Longues nuits et petits jours - Anne-Frédérique Rochat - E-Book

Longues nuits et petits jours E-Book

Anne-Frédérique Rochat

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Beschreibung

Une rupture amoureuse pousse Edwige à s’isoler dans un chalet de montagne. Mais est-elle vraiment seule ?

À la suite d’une rupture amoureuse, Edwige passe l’été dans le chalet de montagne de son amie Anne, décidée à savourer la solitude du lieu. Mais un homme, qui se présente sous le nom de Célien, y fait son apparition. Que lui veut-il ? A-t-il été envoyé par Anne ? Deux êtres contraints de s’apprivoiser, alors que la frontière entre réalité et fantasme se brouille peu à peu. Récit d’une disparition, ce roman questionne les différents liens qui jalonnent une existence.

Ce roman nous pousse à nous interroger sur les liens qui peuvent unir deux personnes que tout oppose.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née à Vevey, Anne-Frédérique Rochat est comédienne et auteure de pièces de théâtre. Son premier roman, Accident de personne, est paru en 2012 aux Éditions Luce Wilquin. Suivent six autres romans, chez la même éditrice. Lauréate de plusieurs prix et bourses, Anne-Frédérique Rochat alterne désormais écriture narrative et dramatique.

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Seitenzahl: 188

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

« Aujourd’hui, je me sens aussi lucide que si je n’existais pas. »

Fernando Pessoa

« Mourir est un art, comme tout le reste. »

Sylvia Plath

Longues nuits et petits jours

Attention aux glissements de terrain. Elle ouvrit les yeux dans un frémissement, son cœur cognait dans sa poitrine de façon chaotique, de la sueur dégoulinait le long du petit sillon que formait – lorsqu’elle était couchée sur le côté – l’écart entre ses seins. Et contre les parois de cette chambre dans laquelle elle dormait pour la première fois résonnait cette phrase, sortie tout droit du rêve, ou du cauchemar, qu’elle venait de faire et dont les images s’évaporaient dans la lumière crue du matin : attention aux glissements de terrain.

Encore ensommeillée, elle se leva : paupières mi-closes et jambes en coton. Chancelante, elle descendit l’escalier, se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard, saisit un verre qu’elle remplit d’eau du robinet, jusqu’à ras bord, et but d’une traite. Existait-il un étanchement plus satisfaisant que celui de la soif ? La soif. Bouche sèche et sensation de sable dans le corps. Où donc était passé le sang ? Le sang. Le voilà qui coulait de nouveau sous la peau, dans le bleuté un peu inquiétant des veines, après qu’elle eut bu son grand verre d’eau.

Edwige était en vacances. Elle était à la montagne, une montagne accueillante et aride à la fois qu’elle connaissait mal, lui ayant toujours préféré le bord de mer. Pourtant, lorsque son amie et collègue lui avait proposé de lui prêter son adorable chalet pendant l’été – elle-même partant six semaines aux États-Unis –, elle avait dit oui. Anne avait fourni à Edwige par e-mail toute une série d’explications qui lui avaient permis d’arriver sans encombre à destination, d’abord dans le minuscule village, terminus du car postal, puis, après avoir marché une bonne vingtaine de minutes sur un chemin pentu, au chalet. Après un virage, elle l’avait entraperçu, entouré d’arbres, caché, masqué à la vue, ce qui lui plut, bien qu’une légère angoisse l’étreignît : l’endroit respirait la solitude, la grande ; serait-elle capable d’y faire face ? La clé se trouve dans la lanterne noire accrochée au-dessus de la porte d’entrée. Elle avait dû se mettre sur la pointe des pieds pour l’attraper.

– Après les épreuves que tu as traversées, ça te fera le plus grand bien de te ressourcer.

– Oui, tu as peut-être raison.

– Bien sûr, et c’est l’endroit idéal, tu verras, un véritable paradis !

– Merci, avait-elle dit.

Anne lui avait pris la main et souri.

L’intérieur était simple : une cuisine ouverte sur l’entrée, un salon, des toilettes au rez-de-chaussée ; une salle de bains et une chambre à l’étage, qu’on rejoignait grâce à un escalier en bois qui craquait sous vos pas.

Oui, le paradis pouvait ressembler à ce qu’elle voyait depuis la fenêtre de la cuisine ou celle de la chambre, ou par n’importe quelle ouverture. Montagnes, ciel rose et sapins somnolant dans le vent. Le paradis oppressait-il les poumons, lui aussi, si on le regardait trop longtemps ?

La journée venait à peine de commencer et Edwige se demandait déjà ce qu’elle allait bien pouvoir en faire. Repose-toi. Il n’y a rien à prévoir, à organiser, repose-toi, c’est tout ce qu’il t’est demandé. Elle déplaça une des chaises de jardin pour attraper les premiers rayons du soleil et s’assit face au vide, face à l’immensité.

À midi, elle se prépara à manger : soupe aux pois, pain et fromage. Elle avait emporté avec elle, dans son sac à dos, de quoi se nourrir pendant un ou deux jours, après elle irait au village, dans la supérette qu’elle avait vue depuis le car, pour garnir les placards.

Son déjeuner terminé, elle fit la vaisselle, puis monta à l’étage s’étendre un moment, tenta de faire une sieste, mais n’y parvint pas. Je peux toujours redescendre, songea-t-elle en voyant les ombres bouger sur le lambris de la chambre, rien ne m’oblige à rester, rien ne me retient, ce doit être un plaisir, sinon à quoi bon. Était-ce un plaisir ? Serait-ce un plaisir de rentrer chez elle et de retrouver la blancheur de son appartement ? Que valait-il mieux ? Le silence de la montagne ou le jacassement de la ville ? De quel silence parles-tu ? Il n’y a pas de silence, sauf peut-être dedans, tu parles de ton silence, c’est ça ? Parce que la montagne, elle, parle, souffle, chuchote, stridule, piaille. Où que tu ailles, ton silence à toi te suivra.

Lorsque la nuit tomba sur la maisonnette en bois, les craquements se multiplièrent. Edwige prit une couverture dans l’armoire murale du salon, s’en enveloppa – par besoin de protection plus que par crainte du froid – et s’installa dans le canapé. Quelque chose courut sur le toit, elle savait que cela pouvait arriver, bien sûr, des bestioles se baladaient sur les ardoises, cela n’avait rien d’inquiétant. Un cri transperça l’obscurité, elle frissonna. Quelle drôle d’idée de venir s’enfermer dans un chalet en plein été ! Elle avait toujours préféré la mer pour le bruit des vagues. Une présence renouvelée à chaque instant, flux et reflux permanents. Pas de cris, uniquement celui des mouettes, libre et joli comme un rire. Ce rire, elle aurait aimé l’entendre ici, à la montagne, afin qu’il allège l’atmosphère. Pourquoi n’y avait-il pas de mouettes autour du chalet ? Pourquoi chaque chose restait-elle à sa place ? Elle rêvait de renversements et de surprises, d’inattendu et d’incohérences. Tout était toujours si prévisible. Elle-même était dramatiquement prévisible. Depuis sa naissance. À la date prévue par le gynécologue, exactement, pas un jour après, pas un jour avant. Que n’avait-elle attendu un peu avant de débarquer ! Que n’avait-elle profité du ventre tendre et chaud de sa mère ! Si elle avait su. La froideur, et tous ces heurts, que même le rire enjôleur des mouettes ne parvenait pas toujours à effacer. Elle aurait patienté.

Elle se rendit à la cuisine pour se faire une infusion (c’était son rituel du soir, une tisane avant d’aller au lit, histoire de se détendre et de réchauffer son estomac), il y avait de la camomille dans le placard, elle plaça le sachet blanc dans une tasse après l’avoir humé (cela faisait partie du rituel, sentir la bonne odeur de fleur, yeux fermés), attendit à côté de la cuisinière que l’eau bouillit. Cela prit plus de temps que d’habitude, à cause de l’altitude. Lorsque enfin les bulles vinrent agiter la surface, elle versa le contenu de la casserole dans la tasse. Tout irait bien, il était normal qu’elle ressente de l’appréhension, ce n’était pas évident d’être isolée en pleine nature, mais elle était courageuse et méritait de profiter du calme et de la tranquillité du chalet d’Anne.

En remontant le drap jusqu’à son cou, dans la pénombre de la chambre éclairée par une lune presque pleine, elle pensa à toutes les nuits où elle n’avait pas été seule, toutes les nuits d’amour qui l’avaient consolée, soulagée, portée, soulevée, pour un temps – qu’elle avait toujours jugé trop court, car dans sa vie elle avait été quittée plus souvent qu’elle n’avait quitté. Mais ces nuits, toutes ces nuits d’amour, personne ne pouvait les lui retirer, comme les morts, elles rôdaient, l’entouraient, la berçaient.

Aucun rêve n’était venu habiter son sommeil cette nuit-là ; en tout cas, elle ne s’en souvenait pas, et c’était très bien comme ça, car des songes laissant derrière eux des avertissements bizarres, elle n’en voulait plus. Le soleil filtrait à travers les jalousies des vieux volets et lignait le parquet. Quelle chance de pouvoir encore se réveiller, se dit-elle, tant de gens – mais pouvait-on encore les nommer ainsi ? – ne connaîtraient plus jamais l’odeur, aigre et froissée, du réveil. Il fallait en profiter et remercier. Remercier qui ? Elle s’étira, quelque chose dans son corps craqua. Au-dehors, une multitude d’oiseaux, dont elle ne reconnaissait pas le chant, pépiaient avec virulence. Je vais descendre au village après mon café, ça me fera une balade, et puis j’ai envie de pain frais. Elle resta un moment au lit, cherchant à retrouver la douce somnolence, l’oscillation délicieuse entre assoupissement et éveil, mais elle n’arrivait pas à se détendre suffisamment, peut-être à cause des oiseaux ou du soleil qui, petit à petit, grignotait les draps blancs sous lesquels ses jambes s’agitaient. Elle se leva, alla à la salle de bains, se doucha, pensa de nouveau à la mer et au bonheur de se baigner, dès l’aurore, dans l’eau salée. Elle n’avait jamais autant aimé son corps qu’humide de gouttes de mer. Le miroir de la salle de bains lui renvoya le reflet de ses seins, fatigués, peut-être même blessés d’avoir été ainsi abandonnés par des mains robustes et tendres auxquelles – pauvres idiots – ils s’étaient attachés. Elle chassa d’un hochement de tête les images qui affleuraient ; elle ne devait pas penser à Andri. Elle ne voulait pas. Déjà son cœur se recroquevillait. Elle sortit de la baignoire, le sol carrelé était inondé, elle se sécha, puis épongea. Quelle idée de ne pas mettre de rideau de douche, pensa-t-elle. Elle avait cru Anne plus tatillonne.

C’est après avoir descendu l’escalier en bois qu’elle s’étonna du silence. Le chant des oiseaux avait disparu. S’étaient-ils tus ? Pour quelle raison ? Y avait-il un prédateur dans les parages, à l’orée de la forêt de sapins ou plus près du chalet ? Elle frémit, alla à la fenêtre de la cuisine, l’ouvrit, mais ne vit rien. Rien que le calme et le vert de la montagne. Dans le ciel, des oiseaux volaient. Pourquoi ne les entendait-elle plus ? La seule chose qui bourdonnait à son oreille, c’était son sang. Elle se précipita vers la porte d’entrée, sortit dans le jardin. Et la nature reprit vie. Sifflements, crissements, piaillements, bruissements revinrent enchanter son paysage. Edwige acceptait, ou tentait d’accepter, que les choses soient et ne soient pas, existent et n’existent pas, disparaissent tout en restant là.

Elle se rendit au village avec une veste légère et son sac à dos. Des odeurs de pin l’accompagnèrent tout au long du chemin. La tête lui tournait, son estomac gargouillait. Après avoir fait ses courses à la supérette, elle s’installa à la terrasse de l’unique café, commanda un express et un croissant : elle devait prendre des forces avant de remonter. Un homme d’un certain âge, à l’allure négligée, s’assit à la table d’à côté.

– Z’êtes pas d’ici, marmonna-t-il.

– Je suis en vacances.

– Une touriste, soupira-t-il, y en a de plus en plus, c’est insupportable.

Edwige resta interloquée, il en profita pour ajouter :

– Et pis ça salit, ça respecte rien, ça jette ses cochonneries dans les coins.

Mille phrases fusèrent dans son esprit en réponse à ces attaques, mais elle préféra se taire, ce qui excita l’autre qui cracha son venin avec plus de violence encore. Lorsque son café arriva, Edwige le but d’une traite, puis quitta la terrasse en emportant son croissant dans une serviette. Elle entendit encore la voix aboyer :

– Et c’est d’une impolitesse avec ça ! Ça dit même pas au revoir, saletés d’étrangers !

Son sac à dos était lourd – elle avait acheté plusieurs conserves, des canettes et du vin –, elle avançait lentement le long du chemin caillouteux. Les paroles agressives du type lui revenaient, elle essayait de n’y accorder aucune importance, puisqu’elles n’étaient que les crachats d’un imbécile, mais elle n’y parvenait pas. À croire que ses mots, avec leurs petites dents crochues, étaient restés plantés dans sa peau et continuaient d’y inoculer leur venin. Comment une nature si forte, si belle, peut-elle héberger un trou du cul pareil ? grommela-t-elle. Un colibri passa au-dessus de sa tête en bourdonnant telle une tondeuse à gazon. Ou était-ce un moro sphinx ? Était-il possible qu’il y ait des colibris dans la région ? Elle avait déjà eu l’impression, le jour d’avant, de voir un de ces minuscules oiseaux et d’entendre le bruit si particulier qu’il émet en plein le vol. Était-ce son imagination ? Confondait-elle petit oiseau et papillon ?

Elle était impatiente d’arriver au chalet, impatiente de se faire un café serré et de manger une tartine de pain frais. Elle avait englouti son croissant sans s’en rendre compte, avec agacement, après avoir quitté la terrasse du bistrot. Ne lui restait qu’un goût de beurre rance dans la bouche, et des aigreurs d’estomac.

Edwige avait emporté avec elle trois livres seulement pour tout l’été, question de poids dans son sac à dos, persuadée qu’il y aurait une étagère remplie de bouquins dans le chalet (son amie Anne était une grande lectrice), mais il n’y avait rien, rien qu’un vieux bottin jauni datant d’une trentaine d’années. J’aurais dû acheter une liseuse électronique, se dit-elle. En attendant, elle savourait les lignes, les pages qu’elle parcourait comme un gourmet déguste son gâteau préféré, craignant d’arriver au bout et de connaître le vide intersidéral qui suit la fin d’un intense moment de plaisir. Elle avait déjà lu cinquante pages depuis le déjeuner, c’était plus que ce qu’elle s’était accordé quotidiennement au vu de ses maigres réserves, elle devait s’arrêter. Encore juste une ligne, un passage, une page. Cinquante et un, cinquante-deux, cinquante-trois, et elle parvint au bout d’un chapitre. Lâche-le maintenant, sinon tu repars pour un tour. À contrecœur, elle referma le livre et le posa sur la table de chevet, s’allongea sur le dos, ferma les yeux. Les personnages de l’histoire continuèrent leur vie à l’intérieur d’elle. Liliane était assise sur la balancelle, les cheveux défaits, Paul la regardait avec cet air un peu trop grave qui donnait la sensation qu’il jouait un rôle. Edwige s’amusa à leur faire dire d’autres choses que ce qu’elle avait lu. Et pourquoi pas, à présent qu’elle avait laissé le livre ? Ils lui appartenaient. Ne me regarde pas comme ça, tu crois que je ne te vois pas ? Ton visage est un masque que personne ne souhaite te voir enlever à part moi, parce que je suis la seule à me soucier réellement de toi. Elle songea qu’elle pourrait toujours, si elle terminait tous ses livres trop rapidement (ce qui risquait bien d’arriver), s’inventer des histoires, les écrire elle-même, mentalement ou sur un bout de papier.

Dans le ciel, un colibri volait

Colibri

Moro sphinx

Qui savait

Était-ce l’un

Était-ce l’autre

Ou les deux

À la fois

Car parfois

Car parfois

Une chose

Était

Et n’était pas

Ah ah ah

Ah ah ah

Cette comptine que lui chantait sa grand-mère lui revint avec la précision d’un air appris la veille. La mémoire gardait certains trésors intacts et vous les ressortait sans crier gare au détour d’un mot, d’une odeur, d’une image. Un bruit violent ressemblant à un éboulement résonna dans la montagne, elle tressaillit. Mais peut-être était-ce seulement une chute de pierres dans une carrière, un effondrement voulu, maîtrisé. Elle se leva, se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit, se pencha. Au loin, très loin, de l’autre côté de la vallée, un nuage de poussière se dégageait d’une paroi rocheuse, à croire que la pierre elle-même fumait, brûlait. Ce doit être exprès, rien d’inquiétant, se dit-elle. Mais à quoi servaient tous ces cailloux que l’on faisait s’ébouler ? Au moment où elle referma la fenêtre, elle entendit quelqu’un fouiller dans un tiroir de la cuisine. Elle se figea. Son cœur s’emballa. Sa respiration se bloqua. Elle ressentit à quel point elle était fragile, seule dans ce chalet de montagne, sans protection, sans arme. Si quelqu’un chercheà m’agresser, je n’ai que mes mains pour me défendre. Que mes mains. Son impuissance lui sauta aux yeux. Son souffle revint, mais par saccades. Elle était incapable de se calmer. Nom de Dieu, nom de Dieu, pensa-t-elle en tournant sur elle-même dans un mouvement de panique pour tenter de trouver, quelque part, un objet contondant qui lui permettrait de se protéger si elle se faisait attaquer. Si ? Qu’espérait-elle ? Que la personne qui était en bas cherche simplement un partenaire pour jouer aux cartes ? ! Bien sûr qu’il (elle ?) voulait lui faire du mal, la voler, sinon pourquoi entrer ? Nom de dieu, nom de dieu, j’aurais mieux fait de rester chez moi, dans la blancheur de mon appartement, quelle idée de venir m’exiler dans un lieu pareil, loin de tout, j’aurais mieux fait d’aller à la mer, comme chaque année, les vagues, le ressac, l’eau salée. Elle était au bord des larmes, sentant soudain la fin si proche. Tout pouvait basculer d’un instant à l’autre, que faire pour y échapper ? Le moins de bruit possible. La morte. Si c’était un voleur, qu’il vole ce qu’il avait envie de voler et qu’il s’en aille avec son maigre butin, qu’il prenne son porte-monnaie – devoir refaire ses cartes, ses papiers d’identité, son permis de conduire lui paraissait un moindre mal –, qu’il prenne tout et qu’il s’en aille ! Elle tenta de se déplacer dans le plus grand silence (mais ce foutu plancher qui craquait !), se glissa sous le lit et se retrouva en compagnie d’innombrables moutons qui faillirent la faire éternuer.

Lorsque l’escalier grinça, tout son corps se raidit. Elle devait disparaître au plus profond d’elle-même, pour que rien, pas même l’émanation d’une présence, d’une chaleur, ne puisse la trahir. Elle ferma ses paupières, capta les sons, les vibrations avec plus d’acuité encore ; elle débordait de vie, et ce fichu cœur qui tapait à tout rompre, l’intrus l’entendrait-il ? Il lui semblait qu’il cognait si fort que même les ouvriers dans la carrière pourraient percevoir ses battements affolés, affolants. Au secours, au secours, à l’aide! criait l’imbécile, et elle n’arrivait pas, malgré toute sa volonté, à le faire taire. Quelque chose fut posé sur le lit, elle ne put s’empêcher d’ouvrir les yeux. De sa cachette, elle entrevit de gros souliers d’homme bruns et crasseux qui laissaient sur le parquet des traces de terre. Puis le type redescendit. Qu’avait-il laissé sur le lit ? Une bombe ? Un serpent ? Une mygale ? Avait-il remarqué qu’elle était là, cachée ? Avait-il trouvé un moyen de la tuer sans se salir les mains ? Calme-toi, peut-être que ce n’est rien, peut-être qu’il n’a rien posé, juste vérifié la dureté du matelas ? Pourquoi aurait-il fait ça ? ! Cesse de dire des âneries et trouve une idée pour nous sortir de ce pétrin ! Pas bouger, rester là, le temps que le gaillard s’en aille. Tu crois ? C’est certain. Et la bombe, et la mygale ? Peu probable. Après réflexion, il lui sembla que c’était en effet la meilleure chose à faire : attendre entre les lattes et le plancher que l’inconnu décide de quitter le chalet.

Cela dura une éternité. Elle tendait l’oreille.

Tendait l’oreille.

Tendait l’oreille.

Tendait l’oreille.

Mais rien ne bougeait au rez-de-chaussée.

Un peu de salive chatouillait le coin de ses lèvres. S’était-elle endormie ? ! Était-elle parvenue, malgré l’angoisse, à faire un somme ? Sa bouche était pâteuse ; les ombres sur le parquet à l’opposé de l’endroit où elles étaient avant. Quelle heure pouvait-il bien être ? Si, comme la lumière l’indiquait, plusieurs heures s’étaient écoulées, des heures qu’elle n’avait pas vues passer, c’était la preuve qu’elle avait roupillé. Roupillé ? Alors qu’un bonhomme se trouvait au rez-de-chaussée avec de sombres intentions ? Cela avait peut-être été sa manière à elle de se protéger, de faire la morte avec le maximum de crédibilité. Malgré la peur, l’appréhension, ce qui la réjouissait (le mot était faible), c’était d’être toujours vivante. Toujours vivante (jusqu’ici) !!! Bien que complètement coincée, presque asphyxiée par la poussière et les minons qui l’entouraient.

Elle tenta de s’extraire de sous le lit sans faire le moindre bruit : il fallait agir à présent, elle ne comptait pas rester là toute la nuit, et peut-être que l’intrus était parti. Lorsqu’elle se redressa, des douleurs irradièrent son dos, des fourmis avaient pris possession de sa jambe droite. Elle boitilla jusqu’à l’escalier. Puis se retourna, étonnée de ce qu’elle avait vu sans vraiment le voir. Son sac à dos, sur la courtepointe vert pâle. Pourquoi le type l’aurait-il monté ? Il pouvait tout aussi bien le fouiller en bas. À cet instant, Edwige se demanda si elle n’avait pas tout inventé. L’air de la montagne était-il en train de la rendre cinglée ? L’ivresse des hauteurs ? Cela existait, elle en avait entendu parler, mais était-elle assez « haute » pour subir ce phénomène, cette folie momentanée ?

Elle s’approcha de son sac, l’attrapa, desserra les cordons, l’ouvrit. L’homme avait-il volé le porte-monnaie qu’elle avait laissé à l’intérieur après avoir fait les courses ? Ce serait la preuve qu’il avait existé. Finalement, elle ne savait pas ce qu’elle préférait : avoir été visitée par un cambrioleur ou être devenue dingo. Elle enfonça sa main dans le sac et y trouva, tout au fond, une trousse de toilette qui ne lui appartenait pas. Bon sang, qu’est-ce que c’est que ça ? Elle recula comme si la pochette lui avait brûlé les doigts. C’est alors qu’elle remarqua que la porte de l’armoire murale était mal fermée. Elle s’avança, tira un des battants : des vêtements – qui n’étaient pas là auparavant, elle l’aurait juré – côtoyaient ses culottes et ses soutiens-gorge. Bon sang de bonsoir…

– Y a quelqu’un ? cria-t-elle d’une voix mal assurée, mais personne ne répondit.

Elle essayait de comprendre un tant soit peu ce qui se passait dans ce satané chalet. Le sac à dos ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui qu’elle possédait, mais la trousse n’était pas la sienne. À qui appartenait-elle ? Au type qu’elle avait vu/cru voir quelques heures plus tôt, et si type il y avait, où était-il à présent ? Elle avait beau vouloir donner un sens aux événements qui se déroulaient, quelque chose lui échappait.

Rassemblant tout son courage, elle se dirigea vers l’escalier, sa main saisit la rambarde comme si c’était une aide, un réconfort, et elle s’enfonça dans la pénombre du rez-de-chaussée. Il lui sembla que l’air se rafraîchissait à mesure qu’elle descendait.

– Y a quelqu’un ? cria-t-elle encore.

Pas de réponse.

Dans la cuisine, rien n’avait changé. Il y avait le pain entamé – emballé dans son papier – au centre de la table. Quelques miettes. Et dans l’évier, sa tasse de café. Elle ne voulait pas devenir cinglée, elle ne voulait pas. Il devait y avoir une explication logique à tout ça. La porte d’entrée claqua. Edwige sursauta, un sursaut qui lui donna l’impression, pendant une seconde, qu’elle allait traverser le plafond pour se retrouver dans la chambre à coucher, tant il était violent. Elle se mit à trembler, de panique et d’épuisement, son corps ne parvenait plus à gérer toutes les émotions qui le secouaient.

– Bonjour.

La voix était grave, douce, sans aucune pointe d’agressivité. Elle se retourna. Un homme grand – cheveux foncés, yeux noirs – la dévisagea.

– Qui… qui êtes-vous ? bégaya-t-elle.

– Appelez-moi Célien, déclara-t-il en lui tendant la main.

– Célien, répéta Edwige, ne sachant que dire.

– Oui, Célien, comme Céline, mais au masculin.