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Dans "Locus Solus", Raymond Roussel nous entraîne dans un univers onirique où la science, la poésie et l'imaginaire se mêlent de manière audacieuse. Ce roman, publié en 1914, se distingue par son style d'écriture novateur, mêlant art et science avec des descriptions minutieuses, tout en jouant sur les effets de sonorités et de rythmes. L'intrigue se déroule autour d'un parc excentrique, où un inventeur présente ses créations fantastiques à un groupe d'invités, passant ainsi de l'illusion à la réalité à travers une série d'appareils singuliers qui interrogent la nature de l'art et de la création. Cette œuvre s'inscrit dans un contexte littéraire marqué par le surréalisme naissant et le symbolisme, explorant les frontières entre le réel et l'imaginaire. Raymond Roussel, figure singulière du avant-garde littéraire, a vu ses idées influencées par ses expériences personnelles, y compris son amour pour les jeux de mots et les constructions mécaniques. Fasciné par le potentiel de la langue, Roussel prône une approche décomplexée de la rupture des conventions narratives. Son intérêt pour les divers arts – de la poésie à l'opéra – imprègne son écriture, rendant ses œuvres riches en suggestions et en innovations formelles. Je recommande vivement "Locus Solus" à quiconque s'intéresse à la littérature avant-gardiste, à l'expérimentation formelle ou à la rencontre des arts. Ce roman, véritable exploration cognitive, invite le lecteur à repenser sa relation à l'imaginaire et à apprécier la beauté des paradoxes de la création artistique. Une œuvre qui résonne encore au sein de la pensée contemporaine. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Entre la froideur clinique de l’explication et l’exubérance baroque de l’invention, Locus Solus installe une zone de fascination où chaque découverte, loin d’éteindre l’inconnu, l’amplifie, et oblige le lecteur à reconsidérer ce que voir, comprendre et raconter veulent dire, car la promenade proposée par Raymond Roussel déroule, à chaque étape, des merveilles dont la logique impeccable paraît découper le réel comme un laboratoire, tout en faisant vibrer l’imaginaire, si bien que l’on avance, de description en description, avec la sensation paradoxale d’un savoir qui progresse et d’un monde qui se dérobe, pris entre l’énigme et la démonstration.
Publié en 1914, au début du XXe siècle, Locus Solus est un roman français d’avant‑garde signé par Raymond Roussel. L’action se déploie dans un vaste domaine isolé, propriété de l’inventeur Martial Canterel, qui donne son titre à l’ouvrage. Le livre appartient au roman d’exploration et d’expérimentation formelle: il propose moins une intrigue classique qu’un parcours méthodique à travers des dispositifs et tableaux élaborés. La date de parution, à la charnière d’une époque, éclaire son ambition: unir la précision scientifique et l’audace imaginative dans une prose qui fait du détail technique un moteur narratif, tout en renouvelant les cadres du récit.
Le récit adopte la voix d’un narrateur témoin convié, avec quelques compagnons, à suivre Canterel lors d’une visite guidée de son domaine. L’expérience de lecture tient à ce protocole simple: progression par stations, regards redoublés par des explications, patience descriptive qui s’intensifie. Le style se caractérise par des phrases amples, une terminologie précise, un souci de nomenclature qui frôle parfois la maniaquerie méthodique. Le ton, d’une neutralité presque scientifique, laisse pourtant affleurer l’émerveillement. On lit comme on traverse un cabinet de curiosités moderne, où l’œil est constamment requis et la logique interne de chaque scène se dévoile par degrés.
À travers ce dispositif, plusieurs thèmes s’imposent. L’invention et la fabrication du merveilleux, d’abord, puisque la technique y devient ressort poétique. La relation entre voir et savoir, ensuite: la description n’épuise pas l’objet, elle l’ouvre à d’autres interprétations. S’ajoutent la classification, l’archive, le musée, formes contemporaines de la maîtrise et du contrôle. La question du récit enfin: comment raconter sans suspense traditionnel, par la seule force d’un enchaînement démonstratif? Roussel interroge le pouvoir des mots de produire des mondes, et la manière dont une idée peut se matérialiser en dispositif, en expérience, en scène à contempler.
Si le livre demeure essentiel aujourd’hui, c’est qu’il aura profondément marqué la littérature expérimentale du XXe siècle, inspirant notamment des courants d’avant‑garde tels que le surréalisme et, plus tard, des pratiques formelles associées à l’Oulipo. Son héritage tient à sa rigueur de construction et à sa confiance dans les puissances combinatoires du langage. À l’ère des technologies et des dispositifs immersifs, sa méditation sur le spectacle, la machine et le regard garde une actualité décisive. Locus Solus montre comment une logique implacable peut engendrer l’étrangeté la plus radicale, et comment l’explication elle‑même devient matière à fiction.
Lire Locus Solus demande une attention soutenue au grain de la phrase et au détail descriptif, mais la récompense est à la mesure de cette exigence: une intensification rare de la curiosité. La structure en étapes invite à des pauses, à des retours en arrière, comme dans une exposition où chaque salle résonne avec la précédente. Roussel pousse jusqu’à l’extrême une logique d’invention continue, où les enchaînements, apparemment froids, révèlent une fantaisie d’une cohérence surprenante. La lecture devient pratique d’observation, presque méthodique, et l’on découvre peu à peu une poétique du montage, du dispositif, du regard réglé par la langue.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, Locus Solus offre un laboratoire critique pour penser nos propres environnements saturés de techniques, d’images et d’explications. Il rappelle que la transparence revendiquée par les systèmes rationnels n’abolit pas le mystère, mais le déplace, et que l’imagination prospère au cœur même des protocoles les plus stricts. En proposant un cheminement sans drame conventionnel, Roussel renouvelle l’idée de plaisir romanesque: il le situe dans l’architecture, la précision et la surprise méthodique. Cette œuvre invite à une disponibilité active, à une lecture qui regarde, mesure, déduit, et accepte que l’inconnu demeure moteur du sens.
Publié en 1914, Locus Solus de Raymond Roussel propose un récit en forme de visite guidée. Un narrateur accompagne quelques invités chez Martial Canterel, inventeur à l’érudition froide, qui les conduit dans sa propriété isolée appelée Locus Solus. Le dispositif narratif est simple et méthodique : une marche, des arrêts successifs, des démonstrations. Chaque station révèle une invention dont Canterel expose l’usage et l’origine. Le roman adopte un ton descriptif soutenu, privilégiant la précision technique et la nomenclature. La progression n’obéit pas à une intrigue traditionnelle, mais à la logique du parcours, qui fait alterner émerveillement, perplexité et analyses minutieuses.
Dès les premières étapes, l’enceinte de Locus Solus apparaît comme un laboratoire à ciel ouvert et un musée d’expériences. Les visiteurs observent des objets, dispositifs et spectacles rarement vus, élaborés selon une rationalité implacable et pourtant déroutante. Canterel enchaîne les démonstrations avec une rigueur d’ingénieur : causes, effets, matériaux, protocoles. Le regard du narrateur, retenu et exact, épouse la lenteur de la marche et la densité des énumérations. La propriété se fait scène ordonnée, où l’art, la science et la machinerie orchestrent des phénomènes qui défient les attentes. Le roman installe ainsi un modèle répétitif et fascinant : voir, écouter, comprendre — ou croire comprendre.
Au cœur du livre, une série de tableaux vivants mobilise un procédé chimique conçu par Canterel, capable d’arracher aux limites de la mort une forme de présence contrôlée. Des corps, ranimés de façon strictement encadrée, répètent des gestes et des scènes précises, comme des automates habités par une mémoire fragmentaire. Les visiteurs assistent à ces pantomimes muettes, tandis que l’inventeur détaille la méthode et ses conditions. Le spectacle, à la fois scientifique et funèbre, interroge la frontière entre mouvement et vie, entre souvenance et mécanisme. Cette section cristallise une tension éthique et philosophique sans fournir de résolution affective ou morale tranchée.
Autour de ces reconstitutions, d’autres machines exploitent lumières, fluides, pressions et forces pour produire images, rythmes et figures inattendus. La virtuosité technique impose des séquences où l’exactitude matérielle semble engendrer, presque mécaniquement, des effets esthétiques. La juxtaposition d’éléments hétérogènes — pièces, matières, stimuli — génère une chorégraphie réglée, dont l’étrangeté tient à la transparence même des explications. Canterel met autant d’énergie à décrire le fonctionnement qu’à circonscrire le hasard. Le lecteur est ainsi invité à éprouver une curiosité méthodique, attentive aux transitions infimes qui connectent calcul, spectacle et stupeur, sans recours au merveilleux surnaturel.
Chaque dispositif, une fois exposé, appelle des commentaires qui se déploient en récits enchâssés. Canterel retrace des parcours antérieurs, biographies singulières, péripéties lointaines dont les détails convergent vers l’objet observé. Ces digressions, nettement structurées et abondantes en motifs récurrents, expliquent le moindre geste et la moindre posture des scènes présentées. Le roman cultive ainsi une causalité exhaustive, où la généalogie d’un signe ou d’un mouvement compte autant que sa manifestation. Le temps du récit se dilate, remontant du présent visible vers des antécédents complexes, puis revenant au dispositif, en un va-et-vient qui associe mémoire, technique et dramaturgie silencieuse.
Au fil de la visite, l’inventivité de Canterel rend plus aiguës certaines questions : jusqu’où peut aller l’expérimentation lorsqu’elle touche au corps, au souvenir, à l’intime ? Quelle forme de connaissance produisent des preuves spectaculaires ? Le roman met en scène une tension constante entre maîtrise et vertige, précision et trouble, neutralité d’inventaire et inquiétude diffuse. Les compagnons du narrateur, médusés ou sceptiques, offrent un chœur discret qui espace l’exposé. L’accumulation des démonstrations compose moins une intrigue qu’une problématique : l’articulation entre causalité matérielle et signification, entre l’exactitude d’un protocole et l’opacité de ce qu’il fait apparaître.
Locus Solus s’impose ainsi comme une œuvre majeure de l’avant-garde littéraire du début du XXe siècle, dont la portée dépasse son cadre expérimental. Par sa forme de catalogue narratif, sa syntaxe descriptive et son usage d’enchaînements rigoureux, le livre a durablement nourri les écritures explorant contraintes, procédés et montages. Il demeure une référence pour penser les rapports entre invention technique et fiction, entre exposition et récit. Sans conclure par un dénouement spectaculaire, il laisse résonner des images et des hypothèses qui stimulent la lecture critique et la relecture, faisant de la curiosité méthodique son moteur autant que son héritage.
Paru en 1914, Locus Solus s’inscrit dans la fin de la Belle Époque, sous la Troisième République française, période de modernisation rapide et d’optimisme technique. Le roman met en scène une journée passée dans la propriété d’un savant près de Paris, loin du tumulte urbain, dans une France encore en paix, à la veille de la Première Guerre mondiale. L’essor des infrastructures (métro parisien inauguré en 1900, électrification) et la confiance accordée au progrès scientifique forment l’arrière-plan. Ce cadre temporel éclaire la manière dont l’œuvre orchestre une exposition de merveilles techniques, réfléchissant l’enthousiasme et les interrogations d’une société fascinée par l’invention.
Autour de 1900-1914, la France est un foyer scientifique majeur: l’Institut Pasteur (fondé en 1887) consolide la bactériologie; l’Académie des sciences, la Sorbonne et le Collège de France structurent la recherche; le Conservatoire des arts et métiers met en scène les techniques. Les découvertes de la fin du XIXe siècle – rayons X (1895), radium (1898) – et l’essor de la radio, de l’aviation (traversée de la Manche par Blériot en 1909) et de l’électricité nourrissent l’imaginaire. Locus Solus transpose ce contexte en un catalogue d’expériences et d’appareils présentés méthodiquement, reflétant l’autorité conférée au savoir positif tout en en soulignant les effets déconcertants.
Le champ littéraire parisien d’alors est traversé par l’héritage symboliste et les avant-gardes naissantes. Après Ubu roi d’Alfred Jarry (1896) et les expérimentations d’Apollinaire (Alcools, 1913), la Nouvelle Revue Française, fondée en 1908, diffuse une exigence formelle nourrie d’innovations. Raymond Roussel, écrivain parisien (1877–1933), développe un procédé d’écriture fondé sur jeux phonétiques et enchaînements combinatoires qu’il expliquera en 1935 dans Comment j’ai écrit certains de mes livres. Locus Solus s’inscrit dans cette dynamique: récit à la fois limpide et construit par contraintes, il reflète une modernité qui interroge la langue, la description et la logique narrative, sans renoncer à l’énigme.
La France de la Belle Époque cultive l’art de l’exposition: Expositions universelles de 1889 et de 1900, vitrines industrielles et scientifiques, musées réorganisés. Le public découvre des machines, des automates, des dispositifs lumineux, sur des parcours guidés qui exaltent la pédagogie du voir. Le Musée des Arts et Métiers, les galeries des Beaux-Arts et les jardins d’acclimatation mettent en scène collections et savoirs. Locus Solus adopte une forme apparentée: une visite commentée, où chaque station révèle un objet et son explication. Le roman reflète la culture du classement et de la démonstration, tout en déplaçant l’émerveillement vers l’étrange et l’inquiétant.
Les débuts du cinéma (Lumière dès 1895, Méliès au tournant du siècle), les théâtres parisiens, le cirque et le Grand-Guignol (fondé en 1897) popularisent des effets visuels, trucages et tableaux très construits. La fascination pour l’illusion technique s’allie à la dramaturgie de numéros successifs. Roussel pratique aussi la scène: ses Impressions d’Afrique furent montées en 1911–1912 avec machines et dispositifs spectaculaires. Locus Solus transpose cette culture du numéro et du cadre à vue dans un récit qui avance par ensembles exhibés et commentés. Le roman réfléchit un imaginaire du spectacle total, où science, art et artifice composent une expérience de démonstration.
L’école républicaine (lois Ferry de 1881–1882) diffuse un idéal de vulgarisation scientifique; la presse illustrée et les revues techniques multiplient comptes rendus d’inventions. Figures d’ingénieurs et d’inventeurs – d’Eiffel à Santos-Dumont – occupent l’espace public. La recherche circule entre laboratoires, ateliers privés et salons. Locus Solus met en scène un savant indépendant, riche et autonome, dont la propriété devient laboratoire et musée. Cette configuration, cohérente avec le prestige social de l’ingénieur, reflète l’articulation fluide entre savoirs académiques et bricolages géniaux. Le roman en souligne aussi l’ambivalence: puissance créatrice sans contrôle collectif, curiosité méthodique susceptible de produire l’inouï et le déconcertant.
À l’échelle internationale, la décennie voit s’accumuler tensions et crises (guerres balkaniques 1912–1913) avant l’embrasement de 1914. En France, la mobilisation générale bouleverse institutions et modes de vie. Locus Solus paraît juste avant cette rupture historique, dans un moment où l’imaginaire du progrès coexiste avec l’inquiétude. Son espace clos, protégé, propose un monde entièrement ordonné par la raison expérimentale, loin des conflits. Ce contraste éclaire la manière dont le livre incarne l’apogée et les limites de la Belle Époque: confiance dans la démonstration, mais conscience diffuse que l’ingéniosité humaine peut aussi produire des effets dérangeants, voire difficilement maîtrisables.
La réception de Roussel fut limitée de son vivant; après 1918, sa singularité attira l’attention d’artistes et d’écrivains d’avant-garde. André Breton et plusieurs surréalistes saluèrent Locus Solus; Marcel Duchamp reconnut l’importance de Roussel pour sa propre démarche. Publié en 1914, le livre passa en partie inaperçu dans le contexte de guerre, avant d’être revalorisé dans l’entre-deux-guerres. Cette trajectoire historique éclaire l’œuvre: née au sommet de la confiance technicienne, elle sera relue ensuite comme une exploration des puissances de la langue et des machines. Locus Solus apparaît ainsi à la fois comme miroir et comme mise à l’épreuve de son époque.
Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel m'avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l'immense parc environnant sa belle villa de Montmorency.
Locus Solus—la propriété se nomme ainsi—est une calme retraite où Canterel aime poursuivre en toute tranquillité d'esprit ses multiples et féconds travaux. En ce lieu solitaire il est suffisamment à l'abri des agitations de Paris—et peut cependant gagner la capitale en un quart d'heure quand ses recherches nécessitent quelque station dans telle bibliothèque spéciale ou quand arrive l'instant de faire au monde scientifique, dans une conférence prodigieusement courue, telle communication sensationnelle.
C'est à Locus Solus que Canterel passe presque toute l'année, entouré de disciples qui, pleins d'une admiration passionnée pour ses continuelles découvertes, le secondent avec fanatisme dans l'accomplissement de son œuvre. La villa contient plusieurs pièces luxueusement aménagées en laboratoires modèles qu'entretiennent de nombreux aides, et le maître consacre sa vie entière à la science, aplanissant d'emblée, avec sa grande fortune de célibataire exempt de charges, toutes difficultés matérielles suscitées au cours de son labeur acharné par les divers buts qu'il s'assigne.
Trois heures venaient de sonner[1q]. Il faisait bon, et le soleil étincelait dans un ciel presque uniformément pur. Canterel nous avait reçus non loin de sa villa, en plein air, sous de vieux arbres dont l'ombrage enveloppait une confortable installation comprenant différents sièges d'osier.
Après l'arrivée du dernier convoqué, le maître se mit en marche, guidant notre groupe, qui l'accompagnait docilement. Grand, brun, la physionomie ouverte, les traits réguliers, Canterel, avec sa fine moustache et ses yeux vifs où brillait sa merveilleuse intelligence, accusait à peine ses quarante-quatre ans. Sa voix chaude et persuasive donnait beaucoup d'attrait à son élocution prenante, dont la séduction et la clarté faisaient de lui un des champions de la parole.
Nous cheminions depuis peu dans une allée en pente ascendante fort raide.
A mi-côte nous vîmes au bord du chemin, debout dans une niche de pierre assez profonde, une statue étrangement vieille, qui, paraissant formée de terre noirâtre, sèche et solidifiée, représentait, non sans charme, un souriant enfant nu. Les bras se tendaient en avant dans un geste d'offrande,—les deux mains s'ouvrant vers le plafond de la niche. Une petite plante morte, d'une extrême vétusté, s'élevait au milieu de la dextre, où jadis elle avait pris racine.
Canterel, qui poursuivait distraitement son chemin, dut répondre à nos questions unanimes.
«C'est le Fédéral à semen-contra vu au cœur de Tombouctou[2] par Ibn Batouta[1],» dit-il en montrant la statue,—dont il nous dévoila ensuite l'origine.
* * *
Le maître avait connu intimement le célèbre voyageur Échenoz, qui lors d'une expédition africaine remontant à sa prime jeunesse était allé jusqu'à Tombouctou.
S'étant pénétré, avant le départ, de la complète bibliographie des régions qui l'attiraient, Échenoz avait lu plusieurs fois certaine relation du théologien arabe Ibn Batouta, considéré comme le plus grand explorateur du XIVe siècle après Marco Polo.
C'est à la fin de sa vie, féconde en mémorables découvertes géographiques, alors qu'il eût pu à bon droit goûter dans le repos la plénitude de sa gloire, qu'Ibn Batouta avait tenté une fois encore une reconnaissance lointaine et vu l'énigmatique Tombouctou.
Durant sa lecture Échenoz avait remarqué entre tous l'épisode suivant.
Quand Ibn Batouta entra seul à Tombouctou, une silencieuse consternation pesait sur la ville.
Le trône appartenait alors à une femme, la reine Duhl-Séroul, qui, à peine âgée de vingt ans, n'avait pas encore choisi d'époux.
Duhl-Séroul souffrait parfois de terribles crises d'aménorrhée, d'où résultait une congestion qui, atteignant le cerveau, provoquait des accès de folie furieuse.
Ces troubles causaient de graves préjudices aux naturels, vu le pouvoir absolu dont disposait la reine, prompte dès lors à distribuer des ordres insensés, en multipliant sans motif les condamnations capitales.
Une révolution eût pu éclater. Mais hors ces moments d'aberration c'était avec la plus sage bonté que Duhl-Séroul gouvernait son peuple, qui rarement avait goûté règne aussi fortuné. Au lieu de se lancer dans l'inconnu en renversant la souveraine, on supportait patiemment des maux passagers compensés par de longues périodes florissantes.
Parmi les médecins de la reine aucun jusqu'alors n'avait pu enrayer le mal.
Or à l'arrivée d'Ibn Batouta une crise plus forte que toutes les précédentes minait Duhl-Séroul. Sans cesse il fallait, sur un mot d'elle, exécuter de nombreux innocents et brûler des récoltes entières.
Sous le coup de la terreur et de la famine les habitants attendaient de jour en jour la fin de l'accès, qui, se prolongeant contre toute raison, rendait la situation intenable.
Sur la place publique de Tombouctou se dressait une sorte de fétiche auquel la croyance populaire prêtait une grande puissance.
C'était une statue d'enfant entièrement composée de terre sombre—et jadis fondée en de curieuses circonstances sous le roi Forukko, ancêtre de Duhl-Séroul.
Possédant les qualités de sens et de douceur retrouvées en temps normal chez la reine actuelle, Forukko, édictant des lois et payant de sa personne, avait porté haut la prospérité de son pays. Agronome éclairé, il surveillait lui-même les cultures, afin d'introduire maints fructueux perfectionnements dans les méthodes caduques touchant les semailles et la moisson.
Émerveillées de cet état de choses, les tribus limitrophes s'allièrent à Forukko pour profiter de ses décrets et avis, non sans garder chacune son autonomie avec le droit de reprendre à son gré une indépendance complète. Il s'agissait là d'un pacte d'amitié et non de soumission, par lequel on s'engagea en outre à se coaliser au besoin contre un ennemi commun.
Au milieu d'un fol enthousiasme déchaîné par la déclaration solennelle de l'immense union accomplie, on résolut de créer, en guise d'emblème commémoratif apte à immortaliser l'éclatant événement, une statue faite uniquement de terre prise au sol des diverses tribus conjointes.
Chaque peuplade envoya son lot, en choisissant de la terre végétale, symbole de l'abondance heureuse qu'annonçait la protection de Forukko.
Avec tous les humus mélangés et pétris ensemble, un artiste en renom, ingénieux dans le choix du sujet, érigea un gracieux enfant souriant, qui, véritable rejeton commun des nombreuses tribus confondues en une seule famille, semblait consolider encore les liens établis.
L'œuvre, installée sur la place publique de Tombouctou, reçut, en raison de son origine, une dénomination qui traduite en langage moderne donnerait ces mots: le Fédéral. Modelé avec un art charmant, l'enfant, nu, le dos de ses mains tourné à plat vers le sol, avançait les bras comme pour faire une offrande invisible, évoquant, au moyen de son geste emblématique, le don de richesse et de félicité promis par l'idée qu'il représentait. Bientôt séchée et durcie, la statue acquit une solidité persistante.
Suivant l'espérance générale, un âge d'or commença pour les peuplades fusionnées, qui, attribuant leur chance au Fédéral, vouèrent un culte passionné à ce tout-puissant fétiche, prompt à exaucer d'innombrables prières.
Sous le règne de Duhl-Séroul l'association des clans subsistait toujours et le Fédéral inspirait le même fanatisme.
La présente folie de la souveraine empirant sans cesse, on résolut d'aller en foule demander à la statue de terre l'immédiate conjuration du fléau.
Vue et décrite par Ibn Batouta, une grande procession, prêtres et dignitaires en tête, se rendit auprès du Fédéral pour lui adresser longuement, selon certains rites, de ferventes oraisons.
Le soir même, un furieux ouragan passa sur la contrée, sorte de tornade dévastatrice qui traversa rapidement Tombouctou, sans endommager le Fédéral, abrité par les constructions environnantes. Les jours suivants, de fréquentes averses résultèrent de la perturbation des éléments.
Cependant la vésanie aiguë de la reine s'accentuait, occasionnant à chaque heure de nouvelles calamités.
Déjà on désespérait du Fédéral, lorsqu'un matin le fétiche présenta, enracinée dans l'intérieur de sa main droite, une petite plante pressée d'éclore.
Sans hésiter, chacun vit là un remède miraculeusement offert par l'enfant vénéré pour guérir l'affection de Duhl-Séroul.
Promptement développé par des alternatives de pluie et d'ardent soleil, le végétal engendra de minuscules fleurs jaune pâle, qui, recueillies avec soin, furent, sitôt sèches, administrées à la souveraine, alors au paroxysme de l'égarement.
Le phénomène retardataire se produisit incontinent, et Duhl-Séroul, enfin soulagée, retrouva sa raison et son équitable bonté.
Ivre de joie, le peuple, par une imposante cérémonie, rendit grâce au Fédéral et, soucieux d'enrayer les crises prochaines, résolut de cultiver à l'aide d'un arrosage régulier, en la laissant par superstitieux respect dans la main de la statue sans oser semer ses germes nulle part, la plante mystérieuse qui jusqu'alors inconnue dans la contrée n'autorisait qu'une seule hypothèse: transportée dans les airs par l'ouragan depuis de lointaines régions, une graine, atteignant en sa chute la dextre de l'idole, avait mûri dans la terre végétale régénérée par la pluie.
Suivant la croyance unanime l'omnipotent Fédéral avait lui-même déchaîné le cyclone, conduit la semence jusqu'à sa main et provoqué chaque ondée germinatrice.
Tel était dans l'exposé d'Ibn Batouta le passage favori de l'explorateur Échenoz, qui, une fois à Tombouctou, s'enquit du Fédéral.
Une scission survenue entre les tribus solidaires l'ayant privé de toute signification, le fétiche, banni de la place publique et relégué comme simple curiosité parmi les reliques d'un temple, avait depuis longtemps sombré dans l'oubli.
Échenoz voulut le voir. Dans la main de l'enfant, intact et souriant, se dressait encore la fameuse plante, qui, maintenant sèche et rabougrie, avait jadis—l'explorateur réussit à l'apprendre—conjuré pendant plusieurs années, jusqu'à produire une complète guérison, chaque nouvelle crise de Duhl-Séroul. Possédant sur la botanique les notions qu'exigeait sa profession, Échenoz reconnut en l'antique débris horticole un pied d'artemisia maritima[3]—et se rappela qu'absorbées en quantité minime, sous la forme d'un médicament jaunâtre nommé semen-contra, les fleurs séchées de cette radiée constituent, en effet, un très actif emménagogue. Pris à une source unique et pauvre, c'est justement à faible dose que le remède avait toujours agi sur Duhl-Séroul.
Pensant que le Fédéral, vu son présent délaissement, pouvait être acquis, Échenoz offrit un large prix aussitôt accepté—puis rapporta en Europe la singulière statue, dont l'historique éveilla fort l'attention de Canterel.
Or Échenoz était mort depuis peu, léguant le Fédéral à son ami, en souvenir de l'intérêt porté par celui-ci à l'ancien fétiche africain.
* * *
Nos regards, fixant le symbolique enfant, maintenant paré pour nous, ainsi que la vieille plante, de la plus attrayante gloire, furent bientôt sollicités par trois hauts reliefs rectangulaires, taillés, à même la pierre, dans la portion inférieure du bloc élevé où s'évidait la niche.
Devant nous, entre le sol et le niveau de la plate-forme que foulait le Fédéral, les trois œuvres, finement coloriées, s'allongeaient horizontalement l'une au-dessous de l'autre et, déjà très frustes par endroits, donnaient le sentiment, ainsi que le bloc pierreux entier, d'une fabuleuse antiquité.
Le premier haut relief représentait, debout sur une plaine gazonneuse, une jeune femme extasiée, qui, les bras alourdis par une moisson de fleurs, contemplait à l'horizon cette expression: D'ORES, esquissée dans le ciel par d'étroits cirrus que le vent recourbait mollement. Les teintes, bien que passées, subsistaient partout, délicates et multiples,—encore nettes sur les nuages, pleins de rouges reflets crépusculaires.
Plus bas le second tableau sculptural montrait la même inconnue, qui, assise dans une salle somptueuse, profitait d'une couture béante pour extraire d'un coussin bleu aux riches broderies certain fantoche costumé de rose et privé d'un de ses yeux.
Près de terre le troisième morceau mettait en scène un borgne en vêtements roses, qui, pendant vivant du fantoche, désignait à plusieurs curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face supérieure, où s'enchâssait à demi un lingot d'or, portait le mot Ego très légèrement gravé avec paraphe et date. Au second plan un court tunnel, muni intérieurement d'une grille fermée, semblait conduire à quelque immense caverne, creusée dans les flancs d'une marmoréenne montagne verte.
Dans les deux derniers sujets telles couleurs gardaient une certaine force, notamment le bleu, le rose, le vert et l'or.
Interrogé, Canterel nous renseigna sur cette trilogie plastique.
Sept ans environ avant l'heure actuelle, ayant appris qu'une société se formait en vue de mettre au jour la ville bretonne de Gloannic, détruite et ensablée au XVe siècle par un formidable cyclone, le maître, sans nul esprit de lucre, avait souscrit de nombreuses actions, dans le seul but d'encourager une grandiose entreprise, apte à donner selon lui de passionnants résultats.
Par la voix de leurs représentants, les plus grands musées des deux mondes s'étaient bientôt disputé maintes choses précieuses, qui, dues à des fouilles habiles faites en bonne place, venaient sans retard subir à Paris le feu des enchères publiques.
Canterel, présent à chaque nouvel arrivage d'antiquités, s'était soudain rappelé un soir, à la vue de trois hauts reliefs peints ornant de face la base d'une grande niche vide récemment déterrée, cette légende armoricaine contenue dans le Cycle d'Arthur.
Au temps jadis, dans Gloannic, sa capitale, Kourmelen, roi de Kerlagouëzo,—contrée sauvage marquant l'extrême pointe occidentale de la France,—sentit, jeune encore, décliner rapidement sa santé dès longtemps précaire.
Kourmelen, depuis un lustre, était veuf de la reine Pléveneuc, morte en donnant le jour à son premier enfant, la petite princesse Hello.
Ayant plusieurs frères envieux qui briguaient le trône, Kourmelen, tendre père, songeait avec effroi qu'après son trépas, sans doute prochain, Hello, appelée par la loi du pays à lui succéder sans partage, serait, vu son jeune âge, en butte à maintes conspirations.
Dépourvue de joyaux, mais rachetant son défaut de luxe par une extrême ancienneté, la lourde couronne d'or de Kourmelen, ayant, sous le nom de la Massive, ceint de temps immémorial chaque front souverain de Kerlagouëzo, était devenue, à la longue, l'essence même de la royauté absolue, et privé d'elle nul prince n'eût pu régner un seul jour. Par suite d'un ardent fétichisme, apte à prévaloir contre toute légitimité, le peuple eût reconnu pour maître tel prétendant assez adroit pour s'emparer de l'objet, prudemment enfermé en un lieu sûr muni de sentinelles.
Un ancêtre de Kourmelen, Jouël le Grand, avait, en des âges lointains, fondé le royaume de Kerlagouëzo ainsi que sa capitale et porté le premier la Massive, fabriquée sur son ordre.
Mort presque centenaire après un règne glorieux, Jouël, divinisé par la légende, s'était changé en astre du ciel et continuait à veiller sur son peuple. Dans le pays, chacun savait le voir au milieu des constellations pour lui adresser vœux et prières.
Confiant en la surnaturelle puissance de son illustre aïeul, Kourmelen, miné par ses angoisses, l'adjura de lui envoyer en songe quelque salutaire inspiration. Pour ôter à ses frères jusqu'au moindre espoir de succès, il avait longuement songé à sceller hors de leurs atteintes, dans telle mystérieuse cachette, la couronne révérée, indispensable à toute intronisation. Mais il fallait qu'une fois en âge de défier ses ennemis Hello, pour se faire proclamer reine, pût retrouver l'antique cercle d'or,—et la prudence défendait de lui indiquer le repaire choisi, tant la force ou la ruse arrachent facilement un secret à l'enfance. Obligé de prendre un confident, le roi hésitait, ému par la gravité du cas.
Jouël entendit la prière de son descendant et le visita en rêve pour lui dicter une sage conduite.
Dès lors Kourmelen n'agit plus qu'en suivant les instructions reçues.
Faisant fondre sa couronne il obtint un lingot de banale forme oblongue et se rendit au Morne-Vert, montagne enchantée qu'avait illustrée autrefois un studieux voyage de Jouël.
Vers la fin de sa vie, parcourant son royaume avec sollicitude pour contrôler le bien-être populaire et l'honnêteté de ses gouverneurs, Jouël avait campé un soir dans une région solitaire entièrement nouvelle pour ses yeux.
On avait dressé la tente royale au pied du Morne-Vert, mont chaotique, surprenant par sa nuance glauque et ses reflets de marbre finement veiné. Jouël, intrigué, en tenta l'ascension pendant que le repos s'organisait, frappant sans cesse avec un pieu ferré, comme pour en reconnaître la nature, le sol partout résistant. Certain coup l'étonna en provoquant une vague résonance souterraine. Arrêté, il heurta fortement divers points de l'emplacement suspect et perçut un écho sourd, qui, se propageant dans les flancs de la montagne, dénotait la présence d'une importante caverne.
Sentant là un abri enviable pour la nuit, qui s'annonçait froide, Jouël, sans gravir davantage, fit chercher par ses gens quelque faille donnant accès dans l'antre imprévu.
Contrarié par l'échec de toute investigation, le roi, songeant à l'existence possible d'une ouverture ensablée, ordonna de déblayer, au-dessous de l'endroit sonore, la montagne dont un fin gravier envahissait la base.
Quelques travailleurs improvisés, s'armant d'instruments de fortune, mirent à nu, presque d'emblée, le sommet d'une voûte, qu'ils dégagèrent pour le passage strict d'un homme.
Jouël, pénétrant torche en main dans l'étroit couloir, eut vite connaissance d'une caverne splendide, tout en marbre vert garni par un étrange phénomène géologique d'énormes pépites d'or,—représentant à elles seules une incalculable fortune, susceptible d'être décuplée par celles que recélait à coup sûr l'épaisseur du massif.
Ébloui, Jouël voulut, en les réservant pour d'éventuelles époques de ruineux malheurs, garantir de toute cupidité ces richesses fabuleuses, présentement inutiles à un royaume heureux jouissant d'une calme prospérité due au génie de son fondateur.
Taisant ses pensées, le roi se fit rejoindre par sa suite, et la nuit s'écoula paisible dans l'hospitalière caverne.
Le lendemain, un va-et-vient s'établit avec le plus prochain village, et des ouvriers se mirent à l'œuvre sous la conduite de Jouël. Libéré par leurs soins de tout ensablement, l'étroit passage primitif devint un spacieux tunnel, à mi-chemin duquel, après évacuation de la grotte, on établit une importante grille à deux battants, dépourvue de serrure par ordre formel du roi.
Alors, devant tous, Jouël, qui pratiquait la magie, prononça deux solennelles incantations. Par la première, il rendait à jamais l'extérieur du mont invulnérable aux plus durs outils—et fermait impérieusement, par la seconde, l'épaisse et haute grille, immunisée en même temps contre le bris et le descellement.
Puis le monarque fit aux assistants de précieuses révélations. Actuellement ignorée de lui-même, impuissant à reconquérir, quand il l'eût voulu, les richesses interdites, certaine phrase magique, relatant un personnel événement surhumain appelé à illustrer sa mort, serait à même d'ouvrir momentanément la grille à chaque impeccable énoncé. Une seule fois au cours des siècles futurs, en cas de grands désastres publics dont le déchaînement ou l'expectative pourrait nécessiter l'appoint de ces trésors, Jouël aurait la faculté de dévoiler à l'un de ses successeurs, au moyen d'un songe, le propos cabalistique. Il livrait d'avance la substance du sésame pour que maints téméraires, par leurs essais périodiques, sauvassent l'important gisement de l'oubli forcé où l'eût plongé un emprisonnement absolu.
Un mois plus tard, rentré à Gloannic après l'achèvement de sa tournée, Jouël, par une nuit limpide, mourut chargé d'ans et de gloire,—et soudain un astre neuf brilla au firmament.
Prompt à reconnaître là cet incident surnaturel récemment prédit par Jouël pour l'heure de son trépas, le peuple, avec certitude, salua en l'étoile imprévue l'âme même du défunt, prête à veiller éternellement sur les destinées du royaume.
Sachant désormais quel fait devait exprimer la formule propre à livrer les immenses biens du Morne-Vert, le nouveau souverain, ambitieux fils de Jouël, prononça devant la grille ensorcelée force textes laconiques rapportant de mille façons diverses la transformation du feu roi en astre des cieux. Mais il n'atteignit pas le dire juste, car les battants restèrent clos. Et ce fut toujours en vain que, dans la suite, de semblables tentatives eurent lieu derechef.
Or, cette proposition rebelle, Kourmelen, pendant son rêve, l'avait reçue des lèvres de Jouël, autorisé à en faire l'aveu par le menaçant orage politique suspendu sur le royaume.
Au seuil du Morne-Vert, il l'émit en ces termes, dont les chercheurs, au cours des siècles, s'étaient seulement approchés:
«Jouël brûle, astre aux cieux.»
La grille s'ouvrit largement—puis se referma, franchie par le visiteur, qui pénétra dans la grotte verte.
Par ordre de Jouël, dont il comprenait le mobile, Kourmelen venait cacher là tout l'or de sa couronne. Où trouver une retraite plus sûre que cet antre, depuis si longtemps inviolé en dépit de mille efforts? Puis, au cas même où un intrigant eût à force d'essais déniché le sésame exact, la présence dans la caverne d'innombrables pépites, dont la Massive transformée par sa fonte ne se distinguait en rien, constituait une garantie contre l'usurpation redoutée. Seul, en effet, vu le fétichisme populaire, un front ceint de la couronne ancestrale reconstituée sans nul conteste avec son or primitif pourrait devenir royal. Et quel moyen aurait-on d'identifier le lingot vénérable parmi tant d'autres spécimens pareils à lui?
Extrayant sans trop de peine un long caillou à moitié pris dans la surface d'un bloc isolé de marbre vert, Kourmelen obtint une cavité parfaite où le précieux objet lourd entra juste, offrant dès lors le même aspect que les multiples échantillons d'or partout sertis dans l'ophite de la caverne.
Mais un trop strict anonymat du lingot eût enlevé toute possibilité de règne à Hello même, qui, un jour, avant de lui rendre pour son front la forme d'une couronne royale, serait forcée d'en prouver au peuple, grâce à une marque irréfutable, la provenance presque divine.
Avec la pointe de son poignard, Kourmelen, toujours sur injonction de Jouël, commença de signer sur la plate-forme du bloc vert en ne rayant que finement le marbre.
Depuis l'origine, les rois de Kerlagouëzo apposaient sur les actes importants, au lieu de leur nom, le mot Ego, qui renforçait leur prestige en faisant de chacun, pendant son règne, le moi suprême, à la fois source et aboutissement de tout. L'écriture et la date rachetaient cette uniformité syllabique en désignant doublement sur chaque pièce le souverain en cause.
N'hésitant pas, en pareille occurrence, à choisir sa griffe prédominante, Kourmelen grava son Ego habituel—puis data, non sans recouvrir aussitôt l'inscription entière d'une mince couche de sable. Par cette dernière précaution, le roi, qui en outre, à son entrée, avait pour agir gagné exprès la plus obscure région de la grotte, rendait presque impossible, pour tout chercheur non averti ayant par chance inouïe réussi à prononcer le vrai sésame, la découverte de l'indice inhérent à l'épigraphe.
Kourmelen, avec les cinq vocables puissants, rouvrit, pour sortir, la grille prompte à se refermer derrière lui.
Revenu de son expédition, il déclara publiquement, mais en taisant chaque détail, que la Massive, maintenant fondue, reposait par ses soins dans le Morne-Vert, dont Jouël, en songe, lui avait livré le magique mot de passe. Il importait que le peuple, pour garder foi en l'avenir, sût qu'enfoui en lieu sûr l'or sacré, dont la perte supposée l'eût réduit à un dangereux désespoir, était prêt à donner encore sa sanction à de futurs souverains.
Sentant déjà l'étreinte de la mort, Kourmelen, hâtivement, acheva d'exécuter les ordres de Jouël, qui, avec maintes recommandations annexes, lui avait enjoint de prendre sans crainte, pour remplir l'indispensable office de confident universel, un certain Le Quillec, bouffon de la cour.
Borgne et hideux, Le Quillec, pour outrer le grotesque de sa personne, objet de la risée générale, s'habillait toujours en rose comme le plus coquet damoiseau et, plein d'esprit dans la riposte, cachait sous son enveloppe comique une âme droite et bonne, sincèrement dévouée au roi.
D'abord étonné d'un tel choix, Kourmelen, à la réflexion, admira la sagesse de Jouël. Mandataire plus sûr que quiconque, Le Quillec, en tant qu'être vil et bafoué indigne à tous les yeux d'avoir pu être élu comme dépositaire d'un grand secret, serait en outre à l'abri de toute insistance ou menace tendant à le faire parler.
Le roi, sans restrictions, révéla au bouffon la formule introductrice, la place du lingot fameux et l'existence de la signature probante. Quand arriverait le moment propice d'agir, Hello, avertie comme fille de race souveraine et divine par un de ces signes célestes refusés aux simples humains tels que Le Quillec, viendrait de son propre mouvement trouver le borgne pour lui réclamer ses secrets. Ce jour-là seulement, afin qu'une involontaire marque d'intérêt ou de faveur ne pût éveiller prématurément les soupçons de l'entourage, l'étrange confident aurait été désigné à l'orpheline,—par un moyen que devait ignorer Le Quillec même, actuellement voué à une longue attente passive.
Congédiant le bouffon, Kourmelen prit dans une réserve de jouets destinés à sa fille un fantoche habillé de rose dont il ôta un œil.
La reine Pléveneuc, pendant sa grossesse, avait brodé sans nulle aide un luxueux coussin bleu, appelé dans sa pensée à soutenir près d'elle sur sa couche, jusqu'au jour des relevailles, l'enfant qu'elle attendait. Kourmelen s'était toujours efforcé d'inculquer à Hello le respect de cette relique, dont la pauvre mère, surprise par la mort, n'avait pu faire usage. Ouvrant une portion de surjet, il glissa le fantoche au plus profond de la plume puis enjoignit à une camérière de recoudre l'endroit béant, dû selon son dire à un accident.
Le roi apprit sans témoins à Hello, mise en demeure de garder le secret de l'entretien, qu'un présent l'attendait enfermé dans le coussin bleu, dont elle ne devrait explorer les flancs que sur un ordre céleste.
Jusqu'à la fin Kourmelen n'avait fait que suivre en tout les prescriptions de Jouël, dont il louait en lui-même la prévoyante pénétration. Destinée en effet à ne recevoir l'avertissement céleste qu'armée par l'âge contre ses antagonistes, Hello, en fouillant le coussin, qui vu sa provenance auguste ne risquait pas de se perdre, serait forcée de chercher quelque symbole dans l'insolite offrande faite à une adulte d'un simple jouet naïf. A la longue, l'habit rose et l'œil absent du fantoche évoqueraient fatalement dans sa pensée en travail le bouffon Le Quillec, qu'elle irait questionner. De plus, si, odieusement pressurants, les princes collatéraux arrachaient à Hello encore enfant et faible le secret du coussin bleu,—sans raison d'insister, vu l'intégralité apparente de l'aubaine, jusqu'au si essentiel aveu du signal céleste à attendre,—l'émersion hors de l'épais duvet, dépourvu du précieux document espéré, d'une bizarre poupée amusante si bien adaptée à l'âge de la destinataire, semblerait trahir uniquement le tendre caprice d'un père soucieux de doubler l'attrait de son cadeau par l'imprévu d'une ingénieuse cachette. L'objet, sans conséquence palpable, serait évidemment remis à Hello, qui, se bornant alors à l'employer pour ses jeux, se dirait brusquement plus tard, au jour de la manifestation céleste, que l'heure venait seulement de tinter où elle eût dû sonder le coussin. Aussitôt, voyant jurer la puérilité du don avec l'épanouissement de sa jeunesse, elle tomberait dans de fécondes réflexions et, se rappelant les deux saillantes particularités du jouet, ferait le rapprochement voulu, prompt à la conduire vers Le Quillec.
Bientôt Kourmelen mourut. Ses frères, profitant de la minorité d'Hello pour former des partis, déchaînèrent la guerre civile, chacun tâchant de conquérir le pouvoir. Mais, faute de l'or sacré apte à reconstituer la Massive, nul d'entre eux ne parvint à se faire admettre pour roi.
