Les maîtres mosaïstes - George Sand - E-Book

Les maîtres mosaïstes E-Book

George Sand

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Beschreibung

Considéré par André Maurois comme un des meilleurs romans de George Sand, Les maîtres mosaïstes, roman vénitien, tout de charme et de vivacité, est aussi un texte d'histoire de l'art qui met en scène la querelle et le procès opposant deux ateliers de mosaïstes à Venise, en 1563. Le récit et les théories esthétiques sont intimement liés, l'argument principa portant sur la liberté de création, et d'interprétation du mosaïste par rapport au peintre qui donne le carton de la composition. En filigrane, apparaissent également les préoccupations esthétiques de l'entourage de George Sand. Présenté et annoté par un grand spécialiste de la mosaïque, Henri Lavagne, Les maîtres mosaïstes sort enfin de l'oubli et nous apporte les lumières sur une riche période de l'histoire de l'art à Venise.

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Les maîtres mosaïstes

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George Sand

Les maîtres mosaïstes

Ce roman fut d’abord publié dans

La Revue des Deux Mondesen 1837.

Notice

J’ai écrit les Mosaïstes en 1837, pour mon fils, qui n’avait encore lu qu’un roman, Paul et Virginie. Cette lecture était trop forte pour les nerfs d’un pauvre enfant. Il avait tant pleuré, que je lui avais promis de lui faire un roman où il n’y aurait pas d’amour et où toutes choses finiraient pour le mieux. Pour joindre un peu d’instruction à son amusement, je pris un fait réel dans l’histoire de l’art. Les aventures des mosaïstes de Saint-Marc sont vraies en grande partie. Je n’y ai cousu que quelques ornements, et j’ai développé des caractères que le fait même indique d’une manière assez certaine.

Je ne sais pourquoi j’ai écrit peu de livres avec autant de plaisir que celui-là. C’était à la campagne, par un été aussi chaud que le climat de l’Italie que je venais de quitter. Jamais je n’ai vu autant de fleurs et d’oiseaux dans mon jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chaussée, et les rossignols, enivrés de musique et de soleil, s’égosillaient avec rage sur les lilas environnants.

George Sand,

Nohant, mai 1852.

À Maurice D...

Tu me reproches, enfant, de te faire toujours des contes qui finissent mal et te rendent triste, ou bien des histoires si longues, si longues, que tu t’endors au beau milieu. Crois-tu donc, petit, que ton vieux père puisse avoir des idées riantes après un hiver si rude, après un printemps si pâle, si froid, si rhumatismal ? Quand le triste vent du nord gémit autour de nos vieux sapins, quand la grue jette son cri de détresse au son de l’angélus qui salue l’aube terne et glacée, je ne puis rêver que de sang et de deuil. Les grands spectres verts dansent autour de ma lampe pâlissante, et je me lève, inquiet, pour les écarter de ton lit. Mais le temps n’est plus où les enfants croyaient aux spectres. Vous souriez quand nous vous racontons les superstitions et les terreurs qui ont environné notre enfance ; les contes de revenants, qui nous tenaient éveillés et tremblants dans nos lits jusqu’au lugubre coup de matines, vous font sourire et vous endorment dans vos berceaux. C’est donc une histoire toute simple et toute naturelle que tu demandes, jeune esprit fort ? Je vais essayer de me rappeler une de celles que l’abbé Panorio racontait à Beppa, du temps que j’étais à Venise. L’abbé Panorio était de ton avis, quant aux histoires. Il était rassasié de fantastique ; la confession des vieilles dévotes lui avait fait prendre les sorciers et les visions en horreur. D’autre part, il donnait peu dans le genre sentimental. Les amours de roman lui semblaient d’une fadeur extrême ; mais comme toi il s’intéressait aux rêveries des amants de la nature, aux travaux et aux tribulations des artistes. Ses récits avaient toujours un fond de réalité historique ; et si quelquefois ils nous attristaient, ils finissaient toujours par une vérité consolante ou par un enseignement utile.

C’était durant les belles nuits d’été, à la clarté pleine et suave de la lune des mers orientales, qu’assis sous une treille en fleur, abreuvés du doux parfum de la vigne et du jasmin, nous soupions gaiement de minuit à deux heures dans les jardins de Santa Margarita. Nos convives étaient Assem Zuzuf, honnête négociant de Corcyre ; le signor Lélio, premier chanteur du théâtre de la Fenice ; le docteur Acrocéronius, la charmante Beppa et le bel abbé Panorio. Un rossignol chantait dans sa cage verte, suspendue au treillage qui abritait la table. Au sorbet, Beppa accordait un luth et chantait d’une voix plus mélodieuse encore que celle du rossignol. L’oiseau jaloux l’interrompait souvent par des roulades précipitées, par des assauts furieux de mélodie ou de déclamation lyrique ; puis on éteignait les bougies, le rossignol se taisait, la lune répandait de pâles saphirs et des diamants bleuâtres sur les cristaux et les flacons d’argent épars devant nous. La mer brisait au loin avec un bruit voluptueux sur les plages fleuries, et le vent nous apportait quelquefois le récitatif lent et monotone du gondolier :

Intanto la bella Erminia fugge,etc.

Alors l’abbé racontait les beaux jours de la république et les grandes mœurs des temps de force et de gloire de sa patrie. D’autres fois aussi il se complaisait à en rappeler les jours de faste et d’éclat. Quoique jeune, l’abbé connaissait mieux l’histoire de Venise que les plus vieux citoyens. Il l’avait étudiée avec amour dans ses monuments et dans ses chartes. Il s’était plu aussi à chercher, dans les traditions populaires, des détails sur la vie des grands artistes. Un jour, à propos du Tintoret et du Titien, il nous raconta l’anecdote que je vais essayer de me rappeler, si la brise chaude qui fait onduler nos tilleuls et l’alouette qui poursuit dans la nue son chant d’extase ne sont pas interrompues par le vent d’orage, si la bouffée printanière qui entrouvre le calice de nos roses paresseuses et qui me prend au cœur daigne souffler sur nous jusqu’à demain matin.

1

– Croyez-moi, messer Jacopo, je suis un père bien malheureux. Je ne me consolerai jamais de cette honte. Nous vivons dans un siècle de décadence, c’est moi qui vous le dis ; les races dégénèrent, l’esprit de conduite se perd dans les familles. De mon temps, chacun cherchait à égaler, sinon à surpasser ses parents. Aujourd’hui, pourvu qu’on fasse fortune, on ne regarde pas aux moyens, on ne craint pas de déroger. De noble, on se fait trafiquant ; de maître, manœuvre ; d’architecte, maçon ; de maçon, goujat. Où s’arrêtera-t-on, bonne sainte mère de Dieu ?

Ainsi parlait messire Sébastien Zuccato, peintre oublié aujourd’hui, mais assez estimé dans son temps comme chef d’école, à l’illustre maître Jacques Robusti, que nous connaissons davantage sous le nom du Tintoret.

– Ah ! ah ! répondit le maître, qui par préoccupation habituelle était souvent d’une sincérité excessive ; il vaut mieux être un bon ouvrier qu’un maître médiocre, un grand artisan qu’un artiste vulgaire, un...

– Eh ! eh ! mon cher maître, s’écria le vieux Zuccato un peu piqué, appelez-vous artiste vulgaire, peintre médiocre, le syndic des peintres, le maître de tant de maîtres qui font la gloire de Venise et forment une constellation sublime, où vous êtes enchâssé comme un astre aux rayons éblouissants, mais où mon élève Tiziano Vecelli ne brille pas d’un moindre éclat ?

– Oh ! oh ! maître Sébastien, reprit tranquillement le Tintoret, si de tels astres et de telles constellations dardent leurs feux sur la république, si de votre atelier sont sortis tant de grands maîtres, à commencer par le sublime Titien, devant lequel je m’incline sans jalousie et sans ressentiment, nous ne vivons donc pas dans un siècle de décadence, comme vous le disiez à l’instant même.

– Eh bien ! sans doute, dit le triste vieillard avec impatience, c’est un grand siècle, un beau siècle pour les arts. Mais je ne puis me consoler d’avoir contribué à sa grandeur et d’être le dernier à en jouir. Que m’importe d’avoir produit le Titien, si personne ne s’en souvient et ne s’en soucie ? Qui le saura dans cent ans ? Encore aujourd’hui ne le sait-on que grâce à la reconnaissance de ce grand homme, qui va partout faisant mon éloge, et m’appelant son cher compère. Mais qu’est-ce que cela ? Ah ! pourquoi le ciel n’a-t-il pas permis que je fusse le père du Titien ! qu’il s’appelât Zuccato, ou que je m’appelasse Vecelli ! Au moins mon nom vivrait d’âge en âge, et dans mille ans on dirait : « Le premier de cette race fut un bon maître » ; tandis que j’ai deux fils parjures à mon honneur, infidèles aux nobles muses, deux fils remplis de brillantes dispositions qui auraient fait ma gloire, qui auraient surpassé peut-être et le Giorgione, et le Schiavone, et les Bellini, et le Véronèse, et Titien, et Tintoret lui-même... Oui, j’ose le dire, avec leurs talents naturels, et les conseils que, malgré mon âge, je me fais encore fort de leur donner, ils peuvent effacer leur souillure, quitter l’échelle du manœuvre, et monter à l’échafaudage du peintre. Il faut donc, mon cher maître, que vous me donniez une nouvelle preuve de l’amitié dont vous m’honorez en vous joignant à messer Tiziano pour tenter un dernier effort sur l’esprit égaré de ces malheureux enfants. Si vous pouvez ramener Francesco, il se chargera d’entraîner son frère, car Valerio est un jeune homme sans cervelle, je dirais presque sans moyens, s’il n’était mon fils, et s’il n’avait fait parfois preuve d’intelligence en traçant des frises à fresque sur les murs de son atelier. Mon Checo1 est un tout autre homme : il sait manier le pinceau comme un maître, et communiquer aux peintres les hautes conceptions que ceux-ci, que vous-même, comme vous me l’avez dit souvent, messer Jacopo, ne faites qu’exécuter. Avec cela il est fin, actif, persévérant, inquiet, jaloux... il a toutes les qualités d’un grand artiste ; hélas ! je ne concevrai jamais qu’il ait pu se fourvoyer dans une si méchante voie.

– Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit le Tintoret ; mais auparavant je vous dirai en conscience ce que je pense de votre colère contre la profession qu’ont embrassée vos fils. La mosaïque n’est point, comme vous le dites, un vil métier ; c’est un art véritable, apporté de Grèce par des maîtres habiles, et dont nous ne devrions parler qu’avec un profond respect ; car lui seul nous a conservé, encore plus que la peinture sur métaux, les traditions perdues du dessin au Bas-Empire. Si elle nous les a transmises altérées et méconnaissables il n’en est pas moins vrai que, sans elle, nous les eussions perdues entièrement. La toile ne survit pas aux outrages du temps. Apelle et Zeuxis n’ont laissé que des noms. Quelle reconnaissance n’aurions-nous pas aujourd’hui pour des artistes généreux qui auraient éternisé leurs chefs-d’œuvre à l’aide du cristal et du marbre ? D’ailleurs la mosaïque nous a conservé intactes les traditions de la couleur, et en cela, loin d’être inférieure à la peinture, elle a sur elle un avantage que l’on ne peut nier : elle résiste à la barbarie des temps, comme aux outrages de l’air...

– Et pourquoi, puisqu’elle résiste si bien, interrompit le vieux Zuccato avec humeur, la seigneurie fait-elle donc réparer toutes les voûtes de Saint-Marc, qui sont aujourd’hui aussi nues que mon crâne ?

– Parce qu’à l’époque où elles furent revêtues de mosaïques, les artistes grecs étaient rares à Venise, venaient de loin, restaient peu, formaient à la hâte des apprentis qui exécutaient les travaux indiqués, sans savoir le métier et sans pouvoir donner à ces travaux la solidité nécessaire. Depuis que cet art a été cultivé, de siècle en siècle, à Venise, nous sommes devenus aussi habiles que les Grecs l’ont jamais été, et les ouvrages de votre fils Francesco passeront à la postérité : on le bénira d’avoir tracé sur les parois de notre basilique des fresques inaltérables. La toile où Titien et Véronèse ont jeté leurs chefs-d’œuvre tombera en poussière ; un jour viendra où l’on ne connaîtra plus nos grands maîtres que par les mosaïques des Zuccati.

– Fort bien, dit l’obstiné vieillard. De cette manière, Scarpone, mon cordonnier, est un plus grand maître que Dieu ; car mon pied, qui est l’œuvre de la Divinité, tombera en poussière, tandis que ma chaussure pourra garder pendant des siècles la forme et l’empreinte de mon pied !

– Et la couleur ! messer Sebastiano, et la couleur ! Votre comparaison ne vaut rien. Quelle substance travaillée de main d’homme pourra garder la couleur exacte de votre chair pendant un temps illimité ? Tandis que la pierre et le métal, substances primitives et inaltérables, garderont, jusqu’à leur dernier grain de poussière, la couleur vénitienne, la plus belle du monde, et devant laquelle Buonarotti et toute son école florentine sont forcés de baisser pavillon. Non, non, vous êtes dans l’erreur, maître Sébastien ! Vous êtes injuste, si vous ne dites pas : « Honneur au graveur, dépositaire et propagateur de la ligne pure ! Honneur au mosaïste, gardien et conservateur de la couleur ! »

– Je suis votre esclave2, répondit le vieillard. Merci de vos bons avis, messer ; il ne me reste plus qu’à vous prier de veiller à ce que l’on n’oublie pas de graver mon nom sur ma tombe, avec le titre pictor, afin qu’on sache, l’année prochaine, qu’il y avait à Venise un homme de mon nom qui maniait le pinceau et non pas la truelle.

– Dites-moi donc, messer Sebastiano, reprit le bon maître en le retenant, est-ce que vous n’avez point vu les derniers travaux que vos fils ont exécutés dans l’intérieur de la basilique ?

– Dieu me préserve de voir jamais Francesco et Valerio Zuccato hissés par une corde comme des couvreurs, coupant l’émail et maniant le mastic.

– Mais vous savez, mon bon Sébastien, que ces ouvrages ont obtenu les plus beaux éloges du sénat et les plus belles récompenses de la république ?

– Je sais, messer, répondit Zuccato avec hauteur, qu’il y a sur les échelles de la basilique de Saint-Marc un jeune homme qui est mon fils aîné, et qui, pour cent ducats par an, abandonne la noble profession de ses pères, malgré les reproches de sa conscience et les souffrances de son orgueil. Je sais qu’il y a sur le pavé de Venise un jeune homme qui est mon second fils, et qui, pour payer ses vains plaisirs et ses folles dépenses, consent à sacrifier toute sa fierté, à se mettre aux gages de son frère, à quitter les habits beaucoup trop riches du débauché pour les habits beaucoup trop humbles du manœuvre, à trancher du patricien le soir dans les gondoles et à supporter tout le jour le rôle de maçon pour payer le souper et la sérénade de la veille. Voilà ce que je sais, messer, et rien autre chose.

– Et moi, je vous dis, maître Sébastien, reprit Tintoret, que vous avez deux bons et nobles enfants, deux excellents artistes, dont l’un est laborieux, patient, ingénieux, exact, passé maître dans son art ; tandis que l’autre, aimable, brave, jovial, plein d’esprit et de feu, moins assidu au travail, mais plus fécond peut-être en idées larges et en conceptions sublimes...

– Oui, oui, repartit le vieillard, fécond en idées et en paroles encore plus ! J’ai beaucoup connu ces théoriciens qui sentent l’art, comme ils disent, qui l’expliquent, le définissent, l’exaltent, et ne le servent point : c’est la lèpre des ateliers ; à eux le bruit, aux autres la besogne. Ils sont de trop noble race pour travailler, ou bien ils ont tant d’esprit qu’ils ne savent qu’en faire ; l’inspiration les tue. Aussi, pour n’être point trop inspirés, ils babillent ou battent le pavé du matin au soir. C’est apparemment dans la crainte que les émotions de l’art et le travail des mains ne nuisent à sa santé que messer Valerio, mon fils, ne fait œuvre de ses dix doigts, et laisse son cerveau s’en aller par les lèvres. Ce garçon m’a toujours fait l’effet d’une toile sur laquelle on tracerait tous les jours les premières lignes d’une esquisse, sans se donner la peine d’effacer les précédentes, et qui présenterait ainsi, au bout de peu de temps, le spectacle bizarre d’une multitude de lignes incohérentes, dont chacune pourtant aurait eu une intention et un but, mais où l’artiste, plongé dans le chaos, ne pourrait jamais en ressaisir et en suivre une seule.

– J’avoue que Valerio est un peu dissipé et passablement paresseux, repartit le maître. Je me chargerai donc de l’en reprendre encore une fois, usant en ceci du droit paternel qu’il m’a accordé lui-même en se fiançant volontairement à ma petite Maria.

– Et vous souffrez cette plaisanterie ! dit le vieux peintre en déguisant mal le secret plaisir que lui causait cette circonstance, confirmée par la bouche de Robusti lui-même ; vous permettez qu’un artisan, pas même un artisan, un apprenti, ose aspirer, même en riant, à la main de votre fille ? Messer Jacopo, je vous déclare que si j’avais une fille, et que Valerio Zuccato, au lieu d’être mon fils, se trouvât être mon neveu, je ne souffrirais pas qu’il se mît sur les rangs pour l’épouser.

– Oh ! cela regarde ma femme ! répondit Robusti. Cela regardera ma fille, quand elle sera en âge d’être épousée. Maria aura du talent, beaucoup de talent ; j’espère que bientôt elle fera des portraits que j’oserai signer, et que la postérité n’hésitera point à m’attribuer ; j’espère qu’elle se fera un nom illustre, par conséquent une position élevée. L’héritage d’une fortune indépendante lui est assuré par mon travail. Qu’elle épouse donc Valerio, l’apprenti, ou même Bartolomeo Bozza, apprenti de l’apprenti, si bon lui semble : elle sera toujours Maria Robusti, fille, élève et continuateur du Tintoret. Il y a des filles qui peuvent se marier pour leur plaisir et non pour leur avantage. Les jeunes patriciennes sont plus portées pour leurs pages que vers les illustres fiancés qu’on leur offre. Maria est une patricienne aussi dans son genre. Qu’elle agisse donc en patricienne. Savez-vous que l’enfant a du goût pour Valerio ?

Le vieux Zuccato hocha la tête, et ne répondit pas, afin de ne pas laisser percer sa reconnaissance et sa joie. Cependant le maître put s’apercevoir d’un grand adoucissement dans son humeur ; et, après une assez longue discussion, où Sébastien se défendit pied à pied, mais avec moins d’âcreté qu’au commencement, il finit par se laisser emmener à la basilique de Saint-Marc, où les frères Zuccati achevaient alors la grande mosaïque de la voûte, au-dessus de la porte majeure interne. Les figures, tirées des visions de l’Apocalypse, étaient exécutées sur les cartons du Titien et du Tintoret lui-même.

Abbréviation de Francesco.

Schiavo. Comme nous disons : Votre serviteur.

2

Lorsque le vieux Zuccato entra sous cette coupole orientale, où d’un fond d’or étincelant s’élançaient, comme de terribles apparitions, les colossales figures des prophètes et des fantômes apocalyptiques évoqués dans leurs songes, il fut saisi, malgré lui, d’une frayeur superstitieuse, et le sentiment de l’artiste faisant place un instant au sentiment religieux, il se signa, salua l’autel dont les lames d’or brillaient faiblement au fond du sanctuaire, et, déposant sa barrette sur le pavé, il récita tout bas une courte prière,

Quand il eut fini, il releva péniblement les genoux raidis par l’âge, et se hasarda à jeter les yeux sur les figures des quatre évangélistes, qui étaient les plus rapprochées de lui. Mais comme sa vue était affaiblie, il n’en put saisir que l’ensemble, et dit en se retournant vers le Tintoret :

– On ne peut nier que ces grandes masses ne fassent de l’effet. Pur charlatanisme, après tout !... Oh ! oh ! monsieur, vous voilà ?

Ces dernières paroles furent adressées à un grand jeune homme pâle, qui, en entendant les échos de la coupole répéter les sons aigus et cassés de la voix de son père, était descendu précipitamment de son échafaudage pour aller le recevoir. Francesco Zuccato, ayant lutté avec douceur et persévérance contre la volonté paternelle, avait fini par suivre sa vocation et s’abstenir des fréquentes entrevues qui eussent pu réveiller ce sujet de discorde ; mais il était en toute occasion humble et respectueux envers l’auteur de ses jours. Pour lui faire un accueil plus convenable, il avait essuyé à la hâte ses mains et sa figure, il avait jeté son tablier, et endossé sa robe de soie garnie d’argent, que lui présenta un de ses jeunes apprentis. En cet équipage, il était aussi beau et aussi élégant que le patricien le plus à la mode. Mais son front mélancolique et la gravité de son sourire portaient l’empreinte des nobles soucis et du saint orgueil de l’artiste.

Le vieux Zuccato le toisa de la tête aux pieds, et, résistant à l’émotion qu’il éprouvait, lui dit avec ironie :

– Eh bien ! monsieur, comment ferons-nous pour admirer vos chefs-d’œuvre ? S’ils n’étaient liés à la muraille, corpore et animo, on vous prierait d’en décrocher quelques-uns ; mais vous avez mieux entendu les intérêts de votre gloire, en plaçant tout cela si haut, que nul regard ne peut y atteindre.

– Mon père, répondit modestement le jeune homme, le plus beau jour de ma vie serait celui où ces faibles productions obtiendraient de vous un regard d’indulgence ; mais votre volonté sévère est un obstacle bien plus grand que la distance qui vous sépare de cette voûte. S’il était en mon pouvoir de fléchir votre répugnance, je ne doute pas qu’avec l’aide de mon frère je ne parvinsse à vous conduire au haut de ces planches, d’où vous pourriez embrasser d’un coup d’œil tout l’ensemble des figures qu’elles vous masquent en ce moment.

– Votre frère ! répondit le vieux grondeur. Et où est-il, votre frère ? Ne daignera-t-il pas descendre de son empyrée de verroterie, pour venir me saluer à son tour ?

– Mon frère est sorti, dit Francesco ; sans quoi il se fût empressé, comme moi, de passer sa robe et de venir vous baiser la main ; je l’attends d’un instant à l’autre, et il sera bien heureux de vous trouver ici.

– D’autant plus qu’il arrivera joyeux et chantant comme de coutume, n’est-ce pas, la barrette sur l’oreille, l’œil trouble et les jambes avinées ? Un ouvrier qui s’absente à l’heure du travail pour aller au cabaret sera un guide fort sûr, en effet, pour m’aider à grimper toutes vos échelles.

– Mon père, Valerio n’est point au cabaret. Il s’est absenté pour les fournitures de notre métier. Je l’ai envoyé à la fabrique me chercher quelques échantillons d’émail qu’on a été obligé de cuire exprès pour moi, et dont la nuance exacte est très difficile à obtenir.

– En ce cas, vous pourrez lui souhaiter le bonjour de ma part ; car il y a bien deux lieues d’ici à Murano, et il a l’eau contraire1, ce qui peut s’entendre de deux façons. C’est pourquoi il aura bu beaucoup de vin en compagnie de ses bateliers, et la rame ne fera pas mieux son métier aujourd’hui que la truelle.

– Mon père, on vous a fait de faux rapports sur le compte de Valerio, répondit le jeune homme en s’animant. Il aime le plaisir et le vin de Chypre, j’en conviens ; mais il n’en est pas moins diligent. C’est un excellent ouvrier, et, quand je le charge d’une commission, il s’en acquitte avec une exactitude et une intelligence qui ne laissent rien à désirer.

– Valerio ! voilà messer Valerio ! cria du haut des planches l’apprenti Bartolomeo, qui voyait par un des jours de la coupole le débarquement des gondoles aux degrés de la Piazzetta.

Peu d’instants après, Valerio, suivi de ses ouvriers portant un grand panier de verroterie, entra dans la basilique d’un air dégagé, et chantant d’une voix fraîche et sonore, sans trop de respect pour le lieu saint, le refrain d’une chanson d’amour.

Mais aussitôt qu’il eut aperçu son père, il se découvrit et cessa de chanter ; puis il s’approcha sans trouble et l’embrassa avec l’assurance et la candeur d’une âme droite.

Zuccato fut frappé de sa bonne tenue, de son air riant et ouvert. Valerio était le plus beau garçon de Venise.

Il était moins grand, mais mieux découplé et plus robuste que son frère. L’expression de son admirable visage n’offrait, au premier abord, qu’enjouement, courage et franchise. Il fallait de l’attention pour découvrir dans ses grands yeux bleus le feu sacré qui sommeillait souvent à l’ombre d’une douce insouciance, et dont un peu de fatigue avait, sinon altéré, du moins voilé l’éclat. Cette demi-pâleur ennoblissait sa beauté et tempérait l’audacieuse sérénité de son regard. Il était toujours d’une grande coquetterie dans sa toilette, et donnait le ton aux plus brillants seigneurs de la république. Il était recherché par eux et par les dames à cause du talent qu’il avait pour composer et dessiner des ornements que l’on faisait ensuite exécuter, sous sa direction, en broderie d’or et d’argent, sur les plus riches étoffes. Une toque de velours entourée d’une grecque de la façon de Valerio Zuccato, une frange de robe taillée sur ses modèles, une bordure de manteau en drap d’or brodé de soies nuancées avec des enroulements de chaînes, de fleurs ou de feuillages dans le goût de ses mosaïques byzantines, étaient, aux yeux d’une dame de bonne maison ou d’un seigneur de mœurs élégantes, des objets de première nécessité. Valerio gagnait donc beaucoup d’argent à cette industrie qui le délassait de ses travaux et de ses plaisirs, et qu’il exerçait dans son petit atelier à Santi Filippo e Giacomo, à l’ombre d’un certain mystère auquel tout le monde était initié bénévolement. Sa bonne mine, sa belle humeur, ses relations avec les magnifiques patriciens et les joyeux ouvriers qui remplissaient son atelier à toute heure, l’avaient entraîné nécessairement à la vie de plaisir ; mais son activité naturelle et sa fidélité à remplir tous les engagements d’un travail quelconque le préservaient de tomber dans l’excès d’un désordre qui eût ruiné son génie.

Une tendre et inaltérable amitié unissait les deux frères ; ils réussirent à vaincre la feinte résistance du vieux Zuccato, et, faisant dresser deux échelles latérales près de celle où il se risqua, ils le soutinrent et l’enlevèrent presque jusqu’au dernier étage de leurs échafauds. Le Tintoret, déjà vieux, mais encore ferme et habitué à faire son atelier des vastes coupoles de la basilique, les y suivit afin d’être témoin de la surprise de Sébastien.

Le sentiment de terreur religieuse que le vieillard avait éprouvé d’abord fit place à un ravissement involontaire, lorsque, parvenu au niveau des grandes figures d’évangélistes et de prophètes qui occupaient les premiers plans, il vit toutes les parties terminées de cette vaste et merveilleuse composition. Ici le transito