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Deux comédiennes dans une situation improbable : au cœur d’une nuit d’été, une voleuse s’introduit par la fenêtre dans un appartement … en se trompant d’étage et surprend la locataire en plein sommeil.
Peut-on saisir l’instant qui sépare le rêve du réel ? L’humeur et l’humour des deux personnages masquent à peine la limite du vrai et du faux, de ce qui existe et de ce qui n’existe pas. Mais le rêve ne commence-t-il pas par le doute ? Cette sensation diffuse, parfois furtive qui permet à l’esprit de créer une réalité, une vérité, et de donner une existence aux choses.
Je voudrais donner un peu de matière à ces instants de doute, à tous ces moments d’hésitation.
De ces quelques secondes suspendues, comme celles d’un regard que l’on croise, j’ai voulu les figer, comme la trace fossilisée d’un fauve, trace si furtive mais présente dans notre mémoire, à jamais.
Traiter du vrai et du faux au théâtre est un peu ironique ; le théâtre pourtant temple du faux et ultime lieu pour saisir le réel.
Après le succès de la pièce Les Messagers en 2021, Frédéric Bessat met en scène ici une pièce envoûtante dont le lecteur ne se rendra compte qu’à la toute fin qu’il a été trompé dès la première réplique.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Frédéric Bessat est né en 1962. En mettant en scène des princes, des valets, ou ici une voleuse, Frédéric Bessat éclaire nos vies. Et c’est peut-être en suivant l’ombre de nos vies que l’on finira peut-être par découvrir qui nous sommes vraiment et saisir la lumière qui est en chacun d’entre nous.
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Seitenzahl: 86
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Frédéric BESSAT
Une nuit de rêves
Théâtre
ISBN : 979-10-388-02940-0
Collection Entr’actes
ISSN : 2109-8697
Dépôt légal : février 2022
© couverture Ex Æquo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
A : la femme dans le lit
Z :
Dans ce monde, en conclusion, chacun rêve ce qu’il est, sans que personne ne s’en rende compte. Moi, je rêve que je suis ici, chargé de ces fers, et j’ai rêvé que je me voyais dans une autre condition plus flatteuse. Qu’est-ce que la vie ? - Une fureur. Qu’est-ce que la vie ? - Une illusion, une ombre, une fiction, et le plus grand bien est peu de chose, car toute la vie est un songe, et les songes mêmes ne sont que songes.
Une chambre, une commode, un lit, une fenêtre, une porte, deux tables de chevet, une coiffeuse, deux chaises, un miroir, un tableau, un téléphone. Une femme dort dans son lit, il doit être très tard, la fenêtre est entrouverte, c’est l’été. La pièce s’ouvre sur ce décor. Quelques secondes plus tard, on voit une corde qui apparaît par la fenêtre puis une main sombre venant de l’extérieur ouvre la fenêtre avec beaucoup de délicatesse. Un personnage, portant un vêtement moulant, entièrement noir, de la tête aux pieds, entre dans la pièce. Il porte une cagoule noire en forme de chaussette sur la tête. On ne voit que ses yeux. La femme qui dormait se réveille en sursaut. Elle découvre le voleur et prend aussitôt un revolver dans le tiroir d’une table de chevet. Elle met en joue le voleur.
Le personnage qui dormait sera appelé A et le voleur Z (à titre provisoire). Bien que l’on découvre que Z est une femme à la page 19, j’ai pris le féminin « elle » dès les premières lignes pour parler de Z.
A
(Elle met en joue le voleur.)
Tiens ! Tiens ! De la visite. Vous êtes montée par la gouttière ?
Z
(Hésitant, le voleur est recouvert de la tête aux pieds par un habit moulant de couleur noire.)
Je ne sais pas si c’était une gouttière. Je crois bien que je me suis perdue. (Elle regarde la gouttière par la fenêtre.), je voulais faire une petite surprise à mon beau-frère, c’est l’anniversaire de sa femme cette nuit, mais je vois que je me suis trompée… vous ne ressemblez pas du tout à mon beau-frère. (Elle fait mine de repartir.)
A
(Froidement.)
Pas si vite beau blond (Elle agite son revolver.), on a peut-être plein de choses à se dire ? C’est la première fois que je rencontre quelqu’un de si craintif devant une robe de nuit de chez Morgan and Morgan (Elle prononce ce mot avec emphase tout en brandissant toujours son revolver.).
Z
(Sur le même ton.)
Oh ! Je n’avais pas vu que c’était une Morgan and Morgan, je suis désolée. Maintenant que vous le dites… en effet c’est bien une Morgan and Morgan, il n’y a pas de doute. J’en ai acheté… Enfin je veux dire que ma femme en a acheté deux la semaine dernière… (Silence, A fait mine d’être intéressée.) C’est vraiment du beau tissu ! (Silence.) Et puis ça tombe bien… (Silence, A reste impassible.) vraiment classe ! (Silence.) Quand on pense que les Chinois avec leurs usines et leurs exportations de… (La voix baisse doucement sous la menace du revolver.)
A
Intéressant… les Chinois… les usines… les exportations… vraiment intéressant. (Toujours en faisant rouler son revolver.)
Z
Vous savez, moi, je n’ai pas grand-chose à dire, je suis juste de passage. (Elle regarde par la fenêtre.) Ah ! Oui, je vois où je me suis trompée de gouttière, c’est au niveau de l’écoulement de la salle de bains du dessous, c’est là, je vois bien (Elle fait des gestes pour expliquer, silence.). Vous voyez le coude, là.
A
(Froidement, en restant à distance.)
Ça doit être ça. Le coude, bien sûr.
Z
Bon, eh bien… excusez-moi encore de vous avoir dérangée… (Elle fait mine de partir par la fenêtre.)
A
(Froidement.)
Vous n’allez pas partir comme ça. Je trouve que c’est une heure excellente pour se dire des choses intéressantes, vous ne croyez pas ? Je suis sûre que vous avez des choses intéressantes à me dire.
Z
Intéressantes ! Intéressantes ! Je n’ai pas vraiment l’habitude de dire des choses intéressantes, surtout à cette heure-ci ! Et en face d’un bazooka.
A
(Froidement.)
Smith & Wesson (Avec l’accent anglais.).
Z
Comment ?
A
(Froidement.)
Smith & Wesson. C’est un Smith & Wesson.
Z
(Faussement émerveillée.)
Un vrai ? C’est incroyable ! C’est la première fois que j’en vois un. Faites-moi voir (A se recule.).
A
Tout doux !
Z
Vous avez bien choisi, je ne vois pas bien, mais il a l’air très mignon et une jolie couleur avec ça ! (Silence.) Ma Tati me disait souvent : « Si tu veux être tranquille, achète un Smith & Wesson. » (Prononcez smite et veston.)
A
Wesson, Smith & Wesson (À l’anglaise.).
Z
Oui, Wesson. C’est que ma Tati elle est normande du côté de mon père.
A
(Lentement.)
Normande du côté de votre père. C’est très bien, vraiment très bien.
Z
C’est pour ça qu’il prononce les « ith » (Elle articule exagérément en répétant avec la langue entre les dents.) comme des « ite », comme ça, (Elle répète plusieurs fois smite.) comme marmite, grosse mite. (A reste toujours totalement impassible.) C’est comme Wesson, il dit toujours veston (Elle répète en faisant des grimaces.), alors qu’il faut dire Wesson, (Elle répète plusieurs fois la prononciation anglaise sur différents tons.) comme…
par exemple… (Elle cherche un exemple qu’il ne trouve pas, A reste de marbre.) Wesson. (Elle se met à battre la musique en claquant des doigts et en tapant du pied, style blues, en ponctuant le rythme par Wesson prononcé à l’anglaise.)
A
(Impassible.)
Très intéressant !
Z
(Silence gêné.)
Bon, eh bien je vous remercie pour votre accueil très chaleureux… (Elle fait mine de repartir, elle enjambe la fenêtre.) et je vous dis peut-être à bientôt.
A
(Froidement.)
Et là ! Non scendi, perchè potrebbe avere un problema. (Z ne bouge plus et regarde A avec incompréhension) Le psy de ma mère était italien, mais seulement du bas.
Z
Du bas de l’Italie ?
A
Pas seulement (Avec sous-entendu.), pas seulement…
Z
(Toujours à califourchon sur le rebord de la fenêtre et l’arme pointée sur elle.)
J’ai pas tout compris, mais je pense que je vais rester un peu.
A
(Toujours avec son arme pointée sur Z.)
Effectivement, je crois qu’il vaudrait mieux. (Silence.) Vous ne m’avez pas tout dit. Je ne suis pas très forte en anatomie, mais je suppose que sous la chaussette il n’y a pas votre pied, mais votre tête.
Z
La chaussette ? (En regardant ses pieds.)
A
La chaussette du haut (En montrant avec son revolver la tête du voleur.).
Z
(Pompeusement.)
Ah ! La chaussette du haut (En prononçant le « h ».) ! Eh bien, je mentirais si je disais qu’il a un pied sous la chaussette du haut.
A
(Froidement.)
Gagné ! Mais pourquoi dites-vous : (Avec un air de demeuré.) « Eh bien, je mentirais si je disais qu’il a un pied sous la chaussette du haut (En prononçant le « h ».) » ?
Z
On ne dit pas toujours ce que l’on veut !
A
C’est vrai (Avec beaucoup de sous-entendus.). Pourrais-je avoir le privilège de voir votre gros orteil, celui qui a deux grosses narines, je parie qu’il y a des poils sous votre gros orteil à narines ? (Toujours avec le revolver pointé sur le voleur.)
Z
(Elle quitte l’appui de fenêtre pour rentrer dans la chambre.)
Euh, non, je n’ai pas de poils… je veux dire pas de moustache…
A
Allez, allez ! J’ai toujours eu du mal à parler à une chaussette, même si je crois deviner qu’elle vient de chez… Tati and Tati je crois ? (Avec l’accent anglais.)
Z
(Très gêné.)
Oui, c’est une Tati and Tati (Avec l’accent anglais.). Mais c’est que… c’est un cadeau, et je serais gênée de m’en séparer, je suppose que vous me comprenez ?
A
Je comprends tout, j’ai été prof de math pendant vingt ans !
Z
(Abasourdie.)
Prof de maths ! Quel beau métier ! Vous devez être sacrément intelligente ?
A
Vous foutez pas de moi. (Silence.) Votre chaussette.
Z
Écoutez, on peut peut-être s’arranger ?
A
Votre chaussette. Tout de suite, sinon je fais un trou de crapaud dedans.
Z
(Apeurée.)
Un trou de crapaud dans ma chaussette !
A
Un trou de crapaud.
Z
Comme c’est mignon ! Mais c’est quand même une chaussette de chez Tati and Tati (Avec l’accent anglais.) ! Et personne de…
A
Chaussette ! (En brandissant l’arme.), sinon : trou de crapaud !
Z
Bon, bon, on va laisser le crapaud là où il est. (Elle enlève sa chaussette, on découvre le visage d’une femme.)
A
Alors on ne s’appelle pas Raymond ni Robert à ce que je vois. Je me disais aussi que vous n’aviez pas l’air d’un homme. Je vois mal un homme monter le long d’une gouttière avec une chaussette de chez Tati and Tati sur la tête (Avec l’accent anglais.). (Elle réfléchit) Quoiqu’il n’y a pas si longtemps, un homme a pris cette gouttière (Silence.), mais c’était dans l’autre sens, il voulait me faire une petite visite. Ça m’a quand même coûté deux cartouches et puis j’ai entendu flop, en bas, comme une limace qu’on mâchouille. Et puis plus rien. Enfin, vous, vous l’avez pris dans le sens de la montée, c’est plus courageux, ça peut m’éviter une cartouche.
Z
(Terrorisée, mais elle rentre dans le jeu de A.)
Au prix où sont les cartouches, c’est une bonne nouvelle ! Non vraiment !
A
Moi j’ai plein de trucs à vous demander (Elle vise toujours la voleuse, visiblement elle cherche quelque chose par terre.). Au fait, vous n’avez pas vu mes mules ?
Z
(Étonnée.)
« Mémule !? »
A
Ben oui ! Mes mules, mes mules, quoi ?
