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Armelle fabrique des prothèses oculaires en verre, dans un atelier accolé à sa maison. Un matin, alors qu’elle se promène, elle croit voir son mari traverser la rue de la Clef pour se rendre dans une impasse. Mais comment est-ce possible ? Il est censé se trouver à son travail à l’autre bout de la ville. Est-elle victime d’une hallucination ? S’agit-il d’un sosie, d’un jumeau caché ? Ou la vérité est-elle plus dérangeante ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Anne-Frédérique Rochat est diplômée duConservatoire d’art dramatique de Lausanne.
Parallèlement à son parcours de comédienne,elle est l’auteure de nombreuses pièces de théâtre et de romans, dont "Longues nuits et petits jours" (Slatkine, 2021) et "Quand meurent les éblouissements" (Slatkine, 2022).
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Seitenzahl: 133
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Chaque jour ressemblait au précédent, chaque heure s’écoulait doucement, chaque chose était à sa place, et les quelques surprises qui s’immisçaient dans son quotidien le pimentaient sans jamais le brusquer. Elle se sentait chanceuse, protégée. Son existence avait le goût des bonbons que sa grand-mère conservait dans une vieille boîte métallique et qu’elle distribuait aux enfants sages : moelleuse, sucrée, avec en arrière-fond une légère touche de renfermé. En cette agréable matinée de juin, Armelle arpentait la rue de la Clef d’un pas vif, un panier en osier rempli de légumes du marché à son bras. Elle prévoyait de cuisiner, pour le repas du soir, une ratatouille accompagnée d’un pain au levain. Elle se disait qu’il faudrait également acheter un peu de fromage quand elle vit au loin son mari traverser la rue. Elle s’immobilisa. Était-ce vraiment lui ? Non, bien sûr que non, c’était impossible, Léonard était à son travail à l’autre bout de la ville. Son mari était opticien – employé d’une grande chaîne de magasins, il n’était pas autorisé à s’absenter comme bon lui semblait. Et pourtant. Cette allure, la démarche, la silhouette, et même les vêtements étaient identiques aux siens. Elle s’ordonna de cesser de divaguer, ce n’était pas son mari, cela ne pouvait être lui. D’ailleurs, il n’était pas le seul à porter un pantalon noir et une chemise blanche, des milliers d’hommes étaient dans ce cas. Elle devait se secouer, détacher ses yeux de la ruelle dans laquelle le type s’était engouffré et rentrer chez elle pour son rendez-vous de dix heures trente. Elle repartit, mais, en passant devant l’intersection, s’arrêta de nouveau, scruta les lieux. Il n’y avait personne. Elle chercha une plaque, un nom : impasse de l’Union. Cela ne lui disait rien. Elle se le répéta intérieurement, plusieurs fois. Non, décidément, ces quelques mots n’évoquaient ni acupuncteur, ni ostéopathe, ni hygiéniste, ni petit-cousin, rien. Elle n’avait même jamais remarqué cette ruelle auparavant.
En marchant jusqu’à la maison, elle tenta de chasser la drôle d’impression qui l’enveloppait, mais celle-ci était coriace et s’accrochait à son esprit telle une tique affamée. Lorsqu’elle rangea les légumes dans le frigo, elle se rendit compte qu’elle avait oublié le fromage. Dommage, songea-t-elle, le repas risque d’être un peu maigre. Elle plaça le pain sur la planche en bois, fouilla dans l’armoire à provisions, prit un biscuit au gingembre dans un paquet entamé – il était déjà un peu mou –, se servit un verre d’eau du robinet puis s’assit à la table de la cuisine. Qu’est-ce que son mari irait faire à l’impasse de l’Union ? C’était absurde. Peut-être avait-elle vu son sosie, celui que tout un chacun a sur cette terre ? Mais ne serait-ce pas une coïncidence extraordinaire que le sosie de son époux se promène dans un quartier adjacent au leur alors qu’il pourrait se balader n’importe où ailleurs ? L’alarme de son téléphone sonna, elle sursauta. Il était dix heures vingt. Son rendez-vous allait bientôt arriver. Elle sortit de la cuisine, longea le corridor et ouvrit la porte du fond qui donnait sur l’atelier.
Les aubergines, les poivrons, les tomates et les dés de courgettes luisaient dans les assiettes, elle n’avait pas lésiné sur l’huile d’olive pour contrebalancer la frugalité du dîner.
– Je voulais acheter du fromage, mais j’ai oublié, dit-elle après avoir avalé sa première bouchée.
Les légumes étaient savoureux, elle les prenait toujours chez le même maraîcher et n’était jamais déçue.
– Tu aurais dû m’appeler, j’aurais fait un saut à la fromagerie en rentrant.
– Oui, j’aurais dû, mais la journée a filé et je n’y ai plus pensé.
– Ce n’est pas grave, on mange trop de toute façon.
Ils restèrent un instant silencieux à déguster leur ratatouille, puis Léonard demanda :
– Et avec ta nouvelle patiente, comment ça s’est passé ?
– Ça a été difficile, elle a tout juste vingt et un ans, un très beau visage marqué d’une longue cicatrice. Elle a perdu son œil gauche lors d’un accident de voiture, elle était très émue durant la séance.
– Quelle couleur ?
– Un bleu profond à la limite du violet, quelque chose de très particulier.
– Tu vas y arriver ?
– Bien sûr, le plus délicat ce n’est pas la couleur, mais la forme.
Armelle était oculariste, elle fabriquait des yeux de verre. Ils étaient peu nombreux à perpétuer ce travail artisanal, la résine synthétique ayant pris le pas sur la matière originelle.
– Et toi, comment s’est déroulée ta journée ?
– Oh ! j’ai vendu quelques paires de lunettes à des personnes mal lunées, je ne sais pas ce qu’ils avaient aujourd’hui, tous mes clients étaient de mauvais poil. Mon métier n’est pas aussi enrichissant que le tien. Les gens sont hautains s’ils n’ont pas vraiment besoin de toi.
– Ils ont besoin de toi.
Léonard haussa les épaules.
– Il existe une vingtaine d’opticiens en ville. Si un client n’est pas satisfait, il n’a qu’à changer de trottoir et pousser la porte de la concurrence.
Leurs services cliquetaient contre les assiettes en porcelaine. Armelle hésita à dire : « Non pas du tout, qu’est-ce que tu racontes, mon chéri ? Tu es unique en ton genre. » Cependant elle n’ouvrit la bouche que pour engloutir une fourchetée de légumes, n’ayant aucune envie de le rassurer, éprouvant même un certain plaisir à le voir légèrement abattu.
– Et, sinon, tu es sorti ? questionna-t-elle avec désinvolture.
– Sorti ?
– Tu es allé te balader ?
– Quand ?
– Je ne sais pas, à un moment donné, par exemple dans la matinée, histoire de prendre l’air, ou pour revenir baguenauder dans le quartier.
– Quel quartier ?
– Notre quartier, enfin celui d’à côté, où il y a le marché.
– Pourquoi j’aurais fait ça ?
– Je ne sais pas.
– Tu es bizarre.
– Pendant mes courses, j’ai vu quelqu’un qui te ressemblait traverser la rue de la Clef.
– Alors tu as dû rencontrer mon sosie, rit-il.
– C’est ce que je me suis dit.
Ils avaient terminé leur assiette. Léonard se leva, les resservit généreusement, sortit la salière, se rassit et saupoudra sa ratatouille. Elle n’aimait pas le voir faire ça, cela lui donnait l’impression d’avoir raté son plat.
– L’impasse de l’Union, ça ne te dit rien ?
– C’est le titre d’un bouquin ?
– Mais non, le nom de la rue où tu allais, enfin, le type qui te ressemblait.
– Armelle, ce n’était pas moi, ça ne pouvait pas être moi, j’étais au boulot.
– Oui, bien sûr, c’est stupide, excuse-moi.
– Tu devrais venir au magasin un de ces quatre, je te ferai passer un examen de la vue.
– Je n’ai pas besoin de lunettes, déclara-t-elle sèchement.
– Ce n’est pas une honte d’avoir besoin de lunettes. Je crois même que ça t’irait plutôt bien. Elle ne répondit rien, rapprocha la planche à pain, tenta de se couper une tranche, mais s’entailla l’index. Une sensation de brûlure irradia dans tout son doigt. Une perle rouge apparut, puis le sang suinta le long de la coupure.
– Zut, susurra-t-elle.
– Je vais te chercher un pansement.
Cette nuit-là, alors qu’elle était sur le point de s’endormir, elle entendit le grincement de la porte d’entrée suivi du cliquètement de la clé tournant dans la serrure, deux fois. Son mari se couchait toujours plus tard qu’elle, il aimait la nuit, son silence bleuté, ses ombres, ses froissements ; elle préférait le jour, le petit matin, ses odeurs de pain et d’herbe mouillée. Il était probablement sorti se promener pour se dégourdir les jambes. D’ici une trentaine de minutes, il serait de retour, boirait une tisane aux herbes de montagne dans le salon en feuilletant un livre, avant de monter se coucher auprès d’elle. Dehors, un hibou bouboula. Cela faisait quelques mois déjà qu’elle percevait son cri. S’était-il installé dans leur jardinet ? Ou des voisins avaient-ils adopté cet étrange animal de compagnie ? À notre époque, les gens domestiquaient tout et n’importe quoi sans se soucier des conséquences. Elle resta longtemps les yeux grands ouverts dans le noir à guetter le bruit de la porte d’entrée. Le hibou hua plusieurs fois, mais aucun autre son ne lui parvint.
Aux premiers rayons du soleil, elle découvrit que son mari était à côté d’elle dans le lit, la nuque humide, la respiration profonde ; elle avait fini par s’endormir, piètre sentinelle qu’elle était. La dernière fois qu’elle avait regardé son réveil, il était une heure quarante-deux. Léonard était parti à vingt-trois heures six. Qu’avait-il fait pendant tout ce temps ? Et à quelle heure était-il rentré ? Elle quitta le lit, attentive à ne pas le réveiller, descendit l’escalier en bois sur la pointe des pieds. La veste fétiche de son époux était suspendue à la patère de l’entrée. Elle fouilla les poches intérieures et extérieures, n’en tira rien de plus qu’un bonbon à la menthe, un mouchoir usagé et une pièce de cinq centimes. Son portefeuille et son téléphone étaient sur le meuble à chaussures, l’un sur l’autre. Comme s’ils faisaient l’amour, songea-t-elle, ce qui en d’autres temps l’aurait amusée, mais aujourd’hui pas du tout. Le portable était éteint, le porte-monnaie ne contenait rien de compromettant : argent, cartes de banque, de crédit, de restaurants (dans lesquels ils avaient dîné et qui leur avaient plu), ainsi qu’une photographie aux couleurs passées, cornée sur les côtés, où ils s’embrassaient à pleine bouche. Elle replaça les deux objets comme elle les avait trouvés, les laissa à leur étreinte, puis rejoignit la cuisine pour se préparer une théière de Long Jing.
Après avoir bu son thé vert et mangé un yaourt nature agrémenté d’un peu de miel et d’une poignée de noix, Armelle se rendit dans son atelier, on pourrait presque dire « descendit », puisque quatre marches la séparaient de son espace de travail. C’était une grande pièce avec une verrière qui donnait sur leur jardinet à l’abandon (ni elle ni son mari ne pensaient à tailler la haie ou à arroser le gazon). L’atelier était accessible par l’extérieur, ce qui était pratique pour recevoir des patients en toute discrétion. L’endroit était divisé en deux par des étagères sur lesquelles reposaient des centaines de prothèses oculaires dans des boîtes capitonnées de velours noir. D’un côté se situait le bureau ; de l’autre, l’atelier à proprement parler, c’est-à-dire le lieu où Armelle soufflait le verre et fabriquait ses yeux. Des yeux qu’elle conservait même s’ils avaient un défaut, tant ils semblaient avoir une existence propre, un langage à eux. Elle les déposait avec délicatesse dans une des boîtes noires afin qu’ils puissent vivre leur vie d’œil et observer le monde. L’idée de jeter un globe oculaire juste parce qu’il n’était pas parfait et n’adhérerait pas totalement à l’orbite de son propriétaire la révulsait. Elle voulait laisser à chaque œil – y compris aux moins adéquats, aux plus cabossés – une chance. Qui sait si un jour ils ne feraient pas le bonheur d’une cavité orbitaire bosselée ? Et puis elle aimait cette sensation d’être épiée, comme si ses yeux voyaient son être le plus intime, le plus secret, sans la juger. Adossée à son établi, elle se demandait comment obtenir le violet si particulier de l’iris de la patiente qu’elle avait rencontrée la veille, lorsque des coups retentirent contre la porte qui communiquait avec l’intérieur de la maison.
– Entre ! cria-t-elle.
Léonard apparut dans l’embrasure, habillé, peigné, rasé, transportant avec lui des effluves de pain grillé et de café.
– Tu t’en vas ?
– Oui, je ne te l’ai pas dit hier ? Je remplace un collègue aujourd’hui.
– Encore ? C’est la cinquième fois en deux mois !
– Ça nous fera de l’argent de poche pour nos prochaines vacances. Et puis, tu aimes travailler le samedi, je ne nous prive de rien.
– On aurait pu aller se balader en forêt cet après-midi…
– C’est plein de tiques en ce moment, je l’ai entendu aux infos, mieux vaut éviter.
– Tu rentres pour le dîner ?
– Bien sûr, quelle question ! Je serai là vers dix-neuf heures.
Armelle souhaita l’interroger sur sa disparition au milieu de la nuit et son retour plus que tardif, mais elle se retint, songeant qu’il serait capable de mentir et de la faire passer pour une femme jalouse, ce qu’elle se refusait d’être.
– Bon, très bien, alors à ce soir.
– À ce soir.
Il restait sur le seuil à l’observer, comme s’il la trouvait changée et qu’il cherchait à savoir si elle avait modifié quelque chose à ses cheveux.
– Tu ne viens pas m’embrasser ? questionna-t-elle.
– Oui, oui.
Il descendit les marches, faillit trébucher, se rattrapa de justesse.
– Tu es fatigué, fais attention à toi.
– Oui, j’ai eu une insomnie.
Elle n’en demanda pas plus, il n’ajouta rien. Ils s’embrassèrent sur les lèvres. Armelle ressentit un frisson. Tant de terminaisons nerveuses se cachaient sous la peau fine de cette partie du corps, sensible au point de se craqueler au moindre froid.
– À ce soir, dit encore Léonard avant de quitter l’atelier.
À ce moment-là – était-ce dû à l’intonation de sa voix, à son regard fuyant ou à sa façon trop précautionneuse de refermer la porte ? –, Armelle décida de le suivre. Puis elle se rendit compte qu’elle était encore en chemise de nuit. Si elle voulait pister son mari, elle devait se dépêcher de monter dans leur chambre pour enfiler quelque chose de plus convenable.
Lorsqu’elle déboula sur le trottoir, il n’y avait plus aucune trace de Léonard, il avait eu tout le temps de se carapater. Elle sortit son téléphone de son sac et appela le magasin dans lequel il travaillait. Quelqu’un décrocha rapidement. Un interlocuteur qu’elle ne connaissait pas : il y avait beaucoup de roulement, son mari était le plus ancien employé et il n’était pas du genre à ramener des collègues à la maison ni à se lier ou à raconter des anecdotes sur les personnes qui l’entouraient. Son univers professionnel passait rarement la porte de la maison.
– Bonjour, madame Corax à l’appareil, il me semble que mon mari fait un remplacement aujourd’hui. J’aimerais savoir à quelle heure est sa pause de midi, je rentre de voyage et j’aurais voulu lui faire une surprise.
– Une seconde, s’il vous plaît. Je vais voir le planning.
Elle pouffa intérieurement, retrouvant le plaisir enfantin de raconter des bobards. Elle aurait aimé en rajouter, parler du pays qu’elle avait visité, des monuments – extraordinaires ! – qu’elle avait vus, des aventures rocambolesques qu’elle avait vécues, mais la voix sèche et distante à l’autre bout du fil lui avait fait comprendre qu’elle dérangeait et qu’il y avait dans le magasin des choses plus importantes à faire que d’aider une femme à organiser un déjeuner romantique avec son mari.
– Allô, madame Corax ?
– Oui, je suis toujours là.
– Léonard ne travaille pas aujourd’hui.
– Vous êtes sûr ? C’est un remplacement, peut-être que…
– Le planning est remis à jour tous les matins, la coupa-t-il.
– Bien, merci.
Le collègue de son mari raccrocha sans dire au revoir. Alors voilà. Elle y était. Dans le mensonge. Les pieds en plein dedans. Elle regarda ses chaussures rouges flambant neuves, sa robe à fleurs et se laissa tomber sur le trottoir. Elle préférait nettement les bobards inoffensifs de son enfance à celui, nauséabond, que son mari lui avait servi. Il n’avait rien de mignon, rien de joli. Il brûlait, écorchait, écœurait. Un mensonge muni de griffes et de poison, qui soudain répandait sur toute sa vie, toute leur vie, une odeur de soufre.
– Tout va bien ?
Une personne de petite taille s’était arrêtée à sa hauteur et la fixait avec de grands yeux aux globes oculaires saillants, à l’iris bleu-vert taché de jaune. Elle aimait les globes oculaires saillants, cette façon qu’ils avaient de vouloir s’extraire de leur orbite pour vous saluer.
– Oui, tout va bien, merci.
Encore un mensonge. Le monde était-il autre chose qu’un travestissement perpétuel de la vérité ? Brusquement, la vision de l’impasse de l’Union s’imposa à elle. C’était là qu’elle devait aller, peu importait ce qu’elle y apprendrait. Elle frissonna. Aurait mille fois préféré retourner travailler dans son atelier, fabriquer un œil, tenter de trouver la forme exacte, la bonne couleur, les microdétails qui le rendraient identique à celui qui avait été perdu, mais ses mains tressaillaient comme deux papillons ivres depuis le coup de téléphone. Elle se releva, nettoya son derrière et marcha d’un pas décidé en direction de l’impasse de l’Union.
La rue de la Clef lui parut interminable, elle crut même être passée devant l’impasse sans la remarquer. À moins que tu te la sois imaginée
