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Une association caritative envoie Meg en vacances dans une ferme en Bretagne avec d'autres enfants de familles défavorisées. Elle apprécie modérément le côté caritatif de ce séjour. Ses fermiers accueillants se désistent au dernier moment. Finalement, au pied levé, elle est confiée à un couple âgé qui l'emmène à Fontaine Vieille, un confortable camping au bord du bassin d'Arcachon. Pour la première fois, Meg découvre la vie hors de sa banlieue qu'elle n'a jamais quittée. Un univers nouveau, l'océan, les vacances et une certaine liberté qui la rend méfiante… Diverses péripéties vont la mettre dans des situations assez compliquées auxquelles elle fera face avec l’effronterie un peu naïve d’une fille de quinze ans studieuse et curieuse de ce monde extérieur. Va-t-elle supporter la vie confinée en bungalow avec des gens d'un demi-siècle plus âgés ?
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Seitenzahl: 358
Veröffentlichungsjahr: 2014
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À toutes celles qui se prénomment Meg
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Épilogue
Remerciements
Du même auteur
Prochaine parution
Quatre heures du matin, ce n’est pas une heure de chrétien, il fait encore nuit. Ce matin-là, je suis sortie du lit sans enthousiasme. Après un petit déjeuner rapide, je suis montée dans le minibus dont le chauffeur faisait des appels de phares pour bien montrer son impatience. Il a balancé mon sac de voyage par-dessus les autres et m’a poussée sur la place libre près de la porte coulissante. Enfin, presque libre ! Une fille complètement avachie dormait sur deux sièges en même temps. Elle a grommelé quand je l’ai repoussée sur son dossier. À la lumière du plafonnier, j’ai jeté un coup d’œil aux autres passagers : trois filles et quatre garçons. Nous avions déjà pris la route, le chauffeur râlait à cause du détour qu’il a dû faire pour me prendre en charge, comme si j’en étais responsable. Ce voyage et ce séjour me déplaisent fortement, pourtant je ne m’en prends pas à la terre entière.
Dans un demi-sommeil, j’ouvre un œil de temps à autre, le jour pointe. Dans les phares, j’ai aperçu fugacement sur un panneau : Rennes cent trente kilomètres. Une semaine en Bretagne ! Ils auraient pu choisir un endroit plus marrant pour nous faire découvrir la vie « hors de la banlieue ». Je le précise tout de suite, je ne suis ni une délinquante ni une victime de je ne sais quoi. Je ne suis pas ignorante non plus, j’aime bien l’école. Même si une élève qui use ses chaussures jusqu’à la corde et ne porte aucun vêtement de marque est souvent moquée. J’ai appris à me défendre. Nous sommes fauchés, c’est tout. Mon père pointe au Pôle Emploi depuis la fermeture de sa boîte, il y a deux ans. Pas facile de reclasser cinquante ouvriers. Des agences de travail temporaire lui proposent quelques contrats d’intérim de courte durée. Ma mère travaille à mitemps dans un supermarché avec des horaires un peu dingues. Par exemple, le matin, elle peut bosser de sept heures à neuf heures, puis y retourner le soir de dix-huit à vingt-deux heures. Enfin, elle ne se plaint pas.
Nous ne sommes jamais partis en vacances, nous n’avons même plus de voiture depuis que notre vieille 4L a brûlé dans une bagarre de quartier. Une association caritative m’a inscrite sur une liste d’enfants méritant d’être expédiés en vacances quelque part… dans une ferme en pleine campagne dans la bruine bretonne, pourquoi pas ! Le minibus ralentit puis s’arrête sur le parking d’un restaurant.
– Allez, on se réveille un peu, claironne le chauffeur.
Les passagers s’animent doucement, s’étirent, les yeux bouffis et les cheveux en bataille. La fille est surprise en me trouvant près d’elle :
– Tu sors d’où toi ?
– De mon lit, comme toi sans doute ! Je suis montée au dernier arrêt.
– S’il vous plaît, les jeunes ! Nous allons prendre le petit déjeuner dans le calme et la discipline. Vos familles d’accueil vont vous prendre en charge ici, précise le chauffeur.
Nous sommes descendus à moitié endormis et nous avons gagné le restaurant dans un calme parfait. Le chauffeur a tendu des papiers à la caissière et s’est approché de nous.
– Chocolat, croissants et confitures arrivent. Celle qui se prénomme Lili, viens par ici s’il te plaît ! appelle le chauffeur.
Lili, c’est moi ! Un diminutif que l’on utilise dans la cité. Quand j’étais plus jeune, il paraît que j’avais des cuisses de mouche. Je n’aime pas particulièrement ce surnom, mais à quoi bon se bagarrer pour en trouver un autre. Plus je m’en défendrai, plus ils s’acharneront à le répéter. Meg fait trop snob, paraît-il. Je pense que le snobisme n’a rien à voir avec un prénom, n’est-ce pas davantage l’image donnée par la personne qui le porte ?
Pour le moment, je suis un peu inquiète, pourquoi m’appelle-t-on à l’écart ? Le plus souvent ce genre d’aparté est une mauvaise nouvelle. Nous nous installons à une table au fond de la salle, sous le regard soupçonneux des sept autres ados du minibus. Je ne dis rien, laissant venir le déluge imminent. L’accompagnateur, en même temps chauffeur et moniteur, se lève en agitant le bras pour attirer l’attention d’un couple venant de franchir l’entrée du restaurant. L’apercevant, l’homme et la femme foncent sur nous.
– Lili, dit-il aux visiteurs, après un vague signe vers moi, asseyez-vous.
Le temps qu’ils s’installent, ma tête mouline à cent à l’heure. Que se passe-t-il ? Me voilà séparée des autres et présentée à des gens manifestement trop vieux. Je croyais que nos accueillants devaient avoir des enfants.
– Lili, il y a un petit changement, la famille de bénévoles qui devait te recevoir a dû renoncer. La femme est à l’hôpital pour une opération. C’est arrivé hier, nous n’avons pas eu le temps de trouver une autre famille.
Cette nouvelle ne m’attriste pas trop. Si ce n’est que je vais rentrer le jour même, dans la cité où je me suis vantée de mon départ pour de belles vacances. Comme quoi, il est souvent dangereux d’anticiper les événements.
– Tout n’est pas perdu pour toi, ajoute le chauffeur, monsieur et madame Lamark veulent bien te prendre en charge.
Je jette un coup d’œil rapide vers les autres occupants du minibus, ils ont commencé à déjeuner sans s’occuper de moi. Mon regard revient sur le couple.
– Il y a d’autres difficultés, ajoute l’accompagnateur. Ils doivent descendre un peu plus bas et ne rentreront que dans trois semaines.
– Trois semaines ! je m’exclame.
– Je précise, tu n’es pas obligée d’accepter ce changement de programme, le choix t’appartient.
– Le choix ? Où je vais avec eux où je rentre à la cité dès aujourd’hui, je suppose ? dis-je mi-figue mi-raisin.
– Non, la famille qui accueille Léna pourrait s’arranger pour te prendre, en se serrant un peu…
– Léna !
Je ne supporte pas cette fille, prétentieuse au possible, elle a un caractère affreux. Avec elle ce sera la bagarre permanente. Je préfère les vieux !
– Trois semaines… papa et maman sont au courant ?
– Nous avons parlé avec eux il y a une demi-heure, ils attendent ton coup de téléphone, annonce le moniteur en me tendant son portable.
Au téléphone, maman insiste : ce n’est plus en Bretagne et j’aurai deux semaines supplémentaires. Elle a sans doute raison. Je fais traîner un peu pour faire semblant de réfléchir, juste pour ne pas avoir l’air de céder trop vite.
– Ça dure bien longtemps, souligne monsieur Lamark, je pense qu’elle va refuser, nous sommes trop vieux.
– Possible, ces jeunes ont parfois un comportement antisocial. Elle peut craindre le regard de gens qui ne sont pas de son milieu. Ses parents seraient ravis de la savoir avec vous.
Pendant cet intermède, un autre couple est arrivé. Il est accompagné de deux enfants un peu intimidés. Le chauffeur discute avec eux et appelle l’un des garçons du minibus. Après quelques embrassades et un échange de documents et de signatures, la famille part avec le garçon.
Je rejoins la table où m’attendent les Lamark au moment où la patronne apporte les petits déjeuners. Penchée sur mon bol, mordant dans un croissant, je ne dis rien, en douce, je surveille les réactions autour de la table. Aucune impatience ne semble animer le couple. Devant cette passivité, je doute de leur envie de me garder. Deux autres familles viennent prendre en charge des compagnons de voyage.
– Tu peux réfléchir un peu, précise le chauffeur. Finalement, tu n’as que deux choix possibles : les Lamark ou Léna. Moi, je ne rentre pas, je reste par ici pour veiller au bon déroulement des séjours chez les accueillants.
– Nous avions demandé à prendre un enfant ayant besoin de vacances, précise madame Lamark. Notre demande n’a pas été acceptée parce que nous étions âgés et n’avions plus d’enfant depuis bien trop longtemps. Nous nous sommes résignés, à regret !
Ah ! un bon point pour eux, ils ont fait le premier pas…
– Il va falloir te décider, la famille d’accueil de Léna est arrivée.
Je regarde vers le groupe. Cinq, ils ont déjà trois gamins, quatre avec Léna, avec le père et la mère cela fait six, sept en tout avec moi, c’est beaucoup !
– Je veux bien aller avec vous, dis-je rapidement, les yeux baissés sans regarder personne.
– Bonne décision, affirme le chauffeur.
Sur des documents préparés d’avance, le nom des Lamark est ajouté pour combler les blancs. Je lis l’en-tête : délégation provisoire de l’autorité parentale. C’est un peu comme celle que l’on signe pour l’école ou le centre aéré.
– Maintenant, tu es sous l’autorité de monsieur et madame Lamark. Essaye d’être disciplinée, je peux compter sur toi ?
J’allais m’élever contre ce soupçon d’insubordination, je me suis retenue. Si je commence à me rebeller à chaque mot déplaisant, les vacances seront un combat que je ne gagnerai certainement pas. Finalement, le resto s’est vidé, tous les passagers du minibus sont partis avec une famille. Je reste seule avec ma famille d’accueil bien silencieuse.
– Je vous laisse, annonce le chauffeur, je vais déposer la famille de Léna, leur voiture est un peu petite. Monsieur et madame Lamark te déposeront directement chez toi au retour. Bonnes vacances Lili ! Ne soit pas inquiète.
Il a posé un baiser sur mon front et il s’est dirigé vers la sortie avec un vague signe de la main.
– Encore un peu de chocolat, un croissant ? demande l’homme en souriant.
– Non, ça va, j’ai répondu sans lever les yeux.
– Parfait. Un petit tour aux toilettes et nous prenons la route, nous avons encore cinq cents kilomètres à faire.
Rosie détaille l’enfant, un fin visage juvénile, des yeux d’une couleur indéfinissable entre le bleu et le vert, des cheveux châtains tombants au milieu du dos, sur un court short beige, à taille basse. Elle porte un débardeur gris glissant parfois sur l’épaule, montrant la bretelle d’un soutien-gorge blanc. Aucun signe de l’effronterie attribuée aux enfants des banlieues, pense-t-elle.
En sortant du restaurant, nous nous sommes dirigés vers un monospace. Madame Lamark me tenait par la main, je n’osais me libérer. Prenant le volant, elle m’a dit :
– Tu peux dormir si tu veux, tu as toute la banquette. Je suis contente que tu aies accepté de passer un peu de temps avec nous. Nous ne pouvions mieux tomber, une fille qui semble gentille et réfléchie. Je suis désolée de ce contretemps qui nous amène si loin de ta destination et au-delà de la durée prévue pour tes vacances à la campagne.
Je fais semblant de dormir pour ne pas entretenir la conversation. Mes pensées étaient tournées vers autre chose. Maman m’a affirmé avoir trouvé de très jolies choses pour m’habiller durant mes vacances. Dans son idée très jolies, comment est-ce ? Déballer des trucs usés devant les autres, je m’en fiche, nous sommes tous logés à la même enseigne. Devant des inconnus visiblement à l’aise, c’est différent ! Quelle est notre destination ? Où allons-nous à cinq cents kilomètres de Rennes ? Je lis les panneaux routiers qui ne me rassurent pas, ils indiquent de petites villes dont j’ignore même le nom. Je finis par m’endormir, un coup de frein brutal me réveille.
– Complètement dingue ce conducteur, il est au téléphone, il a bu un coup de trop, ou il dort !
– Un Parisien qui doit être fatigué, avance monsieur Lamark.
Cette fois, j’ai vu un panneau indiquant Bordeaux cinquante-six kilomètres. Pour moi qui ne suis jamais sortie de ma banlieue, me retrouver à Bordeaux, c’est presque le bout du monde. Je me redresse pour regarder le paysage.
– Réveillée, c’est parfait ! Il y a une aire de repos à deux kilomètres, je vais m’y arrêter, la petite doit avoir faim. Après tu reprendras le volant pour finir le trajet, propose Yves.
Je ne me suis même pas aperçue du changement de conducteur, j’ai dû m’endormir profondément. Et, maintenant que l’on en parle, j’ai faim.
Madame Lamark sort une glacière du coffre et nous nous installons à une table libre presque à l’ombre. Je l’observe pendant qu’elle déballe des sandwichs au pain de mie, une bouteille d’eau et des gobelets en plastique.
– Jambon, pâté, rillettes, tu choisis ce que tu veux, elle me propose gentiment. Tu n’es pas très bavarde, nous t’avons à peine entendue durant le voyage. Serais-tu fâchée de ce changement de programme ?
Je réponds avec une petite voix à peine audible se perdant vers le sol que je ne quitte pas des yeux.
– Non, surprise, la Bretagne ne me plaisait pas beaucoup !
– Moi, c’est Rose ! Le nom d’une fleur, c’est un peu vieillot, mon mari préfère m’appeler Rosie. Lui c’est Yves. Je ne connais pas ton prénom !
– Meg, j’ai lâché en regardant ailleurs, comme si porter ce prénom était une punition. Tout le monde m’appelle Lili, je m’empresse d’ajouter.
– C’est un joli prénom et tu le portes bien, ajoute Yves.
– Ça veut dire Perle en grec, ajoute Rosie.
Tu sors un prénom peu courant et elle sait qu’il vient du grec et tout. Ouah ! Où suis-je tombée ? J’ai fait le choix de rester discrète, je ne le regrette pas. Enfin, le sandwich est bon et surtout j’échappe à la Bretagne.
– Je peux aller aux toilettes dans la station ?
– J’y vais avec toi, je n’aime pas aller seule dans ces trucs publics, avoue Rosie en me suivant.
Nous remontons en voiture et reprenons la route. Je regarde le paysage. De grands espaces sans une maison, ce n’est pas la banlieue, c’est certain, nous sommes à la campagne.
– Tu vas voir, nous allons franchir le pont d’Aquitaine qui passe au-dessus de l’estuaire de la Garonne. Tu connais ?
– Non, je ne suis jamais venue par ici. Nous en avons parlé à l’école, je le connais sans avoir vu : conçu par Jean Fayeton, long de 1 760 et quelques mètres, ouvert à la circulation en 1967.
Je me suis soulevée du siège, fascinée par la largeur de l’estuaire. Je ne l’imaginais pas si grand. Au sourire de Rosie, j’ai compris qu’elle avait deviné ma surprise et apprécié mes explications. Nous sommes sortis en direction du Cap-Ferret. Si ma mémoire ne me joue pas de mauvais tours, c’est dans la région du bassin d’Arcachon et de la dune du Pilat. Le paysage et le climat valent largement la Bretagne.
– Nous arrivons bientôt, commente Yves.
– Il est temps, depuis ce matin, la petite doit être fatiguée.
– Fatiguée, non, ça va, dis-je dans un esprit d’apaisement.
Le départ de bonne heure, ce voyage interminable, avec l’inquiétude à cause des changements imprévus, en vérité je suis épuisée.
– Nous sommes arrivés, annonce Yves.
– Il y a une place à l’ombre, montre Rosie. Nous allons à la réception, tu peux venir avec nous ou rester dans la voiture, comme tu veux Lili.
– Je viens ! il fait trop chaud dans la voiture.
Je descends et me dirige vers l’intérieur du camping. Regardant autour de moi, je suis effarée : un amas de tentes et de caravanes un peu les unes sur les autres, on dirait un bidonville. Est-il possible que les gens souffrant de l’entassement des villes viennent s’installer ici pendant leurs vacances ? Je suis rassurée, en comprenant qu’ils sont de la même famille. Les autres emplacements sont beaucoup plus aérés. Un peu plus loin, il y a des mobil-homes sur des parcelles plus grandes. Les gens circulent en maillots de bain. Une affreuse pensée me traverse l’esprit. J’en suis certaine, maman n’a pas pensé à mettre le mien dans mon sac ! Je rejoins les Lamark à la réception.
– Bonjour madame Lamark, vous avez fait bonne route ?
– Oui. Un petit changement explique Rosie, nous sommes trois, nous avons une ado de quatorze ans avec nous. Combien dois-je en supplément ?
– Juste le montant de la taxe de séjour.
Ils payent pour moi ! On m’a dit que tout reposait sur le bénévolat… Quand on reçoit les enfants chez soi, c’est certainement possible, mais ici les taxes s’en tapent, faut les payer. Remontée en voiture, je me fais discrète en regardant les parcelles. Nous arrivons devant un mobil-home moderne, comme neuf, avec une grande terrasse devant. J’attends le départ du gars du camping pour descendre.
– Viens Lili, installe tes affaires dans la chambre.
Dès l’entrée, je me sens bien, l’intérieur est pimpant, un canapé d’angle, une table en bois avec des chaises rembourrées, une cuisine équipée, une salle de bains avec une douche, des toilettes, une vraie petite maison. Je tire la porte indiquée par Yves. Je découvre une chambre minuscule. En étendant les bras, je touche presque les murs. Il y a un lit en long sous la fenêtre au ras du sol et un autre en travers au-dessus, une armoire, une petite table de nuit, une chaise pliante et même un éclairage pour lire. Ce n’est pas grand, mais c’est quand même une belle chambre et je ne la partage pas avec Léna ! Vider mon sac n’a pris que deux minutes. J’ai passé plus de temps à examiner mes vêtements. Ils sont parfaits, maman m’a dégoté un trousseau de vacances comme neuf. Je sais combien ce séjour vaut en sacrifice pour elle. Assise sur la chaise, j’essaye d’imaginer comment Léna est installée, beaucoup plus mal que moi, j’en suis certaine, ce qui augmente encore ma satisfaction.
– Lili, nous allons faire les courses, viens-tu avec nous ou tu veux rester là ? Comme tu veux, si tu es fatiguée…
– Je viens avec vous, dis-je, en sortant de la chambre.
Avant de monter en voiture, Rosie me prend affectueusement la main et m’entraîne vers le bord du camping. De surprise, je retiens mon souffle devant la plus grande étendue d’eau que je n’aie jamais vue…
– La mer ! J’y crois pas !
– Ce n’est pas la mer, corrige Yves amusé. L’océan est derrière la bande de terre que tu vois sur ta droite à l’horizon.
La gaffe, je suis confuse, je viens tacitement d’avouer que je n’ai jamais vu la mer, ou l’océan, peu importe. Devant ma gêne, Rosie promet de m’y amener un jour prochain.
– Allons faire les courses, j’ai faim, clame Yves. Lili, si tu as besoin de quelque chose, tu nous le dis, n’est-ce pas ?
Comment dois-je prendre cette remarque ? Est-ce une sorte d’avertissement pour éviter que je ne pique un truc ? Je n’ai jamais rien volé !
Dans le magasin, je fonce vers le rayon habillement. Je prends un maillot de bain sur le portant pour l’examiner. Non, celui-ci est trop ouvert, celui-ci trop foncé va souligner ma peau blanche, pour le troisième, il n’y a pas la taille.
– Je vois, tu veux te dorer au soleil ! s’amuse Yves.
– Je n’ai pas pris le mien. Je devais aller dans une ferme, pas à la mer !
– Sais-tu nager ?
– Évidemment ! nous allons à la piscine avec l’école.
– Ici, il n’y a pas un grand choix. Nous passerons dans les rues piétonnes en partant, il y en a des centaines !
Rassurée, je rejoins Rosie à la caisse. La voiture garée sur une place à l’ombre, nous nous sommes dirigés vers les rues piétonnes. Devant la Poste, des gens téléphonent enfermés en plein soleil dans des cabines de verre. Je réalise brutalement, dans mon euphorie, je n’ai plus pensé à maman.
– Appelle tes parents, propose Yves en me tendant son téléphone portable.
Il est bizarre ce bonhomme, il devine toutes mes pensées. Je m’éloigne un peu, je compose le numéro de la maison toute tremblante. C’est maman qui décroche :
– Ça va ? Où es-tu, raconte. Vous êtes arrivés ?
– C’est superbe, je suis au bord du bassin d’Arcachon, on va aller à l’océan, le bungalow est magnifique, la chambre est petite, mais pour moi toute seule…
– Trois semaines sans toi…, ma petite Lili, amuse-toi bien ! Tes accueillants sont gentils ?
– Oui, oui, c’est le premier jour, mais c’est mieux qu’être entassée avec Léna, je te rassure. Maman, merci pour tout.
Je parle un bon moment, calmement au début puis je m’anime rapidement au fil de la conversation, pressée de raconter mes aventures.
– Regarde, elle est pleine d’enthousiasme. Tu vois, elle va se plaire avec nous, suppute Rosie.
Rosie me fait signe, je suis le couple en traînant les pieds. Assaillie de questions, je ne me résigne pas à raccrocher. Je comprends combien je vais manquer à maman. Papa est moins démonstratif, mais je sais qu’il va ressentir le vide, lui aussi. Après je ne sais combien de bisous, je coupe rapidement la communication. Devant moi s’étend une rue piétonne bordée de présentoirs de maillots, de vêtements, de bijoux en toc, une vraie cour des miracles.
– Ici, tu as le choix, insiste Yves.
Il y en a même trop. Je parcours les étals l’œil brillant. Après de multiples hésitations, mon choix se porte sur deux modèles. Un à quinze euros et un autre à vingt. Bien entendu, le plus cher a ma préférence. J’hésite. Hier au soir, avant de partir au travail, maman a glissé cinquante euros dans ma poche. Je sais qu’elle ne s’accorde jamais d’argent de poche. Elle fait tout ce qu’elle peut pour que je sois comme les autres, ce sont ses mots. Je craque, ce maillot, c’est un coup de cœur, j’hésite pour ne pas avoir l’air d’être une fille dépensière. Mais depuis le début, je sais très bien que c’est le plus cher que je vais prendre, tant pis pour la cagnotte. J’économiserai sur autre chose. Je fonce à la caisse avec un sentiment de culpabilité.
– Il est très joli, affirme Rosie, surgie de nulle part. Je paie par carte, elle précise à la caissière.
– J’ai des sous, vous savez ! je m’insurge immédiatement.
– Sans doute, je souhaite que tu les dépenses à des choses plus futiles. L’habillement, c’est pour nous.
Je n’ai pas insisté, j’avais le maillot et l’argent. Maintenant, j’étais pressée de rentrer pour l’essayer et me voir dans une glace. Aurais-je la futilité de ces lolitas qui ne pensent qu’aux toilettes et au maquillage ?
Pendant la préparation du repas Rosie chantonne dans la cuisine. Je file dans ma chambre, je me déshabille en un tournemain et enfile le maillot. Zut, la seule glace est dans la salle de bains. Je passe la plus enveloppante de mes deux robes et je me glisse vers la salle de bains en rasant les murs. Après avoir méticuleusement fermé les deux portes, je retire la robe. Je ne peux retenir ma joie. Le maillot me va comme un gant. Son tissu synthétique brillant, ses trois couleurs : rose, jaune et bleu clair s’étirant en un joli dégradé sont parsemées de petites étoiles ton sur ton, une merveille pour les yeux. Cette fois, je quitte la salle de bains rassurée. Rosie m’interpelle :
– Il te plaît ?
Un peu confuse d’être prise en flagrant délit de coquetterie, je bafouille une approbation en disparaissant dans la chambre. M’asseyant sur le lit, je ne peux retenir mes larmes. Lorsque mon père avait du travail, j’ai eu des vêtements neufs, comme tout le monde. Toutefois, celui-ci est à mon goût, c’est moi qui l’ai choisi et acheté. J’allais ajouter avec mon argent. Je suis très heureuse de cet achat et en même temps, mal à l’aise, comme coupable. Je pense à maman et papa qui se privent de beaucoup de choses pour me faciliter la vie. Je ne peux retenir les grosses larmes qui inondent mes joues. Autant je me réjouissais d’être ici, autant maintenant je trouve injuste d’y être sans eux. Comme maman le dit bien souvent, je prends les choses trop au sérieux, c’est ma nature, on ne se refait pas ! Je sursaute lorsque l’on frappe à la porte.
– Lili, à table, appelle Yves.
– J’ai pas faim, je lance comme un défi.
À vrai dire, j’ai une faim à dévorer un bœuf. Je n’ai surtout pas envie de me retrouver à une table sous le feu des questions de mes accueillants. La porte s’ouvre doucement, Rosie tout sourire passe la tête par l’entrebâillement.
– Je vois, le doute t’effleure, tu n’arrives pas à te décider entre gaieté et tristesse. C’est l’attitude classique des natures inquiètes et responsables. La cuisine de Rosie est miraculeuse pour pallier ce genre de situation. Viens vite à table, Yves s’impatiente !
Me voilà encore percée à jour ! Rosie est si fière de sa cuisine, je me sens obligée d’y goûter. Je m’installe à la table, dos à la fenêtre. Yves et Rosie se posent côte à côte en face de moi. Le décor est planté, nous voilà face à face, comme dans un tribunal où je serai l’accusée principale. L’interrogatoire va bientôt commencer !
– Mange, ressers-toi si tu en as envie. Pas de chichi, tu fais comme chez toi.
Une salade avec du saumon, des anchois, des olives et des crevettes, je trouve ce mélange délicieux. Yves mange sans s’occuper de moi. Tout juste un mètre soixante-cinq, les cheveux grisonnants, pour ne pas dire blancs, des yeux verts sous des sourcils épais, le visage avenant, le type même du grand-père comme on se l’imagine. Rosie surveille la casserole sur le feu avec attention. À peu près de la même taille, les cheveux gris traités au champoing colorant, les yeux bruns, la silhouette fine, elle fait plus jeune que son mari. Ce qui n’est pas nécessairement la réalité.
– Viens Lili, nous allons au restaurant ! râle Yves.
– Arrête, vieux ronchon, proteste Rosie. Trois gouttes de miel dans la sauce et c’est prêt ! Lili préfère déguster ma tambouille mitonnée maison ! Tu peux y aller tout seul dans ton restaurant avaler des surgelés réchauffés !
Elle n’a pas tort ! Le frichti sent merveilleusement bon et le goût n’est pas en reste, un délice. Durant le repas, mes hôtes se chamaillent gentiment. Je commence à débarrasser la table, Rosie s’y oppose.
– Nous allons tout mettre dans le lave-vaisselle et nous irons nous asseoir au frais au bord du bassin. Tu peux venir avec nous, ou faire ce dont tu as envie. Nous serons sous le pin juste en face de l’allée. Tu as vu où je range les grandes serviettes…
Mes craintes se sont révélées injustifiées. Au cours du repas, on ne m’a posé aucune question, c’était comme s’ils me connaissaient depuis toujours. La liberté de choix de me joindre à eux ou pas me surprend aussi. Les Lamark sont partis, leur chaise à la main, me demandant simplement de fermer la porte du bungalow si je m’absente. La porte, je la ferme immédiatement, et à double tour, avec moi à l’intérieur. En courant vers la glace, je retire ma robe comme si elle me brûlait la peau. Entamant une danse endiablée, je me regarde dans le miroir. Une vraie gamine de cinq ans ! Après de longues hésitations, je décide d’aller vers le bassin, en douce. Je ne souhaite pas me montrer aux Lamark en maillot. Ils me verront, un jour ou l’autre, mais je préfère attendre un autre jour.
De la terrasse, je les vois, ils sont assis et regardent l’eau monter lentement à l’assaut de la plage. Je me dirige vers la droite et, retirant la robe, je m’installe sur la serviette. Le soleil du soir caresse ma peau. Je ferme les yeux et, en mauvaise copine, j’essaie d’imaginer ce que font les autres occupants du minibus, dispersés dans des fermes.
– C’est demain que tu t’occupes de cette histoire d’héritage ?
– Oui, je partirai de bonne heure, j’en profiterai pour rencontrer un ou deux collègues, répond Yves.
Zut, sans m’en rendre compte, je suis juste de l’autre côté de la haie où sont mes hôtes. Me voilà indiscrète. Tant pis, l’endroit est trop bien, j’y reste.
– Alors, je serai seule avec notre invitée ! Comment trouves-tu cette petite banlieusarde ? demande Rosie.
– Elle est parfaite… enfin un peu renfermée sans doute.
– Elle a un vocabulaire étendu et correct, elle n’a pas l’aspect agressif, blasé, voire effronté. Je m’attendais à pire.
– Si tu attendais la Vampirette des banlieues dix-huit fois condamnées pour incivilités et autres faits, tu as de quoi être déçue, effectivement !
– Elle doit être assez bonne en classe. Elle va tout oublier ici ! Peut-être devrais-je la faire travailler un peu… juste un peu.
– Rosie, tu ne vas pas recommencer ! Lili est en vacances, tu connais le mot vacances ! Si tu l’ennuies avec des devoirs, je ne te parle plus, voilà !
– Toujours aussi entier le patriarche. Nous ne parlerons plus école ! Comment imaginais-tu notre vacancière ?
– Je voyais une gamine jouant la lolita dernière d’immenses lunettes de soleil, les cheveux coiffés au pétard, pleine de piercings, couverte de tatouages, fumant une roulée à l’herbe, ponctuant chaque phrase de grossièretés, ça te convient comme ça ?
Cet échange me rassure, finalement, tous deux semblent ravis de trouver en moi une fille correcte, c’est une bonne chose.
– Tu te fiches encore de moi ! Tu crois qu’elle va se plaire avec nous ? Nous sommes si vieux pour elle, une autre génération, nous n’avons plus rien en commun !
– Je n’ai pas la réponse, demande-le-lui !
– Peut-être, aurait-elle préféré rester en Bretagne avec ses copains et sa copine Léna, s’inquiète Rosie.
Ça, si je l’ai cru un temps, ce temps est révolu. Je sais que je suis dix fois mieux ici, avec les vieux, il n’y a pas photo.
– À propos il lui faut des verres solaires, le soleil se reflète sur l’eau, c’est intenable sans lunette, souligne Rosie.
– Tu lui en trouveras demain.
– Demain, je suis à pied, je te rappelle ! signale Rosie.
– Il y en a partout !
– Je ne te parle pas de verres en plastique fumé. Je parle sérieusement.
– Demain, tu lui colles un bandeau sur les yeux ! s’amuse Yves. Encore un quart d’heure et nous irons nous coucher.
Yves se lève, aide Rosie et contourne la haie pour rejoindre le mobil-home. Il s’arrête surpris.
– Rosie, viens voir ! J’ai trouvé une de nos serviettes avec quelque chose d’allongé dessus !
Cette remarque fait bondir mon subconscient. En entrouvrant les yeux, j’aperçois Yves debout près de moi, sa chaise à la main. J’ai dû m’endormir ! Moi qui ne souhaite pas me montrer, c’est manqué, je suis étendue de tout mon long sur la serviette et… en maillot de bain ! Je bondis sur mes pieds, perdant l’équilibre, je me retrouve dans les bras de Rosie.
– Il est bientôt dix heures, rentrons, il est temps de nous coucher. Demain, il fera jour ! Lili, je te dispense de la douche pour ce soir, à moins que tu n’y tiennes absolument !
– Ça ira…
Ce qui ne m’a pas empêchée de foncer dans la salle de bains pour me regarder encore une fois. Yves et Rosie se sont retirés dans leur chambre. Je me suis couchée. Je vous le donne en mille : en maillot de bain ! J’ai très mal dormi. Vers une heure du matin un bruit m’a réveillée, je ne savais plus trop où j’étais. En me redressant pour m’asseoir, ma tête a violemment heurté le lit supérieur, j’avais complètement oublié son existence. Je suis allée au lavabo poser un gant mouillé d’eau froide sur ma future bosse.
– Tu as mal à la tête ? questionne Rosie en me rejoignant.
– Non, je me suis cognée au lit du dessus, dis-je précipitamment, honteuse d’être surprise en tenue de bain en plein milieu de la nuit.
– La glace du congélateur, c’est mieux, insiste Rosie.
– Vous faites un bruit d’enfer. Je me lève ? demande Yves.
– Reste couché, nous n’avons pas besoin d’un bonhomme, la place manque ! l’arrête Rosie.
Revenue dans la chambre, un peu consternée, je passe mon pyjama short. J’ai du mal à me rendormir. Jusqu’à maintenant, je n’avais jamais quitté mes parents, je pense à eux. J’essaye d’imaginer les vacances des autres dans une ferme. Comme dans un rêve, je me vois nageant dans l’océan au milieu des vagues, plongeant, me noyant dans le néant.
– Lili, le petit déjeuner est servi…
Avant même qu’elle n’ait le temps d’ajouter « attention au lit », je m’étais déjà cognée. Jamais deux sans trois, encore un coup en prenant mes chaussures. Décidément ! Deux bols attendent sur la table. Rosie s’installe et me montre l’autre place en face d’elle.
– Yves est déjà parti à son rendez-vous à Bordeaux, maintenant nous sommes entre filles !
– Un rendez-vous d’héritage, si j’ai bien compris !
– Oui, une vraie corvée, précise Rosie.
– Qui dit héritage dit… gros sous, dis-je en frottant le pouce contre l’index.
– Dans le cas présent, l’ami d’Yves a un passif de dettes énorme. Au point qu’il lui est impossible de négocier une issue quelconque. Les enfants vont refuser l’héritage, c’est la solution la moins coûteuse pour eux.
– Dans ce cas…
– Tu appelles tes parents quand tu veux. Il ne faut pas les laisser sans nouvelles, insiste Rosie, je compte sur toi ?
– Vous avez des enfants, je demande naïvement, regrettant immédiatement ma curiosité déplacée.
– Oui, un garçon et deux petits-enfants : un gars de ton âge et une fille un peu plus jeune.
– Je prends leur place ici ! Je suis désolée, vous auriez dû refuser de m’héberger…
– Tu ne prends la place de personne. Ils sont au Canada et ne viendront que pour Noël. Je suis très heureuse de te garder un peu. Tu es très jolie, les garçons doivent te faire la cour. Tant pis pour ton petit ami, il attendra ton retour ! En as-tu un ?
– Non !
– Ce non, franc et rapide, claquant comme un coup de fouet, serait-il synonyme d’espoir déçu ?
– Bof, rien à dire sur ce sujet ! Un mec négligé qui courtise les filles vulgaires et… ignorantes. Il ne me voit même pas !
– Le genre paltoquet1, ce n’est peut-être pas une fréquentation pour toi.
– Tu utilises des mots et des phrases comme celles que je lis dans les livres, j’aime bien t’écouter, j’avoue timidement.
– L’habitude d’un temps où j’étais une prof de français impitoyable sur l’orthographe et pointilleuse sur le vocabulaire. Une époque que le laxisme actuel rend bien lointaine, regrette Rosie.
– À la cité, ce n’est pas la fête de l’orthographe tous les jours, c’est certain ! Dans mon quartier, c’est un peu mieux.
– Je trouve que tu t’exprimes très correctement. Va prendre ta douche, j’irai ensuite.
– J’ai fait une petite liste : du pain, quelque chose pour le goûter, veux-tu aller à l’épicerie pendant que je me douche ? Nous pouvons y aller ensemble après, comme tu veux !
– Je vais y aller !
Je passe mon short et mon débardeur à la place du pyjama et je suis prête à affronter l’extérieur. Rosie met la liste et un porte-monnaie dans ma main. Je sors rapidement. Drôle de gens, à peine arrivée, on me laisse seule dans le bungalow, on me confie sans méfiance un porte-monnaie bien garni. Et le comble, on laisse sans risque les glaces de la voiture ouvertes pour aérer. Chez nous, glaces fermées, on se fait piller l’intérieur !
1Personnage grossier, rustre. Personne frivole et prétentieuse.
– Bonjour, madame Lamark !
Le patron du camping se tient à la porte du bungalow, un cahier à la main. Les Lamark passent leurs vacances ici depuis plusieurs années, Rosie le connaît et apprécie sa gentillesse.
– Bonjour, vous venez aux nouvelles ? Tout est parfait comme tous les ans.
– Je vous rapporte le cahier de votre petite-fille. Les gardiens de nuit l’ont trouvé au bord du bassin au cours de leur ronde.
Rosie prend le cahier, l’ouvrant machinalement à la première page, elle lit « Lili Lamark ».
– C’est le sien, dit-elle, merci pour elle, elle a dû le perdre hier au soir, nous étions assis là-bas.
À l’épicerie, il n’y a pas tout ce qui est inscrit sur la liste. J’hésite à choisir autre chose. Finalement, je suis mes goûts remplaçant la brioche tranchée par des petits pains, la confiture par du Nutella. Je rentre chargée de bonnes choses et pleine d’optimisme sur le déroulement de mon séjour. La vue de mon cahier sur la table me coupe les jambes. Je jette les courses sur la banquette et je disparais dans la chambre, la larme à l’œil. Je suis déçue, Rosie a fouillé dans mes affaires. « Veux-tu aller à l’épicerie ? », tu parles, un prétexte pour m’éloigner, oui !
– Le veilleur de nuit a trouvé ce truc au bord du bassin.
J’affiche un air soulagé, trop tard, mes joues mouillées témoignent de mon manque de confiance. Décidément, je perds la tête, hier au soir, affolée par l’apparition d’Yves au bord de ma serviette, je ne me suis pas aperçue que je l’avais laissée là-bas.
– Heureusement, tu as pensé à préciser Lili Lamark, sinon, ils n’auraient pas su à qui le remettre. Qu’écris-tu là-dedans, si ce n’est indiscret ?
– Rien de précis. Je note tout ce que je fais pour le raconter à papa et maman. Ils seront contents.
– Bonne idée ! Cet après-midi, nous ferons des photos et nous les posterons demain avec une lettre.
Je craignais des remontrances, au lieu de cela, elle me félicite d’avoir usurpé son identité, c’est le monde à l’envers. Enfin, j’ai aussi douté de son honnêteté et de sa gentillesse, je vois le mal partout. Je n’ai jamais écrit à mes parents. C’est vrai, pour donner de ses nouvelles, il faut être loin, ce qui n’a jamais été le cas jusqu’à maintenant.
Assise à la terrasse, sur un grand bloc de papier à lettres, je résume notre voyage et notre installation en soulignant la gentillesse et la confiance de mes accueillants. Je ne sais quelle attitude prendre, dois-je dire combien je suis contente d’être ici ou, au contraire, tout minimiser. La vie n’est pas si moche à la maison, à quoi bon s’étendre sur le fait qu’elle peut être meilleure ailleurs. Finalement, j’opte pour la sincérité. Il n’y a pas encore de quoi écrire un journal avec mes aventures, j’ai tôt fait d’en venir à bout.
– Tu devrais sortir un peu, me conseille Rosie. Cet après-midi, ce sera la chaleur de l’enfer dehors. Tu finiras ta lettre ce soir ou demain !
Bonne idée, je mets le maillot sous le short et le débardeur. Précaution inutile, je ne vais pas me baigner. Je m’assieds de nouveau à la terrasse.
– Tu ne sors pas ?
– Je t’attends…, je précise sans la regarder.
– J’ai la popote à faire et tu n’as pas besoin de moi ! Tu n’as pas peur de te perdre quand même ?
– Non, non !
– Ne va pas trop loin, tu as une heure. Retire le débardeur, le haut du maillot suffira si tu veux pour bronzer. Tu n’es pas allergique au soleil, j’espère?
– Non, je ne crois pas.
Comme partout, qu’ils soient à pied ou à vélo, jeunes et vieux n’ont qu’un maillot de bain ou un short sur le dos. Un peu intimidée, je passe le débardeur par-dessus ma tête et le plie au carré sur mon lit. Je n’ai pas envie de voir le résultat. Dans la cité, cette tenue n’a pas cours, c’est pantalon et tee-shirt.
– Très jolie ! Maintenant, tu es réellement en vacances. À tout à l’heure ! me lance Rosie.
Effectivement, je suis une fille comme les autres, comme le souhaite maman, si ce n’est qu’elles sont bien plus à l’aise que moi. J’ai fait le tour du camping, il est très grand. Ensuite, je suis allée au bord du bassin. Avec la marée basse l’eau est loin, on ne la voit même pas. Je décide de rentrer, tournant le dos à la plage, je vois notre bungalow au travers des pins et des caravanes. Rosie est assise sur la terrasse. Je l’observe un moment, sa silhouette amicale me rassure. J’ai un a priori négatif, je ne sais pas pourquoi. La banlieue est un endroit rempli de méfiance ou la gentillesse n’est pas de mise et ne profite à personne.
– Tu es là, passons à table. Après tu t’enduiras de crème solaire, sinon ta peau blanche va cuire et c’est douloureux. Que fais-tu chez toi pendant les vacances ? Comment meubles-tu ton temps ?
– Rien de spécial. Maman travaille un peu plus pour remplacer ceux qui prennent leurs congés. Je m’occupe un peu de la maison et des repas. Je vais au cinéma une fois ou deux.
– Veux-tu y aller ?
– Oh non ! Pas ici, il fait trop beau…
Je suis coupée par la sonnerie du téléphone.
– C’est toi ! J’en étais certaine ! Nous sommes à table, je parie que tes histoires vont nous couper l’appétit.
Elle écoute un long moment puis finit par rire.
– Non, tu serais capable de lui prendre des lunettes de soudeur. À ce soir, ne te presse pas de rentrer pour nous, nous sommes très bien sans toi ! Il voulait te rapporter des lunettes solaires. Je me méfie de ses goûts fantaisistes, elle ajoute en me regardant, tu choisiras toi-même.
Encore une plaisanterie, Yves est un homme bien trop discret pour m’acheter des lunettes impossibles à porter ! L’après-midi, je remplis quelques pages de mon cahier en bavardant. Vers seize heures nous allons à la plage. Étendue près de Rosie, je suis fascinée par le fourmillement des vacanciers qui vont et viennent sans arrêt, chargés de serviettes et de sacs, traînant leurs enfants. Cette foule à peine vêtue dissipe ma gêne et calme ma pudeur. Est-ce réellement de la pudeur, en réfléchissant, je ne pense pas. En vérité, je ne souhaite pas attirer l’attention. Ici, c’est en restant habillée que je ferais tache.
Merci Léna, grâce à toi je suis pire que les tartines de mon petit déjeuner. Je suis beurrée de crème de tous les côtés. Je crame sur place, j’ai du sable collé partout et je suis aveuglée par la réverbération. N’est-ce pas incroyable ? On m’invite à passer de bonnes vacances et j’en arrive à me plaindre !
Rosie a pris beaucoup de photos. Elle a demandé à un monsieur de nous photographier ensemble toutes les deux. Dommage, Yves n’est pas avec nous !
– Rentrons, du soleil point trop n’en faut ! Un coup d’eau pour retirer le sable et la crème, propose Rosie en se dirigeant vers une douche de plage.
