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Die Schweiz ist global vernetzt. Zu verdanken hat sie dies nicht zuletzt den Schweizer Naturforschenden, die seit dem 18. Jahrhundert die Welt erkundet und sich grenzüberschreitend mit anderen Wissenschaftlern ausgetauscht haben. Die Forschenden selbst sind jedoch kaum bekannt. Das Buch schliesst diese Lücke. 15 Autorinnen und Autoren beleuchten die Biografien von Naturwissenschaftlern und Naturwissenschaftlerinnen. Sie erklären, wie die Forschenden zu ihren Entdeckungen, Einsichten und Irrtümern kamen und wie sie dabei in den letzten 200 Jahren den Wissenschaftsstandort Schweiz mit aufbauten. Bekannte historische Persönlichkeiten wie Louis Agassiz oder Albert Einstein werden neu beleuchtet, bislang vernachlässigte Figuren wie Clémence Royer oder Boukary Porgo werden in ihrer Bedeutung für die Naturwissenschaften und die Schweiz sichtbar.
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Seitenzahl: 482
Veröffentlichungsjahr: 2015
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PréfaceThierry Courvoisier et Jürg Pfister
La suisseUn pays de naturalistesPatrick Kupper et Bernhard C. Schär
A l’aube de l’âge de glaceJean de Charpentier, pionnier tragique d’une révolution scientifiqueTobias Krüger
Comment la nature investit la villeAugustin Pyrame de Candolle et la création des musées d’histoire naturelle en SuisseFlavio Häner
Le temps en tableauxChristian Gregor Brügger et l’institutionnalisation de la météorologieFranziska Hupfer
Evolution, sexe et raceOn the Origin of Species de Darwin dans la traduction de Clémence RoyerBernhard C. Schär
Au service de la science et de leur villeFritz et Paul Sarasin à CeylanSerge Reubi
«Perdu dans les Alpes»La réforme bibliographique de Herbert Haviland FieldPatrick Kupper
Par les prairies du Jura et les déchargesLes «contributions» de Rudolf Probst à la flore soleuroiseTobias Scheidegger
La révolution après le travail1905 – l’annus mirabilis d’Albert EinsteinAlexis Schwarzenbach
Zurich, laboratoire de la science racialeRudolf Martin, Otto Schlaginhaufen et l’anthropologiephysiquePascal Germann
«Après nous les employés!»Alfred de Quervain et les débuts du Service sismologique suisseRemo Grolimund
Des déchets des abattoirs au laboratoireTadeus Reichstein et l’avènement de la chimie des substances naturellesLea Haller
De la diplomatie au lieu de l’héroïsmeRobert Haefeli, la recherche polaire suisse et la Guerre froideLea Pfäffli
La science durant la Guerre froideHedi Fritz-Niggli et la radiobiologieSibylle Marti
A la recherche de Boukary PorgoFragments d’une histoire du savoir suisse en Afrique de l’OuestLukas Meier
Biographie d’un réseauSystemsX et la recherche en sciences naturelles au XXIe siècleAlban Frei
A la découverte de la Suisse et du mondePatrick Kupper et Bernhard C. Schär
«Une organisation simple et sans prétention»A propos de l’histoire de l’Académie suisse des sciences naturellesPatrick Kupper et Bernhard C. Schär
La Suisse, une nation scientifiqueJohann N. Schneider-Ammann, conseiller fédéral
A propos des auteurs
Remerciements des éditeurs
Le monde est en pleine mutation. Les pôles politiques, économiques et scientifiques se déplacent et se multiplient. Certains défis qui se posent à l’échelle planétaire, tels que le changement climatique ou les limites des ressources naturelles, obligent en outre les sociétés à se réinventer dans une large mesure, partout dans le monde. Il ne faut donc pas s’étonner que, dans cette phase de mutation, un pays comme la Suisse se demande quelles sont ses racines et quels sont ses atouts effectifs. Qu’est-ce qui, au fond, fait de la Suisse ce qu’elle est?
Au sein de l’Académie suisse des sciences naturelles, qui a été fondée en 1815 et est ainsi la plus ancienne organisation scientifique nationale du pays, on avait très fortement l’impression que la Suisse était peu consciente de ses racines scientifiques. Dans la perspective de son Bicentenaire, l’Académie a donc décidé de partir à leur recherche.
Les historiennes et les historiens impliqués révèlent, dans le présent ouvrage, des racines d’une extrême richesse. Les chercheurs en sciences naturelles – les naturalistes de l’époque moderne – ont non seulement marqué la Suisse de manière décisive sur le plan politique, économique et scientifique, mais ils ont aussi établi des réseaux et positionné notre pays à l’échelle internationale. Ces puissantes racines scientifiques, ainsi que l’ont découvert ces historiennes et ces historiens, sont pour la plus grande part encore inexplorées et, force est de constater qu’il manque d’ouvrages de synthèse sur le paysage scientifique suisse. Le présent ouvrage constitue donc, dans ce sens, une ébauche et ouvre un vaste champ de recherches.
La Suisse va se transformer de manière considérable au cours des prochaines décennies. L’Académie suisse des sciences naturelles accompagnera la société dans cette mutation. Entre autres tâches, elle devra, d’une part, agir à l’intérieur de ses propres frontières, et apporter son soutien à la branche des sciences naturelles, afin que celle-ci s’organise. D’autre part, l’Académie regroupe les compétences en la matière et joue le rôle d’interlocuteur dans la discussion avec le monde politique et la société. En dehors de l’expertise qu’elle affiche à propos de thèmes comme le climat, l’énergie ou les ressources, l’Académie s’engagera pour que les historiennes et les historiens puissent intégrer leurs découvertes dans le débat sur l’avenir de la Suisse. Car notre société doit pouvoir tirer parti de ses atouts effectifs dans cette mutation qui s’annonce.
Prof. Dr Thierry Courvoisier,président de l’Académie suissedes sciences naturelles
Dr Jürg Pfister,secrétaire général de l’Académie suissedes sciences naturelles
La Suisse est incontestablement l’une des principales nations scientifiques de notre époque. Dans le classement international des hautes écoles, ses universités occupent régulièrement les premières places. Sa recherche industrielle est aussi considérée comme extrêmement compétitive. Les contributions des chercheurs suisses dans le domaine des sciences naturelles et de la médecine sont, en particulier, très fréquemment citées et récompensées par des distinctions internationales. La liste des lauréats des Prix Nobel de physique, de chimie et de médecine indique qu’il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un phénomène nouveau. Depuis le début du XXe siècle, le Comité du Prix Nobel à Stockholm a décerné cette prestigieuse distinction scientifique à plus de vingt chercheurs suisses.1 Toutefois, les traces d’une nation scientifique helvétique sont beaucoup plus anciennes. Dès 1873, le botaniste et historien des sciences genevois Alphonse de Candolle constate que, en comparaison avec d’autres pays, les naturalistes suisses affichent une présence exceptionnelle. Bien avant que les classements internationaux soient à la mode, il utilise une méthode quantitative pour déterminer la qualité des diverses places scientifiques et les comparer. Il procède notamment à une évaluation des listes des membres d’honneur des académies scientifiques les plus renommées et jouissant de la plus longue tradition – l’Académie des Sciences en France, la Royal Society en Angleterre et la Königliche Akademie der Wissenschaften zu Berlin en Allemagne. Son analyse révèle qu’au XVIIe siècle, le nombre des chercheurs suisses distingués par ces trois sociétés savantes était déjà supérieur à la moyenne. Mais ce n’est pas tout: en comparant le nombre des nominations à celui des habitants, il se rend compte que la Suisse arrive clairement en tête de son classement par pays.2
Le succès international constitue, certes, l’image de marque de la Suisse en tant que pôle de recherche. Mais il ne s’agit là que d’un petit épisode d’une plus longue histoire. Car, dès l’avènement des sciences naturelles modernes en Suisse, au XVIIe siècle, l’étude de la nature a toujours compté un groupe plus large de passionnés, pour la plupart des «amateurs» – au sens propre du terme. Au fil des siècles, on y trouve des magistrats, des patriciens et des pasteurs, des médecins, des professeurs et des militaires, des cadres supérieurs, des hauts fonctionnaires ou des industriels. En Suisse, la recherche en sciences naturelles reposait sur un vaste mouvement social, ainsi qu’en témoigne notamment le fait qu’entre 1600 et 1800, pas moins de 150 sociétés savantes furent fondées. La grande majorité des amateurs pouvaient y échanger leurs idées avec les quelques rares chercheurs spécialisés.3 La première association nationale des naturalistes verra le jour en 1815, avec la création de la Société helvétique des sciences naturelles – l’actuelle Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT). Elle comprend, aujourd’hui encore, de nombreuses sections cantonales ainsi que des sociétés spécialisées dans certaines disciplines (telle la Société entomologique suisse qui se concentre sur l’étude des insectes de notre pays) et leurs ramifications cantonales. Aujourd’hui encore, d’innombrables naturalistes continuent de s’engager, pour des raisons professionnelles ou privées, dans ce réseau d’associations très étendu.4 Jusqu’à la fin du XIXe siècle, être membre d’une société savante était toutefois un privilège exclusivement réservé aux hommes. Les sociétés étaient, en outre, surtout ancrées dans les cantons protestants du Plateau suisse. Il est toutefois permis de penser que les épouses, les filles et les sœurs de leurs membres ainsi que les habitants des régions alpines participèrent à l’étude de la «nature de leur patrie».5 Les unes et les autres faisaient office de guides locaux pour les collectionneurs de papillons venus de la plaine ou aidaient à répertorier et préparer correctement les plantes recueillies conservées dans le cabinet d’un médecin, d’un professeur ou d’un pasteur.
On peut donc affirmer à juste titre que la Suisse est un pays de naturalistes. Mais elle n’en est pas consciente. Les récits historiques qui essaient de décrire ce phénomène et de l’expliquer sont rares.6 Le présent ouvrage se propose de combler cette lacune. Il raconte quinze histoires sur la place scientifique suisse. Les différents articles se basent sur des personnalités qui ont marqué l’histoire des sciences naturelles de notre pays: des naturalistes célèbres, d’autres un peu moins, et certains qui devraient même être inconnus des historiens spécialisés et des scientifiques. Nous avons demandé à leurs auteurs de ne pas relater l’histoire de ces personnages sous forme de biographies classiques. Nous les avons au contraire encouragés à adopter une approche largement répandue dans l’espace anglo-américain, à savoir utiliser ces personnages comme des instruments ou des sondes pour jeter un éclairage sur les périodes historiques durant lesquelles ils ont vécu, agi et pensé.7 Une telle approche permet en effet de replacer la science dans un contexte plus large – par exemple, de mettre en relief le rôle des réseaux et des institutions scientifiques, mais aussi le lien étroit entre les conceptions et pratiques scientifiques et l’époque qui les a vu naître. On y découvrira également comment les hiérarchies sociales se manifestèrent dans l’étude de la nature, notamment au niveau des frontières sociales, sexuelles ou «raciales», et dans quelle mesure les naturalistes suisses exploitèrent leurs recherches pour critiquer ou consolider de telles hiérarchies et contribuèrent ainsi à façonner la société de notre pays. Enfin, cet ouvrage aborde aussi la question des relations que les naturalistes suisses établirent, pour les motifs les plus divers, avec d’autres scientifiques en Suisse, en Europe et au-delà. Les personnages ainsi décrits nous apparaissent sous un jour plutôt inhabituel. De grandes personnalités que l’on prétendait bien connaître (tels Louis Agassiz ou Albert Einstein) sont présentées sous un nouvel éclairage, tandis que d’autres, jusqu’à présent négligées (comme Clémence Royer ou Boukary Porgo), sortent de leur marginalité, voire de leur anonymat, et que leur importance pour le développement des sciences naturelles en Suisse est mise en évidence.
Se concentrer sur les conditions qui régnaient durant ces périodes au cours desquelles ces scientifiques ont vécu nous permet de nous interroger sur le rôle joué par le contexte national dans la production de connaissances scientifiques. Qu’est-ce qui caractérisait la place scientifique suisse, et comment se présentait-elle aux différentes époques? La singularité de notre pays ou les particularismes de l’Etat fédéral ont-ils inspiré, favorisé ou, au contraire, empêché les efforts en matière de recherche? Et à l’inverse, comment l’étude de la nature, largement répandue dans la société, a-t-elle influencé la Suisse? En quoi consistait cette singularité helvétique? S’agissait-il de conditions sociales, politiques, économiques et scientifiques propres à ce pays ou d’une identité suisse spécifique, à savoir une certaine image de la Suisse en tant que nation? Et comment a-t-on pu concilier les contraintes politiques et le credo scientifique du libre-échange d’idées, mais aussi les différents modes d’organisation sur le plan national et les exigences d’un universalisme scientifique?
Les quinze textes rassemblés dans ce volume ne constituent pas une histoire exhaustive ou représentative de la place scientifique suisse, mais sont des voyages de reconnaissance dans un vaste domaine, dont de nombreux aspects nous sont encore inconnus. Les auteurs de ces textes évoluent aux limites des faits historiques importants et en repoussent les frontières. Leurs textes mettent en scène des événements décisifs, révélant une étonnante diversité historique, et ce, aussi bien sur le plan individuel que dans leur ensemble. Ainsi, au fil des pages, se dessine une image de la Suisse qui ne nous est guère familière, celle d’un pays de naturalistes, d’une nation en contact avec le monde, qui a appris à se définir par le biais des activités politiques, économiques, mais aussi scientifiques, de ses habitants.
Aujourd’hui, chacun sait que, durant les différentes périodes de glaciation, de vastes pans de l’Europe étaient recouverts de glaciers. Au début du XIXe siècle, en revanche, une telle idée n’aurait effleuré l’esprit de quiconque. Jean de Charpentier (1786-1855) fut l’un des personnages qui jouèrent un rôle déterminant dans la découverte et l’étude des glaciations. Nous nous proposons de retracer ici l’histoire de sa participation à l’une des découvertes géologiques les plus sensationnelles du XIXe siècle, sans omettre la dimension tragique qu’elle eut pour lui sur le plan personnel.
Au premier abord, on pourrait supposer que Jean de Charpentier était Suisse romand ou Français. Cependant, il est né en Saxe. Son nom lui vient de ses ancêtres normands. Probablement ces derniers s’étaient-ils jadis réfugiés en Saxe, fuyant les persécutions religieuses qui frappaient les protestants français. Cadet d’une famille de sept enfants, Jean de Charpentier est venu au monde dans la petite ville minière de Freiberg. Son père, qui était professeur à l’Académie des mines locale, réalisa, entre autres, l’une des premières cartes géologiques, en 1778.1 Il y signale les types de roches au moyen de couleurs différentes, ce qui constituait à l’époque une innovation. En 1802, le père de Jean de Charpentier sera promu au poste d’inspecteur général des mines et restera jusqu’à sa mort à la tête du Service des mines et de la métallurgie dans ce qui était alors l’Electorat de Saxe.2 Ce contexte familial semble avoir fortement influencé le jeune garçon. A l’école, il reçoit une formation humaniste classique. Puis, suivant l’exemple de l’aîné de ses frères, Toussaint, il fait des études d’ingénieur des mines à l’Académie de Freiberg. Après avoir travaillé pendant une courte période sous les ordres de son frère dans une mine de charbon à Waldenbourg, en Silésie (aujourd’hui Walbrzych en Pologne), il accepte un poste dans les Pyrénées françaises. Une société minière envisage en effet de s’y lancer dans l’extraction du cuivre. Le projet ayant échoué, Charpentier reste sur place et se consacre à l’exploration des Pyrénées pendant quatre ans. A partir de 1812, il suit des cours de chimie et d’histoire naturelle à Paris. L’année suivante, il voyage en Auvergne et dans le Vivarais. A cette époque, on lui propose, grâce à l’entremise d’un de ses amis étudiants, l’inspecteur cantonal des forêts et géologue vaudois Charles Lardy (1780-1858), de reprendre la direction des Mines de sel de Bex.3 L’entreprise était en difficulté, car les coûts de production y étaient trop onéreux et les résultats de l’exploitation insatisfaisants. Jean de Charpentier relève le défi et réussit à répondre aux attentes que l’on nourrit à son égard. Au lieu de rechercher des sources d’eau salée en creusant, il réussit à détecter les couches de roches salines au moyen d’investigations géologiques et de calculs ciblés. Il pourra ainsi poser des bases nouvelles, économiquement saines, pour l’extraction du sel à Bex et multiplier la production par quatre.4 Pour lui témoigner sa reconnaissance, le Gouvernement vaudois lui fera cadeau de la Villa Solitaire, une demeure de style néo-classique rappelant vaguement l’architecture régionale, construite en 1825/26 aux Dévens par l’ingénieur cantonal Adrien Pichard (1790-1841).5
Ill. 1: La Villa Solitaire de Jean de Charpentier aux Dévens, près de Bex, construite dans un style néo-classique en1825/26.
Grâce à son activité professionnelle et son engagement personnel en tant que naturaliste, Charpentier établit rapidement des contacts avec des chercheurs suisses. En 1815, le pharmacien et fabricant d’eau minérale genevois Henri-Albert Gosse (1753-1816) fonde la Société helvétique des sciences naturelles – la SHSN –, l’actuelle Académie suisse des sciences naturelles.6 Parmi les 36 membres fondateurs invités, on trouve le directeur des Mines de sel de Bex, Jean de Charpentier, alors âgé de 29 ans. Celui-ci s’avérera être un chercheur passionné et polyvalent au cours des décennies qui suivront. Durant son séjour dans les Pyrénées françaises, il avait déjà étudié leur structure géologique. L’Académie des sciences lui décernera pour ces travaux le Prix de statistique en 1822.7 Sur ce, il enverra les notes qu’il avait prises concernant les us et coutumes et la langue du Pays basque au spécialiste prussien des langues et réformateur de l’éducation, Wilhelm von Humboldt (1767-1835).8 Ce dernier les utilisera pour ses recherches sur la langue basque. A Bex, dans le canton de Vaud, Charpentier n’étudie pas seulement les gisements de sel, mais la géologie des Alpes en général. Ainsi pourra-t-il prouver avec Charles Lardy, en 1814, que les Alpes sont nées beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait supposé jusqu’alors.9 Au fil des ans, Jean de Charpentier constituera un herbier de 26000 plantes, devenant ainsi l’un des meilleurs herboristes de Suisse.10 Mais la plus grande passion du directeur des salines était toutefois les escargots. Le catalogue de sa collection de gastéropodes terrestres et d’eau douce recensait au total, outre les lieux de découverte, 3707 espèces illustrées par 37570 exemplaires.11 Ce sera son dernier grand travail scientifique.
Aujourd’hui, cet éminent naturaliste est surtout connu comme pionnier de la recherche sur les glaciations. Ce n’est pas sans ironie d’un point de vue historique. Certes, depuis de nombreuses années (avant même qu’il ne commence ses propres recherches), il était confronté à des questions qui allaient préoccuper les futurs glaciologues. Toutefois, dans un premier temps, il refusera l’idée d’un climat qui aurait été jadis plus froid et de glaciers alpins plus étendus, car il partait du principe que le climat avait été plus chaud au cours des premières ères géologiques.
C’est sans doute à l’été 1815 que Jean de Charpentier entendit parler pour la première fois de la croissance des glaciers. A l’époque, il entreprend une excursion au val de Bagnes en Valais. Quelqu’un lui suggère alors que les énormes blocs de pierre éparpillés dans la nature pourraient y avoir été transportés par des glaciers. Bien des années plus tard, en février 1840, il évoquera cette rencontre dans une lettre privée au géologue bernois Bernhard Studer: «La personne qui m’a parlé pour la première fois des glaciers comme étant la cause du transport des débris erratiques [sic] était un paysan de Lourtier dans le val de Bagne, du nom de Perotin, qui est sans doute mort aujourd’hui. C’est en juillet 1815, lorsque j’ai fait un voyage dans cette vallée, que j’ai passé la nuit chez lui. Il prétendait dur comme fer qu’autrefois, le val de Bagne et le val d’Entremont étaient complètement remplis par un glacier qui s’étendait jusqu’à Martigny et y avait déposé les gros blocs de granit. Il va de soi que je rejetai complètement cette idée.»12 Le «Perotin» mentionné ici n’était autre que le charpentier et chasseur de chamois Jean-Pierre Perraudin (1767-1858). Contrairement à ce que suppose Jean de Charpentier lorsqu’il écrit cette lettre, ce dernier n’était pas encore décédé; l’alerte vieillard siégeait même au Grand Conseil valaisan! Sans doute considéra-t-il les réflexions du montagnard dignes d’être publiées, car ce dernier s’appuyait sur des observations vérifiables et faisait valoir que les blocs erratiques étaient trop gros et trop lourds pour avoir été charriés par les eaux. Ainsi Perraudin appliquait-il intuitivement le principe de l’actualisme, déjà répandu parmi les géologues du XIXe siècle, selon lequel des phénomènes observés dans le passé s’expliquent à partir de faits encore observables à l’époque présente. Des hypothèses comme celle de Perraudin étaient effectivement fort répandues parmi les habitants des régions alpines, et des savants en avaient fait état à différentes reprises.13 Quelques mois plus tard, Charpentier se retrouvera à nouveau confronté au mystère de l’origine des blocs erratiques, alors qu’il assiste à la conférence d’Henri-Albert Gosse sur ce thème à l’occasion de la création de la SHSN à Genève, en octobre 1815.14
Ill. 2: Photographie présumée de Jean-Pierre Perraudin (1767-1858), qui a sans doute été prise après 1850.
L’année suivante, une autre question qui intéressera les futurs glaciologues préoccupera Jean de Charpentier. Lors de la deuxième assemblée annuelle de la SHSN à Berne, il présente les résultats des recherches effectuées par l’ingénieur cantonal valaisan Ignaz Venetz (1788-1859), assurant ainsi à ce dernier son admission au sein de la Société. Venetz se demandait notamment comment des objets prisonniers des glaciers pouvaient être transportés.15 Nous ne savons pas quand et comment Charpentier et Venetz firent connaissance, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils eurent des contacts professionnels à partir de 1818. Cette annéelà, le glacier du Giétroz s’effondre. La chute des séracs provoquera la constitution d’un nouveau glacier en contrebas, créant un lac de retenue. Le 16 juin, le barrage de glace cède et l’eau accumulée déferle dans la vallée. Pour vérifier les mesures de protection prises par Venetz, le gouvernement cantonal du Valais avait mandaté, entre autres, Charpentier à titre d’expert.16 Plus tard, les deux hommes se rencontreront de temps à autre, participant notamment à la correction et à l’endiguement du Rhône. 17
En 1821, Venetz soumet à la SHSN un mémoire dans lequel il cherche à répondre à la question mise au concours en 1817, à savoir si le climat se refroidissait. Se fondant sur l’état des anciens glaciers, des blocs erratiques et des moraines, l’ingénieur cantonal vaudois soutient que le climat s’est dégradé à l’aube de l’époque moderne. Il lui est toutefois plus difficile d’expliquer les traces d’anciennes moraines qui se trouvent à une distance considérable de la langue glaciaire – parfois même jusqu’à cinq kilomètres et demi!
Par l’intermédiaire de Jean de Charpentier, Venetz demandera, probablement à la fin août 1822, qu’on lui renvoie son manuscrit afin qu’il le révise en vue de la mise sous presse.18
Jusque-là, le monde scientifique de Charpentier était en ordre. Tout allait changer au printemps 1829, lorsque Ignace Venetz rendit visite au directeur des Mines de sel de Bex. Selon Charpentier, Venetz lui expliqua «que ses observations le portaient à croire que, non seulement la vallée d’Entremonts, mais que tout le Valais avait été jadis occupé par un glacier, qui s’était étendu jusques au Jura et qui avait été la cause du transport des débris erratiques».19 Charpentier n’était pas vraiment convaincu de ces thèses audacieuses. L’idée d’une glaciation aussi formidable lui semblait, comme il le reconnut ultérieurement, «réellement folle et extravagante».20 Lors de la prochaine assemblée générale de la SHSN, qui eut lieu au Grand Saint-Bernard en juillet 1829, Venetz présenta ses réflexions dans une conférence. Il y expliquait que les amas de roches alpines répandus dans les Alpes et au Jura, mais aussi les blocs erratiques du nord de l’Europe étaient dus à «l’existence d’immenses glaciers qui ont disparu depuis lors».21 Les réactions à cette conférence furent très critiques. L’origine des blocs erratiques semblait en effet déjà suffisamment expliquée par les théories, alors fort répandues, des éboulis et des flots de boue. Les savants de l’époque voyaient dans les plantes tropicales fossilisées la preuve éclatante d’un climat autrefois nettement plus chaud en Europe. La plupart des géologues du XIXe siècle supposaient donc qu’au cours de son histoire, la Terre s’était lentement refroidie. Pour la plupart des chercheurs présents, Venetz était un autodidacte provincial mal informé, d’autant plus que ses observations se limitaient aux zones à proximité des glaciers valaisans.22 Jean-de Charpentier faisait aussi partie des détracteurs de Venetz. Pour dissuader son ami de persister dans cette prétendue erreur, il entreprit de vérifier ses thèses et de les réfuter.23 Ses études sur le terrain durèrent tout juste quatre années. Elles le conduiront toutefois à un résultat bien différent de celui auquel il s’attendait. Il arriva en effet à la conclusion que ce n’était pas Venetz, mais lui et les autres naturalistes qui étaient dans l’erreur. Aussi, le directeur vaudois des salines se ralliera-t-il peu à peu aux vues de l’ingénieur cantonal valaisan. Charpentier évoque ce revirement au cours d’une conversation qu’il a avec le futur médecin Hermann Lebert (1813-1878) lors de sa visite, en automne 1833.24 L’année suivante, Charpentier présente pour la première fois son nouveau point de vue à un public scientifique lors de l’assemblée générale de la SHSN à Lucerne. Sa conférence s’intitule Annonce d’un des principaux résultats des recherches de Mr. Venetz, ingénieur des ponts et chaussées du Canton du Vallais, sur l’état actuel et passé des glaciers du Vallais.25 Dans son exposé, Charpentier essaie de prouver que le glacier du Rhône s’étendait jadis jusqu’au Plateau suisse. Il est possible qu’il se soit senti conforté dans ses thèses audacieuses par une expérience faite quelques jours plus tôt, en se rendant à Lucerne. Le directeur des salines relate dans la lettre à Bernhard Studer mentionnée plus haut comment, marchant avec le manuscrit de sa conférence dans sa poche, il rattrapa un bûcheron de Meiringen en haut du col de Brüning et fit un bout de chemin avec lui: «Celui-ci prétendait, sans que je le lui aie demandé, que les blocs de granit que nous voyions sur notre route avaient été transportés du Grimsel jusqu’ici par le glacier qui s’étendait encore un peu plus loin que Berne. Comme à cet instant, j’avais mon mémoire dans ma poche[,] pour le lire à Lucerne, cette remarque me réjouit tellement que je donnai un bon pourboire à cet homme.»26
Ill. 3: Ignaz Venetz à l’âge de 38 ans. Ce portrait qu’il fit faire en 1826 le montre sous les traits d’un ingénieur plein d’assurance. Par la fenêtre, sur la gauche, on aperçoit à l’arrière-plan le glacier du Giétroz. Grâce aux mesures qu’il avait prises, Venetz réussit à empêcher une catastrophe plus grande lorsqu’il s’effondra. Peinture à l’huile de Lorenz Justin Ritz (1796-1870).
Conformément aux théories sur la formation de la Terre propagées à cette époque, Jean de Charpentier partait du principe que la planète s’était continuellement refroidie au cours de son histoire. S’appuyant sur les théories du soulèvement des montagnes, il supposait que, des forces dites plutoniennes, agissant dans les profondeurs de la Terre, avaient soulevé les Alpes et le territoire environnant. De la vapeur d’eau s’était alors échappée des fentes et des abîmes du nouveau massif. Les Alpes étant, peu après leur formation, nettement plus élevées qu’aujourd’hui, des chutes de neige persistantes entraînèrent une croissance exceptionnelle des glaciers. C’est ainsi qu’un gigantesque glacier alpin s’étendra bientôt jusqu’au Jura, traversant le Plateau suisse. Une fois le nouveau massif montagneux stabilisé, les Alpes étaient tombées à leur niveau actuel, provoquant un réchauffement des régions alpines et la fin de la glaciation. Dans son interprétation, Charpentier considérait la vaste expansion des glaciers des Alpes comme un phénomène régional provisoire. Il croyait ainsi pouvoir concilier ses observations et celles de Venetz avec les théories de l’histoire de la Terre qui prévalaient alors. Globalement, l’approche de Charpentier ressemblait à celle du botaniste suédois Göran Wahlenberg (1780-1851) qui, s’étant intéressé à l’origine des blocs erratiques en Scandinavie en 1818, supposait un refroidissement régional temporaire et une glaciation des montagnes scandinaves.27 Jean de Charpentier fera paraître son article en 1835 dans les Annales des Mines, une revue scientifique française prestigieuse.28 Le public germanophone prendra connaissance de son contenu un an plus tard, notamment grâce à une notice de Karl Büchner (1806-1837) parue dans la Literarische Zeitung.29 La même année, une revue allemande et une revue anglaise publient une traduction du texte légèrement remanié.30 Un deuxième article, dans lequel Charpentier place sa théorie glaciaire dans un cadre historique plus vaste, paraît en français et en anglais en 1836. Enfin, en 1837, la principale revue géologique allemande, Neue Jahrbuch für Mineralogie, Geognosie und Geologie, publiera en même temps ses deux articles.31 Jean de Charpentier était manifestement convaincu de sa théorie et soucieux de la diffuser et de l’introduire dans le débat scientifique.
Ill. 4: Portrait de Louis Agassiz réalisé de son vivant, en 1844, sur lequel le scientifique, alors âgé de 37 ans, est mis en scène en tant que spécialiste des glaciers et des glaciations. Les rochers figurant sur sa droite représentent sans doute les surfaces polies des blocs charriés par les glaciers. A l’arrière-plan à droite, on peut voir un paysage de montagnes comportant un glacier et une moraine médiane, nettement reconnaissable. Peinture à l’huile de Frédéric Zuberbühler (1822-1896).
En 1836, l’assemblée générale de la SHSN à Soleure en 1836 lui fournit l’occasion de discuter de ses réflexions. Il y rencontre alors le naturaliste allemand Karl Friedrich Schimper (1803-1867) et son ami d’études, le spécialiste des fossiles et titulaire de la chaire d’histoire naturelle de l’Académie de Neuchâtel, Louis Agassiz (1801-1872). Charpentier entretenait une correspondance avec ce dernier depuis 1833.32 Comme il avait coutume de le faire avec d’autres naturalistes, il l’invite à passer ses vacances avec sa famille à Bex. Agassiz accepte. Au cours de l’été, Charpentier réussira à le convaincre du bien-fondé de sa théorie des glaciations, bien que Louis Agassiz se soit montré réticent au départ.33 Finalement, Agassiz demandera à Schimper de venir les rejoindre à Bex. En 1833, ce dernier avait déjà supposé un passage d’une phase chaude à une phase froide durant l’histoire de la Terre.34 Durant l’hiver 1836/37, Schimper et Agassiz élaboreront leur propre théorie des glaciations à Neuchâtel. C’est à Karl Friedrich Schimper que l’on doit la métaphore de l’«âge glaciaire» qui résume cette nouvelle théorie.35
En juillet 1837, l’Assemblée générale de la SHSN se tient à Neuchâtel. Elle est présidée par Louis Agassiz, qui profite de l’occasion pour exposer dans son discours d’ouverture la nouvelle théorie développée avec Schimper. Après s’être référé aux enseignements de Venetz et de Charpentier, expliquant que les glaciers suisses étaient jadis beaucoup plus étendus, il fait part de ses propres observations concernant les énormes blocs erratiques, aux arêtes aiguës, que l’on rencontre dans le Jura. Il en conclut que ce massif devait, lui aussi, avoir été jadis recouvert par les glaces. Au contraire de Charpentier, il rejette toutefois l’idée que ces blocs aient pu y être transportés par un gigantesque glacier alpin. Agassiz avance plutôt la thèse selon laquelle l’Europe aurait été couverte d’une couche de glace du pôle Nord jusqu’à la Méditerranée. Lorsque les Alpes se soulevèrent, elles auraient percé cette couche et des débris de roches auraient glissé jusqu’au Jura. Contrairement à Charpentier, Agassiz ne considérait pas que l’augmentation momentanée de l’altitude des Alpes avait joué un rôle décisif dans le refroidissement du climat, 36 mais qu’à la fin de chaque ère géologique, une chute soudaine de la température du globe avait entraîné «un froid glacial», éteignant toute vie sur la planète.37 Celle-ci se serait réchauffée ultérieurement, grâce à des réactions chimiques au niveau du noyau terrestre, et aurait été repeuplée à la suite d’une nouvelle création. Ainsi, des formes de vie primitives, plus anciennes, auraient disparu, laissant la place, selon Agassiz et Schimper, à de nouvelles formes de vie plus développées. Le spécialiste des fossiles Agassiz et le botaniste Schimper rejetaient l’idée d’une transformation des espèces, et donc, il ne leur restait qu’une solution: supposer des catastrophes planétaires pour expliquer la succession toujours plus complexe de formes de vie, selon eux plus développées, au cours de l’histoire de la Terre. Avec la découverte des glaciations, ces catastrophes semblaient identifiées.38 Vingt-trois ans avant la parution de l’ouvrage de Charles Darwin, On the Origin of Species, qui ouvrait de nouvelles perspectives, Agassiz et Schimper croyaient avoir trouvé dans les glaciations une explication à la succession des espèces dans l’histoire de notre planète. Cette explication, influencée par la philosophie de la nature romantique, était, certes, hautement spéculative, mais, aux yeux des deux hommes, elle aurait mérité qu’on s’y intéresse de plus près. Agassiz devait être frustré que le thème de la succession des espèces soit relégué au second plan et que l’on mette plutôt l’accent sur la question d’une glaciation durant la Préhistoire, déjà traitée par Charpentier et Venetz. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il n’a pas particulièrement mis en exergue la contribution de Charpentier à sa théorie et à celle de Schimper, et qu’il s’abstiendra, dans les publications suivantes parues dans la Bibliothèque universelle de Genève, de remercier le directeur des salines de l’avoir instruit à ce sujet. Au contraire, Agassiz se démarquera de la théorie de Venetz et de Charpentier. Il se fondait, certes, sur l’observation précise des moraines et des blocs erratiques, mais affirmait néanmoins qu’il n’avait pas l’intention de défendre les réflexions théoriques de Venetz et de Charpentier.39
Ill. 5: Reconstitution de l’extension du glacier du Rhône à l’ère glaciaire proposée par Charpentier en 1841. La surface en bleu représente la région couverte par le glacier.
Alors qu’Agassiz et Schimper s’appuyaient sur les observations de Charpentier pour étayer leur propre théorie, le Genevois Jean-André Deluc (1763-1847) fera, quant à lui, une critique véhémente de sa théorie des glaciations au cours de la même assemblée générale.40 Ainsi que Charpentier le déclare lui-même, cette situation l’incitera à exposer de manière plus précise sa théorie glaciaire dans un livre dont il commencera la rédaction à l’automne 1839.41 A ce moment-là, les choses semblaient évoluer en sa faveur. Ses articles sur l’existence d’un gigantesque glacier alpin avaient suscité un écho international, et il put concilier ses propres réflexions avec les théories du soulèvement des montagnes qui dominaient alors. De plus, deux chercheurs n’appartenant pas au secteur des sciences de la Terre – Schimper et Agassiz – avaient repris sa théorie, même si leur interprétation était un peu particulière. Toutefois, cette situation réjouissante ne devait pas durer.
Entre-temps, Louis Agassiz avait entrepris ses propres recherches et commencé à présenter également sa théorie des glaciations dans un livre qui paraîtra à l’automne 1840. Dans cet ouvrage rédigé à la hâte, il néglige de parler, comme il l’admettra lui-même, de l’apport de Schimper à la théorie des glaciations. Il devancera de quelques mois Charpentier qui travaillait encore à son livre, ce qui lui permettra de s’attribuer le mérite d’avoir publié le premier essai sur ce thème. En formulant la théorie des glaciations comme un phénomène global et en la resituant dans le contexte de ses considérations scientifiques, il lui imprimera sa propre empreinte.
Jean de Charpentier en ressentira de l’amertume. Il s’était apparemment attendu à ce que le jeune professeur lui laisse la priorité. N’était-ce pas lui qui avait initié Agassiz à la recherche sur les glaciers et les glaciations? Finalement, son Essai sur les glaciers et sur le terrain erratique du bassin du Rhône paraîtra en 1841. Il se concentre sur la question de l’origine des blocs erratiques, les mettant en relation avec les régions formées par l’érosion glaciaire et les moraines, qu’il désignait en employant le terme générique de terrain erratique. Dans son ouvrage, il contredit systématiquement les suppositions ou objections des représentants des différentes théories des coulées de boue et d’éboulis. Il réfute également la thèse d’Agassiz et de Schimper, selon laquelle les Alpes seraient nées après la formation d’une calotte polaire. Charpentier démontre que la répartition des blocs erratiques suit le cours des grandes vallées alpines. Cela ne serait pas le cas si les Alpes naissantes avaient dû, à l’instar du pissenlit qui perce l’asphalte, d’abord percer une calotte polaire existante. Il cite en outre ses prédécesseurs, l’Ecossais John Playfair (1748-1819) ainsi que Johann Wolfgang von Goethe (1781-1832), qui, avant lui, avaient fait la relation entre le transport des blocs erratiques et la glace. Apparemment, Charpentier ne connaissait pas Jens Esmark (1763-1839). Le géologue dano-norvégien avait déjà publié en 1824 une théorie des glaciations qui partait du principe de plusieurs phases de refroidissement global, avec à chaque fois une croissance massive des glaciers et des champs de glace, causée par les fluctuations de l’orbite terrestre.42
Ill. 6: Jean de Charpentier vers la fin de sa vie. Lithographie.
Malgré des observations minutieuses et des illustrations d’excellente qualité dues à un dessinateur de l’entourage de Charpentier, l’ouvrage ne connaîtra pas la même notoriété que celui d’Agassiz – ce n’était pas le premier sur le sujet. De plus, il paraît à Lausanne, ce qui allait être un obstacle pour sa diffusion internationale. Il est possible qu’un certain attachement au canton de Vaud ait joué un rôle dans le choix du lieu de publication, ainsi que celui de ses autres objets de recherche et ses publications le suggère. Le fait que Charpentier fit parvenir au gouvernement cantonal un exemplaire spécial avec une dédicace plaide en faveur de cette hypothèse.43 De plus, il n’était pas du genre à veiller à sa publicité au moyen de conférences et d’articles dans les journaux, comme son collègue plus jeune. L’aristocrate saxon n’avait, apparemment, aucune ambition sociale.44 Mais surtout, son activité de directeur des salines devait lui prendre la plupart de son temps.
Après la publication de son Essai, Charpentier continuera de s’engager dans la recherche sur les glaciations. En 1842, il publiera un essai sur l’applicabilité de «l’hypothèse de Venetz», ainsi qu’il la nommait, à l’Europe du Nord.45 Ce faisant, il intégrait désormais dans ses réflexions des régions situées hors de l’espace alpin et continuait de se rapprocher des idées proposées par Venetz. Lors d’un congrès à Milan en 1844, il contestera la thèse d’un géologue piémontais, selon laquelle les blocs erratiques des Pyrénées auraient été déposés par des raz-de-marée.46 En 1846 et 1847, Charpentier réfutera encore une fois cette hypothèse dans deux essais qu’il enverra à la Société géologique de France à Paris.47 Ensuite, il semble que, pour lui, la question de l’origine des blocs erratiques était résolue. Dans les années qui suivirent, il se consacrera à nouveau aux gastéropodes terrestres et d’eau douce.
Naturaliste et savant dont l’activité s’étend sur presque toute la première moitié du XIXe siècle, Jean de Charpentier eut, en outre, le mérite d’avoir dirigé avec succès une mine de sel, cultivé des intérêts scientifiques d’une grande diversité et entretenu des contacts avec des chercheurs du monde entier. La SHSN, dont il est l’un des cofondateurs, servira de plate-forme à cet homme très sociable et aimant voyager pour présenter ses observations et ses nouvelles théories et échanger ses idées avec d’autres naturalistes. Il utilisera également les Actes de la SHSN pour y publier les résultats de ses recherches. Et lorsqu’il souhaitait une diffusion internationale, il les faisait paraître dans d’autres revues scientifiques.
Son rôle de pionnier dans la recherche sur les glaciations présente un caractère quelque peu tragique. Bien que Jean de Charpentier ait été confronté, au plus tard dès 1815, à la question de l’origine des blocs erratiques, il ne l’étudiera qu’à partir du début des années 1830. Il était pourtant parfaitement au courant des théories de son époque concernant l’histoire de la planète. Il essaiera systématiquement de concilier ses observations et celles de Venetz avec l’état de la recherche à son époque. Avec le recul, on peut dire qu’il ne sortait pas des sentiers battus. Ses réflexions ne présentent, pour la plupart, aucune nouveauté conceptuelle. De ce point de vue, les idées non conventionnelles de son ami Ignace Venetz concernant une ère glaciaire en Europe du Nord ou les causes astronomiques48 d’un refroidissement global du climat vont plus loin. Mais aurait-on accordé quelque attention à sa thèse d’un gigantesque glacier alpin sans ces concessions au cadre d’interprétation qui dominait alors dans la recherche de l’époque? Les travaux réalisés auparavant par Esmark n’auraient sans doute eu pratiquement aucun écho dans les pays germanophones et francophones sans de telles références.
En définitive, Charpentier aura vécu une cruelle expérience – Louis Agassiz lui avait volé en effet la vedette en publiant son ouvrage avant le sien. Cela lui permit de formuler la théorie des glaciations selon ses propres conceptions en matière d’histoire naturelle et de l’associer à sa personne. On peut se demander, à ce propos, dans quelle mesure les pratiques de recherche et l’attribution des découvertes scientifiques sont équitables. Jean de Charpentier faisait preuve d’un haut degré d’intégrité et veillait scrupuleusement à saluer les mérites d’autres naturalistes. Il soulignera même parfois le rôle de son ami Venetz, qui lui avait inspiré ses recherches, dans les titres de ses publications. Il exerçait en outre son activité de chercheur en procédant à de minutieuses observations et études sur le terrain.
Dans l’espace anglophone, Jean de Charpentier contribuera au positionnement de ce thème. Ainsi, les vers pathétiques de son ami, le géologue Arnold Escher von der Linth (1807-1872) sonnent-ils parfaitement juste: «Il tourna notre regard vers ces temps lointains où la haute masse de glace atteignait la terrasse des Alpes […] Ce qui au départ semblait présomptueux, il le rendit clair et lumineux à tous.»49
Au début du XIXe siècle, de nouveaux lieux et édifices dans lesquels les habitants pouvaient étudier la nature sans être obligés de quitter la ville furent aménagés ou construits non seulement en Suisse, mais dans toute l’Europe. C’est le cas des jardins botaniques et des premiers musées d’histoire naturelle. Les naturalistes y apportaient les objets qu’ils avaient collectés dans la nature, leur donnaient un nom, les classifiaient et les mettaient en scène. Dans les espaces spécialement créés à cet effet, on s’efforçait de représenter la nature comme un système ordonné. Toutefois, l’aménagement de tels établissements n’allait pas sans difficultés. Tout d’abord, un grand nombre d’objets devaient être transportés de la campagne à la ville. Ensuite, les chercheurs devaient convaincre le grand public, mais aussi les politiciens et la société dans son ensemble, de l’utilité et du sens qu’il y avait à collectionner et à exposer des objets pris dans la nature. En même temps, il s’agissait d’établir l’histoire naturelle comme une science à part entière.1
En Suisse, l’une des principales personnalités à s’engager pour la création de jardins botaniques, de musées d’histoire naturelle, et donc, pour une modernisation des sciences naturelles, sera le célèbre botaniste genevois Augustin Pyrame de Candolle (1778-1841). Dans l’histoire des sciences, il est surtout connu pour avoir développé un nouveau système de classification des plantes auquel Charles Darwin recourra également.2 Dans cet essai, nous nous efforcerons de mettre en lumière le rôle de Candolle dans le développement d’une infrastructure moderne en matière de sciences naturelles en Suisse. Lui et ses contemporains se battront pour que l’histoire naturelle, qui était jusque-là un agréable passe-temps auquel s’adonnaient les familles de patriciens et de magistrats aisés durant leurs loisirs, se transforme en un projet soutenu par le public et l’Etat.
Dans le contexte du romantisme et de l’essor de la philosophie de la nature, la Suisse allait devenir, au XVIIIe siècle, l’une des destinations les plus appréciées des amoureux de la nature de toute l’Europe. Ses montagnes difficilement accessibles et leurs glaciers n’étaient plus considérés comme un sujet d’épouvante ou comme des contrées inhospitalières. Le paysage de la Suisse, avec ses vallées profondes, ses collines couvertes de forêts et ses innombrables rivières, ruisseaux et lacs, ainsi que ses plaines alluviales et leurs rives, était peu à peu considéré comme une sorte de paradis sur terre. Vers la fin du siècle, le médecin et géographe allemand Johann Gottfried Ebel note dans son journal de voyage: «Il n’est certainement aucune contrée, aucune partie de notre Globe, qui soit, à tant de divers égards, aussi remarquable et aussi intéressante que la Suisse. […]. Tout ce qu’il y a de grand, de majestueux et d’étonnant, tout ce qu’il y a de plus propre à inspirer l’effroi et même l’horreur, tout ce qu’il y a de beau, de suave, d’attrayant, de douceurs pures et revivifiantes, qui se trouve épars dans la Nature entière, semble ici s’être réuni dans un petit espace, et avoir composé de ce pays le jardin de l’Europe, où tous les adorateurs de la Nature devroient se rendre en pélérinage, sûrs d’y recueillir, pour prix de leur dévotion, une ample moisson de satisfactions et de récompenses.»3
Ill. 1: La nature suisse, sauvage et romantique. Gravure d’un livre du voyageur allemand Christian Hirschfeld en 1776.
La réputation de la Suisse comme paradis naturel se renforcera surtout dans les grandes métropoles européennes. A Paris, par exemple, en 1794, un parc arboré et paysagé récemment ouvert, comprenant des enclos où l’on pouvait voir des animaux, et donc l’un des premiers jardins zoologiques publics du monde, est tout simplement baptisé «la vallée suisse».4 Toutefois, en Suisse également, même les bourgeois aisés apprennent à voir leur pays avec d’autres yeux. Les cabinets des curiosités joueront là un rôle particulier, ainsi que l’explique l’humaniste allemand Christian Cajus Lorenz Hirschfeld en 1777:
«On ne peut pas ne pas louer les Suisses de s’être intéressés non seulement aux curiosités de leur pays, mais de les avoir aussi présentées avec plaisir aux étrangers. Dans des régions montagneuses reculées, de nombreux prédicateurs commencent même à faire de la collection et de l’étude de curiosités naturelles de leur pays une occupation aussi utile qu’agréable.»5
Les voyageurs érudits découvrent des cabinets de curiosités dans les grandes villes comme Bâle, Berne, Zurich, Genève, Lausanne, Neuchâtel ou Lucerne, mais aussi dans des localités plus modestes telles que Schaffhouse, Soleure, Yverdon, Altdorf, Glaris ou La Ferrière. Leurs propriétaires étaient des professeurs, des médecins, des pharmaciens ou des pasteurs, des maîtres d’école ou des artistes. Des banquiers ou industriels fortunés de la région possédaient une petite collection de naturalia.6 Certains se spécialisèrent même dans le commerce de ces objets naturels ainsi que des curiosités. La collection, le commerce et l’échange de naturalia n’était pas simplement un passe-temps agréable. Ces collections constituaient une base indispensable pour l’étude de la nature. C’est ce qu’il ressort de l’entrée sur les cabinets d’histoire naturelle figurant dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert en 1752:
«La science de l’Histoire naturelle fait des progrès à proportion que les cabinets se complètent; l’édifice ne s’élève que par les matériaux que l’on y employe, & l’on ne peut avoir un tout que lorsqu’on a mis ensemble toutes les parties dont il doit être composé. […] Ce n’a guère été que dans ce siècle que l’on s’est appliqué à l’étude de l’Histoire naturelle avec assez d’ardeur & de succès pour marcher à grands pas dans cette carrière. C’est aussi à notre siècle que l’on rapportera le commencement des établissements les plus dignes du nom de cabinet d’Histoire naturelle.»7
Les innombrables cabinets de naturalia qui furent créés au XVIIIe siècle en Suisse, la plupart du temps dans les régions urbanisées, appartenaient à des particuliers. Généralement, ils étaient réservés à l’usage de leurs propriétaires.8 Néanmoins, rendre les collections accessibles à un vaste public était une mesure nécessaire, ainsi que la femme de lettres et poétesse Helen Maria Williams (1761-1827) le fait observer lors de son séjour de six mois en Suisse en 1794:
«Parmi les curiosités de la Suisse qui méritent l’attention des voyageurs, les cabinets d’histoire naturelle sont, de l’avis des autochtones, d’un rang particulier. […] ces collections pourraient conduire un jour à un musée d’une importance considérable et très précieux, si elles étaient rassemblées et mises au service du public.»9
Aux alentours de 1800, ce n’est toutefois pas l’inaccessibilité des collections d’histoire naturelle qui faisait obstacle à une modernisation de la recherche en sciences naturelles. Il manquait également de possibilités de formation pour les futurs naturalistes. En effet, en Suisse, à la différence des autres pays européens, les sciences naturelles n’étaient même pas enseignées dans les universités, et, jusqu’au XIXe siècle, aucune chaire de sciences naturelles ne sera créée, que ce soit dans les académies de Genève, de Lausanne et de Berne ou à l’université de Bâle.10 Seule la botanique était représentée dans l’enseignement scientifique et la recherche, en tant que section de la médecine, toutefois, les médecins s’intéressaient plus à l’utilisation des plantes comme remèdes qu’à leur classification, leur physiologie ou leur taxinomie. Ce n’est que vers 1778 que l’on trouve les premiers indices prouvant la constitution de collections d’histoire naturelle dans les établissements universitaires suisses. A Bâle, le gouvernement achète notamment l’important cabinet d’antiquités et de curiosités de Daniel Bruckner (1707-1781). L’un des arguments motivant cette acquisition était qu’il pouvait être d’une grande utilité pour la ville et l’Université, au cas où «l’histoire naturelle y serait, avec le temps, publiquement enseignée».11 La collection fut installée dans la Bibliothèque publique et universitaire de Bâle, toutefois, il fallut encore attendre plusieurs décennies jusqu’à ce qu’elle puisse remplir ses fonctions scientifiques. A Genève, Henri Boissier (1766-1845) réclama en 1794 la création d’un cabinet d’histoire naturelle pour faciliter l’enseignement dans cette discipline. Sur ce, le Gouvernement genevois vota un crédit pour l’acquisition d’instruments de physique et du cabinet de naturalia du pharmacien Pierre-François Tingry (1743-1821). Les professeurs ne firent toutefois guère usage de ces collections et, les rémunérations prévues n’ayant pas été versées, la collection dut être rendue à son propriétaire.12 La première chaire de sciences naturelles sera créée à l’Académie de Berne, nouvellement constituée, en 1805, et occupée par le naturaliste Karl Friedrich Meisner (1765-1825).
La majeure partie de la recherche en sciences naturelles avait toutefois lieu loin des établissements universitaires, dans des «sociétés savantes» qui avaient été créées dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. C’est le cas notamment des sociétés de physique et de sciences naturelles à Zurich (fondées en 1746), de la Societas Physico-Medica Basiliensis (1751-1787), de la «Société privée des amis des sciences naturelles» de Berne (fondée en 1786) ou la Société des Naturalistes Genevois (fondée en 1791, qui devint Société de physique et d’histoire naturelle de Genève à partir de 1799). Certaines géraient aussi leurs propres collections et cabinets de naturalia, pour lesquels elles aménagèrent des locaux spécialement à cet effet, comme la Société de physique à Zurich. Toutefois, il fallut encore quelques années pour que d’autres cercles puissent profiter des intérêts privés des naturalistes et de leurs collections.13 Les circonstances politiques n’étaient pas vraiment favorables. Avec l’entrée des troupes françaises sous Napoléon en 1798, les villes-républiques helvétiques tombent sous le contrôle de la France. Durant cette période de troubles, les activités des établissements universitaires suisses seront pratiquement interrompues. Quiconque souhaitait faire des études sérieuses en médecine, en histoire naturelle ou en botanique et disposait des moyens financiers nécessaires partait étudier dans une université à l’étranger. Les universités de Göttingen, de Paris ou de Leyde étaient particulièrement renommées. Dans ces établissements modernes, les cours n’avaient pas seulement lieu dans les auditoriums; pour l’enseignement académique et la recherche, ils disposaient déjà de leurs propres musées, jardins botaniques et de vastes collections provenant de tous les domaines des sciences naturelles. Le programme d’études comprenait également des excursions et des voyages de recherche.14 Les étudiants venus de Suisse apprenaient ainsi à connaître les avantages des collections scientifiques. On n’y collectionnait pas pour l’usage privé, mais dans un but «plus élevé», celui de servir la science. Après leur séjour d’étude, les étudiants rapportèrent, outre leurs connaissances, l’idée d’un nouveau genre de formation en Suisse.
Le Genevois Augustin Pyrame de Candolle fut l’un de ces étudiants qui purent bénéficier pleinement de ce nouveau type de formation au Muséum, au Jardin botanique ou lors d’excursions, et apprirent à les apprécier.15 Sa biographie, qu’il rédigea luimême et que son fils achèvera à sa mort, donne un aperçu de la vie d’un naturaliste aux alentours de 1800. Elle montre aussi quels étaient ceux qui pratiquaient la recherche en sciences naturelles à cette époque et dans quels lieux ils le faisaient.16 Augustin Pyrame de Candolle est né à Genève le 4 février 1778, d’une famille de banquiers aisés. Après des études au collège, il suit ses premiers cours à l’Académie de Genève, la future Université. Il s’intéresse avant tout à la littérature, jusqu’à ce qu’il assiste, au printemps 1794, à un cours de botanique donné «dans un très modeste jardin» de la Société de physique et d’histoire naturelle.17 Cette société avait été fondée par le pharmacien et naturaliste Henri-Albert Gosse, sous le nom de Société des Naturalistes, dans le but d’encourager les sciences naturelles. Dans sa biographie, Candolle écrit que, lors des randonnées qu’il entreprit pendant les vacances d’été dans les montagnes du Jura, il avait remarqué qu’il ne connaissait le nom d’aucune plante. Il prit alors la décision d’étudier au moins le nom des plantes. Il partagera sa nouvelle passion pour la flore locale avec son camarade d’école, Jean-Pierre Pictet (1777-1857), fils du géographe et astronome Jean-Louis Pictet, ainsi que le futur professeur d’histoire et statisticien Jean Picot (1777-1864), lui aussi intéressé par les sciences naturelles. Tous deux habitaient dans le voisinage de la maison familiale des Candolle et étaient également issus de familles aisées. Leur statut social privilégié permettra aux jeunes chercheurs de satisfaire leur curiosité et de poursuivre leurs intérêts sans perspectives professionnelles concrètes – la recherche en sciences naturelles n’était pas, en effet, un métier avec lequel on pouvait gagner de l’argent.
En 1797, le géologue français Déodat Gratet de Dolomieu (1750-1801) se rend à Genève. Les parents de Pictet et de Picot le prient d’emmener leurs fils avec lui à Paris. Ils invitent Candolle à participer, lui aussi, à ce voyage. En novembre, ils atteignent Paris. Les cours de botanique n’étant pas dispensés en hiver, les trois amis suivront divers cours de physique, chimie, minéralogie, anatomie et zoologie. A leur retour à Genève en 1798, Candolle décide d’étudier la médecine. Il avait le choix, comme il le rapporte dans ses Mémoires, entre Göttingen et Paris, mais il se décida pour cette dernière ville en raison de son ignorance de la langue allemande. De Paris, il entreprend dès l’automne 1798 une excursion en Normandie. Se rendant pour la première fois sur la côte atlantique, Candolle collecte le plus de matériel zoologique et botanique qu’il put trouver. Son projet de ramener à Paris dans une barrique remplie d’eau-de-vie toute une collection de poissons qu’il avait achetés à des pêcheurs échouera toutefois, car d’autres prédateurs s’étaient attaqués aux poissons et les avaient entièrement dévorés.18 Entre-temps, sa ville natale avait été annexée par la France. De retour à Paris, Candolle apprend que le nouveau Gouvernement français songe à installer une école centrale à Genève, chef-lieu du département du Léman. On prévoyait de nommer le jeune homme, alors âgé de 20 ans, au poste de professeur de sciences naturelles. Pour le cours, il devait créer son propre musée en se servant pour cela des doublons du Muséeum d’histoire naturelle de Paris. Il se lancera dans cette tâche avec beaucoup d’enthousiasme et rassemblera une abondante collection qu’il expédiera à Genève. Cette collection d’une valeur scientifique inestimable qui était, certes, arrivée à bon port, ne devait jamais remplir sa fonction. Comme le projet tout entier, elle fut finalement victime des remous politiques qui agitaient l’Helvétie, et fut pillée et dispersée. Lorsqu’il retournera à Genève, vingt ans plus tard, il ne trouvera qu’un zèbre empaillé en fort mauvais état.19
Durant les guerres napoléoniennes, après 1803, Candolle fera d’autres séjours d’études en Hollande et en Angleterre. En 1807, il est appelé comme professeur de botanique à l’Université de Montpellier. Il y constituera une collection systématique et exhaustive à l’intention des étudiants. Dans le domaine de la recherche en sciences naturelles, il ne manquera pas grand-chose dans son pays natal. Entre 1800 et 1815, à l’exception de Berne, seules des activités indirectement liées à cette discipline seront pratiquées dans les établissements universitaires suisses. Les professeurs étaient plus préoccupés par les débats politiques sur la réforme de l’enseignement dans le pays ou, plus généralement, du fonctionnement de l’Etat suisse.
En 1814, la ville-république de Genève adhère à la Suisse et devient la capitale du canton du même nom, nouvellement créé. La situation politique s’étant apaisée, les activités scientifiques purent reprendre. La fondation de la Société helvétique des sciences naturelles en 1815 par Henri-Albert Gosse, que nous avons mentionnée plus haut, mais aussi la présence du théologue et naturaliste bernois Samuel Wyttenbach joueront un rôle important pour les scientifiques.20 Désormais, il existait pour la première fois une organisation dans laquelle les naturalistes du pays pouvaient échanger leurs idées dans toute la Suisse. La SHSN ne s’adressait toutefois pas seulement aux experts, mais elle permit à des néophytes et des amoureux de la nature d’y adhérer et de participer aux recherches scientifiques.21 Candolle profita également de l’essor général des sciences naturelles dû à la SHSN. L’année même de la fondation de la société, il fut sollicité pour un poste de professeur d’histoire naturelle à Genève. Il accepta, à la condition qu’un jardin botanique soit mis à sa disposition pour le cours. Lors de son déménagement à Genève en 1816, son plus gros souci fut le transport de sa collection de Montpellier en Suisse. A la vue des quarante voitures chargées de matériel qui furent livrées en septembre devant l’entrée de sa maison, les voisins s’inquiétèrent de sa santé mentale. Comment allait-il caser tout cela dans un si petit appartement? Toutefois, Candolle avait préparé très minutieusement sa collection, l’avait systématiquement classifiée et avait numéroté chaque caisse, si bien que, dès le surlendemain, sa collection privée était disponible pour ses étudiants.22
Ill. 2: Le professeur dans son jardin. Portrait d’Augustin Pyrame de Candolle datant de 1822. Peinture de Pierre-Louis Bouvier (1766-1836).
Avant même le début des cours, il commence à aménager le Jardin botanique. Le gouvernement de Genève accède à ses désirs et met à sa disposition un champ près des Bastions ainsi qu’une somme non négligeable.23
