Les Œufs fatidiques - Mikhaïl Boulgakov - E-Book

Les Œufs fatidiques E-Book

Mikhaïl Boulgakov

0,0

Beschreibung

Le professeur Persikov est un éminent spécialiste des grenouilles et autres batraciens auxquels il voue un amour tel
que sa femme l’a quitté, sans que cela ne l’affecte autant que les ravages occasionnés dans les rangs de ses amphibiens par les années de guerre civile et de famine après la révolution de 1917. Un beau jour de 1928, il découvre par hasard que sous l’action d’un rayon rouge émis par son vieux microscope, des amibes se sont multipliées à une vitesse inimaginable, ont démesurément grandi et font preuve d’une terrible agressivité.
Vite ébruitée, la nouvelle de la découverte de Persikov suscite la curiosité des journalistes moscovites et de leurs lecteurs, de la police secrète, et même des espions étrangers. Quant à l’administration soviétique, elle y voit un moyen de compenser les pertes qu’ont connues les élevages aviaires du pays, dues à une maladie foudroyante. La machine de Persikov est aussitôt réquisitionnée et envoyée dans un élevage. Mais les œufs reçus de l’étranger sont-ils les bons ?...

Publié malgré la censure en 1925 sous couvert d’être une simple histoire fantaisiste, Les Œufs fatidiques, chef-d’œuvre de la littérature fantastique, est une satire féroce du système communiste.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 143

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Petite Bibliothèque slave

— Collection dirigée par Xavier Mottez —

MIKHAÏL BOULGAKOV

Булгаков Михаил Афанасьевич

1891-1940

LES ŒUFS FATIDIQUES

Роковые яйца

1925

© Ginkgo Editeur, 2022

© Colette Stoïanov, 1990, 2022

ICURRICULUM VITAE DU PROFESSEUR PERSIKOV

DANS la soirée du 16 avril 1928, Persikov, professeur de zoologie à l’Université d’État n°4 et directeur de l’Institut zoologique de Moscou, entra dans son cabinet, au siège de l’Institut, rue Herzen. Il alluma le plafonnier de verre dépoli et regarda autour de lui.

Cette funeste soirée devait précisément être le point de départ d’une terrible catastrophe, à l’origine de laquelle on trouverait justement le professeur Vladimir Ipatiévitch Persikov.

Il venait d’avoir cinquante-huit ans. Il avait un crâne impressionnant, en forme d’enclume, chauve et encadré de touffes de cheveux jaunâtres. Il était rasé de près, et sa lèvre inférieure avançait. Cette dernière particularité donnait au visage de Persikov une expression légèrement boudeuse. Son nez rouge était chaussé de besicles à l’ancienne, cerclées d’argent, ses petits yeux avaient le regard brillant, il était grand et plutôt voûté. Il coassait d’une voix grinçante et avait, entre autres, la curieuse habitude suivante : lorsqu’il se faisait sentencieux et doctoral, il pliait l’index de la main droite et plissait les yeux. Or le professeur était toujours sentencieux, son érudition dans sa spécialité étant proprement phénoménale, aussi promenait-il fort fréquemment son doigt replié sous le nez de ses interlocuteurs. En dehors de sa spécialité, qui comprenait la zoologie, l’embryologie, l’anatomie, la botanique et la géographie, le professeur Persikov n’ouvrait pratiquement jamais la bouche.

Il ne lisait pas de journaux, n’allait pas au théâtre ; quant à sa femme, elle l’avait quitté en 1913 pour s’enfuir avec Zimine, un ténor d’opéra, lui laissant ce billet :

« Tes grenouilles provoquent en moi un insurmontable frisson de dégoût. À cause d’elles, je serais malheureuse toute ma vie. »

Le professeur ne s’était jamais remarié et n’avait pas d’enfants. Il était fort irascible mais peu rancunier, aimait le thé aux airelles, habitait, rue Prétchistenka, un appartement de cinq pièces dont l’une était occupée par sa gouvernante, Maria Stépanovna, une petite vieille racornie qui le suivait partout, comme une bonne d’enfants.

En 1919, trois des cinq pièces du professeur lui avaient été retirées. Il avait alors déclaré à Maria Stépanovna :

— Si ce scandale continue, Maria Stépanovna, j’émigre.

Nul doute que si le professeur avait mis ce projet à exécution, il n’eût éprouvé aucune difficulté à trouver, dans quelque université que ce fût, une chaire de zoologie disposée à l’accueillir : c’était un savant de tout premier ordre et, pour ce qui touchait la classe des batraciens ou amphibiens, il n’avait pas son pareil au monde, si l’on fait exception des professeurs William Weckel de Cambridge, et Giacomo Bartolomeo Beccari de Rome. Il lisait quatre langues, sans compter le russe, et parlait le français et l’allemand aussi bien que sa langue maternelle. Son projet d’émigration n’aboutit pas, et l’année 1920 fut pire encore que la précédente. Les événements se bousculèrent. La rue Grande-Saint-Nicétas fut rebaptisée rue Herzen, cependant que l’horloge murale au coin des rues Herzen et Mokhovaïa s’arrêta brusquement sur onze heures un quart, et que dans le terrarium de l’Institut zoologique, incapables de supporter les perturbations de cette fameuse année, s’éteignirent tout d’abord huit remarquables spécimens de rainettes, puis quinze crapauds ordinaires, et enfin un exemplaire rarissime du crapaud de Surinam.

Immédiatement après la mort des crapauds, qui avait laissé un vide irréparable dans le premier ordre d’amphibiens justement appelés anoures, car dépourvus de queue, le vieux Vlas, qui n’appartenait pas, lui, à la classe des batraciens, et qui était concierge de l’Institut depuis des temps immémoriaux, s’en fut pour un monde meilleur. La cause de ce décès, d’ailleurs, était la même que celle des malheureuses bestioles, et Persikov ne fut pas long à l’établir :

— Manque de pâture !

Le savant avait tout à fait raison : la pâture ordinaire de Vlas étant à base de farine, et celle des crapauds de vers de farine, la pénurie de l’une avait entraîné la disparition des autres. Persikov voulut habituer les vingt rainettes restantes à se nourrir de cafards, mais ces derniers s’étaient, eux aussi, volatilisés, en véritables ennemis du « communisme de guerre ». En conséquence, les derniers spécimens durent également finir dans la fosse d’aisance creusée dans la cour de l’Institut.

L’on ne saurait décrire l’effet qu’eurent sur Persikov toutes ces morts, et particulièrement celle du crapaud de Surinam. Pour quelque obscure raison, il en reporta toute la responsabilité sur le commissaire du peuple à l’Instruction publique alors en place.

Dans les couloirs glacials de l’Institut, en chapeau et caoutchoucs, Persikov disait à son assistant Ivanov, un gentleman d’une rare élégance à fine barbiche blonde :

— Mais après cela, Piotr Stépanovitch, la mort, c’est encore trop bon pour lui ! Qu’est-ce qu’ils sont en train de faire, hein ? Ils vont me massacrer l’Institut ! Un mâle exceptionnel, un spécimen rarissime de Pipa americana, treize centimètres !

Mais les choses devaient encore empirer. À la mort de Vlas, les fenêtres de l’Institut gelèrent complètement, et une couche de glace irisée vint givrer l’intérieur des vitres. Les lapins, les renards, les loups, les poissons crevèrent, ainsi que toutes les couleuvres, sans exception. Persikov passait des journées entières sans rien dire ; il contracta une pneumonie, mais n’en mourut pas. Une fois remis, il vint deux fois par semaine à l’amphithéâtre de l’Institut où régnait toujours, quelle que soit la température ambiante, un froid de cinq degrés au-dessous de zéro, afin d’y dispenser à huit étudiants (il gardait ses caoutchoucs, son bonnet de fourrure à oreillettes et son cache-nez, et une buée blanche s’échappait de ses lèvres) une série de cours sur le thème : « Les reptiles des pays chauds ». Le reste du temps, il le passait rue Prétchistenka, allongé sur son divan, dans sa chambre bourrée de livres jusqu’au plafond, à tousser, enveloppé dans son plaid, à considérer la gueule ouverte de la salamandre où Maria Stépanovna enfournait des chaises aux pieds dorés, et à songer à son crapaud de Surinam.

Mais tout a une fin. L’an 20 et l’an 21 s’écoulèrent, et avec l’année 22 s’amorça une sorte de retour en arrière. Tout d’abord le regretté Vlas fut remplacé par Pancrate, un gardien zoologique jeune encore mais promettant beaucoup, et l’on se remit à chauffer un peu l’Institut. Ensuite, cet été-là, Persikov, aidé de Pancrate, attrapa dans la Kliazma quatorze spécimens de crapauds communs. De nouveau, la vie bouillonnait dans les terrariums... En 23, Persikov faisait déjà huit cours par semaine (trois à l’Institut et cinq à l’Université), en 24, il était passé à treize par semaine, sans compter les cours du soir pour ouvriers, et au printemps 25 il se distingua en collant aux examens soixante-seize étudiants, tous sur les batraciens :

— Comment, vous ne savez pas ce qui différencie les batraciens et les reptiles ? leur demandait Persikov. Mais c’est tout simplement ridicule, jeune homme. Les batraciens n’ont pas de reins ordinaires. Ils leur font défaut. Voilà. Vous devriez avoir honte ! Vous êtes marxiste, sans doute ?

— Oui, répondait le collé, blêmissant.

— Eh bien, nous nous reverrons à la session d’octobre, rétorquait Persikov, fort courtois, avant de lancer joyeusement à Pancrate : — Au suivant !

De même que les amphibiens, après une longue sécheresse, sont rendus à la vie par la première averse, de même le professeur Persikov reprit-il goût à l’existence en 1926. C’est alors en effet qu’une entreprise mixte russo-américaine se mit à construire au centre de Moscou, depuis l’angle des rues Gazetnaïa et de Tver, quinze immeubles de quatorze étages, et dans les faubourgs trois cents pavillons ouvriers de huit appartements chacun, mettant définitivement un terme à cette affreuse et ridicule crise du logement dont avaient tant souffert les Moscovites de 1919 à 1925.

Cet été-là fut d’ailleurs l’un des plus beaux de la vie de Persikov, et il se prenait quelquefois à se frotter les mains avec un petit rire satisfait, au souvenir de l’existence qu’ils avaient menée, Maria Stépanovna et lui, confinés dans deux pièces. À présent, le professeur avait de nouveau la jouissance de ses cinq pièces, il avait pu reprendre ses aises, disposer à sa guise ses deux mille cinq cents livres, ses animaux empaillés, ses diagrammes, ses préparations, et allumer sa lampe verte sur son bureau.

L’Institut, lui aussi, était méconnaissable : on l’avait badigeonné de peinture crème, des canalisations spéciales amenaient l’eau jusqu’à la salle des batraciens, toutes les vitres avaient été remplacées par des miroirs, on avait livré cinq nouveaux microscopes, des tables de verre pour le laboratoire, des globes de deux mille watts à lumière réfléchie, des réflecteurs, des armoires.

Persikov était revenu à la vie, et le monde entier ne l’apprit qu’en décembre 1926, avec la parution de cette brochure :

« Nouvelle contribution à l’étude de la reproduction chez les oscabrions », 126 p., in « Bulletin de l’Université n°4 ».

À l’automne 1927, parut une somme de 350 pages traduite en six langues dont le japonais :

« Embryologie des pipas, des pélobates et des grenouilles ». 3 roubles. Gosizdat.

Enfin, pendant l’été 1928 se produisit cette chose incroyable, cette chose horrible...

IILE TORTILLON COLORÉ

Or donc, le professeur alluma le plafonnier et regarda autour de lui. Il alluma le réflecteur sur sa longue table de travail, mit sa blouse blanche, fit tinter quelques instruments...

Une bonne partie des trente mille équipages mécaniques qui sillonnaient Moscou en 1928 passaient par la rue Herzen, glissant sur le pavé de bois, et à chaque instant, dans un grincement fracassant, un tramway, le 16, le 22, le 48 ou le 53, dévalait la rue vers la Mokhovaïa. Dans les parois vitrées du cabinet se reflétaient en éclats multicolores les lumières de la ville et, très loin, très haut, on apercevait, derrière la calotte lourde et sombre de la cathédrale du Sauveur, la faucille pâle et embrumée de la lune.

Mais ni la lune ni le grondement printanier de la ville n’intéressaient le professeur Persikov. Assis sur un tabouret à vis, il manipulait de ses doigts jaunis par le tabac la crémaillère d’un superbe microscope Zeiss, sous lequel était déjà installée une préparation ordinaire, non teintée, d’amibes fraîches. Au moment précis où Persikov changeait le grossissement de 5 à 10 000, la porte s’entrouvrit sur une barbiche blonde et un plastron de cuir, et son assistant l’appela :

— Vladimir Ipatitch, c’est bien le mésentère, vous voulez jeter un coup d’œil ?

Persikov glissa à bas de son tabouret, abandonna sa mise au point et, roulant lentement une cigarette entre ses doigts, passa dans le cabinet de son assistant. Là, sur une table de verre, à moitié morte, figée d’effroi et de douleur, une grenouille était crucifiée sur un support de liège, et ses entrailles de mica translucide, extraites de son ventre sanguinolent, reposaient sous le microscope.

— Parfait, dit Persikov en collant son œil à l’oculaire.

De toute évidence, le mésentère de la grenouille, où l’on voyait très distinctement courir, le long des vaisseaux sanguins, d’alertes globules, était du plus haut intérêt. Persikov, oubliant ses amibes, et Ivanov passèrent une heure et demie à se relayer devant le microscope. Ce faisant, les deux savants échangeaient des propos fort animés, mais inaccessibles au commun des mortels.

Enfin Persikov, abandonnant le microscope, déclara :

— Rien à faire, le sang se coagule.

La grenouille remua lourdement la tête, et dans ses yeux déjà vitreux on pouvait lire : « Des salauds, c’est tout ce que vous êtes... »

Prenant appui sur ses jambes engourdies, Persikov se leva, rentra dans son cabinet, bâilla, frotta ses paupières éternellement bouffies et, s’étant rassis sur son tabouret, colla l’œil au microscope, posa les doigts sur la crémaillère et s’apprêta à reprendre sa mise au point, mais s’arrêta. De son œil droit, il voyait un disque blanchâtre sur lequel apparaissaient les contours flous de pâles amibes et, au beau milieu, un tortillon coloré rappelant un tour de cheveux féminins. Ce tortillon, Persikov et ses centaines d’élèves l’avaient vu bien des fois, sans jamais y prêter une attention qu’il n’eût d’ailleurs en rien méritée. Ce petit faisceau de lumière colorée ne faisait que gêner l’observation, indiquant que la préparation était mal focalisée. Aussi l’effaçait-on toujours implacablement d’un tour de vis, éclairant le champ d’une blanche et régulière lumière. Les doigts effilés du zoologiste étreignaient déjà la vis quand brusquement ils se mirent à trembler et retombèrent. La cause en était l’œil droit de Persikov qui, soudain alerté, surpris, s’était même rempli d’inquiétude. Cet homme penché sur son microscope n’était pas une de ces falotes médiocrités qui font la honte de la république. Non, cet homme, c’était le professeur Persikov ! Toute sa vie, toutes ses pensées étaient concentrées dans son œil droit. Pendant cinq minutes, l’être supérieur considéra la créature inférieure, l’œil douloureusement fixé sur la lamelle mal focalisée. Autour de lui, tout était silencieux. Pancrate s’était déjà endormi dans son réduit au fond du couloir, et une fois seulement on entendit au loin le doux et musical tintement du verre dans des armoires : c’était Ivanov qui, en sortant, bouclait son cabinet. La grande porte se referma sur lui en gémissant. Ce n’est qu’alors que retentit la voix du professeur. À qui il s’adressait, personne n’eût pu le dire.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’y comprends rien...

Un camion attardé dévala la rue Herzen, ébranlant les murs vétustes de l’Institut. Une coupelle de verre contenant des pincettes tintinnabula sur la table. Le professeur blêmit et protégea son microscope des deux mains, comme une mère son enfant quand le danger menace. Il ne pouvait plus être question pour Persikov d’actionner la vis de la crémaillère, à Dieu ne plaise : il craignait déjà bien trop que quelque force extérieure n’expulsât de son champ de vision ce qu’il venait d’y découvrir.

L’aube était déjà blanche, et un rayon doré balafrait le seuil crème de l’Institut lorsque le professeur abandonna son microscope pour s’approcher de la fenêtre sur ses jambes engourdies. De ses doigts tremblants, il appuya sur un bouton, et des stores noirs et opaques, masquant le jour, rendirent le cabinet à la nuit des sages et des savants. Persikov, jaune et exalté, écarta les jambes et, fixant sur le parquet son regard larmoyant, il dit :

— Mais comment est-ce possible ? C’est monstrueux !... Oui, messieurs, c’est monstrueux, répéta-t-il en s’adressant aux crapauds du terrarium, mais ceux-ci, qui dormaient, ne lui répondirent point.

Il se tut, puis se dirigea vers l’interrupteur, releva les stores, éteignit toutes les lampes et revint au microscope. La tension se lisait sur son visage, la broussaille de ses sourcils jaunâtres frémissait.

— Mouais, mouais, marmonnait-il, il n’est plus là. Je vois. Je voi-ois, psalmodia-t-il en considérant le plafonnier éteint d’un œil dément et inspiré. — Ce n’est pas sorcier.

Et, de nouveau, il baissa les stores et alluma le plafonnier. L’œil sur le microscope, il émit un ricanement joyeux et quelque peu sauvage.

— Je l’aurai, fit-il d’un ton grave, solennel, le doigt levé. Je l’aurai. C’est peut-être aussi dû au soleil...

Et les stores une nouvelle fois s’enroulèrent. Le soleil était là. C’était lui qui baignait de sa lumière les murs de l’Institut, qui caressait obliquement le pavé de la rue Herzen. Le professeur, derrière la vitre, calculait la position qu’il aurait dans la journée. Tantôt il s’approchait, tantôt il reculait, esquissait sur place quelques pas de danse. Il finit par s’allonger sur l’appui de la fenêtre.

Il se mit à une importante et mystérieuse besogne. Il coiffa son microscope d’une cloche de verre. Il fit fondre, à la flamme bleuâtre du brûleur, un morceau de cire, fixa à la table les bords de la cloche et imprima dans la cire molle l’empreinte de son pouce. Puis il éteignit le gaz, sortit et ferma la porte au verrou.

La pénombre régnait dans les couloirs de l’Institut. Le professeur gagna le réduit de Pancrate et tambourina longuement à la porte, sans résultat. Enfin, ce qui ressemblait aux grognements d’un chien attaché, des gargouillements, des borborygmes se firent entendre, et Pancrate apparut dans la lumière, en caleçons rayés resserrés aux chevilles. Tout en considérant le savant d’un œil ahuri, il laissait échapper ces sons indistincts que l’on émet habituellement au sortir du sommeil.

— Pancrate, dit le professeur en le lorgnant par-dessus ses besicles, excuse-moi de t’avoir réveillé. Voilà, mon ami, ce matin, il ne faudra pas entrer dans mon cabinet. J’y ai laissé un travail qu’il ne s’agit pas de déranger. Tu as bien compris ?

— Mmmm, com-om-pris, répondit Pancrate qui n’avait visiblement rien saisi. Il chancela et rugit.

— Non, écoute-moi, Pancrate, réveille-toi, fit le zoologiste en lui donnant une légère bourrade dans les côtes, à la suite de quoi l’effroi se peignit sur le visage du gardien, tandis qu’une ombre d’intelligence passa dans ses yeux. — J’ai fermé mon cabinet, poursuivit Persikov, tu n’as donc pas besoin d’y remettre de l’ordre avant mon arrivée. Compris ?

— À vos ordres, aboya Pancrate.

— Eh bien, voilà qui est parfait, tu peux te recoucher.

Pancrate se retourna, s’évanouit dans l’ombre et s’effondra aussitôt sur son lit, tandis que le professeur alla prendre son vestiaire dans le hall. Il passa un manteau gris, léger, et mit un chapeau mou, puis, repensant à ce qu’il avait vu au microscope, il resta quelques instants à considérer ses caoutchoucs, comme s’il les voyait pour la première fois. Il finit par mettre le gauche, et voulut enfiler le droit par-dessus, mais n’y parvint pas.

— Quel incroyable hasard qu’il m’ait appelé à ce moment-là, dit le savant, sinon je n’aurais rien remarqué. Mais qu’est-ce que ça présage ?... Rien de bon, pour sûr !...

Le professeur ricana, loucha sur ses caoutchoucs et retira le gauche, puis enfila le droit.