Les Sphères Interdites Tome 1 : Via Umbrae - Matthieu Vrazinis - E-Book

Les Sphères Interdites Tome 1 : Via Umbrae E-Book

Matthieu Vrazinis

0,0

Beschreibung

Témoin d'un phénomène surnaturel lorsqu'il était enfant, Dimitri est un jeune adulte solitaire avide de vérité. Son enquête le conduira à un bien étrange professeur d'université l'invitant à faire la rencontre d'autres "potentiels" dans un antique complexe souterrain enfoui dans la forêt de Fontainebleau. Entre magies dangereuses et interdites, rivalités et mensonges, meurtres et trahisons, réussira-t-il à approcher de la vérité, et à triompher de la terrible Via Umbrae ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 567

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Avant-propos

Il y aurait trop à dire pour que cela tienne sur une seule page.

Ce premier tome des Sphères Interdites est pour moi l’occasion de marquer une étape importante dans mon envie de construire un univers fantastique riche à travers des histoires variées sur la base d’une mythologie aussi inquiétante que fascinante.

Vous trouverez ainsi ici le premier volet d’une grande saga, une fenêtre ouverte sur quelque chose de plus grand, un aperçu de ce que cet univers vous réserve.

J’ai également voulu faire de ce livre un objet généreux, vous y découvrirez donc, sitôt le roman terminé, une section encyclopédique de 140 pages décrivant la cosmogonie de cet univers, le fonctionnement de sa magie, ainsi que les différences forces en présence.

Lisez, relevez, notez, car votre recherche saura porter ses fruits tôt ou tard pour vous conduire à la compréhension de la véritable nature de ce qui se joue entre ces pages.

N’oubliez jamais, comme le dit le Bibliothécaire : Savoir, c’est pouvoir.

Enfin, un merci tout particulier aux personnes inestimables qui m’accompagnent dans cette vie, et un merci à vous, de me faire l’honneur de me lire,

Matthieu

Index

Prologue

Une ombre sous la lune

Chapitre 1

Savoir, c’est pouvoir.

Chapitre 2

L’œuvre de Dieu

Chapitre 3

Le Stélographe

Chapitre 4

Le grand ordonnancement

Chapitre 5

L’épreuve du sabléor

Chapitre 6

Via Umbrae

Chapitre 7

Le cercle d’agonie

Chapitre 8

L’épreuve des gemmes

Chapitre 9

Ceux que la lumière fane…

Chapitre 10

… éclosent dans l’ombre

Chapitre 11

L’épreuve de la dague

Chapitre 12

Le triumvirat

Appendice I

Chronique d’un monde déchu

Appendice II

Traité des principes magiques essentiels

Appendice III

Inventaire des existences

Prologue

Une ombre sous la lune

De fines bulles s’extirpaient péniblement du fond des coupes dorées, agglutinées en un troupeau de sphères impatientes de regagner la surface pour y mourir dans un clapotis gazeux. L’or irait abreuver les lèvres charnues des convives assoiffés mais le gaz lui, n’avait autre but que d’attirer le regard sur son contenant. Les lèvres pétillaient de la même agitation, chantant à tue-tête les paroles déformées de chansons populaires, discourant des épreuves et des succès de l’année écoulée, ou murmurant quelque anecdote ou commérage aux dépens d’un invité. Le tout s’entrecoupait d’instants de délectation autour des canapés et autres amuses-bouches disséminés aux quatre coins de la salle.

Effectivement, les bouches s’amusaient, sans que les corps ne demeurent en reste. Tous s’adonnaient, qu’importent leurs âges ou leurs degrés de timidité, au jeu des danses festives aux chorégraphies éculées. Les grandsparents frappaient de leurs canes aux rythmes des tubes, les enfants couraient au milieu de la piste, esquivant une forêt de jambes parentales, lorsque ces mêmes parents et amis prenaient plaisir à lâcher l’équivalent de douze mois de retenue sur des airs de tous, connus.

En ce large salon, vidé de tout son mobilier, rien que des victuailles et des pieds endiablés par la frénésie d’une chaîne hi-fi. Les robes de soirées aux couleurs criardes et mal accordées côtoyaient les vestes en jean délavées et les chemises aux motifs imprimés, comme un dernier hommage à cette décennie qui s’achèverait bientôt, sous les coups de minuit.

L’an 2000, cette porte ouverte vers un nouveau millénaire, paraissait pour beaucoup un véritable mythe, un sas donnant sur un futur des plus prometteurs. Tous rêvaient de vivre de nouvelles découvertes, s’imaginant déjà au volant de voitures volantes ou au maniement de technologies révolutionnaires. S’ils demeuraient simplement heureux de vivre cet instant, ils se sentaient tous privilégiés d’être là pour le vivre, comme s’ils avaient été rendus uniques par l’unicité même du moment se jouant sous leurs yeux.

Seul vestige des meubles ayant déménagé le temps de la soirée, une télévision trônait à côté du bar, donnant l’heure officielle et le sacro-saint compte à rebours de l’évènement tant attendu ; il ne restait qu’une heure avant minuit.

Dans cette euphorie amicale, cette liesse familiale et fraternelle, tous espéraient, tous fantasmaient, tous, à l’exception d’un enfant.

Dans la salle d’à-côté, Dimitri, 12 ans, s’adossait contre la porte d’entrée, infiniment plus concerné par la lecture d’un roman fantastique. La lumière de la lune à travers les carreaux laissait un rayon éclairer ses pages d’un éclat aussi pâle que délicat. Imperturbable, les yeux braqués sur ses lignes, il ne se mouvait que pour remonter mécaniquement son col, gelé par l’air s’engouffrant par-dessous. Rien, ni le froid d’un temps neigeux, ni la tonitruance du reste de sa famille ne pouvaient l’extirper de son cocon de papier. Ses cheveux courts, disciplinés malgré son jeune âge, laissaient visibles ses yeux marron clair, deux noisettes prenant un plaisir immense à osciller et s’égarer en des mots écris pour lui.

Soudain, la porte du salon s’ouvrit pour laisser passer une véritable furie, une adolescente de seize ans au visage angélique grimé de maquillage et de cotillons, dont la lourde démarche contrastait avec sa silhouette élancée.

— Eh ! Tu veux pas t’arrêter deux secondes et venir un peu avec nous ? houspilla-t-elle Dimitri en battant du pied comme pour ne pas se désynchroniser de la musique à côté.

Le garçonnet ne la connaissait que trop bien. Alice, cette sœur indiscrète, en pleine crise d’adolescence, centrée sur elle-même, qui ne pouvait tolérer que d’autres puissent avoir des aspirations différentes des siennes. C’est ainsi qu’il la jugeait sans cesse, admettant toutefois que parmi le défilé d’êtres pénibles que constituait sa famille, elle fut la seule à s’attarder sur son sort.

— Je suis bien, là, se contenta-t-il de répondre, évasif, tournant la page avec nonchalance.

Alice souffla son exaspération aussi froidement que l’entrée d’air sous la porte. Combien de fois s’était-elle retrouvée dans cette posture ingrate, à devoir corriger le comportement asocial de son diable de frère pour l’éviter d’essuyer les remontrances incohérentes de leurs parents.

— Mais tu pourras le continuer un autre jour ton bouquin là ! Viens profiter de nous, pour une fois que y a Papi et Mamie ! argumenta-t-elle en s’agenouillant pour se mettre à sa hauteur.

La mention de ses grands-parents ne le fit pas sourciller. Il tourna une page de plus, débutant un nouveau chapitre qui eut l’air de davantage l’intéresser.

— Mouais, je finis ce passage si tu permets ? répondit-il avec insolence.

— Je sais très bien que tu vas pas venir, je te préviens je vais en parler aux parents et ça va pas être cool pour toi ! avertitelle avec ire, eh tu m’écoutes ?

Agacé, le garçon plaqua son livre sur ses cuisses avant de regarder sa sœur pour la première fois de la soirée.

— Oui gnegne pas cool pour toi, gnegne je vais le dire aux parents, l’imita-t-il avec arrogance, fous-moi la paix et va faire la danse des canards si ça t’amuse…

— Tsss t’es vraiment un petit con… lâcha-t-elle en regagnant la pièce.

Dimitri la regarda un long moment s’éloigner, attendant que la porte ait claqué avant de revenir à sa lecture.

Dans la salle, la tension devenait palpable et l’ambiance plus électrique que jamais ; il restait 10 minutes avant minuit. Cherchant son chemin parmi les oncles, les cousins et les amis, Alice tâtait du bout des bras son père pour l’avertir du comportement de Dimitri. Loin d’elle l’idée de le forcer à participer, ou de le sortir de sa zone de confort. Le savoir en train de lire dans son coin ne gâchait pas sa soirée, mais devant l’indifférence générale que provoquait son cas, elle ne pouvait se résoudre à le laisser de côté, comme tout le monde l’avait fait, depuis tant d’années.

— Une p’tite coupe ma puce ? lui demanda son père, une cravate nouée sur sa tête, l’air éméché.

— Non merci… refusa-t-elle en levant les yeux au ciel, Dim veut pas venir, il décroche pas de son bouquin…

— Quoi ? Mais qu’est-ce qui déconne chez lui ? Il sera minuit dans cinq minutes !

— Je sais, je lui ai dit… ça sert à rien d’insister il est bizarre c’est tout.

— Je vais lui parler, moi, on est là pour s’amuser en famille bordel !

***

Perdu dans ses pensées à imaginer les situations improbables qu’il parcourait du bout des yeux, Dimitri souriait à chaque fin de paragraphe, heureux du dénouement de son histoire.

Lorsqu'au détour d’une phrase, un son particulier vint à le distraire. Il y eut un sifflement, plus aigu et bref que le cri strident d’une théière, plus épais que le bruit d’un doigt glissant sur les contours d’un verre. La musique de la soirée devint soudainement lointaine et isolée.

Dimitri releva la tête pour fixer la commode face à lui, où quelque chose semblait se mouvoir dans l’ombre que projetait le clair de Lune. Il se retourna brutalement, pensant qu’il apercevrait une silhouette contre la fenêtre, mais rien. Rien d’autre qu’une nuit calme aux gens excités. Pourtant, l’ombre s’agitait toujours en face, semblant s’extirper de la commode pour se diriger vers lui.

Rampant au sol, se hissant péniblement sur le tapis à la manière d’un chiot fébrile, l’ombre s’arrêta à quelques dizaines de centimètres du garçon, semblant guetter une réaction de sa part.

Ce dernier, bouche bée, se frotta les yeux avant d’esquisser un rire nerveux. Il examina la créature avec un air amusé, stupéfait. Jamais il n’aurait cru que quelque chose d’aussi singulier puisse exister ailleurs qu’entre des pages de contes et légendes ; que pouvait être cette petite chose craintive ?

L’Ombre paraissait vivante, habitée d’une authentique présence. De prime abord, rien ne pouvait la différencier d’une ombre classique, mais tout la distinguait du réel. Cette projection adoptait une texture unique sitôt qu’elle s’agitait, comme un tissu d’écailles microscopiques, de grains d’un cristal parfaitement opaque, absorbant toute lumière tout en laissant échapper un certain éclat, une sorte de miroir d’un noir absolu. D’une insaisissable géométrie, elle semblait tout autant sortir du sol que s’y incruster, comme un volume fait de deux dimensions. En cet état quasi larvaire, l’Ombre paraissait inoffensive, une curiosité attendrissante.

Se sentant l’âme d’un naturaliste découvrant une nouvelle espèce, Dimitri conservait une relative prudence tout en fixant avec une fascination totale cet obscur vermisseau.

Jusqu’à ce que la porte donnant sur la salle de la fête ne s’ouvre subitement pour laisser passer un invité se rendant aux toilettes. Visiblement troublée par l’intense volume sonore qui s’échappa l’espace d’un instant, la créature esquissa une forme de hoquet, qui la fit grandir d’une trentaine de centimètres d’un seul bond.

Dimitri, surprit, se plaqua contre la porte d’entrée, ne détachant pas ses yeux de la chose qui semblait éprise de tremblements, rendue visiblement nerveuse par l’agitation environnante.

L’enfant approcha lentement sa main dans une tentative d’apaiser la bête intangible.

— C’est rien ce n’est qu’une fête, ça va aller… moi non plus j’aime pas ça… confia-t-il dans un sourire tendre.

Mais pour toute réponse, celle-ci continua de se braquer et eut un nouveau hoquet. Sa taille approcha alors le mètre cinquante, lui permettant de surpasser Dimitri.

Le garçon se redressa tout en gardant le dos plaqué contre la porte et le regard focalisé sur la bête, n’osant cligner des yeux. Le plaisir de la découverte s’était immédiatement volatilisé au profit d’une peur froide, le figeant totalement. Il espérait s’être endormi sur son livre et se trouver au beau milieu d’un cauchemar qui s’éteindrait bientôt. Il aurait voulu hurler, mais quelque chose en lui ordonnait le silence. Là où la terreur se serait emparée de n’importe quel enfant, il ne ressentait qu’une épouvantable attente, priant pour qu’aucun nouveau stimulus ne vienne à nouveau déranger la créature.

Seulement, la porte s’ouvrit à nouveau, cette fois sur le père de Dimitri, échaudé, déterminé à extirper son fils de son comportement.

— Bon allez-toi, ça suffit ! Il est presque minuit, tu viens faire bisous à tout le monde aller et…

Il sembla ignorer la créature, si bien que le garçon crut un court instant qu’il s’agissait d’une hallucination, avant que son père ne retourne son attention sur l’amas noir qui lui faisait face, troquant sa colère pour une expression d’effroi et de dégoût.

— … mon Dieu qu’est-ce que c’est que ce truc ? ! vociférat-il d’une voix suraiguë.

Apeuré, le père lâcha sa flûte qui alla se briser sur le marbre de la pièce. À l’entente du choc, Dimitri serra les poings. La créature eut un nouveau soubresaut et grandit à nouveau pour avoisiner les deux mètres de haut.

Sa texture devint plus épaisse, des membres se dessinèrent le long de son corps semblable à un nuage de minuscules pétales mat. Ces membres arboraient une géométrie déformée et absurde, sans aucune cohérence de taille ou de longueur. Certains de ses multiples bras ou tentacules bourgeonnaient à la manière de petit moignons répartis sur son corps de colosse, comme la promesse d’une future évolution.

La petite larve s’était ainsi mue en une sorte de monstre asymétrique, dont la tête émergente semblait un assemblage d’organes incohérents, dépourvu d’yeux mais doté de plusieurs dents ou cornes informes. Le tout dans cette même teinte indigo, cette impression d’une physique intangible.

Dimitri cessa de fixer l’horreur pour plonger un instant son regard dans celui de son père, pétrifié, avant qu’en un clignement d’œil, sa tête ne vienne à rouler au sol, maculant le marbre d’une épaisse nappe bordeaux. Incapable du moindre son devant le caractère insoutenable de la scène, l’enfant se laissa lentement glisser le long de la porte, comme si ses jambes fondaient sous un chagrin que son esprit demeurait incapable de comprendre.

La porte se rouvrit alors sur sa tante et plusieurs invités. Celle-ci aperçut d’abord le sang puis la tête au sol, portant la main à sa bouche pour se retenir de vomir spontanément devant la violence de l’image. Une régurgitation interrompue par le spectacle de l’ombre vivante qui semblait la convoiter de son infinie noirceur. Il y eut une fraction de pause, un flottement de quelques dixièmes de secondes, pendant lesquels un fébrile espoir s’était immiscé dans la tête de Dimitri, celui que tous se taisent et que la créature soit attirée vers autre chose. Mais la nature cruelle de la peur génère toujours des réactions aléatoires, et dans une cacophonie générale, tous hurlèrent à plein poumon. La musique stoppa net, arrêtée par les convives.

Dimitri n’eut le temps que de secouer la tête en signe de désapprobation, avant de fermer les yeux et de sangloter, la bouche serrée.

***

Les cris de joies se changèrent en déluge d’horreur lorsque l’Ombre se jeta sur la foule. En quelques fractions de seconde, la créature fondit sur ses proies en les éviscérant de ses dents, noir de jais. D’une vivacité surnaturelle, elle demeurait imprévisible. Sitôt qu’elle fut aperçue près d’une victime qu’elle bondissait entre les murs et les sols pour s’occuper d’une nouvelle.

En une minute à peine, l’ensemble des convives s’écroula dans un sommeil rouge, laminé par cette rafale noire, inondant le marbre d’une mare de sang et de champagne, dont les bulles fusaient bien plus mollement.

Un silence de cathédrale régna dans la pièce, ou plutôt, un silence de mausolée. Le verre brisé et les cotillons colorés jonchaient le sol déjà chargé. Les corps mutilés gisaient d’une mort profonde, sans même le soupçon d’un geste nerveux ou d’un gémissement d’agonie. Le massacre avait été d’une bestialité chirurgicale, d’une barbarie précise et efficace.

Dimitri fut alors secoué vigoureusement par des mains qui, contre toute attente, disposaient encore d’un corps intact, le sortant de sa pétrification. Alice caressa son visage, tendrement, avant de le serrer dans ses bras. Incapable de mettre le moindre mot sur ce qui venait de se passer, seuls les petits couinements et balbutiements de leurs sanglots incontrôlés se faisaient entendre.

Ouvrant faiblement les yeux comme éblouit par le carnage, le garçonnet ne put qu’apercevoir les monticules de corps empilés par la panique et les derniers gestes d’amour pour faire barrage à la créature.

— Dimi regarde-moi, regarde-moi… lui susurra-t-elle en larmes tout en lui secouant la tête pour le forcer à occulter le décor macabre.

D’abord incapable du moindre geste, Dimitri se laissa aller à étreindre sa sœur de toutes ses forces, voulant à tout prix se raccrocher à cette maigre chaleur, cette infime lumière encore présente.

— C’est fini Dimi, lui chuchota-t-elle dans l’oreille, tout va bien mon petit frère… on n’est que tous les deux maint…

Le souffle d’Alice fut coupé.

L’enfant desserra ses bras et écarquilla soudainement les yeux, espérant encore qu’il s’agissait d’un temps de respiration. La force de son câlin consolateur s’amenuisa, avant de s’éteindre en un poids mort. Alice n’eut comme dernier mot qu’un crachat de sang, avant de s’écrouler à ses pieds, la poitrine perforée par les crocs de la créature.

Celle-ci toisait à présent le garçonnet qui n’y portait désormais plus aucune attention, fixant d’un regard perdu le corps de sa sœur. Il n’entendit qu’un grognement suivi du même curieux sifflement de verre, avant que l’Ombre ne se réduise en une traînée de poussière.

L’enfant ne bougea pas d’un centimètre, n’osant rien regarder d’autre que ces mains d’adolescente pénible qu’il avait tant de fois trouvée insupportables, ces mains avec qui il s’était chamaillé, ces mains qu’il avait repoussées dans sa quête de solitude, ces mains qui à présent demeuraient aussi froides et raides que le souffle d’air s’échappant sous la porte.

Dans l’autre pièce, la télé se ralluma pour vomir un dernier son. « 3,2,1… Bonne Année ! »

Dimitri rampa au sol, frissonnant de tous ses membres, nageant presque dans l’épaisse flaque écarlate à la chaleur ignoble. Il se saisit de son livre comme d’un doudou, se raccrochant à sa couverture déchiquetée, pour aller se blottir dans les bras de sa sœur, avant de s’étouffer dans un sanglot silencieux. Recroquevillé dans son chagrin, il ne devint plus qu’une ombre, sous la lune.

Chapitre 1

Savoir, c’est pouvoir.

Huit ans plus tard, le souvenir de l’ombre demeurait intact, ou plutôt ampoulé dans un flacon mental. Mis sous verre, ce fragment mémoriel incarna pour Dimitri la source d’une volonté de puissance, l’incubateur d’une colère enivrante et d’un profond désir de vérité. Cette fiole d’une noirceur captivante trônait en son esprit telle une réserve intarissable de questions. D’où venait cette créature ? Avait-elle agi de son propre chef, ou avait-elle été pilotée par un tiers ? Comment avait-elle pu tromper la vigilance d’une cinquantaine d’invités et surtout, pourquoi l’avait-elle épargnée dans sa rage meurtrière ?

De ce flux d’interrogations naquirent des recherches que Dimitri mena durant ses longues années solitaires. Porté par les méandres des démarches administratives et recueilli par les services de l’Aide Sociale à l’Enfance, il fut finalement placé en famille d’accueil. Lui qui ne nourrissait que peu de tendresse et d’amour pour sa famille biologique, ne s’embarrassa d’aucun sentimentalisme avec ce nouvel entourage. Respectueux, aimable et d’un sérieux absolument constant, il aida aux tâches ménagères, partagea les repas, obtint même de bons résultats scolaires, sans qu’aucune marque d’affection ne vînt à le submerger.

Son collège et son lycée furent marqués par sa totale inaptitude à la sociabilité, qu’il jugea n’être que perte de temps ou douloureuses parenthèses. À quoi bon s’attacher à des instants légers quand tout ce que comportait le monde conduisait à la gravité ? Il s’agaçait de la médiocrité des gens, de leurs petits univers ridicules, s’efforçait de rester calme malgré l’affligeante stupidité de ses interlocuteurs. Il se souvint de ses nombreuses auditions au commissariat, de ses diatribes lorsqu’on l’interrogea sur la nuit du massacre, de ce psychiatre qui le gava d’anxiolytiques pour effacer une vérité que ces autorités trouvaient insoutenables mais qui pourtant incarnait le réel absolu.

Sans l’ombre d’un regret, il ne laissa ainsi aucune chance à d’éventuels amis ou même camarades, aucune espérance à une éventuelle petite copine, et aucun espoir à tous ceux ayant décidé, pour une raison ou une autre, de lui tendre la main. Son cœur d’obsidienne ne transigeait jamais avec ceux qu’il jugeait hypocrites ; l’amour était souvent le masque souriant d’intérêts égoïstes. Il ne voulait d’aucune pitié, il voulait savoir.

Savoir pourquoi ce monde tournait à deux vitesses, comprendre les origines de ces choses indicibles, et les raisons qui les poussèrent si loin du quotidien abscons de l’essentiel des êtres humains. La plupart de ses congénères du même âge aspiraient au désir, au plaisir ; d’autres plus froids, au profit, au confort, ou à la réussite. Lui aspirait à la connaissance primaire, au point d’origine de toute chose.

Alors de sa cinquième à sa troisième, il dévalisa les rayons des bibliothèques comme un toxicomane braquerait une pharmacie, ingurgitant des chapitres obscurs sans rien n’y percevoir autre que des mots savants et des phrases alambiquées. D’un naturel déjà renfermé et curieux, le souvenir de cette nuit du nouvel an n’avait fait que renforcer sa détermination, et accélérer l’éradication de ses déboires sentimentaux.

Comme il se plaisait à penser, il n’était nul savoir qu’un livre ne puisse traiter, le plus difficile étant de trouver le bon ouvrage ; alors il chercha. Il pénétra d’abord le royaume du charlatanisme, des contes et légendes se vendant comme d’authentiques vérités pour son esprit encore malléable. On lui parla de Djinns et de créatures folkloriques, sans qu’aucune ne corresponde à l’esthétique ou au fonctionnement de l’Ombre du 31. Sur sa table de chevet, le rationalisme le plus implacable côtoyait les déboires complotistes les plus fantaisistes, sans qu’aucun n’approche un tant soit peu d’une trace d’exactitude.

Sa déception le conduisit à croire que son salut viendrait peut-être d’une chapelle. C’est sur cette conclusion qu’il s’engouffra dans les livres sacrés, prospectant dans les pages millénaires de la Bible et du Coran les lignes subtiles mentionnant le mal qui aurait pu s’abattre sur les siens, sans succès aucun. L’ancien Testament regorgeait de monstres et de bêtes primordiales sans apporter de précisions physiques et encore moins de réponses fiables. Cette Ombre n’avait pas la grandeur millénaire d’un Léviathan ni celle d’un Béhémoth, mais s’inscrivait plutôt comme une horreur organique, quotidienne, et perturbée.

Ces premières lectures hétérodoxes l’occupèrent jusqu’à l’âge de 16 ans. Et, s’il n’avait rien trouvé de fort à propos pour expliquer la tuerie, il sortit de cette expérience avec une étonnante culture religieuse et historique, devenant, aux yeux de ses professeurs, un véritable petit prodige.

Mais son caractère glacial en faisait un garçon hermétique, insensible aux encouragements et fortement jalousé par ses pairs. Une catégorie spécifique de caractère qui ne manqua pas d’agiter un petit groupe d’élèves décidés à l’ériger en bouc émissaire jusqu’à la toute fin de son collège, le frappant fréquemment aux détours des couloirs lorsqu’il faisait trop étalage de son niveau d’éducation. Sans perturber sa psyché plus qu’elle ne le fut déjà, ce harcèlement l’invita au silence le plus scrupuleux et à une certaine discrétion.

Il lui fallut attendre le lycée pour qu’il atteigne son rêve, celui de ne plus voir personne s’intéresser à lui.

***

Il mit alors cette période à profit pour reprendre son enquête à zéro, s’employant à adopter une méthode plus scientifique, reposant pour l’essentiel sur ses observations lors du massacre.

En premier lieu, il soupçonna la lumière de la lune d’être à l’origine de l’incident. Ainsi, il étudia intensément les cycles lunaires et l’astronomie du Système solaire, espérant mettre le doigt sur un évènement cosmique particulier survenu dans une période de trois semaines autour de la nuit du drame, sans succès.

Il suspecta également le bruit d’être un élément central, théorisant que certaines fréquences sonores, notamment les voix humaines, permirent au monstre de désigner ses cibles. En effet, il rapprocha bien vite son silence durant l’attaque au fait qu’il soit le seul survivant. Toutefois, la créature avait eu tout le loisir de l’observer, et même de l’entendre la rassurer dans les deux premières minutes suivant son apparition. Rien ne collait en vérité.

Il reporta alors son attention sur la physionomie de la créature, et plus précisément, sur son curieux mode de déplacement. L’être demeurait un total paradoxe : intangible mais capable de transpercer ses victimes, se camouflant dans les murs et toutes les surfaces, mais susceptible d’en sortir pour adopter une forme plus volumique.

Contre toute attente, la seule piste s’étant avérée digne d’intérêt sortit d’un livre de mathématiques traitant des espaces vectoriels. Il apprit alors, sans toutefois comprendre précisément la construction logique et mathématique du concept, qu’il demeurait possible de concevoir des espaces avec plus de trois dimensions. Seraitce possible alors que l’ombre meurtrière a pu se mouvoir dans une dimension supplémentaire aux largeurs, hauteurs et profondeurs éculées ?

Il l’ignorait. En fin de compte, il ignorait davantage à chaque fin d’ouvrage, et cela le consumait. La solitude avait cela pour inconvénient qu’il devait sans cesse redoubler d’ardeur pour puiser en lui les ressources de la compréhension. Il avait la force, la volonté, l’intelligence, mais il lui manquait une direction, et plus que tout, un professeur.

Sa culture croissait de manière anarchique, telles les tiges d’une mauvaise herbe vivace, sans un tuteur auquel se raccrocher pour lui donner une forme.

Naturellement, il eut un bac littéraire. Évidemment, il s’orienta vers une licence d’histoire, lui permettant de persévérer dans sa zone de confort où il pourrait passer son temps à lire et chercher de façon hasardeuse sans se soucier de ses résultats tant ils seraient inévitablement meilleurs que ceux de ses semblables.

***

Huit ans plus tard donc, vautré sur sa chaise, le visage braqué sur un carnet en lambeaux, le dos voûté, Dimitri assistait à son cours sans rien écouter d’autre que les bruits de griffonnage de son stylo, recopiant à la hâte quelques extraits de coupures de journaux qu’il jugeait intéressants. Savait-il seulement de quelle matière il s’agissait ? Sémiologie, histoire contemporaine, sociologie et ethnologie peut-être ? Qu’importe, il n’aurait qu’à lire un polycopié la veille du partiel et le mémoriser sans broncher pour satisfaire aux standards actuels.

Il avait appris à apprécier le confort des amphis de la Sorbonne et la tranquillité des cours magistraux, où l’immense majorité des étudiants s’occupaient à de tout autres choses qu’aux sujets enseignés.

Cela demeurait vrai pour la quasi-totalité des matières, à l’exception de l’archéologie, dont l’enseignant, particulièrement charismatique, réussissait l’exploit de captiver son auditoire.

« … jeunes gens, s’il y a bien une chose que vos esprits doivent intégrer, c’est que toute civilisation observe une période d’ascension, d’apogée, et enfin d’inexorable déclin. »

Ainsi parla Emmanuel Sélien, pleinement conscient de ses talents d’orateurs et de l’effet qu’il produisait sur ce parterre de cerveaux juvéniles. Quadragénaire à la silhouette athlétique, il dissimulait sa carrure sculpturale derrière une chemise noire sans le moindre pli, surmontée d’un blazer bleu marine aux coudières marron. Cette allure de dandy sobre, sans le moindre cheveu rebelle ou trace de craie, assurait une bonne partie de son charisme. Et puis, il y avait sa voix, une voix basse et tamisée, berçant les oreilles dans un curieux mélange de calme et de sévérité. Il se plaisait à savourer ces instants de silences où tous les regards se tournaient vers lui, où les gueules s’entrouvraient, prêtes à se disputer les miettes de ses connaissances. Il reprit son exposé.

« Bien souvent, on ne retient d’une culture que son apogée, on aura tendance à penser l’Empire romain à travers son immense territoire et ses avancées culturelles, moins pour son marasme politique et sa chute progressive, jusqu’à sa dilution dans une myriade de petites nations dont nous sommes les héritiers. Mais, à quel instant de leurs histoires, ces civilisations ont-elles compris qu’elles étaient dans le déclin ? Ont-elles réalisé, qu’elles étaient au pied du mur ? Au crépuscule de leur ère ? Est-ce leurs ennemis désignés, leurs envahisseurs ou bien leur flétrissure interne, leur défaut initial, de conception diront nous, qui en est la cause principale ? Sûrement est-ce un peu des trois mais nous nous accorderons à dire qu’aucun des contemporains d’un empire ne peut prédire sa chute sans passer pour fou devant la foule. »

Il interrompit sa rhétorique en tapant fermement du pied contre l’estrade, faisant sursauter l’ensemble des étudiants.

« Question ! Mes chers élèves, à quelle phase de votre civilisation pensez-vous que nous en sommes ? »

Une main se dressa au deuxième rang, fièrement érigée, celle d’un garçon ayant adopté trait pour trait le même style vestimentaire que son professeur. Peut-être le concevait-il comme un modèle, un mentor ? Ou peut-être désirait-il vieillir trop vite pour échapper à son mal-être présent.

Sélien chercha un instant pour d’autres volontaires, avant de confier, par dépit, la parole à son jeune aficionado.

— A l’apogée ! s’écria-t-il, y a qu’à voir tous les progrès techniques, toutes les récentes découvertes, je pense qu’on va dans un sens positif ! L’espérance de vie a fini d’augmenter, le système de redistribution fonctionne, on peut presque pas faire mieux.

— Le progrès technique n’est pas nécessairement un gage d’ascendant civilisationnel, surgit le professeur en détournant le regard de l’étudiant qui sembla s’effondrer sur son siège, déçu de décevoir. Oui, vous ?

La parole fut donnée à un étudiant du fond de la salle, à quelques places de Dimitri. Un jeune homme décontracté, le sourire charmeur, visiblement à la tête d’un petit groupe d’élèves guettant avec fierté l’intervention de leur leader.

— On peut carrément dire qu’on est à l’ascension je crois bien, y a encore du chemin à faire notamment sur le social, on s’éveille peu à peu à des problématiques d’égalité, d’entraide, et tant qu’on n’aura pas réglé ça et abouti à un système plus juste, on peut dire qu’on a encore du chemin à faire ! C’est à notre génération de relever les défis de demain, et réparer les écarts d’hier !

Tandis que le jeune homme s’embarqua dans une longue litanie sous les regards mièvres de ses admirateurs, Sélien remarqua de ses yeux perçants le seul élève qui ne prêtait nullement attention à son discours, recroquevillé sur son carnet comme un renard dans son terrier.

— Merci… abrégea le maître de conférences, et vous là… apostropha-t-il Dimitri, lequel ne se sentait nullement concerné. Eh, c’est à vous que je parle, vous qui gribouillez depuis le début du cours, qu’est-ce que vous pouvez bien nous raconter de beau ?

Dimitri se redressa avec vigueur et fureta du regard l’ensemble de l’amphithéâtre où il put constater l’attention de l’assemblée se braquer sur lui. Lui qu’on n’entendait jamais, qu’on ne respectait même plus, sentit un étau se resserrer sur lui. Qu’il décida à cet instant de se montrer brillant ou stupide, il serait inévitablement en proie à la raillerie.

— Excusez-moi, répondit-il en s’éclaircissant la gorge, j’écoutais pas, est-ce que vous pouvez répéter la question ?

L’écho de la salle se remplit de rires moqueurs aux nombreux quolibets. Dans un coin de l’amphi, une voix fusa « mais quel bouffon ! », provoquant un rire général.

— Très bien, je repose donc ma question, d’après toi, nous sommes à l’ascension, à l’apogée, ou au déclin de notre civilisation ? énonça le professeur en regardant sa montre, pressé d’en finir avec cette classe bien en deçà du niveau qu’il espérait.

— Au déclin monsieur, répondit-il rapidement, pensant qu’il n’était pas nécessaire pour lui de développer davantage.

L’écho de la salle se remplit de rires moqueurs aux nombreux quolibets, avant que le professeur ne vienne à sortir de son calme apparent.

— Si vous voulez bien vous taire ! C’est intéressant, pourquoi au déclin ? questionna-t-il en se frottant la barbe, comme pour marquer son regain d’intérêt.

Agacé par les idioties de ses pairs, une piqûre d’ego s’empara de Dimitri. Il n’aurait qu’à répondre une fois pour toutes de la moins subtile des manières pour avoir la paix durant l’entièreté du semestre.

— J’aurais tendance à penser, débuta-t-il d’un ton clair et didactique, qu’on peut rapprocher une civilisation d’un grand sportif. Il s’entraîne, gagne quelques compétitions, peut-être même un titre mondial, et après, il essaye tant bien que mal de conserver son titre mais il n’y arrive pas, parce qu’au fond de lui, il ne trouve d’intérêt que dans la lutte pour le titre. Il devient ensuite l’homme à abattre, l’ennemi, il n’a plus la gloire et les paillettes, il voit des petits jeunes plébiscités, gavé d’orgueil, prêts à se déchirer comme lui autrefois pour le vaincre, et finalement, il est vaincu… la société, ça a été Rocky I, Rocky II, et là, c’est Rocky III.

— Mais quel rapport putain… maugréa son camarade du premier rang, vexé d’être mouché par l’imprévisible sortie de cet invisible à l’élocution parfaite.

— Fermez-la vous, lui assena Sélien, qui à présent s’appuyait sur son bureau tout en faisant signe à Dimitri de dérouler son argumentaire.

— Le rapport c’est qu’il y a, je pense, une infinie prétention dans notre civilisation actuelle, une impression de se croire en terrain conquis, reprit Dimitri avec assurance. Il n’y a plus le désir de grandeur, d’éternité ou la soif de conquête pour un bien commun, il n’y a qu’une profonde envie de confort et de satisfaction immédiate et individuelle, une non-envie pour des non-êtres.

Cette dernière phrase provoqua un tollé digne des hémicycles les plus sulfureux. Loin de calmer cette soudaine agitation, le professeur esquissa un sourire amusé.

— Et en quoi est-ce synonyme de déclin selon vous ? réagitil en retenant ses étudiants d’un geste de la main.

Dimitri se surprit lui-même à ce soudain entrain pour une participation active en classe. Il voyait dans le sourire espiègle de ce prof s’illuminer une intelligence bienveillante, un esprit capable de comprendre et d’aiguiller sa pensée. Il réfléchit un temps, avant de répondre avec naturel.

— Une société qui ne poursuit aucune vérité supérieure se noie dans ses chimères et finalement, meurt… nous sommes exactement dans cette direction.

— Mais quel connard ce mec… souffla l’une des étudiantes du groupe à sa droite.

Sélien reluqua une nouvelle fois sa montre, pestant devant l’inévitable accélération du temps lorsque celui-ci daignait se montrer intéressant.

— Bon, merci pour cette captivante approche, on pourrait y passer des heures mais malheureusement le cours est fini pour aujourd’hui, n’oubliez pas que le partiel de fin janvier couvre tous les chapitres étudiés y compris le huit !

— Mais on l’a pas vu le huit ! s’exclama une étudiante, paniquée.

— Et bien… lisez, jeune fille, conclut le professeur.

La quasi-totalité de la salle s’était évaporée à l’instant où il sonna la fin du cours. Machinalement, le professeur rangea ses affaires dans un rituel bien ordonné avant de sortir, non sans jeter un œil aiguisé au groupe de quelques étudiants s’éternisant dans les lieux, s’approchant dangereusement de la place de Dimitri. Il eut un sourire malicieux, et referma la porte.

***

Dimitri, faussement concentré sur son carnet et ses croquis, feint de ne pas voir l’attroupement se former autour de lui. Certainement que cette prise de parole n’avait pas été très maline, ni très pertinente, achevant de parfaire son rôle de personnage antipathique. L’un de ceux ayant participé en cours se détacha, avançant pas à pas vers le jeune homme, agacé que celui-ci ait opté pour l’indifférence.

— Alors qu’est-ce que tu nous dessines de beau là ? demanda-t-il en approchant sa tête de l’oreille de Dimitri tout en reniflant bruyamment.

Le jeune homme, imperturbable, persévéra dans le fait de se montrer sourd aux phrases et commentaires du groupe. Ce qui, pensait-il, le rendait particulièrement irritable et lui permettrait sans doute de les décourager.

— Tu préfères faire tes petits dessins sur ton cahier de merde plutôt que de relever la tête quand on te parle et de nous présenter un peu de respect ? s’énerva-t-il sous les encouragements du reste du groupe.

Emporté par sa position et l’engouement collectif, l’étudiant balaya brutalement la table de Dimitri, faisant voler toutes ses notes à travers l’amphi.

— Regarde-moi quand je te parle connard ! C’est pas important pour toi l’égalité, ça fait partie de ton « déclin » de merde c’est ça ? hurla-t-il.

Dimitri releva lentement la tête et le fixa droit dans les yeux. Ces pupilles rouges injectés de sang et sa bouche baveuse à la dentition mal agencée constituaient pour lui une mauvaise comédie, une farce de colère, une parodie de violence. Il n’y avait aucune menace dans l’étudiant qui lui faisait face, juste une profonde idiotie plébiscitée. Face à l’expression amorphe de l’Ombre qui sans le toucher avait su le saisir d’une terreur absolue, ce roquet prétentieux donnait tout l’air d’un nourrisson pleurant pour sa tétée.

— Alors comme ça on est des non-êtres c’est ça ? Traitenous tout de suite de débiles tant qu’on y est, reprit-il.

— Ah, c’est pas moi qui l’ai dit, lâcha Dimitri dans un rire discret.

La réaction de l’étudiant ne se fit pas attendre, une violente droite heurta le nez de Dimitri, qui s’effondra sur le sol froid et poussiéreux de la salle, du sang sur tout le visage. Sonné par le choc, il ne ressentit pas les nombreux autres coups qui lui furent portés. Des coups de pied, essentiellement. Tandis qu’il se contorsionnait pour protéger sa tête, il s’efforça de reconnaître cette douleur comme une juste punition. Il avait manqué de discrétion et d’intelligence. Comme il le théorisait dans ses carnets, il n’était nullement nécessaire de chercher à briller pour qui ne croit pas en la lumière. Pendant qu’il endurait ce déchaînement, il pouvait entendre les insultes et les brimades de ses supposés camarades.

« Et après il s’étonne d’être tout seul… Pauv’ type»

Non, pourquoi s’étonner de quelque chose qu’il désirait par-dessus tout.

« C’est un déchet ce mec »

Probablement, mais il avait pour lui d’en être conscient quand eux mettraient sans doute quelques dizaines d’années pour s’en apercevoir, pensa-t-il.

Le groupe lui faussa rapidement compagnie, craignant que quelques frappes de plus ne virent l’arrivée d’un témoin susceptible de les dénoncer.

***

La porte secondaire se rouvrit sur Emmanuel Sélien, qui se réinstalla à son bureau avec un air débonnaire. Dans son manteau feutré aux nuances bleu marine, il inspecta scrupuleusement la pièce avec lenteur, avant d’apercevoir les notes du cahier de Dimitri. Un croquis attira son attention, un schéma représentant une silhouette noire, avec des annotations. En consultant les autres feuilles laissées à terre, il put assembler une véritable galerie de portraits de cette Ombre silencieuse et visiblement meurtrière. Sans être un réel chef-d’œuvre, le dessin brillait par l’immondice de la non-forme représentée. Le professeur eut un rictus, un rictus ambigu, tantôt inquiet, tantôt satisfait. Il plia le schéma le mieux réalisé et le rangea dans sa poche, avant d’éparpiller à nouveau les feuilles où il les avait trouvés.

Sélien s’assit ensuite sur l’un des gradins, observant Dimitri se relever péniblement, lui tendant un mouchoir avec une certaine nonchalance. Le jeune homme le refusa, s’essuyant machinalement le nez avec sa manche. Sélien rit.

— Ça t’arrive souvent ? demanda le professeur en rangeant son mouchoir.

— Non, pas quand je réussis à la boucler… grommela-t-il en reniflant.

— T’as jamais eu envie d’exploser ? De te venger de ce genre de sale comportement ? demanda-t-il avec un ton curieux.

Il marqua une pause, qui ne dura que l’espace de deux reniflements interloqués de Dimitri, avant d’amorcer son discours.

— Voici la nouvelle génération. Une génération qui s’installe, qui ne sait pas trop ce qu’elle fait là, qui glane deux ou trois connaissances pour avoir un diplôme sans valeur et finir par passer quarante ans à exercer un métier qu’elle déteste juste pour s’assurer de mériter d’exister. Et le pire, c’est que toute pensée qui l’extirperait de sa léthargie intellectuelle est vue comme une agression. Tu avais raison tout à l’heure, il est là le déclin.

Dimitri écoutait sagement le discours de son professeur tout en recomptant avec application ses dents et ses côtes, persuadé d’en avoir au moins laissé deux dans l’évènement. Méfiant, il n’imaginait pas un seul instant qu’un maître de conférences puisse se confier aussi facilement, et innocemment, à un élève, qui plus est à un élève inconnu.

— J’en veux jamais aux autres d’être ce qu’ils sont parce que ça supposerait que je puisse les changer. Et ça, c’est pas possible, asséna Dimitri comme pour freiner l’échange.

Un ardent sourire se profila sur le visage anguleux de Sélien, à la fois ravi des idées qu’il entendait, et confiant dans sa capacité à les réfuter.

— Donc ta solution à toi c’est de rester dans ton coin à lire des livres et à te rendre le plus invisible possible c’est ça ? rétorqua-t-il, amusé.

— Ma solution à moi ? Je prétends pas avoir de solutions, à rien, je me contente du constat, répondit froidement Dimitri. Vous pensez que vous êtes un résistant plein de bons principes, que vos cours vont changer la donne, réveiller la jeunesse ?

— Qu’est-ce t’en sais, tu les écoutes pas… lâcha-t-il en haussant les sourcils.

Dimitri regagna son mutisme et se releva quelques secondes, avant de s’assoir sur une table, encore amoché.

— Tu ne dis rien quand t’as tort, c’est signe d’intelligence, et de fierté mal placée, réagit le professeur qui se voyait maître de l’échange.

— J’attends que vous répondiez à ma question.

Sélien l’examina avec étonnement, le garçon ne se laissait pas aisément désarçonner.

— Je ne donne pas des cours en espérant changer quoi que ce soit, commenta-t-il, je le fais parce qu’ils permettent de temps en temps de tomber sur des drôles de spécimens, avec un certain sens de l’a propos.

— Ce n’est pas avec des spécimens qu’on refait le monde, bavarder des heures pendant que la masse grouille et avance vers le néant, c’est pas ma came…

— Voilà donc où ton raisonnement échoue. Tu as tout faux mmh… ? laissa-t-il trainer en cherchant le prénom de son interlocuteur.

— Dimitri…

— Eh bien tu te trompes Dimitri, la masse grouillante a toujours existé, existera toujours et doit être maîtrisée par une élite éclairée, d’où qu’elle vienne… La minorité est gage de discrétion et la discrétion est facteur de puissance. L’union n’est pas une force, mais une indiscutable faiblesse. Attention, car la solitude l’est aussi. Non, je te le dis comme je le pense depuis bien longtemps, la seule force, c’est la sélection, l’exigence, pour soi-même, pour les autres, pour extraire la quintessence de nos pensées, une vérité indiscutable et absolue ; le savoir, conclut-il dans une envolée lyrique.

Dimitri s’interrogea sur ce pamphlet donnant l’air d’avoir été préparé de longue date, avant que le professeur ne vînt y ajouter un curieux complément.

— Le savoir n’a pas vocation à être répandu de manière « égalitaire » comme le dirait ton camarade, il ne doit être transmis qu’à ceux qui en sont dignes, dignes de l’utiliser pour découvrir et conquérir un autre savoir…

— On peut connaître beaucoup de choses, mais on sait jamais vraiment… confia Dimitri, qu’on soit seul ou à quarante c’est la même chose, vous parlez du savoir comme on discourrait de la vérité, mais c’est autre chose.

— Pour trouver la vérité, il faut savoir ce que l’on cherche…

Le professeur laissa à la phrase le temps d’infuser l’esprit de son interlocuteur.

— Dis-moi Dimitri, qu’est-ce que tu cherches ?

À cette question qui lui fut posée un million de fois, il répondait souvent qu’il ne lisait que pour le plaisir, par goût de l’exploration littéraire. Mais il sentit chez cet homme une certaine duplicité inexplicable qui paradoxalement lui ouvrait la voie vers une certaine confession, une demiconfession.

— Je ne peux pas vous le dire… avoua-t-il.

Sélien hocha la tête, il se serait certainement désintéressé de lui si le jeune homme s’était répandu en discours et en confessions farfelues. Il ne savait que trop bien à quel point l’horreur réelle ne disposait pas de mots suffisamment évocateurs pour s’exprimer dans les conversations des hommes.

— Mais tu peux le dessiner pas vrai ?

Devant l’expression fermée et inquiète de Dimitri, le professeur sortit le portrait de la poche de son manteau.

— C’est une illustration pour un livre fantasti…

— À d’autres, l’interrompit-il. Tu crois être le seul à avoir expérimenté ce genre d’évènements ? À voir plus loin que le commun des mortels ? À tel point que cela te pourrit la vie ? Laisse-moi trahir l’évidence qui gangrène ton esprit depuis cette… chose, ce qui te mine n’est pas ce qu’elle a fait, n’est même pas le fait qu’elle puisse exister, c’est que tu ne SAIS pas ce qu’elle est…

Le souffle interrompu, tétanisé par cette révélation hasardeuse, Dimitri se refusait à croire en ses dires, mais gardait tout de même un fragment d’espoir accroché à ses yeux, dont les lueurs noisette s’intensifiaient.

— Vous savez ce que c’est ? demanda-t-il avec force.

Il y eut un interminable flottement, avant que le professeur ne se décide à éclaircir sa pensée.

— Non, mais tu serais surpris de savoir quelle forêt se cache derrière ton simple « fait divers ».

Dimitri changea d’expression, troquant son espoir fugace pour une méfiance des plus totales, se levant de sa table pour commencer à s’éloigner à reculons.

— Qui êtes-vous ? assena-t-il.

Sans réagir à la posture de retraite de son étudiant, Sélien continua de le fixer avec intensité, tout en adoptant une attitude parfaitement détendue.

— Je suis un professeur qui a besoin d’élèves.

— Quel genre d’élèves ? fusa-t-il.

— Ceux qui ne laissent pas leurs esprits exceptionnels pourrir sur les bancs d’une fac grotesque et qui se mettent au service de la recherche et de la vérité.

Interloqué, Dimitri ne savait que dire, clignant des yeux et regardant un instant la poussière et les quelques éclaboussures de sang sur le sol grisonnant, comme pour y puiser quelque idée de réplique.

Le professeur desserra les mains de la table contre laquelle il s’était accolé, en signe de détente, et donc, de victoire.

— Je sais que ta curiosité s’agite et c’est bien normal. Mais je ne peux pas non plus tout déballer ici. J’ai aussi ma pudeur, affirma-t-il en souriant. Si tu es un être doué d’une certaine volonté et d’un désir de faire tes preuves, rejoinsmoi à ces coordonnées précises dans… deux jours maintenant, vers 19h.

Sélien lui tendit une carte de visite qu’il saisit rapidement avant de reculer tel un animal farouche. Une carte de visite sans adresse, ni nom, ni numéro de téléphone, rien qu’une suite de coordonnées GPS.

— Je suis censé ramener un pain surprise ? C’est quoi ce rencard ? conspua l’étudiant.

— L’occasion pour vous d’apprendre.

— Vous ?

— Toi et les autres potentiels.

Les deux hommes se dévisagèrent intensément, dans un respect mutuel, un examen méticuleux, cherchant pour une confiance réciproque. Chacun vit chez l’autre non pas l’espoir, mais une opportunité. Le professeur interrompit l’intense torpeur intellectuelle de Dimitri en se dirigeant lentement vers ses affaires qui l’attendaient près de la porte.

Le jeune garçon attendit que Sélien lui tourne le dos pour formuler une réponse.

— Vous savez, j’aime pas les autres… lâcha-t-il dans une étonnante sincérité.

— Précisément, se contenta-t-il de répondre avec aplomb.

La porte s’ouvrit dans un grincement désagréable, déclenchant une nouvelle question de Dimitri, la seule finalement qui méritait d’être posée.

— Apprendre quoi au juste ?

Emmanuel Sélien s’arrêta net dans l’ouverture de la porte, tourna lentement la tête, et lui dit, avec solennité.

— Que savoir, c’est pouvoir.

Chapitre 2

L’œuvre de Dieu

Un mobilier de bois contreplaqué en souffrance sous le poids de tours de livres n’en finissant plus de grandir ; une véritable chapelle de papier se bâtissait semaine après semaine. Pas de posters d’idoles musicales, pas d’accumulation d’objets décoratifs, juste une penderie, un bureau, des livres et un ordinateur. Le chaos des pages enchevêtrées et des notes dispersées contrastait avec le rangement militaire de ces placards et la propreté impeccable du carrelage.

La chambre de Dimitri s’abandonnait à cette austérité sélective dictée non pas par une famille d’accueil tyrannique, mais par une certaine discipline qu’il aimait s’appliquer. Il s’assurait lui-même du ménage de cette pièce aménagée en sanctuaire, si propre qu’il aurait pu y manger par terre si toutefois il ressentait encore de l’appétit.

Cramponné à son bureau comme à son habitude, semblant craindre des regards indiscrets imaginaires, il pianotait sur son clavier. Plus qu’une simple recherche sur les coordonnées du point de rendez-vous, Dimitri désirait obtenir le maximum d’informations sur cet Emmanuel Sélien. Méfiant, il ne pouvait se résoudre à accorder sa confiance et son temps à une éventuelle secte dénuée de toute logique.

Mais au gré des pages et des onglets de navigation, aucune information ne transparut. Pas un article ou publication de recherche, pas une adresse dans les pages blanches, pas même une mention sur copains d’avant, Sélien était un véritable fantôme. Pourtant, celui-ci donnait des cours à la Sorbonne depuis quelques années, intervenant régulièrement sur d’autres universités françaises, jusqu’à Joseph Fourier à Grenoble. Était-il un as de l’informatique accroc au respect de sa vie privée ? Un escroc ayant menti à son administration ? Absolument aucun indice ne laissait présager du type d’individu que constituait ce professeur à la chemise sans pli.

Dimitri dû donc se résoudre à bassement taper les coordonnées GPS fournies par son commanditaire, espérant qu’il s’y formerait un soupçon d’indication.

« Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? » grommelat-il en sillonnant son écran.

Le point de rendez-vous n’avait rien du café du coin de la rue ou d’une salle des fêtes perdue dans une commune isolée, mais s’ancrait en plein cœur de la forêt de Fontainebleau, plus précisément à proximité du site des Grands Feuillards, non loin de la départementale D301. Pourquoi diable se retrouver en pleine nuit dans un lieu si lugubre et excentré de toute civilisation ? Dans son esprit brûlait une hésitation, entre un risque insensé qu’il prendrait pour suivre la première piste sérieuse qui lui était offerte en huit ans, et un renoncement sécuritaire pour tenter une nouvelle fois de trouver des réponses par la longue voie de la recherche.

Il dressa alors sur une page blanche, avec méthode et frénésie, les pour et les contre de sa situation. Lorsqu’il examina le résultat, il comprit pleinement que sa seule motivation reposait sur l’étrange impression que lui fit son professeur. Cette expression banale qu’il avait à l’examen du croquis de la créature, comme s’il s’agissait pour lui de quelque chose d’anodin, une photo de chien aurait produit le même effet.

Personne n’avait jamais accordé le moindre crédit à son récit de la nuit du nouvel an. Tout au plus ses œuvres passaient pour des dessins d’adolescent perturbé, mais Sélien su immédiatement sans la moindre explication qu’il s’agissait de quelque chose de réel.

Sa réflexion fut interrompue par la voix de son père adoptif, Bertrand, dont l’écho portait à travers tout l’étage ;

« Dimitri, tu peux descendre dîner avec nous ? »

Dîner ? Il n’avait plus eu faim depuis une éternité, peutêtre avait-il savouré un plat une ou deux fois les huit dernières années. La vue d’une viande saignante l’écœurait au plus haut point, quant aux assiettes pleines et autres ragoûts, cela le débectait. Doté d’un appétit entre le moineau et le mulot craintif, il grignotait à la hâte plusieurs fois par jour une collation de quelques légumes et graminées avant de s’enfermer dans sa chambre. Sans toutefois être particulièrement rachitique, il restait mince, à la limite du maigrichon. Particulièrement difficile en goût, il lui demeurait impossible de consommer ce qui était dans les tons rouges ou jaunes. Ce curieux désordre alimentaire avait été diagnostiqué depuis son entrée en famille d’accueil mais, au vu du traumatisme subi, les psychiatres s’accordaient à dire qu’il s’en sortait plutôt bien.

Cette famille, les Soliers, avait tenté plusieurs fois de le réhabituer à un rythme de repas réguliers, sans succès, comme toute tentative d’induire un changement chez ce jeune homme glacial. Toutefois, ils purent obtenir de lui qu’il se joigne aux repas de famille, par pur acte de présence, afin de maintenir un semblant d’unité. Si Dimitri accepta, ce n’était pas tant pour leur plaisir que pour maintenir un contact avec leur fille, Aurélie.

Plus âgée que lui, approchant la trentaine, Aurélie disposait d’un passe-droit sur la plupart des bizarreries de son caractère. Elle demeurait son interlocutrice de référence pour le genre humain, son point d’entrée pour les choses légères et plaisantes de la vie, des choses dont il ne s’approchait que rarement. De son côté, la jeune femme nourrissait le même amour pour la littérature, finalisant des études d’ethnologie. Elle fut d’ailleurs l’inspiratrice du cursus suivi par son frère adoptif, fascinée par l’étendue de ses connaissances et par sa vive curiosité, qu’elle alimenta constamment.

Elle eut une influence considérable sur ses lectures en y incorporant peu à peu une notion de divertissement et de détente. J.K. Rowling, Tolkien, Lovecraft, autant d’auteurs fantastiques qu’elle lui fit connaître, pour se détacher de la réalité moribonde qu’il se limitait à côtoyer.

Aurélie, un nom écrit dans la liste, du côté des contres. S’il se fichait légèrement du danger de ce rendez-vous, il savait qu’en cas de disparition, elle en serait affectée. Il y réfléchit un instant avant que la porte de sa chambre ne s’ouvre sur elle. En pull-over blanc, des yeux bleus éclipsés derrière des verres épais, elle venait de franchir le seuil de son sanctuaire.

— Didi, tu descends ? demanda-t-elle d’une voix fine et posée. Papa a préparé un truc.

Parmi les rares personnes qui s’adressaient à lui, la majorité le nommait M. Asteri, d’autres Dimitri Asteri, certains « le gars bizarre », et quelques-uns seulement l’appelaient Dimitri. Ce « Didi » demeurait la propriété exclusive d’Aurélie, et, bien qu’il ne l’avouât pas, cela lui procurait un sentiment de satisfaction à chaque fois qu’elle le prononçait.

— Quoi comme truc ? répondit-il, songeur.

— Un genre de plat thaïlandais…

— Thaïlandais ?

— En tout cas il a donné dans l’exotique…

— Super, je vous regarderai alors ! s’exclama-t-il avec un sourire narquois.

La jeune fille se pencha un instant sur son bureau que Dimitri tentait de camoufler en posant son bras sur sa liste des pours et contres.

— Tu bosses sur quoi ? questionna-t-elle, curieuse.

— Oh heu, je révise mes cours, suggéra-t-il simplement.

Aurélie laissa trainer un œil dubitatif avant de conclure l’échange.

— Bon aller viens, ce sera sans doute pire si c’est froid.

Ils descendirent l’escalier de bois menant au salon, avant de regagner rapidement la cuisine où leurs parents les attendaient.

***

Chez les Soliers, très chrétiens, les repas revêtaient un caractère sacré. S’ils n’allaient pas jusqu’à la pratique du bénédicité, ils mettaient un point d’honneur au respect de ces moments de partage où tous pouvaient se rassembler et discuter librement, loin de leurs préoccupations individuelles. Cela se voyait à leur cuisine, faites de meubles de rangement vastes et usés, d’ustensiles tâchés et ébréchés après avoir tant servi. L’usure omniprésente symbolisait pour eux une certaine modestie, une chaleur humaine, lorsque le neuf au contraire n’induisait que froideur et consumérisme. Chaque casserole de cuivre demeurait imprégnée de souvenirs et d’instants piégés dans le temps comme les échos de retrouvailles, d’engueulades et de réconciliation.

La table se trouvait d’ailleurs très proche du plan de travail, comme pour faciliter les trajets du débarrassage, réduisant au minimum les va-et-vient. Seul un mur restait exempt de rangement, fardé d’une pendule et de cadres abritant les photos de leurs anciens pensionnaires.

Combien de fois Dimitri avait-il vu la fierté dans le regard de ses parents adoptifs lorsqu’ils se perdaient à contempler et commenter ces photos ?

« T’auras ta place ici un jour Dimitri ! » avait assuré Eliane.

Cette réaction l’avait toujours intrigué. Lui voyait ce mur comme un mémorial, un mausolée dédié à ceux qui étaient venus et partis sans donner de nouvelles. Sans que cela n’éveille en lui le moindre sentimentalisme, Dimitri préféra de loin regarder le battement de l’horloge, qui lui rappelait que tant de jours s’étaient déjà écoulés, et qu’il ignorait combien s’écouleraient encore ; comme un totem dressé en l’honneur de son ignorance, aussi mouvant qu’immobile.

Tandis qu’il s’égarait dans les tics et quelques fois les tacs, tous avaient les yeux rivés sur l’étrange plat au centre de la table. Un pad Thaï, ou plutôt, un plat de pâtes vaguement épicé, trônait au milieu des auges sous le sourire affamé de la famille et l’expression ébaubie de Dimitri.

Tandis que les trois assiettes se remplissaient sous les oscillations d’une grande louche, Bertrand se décida à rompre le silence, s’adressant à Dimitri tout en se focalisant sur le service.

— Ça se passe bien les cours Dimitri, commenta-t-il avec un soupçon de fierté. J’ai vu tes résultats du premier semestre c’est vraiment impressionnant…

Dimitri, égaré du regard sur les mouvements des couverts et des plats, guettait les morceaux d’oignon tombés dans la bataille, agonisant sur la nappe, rarement tachée d’entrée de repas. Cet indice lui fit comprendre que derrière cette sortie se dissimulait une nervosité. Il ne répondit pas. D’usage, il ne se donnait jamais la peine de commenter un commentaire.

Sa mère adoptive se mordit les lèvres, irritée de ce comportement qu’elle avait vu mille fois et qui l’agaçait toujours un peu plus.

— Dis-moi, ça… ça te passionne vraiment l’histoire ? renchérit Bertrand, dans un bruit de mâchouillement.

Il prit la peine d’avaler bruyamment sa bouchée, avant de reprendre.

— Enfin je veux dire, quand on voit toute ta scolarité on se dit que quand même tu pourrais tenter des choses un peu plus…

— Un peu plus quoi ? Complexe ? surgit Aurélie qui attendait davantage d’informations pour se décider à se vexer ou non.

— Non, avec un peu plus de… disons de… débouchées professionnelles quoi, conclut le père en piquant de sa fourchette un morceau de nem mal cuit.

— Y a des débouchées, l’archéologie, l’enseignement, la recherche… Si moi j’ai des débouchées, Dimitri en aura aussi, je comprends pas ta sortie là ? rétorqua-t-elle avec verve et légèreté en appuyant son visage contre ses mains.

Il avait beau ne pas profiter du repas, Dimitri savourait les réponses d’Aurélie. Elle agissait bien souvent de la sorte, répliquant pour lui mieux qu’il ne le ferait, respectant le confortable silence dans lequel il prospérait.

— Oui mais ma puce, d’accord très bien, c’était pas un jugement, se justifia Bertrand. Je veux juste dire que Dimitri a des capacités assez étonnantes et je voudrais être sûr qu’il se plaise dans ce qu’il fait c’est tout.

L’équilibre de la conversation fut rompu par Eliane qui laissa tomber son couteau pour s’adresser directement à Dimitri.

— Tu peux répondre à ton père ? s’agaça-t-elle.

— Ce n’est pas mon père, asséna-t-il froidement, dans un sourire forcé d’un quart de seconde.

S’il n’aimait pas parler, ou en tout cas pas à n’importe qui, Dimitri n’avait aucun mal à projeter des salves relativement assassines aux interlocuteurs qui le dérangeaient.

Satisfait de l’effet qu’il avait provoqué, il se ravisa bien vite devant le froncement de sourcils d’Aurélie. Bien qu’il ne s’embarrassât généralement d’aucune bienséance pour transmettre ses messages, il lui était hors de question de froisser sa demi-sœur.

— Pardon, ponctua-t-il sobrement en cherchant à reprendre le sujet initial de la conversation. Oui l’histoire est assez fascinante, il y a tellement de points de vue et de nuances qu’au final on finit par ne pas savoir si certains personnages étaient réellement bons ou mauvais… déblatéra-t-il pour apaiser la tension de sa remarque précédente, songeant par là même à Sélien et à son dilemme.

Bertrand s’engouffra dans la brèche du bavardage, toujours heureux de voir Dimitri se livrer à l’interaction.

— Oh c’est parce qu’on ne les a jamais côtoyés et qu’on se contente d’étudier des témoignages ou pièces rapportées, ou de juger des décisions, mais on peut toujours savoir vers quelle moralité penche la balance… assura-t-il.

— Vision très « biblique » des choses, nuança Aurélie. Estce que le mal existe réellement d’ailleurs ? C’est quelque chose qu’on peut se demander ? Qu’est-ce que le mal ?

— De mettre du gruyère rappé sur son pad thaï ? railla Dimitri qui n’eut comme retour qu’une joyeuse grimace collective.

— Faudrait que tu retournes au catéchisme si tu te souviens plus de la définition du mal, rétorqua la mère d’Aurélie, pincée. Le mal est en chacun de nous, et à chaque instant on doit choisir entre les deux. Et le mal, c’est avant tout l’égoïsme.

— Pas nécessairement Eliane, reprit son père, je pense qu’il ne faut pas confondre le mal en nous, qui est la direction prise par nos décisions, et le mal qui nous arrive, qui est le résultat des décisions des autres. Moi je dirais que chaque mauvais évènement a lieu pour une raison, et que Dieu l’a voulu ainsi pour qu’un plus grand bien surgisse.

Dimitri pestait de voir Dieu intervenir dans la plupart des discussions pourtant si superficielles.

— Ah bon ? Dieu l’a voulu ainsi ? réagit-il, un brin moqueur.