Les noces interdites - Catherine Pellié - E-Book

Les noces interdites E-Book

Catherine Pellié

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Beschreibung

Émilie est une femme éprouvée par la vie, qui décide un jour de chercher le réconfort auprès du père André, son ancien curé. En effet, celui-ci a eu des paroles bienfaisantes à son égard dans le passé. Le prêtre prend du repos chez lui sur les ordres de l’évêque en raison de problèmes cardiaques. Il voit débarquer cette femme avec une certaine appréhension : ne recherche t-elle vraiment que sa compassion ?
Émilie réussit progressivement à amadouer le père André et à s’installer chez lui en tant qu’aide-ménagère. Elle retrouve incidemment sa fille disparue et donc une certaine sérénité. Cependant, quand le prêtre réalise que son attraction pour cette femme le met en danger, il trouve son salut dans la fuite. Telle Pénélope attendant son Ulysse, Émilie garde l’espoir de son retour. Elle se fait des amis dans le village et reprend gout à la vie en s’occupant des autres plus que d’elle-même. Le prêtre revient un jour et décide de se lancer dans une croisade pour abolir l’obligation de célibat des prêtres qu’il juge cruelle. Réussira-t-il dans cette entreprise ?


À PROPOS DE L'AUTEURE


Catherine Pellié est née en 1946 à Paris. Après des études de médecine, elle intègre l’Inserm, où ses recherches portent sur la génétique, et elle s’intéresse à la bioéthique. À sa retraite, elle s’installe à Besançon où elle commence à écrire tout en œuvrant comme bénévole dans une association d’écoute.

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Catherine Pellié

Les noces interdites

Roman

ISBN : 979-10-388-0361-9

Collection : Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : Mai 2022

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

Mais Malheur à celui qui est seul ! S’il tombe, il n’a pas de second pour le relever. De plus, s’ils couchent à deux, ils ont chaud, mais celui qui est seul, comment se réchauffera-t-il ?

Ecclésiaste 4, 10

La visite

Ce matin-là, le père André Vernet s’était levé de bonne heure, bien décidé à faire quelque chose de sa journée. Il avait résolu en particulier de s’attaquer à son jardin. S’attaquer était bien le terme qui convenait tant il nécessitait de travail ! Plusieurs voisins lui avaient fait gentiment remarquer que sa forêt vierge dénotait un peu dans le quartier, mais ils savaient que son dos le faisait parfois souffrir et qu’il ne fallait pas trop insister. Ils lui avaient bien proposé à plusieurs reprises de l’aider, il refusait poliment, mais fermement, disant qu’il le s’en occuperait dès qu’il en aurait le loisir. Cela étonnait ses voisins qui avaient bien l’impression que le temps ne lui manquait guère, car, depuis quelque mois, on le voyait presque toujours chez lui. Cela les surprenait d’autant plus que le père André était un homme qui semblait solide, un bel homme encore jeune, grand et fort, les cheveux bruns à peine grisonnants, et qui dépassait largement la plupart des autres hommes : il semblait pouvoir soulever les montagnes, au sens propre comme au sens figuré tant sa foi était grande.

Cette fois, il avait vraiment décidé de se confronter au problème, mais le courage lui manquait déjà devant l’immensité de la tâche. On lui avait dit qu’il fallait commencer par retourner la terre, car c’était la seule façon de se débarrasser des mauvaises herbes qui s’étaient emparées de ce pauvre jardin. Pour l’heure, la première tâche serait de dénicher la bêche qui était probablement remisée au garage. L’ayant trouvée, il la prit en main en se demandant par où commencer son ouvrage. Il était donc là, perplexe, légèrement penché en avant, le menton sur ses mains appuyées sur le haut du manche de la bêche dressée qui semblait attendre que son propriétaire se décidât enfin à se mettre au travail.

Les yeux dans le vague, il n’avançait guère dans ses réflexions quand il la vit marcher sur la route. Mais oui, c’était bien la vieille Émilie qu’il voyait cheminer là-bas. Vieille, enfin, une façon de parler, mais c’était ainsi qu’on l’appelait dans son village. Il faut dire que cette pauvre Émilie avait subi bien des malheurs. Cela faisait maintenant sept ans que son mari et son fils étaient décédés, tous les deux écrasés par leur tracteur. Le père avait pourtant bien expliqué à son fils de quinze ans, qui le conduisait ce jour-là pour la première fois, de veiller à maîtriser sa vitesse dans les virages, lorsque le terrain était en pente. Il s’était installé à côté de lui pour vérifier les manœuvres et il avait hurlé lorsque le gamin, malgré ses conseils, avait oublié de décélérer dans le virage, mais c’était trop tard ! Après avoir oscillé un instant, le tracteur s’était renversé dans la pente entraînant avec lui ses deux occupants : l’adolescent était mort sur le coup et le père s’en était tiré avec une vilaine fracture ouverte. Sacrée caboche, le père Lebret, dur au mal, il n’avait pas voulu aller à l’hôpital : « le toubib m’arrangera bien ça ! » Lorsque la gangrène attaqua sa jambe, il fallut bien y aller à l’hôpital, mais c’était déjà trop tard : l’amputation ne lui évita pas de mourir dans d’affreuses souffrances, en pourrissant à petit feu. Les gens du village étaient tous venus consoler la veuve, mais elle ne pleurait que son fils :

— Lui, il n’avait qu’à aller à l’hôpital lorsqu’il était encore temps ! Mais il n’en faisait toujours qu’à sa tête : à l’en croire, il savait tout mieux que tout le monde ! 

Pauvre Émilie, la vie n’avait pas été facile par la suite : elle dut quitter la ferme dont ils n’étaient pas propriétaires et s’était engagée comme aide-ménagère dans une famille de sept enfants. Heureusement, il lui restait sa petite Annabelle alors âgée de dix ans, et cette petite fille était sa consolation dans son malheur. Ses employeurs la traitaient correctement et la logeaient avec Annabelle : elle s’y sentait bien et retrouvait progressivement la joie de vivre, lorsque, quelques mois auparavant, on aurait dit que le malheur avait décidé de la rattraper. Son Annabelle, qui était devenue une jeune fille de seize ans apparemment sans histoire, disparut un soir sans explication. On crut d’abord à une fugue et puis, ne la voyant pas revenir, on se mit à craindre quelque chose de plus grave. Tout le village se mobilisa et participa aux battues, portant ainsi main-forte aux gendarmes qui ne ménagèrent pas leur peine. En vain, aucune trace d’Annabelle, c’était comme si elle s’était évaporée. Si Émilie avait survécu à la perte de son mari et de son fils, la disparition de sa fille l’abattit tel un arbre fruitier mort, prêt à être coupé.

C’est depuis ce temps-là qu’on l’appelle la vieille Émilie, se souvint le Père André, ses épreuves l’ayant fait vieillir prématurément. Quel âge peut-elle bien avoir ? À peine plus de cinquante ans, comme moi, la force de l’âge, quoi ! Il dut alors se rendre à l’évidence : c’était bien vers sa maison qu’elle se dirigeait. Parvenue à la grille, elle lui fit signe et le prêtre s’avança vers elle, la bêche à la main.

— Pardonnez-moi de vous déranger, Père André, puis-je vous parler un instant ?

— Bien sûr, Émilie, dit-il tout en posant la bêche et lui ouvrant la grille, vous êtes venue à pied ?

— Je n’ai pas de voiture et, de toute façon, je ne sais pas conduire, et puis, vous savez, Barthèges n’est qu’à cinq kilomètres.

Le père André referma la grille et invita la vieille Émilie à entrer dans sa demeure, une petite maison qui appartenait à ses parents et dont il avait hérité six ans auparavant, à la mort de sa mère ; le père était décédé depuis plus de quarante ans et, n’ayant jamais voulu se remarier, la veuve n’avait pas eu d’autre enfant que lui.

Ils s’installèrent dans la pièce de séjour meublée essentiellement d’une table, de quatre chaises, d’un petit bureau, d’un canapé et d’un fauteuil. Émilie s’assit dans le fauteuil que le prêtre lui indiquait et ils restèrent un moment sans rien dire, puis elle se décida :

— Vous savez, j’ai bien aimé la façon dont vous m’avez parlé quand mon Annabelle a disparu. Vous êtes le seul à ne pas avoir tenté de me persuader qu’elle reviendrait. Parce que moi, ça ne me consolait pas du tout que les gens me disent ça tant j’étais sûre qu’elle était morte, ma gamine, car ce n’était pas possible : autrement, elle serait rentrée à la maison, elle m’aimait bien trop pour ne pas revenir ! Vous ne croyez pas Père André ?

— Oui, je me rappelle bien Émilie, elle vous aimait beaucoup votre petite Annabelle.

— Vous, vous me disiez des choses gentilles sur elle, comme elle était belle, comme elle était sage, et tout et tout… Moi, ça me faisait vraiment du bien.

Elle pleurait doucement, la vieille Émilie, en évoquant le souvenir de sa fille, et le prêtre se taisait voyant que ces larmes étaient nécessaires.

— Le Bon Dieu n’a pas été très gentil avec moi, Père André : la perte de mon mari et de mon petit Guillaume, c’était déjà dur, mais la disparition d’Annabelle, c’est trop difficile, c’est plus que je n’en peux supporter. Même pas une tombe pour aller pleurer dessus !

Le prêtre sentit son cœur se serrer : que pouvait-il faire sinon assister impuissant au désespoir de cette femme ?

— Ce n’est pas le Bon Dieu qui est la cause de vos malheurs, Émilie, vous le savez bien : il vous aime comme il nous aime tous, et il est malheureux de vous voir souffrir.

— Je ne peux plus rester chez les Petitjean, vous savez, ce n’est pas qu’ils ne soient pas gentils avec moi, mais depuis qu’Annabelle n’est plus là, je vois son lit vide et ça me fait trop gros cœur. J’ai envie que le Bon Dieu m’emmène chez lui, là où je retrouverai ma petite et mon Guillaume. C’est bien vrai ce que l’on nous a appris, Monsieur le Curé, on se retrouvera tous un jour là-haut, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est vrai, Émilie, mais il ne faut pas désespérer ainsi : vous ne songez pas à devancer la date de ces retrouvailles, n’est-ce pas ? Vous savez que Dieu ne le veut pas.

— Mais que fait-il pour me redonner le goût de vivre ? Oui, que fait-il, Père André ?

Que répondre à la question ? Des paroles de consolation aux veuves, il en avait prodigué en bien des occasions. Devant les femmes qui ont perdu un enfant, il se sentait plus désarmé. Mais en présence d’une telle détresse, que pouvait-il dire ? Comment pouvait-il répondre à la question de cette femme ? Pour la première fois de sa vie, le père André ne trouvait aucune parole apaisante. Depuis qu’il avait quitté Barthèges, il se sentait inutile et impuissant.

— Je me demandais…

— Quoi donc, Émilie ?

— Si je ne pourrais pas habiter chez vous ; votre maison est bien assez grande pour deux. Et je pourrais vous rendre service pour le ménage et la cuisine et puis, m’occuper du jardin, il en a bien besoin, ajouta-t-elle en montrant de la tête la fenêtre qui donnait sur sa forêt vierge.

— Émilie, vous n’y pensez pas ! Je ne peux vivre avec une femme sous mon toit, vous le savez bien ! Et puis, je me débrouille très bien tout seul pour assurer mon ménage et ma cuisine.

— Mais pas pour le jardin, rétorqua-t-elle avec un petit sourire narquois qui montrait que ses réserves vitales n’étaient pas totalement anéanties.

Ce sourire involontaire échappa pourtant au prêtre qui pensait à son évêque et à leur dernière conversation houleuse qui avait abouti à son confinement dans sa maison. Il ne manquerait plus que de se faire accuser de déroger à son obligation de célibat. Émilie devinait-elle cette pensée ? Elle reprit alors d’un ton doucereux :

— Mais qui pourrait croire que la vieille Émilie est votre bonne amie ? Je resterai bien sage dans mon coin tout en vaquant à mes occupations et personne n’imaginerait que je puisse être pour vous autre chose que la bonne du curé. Qui s’en formaliserait par ici ? Je pense que les gens de Villemont ne savent même pas que vous êtes prêtre. Vous ne portez pas le col romain et l’on vous voit toujours en tenue décontractée en dehors des célébrations.

— Bien sûr que si, ils le savent : Villemont et Barthèges sont suffisamment proches pour que les gens d’ici m’aient vu célébrer la messe, même si ce n’est plus le cas actuellement. D’ailleurs, quand ils me rencontrent, ils m’appellent familièrement l’abbé. Émilie, je suis désolée de vous dire que, malgré ce nom que certains vous donnent, vous n’êtes pas assez vieille pour qu’il n’existe aucun doute sur la nature de nos relations.

— Pourtant, j’ai bien dépassé l’âge canonique… vous voyez, je connais la règle qui stipule qu’une femme peut entrer au service d’un ecclésiastique à partir de quarante ans.

— Mais tout le monde imagine que cet âge doit être bien supérieur. Émilie, je suis désolé, mais je ne crois vraiment pas que ce soit possible, malgré toute la compassion que m’inspire votre situation. Écoutez, de toute façon, je ne peux prendre une telle décision à la légère, mais je vous promets que je vais y réfléchir. Voulez-vous prendre un jus de fruits avant de repartir ? Je crois bien que j’en ai une bouteille dans le réfrigérateur.

Émilie acquiesça et but le verre que le prêtre lui servit tout en reprenant son air misérable. Ses paroles n’étaient pas un refus définitif. Elle comprenait que tout n’était pas perdu. Elle repartirait à l’assaut ultérieurement.

De fait, quelques jours plus tard, Émilie revint se poster à la grille du père André. Elle portait une robe noire élimée et des chaussures qui dataient d’un autre âge ; ses cheveux châtains, parsemés çà et là de quelques mèches blanches, étaient tirés en arrière en un chignon qui ne l’avantageait guère ; elle arborait un sourire si triste que toute créature humaine ne pouvait que fondre en larmes en la voyant. Le prêtre lui ouvrit la grille en soupirant d’impuissance. Comment se comporter en voyant une telle misère ? Pouvait-il faire autre chose qu’abdiquer devant cette détermination désespérée ?

— Entrez, Émilie, vous avez de la suite dans les idées, on dirait.

— Vous avez réfléchi à ma demande, Monsieur le Curé ?

— D’abord, je vous rappelle que je ne suis plus votre curé. Écoutez, dit-il en la faisant entrer dans la salle de séjour, j’ai bien réfléchi et je peux vous proposer ceci : vous viendrez de temps en temps accomplir les tâches que vous m’avez proposées pour le ménage, et peut-être même le jardin, mais vous ne pouvez pas habiter chez moi. Pour les courses et la cuisine, je préfère m’en occuper moi-même.

— C’est très gentil, Père André, mais alors je devrai effectuer à chaque fois le trajet à pied. Finalement, dix kilomètres aller et retour, ce n’est pas rien. Enfin, je veux bien essayer. Je commence par quoi, dit-elle en se dirigeant vers la cuisine ?

— Attendez, il faut que nous nous mettions d’accord sur le salaire que je vous donnerai.

— Je n’ai pas besoin de grand-chose, Père André. Je n’ai pas de retraite personnelle, car, comme quasiment toutes les femmes d’agriculteur, mon mari ne m’a jamais déclarée bien que j’aie largement autant travaillé que lui, mais j’ai obtenu une petite pension à sa mort et je n’ai pas besoin de beaucoup plus. Vous savez, je ferai cela surtout pour avoir le plaisir de votre compagnie et me rendre utile. Vous me paierez toujours assez cher.

— Eh bien, je me renseignerai pour connaître le salaire d’une aide-ménagère. Pour ce matin, je vais vous montrer où sont les chiffons et l’aspirateur.

Dès qu’elle fut en possession de ces accessoires, Émilie s’affaira telle Blanche-neige dans la maison des sept nains, et le chiffon fit disparaître la poussière qui recouvrait les meubles à la vitesse de l’éclair. Par ailleurs, l’aspirateur représentait pour Émilie un avantage substantiel sur la petite princesse et le sol se retrouva nettoyé en un temps record. Le père André s’était éclipsé discrètement pendant l’opération et il ne revint que lorsqu’il entendit qu’elle prenait fin.

— Quelle efficacité, Émilie, vous êtes une magicienne !

— Merci du compliment, Monsieur le… pardon, Père André. Il faut dire qu’il y en avait bien besoin, dit-elle avec ce petit sourire en coin qui semblait lui être naturel. Bon maintenant, à la cuisine ! Oh, mon Dieu, là aussi, il y a du travail, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.

— Ma parole ! On dirait que vous me réprimandez, Émilie.

— Je ne me permettrais pas, Père André, mais au moins j’aurai l’impression de servir à quelque chose ! Et puis, pour le sol, il faut me donner un balai-brosse et une serpillière pour que le carrelage soit vraiment propre.

Le prêtre lui donna ce qu’elle demandait et prit le panier à provisions :

— Je vais acheter ce qu’il faut pour le déjeuner au petit supermarché du village, il n’est pas loin et je peux y aller à pied ; vous verrez, je n’en ai pas pour longtemps, lui lança-t-il en sortant.

Émilie s’attela immédiatement au travail et, lorsque le prêtre revint une demi-heure plus tard, la cuisine et les toilettes brillaient de mille feux. Il réitéra ses compliments et se rendit dans la cuisine avec son panier à provisions.

— Je vais préparer le repas maintenant : vous resterez bien déjeuner avec moi.

— Ce n’est pas de refus, répondit-elle en finissant de ranger les instruments de magie, je vais mettre la table.

Il n’eut même pas le temps de lui indiquer où se trouvaient la vaisselle et les couverts qu’elle les avait déjà posés sur la table protégée par une toile cirée qu’elle réussit à décorer avec quelques fleurs sauvages trouvées dans le jardin. Elle inspecta alors le reste de la pièce à la recherche d’une nouvelle tâche à réaliser et jeta son dévolu sur une pile de livres qui menaçait de s’écrouler sur un guéridon. Elle s’apprêtait à les ranger dans la bibliothèque déjà bien garnie lorsqu’elle se ravisa, pensant que le prêtre pourrait en prendre ombrage. Ces vieux garçons — c’est bien connu — ils sont pleins de manies, il ne faut pas déranger leur désordre.

Au bout de quelques minutes, le père André entra dans la pièce en portant un plat.

— Des steaks et des haricots verts en boîte, vous voyez, je sais me débrouiller en cuisine.

— C’est sûr, vous en savez assez pour ne pas mourir de faim, répondit-elle sans oser ajouter qu’il était dommage de manger des boîtes de conserve quand on pouvait cultiver son jardin.

Le prêtre ne réagit pas à cette remarque qui pouvait encore passer pour une critique. Tout en invitant la femme à s’asseoir et en s’installant en face d’elle, il réfléchissait à ce qu’il allait lui dire.

— Comment allez-vous, Émilie, depuis que nous nous sommes vus la dernière fois ? Votre moral est-il meilleur ?

— On m’a toujours dit qu’il ne fallait pas parler la bouche pleine, répondit-elle après avoir avalé sa bouchée de viande. Comment je vais ? Pareil que l’autre fois, mais, en plus, je suis bien ennuyée, car j’ai dit aux Petitjean que je les quittais ce matin.

— Ah ! s’exclama-t-il l’air contrarié. Ne croyez-vous pas que vous forcez un peu ma décision ? Je vous ai bien dit que je ne pouvais pas vous loger, Émilie, je suis désolé, mais ce n’est vraiment pas possible.

— Mais je peux revenir pour le ménage ?

— C’est d’accord à condition que vous acceptiez que je vous rétribue.

— Alors, je vais annoncer aux Petitjean que je devrai encore loger chez eux contrairement à ce que je leur ai annoncé, puis elle se leva de table, l’air si misérable que l’on pouvait croire qu’elle partait pour l’abattoir.

— Attendez, nous n’avons pas fini, j’ai prévu du fromage et un fruit, je vais les chercher.

— Je n’ai plus trop faim, dit-elle en refusant de se rasseoir, alors, je reviens quand ?

— Dans trois jours, si vous le voulez, dit-il tout en poussant un soupir d’impuissance.

Que cherche vraiment cette femme ? se dit le prêtre après le départ d’Émilie. Je ne sais pas grand-chose d’elle, j’aurais dû l’interroger plus longuement sur sa vie avant ces terribles événements. D’où vient-elle ? Elle s’exprime très correctement pour une paysanne. Elle paraît sincèrement au bout du rouleau — on le serait à moins — mais pourquoi m’a-t-elle choisi ? Parce que je lui ai dit des paroles de consolation lorsque sa fille a disparu ? Mais n’est-ce pas ce que je faisais pour tous les paroissiens dans l’affliction ? Que me veut-elle en réalité ? Il se demanda s’il devait en parler à son évêque, mais le souvenir de leur dernière entrevue l’en dissuada, d’autant qu’il doutait que ses conseils lui fussent d’un grand secours.

L’installation

Trois jours plus tard, la vieille Émilie revint à une heure déjà avancée de l’après-midi, portant un petit sac de voyage. Elle avait remis sa robe noire fatiguée, mais elle avait renoncé à ses godillots pour des baskets plus confortables.

— Je vous attendais ce matin, Émilie, j’aurais pu être sorti à cette heure ! Il faudra que nous nous mettions d’accord sur les horaires. Par ailleurs, je me suis renseigné sur les tarifs d’aide-ménagère et il est nécessaire que je vous déclare.

— Je suis désolée, Père André, dit-elle avec ce ton misérable auquel il ne pouvait résister, mais ce matin, j’avais très mal aux pieds et je ne me sentais pas le courage d’effectuer tout ce trajet en marchant ; ça va mieux maintenant avec ces baskets. Pour me faire pardonner, j’ai apporté des foies de poulet, des échalotes, du beurre et quelques herbes avec lesquels je pourrai vous concocter une terrine ; c’est une recette très facile qui ne demande pas de cuisson au four. En plus, je pourrai effectuer le ménage dans votre chambre. Si elle est dans le même état qu’était le rez-de-chaussée la dernière fois, ce ne sera pas du luxe.

— Ce n’est pas la peine, Émilie, dit le prêtre un peu sèchement. Pour ne pas vous déranger pendant que vous vaquez au ménage, je vais y aller lire.

Elle entreprit en silence le nettoyage du rez-de-chaussée de la maison, ce qui fut vite fait, car il n’avait pas eu le temps de vraiment se salir en trois jours.

Elle se dirigea alors vers la cuisine : elle vit sur la table des légumes qu’elle s’employa à éplucher pour cuisiner une soupe. Heureusement que j’ai apporté des herbes pour agrémenter le potage, pensa-t-elle. Pendant que les légumes cuisaient, elle ouvrit le réfrigérateur pour prendre un paquet de margarine. En fouillant dans un placard, elle trouva une poêle, y mit la graisse, puis les foies de poulet qu’elle avait apportés. Elle éplucha et coupa en morceaux les échalotes qu’elle ajouta dans la poêle, puis du sel, du poivre et du romarin.

Le prêtre descendit une heure plus tard et trouva Émilie devant la casserole pleine de soupe en train de cuire tandis qu’une odeur délicieuse s’échappait de la poêle où crépitait un mélange qui semblait appétissant.

— Mon Dieu, Émilie, tout cela sent fort bon, mais j’ai un peu l’impression d’abuser de votre gentillesse.

— Merci du compliment, mais, vous savez, ça me fait plaisir. Puis-je me permettre de vous demander où est le mixeur ?

Une demi-heure plus tard, les foies étant cuits, elle les mixa avec le beurre et déposa le tout dans une terrine qu’elle avait trouvée dans un placard en hauteur. Il ne doit pas s’en servir souvent, pensa-t-elle en mettant la terrine au réfrigérateur, il était plein de poussière Puis, elle lava le mixeur avant de s’en servir pour la soupe de légumes.

Lorsque le potage fut prêt, André se sentit l’obligation de l’inviter à dîner. De toute façon, il n’était pas mécontent de partager son repas, d’autant que toute cette cuisine sentait diablement bon.

— Votre soupe est délicieuse, Émilie, vous avez rajouté des herbes en plus des légumes ?

— J’avais apporté du thym et du laurier. Et vous verrez la terrine demain, c’est ma spécialité, vous m’en direz des nouvelles.

— J’ai des œufs tout frais, voulez-vous que je les fasse cuire à la coque ?

— Et nous les mangerons avec des mouillettes comme les enfants ?

Ils se mirent à rire tous les deux à cette évocation et le repas se termina dans une agréable gaieté. Après la tisane au tilleul, réalisant qu’il ne pouvait pas la laisser marcher à une heure aussi tardive jusqu’à son village, il lui proposa de la raccompagner. Elle se renfrogna à cette éventualité et son regard se tourna vers l’escalier :

— Vous n’avez pas une autre chambre que la vôtre là-haut ?

— Vous avez vraiment de la suite dans les idées, Émilie, il y a bien la chambre que j’occupais étant enfant, mais vous n’avez pas vos affaires de nuit, je présume.

— Mais si, j’ai tout ce qu’il faut dans mon sac.

— Vous aviez tout prévu, on dirait, dit-il sans pouvoir s’empêcher de rire de bon cœur. D’accord, je vais ouvrir la fenêtre de la chambre pour l’aérer, et sortir les draps qui doivent se trouver dans l’armoire.

Émilie débarrassa la table et nettoya la vaisselle pendant qu’André préparait la chambre. Lorsqu’il descendit, elle était en train de regarder la pile de livres qu’elle avait aperçue l’autre jour.

— Vous lisez beaucoup, j’ai l’impression.