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Un roman initiatique à saveur auto-biographique.
L'histoire...
Je suis mort à cinquante-sept ans, le samedi de Pâques. La soirée était agréable, les discussions allaient bon train. C’est arrivé brusquement. J’ai eu l’impression de glisser hors de moi. Ensuite, un Être est apparu et s’est présenté comme mon guide. Fallait-il que je meure pour finalement m’éveiller et vivre quantité d’incroyables aventures ?
Le roman...
Une écriture claire, visuelle, à la fois évocatrice et accessible. Une structure à suspense en crescendo. Des dialogues vifs.
Dans une vision au « je » forte, enlevante et teintée d’humour, l’auteur nous entraîne dans les mondes de l’après-vie. Guides, initiations spirituelles, réincarnation, télépathie, paysages fantastique, philosophie sont au rendez-vous.
La vie des « morts » et celle des « vivants » vue avec humour par un désincarné. Un roman fascinant sur l’après-vie, entre humour et révélations spirituelles.
Dans ce récit initiatique à la première personne, le narrateur découvre le monde de l’au-delà après sa mort. Entre guide, réincarnations, humour et philosophie, Fredrick D’Anterny explore avec finesse les mystères de la vie après la mort.
Un voyage intérieur réconfortant, plein de sens et d’émotions.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2025
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© Fredrick D’Anterny
© Éditions Acrynola
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, conformément aux dispositions de la loi sur le droit d’auteur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : William Hamiau
Réviseur : Correction plurielle
Couverture : peinture, Fleur cosmique, © Fredrick D’Anterny
Typographie et mise en page : Acrynoss Production
ISBN 978-2-924877-02-9
Dépôt légal : 4etrimestre 2018
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions Acrynola
186, Ave du Faucon, Sainte-Agathe-des-Monts,
Québec, Canada, J8C 2Z7
[email protected] / www.fredrickdanterny.com
Catalogue avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
D’Anterny, Fredrick, Ma vie dans l’au-delà – 1 Chemins d’ombre et de lumière
Collection Lumacordis
Pour toi, Ananda, qui nous contemple du haut des Sphères...
Et pour ma mère, Susie, qui voulait qu’un jour, j’écrive sur ce sujet.
Note liminaire
Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages et les
circonstances et événements sont uniquement issus de l’imagination de l’auteur qui n’est qu’un auteur. Toute
ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu et/ou des circonstances réelles ne pourrait être que pur hasard.
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Je suis mort un samedi soir de Pâques. Je m’en sou-viens encore très bien ! Cela s’est fait presque tout seul. Dans ma vie, j’ai été plutôt chanceux. Chaque transition s’est produite en douceur comme cette fois, sur l’au-toroute, où j’avais entendu un « pof ! » et ressenti une vibration désagréable dans la roue avant gauche. Je me suis dit : « Ah ! C’est un flat!» Et j’ai roulé paisiblement sur le bas-côté de la route. Le samedi en question, la mort est venue à moi de la même manière.
Je me trouvais avec ma femme en visite chez son frère qui ne m’aime pas plus qu’il ne faut, et c’est bien réciproque. On sous-estime généralement cette combinaison funeste que sont une réunion fami-
liale, une chair trop grasse et des alcools bon marché. Quoique, à bien y réfléchir, je n’avais pas bu tant que ça !
La soirée était bien avancée. Juste avant le repas, les petits-enfants avaient récupéré leurs œufs truffés de
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gourmandises cachés par leurs parents sur le terrain. Nous-mêmes —les vieux —étions assis autour de la ta-ble à bavarder de tout et de rien : surtout de rien.
Exceptionnellement, je levais le coude sur un deux-ième ; bon, d’accord, sur un troisième minuscule verre de porto ( un dix ans d’âge ! ). Ma femme fronçait les sourcils. Qu’est-ce que j’allais prendre, tout à l’heure dans la voiture, sur le chemin du retour !
Mais, j’insiste là-dessus, je me sentais en forme et détendu. Après des années de contrariétés et de luttes incessantes, j’avais réussi, je crois, à conclure une sorte de paix séparée avec les événements stressants qui bou-leversaient notre famille en secret.
Je répondais à ma belle-sœur quand j’ai ressenti une douloureuse contraction au niveau de la poitrine. Com-me un feu sournois qui remonte du ventre vers le cœur. J’ai dû faire une affreuse grimace, car ma femme m’a demandé si j’allais bien.
Je lui ai signifié que oui. Depuis quelque temps, j’éprouvais des bouffées de chaleur su-bites ainsi que de violents étourdissements. Ja-vis Appelton, mon immortel père, m’accusait de
négliger ma santé. J’avais pourtant récemment subi une batterie de tests. Résultat, tout était normal si ce n’étaient les quelques dérèglements considérés comme « acceptables» par la société et qui surviennent d’ordinaire à mon âge.
Cinquante-sept ans. J’étais encore jeune. En tous les cas, c’est ainsi que je me percevais, même tout nu devant la glace de la salle de bain.
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Je meurs
Alors, je repose mon verre, je m’excuse et je me lève. Je murmure à ma femme qui entretient une discussion pénible avec sa mère complètement sourde :
—Je vais à la salle de bain et je reviens.
Mais je ne suis jamais revenu.
En fait, je me suis plutôt dirigé vers la terrasse. J’ai descendu les quelques marches, tourné le coin de la mai-son. J’ignore d’où me venait cette inspiration subite de vouloir à toute force regarder les étoiles.
Je me suis adossé contre le mur. Mais hélas, il n’y avait aucune étoile dans le ciel froid chargé de nuages.
Tout à coup m’est venue une nouvelle douleur en-core plus aigüe que les précédentes qui m’a saisi au mi-lieu au bras gauche, a irradié dans l’épaule, puis dans tout le plexus. Une morsure de crocodile invisible et impitoyable. Mes jambes ont flanché, mes pensées se sont figées. Comme lorsque j’étais gamin, je suis tombé sur les fesses.
Ensuite, c’est étrange, j’ai senti que je sortais de moi-même par le sommet de la tête. Ce corps qui m’avait porté et que j’avais habité se changeait subitement en un vêtement flasque et mou. Le souvenir d’un vieux film m’est revenu. L’acteur boit une potion magique qui le fait devenir tout léger. Si léger qu’il finit par s’envoler.
Je me retrouve ainsi dans un monde immense aux dimensions d’un véritable univers. Et la sensation de s’élever au ralenti n’en finit pas.
Après un laps de temps impossible à évaluer, je cligne
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des paupières et me retrouve debout, dans la salle à man-ger, devant la grande table autour de laquelle les mem-bres de la famille discutent encore en sirotant leur porto, leur café ou leur tisane. J’ai la tête qui tourne. Je me palpe le corps. OUF ! Apparemment, j’ai retrouvé mon poids habituel, j’ai de nouveau les deux pieds sur Terre. La frayeur déclenchée par la douleur m’a-t-elle fait hal-luciner ?
OK, me suis-je dit, trop de porto —moi qui boit si peu ! Ou alors, pour un instant, je me suis dissocié de la réalité. J’ai, comme on dit, marché à côté de mes chaus-sures. Je pose une main sur mon cœur qui vient de me faire un mal de chien. Il bat, non ?
Rassuré, je vais me rasseoir. Le plancher tangue un peu sous mes pieds, mais à part ça tout est normal. Mine de rien, j’essaie de rattraper le retard que j’ai pris sur la discussion en cours. De quoi parlent-ils ? Encore de politique ?
Ma femme opine distraitement de la tête. Sa mère lui a répondu quelques mots qu’elle feint à son tour de ne pas comprendre. Ses sourcils sont foncés et elle a le cou légèrement tendu en direction de la porte de la salle de bain. Ses doigts sont crispés sur sa tasse de café qui tiédit —elle qui déteste boire son café froid !
Je pose ma main sur la sienne et murmure :
—Pas fichu de voir une seule étoile.
Je me fais soudain la réflexion que j’aimerai beau-coup prendre des vacances, seul avec elle. De vraies va-cances. Pour cela, il faut bien sûr que j’arrive à décrocher
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Je meurs
du dernier roman fantastique que je suis, sans trop d’en-thousiasme, d’ailleurs, en train de rédiger.
J’ouvre la bouche pour lui annoncer que j’ai très en-vie d’acheter des billets d’avion pour quelque part. Ce n’est pas une blague. Je vais vraiment le faire. Je vais vrai-ment le lui dire. L’air s’apprête à jaillir de mes poumons. Il va franchir le seuil de mes lèvres. Mon souffle s’engage dans mes cordes vocales. Ma voix va retentir…
… quand un de nos petits-neveux —Jessie, je crois —, vient hurler à nos oreilles :
—Papy Jonathan est mort !
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Papy Jonathan, c’est moi. Jonathan B. Appelton. Enfin, c’était moi jusqu’à, quoi ? Quelques secondes, quelques minutes ? Incrédule, je me lève de mon siège. Ma femme me fixe en clignant des paupières. Je lui sou-ris un peu bêtement. Ces jeunes ont une sacrée imagi-nation !
Mon beau-frère rabroue son petit-fils :
— Jessie, ce n’est pas beau de raconter des histoires.
Le gamin se rebiffe. Toute sa blondeur s’irise. L’éclat de ses yeux s’embrasse. Il ne rigole pas.
— Venez, si vous ne me croyez pas !
Autant dire que je n’apprécie pas me voir étalé par terre, le nez dans l’herbe, la bouche ouverte, les yeux exorbités, l’air complètement idiot. Ma femme se pré-cipite et me prend le pouls. Je vous passe les détails : les cris, les sanglots et les mauvaises blagues de deux cousins complètement saouls. Pendant un moment, ils refusent
Ma vie dans l’au-delà
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de croire en l’inéluctable. L’un d’eux éclate même de rire et déclare d’une voix pâteuse :
— À force de parler et d’écrire sur la mort, ben, c’est lui qu’est parti !
Dans la cohue et le mouvement, —ma femme ap-pelle le 911 —, je n’ai pas pu savoir qui venait de lâcher cette blague stupide. Je ne suis pas belliqueux pour un sou. Honnêtement, en temps normal, j’aurai même ri ! Sérieux !
Une brume épaisse envahissait le jardin. Peu à peu, les silhouettes des membres de ma belle-famille ont per-du leurs contours, leur réalité. Ou du moins, j’avais plus de difficultés à les discerner.
Je me suis approché de ma femme qui, à genoux, me tenait toujours la main. Je lui ai dit quelque chose de décalé et d’irréel comme : « Je crois qu’il est temps de rentrer à la maison. La fête est finie. De toute façon, je me sens bizarre. Pas toi ? »
J’ai encore pensé à ces billets d’avion que je voulais acheter. Le brouillard s’est alors transformé en une mé-lasse dense et collante. L’épaule de ma femme a perdu toute substance sous mes doigts. De peur de passer au travers, je me suis reculé.
Puis, sous mes yeux, elle s’est évaporée. Les autres aussi. L’angle de la maison et le petit Jessie qui sautillait et pérorait : « Vous voyez ! Il est mort ! Il est mort ! » J’ai songé : « Il ne veut pas être méchant. Au fond, il a raison, le petit ! »
Le brouillard s’est encore épaissi et j’ai entendu la
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Un étranger qui n’en est pas un
voix d’un homme qui a déclaré, comme si cela était la chose la plus naturelle du monde :
— Je t’attendais. Tu es ponctuel. On peut y aller ?
*
En temps normal, lorsqu’il est vraiment temps de quitter une soirée, c’est ma femme qui me glisse ces mots à l’oreille. Mais ce soir, une sorte de frayeur lugubre me hérisse la moelle épinière. Je sais que je ne dois pas avoir peur. Ce passage nous attend tous.
Alors, lorsque vient le grand moment, quoi de mieux que de faire face ? Que craignais-je ? L’apparition d’un mort vivant affublé d’un manteau noir et armé d’une longue faux ?
Je me suis retourné, mais il n’y avait personne.
Sauf cette voix, forte et autoritaire, qui a répété :
— Anando, il est temps.
Le brouillard me collait à la peau. Enfin, à ma nou-velle peau puisque sans m’en rendre compte, comme sous l’effet d’un automatisme bien ancré, je m’étais glis-sé dans cet autre corps que l’on désigne sous diverses appellations mais que j’aime, pour ma part, nommer le corps de lumière. Au même moment, je savais aussi que l’ambulance arrivait. On plaçait mon corps sur une ci-vière, les sirènes hurlaient, des panaches de lumière écla-boussaient une douzaine de silhouettes grelotantes et
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stupéfaites sur le trottoir d’une petite banlieue anonyme.
*
Je me rappelle la première fois que l’on m’a appe-lé « Anando » ou du moins Ananda. Nous étions une cinquantaine de personnes, dans un temple hindouiste, vêtu de blanc et de jaune. Je me trouvais devant le maître qui me donnait mon nom spirituel.
— Ananda, a-t-il déclaré, cela signifie : « celui qui est béni, celui qui vit et qui apporte la joie divine. »
Je l’ai salué, puis j’ai repris ma place au sein du groupe. Au terne d’un long mois intensif de classes de yoga, de méditation, de chants, d’études du sanskrit et de la religion hindouiste, nous devenions tous des pro-fesseurs de yoga. Une jeune femme brune aux yeux noirs pétillants avec laquelle j’avais plus que sympathisé me souriait. Elle venait de se faire renommer Shanandi. Je me suis assis en tailleur à ses côtés, elle m’a aussitôt pris les mains.
Je lui ai murmuré :
— Ananda, ça fait plutôt fille. Moi, je préfère Anan-do.
Je venais à l’instant de me rebaptiser moi-même !
Durant les chants qui ont clôturé la cérémonie, j’ai pensé que sa main était douce ; que toute sa personne l’était. Et j’ai eu une furieuse envie de lui faire l’amour.
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Un étranger qui n’en est pas un
Trente années s’étaient écoulées depuis cette cérémo-nie et c’est elle, encore, qui me tenait la main aux tout derniers instants de ma vie sur Terre.
Peu à peu, le brouillard s’est dissipé.
Si je ressentais encore l’empreinte des doigts tièdes et sensuels de ma femme sur les miens, je n’étais qu’à moitié étonné, à présent, de respirer… une bonne odeur de café !
L’endroit m’était vaguement familier. J’ai souri, car je passais tant de temps à expliquer aux gens que les anges les accueillent dans un lieu où ils se sentent à l’aise, que j’étais bien forcé d’en faire à mon tour l’expérience !
— J’imagine que tu es satisfait, m’a encore dit la voix d’homme.
Les volutes de brume ont laissé la place au décor d’un petit café ponctué de tables et de clients bavardant entre eux.
Les automatismes sont tenaces. Qui dit café dit aussi « tasse de café ». Et une tasse s’est bel et bien matérialisée sous mes yeux. Une mousse blanche tirant sur le brun la recouvrait. Le motif avait une forme de cœur, le breu-vage fumait légèrement.
Exactement comme je l’aime ! ai-je songé.
Quelque peu réchauffé par ce double Café Latté, j’ai osé lever les yeux sur mon interlocuteur.
Mes lèvres tremblaient. J’ai bêtement laissé tomber :
— Mérinock ?
Cet Être était en effet l’exacte réplique du per-sonnage de fiction qui m’avait rendu populaire une
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vingtaine d’années auparavant. « Mérinock, le passeur de mondes » était le nom d’une série de bouquins de SF que j’avais écrite et qui avait connu, sans fausse modes-tie, un succès quasi planétaire.
Et ce mentor, ce maître en spiritualité qui dans ma fiction voyageait de monde en monde, se trouvait réelle-ment assis là, en face de moi !
— Heu…, je..., ai-je bredouillé, vous existez vrai-ment ?
Il a opiné du chef :
— Je n’ai jamais étéuniquement ton personnage de romans.
J’étais confus.
— Est-ce à dire que je ne vous ai pas vraiment in-venté?
Il a ri.
— C’est moi, plutôt, qui t’ai inspiré.
Il a ajouté :
— Mais ne te sens pas moins véritable auteur et créa-teur pour cela. Dis-toi que nous avons fait équipe.
C’était le même homme grand et costaud, à l’al-lure assurée, que je croyais avoir créé de toute pièce. Je veux dire par là que dans sa pelisse grise coupée dans une épaisse pièce de coton et de chanvre, il avait l’air solide. Ses yeux étaient étonnement vif, sa peau
translucide et ses épaisses mèches blanches et floconneuses terminaient d’en faire une sorte de sage dynamique : un être en apparence sans passé ni avenir bien campé sur sa chaise et qui me dévisageait avec une bienveillance
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Un étranger qui n’en est pas un
amusée.
Dans ma pensée, il a lu que je croyais l’avoir rencon-tré dans mes rêves ou dans des rêveries créatives éveillées. Il a hoché la tête et j’ai vu apparaitre sur son visage un sourire et une dentition à rendre jaloux le plus exigeant des dentistes.
— Nous y sommes, Anando ! Cette fois-ci, tu es pré-sent près de moi pour de bon. C’était ton heure.
— J’avais compris.
— Tu es bien passé.
— Vous voulez dire que j’ai proprement trépassé !
Il a éclaté de rire. Les autres clients n’ont pas bron-ché, car ils n’étaient que des silhouettes matérialisées par mon guide pour meubler ce décor qui n’était, lui aussi, qu’une pure construction de son esprit. L’air de celui qui connait la chanson —une habitude assez agaçante, je l’avoue, héritée de mes conférences —, j’ai déclaré :
— Ma foi, cet endroit parait plus vrai que nature. Mais où sommes-nous réellement ?
Il a posé un doigt sur sa tempe gauche. Une façon, j’imagine, de me signifier qu’il était le maître de ce qui ressemblait à une cérémonie de bienvenue dans cet au-delà qui fait habituellement si peur.
— Allez, bois-le, ce café ! m’a-t-il conseillé en retrou-vant son sérieux.
À cet instant précis, j’ai réalisé toute la gravité —et la solennité —de ma situation. Je venais de mourir. Même si ce que j’appelais avec une certaine tendresse les Sphères célestes était mon sujet de conférence favori, il y avait de
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quoi être secoué.
En outre, je n’étais pas mort saoul, mais presque— ce dont j’avais un peu honte.
Mérinock a levé sa main droite.
— Ne te juge pas trop sévèrement. Tu es là, tu as réussi le transfert de ta conscience et celle de ton Essence dans ce corps de lumière que tu as façonné ta vie durant.
Une foule d’images me venaient : ma femme, nos deux enfants, nos récentes difficultés...
Une sorte de précipice s’est alors brusquement ou-vert devant moi. La table à café s’est fendue en deux, le décor a volé en éclats et je me suis senti happé dans un effrayant trou noir.
Fort heureusement, la main vigoureuse de Mérinock m’a retenu…
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Les clients d’un notaire peuvent ne pas être les seuls à se sentir mal à l’aise dans son cabinet. Souvent, le mort dont il est question voudrait également se trouver à cent lieues. Sauf, bien sûr, s’il est désireux de connaître quelques vérités ou secrets à son sujet, ce qui n’était pas mon cas.
Pourtant, mon guide m’a lancé ce défi :
— Avoue que, toi aussi, tu es curieux de savoir...
— Entre Shanandi et moi, les questions d’argent sont réglées depuis belle lurette. Ce n’est pas ça qui…
… lorsqu’un homme a été annoncé par la secrétaire du notaire. Ma femme et Gabriel, notre fils, ont levé la tête et mon père a fait son entrée fracassante dans l’of-fice. Comme animé par un ressort, le notaire a bondi hors de sa chaise pour lui proposer un siège.
Voilà, généralement, l’effet que produit mon vieux père. De mon côté, j’ai pris conscience du saut
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temporel. En effet, alors qu’il y a quelques secondes à peine je dégustais un café, je me retrouvais à présent chez notre notaire ; un homme encore jeune que j’ai toujours vu le teint frais, tiré à quatre épingles et affublé d’une cra-vate à motifs de personnages issus de l’univers de Disney. Ce jour-là, il arborait une cravate « Dumbo l’éléphant ».
— Un peu d’eau au citron ? a-t-il poliment proposé.
Nous sommes donc réunis dans ce bureau cossu et luisant, comme six mois auparavant. Sauf que la der-nière fois, j’étais vivant et seul avec Shanandi, et que per-sonne, excepté le notaire lui-même, n’était vêtu de noir. Aujourd’hui, mon père l’est de la tête au pied. Gabriel porte quant à lui son éternel jeans noir délavé et troué, et son chandail à tête de mort « méga rebelle » assorti. Seule Shanandi amène, avec son tailleur jaune serin et sa jupe verte pâle, une touche de couleur et de gaieté.
Mérinock est apparu à mes côtés. Nous avons cher-ché un siège, mais il n’y en avait pas. Alors, mon guide a fait apparaître deux fauteuils flottant au ras du sol dans lesquels nous avons pris place tandis que le notaire déca-chetait mon testament.
J’ouvre la bouche : Mérinock me suggère plutôt de me taire. De toute manière, vu les circonstances, je ne crois pas que cela aurait changé quoi que ce soit.
Pendant que le notaire lit le document, je m’ap-proche des membres de ma famille. Tassé sur son siège, Gabriel est visiblement le plus ébranlé.
Je me tourne vers mon guide :
— Je ne m’attendais pas à partir si vite, dis-je. Tant
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Un paquet de problèmes
de choses me paraissent soudain inachevées !
— Crois-moi, me répond Mérinock, ton âme savait.
Je pose une main sur l’épaule de mon fils et lui mur-mure :
— Gaby…, je suis là.
Mais il ne ressent pas ma présence. J’ai beau penser que la chose est « normale », ça me rentre dedans.
— Ne sois pas triste, me console Mérinock. La plu-part des nouveaux venus pleurent lorsqu’ils assistent à cette scène. Toi…
— Je sais. Il n’y a aucun moyen de me tirer des larmes, sauf quand j’épluche des oignons. Shanandi a d’ailleurs toujours prétendu que je suis insensible aux choses les plus simples.
Mon fils s’est mouché. Il avait sans doute trop de mal à contenir ses émotions. Si je ne m’abuse, un chan-gement subtil vient de se produire en lui. Après un délai causé par je ne sais quel blocage, mes paroles ou bien leur manifestation énergétique l’ont atteint. Je dois dire que j’ai toujours eu une belle relation avec lui — contrai-rement à celle entretenue avec mon autre enfant…
Ma femme s’est alors penchée vers lui. Ce geste a coupé la parole au notaire. Les traits tirés, mon père était sur les nerfs. Il ressemblait à une bombe à retardement. Je savais trop bien, hélas, ce qui le tourmentait !
— Mon chéri..., a dit ma femme.
J’ai tourné la tête comme si elle s’adressait à moi. Mais c’est Gabriel qu’elle regardait.
— Papa est toujours là, lui a-t-elle murmuré.
Ma vie dans l’au-delà
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Le jeune notaire s’est raidi et mon père a serré les dents.
— C’est arrivé si vite ! s’est brusquement écrié Gabriel en se levant.
Dire qu’il est passé au travers de mon corps de lu-mière est une sorte de cliché. Le cinéma a si souvent montré cette séquence ! Il n’empêche que j’ai senti un souffle. D’aucuns diront qu’il s’agissait du déplacement de l’air. Je penche plutôt pour un déplacement d’énergie.
Je suis resté comme foudroyé.
— Si vous voulez m’attendre quelques instants, a dit ma femme au notaire, je vais revenir…
Mon père lui a lancé d’un ton rogue :
— Et pour les funérailles ?
Shanandi est sortie en appelant :
— Gabriel ! Attends !
Mon père était outré. Il a fixé le notaire qui restait hébété, mon testament entre les mains. Il a ensuite déclaré que personne, dans ce bureau, ne respectait le
« mort ». Une belle ironie venant d’un homme tel que lui.
Mérinock m’a touché le bras.
— Oublie-les un moment, m’a-t-il recommandé. Prends le temps de ressentir ce que tu viens de capter.
Mais au lieu de suivre son conseil, je suis sorti à mon tour.
*
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Un paquet de problèmes
Alors que mon père demandait au notaire de pour-suivre sa lecture —ce que le jeune homme a eu la droi-ture et le courage de refuser —, je suis allé rejoindre ma femme et mon fils.
La verrière ensoleillée surplombait le centre-ville. Ils étaient là, l’un près de l’autre, au milieu du va-et-vient des clients et des employés de bureau. J’ai voulu les ser-rer dans mes bras, quand une parole m’a stoppé net.
— Je le déteste, a lâché Gabriel entre ses dents. Papa. Tu avais raison, il n’a jamais vraiment été avec nous.
Elle a fait non de la tête.
— Sa passion pour son métier l’a trop accaparé, c’est vrai. Mais…
— Lydia a eu raison de s’enfuir.
Ma femme s’est figée. Évoquer le nom de notre fille aînée était à coup sûr une excellente manière de la mettre en colère.
— Non ! s’est-elle récriée en pâlissant. Lydia a eu tort. Pour ça, j’ai toujours été du côté de ton père.
Gabriel l’a repoussé. Ses yeux brillaient de colère.
— Ne me dis pas comment penser. Je sais très bien que, toi aussi, tu n’es pas vraiment avec nous.
Les lèvres de ma femme se sont mises à trembler. Gabriel a continué d’un seul élan, en crachant ses pa-roles comme du venin :
— Je sais que tu vois un autre homme !
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Dire que j’étais sous le choc est un euphémisme. Ces mots-là ont de quoi secouer, à tout âge, en toute circonstance, même si l’on est invisible et que l’on flotte. Même si l’on est mort.
Il est faux de croire qu’une fois décédés, on peut faci-lement lire la pensée de tous les vivants. Si tel était le cas, j’aurai su et j’aurai pu anticiper. Je crois que cette faculté, si elle est possible, doit s’apprendre et se développer avec le temps. Comme le reste.
Quelque chose a changé dans la verrière. La qualité de la lumière, son flux sur l’éther. Ma femme tentait de se justifier. Gabriel ne la lâchait pas. Leur colère réci-proque formait une sorte de brouillard rougeâtre. Des flèches d’énergie en jaillissaient. Elles enveloppaient les mots, puis les éclaboussaient de taches noires et grises. Les gens déambulaient comme si de rien n’était. Une petite musique d’ambiance, genre ascenseur public,
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était diffusée. Au-delà des baies ensoleillées, la ville aussi continuait de vivre.
Moi, j’avais les jambes sciées. J’ai eu envie de m’as-seoir. Hélas, il n’y avait pas de chaise. Alors, imitant mon guide, j’ai fait apparaître un siège. En l’occurrence, un tabouret de bar. Pourquoi ? Je n’aurai su le dire. Sim-plement, l’image d’un tabouret m’est venue, et il s’est matérialisé.
Je n’en étais plus à vouloir surenchérir sur ce que ma femme et mon fils se lançaient à la figure. Je l’aurai souhaité que personne, de toute manière, ne m’aurait entendu. Je ne vivais pas ( quelle ironie ! ) une situation inusitée. J’ai pensé que de par le monde, à chaque ins-tant, des tas de nouveaux morts devaient en apprendre ainsi de belles sur leur compte.
Il est ressorti de leur affrontement verbal que Gabriel, cet ado de luxe qui ne manquait de rien et qui n’existait que pour lui-même et pour ses petits besoins, n’avait pas le droit de juger sa mère.
— Cela ne regarde que moi ! a décrété Shanandi. Fin de la discussion.
Elle a essayé de lui prendre le bras.
— Aller, on y retourne. C’est impoli de s’absenter aussi longtemps.
Je ne sais pas s’ils ont regagné le bureau du jeune no-taire. J’ai perdu le fil à ce moment. Les gens marchaient au milieu de moi, toujours plus vite. Le soleil courait dans le ciel. Il me semblait assister au balancement soyeux et subtil des plantes qui buvaient sa lumière,
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Un bal de fantômes
aspiraient nos miasmes, expiraient cet oxygène dont nous, ou plutôt les Êtres incarnés, avions tant besoin.
Nous ne vivons pas forcément la projection ultra ra-pide du film de notre existence à l’instant de notre décès. Elle peut survenir plus tard et être déclenchée par une circonstance particulière, une émotion très puissante.
Finalement, tandis que les heures et peut-être même les jours s’écoulaient, des portes se sont ouvertes dans les profondeurs de mon être. Des portes closes depuis des décennies. La clé en était sans doute ces quelques mots prononcés par mon fils : « Tu vois un autre homme. »
Un flot de détails mineurs survenus lors de disputes ou bien lors de réconciliations sur l’oreiller ou à table, tard, un soir, au restaurant, à la plage, en vacances ou lors d’un lancement de livre m’est revenu. Shanandi chu-chote quelques mots à mon oreille. De petits mots ou des groupes de mots, mais aussi des expressions fulgu-rantes. Une grimace, un pincement de narine, une ride qui vient brusquement assombrir son front. Comme au-tant de placards dans lesquels se cache cette vérité que l’on se refuse à entendre. Mis bout à bout, tous ces dé-tails forment les pièces d’un puzzle gigantesque : celui de ma vie de couple et de ces zones d’ombres auxquelles on refuse de croire ou d’attacher de l’importance.
Ma femme disait que mes obsessions me cachaient l’essentiel. Visiblement, si l’on néglige trop longtemps l’essentiel, on finit un jour par entendre ces mots ter-ribles : « Je sais que tu vois un autre homme ». Les plus chanceux les entendent avant leur mort. Ainsi peuvent-
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ils au moins tenter de corriger la situation.
La nuit est maintenant tombée. Est-ce la première ou bien la troisième fois depuis que j’ai fait apparaître ce tabouret ? La lumière de la lune inonde la verrière à présent déserte.
Déserte ?
Il me semble y voir s’agiter des formes, des sil-houettes. S’agit-il d’autres fantômes ou bien du résidu de leurs énergies ?
Mérinock a fini par me rejoindre. Il m’a demandé de le suivre, car il se déroulait ailleurs une scène à laquelle je devais, à son avis, absolument assister.
*
Je me suis transporté vers cet autre endroit avec mon tabouret. Ça l’a bien fait rire.
— Je comprends, a-t-il dit sur ce ton léger qui était le sien, qu’après cette nouvelle choquante, tes jambes ne te portent plus !
— Très drôle.
D’après lui, la suite logique des événements allait me plaire.
— Allons, a-t-il ajouté, s’il y a une chose que tu sais de la vie, c’est qu’il faut se détacher des biens et des choses terrestres avant de trépasser.
D’accord. Seulement, jamais, au grand jamais, je
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n’avais voulu être exposé dans un salon funéraire ! Je l’avais dit et répété des dizaines de fois à ma femme.
— Pourquoi, alors, as-tu oublié de l’indiquer dans ton testament ? a fait remarquer mon guide.
— Mon père et ses idées fixes…, ai-je simplement répondu en m’installant dans un coin de la vaste pièce remplie d’une foule de gens vêtus de noir.
Malgré les efforts des organisateurs, les salons funé-raires sont rarement des endroits sympathiques. Dans ce-lui-ci, l’atmosphère y était pesante et solennelle, « dinau-soresque ». Meubles sombres et cossus, boiseries d’une autre époque, papier peint fleuri, tapis ou planchers de bois franc à petites lamelles vernies. Et puis cette odeur vieillotte, un subtil mélange mal dosé de boules à mites et d’arsenic !
C’était un lieu à des années-lumière de qui nous étions, Shanandi et moi !
J’ai aperçu ma femme et mon fils, et cherché dans cette foule des visages familiers. Mon père menait le bal. Ma mort lui donnait l’occasion de revenir sur le devant de la scène. Je me suis approché de lui. Aussitôt, une foule d’images est apparue sur l’écran de ma conscience. Je me demandais comment Shanandi en était arrivée à accepter que ma dépouille mortelle soit exposée.
Comme si mon inconscient voulait répondre à cette question, j’ai assisté à une de leurs discussions.
Mon père disait :
« — Jonathan était un homme connu. Il est normal que des gens veuillent lui rendre un dernier hommage.
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Shanandirépondait :
— Il ne voulait pas de cela.
— Allons donc, c’était un écrivain populaire. Je suis certain que les médias seront présents. »
En vérité, outre quelques membres éloignés de la fa-mille, le frère de ma femme, les cousins présents lors de mon décès brutal, mais aussi quelques amis et connais-sances, il y avait surtout d’illustres inconnus et aussi, comme souvent, pas mal de pique-assiettes.
Mon père est allé saluer deux de mes éditeurs, ma correctrice-réviseuse préférée, l’illustrateur attitré de ma série la plus fameuse : Mérinock, le passeur de mondes.
— Il me semble, ai-je dit, qu’ils sont tous en train de manger.
Mon guide a hoché du chef :
— Le buffet m’a en effet l’air délicieux.
Exécrable, j’ai répété les paroles de ma femme :
— Je ne voulais pas de cela.
— Allez, lâche ton tabouret, prends une bouchée et viens te voir…
Mérinock a réellement « pris » une assiette sur la table, quelques légumes verts, puis il m’a guidé vers le cercueil ouvert posé sur une estrade en bois.
Je suis donc venu « me voir ». En fait, j’avais l’im-pression d’être un des inconnus présents à l’enterrement de cet homme, Jonathan B. Appelton, auteur à succès de séries fantastiques pour les ados ou à la rigueur pour les jeunes adultes.
— C’est une bonne attitude, m’a dit mon guide. Le
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détachement est le premier pas vers la délivrance.
J’avais la désagréable impression qu’il me testait.
— Regarde-le, a-t-il insisté.
Le mort était pâle, ses traits mous et déformés. Qui-conque avait connu le vrai Jonathan B. Appelton savait qu’il n’y avait plus rien de vivant dans ce corps. Il s’agis-sait d’une simple enveloppe, d’un vêtement vide, d’une vulgaire effigie de carton-pâte.
— À mon avis, ai-je rétorqué, c’est de l’argent dé-pensé pour rien.
Mérinock n’était pas d’accord.
— Une exposition mortuaire aide autant les « vivants » à commencer à faire leur deuil, que le « mort »à faire le sien. Car il est faux de croire que le deuil ne concerne que ceux qui restent.
— Comme si j’avais besoin de savoir que je suis mort !
Ce qui me troublait le plus —outre le fait que je n’étais pas aussi en colère que je l’aurai cru de me voir exposé en costume cravate couleur taupe, moi qui dé-teste porter des costumes ! —, était l’indifférence de tous ces gens.
— C’est une pitoyable mascarade, ai-je grommelé.
— Allons voir ce qu’ils pensent de toi, m’a suggéré Mérinock. C’est toujours rigolo.
Nous nous sommes arrêtés devant un des écrans de télévision sur lesquels passait en boucle un montage vi-déo de ce qu’avaient été, je suppose, les grandes lignes de ma vie. Sur le premier poste était diffusé des bouts de films tirés de nos archives familiales personnelles.
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Shanandi et moi, jeunes et beaux, en train de pratiquer le yoga et la méditation ; des extraits de nos voyages en Inde, au Tibet, en Amérique du Sud ; des films avec nos enfants bébés, âgés de huit à dix ans, ados, puis jusqu’à tout récemment : la remise de diplômes de notre fille Lydia. La photo du bal de finissants de Gabriel.
Le deuxième écran était davantage axé sur ma car-rière d’auteur et de scénariste. Je m’y suis revu jeune écrivain boutonneux et mal coiffé, puis auteur à succès avec ma série : tout de même, plus de cinquante millions d’exemplaires vendus dans plus de vingt pays plus, sur neuf romans, les deux trilogies de films qui avaient suivi et dont j’avais coécrit les scénarios !
À côté de nous, deux inconnus murmuraient que financièrement parlant, je m’étais bien débrouillé.
— Il a achetédes blocs-appartements et des actions en bourse d’Apple et de Microsoft quand c’était le temps. Le veinard ! Sa veuve ne manquera de rien.
C’est vrai, j’avais été bien conseillé. Shanandi aussi s’était lancée en affaires. Elle était l’heureuse propriétaire et gérante de sa clinique de santé alternative qui marchait très bien. Il ressortait des discussions que pour ma part, après cet unique gros succès, je n’avais plus écrit que des demi-best-sellers et même, carrément, des navets.
J’ai haussé les épaules.
— J’ai toujours voulu écrire des romans spirituels, mais je ne me trouvais pas assez prêt.
Je me suis tourné vers mon guide :
— En vérité, je ne m’en sentais pas le droit. Après
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tout, qu’ai-je vécu de vraiment mystique ou spirituel ? Et puis, avant maintenant, je n’étais jamais mort ! En tous les cas, pas que je me souvienne.
Mérinock a désigné plusieurs grandes affiches expo-sées un peu partout. Il se voyait en quelque sorte lui-même, grandeur nature. Enfin, le personnage de fiction incarné au cinéma par un acteur célèbre possédant le même charisme que lui.
— Ma foi, a-t-il objecté, cette série a véhiculéun certain nombre de théories et d’idées spirituelles qui ont aidé beaucoup de gens à réaliser des prises de conscience.
J’ai encore haussé les épaules.
— Toutes ces grandes idées m’ont été, je le sais à pré-sent, insufflées par vous !
— Je t’ai inspiré mais c’est toi, ensuite, qui as accom-pli le travail !
Sans m’en rendre compte, j’ai failli bousculer mon fils. En vérité, je serai simplement passé au travers.
— Gabriel…
Car mon fils aussi était présent ! Je dirais, à l’état de fantôme —et plus encore que moi ! Il s’est arrêté près de sa mère et a grogné que : « Papa n’aurait pas aimé toutes ces simagrées. Ça me donne envie de vomir. »
Mon père est venu le prendre par le bras. Il voulait le présenter à un journaliste. Gabriel a repoussé le type qui mettait son microphone sous son début de moustache en lui posant la fameuse question :
— Qu’est-ce que cela vous fait d’être le fils de Jona-than Appelton ?
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Je crois que Gabriel était vraiment sur le point de vomir. Il est retourné voir Shanandi —la seule, une fois encore, àêtre vêtue de couleurs joyeuses, le rouge et le jaune qui lui vont si bien, et il lui a répété :
— Tous des cons. Lydia a bien fait de ne pas venir. J’en ai marre, j’étouffe ! Je sors.
Elle a ouvert la bouche, mais il l’a interrompue :
— Surtout, ne me dis pas qu’il est là, qu’il voit tout et qu’il rigole. Il est mort, merde ! Raide mort !
Gabriel a raison sur un point : je ne ris pas. Mais alors, pas du tout.
Sur ce, je me rassois sur mon tabouret et je croise les bras. Une vie peut-elle réellement tenir en quelques photos et bouts de films ?
Mon siège est installé devant une glace sur laquelle, bien sûr, je ne distingue pas mon reflet. J’imagine que c’est normal. À ce moment précis, bizarrement, je me préoccupe de ma tenue.
Mérinock ricane :
— Depuis que je suis venu te chercher, tu as changéau moins six fois de vêtements.
Je refuse de répondre à cela. Et pour contrarier tout le monde, je m’imagine en pantalon de coton blanc, genre yoga, chandail large de couleur vive et mon ha-bituel poncho une pièce en laine : mon accoutrement favori, l’hiver, lorsque je suis chez moi à essayer d’écrire quelque chose d’intéressant ou quand je fais de longues promenades dans les bois.
Et ma foi, je les porte sur le dos, ces vêtements !
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Je me suis donc tu et j’ai laissé passer le temps. Les gens ont bougé plus vite autour de moi —comme la pellicule d’un film projetée en vitesse accélérée. En fin de compte, le salon funéraire s’est vidé, un jeu d’ombres a envahi l’espace, les lumières ont été tamisées.
Un peu plus tard, une femme est entrée pour faire le ménage. D’autres ont desservi les restants du buffet. Elles ont jeté un coup d’œil indifférent sur le mort tou-jours exposé. Enfin, deux employés sont arrivés et l’ont embarqué. Je veux parler du manteau vide de Jonathan Appelton. Un instant, j’ai eu peur. Qu’allaient-ils faire de ce corps ?
Alors, un autre bouquet d’images m’est venu. Mon père insistait pour qu’après l’exposition officielle, je sois enterré dans la concession qu’il avait lui-même achetée pour ma mère et lui ( mamère vit toujours, mais elle est placée dans une maison pour
