Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Apothéose d'humour et de non-sens so british.
En 1891, au 14 Paddington street à Londres, par une nuit d’hiver glacée, deux aristocrates anglais : Spencer Byron Westwood, pianiste reconnu, et son fidèle ami, Harry Cunningham, vont se trouver plongés dans une aventure incroyable. Dans l’atmosphère victorienne de cette fin de siècle, Harry et Spencer croiseront Andrew, un majordome très spécial dont les frasques vont pousser le flegme de Harry au bout du possible. De l’univers très chic des salons du Savoy Hotel jusqu'aux souterrains mystérieux du vieux Londres, Spencer et Harry vont affronter maintes péripéties avec flegme grâce à leur humour très british plein de nonsense. Mais qui croire dans cette apothéose d’humour et de non-sens ? Les apparences pourraient bien être trompeuses...
Découvrez les aventures de Spencer et Harry, et plongez dans l'atmosphère victorienne de la fin du 19ème siècle, entre les salons du Savoy Hotel et les souterrains du vieux Londres.
EXTRAIT
Du 14 Paddington Street, un homme de taille imposante et d’une allure fort élégante bondit sur le trottoir et héla un cab qui filait en direction de Hanover Square. Malgré la pluie fine qui ne cessait de tomber, le cocher aperçut le parapluie tendu vers l’obscurité du ciel. Un hennissement sauvage déchira le brouhaha lorsque le cocher tira de toutes ses forces sur les rênes pour immobiliser son cab le long du trottoir. En un éclair, l’homme s’engouffra dans le fiacre et frappa de son parapluie la banquette en criant :
— Savoy Hotel, vite cocher !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Style, dérision, intrigue, tout y est ! A lire vite. - Babelio
Ce qui frappe en premier lieu à la lecture de Les mystères de Paddigton Street c’est la plume de son auteur. Frédéric Bessat retranscrit avec une grande finesse l’atmosphère de la fin du XIXème siècle. - Blog Du bruit dans les oreilles, de la poussière dans les yeux
À PROPOS DE L'AUTEUR
Frédéric Bessat est né en 1962 à Lyon. Il est d'origine italienne et provençale et a suivi des études de sciences économiques à Clermont-Ferrand et à Paris Assas avant d'intégrer une banque à Poitiers. Nouvelliste, il est également auteur de théâtre. Les mystères de Paddington street est son premier roman.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 265
Veröffentlichungsjahr: 2017
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
La bibliothèque Bleue
Frédéric Bessat
Roman
Dépôt légal janvier 2014
ISBN : 978-2-35962-572-1
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2758
©2013-Couverture Ex Aequo - Woolley
© 2013 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Dans la même collection
L’homme qui écoutait la mer – Denis Soubieux – 2013
Nuisibles – Philippe Boizart – 2013
Le Labyrinthe de Darwin – Thierry Dufrenne – 2013
Hantise – Virginie Lauby – 2013
SOMMAIRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
« Ce qui est détestable dans la logique c’est qu’elle donne l’illusion de comprendre »
Spencer Byron Westwood
Au-dessus des toits assombris de fumées âcres, une guirlande de nuages bas s’étirait de tout son long comme un immense serpent à l’agonie. Londres, en cette fin d’après-midi, si triste et si humide, vibrait encore de mille renâclements de chevaux et de cris étouffés.
Sur les boulevards où des employés du gaz commençaient à rallumer les lampadaires, des halos ténébreux faisaient danser sur les trottoirs les premières ombres de la soirée. Des cabs, des centaines de cabs allaient et venaient en tout sens tandis que les fouets et les hurlements des cochers égrenaient de loin en loin les claquements des sabots des chevaux au trot.
Du 14 Paddington Street, un homme de taille imposante et d’une allure fort élégante bondit sur le trottoir et héla un cab qui filait en direction de Hanover Square. Malgré la pluie fine qui ne cessait de tomber, le cocher aperçut le parapluie tendu vers l’obscurité du ciel. Un hennissement sauvage déchira le brouhaha lorsque le cocher tira de toutes ses forces sur les rênes pour immobiliser son cab le long du trottoir. En un éclair, l’homme s’engouffra dans le fiacre et frappa de son parapluie la banquette en criant :
— Savoy Hotel, vite cocher !
Le fouet claqua avec violence. La pluie tombait désormais plus dru, plus froide, plus mordante. Les flaques d’eau parsemaient les boulevards, mais les chevaux les ignoraient dans leur folle course effrénée. Les reflets abricot des becs de gaz nappaient les trottoirs désertés par les derniers retardataires.
Lorsque le fiacre s’immobilisa au pied du Savoy, l’homme lança trois shillings au cocher et monta les neuf marches tapissées de rouge avec l’agilité d’un fauve sur les traces de sa proie.
L’homme confia son chapeau de Glingarry et sa cape sombre au chasseur posté à l’entrée et lui demanda d’un regard félin :
— Tenez, Walter. Il est là ?
Walter était un grand gaillard qui venait tout droit de Snellaby Hall dans le Staffordshire et comme tous ses congénères, il cultivait un humour très caractéristique qui lui avait valu d’être affecté à la porte du Savoy. Quelque temps auparavant, il avait travaillé comme garçon de cuisine au Grosvenor Hotel et s’était fait renvoyer au bout de deux jours pour avoir été surpris en train de discuter très sérieusement avec une dinde farcie qui l’observait de son œil froid à demi-ouvert. Il n’avait pas été épargné par la sévérité du Maître d’hôtel, tout comme la dinde, d’ailleurs.
— Il m’a dit de vous dire qu’il n’était pas là, reprit le chasseur avec un air de petit garçon qui vient de mettre la main sur un pot de marmelade.
— Parfait, Walter. Si j’avais eu un shilling, je vous l’aurais donné.
— Merci, Monsieur, c’est très aimable à vous.
— Je vous en prie, ce n’est rien, Walter.
Puis l’homme se précipita dans le grand vestibule où un groupe de quinquagénaires se saluaient en lustrant leurs favoris grisonnants. L’homme passa devant eux discrètement et monta au deuxième étage.
Bien que l’épaisseur de la moquette cuivrée ait déjà fait le tour de Londres, la hardiesse de notre homme parvenait à faire grincer les superbes lattes de châtaigniers. Dans la montée des escaliers, le treillis géométrique des papiers peints au caractère mauresque dominait les murs. Des tableaux encadrés d’or fin, un peu surannés, représentaient des images de bricks au mouillage et des fantassins en bataillon. À chaque palier, des encadrements monumentaux portaient en triomphe des ancêtres au front relevé dont le regard rude exprimait d’héroïques présages. Sur le seuil du premier étage, une tête de verrat bouche ouverte vous souhaitait la bienvenue, mais ce soir-là, notre homme ne lui jeta pas même un regard.
Arrivé au deuxième étage, sans même reprendre son souffle, il poussa précipitamment la porte du salon Mauve. Cette manière un peu cavalière n’était pas dans son habitude, mais visiblement, il avait la tête ailleurs.
Devant lui, allongé sur un sofa de maroquin grenat, légèrement patiné aux extrémités, un homme lisait tranquillement un livre relié de cuir rouge vif.
— Ah, Spencer ! dit l’homme encore tout essoufflé, vous êtes là ! Je vous ai cherché partout. Je suis même passé à Piccadilly, chez Lane !
Imperturbable, Spencer tira une bouffée de la cigarette qu’il tenait étrangement entre son majeur et son annulaire. La pièce qui était déjà envahie de volutes bleutées par son Bradley, s’embruma encore un peu plus.
— Très cher Harry, vous avez l’air très essoufflé, dit Spencer, je parie que vous venez tout droit de Paddington Street !
Harry et Spencer habitaient au rez-de-chaussée du 14 Paddington Street où ils partageaient depuis quelques années des appartements dont les portes d’entrée se faisaient face. Ils pouvaient ainsi résister plus aisément aux tentatives de vol de leurs créanciers qui représentaient, en ce début d’année 1891, une bonne partie des prêteurs patentés de Londres. Assurément, si les supporters du Tigers’ Cricket Club avaient eu dans leur rang des membres aussi motivés que leurs usuriers, ils se seraient facilement qualifiés pour la Cup Final. Mais par chance, Harry et Spencer avaient contracté une emphytéose pendant leur jeunesse et ne pouvaient plus être expulsés.
— Comment avez-vous deviné ? s’étonna Harry.
En tournant lentement une page de son livre, Spencer poursuivit :
— Le chasseur ne vous a-t-il pas dit que je n’étais pas là ?
— Si, bien sûr, c’est pour cela que je suis monté si vite, ajouta Harry en prenant une cigarette dans un étui en argent posé sur la cheminée.
— Dites-moi ce qui vous a mis dans un état pareil, reprit Spencer les yeux rivés sur les pages de son livre.
— Eh bien, voilà, dit-il en reprenant sa respiration, en début d’après-midi j’ai rencontré Lady Oxblow sur le boulevard, vous savez Spencer, elle est vraiment méconnaissable !
— Sacré flatteur ! Mais je comprends votre désappointement, Lady Oxblow est rarement méconnaissable, surtout sur le boulevard. À votre avis est-ce un mauvais présage pour la soirée ?
La froideur avec laquelle Spencer prononça ces mots étonna Harry, mais il répondit comme s’il n’avait rien remarqué.
— Détrompez-vous, vous ne savez pas que son mari le vieux Comte Oxblow s’est éteint la nuit dernière au Saint John’s Hospital à la suite d’une longue agonie !
— Il a eu tort, reprit Spencer visiblement troublé, quand un grand brûlé succombe à ses blessures on ne devrait jamais dire qu’il s’est éteint.
Il y eut un silence. Court. Mais chargé de réflexion, car Harry ne s’attendait pas à autant de sarcasme de la part de Spencer qui ajouta aussitôt :
— Je reconnais là notre bon vieux Lord Oxblow, toujours à faire des manières. Face à la mort, je suis sûr que l’agonie est de nos jours la façon la plus raffinée de faire des manières. Vous voyez, très cher Harry, il a fini par avoir raison, il a réussi à mourir ; les pessimistes finissent toujours par avoir raison, c’est là leur grande faiblesse.
— C’est vrai, Spencer, à la différence de nous qui avons souvent tort. C’est là notre très grande supériorité !
— Précisément, Harry ! C’est le chemin qui importe, le chemin, ne l’oubliez pas, ne l’oubliez jamais !
Spencer avait retrouvé de son assurance même si son attitude cachait encore un trouble. Il feuilleta avec nervosité les pages de son livre puis, lorsqu’il trouva ce qu’il cherchait, il tira une grosse bouffée sur sa cigarette et fit trois ronds de fumée qu’il parvint à enfiler les uns dans les autres avec une habileté prodigieuse. Cette prouesse lui avait valu une solide réputation au Savoy Hotel qu’il avait dû partager avec le doyen de la Faculté de droit d’Oxford qui était resté sans respirer trois minutes et onze secondes avec un petit pois dans chaque narine.
Harry resta circonspect. Soudain, Spencer, prisonnier dans les tourbillons de sa concentration, posa son livre sur ses genoux et regarda Harry droit dans les yeux :
— Vous avez choisi la peinture et l’écriture, lui dit-il. Moi j’ai choisi la musique, mais j’aimerais tant écrire un joli roman ! Un roman qui ne reste pas lettre morte. Lord Oxblow, quel sens a-t-il donné à sa vie ? Il n’a été généreux que pour lui-même, il n’a jamais su ce qu’altruisme voulait dire. Et pour ma part, je trouve que l’altruisme est une immense qualité, surtout chez les autres. Et cette fin ! Pensez Harry que cette agonie de plusieurs jours est vraiment indécente, cette manie d’attirer l’attention des gens est sordide, surtout quand on n’est pas au mieux de sa forme. Si encore il avait été drôle, mais il ne m’a pas fait rire du tout. Si… peut-être deux ou trois fois. C’est comme son infarctus de l’année dernière, vous vous souvenez, Harry ?
— Bien sûr, je crois me souvenir qu’il ramassait des champignons vénéneux dans les sous-bois de Nailsea, il voulait nous les offrir si je me souviens bien.
— Oui, c’est exact, eh bien, il a fait son infarctus tout seul, sans personne. Vous n’allez pas me dire qu’il ne manque pas de savoir-vivre. Quand on a un peu d’éducation, on devrait toujours faire partager les moments forts de sa vie. La destinée de Lord Oxblow est un non-sens et sa mort sans intérêt. Il a toujours voulu s’enrichir, tout garder pour lui, alors que nous aurions tant aimé qu’il fasse le contraire.
Spencer avait bien pesé ses mots, il semblait satisfait et pour le prouver, il tira à nouveau une formidable bouffée sur sa cigarette et noya le salon dans un immense nuage aux parfums balsamiques. Tout en parlant, il semblait profondément captivé par la lecture de son livre qu’il posait, reposait, reprenait, tournant une page puis une autre, revenant en arrière avec une excitation troublante. Cette attitude étrange ne cessait d’intriguer Harry.
— Spencer ! Pourriez-vous me dire quel roman si captivant vous…
Mais à cet instant précis, la porte du salon Mauve, très haute et très étroite, s’ouvrit lentement dans un petit grincement aigu. Harry tourna la tête en direction de la porte alors que Spencer ne détachait pas son livre du regard.
Une femme d’une grande tenue, droite comme la justice victorienne, mais les reins aussi souples que la morale française, s’avança lentement, sans dire un mot. Au cœur de son visage d’une étrange beauté, un regard d’émeraude masquait à peine une profondeur désarmante. Elle avait passé l’âge des premières amours, mais pas encore celui des dernières conquêtes.
Harry, ébloui pas tant de beauté ne fit qu’un pas. Spencer reposa son livre sur le guéridon avec une infinie délicatesse puis, admirant silencieusement la robe de soie noire de jais, il se leva avec respect. Lady Oxblow n’avait pas lésiné sur la couleur, du noir, rien que du noir ; il fallait être à la hauteur du deuil. Une guimpe n’aurait pas été de trop, car elle avait malgré tout fait l’économie d’un peu de tissu, surtout dans les parties hautes, ce qui ne favorisait pas la retenue des hommes qu’elle croisait. Sur le palier, deux ou trois jeunes hommes, passablement excités par la vue de cette vamp nocturne, auraient bien proposé une épaule compatissante, en espérant obtenir beaucoup plus. Mais ce soir-là, Lady Oxblow était venue voir ses amis pour un peu de réconfort. Spencer s’approcha de Lady Oxblow pour lui prendre tendrement la main.
— Chère Lady Oxblow, je… Harry vient de m’apprendre la terrible nouvelle.
— C’est horrible n’est-ce pas ! murmura-t-elle. Je savais qu’à cette heure-ci vous seriez au Savoy, je suis désolée de vous déranger, mais j’ai besoin que l’on me parle un peu.
Ces mots pesaient sur sa conscience avec nostalgie. Elle s’approcha du grand miroir de la cheminée pour réajuster son décolleté afin de se donner un peu d’air, car la chaleur de l’âtre se répandait langoureusement dans toute la pièce.
— Je vous comprends, Lady Oxblow, soupira Spencer, votre peine doit être incommensurable !
— Que vais-je devenir maintenant ? Je suis sûre de vieillir de dix ans en quelques jours. Je vais être obligée de dire la vérité sur mon âge, c’est horrible. Vous, les hommes, vous ne changez jamais, mais une femme, c’est différent !
Harry prit son meilleur air navré et ajouta en poussant un petit soupir de lassitude :
— C’est vrai, les femmes changent tout le temps !
— Rassurez-vous, Lady Oxblow, reprit Spencer, nous les hommes on ne change jamais vraiment…sauf que passé la quarantaine, on garde toute la journée sa tête de sept heures moins le quart.
— Justement, je ne sais pas si c’est un encouragement, il est sept heures moins le quart depuis si longtemps, aujourd’hui ! Quelle tragédie ! Quelle tragédie ! répéta-t-elle.
— Vous n’êtes pas le genre de femme à avoir la quarantaine ! dit Spencer en s’inclinant légèrement.
— Vous me rassurez, dit-elle un sourire coquin aux lèvres, puis son regard s’échoua sur le guéridon sur lequel Spencer avait posé son livre.
— Quelle belle histoire lisez-vous en ce moment, Spencer ?
Le visage de Spencer se brisa. Il se saisit du livre avec beaucoup de maladresse et répondit en s’efforçant de ne donner aucune importance à ses mots :
— Oh ! Une histoire qui s’annonce très étrange ! Puis il changea délibérément de sujet : le temps efface l’esthétique, mais jamais la beauté, Lady Oxblow, celle qui est sincère, celle qui vient du cœur, celle que nous traquons dans une mélodie, une couleur, un mot et même un sourire.
— C’est bien joli, Spencer, mais qui s’intéresse au cœur des femmes aujourd’hui ? À notre époque les femmes ont plus besoin de montrer leurs atouts que leur cœur pour exister dans la bonne société, dit-elle en posant sa main sur le pendentif en or qui éclairait sa poitrine.
— Chère Lady Oxblow, reprit Spencer, lorsque l’on montre ses atouts, on les perd toujours. Faites comme si vous en aviez, mais ne les montrez surtout pas. L’idéal, bien sûr, c’est de ne pas en avoir du tout.
— Par exemple, reprit Harry qui commençait à taquiner la grosse bûche de l’âtre, je déteste ces femmes qui exhibent leur décolleté pour briller.
— Que dirait-on si j’exposais ma cervelle ! répliqua Spencer.
— Pouah ! Ne dites pas des horreurs comme ça, s’esclaffa Harry, vous allez me dégoûter. C’est comme imaginer un cul-de-jatte avec des jambes ! Quelle horreur !
— Vous avez sans doute raison dit-elle en vérifiant la courbure de son dos dans le miroir, si nous parlions maintenant un peu de vous Spencer, de votre destinée ?
— Vous avez raison, j’ai toujours été un excellent sujet de conversation.
Spencer profita de cette réplique qui avait toujours son petit succès pour placer le livre dans son dos. Il continua sur le même ton :
— De nos jours, les grands esprits n’ont d’autres mots que ceux de la logique et de la science, car ils ont oublié l’essentiel : la beauté. Lisez les journaux de cette semaine ! C’est édifiant ! La logique est petite et perverse, car elle donne toujours l’illusion de comprendre alors qu’elle ne prouve que la réalité. Les grands intellectuels ne passent-ils pas toute leur vie à retrouver par la théorie ce que les imbéciles font tous les jours ? Comme si l’humanité avait besoin de prouver la réalité ! Alors que comprendre, n’est-ce pas rechercher, s’approcher, effleurer, ressentir, s’émouvoir, pour enfin devenir un homme ? Cette quête mystique est un art qui nous rapproche de la beauté. Le vrai mystère du bonheur est dans le chemin qui conduit à la beauté, ce jardin merveilleux où nous aimerions vivre pour toujours et qui existe peut-être bien…!
Tout en piétinant les oreilles de l’éléphant du Maharaja, Spencer faisait de grands gestes, brandissant son livre comme un spectre magique. Le majestueux tapis, un superbe Kilim d’ Hanbels, représentait une procession de chameaux et de pachydermes parés de voiles lumineux en route vers une destination inconnue. Puis, lorsqu’il eut prononcé ces dernières paroles, son regard perçant se perdit dans les profondeurs bouillonnantes du feu. La main sur le menton, il laissa les mots se diffuser dans le salon. Quelques secondes d’observation auraient suffi pour constater qu’il semblait tourmenté et surtout impatient.
Lady Oxblow et Harry avaient écouté avec émotion le déluge de bon sens. Après un silence prudent, elle fit remarquer :
— Vous êtes sévère, Spencer !
— Je suis toujours sévère avec la laideur, car l’intelligence et la logique sont les formes les plus accomplies de la laideur aujourd’hui. On pardonne trop souvent à la laideur et pas assez à l’imagination et aux rêves, c’est un tort. La laideur est sournoise, sous couvert de se cacher, elle se montre sans scrupule. Il ne faut pas avoir de pitié, il faut la traquer partout et toujours. Ne me resterait-il encore qu’une seule minute à vivre, je la chasserais où qu’elle puisse s’insinuer, voilà le sens de ma vie. Ah ! Si encore la laideur avait un but, un sens, elle aurait au moins une justification ! Je prétends même que la laideur pourrait être perverse pour se faire pardonner. Mais bien souvent elle est froide, pesante et sans âme.
Dans un ultime effort, il s’écria :
— Il faudrait toujours se venger des laids !
Puis il laissa son regard à nouveau se perdre dans l’âtre surchauffé.
Sur ces mots pleins de bon sens, seuls les crépitements de la grosse bûche de châtaignier un peu humide lui répondirent discrètement. Lady Oxblow le regarda, ivre de paroles. La détermination de Spencer avait jeté un trouble, créé une énergie qui imprégnait la pièce tout entière. Même Harry ne bougeait plus, il n’osait plus frotter son allumette pour ne pas briser cet instant étrange où tout semblait désormais figé, suspendu au charisme de Spencer. Étrangement, seules les flammes s’étaient soudainement ravivées, peut-être était-ce l’effet d’un vent coulis ou plus bizarrement la manifestation de forces inexpliquées qui voulaient marquer de leur présence l’estocade de Spencer ?
Le salon Mauve parut vivre. Les murs tapissés de fleurs rosées suggéraient les délicates ondulations de la soie moirée. L’obscurité de la fin de ce jour d’hiver se dissipait peu à peu et laissait apparaître de nouvelles couleurs chamarrées aux dominantes chaudes. Le salon Mauve ne l’était plus vraiment. Sur un pan de mur, un Ghoum aux franges bleu-de-Prusse qui avait été installé à la manière d’une tapisserie d’Aubusson, prenait des tons d’outremer sous l’effet des flammes dorées de la cheminée. Les reflets orangés des braises se diluaient avec le vert mousse du Ghoum formant des ombres portées rose garance. Et plus les flammes s’échappaient de l’âtre plus les tentures bleutées s’imprégnaient de jaune, de vermillon et d’écarlate.
Spencer rêvait, doucement. Des pensées tendres le berçaient comme lorsqu’enfant, son monde à lui, fait de sonates et de concertos, le protégeait avec charme et volupté.
Étrangement, le silence eut pour effet d’éclaircir la pièce. Dans un coin, du côté de la fenêtre qui donnait sur Savoy Street, de lourds rideaux en velours cramoisi ornés de lambrequins de soie à franges caressaient une bibliothèque cérusée. Un lustre aux globes dépolis éclairait timidement ses grandes portes grillagées de tiges martelées qui masquaient à peine trois rayonnages garnis de livres reliés de cuir. Dans la serrure, une clef usée à l’extrémité laissait échapper un éclat de lumière. La partie basse était constituée d’un buffet aux portes pleines décorées de frises simples, et terminée par une fine plinthe moulurée. Les rechampis légèrement vert de Hooker rehaussaient l’ensemble du meuble qui livrait dans le creux des moulures des ocres jaunes, donnant une impression de chrome vieilli. La corniche, d’une taille modeste, se perdait dans les ombres du haut de la pièce alors même que les lumières du lustre, des quatre lampes à huile suspendues de style Argand ainsi que la faible pâleur du jour tamisée par les vitres lui donnaient cette impression générale gris-de-Payne qui la rendait très discrète.
La douce métamorphose des couleurs fit insinuer une atmosphère étrange. Spencer mit à profit le silence pour placer le livre de cuir rouge très précisément à sa place, c'est-à-dire au milieu de la deuxième étagère de la bibliothèque entre deux gros livres verts anglais. Il attendrait un peu pour le relire. Il en conservait un deuxième exemplaire dans sa bibliothèque bleue de son bureau. Il referma méticuleusement les portes grillagées et alla s’installer dans le sofa tout auréolé de l’atmosphère chaleureuse et raffinée de cette fin d’après-midi. Harry et Lady Oxblow le suivirent du regard.
Spencer réajusta son col et tira sur les manches de sa chemise en crêpe de lin avant de lancer un regard malicieux à la porte du salon.
Alors que Spencer fixait en silence la porte du salon, on entendit des pas sur le palier. La porte s’ouvrit avec une légère hésitation que trahit le long grincement des gonds. Pendant quelques secondes, le temps s’arrêta. Sous l’effet d’un courant d’air glacé, des arômes de sous-bois, de mousse et de myrte enveloppèrent le grand salon.
Une silhouette d’homme d’une grande tenue apparut dans l’embrasure de la porte. Aussitôt les flammes léchèrent la grosse poutre de granit rose moucheté de gris et éclairèrent le visage du visiteur. Des favoris épais prolongés de magnifiques moustaches rousses légèrement cambrées aux extrémités tranchaient avec un front d’airain large et profond qui venait s’échouer sur deux sourcils un peu trop touffus. Ce détail très viril témoignait d’une certaine hauteur d’esprit, mais également d’une rigueur sans faille, et les deux grands yeux noirs lumineux achevaient cette impression par une certitude.
— Colonel ! Vous ici ! s’écria Lady Oxblow, quel plaisir !
Le colonel Warst n’était pas un familier du Savoy Hotel et bien qu’il eût reçu l’éducation la plus sévère qui soit au célèbre Collège Militaire de Bristol, il ne cachait plus son inclinaison à partager ses temps libres avec Lady Oxblow.
Spencer et Harry qui l’avaient plusieurs fois entrevu sans vraiment le connaître l’accueillirent avec beaucoup de respect, car ils savaient très bien que lorsque l’on pousse la porte d’un salon d’un prestigieux hôtel avec autant d’attention, on ne peut qu’être un gentleman.
— Entrez, colonel, dit Spencer en lui proposant une main large et ferme, nous vous attendions.
— Bonsoir, Lady Oxblow, bonsoir messieurs, dit le colonel de sa voix grave, je ne savais pas que vous m’attendiez.
Spencer fit un sourire ironique comme seule réponse.
Puis, le colonel s’avança vers le canapé où Lady Oxblow réajustait les plis de sa longue et magnifique robe de soie puis il ajouta : je suis vraiment désolé, pour le Comte. J’espère que vous surmonterez cette épreuve.
Lady Oxblow fit un merveilleux silence, toutefois un peu gêné.
— Et si nous buvions un verre de vieux Porto, nous pourrions parler de…Spencer hésita un peu puis proposa un de ses sujets favoris : les principes, si nous parlions des principes ?
— Excellente idée ! s’écria Harry, je veux dire, le Porto, c’est une vraiment bonne idée !
Spencer lança un regard de reproche à l’adresse de Harry avant d’ajouter :
— J’ai remarqué que les principes vieillissent beaucoup moins bien que le Porto ! vous ne trouvez pas ? Les principes donnent du sens à la bêtise, c’est bien pour cela qu’ils sont utiles ; sinon, ils n’ont aucun intérêt. D’ailleurs, si vous les mettez à la cave pendant quelques années, sans les déranger bien sûr, ils vieillissent très bien aussi. Seulement, il faut avoir le courage et la volonté de ne pas s’en servir. J’ai remarqué que ceux qui utilisent régulièrement leurs principes boivent toujours du mauvais vin. Un bon principe, il faut le faire vieillir, l’observer, en parler, en parler souvent, avec finesse, mais surtout, par-dessus tout, il faut savoir le laisser en paix pendant de longues années sans jamais y toucher. C’est exactement comme un Saint-Émilion Coudert Pelletan ou un Médoc Château Cadet Terrefort. Croyez-moi colonel, la vie récompense toujours ceux qui font de grands efforts.
Le colonel parut perplexe. En voyant Harry mettre quatre petits verres bleutés sur un plateau à côté de la carafe de Porto, Spencer ajouta :
— Dans la vie, il y a ceux qui boivent pour oublier et ceux qui boivent pour se souvenir.
— Il y a aussi ceux qui ne boivent pas, ajouta Harry en servant le Porto.
— C’est très vrai, je n’y avais jamais songé auparavant, vous êtes très observateur Harry, s’empressa de dire Spencer.
— Oh, non ! Dans le cas présent, c’est de la pure imagination.
Harry choisit une bûche d’orme et la posa avec précaution dans l’âtre. Aussitôt, le Kilim, les tentures, les lourds rideaux assombris par la fin du jour prirent à nouveau des couleurs chaudes, du miel pour le Ghoum jusqu’au citron clair pour la bibliothèque. Visiblement, il se passait des choses étranges. Même l’encadrement de la cheminée rehaussé d’un patchwork de carreaux de faïence de Delft aux tons habituellement passés s’éveillait progressivement en chatoiement moucheté. La robe si noire de Lady Oxblow avait saisi du violet dans ses plis et un zeste d’émeraude dans ses reflets ; et plus les flammes dansaient joyeusement, plus le salon Mauve se métamorphosait en subtiles ocres de grenades. Mais quel pouvait bien être ce prodige ?
Le colonel qui parlait peu, mais possédait l’immense qualité d’avoir l’œil aussi vif que le cerveau remarqua cet étrange phénomène, mais il se tut pour ne pas perdre la magie de l’instant. D’abord intrigué, il crut que les reflets provenaient de l’alchimie des parfums suaves mêlés de Porto si enivrant et du bois sec de la cheminée. Bien que chaque objet restât figé, bien posé sur le superbe parquet en pointe de Hongrie, l’œil, en s’y attardant un peu, percevait un très léger fourmillement à peine visible, comme une respiration contenue. Les braises carmin passaient à l’orangé puis à nouveau en rouge sombre sous les forces mystérieuses d’un battement de cœur invisible.
Au milieu de la deuxième étagère, un livre relié de cuir rouge vif émergeait de la pénombre tamisée par les doubles rideaux cramoisis et révélait des inscriptions gravées d’or fin sur sa tranche ciselée.
Les favoris du colonel frémirent, il lui sembla entendre les portes de la bibliothèque gémir, à moins que ce ne fût le soupir de la branche d’orme pleureur à l’agonie dans l’âtre surchauffé. Les lourds rideaux de velours vibrèrent sous l’effet d’un courant d’air. Au gré des rafales de vent, des vagues d’étoffe venaient caresser délicatement les reflets flavescents de la bibliothèque modelant une patine émouvante, une couleur de peau nuancée par les veines du bois. Tout le corps de la bibliothèque s’irriguait de couleurs chaudes, vivantes, jusqu’à la somptueuse corniche où un œil en ellipse avait refusé les innombrables couches de laque.
Alors que les yeux de Spencer pétillaient de bonheur et d’excitation, ceux du colonel et de Lady Oxblow ne cachaient plus leur trouble. Une ombre passa sur leur visage. Harry ne comprenait pas plus, mais l’assurance malicieuse de Spencer le rassurait.
Lady Oxblow s’adressa à Harry tout en parcourant du regard les angles de la pièce désormais noyés par des flots discrets de lumière ensoleillée. Car elle avait perçu, comme le colonel, une présence que bien souvent les femmes ont l’instinct de deviner. Son regard changea, il y eut un trait de lumière, presque félin, mais elle se garda bien d’attirer l’attention sur elle.
Harry comprit que le colonel et Lady Oxblow n’étaient plus du tout à leur aise. D’une voix virile, presque forte, il tenta de réchauffer les esprits :
— Au fait, j’ai lu dans le Daily Telegraph d’hier que de jeunes peintres vont tenir salon dans une quinzaine de jours à la galerie de Lord Bradburn. Cela devrait vous intéresser, Spencer ?
— En effet, reprit aussitôt Spencer qui savourait son Porto.
Sans un mot, le colonel se rapprocha de la cheminée pour se dégourdir un peu les épaules, car la gabardine qu’il avait laissée à l’entrée lui manquait. Harry vit le journal posé sur le guéridon.
— C’est Le Cameleon ?
— Non, c’est le Telegraph, répondit Spencer.
Harry s’en saisit et tourna les pages rapidement pour retrouver l’article sur les peintres. Comme Lady Oxblow connaissait les talents d’artiste de Harry, elle lui demanda tout en jetant un regard furtif autour d’elle :
— Harry, parlez-moi de cette nouvelle École, j’adore les nouveaux peintres, cette façon qu’ils ont de peindre au milieu des champs avec de grands chapeaux et une petite valise. Je suis persuadée qu’ils font l’admiration des gens de campagne.
Harry qui se perdait dans les pages du journal répondit toujours en cherchant l’article :
— Oh ! Je ne les connais que trop peu, mais je sais qu’ils font d’admirables petites toiles. Ils semblent capables de saisir l’âme des choses, des plantes, de la lumière. Tout ce qu’ils font ne ressemble à rien, enfin, presque à rien, et pourtant nous reconnaissons toujours parfaitement leurs paysages ou leurs personnages. On dirait qu’ils ne peignent pas ce qu’ils voient, mais ce qu’ils comprennent.
— Peut-être sont-ils capables de voir un autre monde ? dit Spencer en se plongeant dans le grand canapé.
Le colonel parut très intéressé par la tournure que prenait la conversation. Le Porto avait favorisé ce relâchement, car il eut soudain envie de se confier, comme s’il gardait un secret depuis longtemps.
— Puisque vous parlez de peinture, je dois vous faire une confidence.
Harry se retourna aussitôt, surpris par les propos du colonel, car il savait pertinemment que les confidences sonnent toujours comme une confession et donc, comme de gros mensonges.
— Je l’ai rarement avoué, car dans les garnisons il est préférable de passer pour un inconditionnel de Vauban que de Corot, mais j’ai toujours été un fervent admirateur des peintres contemporains. On croirait qu’ils inventent la réalité.
— C’est bien pour cela qu’ils sont brillants, dit Spencer enthousiaste. La réalité n’est qu’un monde d’horreur et de souffrance, regardez autour de vous, là, juste à l’angle de cette rue, cette vieille femme qui fait l’aumône, n’est-ce pas sinistre ? Je crois qu’il ne faut pas avoir de scrupules, la beauté est une raison d’État. Et s’il fallait sacrifier l’action pour un instant de beauté, je serais le bourreau le plus impitoyable de tous les temps. N’est-ce pas la beauté qui fait de nous des Hommes extraordinaires ? N’est-ce pas la beauté qui stimule en nous les pensées les plus pures, les désirs les plus nobles ?
Spencer se mit à parler d’une voix profonde et souveraine, comme s’il avait voulu lancer un appel solennel. Il continua :
— Puisqu’aujourd’hui est un jour grave, dit-il en se tournant vers Lady Oxblow, je déclare la guerre à la laideur, je veux être et je serai un défenseur acharné de la beauté.
Pris par l’enthousiasme de Spencer, Harry leva les bras et s’écria :
— Moi aussi, je veux être un combattant de la beauté !
— Vous avez raison Spencer, mais alors, la beauté ne serait-elle qu’une invention, un pur produit de notre imagination, un rêve ? suggéra le colonel.
