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Dans ces quatre livrets, des théologiens et des théologiennes du monde entier ont réfléchi sur le thème principal et sur les trois sous-thèmes (Libres par la grâce de Dieu : Le salut n'est pas à vendre ; Les êtres humains ne sont pas à vendre ; La création n'est pas à vendre) de la commémoration du 500e anniversaire de la Réformation par la Fédération luthérienne mondiale. Cette collection d'essais propose une intense réflexion sur des questions cruciales et des défis quotidiens auxquels font face les membres de la Communion luthérienne mondiale, dans leurs divers contextes. Le concept théologique de la justification par la grâce de Dieu et ses conséquences sur les différents aspects de la vie, forme le premier principe directeur de ces essais, chacun étant accompagné par trois questions qui ouvrent vers une réflexion contextuelle sur le sujet.
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Seitenzahl: 644
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Les prises de positions exprimées dans la présente publication sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de la Fédération luthérienne mondiale.
LIBRES PAR LA GRÂCE DE DIEU
SOUS LA DIRECTION D’ANNE BURGHARDT
Informations bibliographiques publiées par la Bibliothèque nationale d’Allemagne
La présente publication est inscrite au catalogue de la Bibliothèque nationale d’Allemagne sous l’intitulé Deutsche Nationalbibliografie ; les données bibliographiques détaillées sont disponibles sur internet à l’adresse dnd.dnd.de
© Fédération luthérienne mondiale, 2017
Cette œuvre et chacune de ses parties sont protégées par les droits d’auteur.
Toute utilisation contraire à la législation en vigueur sur la propriété intellectuelle et sans autorisation préalable de l’éditeur est illicite et passible de poursuites judiciaires.
Assistance rédactionnelle : Département de théologie et de témoignage public
Mise en page : Département de théologie et de témoignage public
Conception : Bureau des services de communication de la FLM
É-Book-fabrication : Zeilenwert GmbH 2017
Publié par Evangelische Verlangsanstalt GmbH, Leipzig, Allemagne, sous les auspices de
La Fédération luthérienne mondiale
150, route de Ferney, BP 2100
CH-1211 Genève 2, Suisse
Éditions parallèles en anglais, allemand et espagnol
ISBN 978-3-374-04501-3
Cover
Libres par la grâce de Dieu
Empreinte
Préface
Martin Junge
Introduction
Anne Burghardt
Libres par la grâce de Dieu… mais libéré-e-s de quoi et pour quoi ?
Gottfried Brakemeier
L’Église et l’espace public : une interprétation luthérienne
Kjell Nordstokke
La Parole libératrice de Dieu. Considérations sur la compréhension luthérienne de l’Écriture Sainte
Hans-Peter Grosshans
Pour une application de la justice de genre : une perspective asiatique
Au Sze Ngui
L’éducation et la Réforme
Elżbieta Byrtek
Libérée par l’amour de Dieu pour changer le monde : le point de vue d’une jeune
Monica M. Villarreal
Libres par la grâce de Dieu : grâce et paix – une perspective anglicane
Timothy J. Harris
Étude biblique : Ésaïe 55,1-2
Zephania Kameeta
Liste des contributeurs et contributrices
Renvois
Martin Junge
L’année 2017 marque le 500e anniversaire de la Réforme. Pour la tradition luthérienne, le 31 octobre 1517 est le point de départ de la Réforme. On dit qu’à cette date, sur la porte de l’église de la Toussaint à Wittenberg, en Allemagne, Martin Luther aurait cloué ses 95 thèses contre la vente des indulgences et contre ce qu’il percevait comme des abus du clergé liés à cette pratique. La Réforme a depuis cette date parcouru un chemin impressionnant. Les Églises luthériennes sont aujourd’hui présentes aux quatre coins du monde, avec un nombre toujours croissant de luthérienne-s dans l’hémisphère sud. La Fédération luthérienne mondiale (FLM) est une communion internationale de 144 Églises qui représente aujourd’hui plus de 70 millions de luthérien-ne-s dans 79 pays.
Les expériences formatrices variées de ces Églises, leurs contextes sociaux et culturels divers, font qu’il est virtuellement impossible de parler d’ « une » identité luthérienne. Pour certaines Églises qui font débuter la Réforme à d’autres dates, l’année 1517 n’a pas vraiment de signification particulière. Ainsi, pour plusieurs Églises membres de la FLM, c’est l’introduction du christianisme dans leur milieu qui représente la date de référence commémorée comme constitutive de leur identité et de la manière dont elles se perçoivent. Cependant, la commémoration de ce 500e anniversaire offre à toutes les Églises luthériennes l’occasion merveilleuse de réfléchir à la pertinence toujours actuelle des questions qui ont déclenché la Réforme, et de discerner l’impact sociétal de cette Réforme.
Cette collection de quatre recueils entend contribuer à une telle réflexion approfondie. La discussion est construite autour du thème central du 500e anniversaire de la Réforme et de la douzième Assemblée de la FLM : « Libres par la grâce de Dieu ». Trois sous-thèmes nous aident à explorer ce thème central : « Le salut n’est pas à vendre » ; « Les êtres humains ne sont pas à vendre » ; « La création n’est pas à vendre ». Les recueils contiennent des essais écrits par des évêques, des pasteur-e-s, des universitaires, des membres du Conseil de la FLM, et des représentant-e-s de divers réseaux et partenaires œcuméniques présents dans toutes les régions de la FLM. Grâce à la grande diversité des auteurs et des sujets, le lecteur gagne un aperçu de la grande diversité existant au sein de la communion et de certains aspects du travail du programme de la FLM. Chaque essai se conclue par trois questions, pour encourager à davantage de réflexion et de discussion.
Nous espérons que ces publications seront utilisées dans le cade de discussions bilatérales entre Églises partenaires, afin de susciter un dialogue sur le message et le rôle des Églises dans différents contextes. Nous espérons aussi que ces recueils donneront un élan notable pour nos délibérations, alors que nous nous préparons pour notre douzième Assemblée qui se tiendra en 2017 à Windhoek, en Namibie.
Dernier point, mais non des moindres, je souhaite exprimer ma reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui ont rédigé un essai pour cette collection, la rendant ainsi détaillée et d’une satisfaisante diversité. J’aimerais encourager les lectrices et les lecteurs à une étude attentive de ces recueils, et espère que ces ressources les conduiront à des échanges utiles et valables sur leur contenu.
Anne Burghardt
« Libres par la grâce de Dieu » : le thème principal choisi pour la commémoration du 500e anniversaire de la Réforme est étroitement lié à la doctrine de la justification par la foi. Dans la tradition luthérienne, cette doctrine a aussi été désignée comme « l’article sur lequel repose l’Église et sans lequel elle s’écroule » (articulus stantis et cadentis ecclesiae). La notion centrale de cette doctrine, à savoir qu’en Christ la grâce de Dieu nous est donnée comme un don gratuit et inconditionnel, appelle une réponse de gratitude, qui s’exprime dans un engagement d’amour et de compassion avec les êtres humains et l’ensemble de la création. Cette compréhension est aussi pertinente aujourd’hui qu’à l’époque de Luther, et elle a toujours des répercussions sur la théologie, dans chacun de ses aspects. À partir de différentes perspectives, les essais de ce recueil explorent en quoi cette notion de la Réforme est toujours d’actualité et quelle est son influence.
Dans son article « Libres par la grâce de Dieu… mais libres de quoi et pour quoi ? », Gottfried Brakemeier souligne que le concept de la grâce/ miséricorde devient de plus en plus suspect dans le monde d’aujourd’hui. Mais un monde sans grâce finirait par devenir un monde inhumain. Et une théologie centrée sur la justification par la grâce au moyen de la foi est une théologie fidèle au concept de la grâce, car, selon les termes de la Bible, la justification promet l’acceptation inconditionnelle des êtres humains par Dieu. En faisant preuve d’amour, on répond à l’amour de Dieu, mais sans chercher à « gagner » son amour par de « bonnes actions ». Se référant à l’écrit de Luther La liberté du chrétien (1520), Brakemeier montre la grande proximité de deux affirmations du réformateur : « Un chrétien est libre seigneur de toute chose, et il n’est soumis à personne » et « Un chrétien est un serf corvéable en toute chose et il est soumis à tout le monde »1. Il écrit :
« Un chrétien est libre seigneur de toute chose, et il n’est soumis à personne »2. C’est la première affirmation de Luther. Celui qui a Dieu pour seigneur ne peut servir d’autres seigneurs (cf. Mt 6,24). Le service rendu à Dieu nous délivre du service à rendre aux humains. Dès qu’on s’en remet dans la foi à la grâce de Dieu, toutes les contraintes disparaissent. Cependant, cette liberté pourrait être profondément incomprise comme étant arbitraire. C’est pourquoi Luther ajoute : « Un chrétien est un serf corvéable en toute chose et il est soumis à tout le monde »3. Sans la diaconie, la foi devient fausse, toute foi « chrétienne » se réalisant dans l’amour (cf. Ga 5,6). Voilà sa deuxième affirmation. Les deux affirmations vont de pair. La liberté s’autodétruit si elle n’est pas en mesure d’assumer des obligations. Mais surtout, l’amour est trahi. L’amour est avant tout le « service rendu au prochain ». Sans la diaconie, la foi devient artificielle, car il ne saurait être de foi « chrétienne » qui ne se concrétise par des actes d’amour (cf. Ga 5,6).4
La redécouverte du message libérateur de l’Évangile, qu’a faite Luther à travers son étude approfondie des Écritures Saintes, était au cœur de la Réforme. Ce puissant message de libération doit être entendu de nouveau à différentes époques et dans différentes réalités. Dans son essai, Hans-Peter Grosshans, membre du réseau d’herméneutique de la FLM, souligne la diversité de la vie humaine et le fait que, par l’entremise des Saintes Écritures, Dieu parle aux vies concrètes des individus et des sociétés.
L’écoute de la Parole de Dieu n’est donc pas réalisée par obéissance à un quelconque système impérial qui veut taire toute individualité, mais par une louange de la grâce de Dieu, variée en ses effets (cf. 1 P 4,10), qui s’exprime dans les vies riches et plurielles des chrétien-ne-s et des Églises, dans « la liberté et […] la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21).5
L’importance de l’écoute et de la compréhension de la Parole de Dieu a souvent été soulignée depuis les débuts de la Réforme, ce qui a donné naissance à de nombreuses traductions de la Bible, qui ont souvent influencé le développement de certaines langues nationales. La compréhension du sens véritable d’un texte est liée de très près à la clef herméneutique utilisée. Elżbieta Byrtek décrit l’importance de l’éducation dans les Églises luthériennes à travers les siècles. Cette importance de la formation trouve son origine dans le désir de mieux comprendre les Écritures. Une étude active des Écritures suppose de poser des questions, d’écouter différentes « lectures » et d’exprimer ses préoccupations et ses doutes.
La foi qui n’a pas peur de poser des questions, de chercher des réponses et de maintenir le dialogue avec ceux qui ne partagent pas la même opinion est une foi vivante, une foi à même de survivre dans notre monde actuel, multilatéral et complexe, où les « bonnes » réponses données par des autorités extérieures ne répondent pas forcément aux attentes des gens, mais où les chrétien-ne-s, libérée-s par la grâce de Dieu, ont la responsabilité de parler de cette grâce aux autres et doivent être capables de s’investir dans des discussions difficiles.6
La Réforme a précipité un regard nouveau sur le rôle de l’Église dans la société. Luther valorisait le travail de tous les jours, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison. Le travail quotidien doit donc être considéré comme une partie essentielle du service envers Dieu et le prochain. Cette perception a posé des bases fructueuses pour les notions ultérieures de la citoyenneté active. Dans son article sur l’appel de l’Église dans la société, Kjell Nordstokke souligne que, selon Luther, Dieu a appelé l’Église à être une « parole vivante » dans le monde.
L’appel à être « une parole vivante » est une exhortation à la citoyenneté active. Luther a radicalement changé la compréhension de la vocation chrétienne : l’accent n’est plus sur la vie interne de l’Église, mais sur le service dans le monde. Il s’agit donc d’être des citoyen-ne-s chrétien-ne-s qui aiment et qui prennent soin de leur prochain.7
Prenant la Norvège pour exemple, Norstokke identifie quatre domaines d’action pour la diaconie : l’amour du prochain, la création de communautés inclusives, le soin de la création et la lutte pour la justice.
En 2013, la FLM a approuvé une réglementation sur la justice entre les sexes. Ce document a pour objectif de sensibiliser aux questions portant sur l’inclusion et les rôles des genres dans les Églises. Prenant comme exemple les Muruts de l’État de Sabah en Malaisie, Au Sze Ngui explique comment la puissance libératrice de l’Évangile a entraîné un changement dans la perception des rôles des sexes au sein de cette ethnie. Dans son article, elle s’appuie sur l’argumentation théologique et la méthodologie présentées dans la réglementation sur la justice entre les sexes. Ngui explique comment la compréhension chrétienne de l’égalité devant Dieu de tous les êtres humains a permis aux femmes muruts dans l’Église de prendre des responsabilités qui étaient traditionnellement attribuées aux hommes. Elle mentionne la puissance libératrice de l’Évangile qui permet la remise en question de certaines traditions, qui, malgré une rhétorique parfois utilisée, ne correspond pas au véritable message de l’Évangile.
C’est avec la libération de la servitude du péché que commence notre lutte pour la justice : nous sommes libres ; nous sommes pardonné-e-s ; nous sommes les réceptacles de la grâce de Dieu. Nous sommes libres de changer et de changer le monde. Le christianisme a souvent été un vecteur de changement qui a permis de réformer des pratiques « traditionnelles »8.
« Libéré-e-s par l’amour de Dieu pour changer le monde » : c’est la devise du Réseau mondial des jeunes réformatrices et réformateurs de la FLM, qui fut organisé dans le cadre de la commémoration du 500e anniversaire de la Réforme. Inspirée par cette devise, Monica Villarreal reprend la question de la puissance libératrice de la foi, du point de vue des jeunes. Être libéré-e par Dieu : la question qui se pose ici, c’est de quoi sommesnous libéré-e-s, et pour quoi ? Villarreal cite Carolina Huth, une Argentine membre du groupe de pilotage du Réseau mondial des jeunes réformatrices et réformateurs, qui exprime l’idée d’une Réforme continue, en expliquant comment sa foi l’a libérée pour la création de nouveaux espaces :
En tant que luthérien-ne-s, nous croyons que, bien que les traditions ne soient pas nécessaires au salut, elles sont parfois bonnes pour l’ordre, la tranquillité et la pratique commune. Mais lorsque les traditions ne servent pas ce pour quoi elles sont faites, lorsque les individus se sentent mal à l’aise, que l’Église n’est plus accueillante et que le message de Dieu ne touche plus personne, alors on doit peut-être réaménager les bancs de l’Église.9
Dans ce livre, la voix œcuménique revient à Timothy J. Harris qui souligne dans son article la découverte à la fois profondément personnelle et universelle que Martin Luther fit de la grâce. Cette redécouverte :
n’a pas seulement répondu à son besoin d’assurance personnelle face à son angoisse spirituelle, mais a aussi déclenché un mouvement de réforme continue, qui doit toujours être façonné et nous conduire à une appréciation plus profonde du message merveilleux de l’Évangile de grâce et de paix.10
Cette redécouverte de la grandeur de l’Évangile nous rappelle néanmoins notre compréhension limitée de l’Évangile alors que des œillères culturelles tendent parfois à le rendre plus petit. « L’Évangile dépasse toute culture et aucune ethnie, nation ou culture ne peut prétendre exprimer l’Évangile mieux que les autres »11. Dans l’esprit d’une réforme continue se trouve toujours le besoin de « traduire » l’Évangile « dans les contextes nombreux et variés où il s’exprime, se proclame et se vit, et qui font aussi partie de la vie humaine »12, gardant ainsi à l’esprit nos propres limites dans la compréhension de l’Évangile.
Dans son étude biblique qui met en contexte Ésaïe 55,1-2, Zephania Kameeta s’intéresse aux questions graves de la pauvreté et de la faim en Afrique, en particulier en Namibie. C’est dans ce contexte qu’il présente le message libérateur d’Ésaïe.
Le texte de cette étude biblique ne dit pas « Venez, afin d’être comptabilisés ou inscrits, ou pour que l’on mène des recherches afin de comprendre pourquoi vous êtes assoiffé-e-s ». Le texte dit simplement : « Venez, et buvez ». Et nous avons besoin de cette invitation en ce temps de besoin. C’est maintenant, avant de mourir, que les nécessiteuses et les nécessiteux ont besoin d’aide. C’est maintenant, en cet instant, que votre vie se passe. Peu importent alors les budgets et l’argent, venez, mangez et buvez, pour que vous viviez.13
LES TROIS SOUS-THÈMES :LE SALUT N’EST PAS À VENDRE,LES ÊTRES HUMAINS NE SONT PAS À VENDRE,LA CRÉATION N’EST PAS À VENDRE
Les trois sous-thèmes développent la dimension gratuite du thème principal « Libres par la grâce de Dieu ». Ils interrogent aussi les pratiques et les concepts théologiques qui entravent le message libérateur de l’Évangile. Les tentatives de faire de l’Évangile une marchandise varient grandement : on passe ainsi de l’évangile de la prospérité au salut « garanti » par le suivi de certaines pratiques ou rituels, etc. Sont aussi cruciales les questions portant sur un consumérisme qui est considéré comme une fin en soi – d’où son aspect salvateur – et sur les « conditions » du salut en contextes séculiers.
La relation renouvelée entre Dieu et les êtres humains offre inévitablement un regard plus pénétrant sur la création des êtres humains à l’image de Dieu, mais aussi sur la compréhension que ces êtres humains seront renouvelés par la grâce de Dieu. On ne peut donc pas considérer les êtres humains comme des produits dont la valeur peut être évaluée uniquement en terme de profits.
Aujourd’hui, alors qu’on observe une exploitation massive des ressources naturelles, il est vital de faire attention à l’ensemble de la création de Dieu, et pas seulement aux êtres humains. En Genèse, nous lisons que Dieu a jugé la création « bonne » et l’a confiée aux soins de l’être humain. La notion de « domination », en Genèse 1,26, a souvent été utilisée à mauvais escient. On a négligé la déclaration de Dieu qui concerne la création toute entière, indépendamment de son utilité pour les humains. La relation renouvelée entre Dieu et les êtres humains a donc aussi des conséquences sur la façon dont ceux-ci interagissent avec le reste de la création, qui appartient d’abord à Dieu qui nous l’a seulement confiée.
Des réflexions variées sur les trois sous-thèmes sont rassemblées dans les différents fascicules de cette collection. Nous espérons qu’ils faciliteront les discussions sur le message libérateur de l’Évangile, alors que nous cheminons ensemble vers le 500e anniversaire de la Réforme.
Gottfried Brakemeier
UN CONCEPT EN CRISE
Les termes grâce et miséricorde (en allemand : Gnade ; en vieux français, on parle aussi de la merci [NDT]) sont devenus des mots peu usités, qui apparaissent seulement en des cas exceptionnels, comme par exemple lorsque des condamnés à mort implorent une grâce. Nous disons aussi parfois que le soleil frappe sans merci lorsqu’il assèche la terre et qu’il gâche les récoltes. Mais ce sont d’abord les guerres qui sont dites « sans merci ». Elles sont impitoyables. La violence des ennemis est redoutable, car elle se déchaîne sans égard pour la culpabilité ou l’innocence, assurée qu’elle n’a pas à se préoccuper de ce qui est juste ou injuste. Les destructions, les viols et les meurtres sévissent. On observe aussi cela dans la « loi de la rue ». Nombreux sont les jeunes délinquants qui ont oublié le mot miséricorde (mais l’ont-ils déjà entendu ? ). La victime a beau être à terre, ils poursuivent les coups, sans merci.
Il est significatif que l’on ne prenne conscience de la miséricorde que lorsqu’elle a disparu. Le terme n’a de poids que lorsqu’il est utilisé sous sa forme négative, sans merci. Celui qui ne fait pas preuve de miséricorde est ainsi considéré sans merci. On le trouve impitoyable, sans scrupules et brutal. Mais le concept de merci a, malgré ces rares usages, disparu de notre quotidien. L’époque où les dirigeants considéraient leur autorité comme étant de droit divin et légitimaient leurs décisions comme étant prises « par la grâce de Dieu » est révolue. Dans une démocratie, tous les pouvoirs de l’État viennent du peuple. Ce sont les bulletins de vote qui décident de la formation du gouvernement. Les parlementaires sont des « représentants du peuple ». Point de grâce de Dieu ici. Dieu est en fait devenu inutile. Lors de leur cérémonie d’installation, nombreux sont les politiciens qui ont cessé d’utiliser l’expression « Que Dieu me soit en aide ». Le monde séculier est donc mal à l’aise avec le terme miséricorde et il ne sait pas quel usage en faire.
De plus, le mot-même est suspect. Personne ne veut dépendre de la miséricorde d’un-e autre. Quiconque est en besoin de miséricorde est un maillon faible. Nous voulons nous tenir debout par nous-mêmes, gagner notre propre subsistance et ne rien devoir à personne. On s’efforce d’éviter la grâce et la miséricorde. En fin de compte, il s’agit d’une question de prestige. Les enfants ne souhaitent pas être un fardeau constant pour leurs parents et ils ne veulent pas dépendre d’eux. Dès qu’ils le peuvent, ils quittent le foyer parental et prennent leur vie en mains. Et quelle disgrâce en cas d’échec! Cela s’applique aussi aux relations avec l’État. Les personnes qui sont au chômage depuis longtemps se sentent inutiles et ont l’impression de vivre au crochet de la société. Nombreux sont ceux qui les considèrent comme étant des parasites. Mais les chômeurs ne souhaitent pas être des mendiants et vivre d’aides toute leur vie. Qui pourrait condamner cela ? Il est mieux de s’en tirer sans miséricorde.
Car après tout, la miséricorde fait de nous des esclaves. Les exemples sont ici illimités. La générosité des maîtres crée une foule d’humbles serviteurs qui n’osent pas contredire des requêtes irraisonnables. Les favoris et les laquais ne sont pas libres. Et selon l’adage, « le client est roi ». C’est toujours ainsi que les dictateurs ont consolidé leur pouvoir. Privilèges ils donnent, garanties de loyauté ils reçoivent. Il en va de même dans les contextes « démocratiques », puisque les électeurs peuvent souvent être achetés. Les politiciens peuvent gagner des soutiens en faisant des promesses électorales. Les cadeaux, même ceux offerts à Noël, créent une obligation. Le concept de miséricorde est peu attrayant, car il renvoie à l’idée de hiérarchie. Il semble établir des dépendances. Un écart subsiste entre celui qui donne et celui qui reçoit, entre eux ( « là-haut » ) et nous ( « ici-bas » ), alors que celui qui donne se présente avec condescendance comme un bienfaiteur.
Il semblerait que la grâce soit un obstacle à l’aspiration humaine à la liberté. Malheureusement, l’Église l’a aussi souvent compris ainsi. Les mouvements qui œuvrent à libérer les individus de servitudes indignes n’ont pas toujours reçu le soutien nécessaire. À cet égard, la « théologie de la libération » souligne plusieurs éléments singuliers, même s’ils ne sont pas complétement nouveaux. Dieu est du côté des opprimé-e-s, et il les conduit hors de la maison d’esclavage, comme il a conduit le peuple d’Israël hors d’Égypte. Dieu est solidaire des pauvres, il est à leur côté dans la lutte pour la justice. Pour beaucoup, cette théologie est considérée avec suspicion. Ils l’accusent d’être une politisation inadmissible de l’Évangile. Quelque soit votre jugement à ce sujet, le fait est que la théologie de la libération latinoaméricaine et les courants apparentés sur d’autres continents ont formulé de manière frappante la vieille question du rapport entre la grâce et la liberté. Comment parler de la grâce libératrice de Dieu sans enlever aux gens leur autonomie et sans les faire tomber dans de nouvelles dépendances ? Comment se représenter l’autonomie humaine sans faire paraître la grâce superflue ?
UN MONDE SANS MISÉRICORDE ?
Il n’est pas bien dur d’imaginer un monde sans miséricorde. C’est déjà une réalité à grande échelle, en témoignent les horribles nouvelles qui nous parviennent de voisinages proches ou de pays lointains et les inégalités sociales de nos sociétés. Aucun animal ne peut être plus cruel que l’être humain. Les meurtres bestiaux, les destructions aveugles ou la détresse de millions de réfugié-e-s dans des régions touchées par la faim et les crises en sont des illustrations suffisantes. La nation responsable de la Shoah avait toujours été fière de sa culture. La civilisation ne garantit donc pas l’absence de génocide, comme le montrent d’autres exemples du passé et du présent. Il suffit de se rappeler de l’histoire de souffrance des populations autochtones des Amériques. Excepté pour un petit nombre, les Amérindien-ne-s ont été brutalement décimé-e-s et éradiqué-e-s. Le mal causé aux esclaves importés d’Afrique est tout aussi tragique. La liste des crimes commis contre l’humanité est longue. Elle commence avec Caïn et Abel et elle s’illustre de manière choquante dans la crucifixion de Jésus. La violence a été la marque de fabrique de l’humanité depuis des temps immémoriaux. « Le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse » affirme Genèse 8,21. Sans miséricorde, le monde est froid, inhumain et meurtrier.
En plus des brutalités mentionnées ci-dessus, il est des brutalités moins spectaculaires, telles que l’exploitation économique. Quiconque tombe dans le piège de la dette réalise combien il est difficile d’en sortir. Les banques sont sans merci. Elles ne cherchent que les profits, les bonus et les retours sur investissement. Nombreuses sont les personnes qui ont été privées de leurs biens suite à la spéculation et à de fausses promesses. Dans un système profondément capitaliste, la vie est traitée comme une marchandise. Tout peut être acheté ou vendu, même les biens religieux. Le cours des actions rythme l’activité économique et, encore une fois, la miséricorde n’a pas sa place. Les considérations sociales, la compassion et la bonté disparaissent. La cupidité se substitue à la considération du prochain. L’égoïsme devient une vertu. Une lutte pour le travail apparaît et se manifeste souvent par le harcèlement et des méthodes similaires. Vous devez être plus malin et du côté des « winners ». Un proverbe bien connu résume cet état d’esprit : « chacun pour soi et Dieu pour tous ». Les préoccupations sociales sont laissées à Dieu seul. Certes, c’est chose pratique, mais c’est également cruel. Ce comportement peut prendre plusieurs visages, tous aussi inhumains les uns que les autres.
Les gens ne réalisent pas qu’un monde sans miséricorde nous expose à des dangers mortels. Le déclin de la compassion n’est pas sans conséquences. Cela provoque de la haine envers celles et ceux qui ne sont pas capables de tenir tête dans la compétition générale, celles et ceux qui sont exclu-e-s ou opprimé-e-s. « La survie du plus apte » est un principe inadapté à la société humaine. Les perdant-e-s sont capables de prendre une revanche terrible sur leurs adversaires. Il suffit d’une allumette pour provoquer un incendie. L’indifférence ou l’hostilité envers les milieux socialement vulnérables, les minorités religieuses et ethniques et d’autres groupes nationaux peut provoquer d’importants conflits sociaux. Il n’est pas surprenant que des enfants qui ont toujours végété en marge de la société et n’ont jamais reçu d’affection développent une attitude cynique envers la vie et aient recours au crime.
La condition préalable à la paix est l’inclusion, et non l’exclusion. Être inclusif, c’est d’abord porter un regard positif sur son prochain. Je dois lui laisser une place dans la société, même s’il est différent et ne correspond pas à mes idéaux. Il ne faut pas nécessairement avoir les même opinions que ses partenaires pour leur tendre une main amicale. La miséricorde se manifeste parfois par une tolérance qui reconnaît le droit à l’existence sans tomber dans l’arbitraire. Le crime ne peut pas être commis au nom de la tolérance. Et pourtant, une miséricorde adéquatement comprise ne limite pas l’espace vital d’autrui. Au contraire, elle le protège et elle l’étend. Seule-s celles et ceux qui sont capables de compassion font partie des artisans de paix bénis par Jésus (cf. Mt 5,9). Sans la miséricorde, l’humanité risque d’être écrasée par ses conflits.
Finalement, nous devons admettre qu’il serait illusoire d’imaginer un monde sans miséricorde. Tout ce que le concept de miséricorde représente – la douceur, la tolérance, la gratuité, la disposition à pardonner, etc. – peut être évacué et trahi. Et pourtant, la miséricorde fait toujours partie de la réalité. On ne peut concevoir les êtres humains sans la miséricorde. Il faut être aveugle pour nier cela. Dans son Petit catéchisme, Martin Luther exprime merveilleusement cela dans son explication du premier article du credo :
Je crois que Dieu m’a créé, ainsi que toutes les créatures. Il m’a donné et me conserve mon corps et mon âme, mes yeux, mes oreilles et tous mes membres, ma raison et tous mes sens.1
De nous-mêmes, nous ne méritons rien. Nous ne sommes pas non plus les produits d’un accident génétique ou d’une expérience biologique. Certes, tout cela a peut-être joué un rôle. Mais ce n’est pas suffisant pour expliquer le mystère d’une personne. Les individus ne sont pas des produits. Ils sont créés. Ils ont donc une dignité inviolable. Leur vie est un don, tout comme l’est chaque nouveau jour. La miséricorde est présente au début de la vie, puis demeure ensuite un besoin fondamental. Chaque personne doit être soutenue telle qu’elle est, avec les erreurs, les faiblesses et la culpabilité qui sont les siennes. Chaque individu a besoin de reconnaissance, de pardon et d’amour. Qui pourrait faire sans ?
Les êtres humains sont doués d’une faculté de raison qui est reconnue comme leur caractéristique particulière. Nous différons des autres êtres vivants en ce sens que nous pouvons penser, parler, planifier et façonner le monde. Pour Martin Luther, la raison est « en comparaison à d’autres choses de cette vie, la meilleure des choses, et elle est parfois quelque chose de divin »2. Il ajoute que c’est une force qui façonne la culture. Bien qu’il ne soit pas exclu que la raison puisse entrer au service du mal, elle nous élève au-dessus des autres créatures. Il serait injuste de faire de la raison le seul critère de définition de l’humanité. La rationalité se trouve liée à l’irrationalité, à la spiritualité, aux émotions. Et ces choses sont imprévisibles. Il a été prouvé que les décisions sont plus souvent émotionnelles que rationnelles. Les êtres humains sont complexes et on ne peut les expliquer par un simple décodage du génome.
C’est précisément pour cette raison que la foi chrétienne souligne que la miséricorde fait partie de notre humanité. Cela a toujours été une évidence pour Martin Luther qui l’a souvent souligné. C’est l’empathie qui fait une personne. Si nous n’avions ni compassion, ni sympathie, ni amour, nous ne serions que des machines. L’apôtre Paul exprime clairement cela : « [.] s’il me manque l’amour », toutes mes aptitudes, aussi grandes soient-elles, ne valent rien (cf. 1 Co 13,1). Jésus lui-même a rappelé que Dieu préfère la miséricorde aux sacrifices (cf. Mt 9,13). Une cérémonie religieuse est aussi dépourvue de valeur que le génie intellectuel si elle ne fait pas attention aux individus et à leurs besoins. Si nous résumons tout cela dans le concept de miséricorde, nous découvrons que la noblesse humaine consiste en fin de compte à être miséricordieux. Le reste n’est que secondaire.
L’HUMANITÉ DE DIEU
Jésus savait qu’il avait été envoyé au nom d’un Dieu qui est l’amour personnifié (cf. 1 Jn 4,16). Ce Dieu diffère de tous les autres dieux qui légitiment l’assassinat et le meurtre, permettant – voir même exigeant – la violence en leurs noms. Pour faire la distinction entre les dieux, il faut les observer attentivement. Les dieux se reconnaissent à leurs demandes, leurs commandements et leurs œuvres. Certains d’entres eux sont de véritables tyrans, qui placent un lourd fardeau sur leurs adorateurs, allant à l’encontre même de leur raison. Ils sèment la haine et le conflit et ils exigent des croisades et des guerres saintes. Les religions peuvent être aussi barbares que les individus. De terribles crimes ont été commis en leur nom et continuent de l’être aujourd’hui. La religion a souvent empêché le progrès et les développements et les croyant-e-s sont resté-e-s attaché-e-s à des modèles comportementaux obsolètes. Les gens religieux sont souvent rétrogrades, vieux-jeux et peu dignes de confiance. La religion est donc souvent tombée en discrédit parmi nos contemporains. Certains rêvent qu’elle soit abolie. Non seulement elle serait superstitieuse, mais elle est aussi carrément nocive. Le fanatisme religieux, avec cette disposition à la violence caractéristique, est devenu un des plus grands dangers dans notre monde mondialisé. Qui mettra fin à cette folie religieuse ?
À une époque où le discours sur Dieu perd sa crédibilité, la foi doit rendre compte de son discours. Le christianisme croit au Dieu que Jésus appelle son père et que ses fidèles peuvent aussi appeler « notre Père ». Cette appellation témoigne d’une relation de confiance. Dieu pourrait tout aussi bien être appelé « mère », comme la Bible l’indique parfois. Contrairement aux anciens prophètes jusqu’à Jean-Baptiste, Jésus n’annonce pas un Dieu colérique dont la justice rétributive descendra bientôt sur le monde. Il annonce plutôt un Dieu miséricordieux qui se tourne vers les plus petits, les exclus et les coupables.
De ce fait, Jésus froisse ceux qui se considéraient justes et qui prétendaient donc à des privilèges. Le fait que Jésus mange avec des collecteurs d’impôts et des pécheurs (cf. Luc 15,1 sqq.) est un scandale à leurs yeux. Cela va à l’encontre de leur vision du monde qui valorise uniquement le mérite et la performance. Si Dieu est tel que Jésus le proclame, ils devront changer, ce qu’ils ne souhaitent pas. Ils réagissent à l’attitude patiente du rabbi de Nazareth envers les « indignes » comme s’il s’agissait d’un acte d’agression. Jésus est attentif aux malades et aux vulnérables, à celles et ceux qui vivent aux marges, aux pauvres et aux rejetés. Il tente de les ramener dans la communauté des enfants de Dieu. Son attention et son souci sont donnés de manière inconditionnelle. Ses actes se caractérisent avant tout par leur gratuité. Cela signifie que Jésus se comprend lui-même comme le porte-parole d’un Dieu bon, qui ne rejette pas les pêcheurs et offre une chance aux égarés.
On sait bien que la Réforme a débuté avec un changement dans la compréhension de Dieu. Martin Luther a découvert le Dieu miséricordieux qui accepte les êtres humains sans égard pour leur mérite et leur dignité. D’un point de vue biblique, la justification est la promesse du droit de vivre sans faire preuve de performance, c’est être accepté sans condition, c’est l’amour en action. Martin Luther était tourmenté par des scrupules, suite à ses nombreuses défaites dans son combat intérieur. Ses doutes furent soudainement surmontés lorsqu’il découvrit que Dieu justifie le pécheur « par la grâce et la foi seules ». Il trouva alors réponse à sa question, pleine de frayeur : « Comment puis-je obtenir un Dieu miséricordieux ? ». Il serait faux d’interpréter cela comme l’expression d’une mauvaise conscience. Il s’agit en fait de la question humaine par excellence. Où trouve-t-on de la miséricorde dans le monde ? Un Dieu sans miséricorde s’apparente davantage à un moloch qu’à un père, il menace des peines infernales et propage la peur et la terreur. On ne trouve en ce dieu aucune consolation. Mais nier Dieu n’est pas non plus une solution. L’athéisme est aussi « désastreux » qu’une religion cynique. Les choses sont différentes avec le Père de Jésus-Christ. Face à l’absurde, ce Dieu offre un abri, un refuge, une protection.
Dieu veut nous inviter à croire qu’il est vraiment notre Père et que nous sommes vraiment ses enfants, afin que, sans crainte et avec pleine confiance, nous nous adressions à lui comme des enfants à leur père bien-aimé.3
Si vous vous demandez d’où vient cette conviction, la réponse est simple. Elle trouve son origine en Jésus-Christ, en qui Dieu s’est fait le plus proche des êtres humains. « Personne n’a jamais vu Dieu » (Jn 1,18), mais Dieu s’est révélé en Jésus. La congrégation confesse le Christ comme la révélationmême. Certes, on trouve des signes de la nature de Dieu dans l’histoire, mais ils ne sont pas irréfutables. Quiconque parle de l’amour de Dieu ne peut le faire en évitant Jésus de Nazareth. Cet amour est exprimé dans ses paroles et ses actes, et aussi dans sa souffrance. Jésus meurt sur la croix, victime de ses ennemis. Tout le mal du monde se déverse sur lui, mais, même dans cet enfer, Jésus demeure fidèle à sa mission. Au lieu de maudire ses tortionnaires, il prie pour leur pardon (cf. Lc 23,34). Il préfère mourir lui-même plutôt que de souhaiter la mort des autres. C’est une constance chez Jésus : il ne cherche pas les représailles. Pour la communauté chrétienne, cette histoire permet de mettre en lumière le comportement du Père céleste. Dieu renonce à la vengeance sur ses ennemis (cf. Rm 5,10) et au lieu de cela, pardonne leurs dettes. Il offre la réconciliation (cf. 2 Co 5,18 sqq.). Aucune paix ne peut naître de la vengeance.
Jésus témoigne de ce Dieu qui cherche le salut humain, notamment le salut de celui qui est sans Dieu, qui est « incroyant ». Le Nouveau Testament parle de cet amour pour l’humanité (cf. Tt 3,4). En Jésus-Christ, Dieu fait preuve de solidarité avec les créatures qui souffrent, afin de les arracher à leurs misères. Le Dieu de Jésus-Christ est « humain », il connaît donc la compassion et peut alors faire preuve de miséricorde. Cette dernière culmine à Pâques. Le péché, la souffrance et la mort ne l’emportent pas. Le Crucifié se donne à voir vivant et en possession des clefs de la mort et de l’enfer (cf. Ap 1,15). La résurrection de Jésus-Christ nous libère de la captivité de l’éphémère et nous offre un avenir, même face à la mort. La fin de toute chose ne se trouve pas dans le rien, l’insignifiant, l’anéantissement absolu, mais dans un nouveau commencement (cf. Ap 21,1 sqq.). Le Royaume de Dieu devient une réalité pleinement décisive.
LE COMMANDEMENT DE L’ÉVANGILE
Sous de telles circonstances, il n’est pas surprenant que la volonté de Dieu trouve sa meilleure expression dans le commandement d’amour. Dieu établit les normes par son action divine et selon son être divin. Nous devons diriger nos regards vers Jésus-Christ, en qui cet amour apparaît (cf. Rm 8,39). « Soyez généreux comme votre père est généreux » dit Jésus (Lc 6,36). Lorsque lui fut posée la question du plus grand commandement, Jésus répondit : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur [.] [et] ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là » (Mc 12,29 sqq.). Ce sont deux commandements qui n’en forment qu’un seul. Mais aimer Dieu ou son prochain n’est pas la même chose. Aimer son prochain, ce n’est pas aimer Dieu, et vice versa. On ne peut pas confondre ces deux commandements. L’amour de Dieu se manifeste dans le fait que Dieu seul est adoré. La liturgie appartient à Dieu seul (cf. Mt 4,10). Tout « culte de la personnalité » à l’encontre d’un être humain est répréhensible. À contrario, la diaconie s’oriente vers le prochain qui a besoin d’aide, de solidarité, d’attention. Le principe en est : « Portez les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,2). Il nous faut donc différencier les deux commandements. L’amour a de multiples visages. Et pourtant, il n’y a au bout du compte qu’un seul et unique commandement, qui est d’aimer, c’est-à-dire l’attitude qui ne souhaite que du bien.
Il ne s’agit pas d’un commandement parmi d’autres, mais d’un critère à partir duquel l’éthique se définit. « De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes » (Mt 22,40). Paul affirme en outre : « L’amour est donc le plein accomplissement de la loi » (Rm 13,10). Si un précepte contredit le commandement d’aimer, alors il doit être réécrit ou aboli. Ainsi la discussion entre Jésus et les pharisiens sur l’observance du sabbat. Mais il ne s’agit que d’un exemple parmi d’autres. Dieu souhaite un monde humain, ce qui, sans un minimum d’ « amour », n’est pas envisageable. Bien que « l’amour » soit un mot galvaudé, on ne peut faire sans. Il faut d’ailleurs protéger son usage des abus. Du point de vue biblique, l’amour n’est pas d’abord un sentiment mais une intention. Aimer ou non mon prochain dépend avant tout de mes intentions à son égard. Je peux également avoir les meilleures intentions envers mon ennemi-e sans véritablement l’apprécier. Nous devons le salut à l’amour de Dieu pour l’ennemi. La miséricorde de Dieu s’adresse à toutes les personnes, sans distinction. Elle appelle les pécheurs à revenir dans la communauté de Dieu.
Cela se fait sans pression ni coercition. Si l’amour est authentique, alors il ne créé aucune dépendance. Il offre la liberté. Nous sommes émerveillée-s face au père dans la parabole du fils prodigue qui ne soulève aucune objection lorsque son fils décide de quitter sa maison et demande sa part d’héritage (cf. Lc 15,11 sq.). Le père le laisse faire. De même, Jésus n’attache pas ses disciples à lui. Il leur laisse la possibilité de partir s’ils ne sont pas d’accord avec lui (cf. Jn 6,66 sq.). Le discipolat authentique se fonde sur une libre décision. Sans l’amour, la miséricorde n’est qu’au service d’elle-même et devient par conséquent humiliante pour celui ou celle qui la reçoit, contrairement à la miséricorde qui surgit de l’amour. Celle-ci souhaite que son prochain soit un partenaire et non un subordonné. Elle ne le traite pas avec condescendance en lui disant quoi faire. Le « légalisme » va à l’encontre du commandement d’amour, établissant la dictature religieuse et faisant de la miséricorde une contrainte. En revanche, l’amour donne une grande valeur aux êtres humains et leur permet de prendre leurs responsabilités. Et pour cela, ils doivent être capables de réfléchir et s’exercer à reconnaître « tout ce qu’il y a de vrai, tout ce qui est noble, juste, pur, digne d’être aimé […] » (Ph 4,8). L’amour a besoin d’être guidé et non pas soumis à des règles car la coercition le détruit.
Cependant, par dessus tout, l’amour a besoin de motivation. L’amour n’apparaît pas sur demande. C’est pourquoi le Nouveau Testament explique l’exigence d’agir selon l’action de Dieu. Nous devons aimer car nous avons été aimé-e-s de Dieu : « Nous, nous aimons, parce que lui, le premier, nous a aimés » (1 Jn 4,19). Jésus lui-même l’exprime également dans la parabole du débiteur impitoyable (cf. Mt 18,21 sqq.). Le devoir de se pardonner les uns les autres naît de l’annulation des dettes par Dieu. Cela s’applique à l’éthique dans son ensemble, le commandement étant à chaque fois précédé d’un rappel de l’action miséricordieuse de Dieu. Le fait de vivre la miséricorde nous inspire à faire le bien. Là se trouve la source où puise l’exigence. « Mauvais serviteur », dit le maître dans la parabole, « je t’avais remis toute cette dette, parce que tu m’en avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? » (Mt 18,32-33). Tout bienfaiteur se sent ridicule si son bénéficiaire demeure endurci dans son cœur. C’est précisément ce que demande l’apôtre Paul : « Ou bien méprises-tu la richesse de sa bonté, de sa patience et de sa générosité, sans reconnaître que cette bonté te pousse à la conversion ? » (Rm 2,4). La question est de savoir comment mettre à profit cette bonté pour le bien.
Quiconque refuse de faire cela perd en fait beaucoup. Bien sûr, vous pouvez contester devoir quelque chose à Dieu. Qui ou qu’est-ce que « Dieu » ? Une certaine mode souhaite une religion sans Dieu. Apparemment, le concept n’est plus approprié. Les gens souhaitent croire, mais pas comme dans le passé. Nous devons donc faire attention à ce que la miséricorde ne soit pas, en même temps que Dieu, évincée du monde. Qui ou qu’est-ce que les gens veulent croire si Dieu disparaît de la vie ? Le danger est alors de devoir accepter l’absurdité du monde et, de même, le manque général d’amour et la tragédie d’une vie limitée. Dieu est la force décisive qui rend possible la résistance face à la négativité de la vie et au pouvoir du mal. Survivre en des situations difficiles, au risque même de la mort, devient impossible dans les conditions de l’éclipse moderne de Dieu. Combattre la réalité de Dieu doit donc être considéré comme un « facteur de risque » pour une vie prospère.
De plus, nier la grâce de Dieu, c’est prendre le risque de perdre le sens de l’émerveillement, le sentiment de l’extraordinaire. Souvent, cela ne laisse plus aucune place à la gratitude, mais plutôt à la platitude, et au suivi de lois naturelles bien réglées et établies. Et qui est alors responsable des merveilles de la création ? Nul besoin de rendre grâces à « l’évolution » – cela serait même absurde. Devenir sourd à la miséricorde de Dieu rend aveugle à des dimensions sans lesquelles la vie serait insipide. Se rappeler de la miséricorde de Dieu peut donc inaugurer un processus de libération conséquent. Cela ouvre nos yeux quant au bien fondé d’une prière comme le Notre Père. Il faut être bien conscient-e-s des conséquences lorsque l’on évacue définitivement la miséricorde de Dieu.
LIBÉRATION
La Réforme se comprenait comme un mouvement de libération. « C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés », écrit l’apôtre Paul (Ga 5,1). Cela a donné du dynamisme au mouvement plus large de libération. Ce mouvement a osé se lever contre le joug étranger et faire appel à l’Évangile comme unique norme. Par conséquent, lors de la Diète de Worms en 1521, Martin Luther a défié le pape, l’empereur et le pouvoir concentré dans les mains de l’Église. Il avait déjà beaucoup développé le thème de la liberté dans son écrit Sur la liberté du chrétien (1520). « Un chrétien est libre seigneur de toute chose, et il n’est soumis à personne »4. C’est la première affirmation de Luther. Celui qui a Dieu pour seigneur ne peut servir d’autres seigneurs (cf. Mt 6,24). Le service rendu à Dieu nous délivre du service à rendre aux humains. Dès qu’on s’en remet dans la foi à la grâce de Dieu, toutes les contraintes disparaissent. Cependant, cette liberté pourrait être profondément incomprise comme étant arbitraire. C’est pourquoi Luther ajoute : « Un chrétien est un serf corvéable en toute chose et il est soumis à tout le monde »5. Sans la diaconie, la foi devient fausse, toute foi « chrétienne » se réalisant dans l’amour (cf. Ga 5,6). Voilà sa deuxième affirmation. Les deux affirmations vont de pair. La liberté s’autodétruit si elle n’est pas en mesure d’assumer des obligations. Mais surtout, l’amour est trahi. L’amour est avant tout le « service rendu au prochain ». Sans la diaconie, la foi devient artificielle, car il ne saurait être de foi « chrétienne » qui ne se concrétise par des actes d’amour (cf. Ga 5,6). C’est en fait le test de foi décisif.
Il est utile de réfléchir en profondeur aux deux phrases du réformateur. Martin Luther a provoqué la colère de l’Église papale lorsqu’il a nié son rôle de médiatrice dans le salut. La foi seule suffit à la justification. En tant qu’elle est témoin de l’Évangile, l’Église remplit un rôle essentiel. Mais le salut vient uniquement de Jésus-Christ. Les humains n’ont pas besoin de travailler à leur salut, ou d’essayer de faire des œuvres méritoires. Ils sont plutôt invités à l’accepter avec confiance. Luther a fait appel à Paul, qui affirmait que « par les œuvres de la loi, personne ne sera justifié » (Ga 2,16). Luther a personnellement fait l’expérience de ce que cela signifiait. Un poids a été enlevé de sa conscience lorsqu’il a réalisé que son péché ne le disqualifiait pas du royaume du Dieu. Il pouvait alors poursuivre sa vie la tête haute. La miséricorde de Dieu l’a libéré de la pression d’accomplir des actes religieusement méritoires. Non seulement cette pression était forte dans l’Église médiévale, mais elle est aussi présente aujourd’hui, en particulier dans les religions non chrétiennes. Quiconque ne s’incline pas devant les règlements est considéré comme « non croyant » et est traité avec hostilité.
Malgré les circonstances différentes, le message de la justification a toujours la même importance. Chaque personne doit se savoir acceptée. Cela est nécessaire pour une bonne santé mentale, et pour trouver son identité. La vie est difficile pour un enfant qui n’a pas été désiré. Sans la protection et le soin d’une mère et d’un père, l’enfant ne peut pas grandir. Plus tard, la reconnaissance – par un petit groupe ou par le public en général – est tout aussi vitale. On aspire tous aux louanges, aux applaudissements et à l’acceptation. Il faut sentir qu’on est quelqu’un, avoir de l’importance, et trouver une place. Mais que se passe-t-il si un individu est rejeté par la société et même par ses propres parents ? Je peux commencer à développer un complexe d’infériorité et à me détester dans cette société. Puis j’imagine que je n’ai pas beaucoup de valeur, et je développe un complexe d’infériorité. Puis j’imagine que je ne vaux pas grand chose, que ma vie est un échec, et je me sens exclu. Ce développement dangereux peut conduire au suicide ou engendrer des explosions de violence.
Les choses sont différentes avec la miséricorde de Dieu. Alors même que tout semble vous tourmenter et vous humilier, vous demeurez une créature bien-aimée de Dieu. Vous n’êtes pas moins important-e que n’importe quel-le autre. N’enviez pas les succès des autres. La justification, c’est l’émancipation du jugement social. Comme le dit l’apôtre Paul : « Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie! » (Rm 8,33). Une personne est toujours plus que la somme de ses actions ou de ses omissions. Ce que les autres pensent de moi est toujours important. L’image qu’ils véhiculent de moi ne peut pas m’être indifférente. Personne n’est à l’abri du dénigrement et de l’agression, et c’est à juste titre que la diffamation est un crime. Et pourtant, les jugements humains ont perdu leur validité absolue. Ils sont devenus « relatifs ». L’essentiel, c’est ce que l’Évangile dit de moi. Je peux alors gérer les choses au mieux, avec tous mes manques. J’apprends à m’accepter comme je suis, avec toutes mes erreurs et toutes mes faiblesses, sans m’en excuser. La promesse de la justification a des effets psychologiques extraordinaires. Elle nous enseigne à reconnaître le péché sans tomber dans le désespoir.
La justification s’oppose évidemment à l’orgueil. Elle va à l’encontre de l’illusion qu’on pourrait tout gérer. Elle demande une vision réaliste de ce que signifie être humain. C’est en des termes cinglants que l’apôtre Paul réprimande l’orgueil des Corinthiens. Ce qu’il souhaite savoir, c’est ” Qui te distingue en effet ? Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7). Le message de la justification dénonce l’arrogance. Il ramène les gens sur terre et leur enseigne la modestie. La miséricorde de Dieu est une pierre d’achoppement pour l’orgueilleux, le fort, le vertueux et ceux qui pensent ne devoir être reconnaissants pour rien. Cependant, sans la miséricorde de Dieu, ces mêmes personnes ne seraient rien. Il est recommandé de ne pas se tromper soi-même. La société en général met des limites à la miséricorde de Dieu. Cependant, si le jugement dernier sur une personne relève de la responsabilité de Dieu, tout jugement humain fait l’objet d’une réserve. La société se voit ainsi privée du droit ultime de décision sur ses membres. Les êtres humains appartiennent à Dieu et bénéficient ainsi de sa protection. Personne ne fait exception. Tous et toutes sont invité-e-s à accepter dans la foi la miséricorde de Dieu. Cependant, le don précède la réponse humaine. Plus largement, le message de la justification fait ainsi partie des fondements des droits de la personne. La loi divine se concentre sur le respect de la dignité humaine et l’intégrité de la personne humaine.
Il est donc clair que la miséricorde de Dieu envers les êtres humains n’est pas vide de sens. Elle place les individus en relation les uns avec les autres. C’est pourquoi le deuxième article du traité de Luther sur la liberté doit suivre le premier. Il n’y a pas de contradiction. Nous pouvons apprendre cela de Jésus-Christ. Celui qui était libre, et qui se sentait responsable exclusivement envers son Père dans les cieux, « s’est vidé de lui-même, en se faisant vraiment esclave » (Ph 2,7). Il n’était pas forcé de faire cela, mais c’était sa volonté. Selon ses propres mots, il « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). C’est pourquoi « quiconque veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous » (Mc 10,44). Seul celui qui peut servir est véritablement libre. La « libération de » correspond à la « liberté de » et alors seulement s’y ajoute le sceau de la qualité. La simple indépendance peut être tout aussi despotique que l’arbitraire le plus pur. L’indépendance doit donc être attachée à ce qui est bon.
Le malentendu est donc tragique lorsque les gens pensent qu’un-e protestant-e n’a pas besoin de faire de bonnes œuvres. Si les catholiques doivent marquer des points, les protestant-e-s peuvent avoir les mains dans les poches ? Ce malentendu est commun, et on l’entend encore, ici ou là. Quiconque affirme cela n’a pas lu la confession des luthériens publiée à Augsbourg en 1530 et qui est toujours valable jusqu’à aujourd’hui. Le sixième article affirme : « cette foi doit produire de bons fruits et […] c’est à cause de la volonté de Dieu qu’il faut faire les bonnes œuvres qu’il a commandées »6. Cependant, la tradition luthérienne distingue entre les œuvres de l’amour et les œuvres de la loi. Les œuvres de la loi ne concernent pas que le prochain, elles visent aussi à l’accomplissement de la loi. Cependant, cela signifie l’accomplissement d’une action que l’on peut compter comme un mérite, ce qui va à l’encontre d’un esprit d’amour qui ne recherche pas sa propre gloire, mais le bien-être du prochain. Jésus lui-même a constamment démontré que ce qui compte, c’est la pratique de l’amour et non l’accomplissement formel des commandements. L’amour ne se vante pas de ses bonnes œuvres mais les fait sans penser à son intérêt propre.
Parce qu’aimer c’est servir, le/la chrétien-ne peut se subordonner. Il/ elle sait que toute société nécessite des règles. C’est pour cette raison qu’il y a des ordonnances, des offices et des autorités. Le Nouveau Testament reconnaît l’État comme une institution bonne qui vient de Dieu et appelle à l’obéissance envers lui (cf. Rm 13,1 sqq. ; 1 P 2,17). Chaque Église est tenue par ses constitutions nationales. La paix sociale ne peut exister sans un consensus social de base. L’Église elle-même a besoin de structures administratives et de direction. Le chrétien n’est pas un anarchiste. Cependant, l’obéissance requise est restreinte par le principe plus grand qui dit qu’” il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29). Un-e chrétien-ne peut donc faire partie de l’opposition. Et il en sera toujours ainsi si les lois ne sont pas justes. C’est à juste titre que la théologie de la libération a reconnu que le péché peut prendre la forme de structures sociales injustes, et on ne peut pas mettre de nouveau cette idée de côté. L’Église a pour tâche de nommer et de dénoncer les abus. Ainsi, on a vu cela en 1977, lors de la sixième Assemblée de la Fédération luthérienne mondiale, à Dar es Salaam, en Tanzanie. Les délégué-e-s ont déclaré le système d’apartheid contraire à la confession de foi luthérienne, ajoutant que ceux qui s’y attachent encore se mettent en dehors de l’Église et que le racisme est un péché. Mais il existe d’autres exemples moins dramatiques de critiques envers les structures en place. Lorsque c’est nécessaire, l’Église doit insister pour que les choses changent dans la législation existante, car l’amour « ne se réjouit pas de l’injustice » (1 Co 13,6). Les chrétien-ne-s peuvent appeler à résister pour des raisons de conscience. En tous les cas, apporter un ministère aux gens qui souffrent implique une disponibilité pour l’action politique.
Martin Luther lui-même en est un exemple impressionnant. En aucun cas était-il « apolitique ». Les maux de son époque ont provoqué son mécontentement et ses critiques. Le réformateur a interpelé les responsables de son époque et a appelé à des mesures pour améliorer les conditions sociales dans son manifeste À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’État chrétien (1520). Mais il a aussi fait entendre sa voix en d’autres occasions. Une Église apolitique, ça n’existe tout simplement pas. Puisque les chrétien-ne-s vivent en ce monde, ils et elles font partie d’une société, c’est-à-dire d’une polis, et ils et elles sont coresponsables de son sort. L’Église et l’État ont assurément leurs tâches respectives. Alors que l’État est chargé du droit et de la paix, l’Église se doit de travailler pour la volonté et la loi de Dieu. Pour cette raison précise, l’Église ne peut pas être indifférente à la manière dont l’État respecte ou pas son mandat. Elle doit élever sa voix en réprimande et protester lorsque l’injustice et la violence deviennent des maux endémiques. Lorsque des questions éthiques sont soulevées et provoquent le débat, l’Église ne doit pas être silencieuse. De la même manière, l’État devrait montrer son intérêt pour que l’Église sème comme il se doit la foi, l’amour et l’espérance et devrait s’assurer que ces vertus soient disséminées parmi les citoyens. L’État doit garantir l’infrastructure appropriée.
La distinction entre l’Église et l’État indique un rejet sans équivoque de la théocratie. Jésus s’est lui-même clairement exprimé à ce sujet. On ne doit pas donner à l’empereur ce qui est à Dieu, et l’inverse est aussi vrai (cf. Mc 12,17). La puissance temporelle a sa propre loi, bien qu’elle ne soit jamais dégagée de sa responsabilité devant Dieu. En conséquence, la théologie luthérienne ne souhaite pas une théocratie, mais un État basé sur l’État de droit. La théocratie est par nature autoritaire et va à l’encontre de la liberté. Elle ne permet qu’une seule foi et elle interdit une diversité justifiée. On doit plutôt demander à ce que la société s’accorde sur un système juridique qui garantisse à ses membres un maximum de libertés, de paix et de prospérité. Un tel consensus est aussi possible avec celles et ceux qui ne sont pas chrétien-ne-s. La justice est habituellement un postulat humain obligatoire pendant les époques tant religieuses que séculières. L’État basé sur l’État de droit n’est pas une invention chrétienne mais c’est pourtant un projet que l’Église doit promouvoir.
Bien sûr, l’Église de Jésus-Christ doit prendre garde à la cooptation par les partis politiques. Elle perdrait alors sa liberté et se trouverait privée de distance critique. Bien que les chrétien-ne-s, en tant qu’individus, ne peuvent éviter le choix et le vote politiques pour un parti, l’Église, en tant qu’institution, s’en voit interdite. Elle doit inviter tous les partis, sans préférence, à promouvoir le bien commun et les inciter à rendre compte publiquement de leurs programmes respectifs. L’Église devrait résister à la tentation de vouloir contrôler l’État. Mais elle a le devoir de rappeler leurs responsabilités aux organes gouvernementaux. Cela fait partie de sa « diaconie politique » et c’est une preuve de la liberté donnée par Dieu.
QUESTIONS
Dans le contexte de mondialisation du XXIe siècle, la tolérance devient une condition essentielle à la paix. Est-il juste d’affirmer que l’Évangile nous libère de l’intolérance ? Jusqu’où la tolérance chrétienne peut-elle aller sans devenir arbitraire ?
L’Église ne doit pas intervenir dans les affaires politiques. C’est une demande fréquente, qui s’explique par le fait que l’on dit de l’Église qu’elle doit s’occuper du salut des âmes et l’État, du bien-être des personnes. Mais le salut et le bien-être peuvent-ils être séparés de façon si nette ?
Pourquoi devons-nous parler de la miséricorde de Dieu ? Un monde humain n’est-il pas possible sans Dieu ? Nombreux sont ceux qui avancent qu’il faudrait abolir la religion pour créer la paix dans le monde. Que devrions-nous dire à ce sujet ?
