Joseph-Antonio et son frère Uldège arpentent la rue Richelieu, au cœur de Saint-Jean. Après le terrible incendie de juin 1876 qui a ravagé une grande partie de la ville, la rue Richelieu a été reconfigurée et rebâtie à neuf. Ce n’est plus un chemin construit au fil du temps, à la va-comme-je-te-pousse. C’est désormais une artère commerciale digne de ce nom, urbanisée selon les standards les plus modernes. Les sabots des chevaux des deux hommes glissent légèrement sur le pavé de gros cailloux mouillés auquel ils ne sont pas accoutumés. Ils descendent de leurs montures devant l’hôtel Watson et attachent les licous de leurs chevaux à des anneaux prévus à cet effet. Ils arpentent les trottoirs de bois, dépassent l’échoppe du sellier, la St-Johns Gallery of Art puis la blanchisserie récemment ouverte par un Chinois. Ils arrivent ainsi au cabinet de maître L’Écuyer, sis entre la pharmacie et la boutique des chapelières. Une fois introduits dans le bureau de ce dernier, exhibant ostensiblement les Coltaux reflets bleutés qu’ils portent sous leurs amples manteaux, ils font comprendre à l’homme de loi qu’il a intérêt à développer sa pratique ailleurs. Au moment de partir, Uldège dépose une petite liasse de billets de la Banque de Saint-Jean sur la table de travail du juriste. Ainsi qu’une découpure de journal vantant les mérites de la colonisation au nord de Montréal.
Dans les semaines qui suivent, Théodore Harvey annonce à Joseph-Antonio que, finalement, le notaire s’est désisté. Ce dernier a, semble-t-il, décidé de s’établir à Saint-Jérôme où un confrère lui a cédé sa clientèle pour un bon prix. Ce que Harvey ne précise pas, c’est que tout cela l’arrange grandement. Il apprécie Joseph-Antonio et surtout, il salive rien qu’à penser à ce que permettra l’union des deux familles les plus prospères de la région. Il se voit déjà offrir aux bourgeois de la grande ville ses fruits et légumes ainsi que du beurre frais, du fromage et du cidre.
Lorsque Joseph-Antonio apprend à son père qu’il est pour ainsi dire fiancé à Elvina Harvey, ce dernier entre dans une colère noire :
— Les Harvey sont toutes des cliss de vendus ! Y’sont battus du côté des Anglais, en 37, contre nos Patriotes…
— Woyons l’père, c’est des vieilles affaires...
— Pis Théodore est un batèche de Bleu… Un vinyenne de conservateur !
— Mais…
— Y a pas d’mais ! Tu vas me lâcher ça, c’t’idée de sans-dessein…
— Vous m’empêcherez pas d’marier Elvina, réplique le fils.
— Parle moé pas su c’ton là, réagit Miville Loranger dont la voix baisse d’une octave.
— J’ai 23 ans, j’mène ma vie comme…
Joseph-Antonio n’a pas le temps d’achever sa phrase que son père lui décroche un violent coup de poing à la figure. Le jeune homme vacille sous le choc et recule d’un pas en essuyant le sang qui perle au coin de sa lèvre supérieure.
— C’est la dernière fois que vous m’frappez, l’père…
— Tu m’menaces ?
— Non ! J’sacre mon camp !
— Maudit ingrat ! Après toute c’que j’ai faite pour toé !
— C’est vra qu’vous m’avez aidé, mais vous mènerez pas ma vie !
— Décrisse mon simonac, avant que j’t’arrange le portrat !
En novembre, Noah, le fils aîné de Catherine Loranger et Arthur Edwin, démissionne du poste de conseiller politique qu’il occupe dans un important ministère du gouvernement du Québec depuis les élections provinciales de 1976. Sa démission s’inscrit dans un contexte fort particulier. Militant péquiste de la première heure, il avait participé en 1968 au congrès de fondation du Parti québécois. Après avoir complété un baccalauréat en administration, récipiendaire d’une bourse d’études, il avait été admis à Oxford dans le programme de maîtrise en administration publique. Une fois ses études terminées, il avait occupé un poste de chargé de cours à la faculté de gestion de l’université McGill et s’était marié.
Au printemps de 1975, alors qu’il marchait en direction de son domicile, il avait été accosté par un policier en civil, un caporal de la Section G-4 d’un quelconque service de sécurité dont il n’avait pas retenu le nom, dans l’énervement du moment. Ce dernier lui avait expliqué qu’il était chargé d’enrôler des informateurs :
— En raison de votre expérience à l’étranger, vous avez été identifié comme candidat potentiel par un membre du corps enseignant, avait déclaré l’homme.
— Ah bon !
— Nous cherchons à recruter des gens comme vous, brillants et allumés, afin de protéger le Parti québécois de possibles infiltrations par des agents subversifs étrangers…
— Je ne vous suis pas ! Quel serait leur intérêt ?
— Les socialistes, les communistes, monsieur Edwin, c’est comme ça qu’ils procèdent!
— Ben voyons ! Les Russes…
— Je ne vous ai pas parlé des Russes. Nous pensons que des Cubains, des Sud-Américains ou des Algériens, pourraient tenter d’infiltrer le parti afin de lui faire prendre un virage vers l’extrême gauche…
— Mais pourquoi tenteraient-ils cela ?
— Pour avoir une tête de pont en Amérique du Nord ! Regardez ce qui se passe ailleurs… C’est de la géopolitique… Et puis, on ne veut pas revivre la violence du début des années 70… Les gars du FLQ qui avaient enlevé Cross, le diplomate britannique, où pensez-vous qu’ils ont été exilés ?
Après quelques jours de réflexion, Noah avait accepté avec enthousiasme, voyant là une occasion unique de servir le Parti québécois. Le caporal, qui allait devenir son agent-contrôleur, lui avait alors suggéré de reprendre contact avec les personnes qu’il avait côtoyées à l’époque où il était un militant actif du Parti québécois. Il lui avait alors expliqué ce qu’il attendait de lui :
— Une fois que vous serez intégré dans les instances du parti, vous devrez demeurer à l’affût. M’informer lorsque des étrangers deviennent membre. Ou encore, s’ils posent leur candidature pour un poste… Et surtout, s’ils l’obtiennent. Il ne vous appartient pas de décider de l’importance des faits. Ce qui compte, c’est de les relater dans le détail… Voici l’adresse d’une case postale à laquelle vous devrez m’adresser un compte-rendu dès que quelque chose de digne de mention survient.
C’est ainsi que Noah avait renoué avec l’action politique au sein du Parti québécois. Cela n’avait pas été bien compliqué. Aux élections de 1973, René Lévesque, le chef du PQ, n’avait pas réussi à se faire élire. Cependant, le Parti québécois formait désormais l’opposition officielle et Robert Burns, qui avait été réélu, était devenu leader de l’opposition. Mathieu Lenoyer, un gars avec qui Noah avait joué au hockey, du temps du collège classique et était devenu un ami, avait obtenu un poste au cabinet de monsieur Burns. Lorsque Noah avait contacté Mathieu afin de lui demander quel était le meilleur moyen pour réintégrer les rangs du parti, Mathieu s’était proposé pour le pistonner :
— Avec ton CV, mon vieux, ils vont mouiller leurs petites culottes rien qu’à l’idée de t’avoir sur un de leur comité...
C’est ainsi que Noah s’était assez rapidement retrouvé au comité exécutif de son association de comté. Puis, en raison de sa formation, membre d’un comité de travail au niveau national. Il avait été fort enthousiasmé pour ces mandats. Il avait côtoyé l’intelligentsia du parti, des gens animés par la flamme indépendantiste. Ses idéaux étant demeurés intacts, il s’était intégré parmi eux sans difficulté. Plus jeune, il avait été militant de la base au sein du Parti québécois. Lors de son retour au parti, avec la maturité et son bagage universitaire, il avait eu le sentiment de contribuer véritablement à l’avancement de la cause. Il avait même eu l’occasion d’assister à des rencontres de travail en compagnie de René Lévesque et de sa garde rapprochée. Il avait alors retrouvé l’homme politique dont la détermination l’avait toujours fasciné. Plus que jamais, il avait été convaincu que Lévesque allait mener le Québec à son indépendance.
En octobre 1976, lorsque Robert Bourassa, chef du Parti libéral et alors premier ministre du Québec, avait déclenché des élections générales anticipées, le PQ n’était pas tout à fait prêt. Une véritable course contre la montre s’était engagée en vue du 15 novembre, date retenue pour le scrutin. Noah s’était donné corps et âme pour la cause, travaillant d’arrache-pied. Toutefois, sa flamme patriotique avait été brutalement éteinte quelques jours avant l’élection. Son agent-contrôleur l’avait convoqué dans un pub irlandais, à l’ouest du centre-ville, et lui avait fait savoir qu’advenant une victoire du Parti québécois, il aurait une occasion unique de servir la cause :
— Nous pouvons faire en sorte qu’un poste de conseiller politique dans un gros ministère vous soit offert, avait commencé le caporal… Pas trop près du pouvoir… Il faut éviter que votre nomination parachutée n’attire la suspicion.
— Au gouvernement ! Pour y faire quoi ? avait rétorqué Noah.
— Vous auriez accès à des renseignements cruciaux… Et votre mandat serait élargi…
— Je ne comprends pas ! Qu’est-ce que ça signifie un « mandat élargi » ?
— En plus de continuer à surveiller de possibles infiltrations d’agents subversifs étrangers, vous pourriez recueillir des informations sur les décisions stratégiques et les orientations gouvernementales…
— Quoi, qu’êtes-vous en train de dire ? Je ne…
— Laissez-moi terminer ! l’avait interrompu l’officier en levant énergiquement la main. Vous pourriez colliger des informations capitales pour le pays auprès de vos futurs collègues de travail. Ainsi qu’auprès de vos amis qui vont certainement occuper des postes névralgiques dans un éventuel gouver…
Noah lui avait coupé la parole, outré :
— N’allez pas plus loin. Je refuse, c’est clair et net ! J’ai accepté de protéger le PQ contre d’éventuels agents subversifs. Cette fois, c’est très différent ! Vous me demandez de divulguer des informations confidentielles concernant l’État québécois. C’est de la haute trahison !... Coopérer avec vous, ça allait… Félon, ça jamais !
Le caporal n’avait pas été impressionné par ces protestations. Il avait rapidement fait comprendre à Noah qu’il n’avait pas le choix. Soit il jouait le jeu, soit sa famille subirait les conséquences de son refus :
— Vous n’êtes pas le seul à utiliser un autre prénom que le vôtre !
— De qui parlez-vous ? avait répliqué Noah.
— De votre père ! C’est un imposteur. Un ancien officier allemand… Un nazi, probablement évadé d’un camp de prisonniers en Ontario. Qui, à l’occasion d’un accident ferroviaire, a tué un militaire canadien, un pilote comme lui, puis a usurpé son identité …
— Quoi ?... C’est impossible. Je ne vous crois pas ! s’était écrié Noah.
— Nous avons des preuves…
— Ah oui ?…
— Votre père vous a-t-il déjà parlé de ses parents… Vos grands-parents paternels ?
— Non… Il ne les a pas connus… Ils sont morts… De la grippe espagnole, je crois…
— Tiens, tiens, comme c’est commode… Votre père est pilote, n’est-ce pas ?
— Euh !... Oui…
— Il a piloté pendant la guerre ? demande l’homme des services de renseignement.
— Euh ! euh ! Oui… Oui.
— Et vous êtes né en 1948… Dans le nord-est de l’Ontario ?
Déconcerté par cette succession d’affirmations qui lui étaient apparues véridiques, Noah avait pris un moment pour réfléchir. Il avait fouillé dans sa mémoire à la recherche d’éléments qui auraient pu contredire les propos du caporal. Il avait toutefois dû se rendre à l’évidence, il n’avait que peu d’informations auxquelles se raccrocher. Il avait répondu à contrecœur :
— C’est ce qu’on m’a dit…
— Demandez donc à votre père, le soi-disant orphelin, pourquoi il se cachait dans ce coin-là, après la guerre ?
Selon l’officier, Arthur se serait rendu coupable d’usurpation d’identité, de faux et usage de faux. De meurtre, possiblement. Ses propos ne constituaient pas du chantage. Plutôt des menaces explicites. Si Noah ne collaborait pas, le dossier d’Arthur serait transmis à la Sûreté du Québec. Écrasé par le poids de ces révélations et de leurs implications, Noah avait quitté le caporal avec les jambes flageolantes, emporté par un tourbillon d’émotions. Il était à la fois stupéfait, en colère, déçu, ébranlé, trahi… Il s’était demandé si son père avait menti toutes ces années ? Ou si sa mère n’était pas dans le coup, Arthur et elle ayant décidé de cacher ce passé trouble ?
Le lendemain d’une nuit sans sommeil, Noah avait décidé de protéger sa mère. À la réflexion, il en était venu à se convaincre qu’elle ne savait rien. L’intégrité, la droiture de sa mère faisaient en sorte qu’il ne pouvait en être autrement. Pour ce qui était de son père, il ne savait pas. Ou plutôt, il ne voulait pas savoir. Ses parents s’aimaient, il n’en avait jamais douté. Il était hors de question qu’il saccage leur relation. Il avait préféré ruiner son existence plutôt que la leur. Il avait contacté le caporal pour lui annoncer d’une voix éteinte qu’il n’avait pas le choix ! Il avait accepté, sous la contrainte… C’est ainsi qu’il avait obtenu un poste de conseiller politique dans un important ministère et s’était retrouvé, à son corps défendant, informateur du gouvernement fédéral au sein du premier gouvernement souverainiste de l’histoire du Québec.
Le soir du 20 mai 1980, à l’instar de milliers de militants pour le OUI, Noah s’était retrouvé avec des amis au Centre Paul-Sauvé, à Montréal, pour y vivre le dépouillement du scrutin référendaire. Tout s’était passé très vite. Et très mal pour les militants souverainistes. À peine 56 minutes après la fermeture des bureaux de scrutin, la radio d’État avait annoncé que, si la tendance se maintenait, le NON allait l’emporter avec une solide majorité ! Noah s’était levé, s’était excusé auprès de ses amis et s’était enfui. Il était non seulement abattu par cet échec collectif, mais surtout en colère. Furieux contre lui-même, le traître, qui avait contribué à cette amère défaite en transmettant un grand nombre d’informations aux adversaires du mouvement souverainiste. Il éprouvait également de la fureur parce que, son père étant décédé accidentellement deux ans plus tôt, il aurait dû se ressaisir, le caporal n’ayant plus prise sur lui. Il aurait dû, avait-il alors pensé, tenir tête, refuser de continuer et, ultimement, supporter les conséquences de ses gestes. Il avait eu l’impression qu’en plus d’avoir trahi le Québec en pactisant avec l’ennemi, il avait surtout trahi ses idéaux de jeunesse.
Lorsqu’il était entré au travail, au lendemain de cette déchirante défaite, il s’était senti comme un imposteur. À ce sentiment d’imposture s’était progressivement greffé un sentiment d’illégitimité lorsqu’il avait réalisé que le Parti québécois allait s’accrocher au pouvoir, plutôt que de déclencher des élections après avoir perdu le référendum, sa raison d’être. Quelques semaines plus tard, il avait appris avec consternation qu’à l’occasion d’un remaniement ministériel, son patron allait quitter son actuel ministère pour devenir ministre d’État. Noah, comme tous ses collègues membres du personnel politique, allait se retrouver sur la paille ! Il avait été révolté, écœuré. Noyé dans une amère désillusion. « Tout ça pour ça ! » avait-il songé. « Tant d’efforts, tant de choses sacrifiées pour me retrouver à la casse, com-me un vieux truc fini. ». Il avait annoncé sa démission le jour même.
-oʃo-
Pour souligner le départ de Noah de Québec à la suite de sa démission, Nicole, une très bonne amie qui travaille au bureau du premier ministre, a organisé un 5 à 7 rassemblant une faune variée. Noah y circule parmi les invités, discutant de futilités. Il sent bien qu’il a quitté un certain cercle d’influence. Ce n’est pas qu’on l’ignore, c’est qu’il est beaucoup moins intéressant qu’auparavant. Il songe à partir lorsqu’il croise le regard d’un gars qu’il ne connait pas. Toutefois, il a l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. C'est un bel homme de son âge, le début de la trentaine, aux cheveux et aux yeux noirs, du même gabarit que lui. Le genre d’homme qui lui plaît au premier regard. Le gars en question s’approche de lui en souriant chaleureusement :
— Salut ! Je pense que tu ne me replaces pas ?
— Non, en effet ! On se connait ?
— On s’est croisés à l’enterrement de Mathieu Lenoyer, l’ex-conjoint de Nicole, ma sœur… Je m’appelle André…
— Euh… Enchanté ! Moi, c’est Norman… Mais je déteste ce prénom, alors tout le monde m’appelle Noah.
— Je sais ! On m’a beaucoup parlé de toi…
À ce moment, Noah aperçoit Nicole, derrière André, qui sourit d’un air entendu. Il comprend aussitôt que la présence d’André n’est pas fortuite. Nicole sait que Noah est gay. « Si elle a pris soin d’inviter son frère à ce 5 à 7 qu’elle a organisé spécialement pour moi, c’est qu’elle avait une idée en tête », pense-t-il. « Mais il faut que je m’assure que je ne me trompe pas ». Il réplique donc d’un ton badin :
— En bien, j’espère !
— Évidemment ! Par contre, je te pensais plus grand…
— Désolé, c’est un défaut de naissance…
— Je n’aime pas tellement les grands minces…
— Ça tombe bien, moi non plus…
— Alors on est fait pour s’entendre ! lance André avec un sourire enjôleur.
Noah a alors le sentiment de vivre un moment à la fois inattendu et inespéré. Il était arrivé sans trop d’entrain à la soirée organisée par Nicole, convaincu de n’y revoir que les mêmes vieilles têtes qu’il a côtoyées pendant les dernières années, avec rien de nouveau à raconter. Et puis, cet homme qui lui était un parfait inconnu il y a quelques secondes à peine lui plaît. Il décide donc de se lancer :
— J’étais sur le point de partir. Que dirais-tu d’aller prendre un verre ?
— J’allais te le proposer ! l’interrompt André.
Après avoir salué tout le monde, les deux hommes se dirigent vers la Taverne Coloniale, rue Saint-Jean. Chemin faisant, ils se racontent à tour de rôle. Noah explique qu’il s’est installé à Montréal, dans un appartement au-dessus de chez sa mère. Qu’il a eu un coup de bol en réussissant à obtenir, peu après sa démission, un emploi à l’École nationale d’administration publique qui était à la recherche d’un responsable pour son service des stages et du développement professionnel. André relate qu’il a grandi à Val-d'Or et que lui aussi habite maintenant à Montréal. Il est représentant commercial pour une grande entreprise pharmaceutique. Son travail l’amène à rencontrer des clients aux quatre coins de la province.
— Tu es donc continuellement sur la route ? s’enquiert Noah.
— Oui. C’est ce que j’aime de mon travail. Je ne suis pas enfermé dans un bureau. Je suis toujours en déplacement. Je rencontre plein de gens…
— Des gars, aussi ?
— Quand je suis arrivé à Montréal pour mes études, au moment de l’Expo 67, j’ai couché avec pas mal de gars, à gauche et à droite. Puis j’ai rencontré quelqu’un avec qui j’ai passé pas mal de temps, au milieu des années 70…
André s’interrompt parce qu’ils arrivent à la porte de la Taverne Coloniale. Ils y entrent, s’installent à une table et commandent chacun une bière. Cet intermède a brisé le fil de la conversation. André la relance en abordant un sujet délicat :
— Tu es séparé, à ce que j’ai compris ?
— Oui, depuis un peu plus de trois ans…
— Est-ce que ton ex-femme sait que…
— Que je suis gay ? demande Noah. Non… Mais, si elle l’apprenait, cela me causerait de gros problèmes… J’ai deux enfants. Des jumeaux…
— Ah oui, c’est vrai !
— Ça aussi, t’es au courant ?
— Ma sœur Nicole m’a juste donné les grandes lignes, réagit André en souriant.
— Pour que tu m’abordes en pleine connaissance de cause…
— J’imagine qu’elle voulait surtout nous éviter à tous les deux une déception… Mais pourquoi aurais-tu des problèmes si ton ex-femme apprenait que tu es gay ?
— Martine, mon ex, serait profondément blessée si elle découvrait que je suis gay. Et puis, elle serait envahie par la honte à l’idée de ce que penseraient sa mère et ses amies. Son tempérament bilieux prendrait le dessus. Encouragée par son entourage, elle chercherait à me faire du mal. À m’enlever la garde partagée de mes fils. Elle imaginerait toutes sortes de choses.
— Par exemple ? demande André.
— Que je lui ai menti depuis le début ! Que j’ai couché avec des hommes avant de l’épouser ! Et aussi lorsque j'habitais à Québec, après notre mariage…
— Est-ce que c’est le cas ?
— Pas du tout ! J’étais trop refoulé pour cela ! Mais je dois admettre que j’ai été attiré par un gars, longtemps avant mon mariage. Du temps que j’étais au collège. Mais je ne suis jamais passé à l’acte. J’ai écrasé cette pulsion, je me suis fondu dans le moule de ce qui me semblait être la normalité…
Noah s’interrompt, prend une gorgée de bière et poursuit :
— J’ai commencé à accepter mon homosexualité bien après ma séparation. J’ai couché pour la première fois avec un gars il y a à peine deux ans !
— Wow ! Est-ce que tu…
— Rassure-toi ! plaisante Noah. Je me suis rattrapé depuis !
— Ah oui ! Le gars qui travaillait au bureau de Nicole…
— Bien voyons ! Elle t’a raconté toute ma vie privée ?
— Excuse-moi, rougit André. C’est moi qui ai insisté. J’étais curieux de savoir…
— Savoir quoi ?
— Si tu étais disponible…
Alors qu'ils se préparent à partir, le barman leur demande « Ensemble ? », à propos de l’addition, mais Noah interprète cela différemment. Il relate sa méprise à André qui en rigole. Après avoir réglé leur dû, ils se retrouvent sur le trottoir, dans le froid de la mi-novembre. André s’approche de Noah, l’attire vers lui et l’embrasse avec fougue.
Aucun d’entre eux n’ayant de port d’attache à Québec, ils prennent une chambre au motel Le Châteauguay de Beauport. Le préposé de nuit leur tend une clé, sans état d’âme, trop heureux de retourner rapidement au pays de Morphée. Le lendemain, les lèvres douces, ils se séparent sur des promesses d’un au revoir. André part en direction de Charlevoix afin d’y poursuivre sa tournée. Noah prend la route en direction de Montréal où il va entreprendre une nouvelle vie, avec ses deux fils une semaine sur deux.
Lorsqu’il dépose son barda dans l’entrée de son appartement, Noah prend conscience du fait qu’il n’a cessé de penser à André depuis qu’ils se sont quittés. Il ne souhaite qu’une chose : le revoir au plus vite, vivre d’autres moments de passion intense comme ceux qu’il a connus la nuit dernière. Il se dit que la semaine va être longue, à attendre le retour d’André. Le téléphone sonne à cet instant. C’est André :
— As-tu quelque chose de prévu pour ce soir ?
— Euh, non, pas vraiment…
— Je suis dans une cabine téléphonique, à Drummondville. Je me suis arrêté pour faire le plein…
— T’es pas censé être à La Malbaie ? s’exclame Noah.
—
