Marsiho - André Suarès - E-Book

Marsiho E-Book

André Suarès

0,0

Beschreibung

Loin des invectives et des bilans mortuaires, l'auteur, avec amour et poésie, nous entraîne à travers les quartiers opulents ou miséreux, villas de haute bourgeoisie ou escaliers glauques, flirte avec les marins et les filles de joie, débauche les traditions et traîne savatte sur les pavés et sous le soleil. Oubliez Marius et suivez André, l'autre marseillais de cœur.


À PROPOS DE L'AUTEUR

André Suarès, poète, écrivain et essayiste français né à Marseille en 1868 et mort à Saint-Maur-des-Fossés (Seine) en 1948.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



André SUARÈS

MARSIHO

1- PUISSANCE DE MARSEILLE

Marseille,incendie en plein jour, flambe au soleil. Je vais la voir brûler jusqu’à la nuit venue. Une heure encore la sépare du soleil couchant. Tantôt, j’étais au château Fallet. De là, Marseille dans un profond silence, dans un secret divin, loin de tout bruit et de tout mouvement, était une fleur d’améthyste, un lit de lavande et de lilas. On n’aurait pas conçu de voir en rêve une île plus virginale, une plus pure Bérénice dans son voile de mauve argenté, brodé de doux azur, et lançant comme un soupir ses minarets de Perse.

Puis,j’ai quitté l’Estaque, où naguère on mangeait de si chaudes et si rouges bouillabaisses, par les senteursde l’algue et de la roche pareilles à celles des pêcheurs. Et bientôt, je suis entré dans un étincelant enfer. Les faubourgs ouvriers s’enchaînent et se succèdent, chenilles monstrueuses de brique et de mâchefer : les rouges, qui sont dressés sur les collines d’argile, éruption d’usines où les plaques de terre cuite s’entassent sur la scarlatine des tuiles ; les noirs, les officines du fer, les chancres du soufre et de l’huile, les longs bubons des cheminées : la fumée monte, de crêpe dans le ciel ; mais il faut qu’elle monte, et l’azur la dissout, l’avale, la souffle et l’éparpille. Les produits chimiques mêmes doivent subir la loi de ce ciel, et les ténèbres métalliques se dispersent, poudroient en ailes de papillons. L’affreux ghetto de l’industrie ne prévaut pas contre le charme du sourire céleste. Le ruban des rails noue la terre des oliviers et des pins à la mer. Cet acier même est coquet ; il a des frissons bleus et le mirage d’argent qui tremble au duvet de la menthe. Arenc n’est pas si horrible , après tout, à qui lève la tête : le ciel chante et chante toujours : " Je suis là. " L’heure suprême du soleil éclate ; elle répand sa pourpre et sa blessure dans tout l’espace. Jaspe et jacinthe en fusion, jade riant qui se diapre d’étincelles et s’irise vers le zénith, ce tendre brasier étale un lac de flammes, et le couronne de violettes.

À peine si cette forge de feux en fleurs palpite et fume. Trois arbres contre un mur tigré de graisse jaune font leur prière d’adoration perpétuelle aux portes mêmes de l’enfer populaire. Et, dans l’énorme grondement des machines, des sirènes, les tambours des marteaux, les fifres aigus de la vapeur qui siffle, le trémolo des roues, on entend une folle cigale qui répond, à une autre cigale, du sistre au sistre.

Et j’arrive enfin au Vieux Port.

Un tumulte immense fait à la fin une pédale de silence. La rue de la République épouvantable et régulière comme la quadruple corde d’un arc de l’enfer, ce rectangle hideux plus étiré que l’agneau que le boa digère à la fois et dévore, retentit d’un vacarme énorme : là, se nouent en effet les anneaux d’une foule sans nom : car elle pourrait les porter tous. 0 foule innocente et abjecte, foule de tous les visages, foule vraie comme nulle part ailleurs ; foule non pas venue ici au seul rendez-vous du plaisir et des noces, mais poussée par le fatal exil et la rencontre fatale des ancres qui mouillent, des voyages qui commencent, toujours si jeunes, et des voyages qui finissent, toujours plus sombres et si vieillis ; des navires qui larguent les amarres, des paquebots qui accostent; de la mer qui vomit les passagers et tous ses hôtes éphémères, tous les parasites d’un jour, sur le plancher solide de la terre. Foule qui roule entre la Joliette et le Vieux Port, confluent des départs. Notre-Dame de la Garde n’est qu'une balise. La Bonne Mère est toujours la bouée des bouées pour les marins toujours en partance. Départ, l’un des plus beaux mots qui soient, des plus riches en douleurs, en désirs, en délires. J’ai vu bien des ports : les uns proclament la richesse et le commerce, comme Londres l’empire de la marchandise, de l’échange et de la banque ; d’autres affirment le travail ; d’autres l’entrepôt et la nourriture ; d’autres encore le refuge. Ou le rejet de la misère humaine : il n’est point de port qui sonne le départ à l’égal de Marseille. Il pénètre au cœur de la cité ; il vient chercher l’homme au pied du lit, au saut du train. Tout y parle de départ, tout s’y précipite. Et d’autant plus que les rayons concentriques de la ville pullulent d’un peuple sédentaire : il semble ancré pour jamais dans la joie d’être où il est et le plaisir d’y vivre. Au milieu de ce corps voluptueux, la bouillante matrice de tous les départs grouille d’êtres humains qui ne sont plus que des voyageurs, et qui paraissent tous courir des gares aux grands navires, de la terre lourde et compacte à la vapeur légère et à la mouvante ondulation des ports.

La mer, à Marseille, ne connaît pas le flux ni le reflux, ou si peu que rien. Mais la libration des masses humaines n’a pas de moindres effets sur l’espèce que les balancements du satellite sur les fluides de la planète. L’anarchie de Marseille est sa marée : le flot des races monte et, vague sur vague, il semble submerger la vieille Phocée. En vain : l’antique et toujours jeune Marseille, repaire femelle de joie et d’énergie, rétablit son ordre, reprend son équilibre : l’instinct de vivre est un jusant plus puissant que l’anarchie. Le fond grec et provençal de ce peuple repousse les houles du chaos ; une gaîté puissante est le second mistral qui souffle du Rhône sur ces collines sœurs de l’Ionie, et qui refoule la marée dangereuse dans la mer, matrice universelle, où elle se purifie. Nul peuple ne croit plus fortement à la vie.

II - DANSE DE MARSIHO

À la corne des quais, celui du nord vers la mairie, front des rues chaudes, et lui faisant face, au sud, celui de Rive Neuve, gens de mer et de commerce se croisent en tous sens. Les trois flots se séparent devant la stupide église Saint-Ferréol : armoire à bonnets de coton, rien n’y manque après tout que la glace. Les marins, les commis, les poissonnières ont l’air de courir ; les vieux bateliers et les filles en cheveux se balancent lentement, dans la lueur rouge du couchant et sa frange brûlée d’or.

Un désordre énorme qui finit par être une sorte d’ordre impromptu. L’encombrement des voitures ressemble à une mêlée. Le charroi est une bataille où chaque cocher a sa tactique : l’attelage est lancé sur l’ennemi. Les tombereaux antiques, en forme de tombes évasées, en poupe sur l’arrière, roulent à vide ; et le charretier dans son char de guerre, avalé jusqu’au milieu de la poitrine par la caisse profonde, la mèche du fouet autour du cou, le manche pendant de l’épaule sur le flanc, a toute la fierté du héros homérique. Gris pommelés, croupes monumentales, la queue faisant sillon entre les hémisphères des fesses, les magnifiques percherons, qui traînent les barriques de vin, se placent en travers des rails. Chaque auto cherche à doubler l’autre ; chacune prend à son gré la gauche ou la droite. On ne sait comment toutes ces voitures ne se télescopent pas, comment les brancards n’entrent pas dans les roues, et comment toutes ensemble ne se fracassent pas entre les longues charrettes et les camions énormes.

Un changeur, gros, gras, court et rond, un lingot de viande rousse, se dandine sur le pas de sa boutique, et contemple le spectacle. Il a les yeux rouges et le poil jaune ; sa lippe gluante et molle pend sur une cravate fastueuse ; vêtu de gris, une rose martyre à la boutonnière, ce dandy des peseurs d’or a deux doigts dans le nez. Son coude s’appuie à la vitrine où il expose les banknotes de l’Angleterre et de l’Amérique, les lires d’Italie, les livres turques et celles

de l’Égypte, et dans les sébilles brunes les monnaies de tous les pays, les piastres et les florins, les levas et les stotinkis, les dollars et les condors, les sucres et les talaris, les taëls, les chapelets de sapèques, les bolivars, les dinars, les yens et les roupies, monnaies de la terre ferme et monnaies d’outre-mer, toutes les sortes d’amulettes pour la vente et l’achat. Entre les ruffians, au pas souple et cadencé, qui glissent sur leurs espadrilles vers la Bourse ou le cours Belzunce, plus d’un s’arrête devant ces fortunes liquides, métal ou papier, et pense au moyen de faire couler ce flot dans ses griffes avides.

Danse, lumière ! danse, poussière d’or ! Au brasier du crépuscule, les toits vermillons fleurissent ; les dalles, le long des appontements, les anneaux de métal, les bornes, les éventaires de fruits et de coquillages, tout fait miroir aux tisons. Perçant le masque des façades, les vitres sont les yeux de la braise. Danse, lumière : tout l’or des changeurs est inerte près de ces filons vivants et de l’innombrable filin des rayons, qui relie le ciel à la mer et à la terre : le filet de l’heure pourpre est tissu ; les hommes, les petites mouches éphémères sont pris aux mailles du réseau, et pétillent sur l’aire lumineuse avec les grains de la poussière.

Sur une petite place, la foule se lance à l’assaut des trams. On crie, on rit, on se démène. Les enfants piaillent ; des mères leur répondent avec frénésie. Deux bonnes vieilles, le châle en pointe dans le dos, ont peur et s’appellent en provençal. La douce brise de la mer caresse les cheveux des femmes et fait frissonner leurs jupes. Les commères bavardent en cherchant le marchepied ; et plus d’une continue de parler que personne n’écoute. Les voitures portent des grappes humaines, accrochées aux piliers de fer, pendues à la plaque d’arrière ; des hommes assis ou debout sur le degré, sur les moindres saillies. Il y en a qui visent le toit, avec l’idée d’y grimper. Ni ordre, ni rangs, ni souci du nombre ou d’une règle quelle qu’elle soit. Les receveurs n’y donnent plus la moindre attention. À peine un coup d’œil, et ils haussent les épaules. Ou bien, ils rient : " Hé, vaï ! c’est des gensses qui sont pressés. Bé ! qu’ils s’arrangent ! " Ils n’ont pas toujours été au service de la Compagnie ; ils ont été du public, ils ont voyagé, eux aussi, pour leur compte. " Hé val’ ! " Quand la voiture s’ébranle, le conducteur à l’avant est coincé de si près entre les passagers, qu’il doit leur bourrer quelques bons coups de coude pour manœuvrer le volant. D’ailleurs, sans aigreur ni réelle violence ; il est plutôt d’une patience un peu brutale, inaltérable et bien marseillaise toutefois. Si ce n’est celui de Paris, nul peuple n’est plus humain. On part. " Ha, ha ! " s’exclame-t-on sur les banquettes. " Es pas trop léoù ! ce n’est pas trop tôt. - Vé, mettez toi là, Zéphyrin. Poussez pas. Reste tranquille, tu comprends ? Tu manzeras tout à l’heure. Hé, taïsa-ti, ronflon ! Poussez pas, que je vous dis ! Et où voulez-vous que je le cache, cet enfant ? dans ma poche ? - Qu’il est le vôtre ou le mien ? - Vous êtes guère poli, vous, si vous voulez que je vous le dise, guère aimable. - Je l’ai pas fait avec vous. - Allez, il serait encore en route, malhonnête, mariasse. "

Mille invectives contre la compagnie, contre le prix des places, contre le maire et son conseil de favouilles et de gobis, contre l’État, contre l’Europe. Et le tout, en riant.

Gens de mer, argile rouge ou brique ; gens de commerce et de bureau, argile grise ; Levantins, vieille chique. Les filles blanches de poudre, les joues et le menton de plâtre, les yeux au charbon, la bouche en figue qui s’ouvre, saignante ; elles marchent, et l’on sent le sillon humide qui sinue sous bois entre leurs cuisses. Et les ruffians, plus pâles que les hommes de peine et de travail, la peau brillante et rasée de près, la cigarette au coin droit de la bouche, l’œil fort et louche, le foulard au cou, les cheveux noirs collés sur le crâne en bonnet de laque, vont et viennent, en se faisant des signes, et filent du pas allongé et paresseux à la fois des guépards.

Au Vieux Port, il n’est pierre, il n’est voile de barque, il n’est toile aux mâts d’un yacht, ni tente contre un mur, ni coquillage à l’étal, qui n’ait le rire et le rêve de l’ivresse. On n’est ivre de vivre que pour rire et rêver. On ne rêve que pour s’enivrer de vivre. Assis enfin sur le quai de Rive Neuve, je regarde la montagne chaude, où le clocher des Acoules, ce cactus, pique le ciel rose.

Ardeurs présentes, souvenirs, nues ou voilées, les douces apparitions m’environnent. Elles tremblent, elles sourient, pétales d’une pluie que la fleur du ciel effeuille sur ma vie : pour me combler ou pour m’ensevelir ? Mainte et mainte peine, maints délires, et quelles formes exquises de l’amour et de la gloire. La gloire, ce vain mirage ; l’amour, cette coupe de sang où notre cœur se mire.

Tas de poissons sur la planche qui ruisselle, tous les bijoux de la mer, tous les émaux, toutes les Golcondes que recèlent les petites vagues heureuses, quand le soleil se couche, ou que la lune lance du ciel sa passerelle sur l’étendue marine : là, devant ces joyaux qui frémissent encore, on saisit que le merveilleux étincellement de la mer et son intarissable prisme sont faits de ces vivantes merveilles.

Que les blêmes citrons sont crus et froids au milieu des petits sexes orangés, que les moules de Canet entrouvrent dans leurs valves de laque bleue ou noire : ils sont acides à l’œil et tentants comme un séduisant danger, les joues vertes de passion, et le petit ventre dur, innocent et pâmé de Juliette à treize ans. Aime Juliette, le front brûlant, les mains glacées, à Marseille ou à Venise, si non à Vérone.

III - MARSEILLE, ÇÀ ET LÀ

Qui s’avise de comparer Marseille à l’une des métropoles miéterranes (1), Naples ou Barcelone, Venise ou même Gênes, sans parler d’Athènes ni de Rome, s’irrite de ne rien trouver dans la plus antique entre toutes les villes classiques de l’Occident : pas un chef-d'œuvre, pas un temple, pas un palais, pas une seule colonne, pas même une ruine. Et Marseille n’est guère la cadette de Rome que de cent ans. À deux ou trois bâtiments près, tout est hideux à Marseille, ou du plus misérable style, qui est le style d’opéra. Le pire goût y règne sous la forme la plus offensante : le décor du théâtre. Les pierres y semblent de carton ; les formes, des silhouettes sans volume ; le bronze y joue la batterie de cuisine ; et le granit, la meringue dans un cornet. Les portiques et les colonnes modernes n’y ont même pas la laideur commune : on n’y croit pas. Ou bien, s’il faut y croire, ces palais et ces antres, la Justice ou la Bourse, ont la vulgarité lépreuse des prisons : dans ces deux bâtisses, prétend-on pas annoncer au public assidu l’ordre des événements ? Les monuments de Marseille ont réussi la gageure de rendre Marseille triste, Marseille dont la puissante vérité et le mensonge puissant sont également la joie. Tout ce qui est de l’homme, à Marseille, et sorti de sa main, fait horreur, hormis les hommes mêmes.

Mais la vie de Marseille emporte tout. Quelle grandeur aurait cette ville, si elle avait un maître qui l’épousât et la comprît ! Il faudrait passer le rouleau sur les formes niaises et vulgaires de cette énorme énergie. Le prince condamnerait la plèbe et les bourgeois à l’opéra, à l’ut de poitrine à perpétuité, puisque telles sont leurs délices ; et il offrirait l’asile de l’art à l’élite opprimée. Il yen a une, là-bas ; mais elle est presque contrainte de se cacher et de se

méconnaître elle-même. Elle a honte de ses préférences et n’a pas le courage de ses désirs : on ne se trahit pas moins à se roidir dans le mépris qu’à céder, comme les autres, à ce qu’on méprise.

Si j’étais le maître de Marseille, je ferais d’abord sauter la cathédrale et le palais de Longchamp. Je raserais tous ces champignons de pierre qui empoisonnent le site et la pensée. Et n’appelle-t-il pas la dynamite, l’absurde escalier qu’ils viennent de lancer en fronde sur la ville ? Dès la gare, le voyageur, ou l’enfant prodigue est désormais contraint de savoir qu'il séjourne au théâtre : pour qui est faite cette échelle, sinon pour les cortèges grotesques de la politique, le carnaval des anniversaires et la chienlit des acteurs ?

Ses églises sont la honte de Marseille, moins deux où personne ne va, que personne ne connaît ; mais ses lupanars en sont l’orgueil légitime, la vertu, la pudeur si l’on peut dire, et la majesté. La beauté a de ces retours et de ces exigences. Saint-Joseph est vraiment une vespasienne ; il en est cent, à Rome, beaucoup plus riches et plus impériales. Saint Philippe, un bureau de poste. Les Réformés, une exécrable pendule plantée au milieu de la ville, pour sonner l’heure du berger ; mais elle ne marque jamais que le temps de faire faillite, ou d’aller au lit faire un avorton. Deux Saint-François, si je ne me trompe ; et on ne peut distinguer entre eux, lequel est le délicieux rouge-gorge d’Assise et lequel, l’ennuyeux, l’onctueux, le bavard, le grassouillet, l’homélique évêque de Genève : cinquante ans plus tôt, il eût été un peu rôti par Messer Calvin de Noyon (on devient cuisinier, on naît rôtisseur), et Marseille eût été épargnée. Mais je m’égare ; et l’une de ces églises a, peut-être, nom Saint-Antoine ou je ne sais quel autre Romicole qui fut empereur, incestueux, parricide, fratricide, uxoricide, mille fois homicide, Giton gitonant et enfin sanctifié : tel Constantin le Grand, sur les autels cet abrégé vénérable de tous les crimes. L’Arc qui s’ouvre à la porte d’Aix est l’injure à pleine gueule, le geste ordurier des " nervis " à tout triomphe : par là, il a son prix. Et eux, ils ont raison. Il est la clameur du cours Belzunce, la révolte des mâles sous les platanes : ils hurlent, ils sifflent qu 'ils veulent la paix : ils ont assez de se battre entre eux et de dompter les femmes, occasion de toute guerre et récompense de tout guerrier.

Il serait assez juste, aussi, de faire goûter le pal à ceux qui ont détruit les allées de Meilhan ; et le pal encore à cet autre qui a comblé le canal de la Douane. Le pal sans beurre ni huile, par la région d’abord châtiée, convient mieux qu’un autre hommage, au goût et au cerveau de ces édiles. Hier, ils étaient Corses, Piémontais, Napolitains : que leur importe une beauté grecque et provençale ? Le canal de la Douane semblait un coin de Venise, de la Venise la plus touchante, celle où rien n’attire l’étranger. À présent ils parlent de tuer Cassis, le petit port d’Ulysse, et d’y installer une infernale usine à ciments, qui fera périr jusqu’aux orties, après avoir empoisonné les vignes. Ils méditent de détruire les admirables maisons des quais ; ils finiront bien par bâtir un hôpital pour les prolétaires galeux de tous les pays sur les décombres du château Borély. Pourquoi pas ? Les vandales et les communistes en 0 et en l, ne pouvant exercer leur génie à Rome, s’établissent à Marseille ; et leurs fils, en flagornant la plèbe, y font régner leur esprit.

Dans un vieil auteur italien - on ne fait plus d’Italiens comme ceux-là : ils seraient condamnés pour haute trahison -, je lis : " Marseille, ville de la Gaule, porte de la Provence, illustre par son commerce, et noble entre les ports. Elle a été toute grecque par l’origine, la langue, les mœurs et les lois. Strabon l’atteste et Justinien le confirme. Les citoyens de Marseille se sont rendus célèbres chez toutes les nations par leur culte de la science, et n’ont jamais souffert que la contagion des Barbares les corrompît. Les arts et l’étude y ont fleuri à tel point que les Romains, qui cultivèrent toujours leur alliance et leur amitié, allaient étudier à Marseille, pour ne pas faire le voyage d’Athènes. D’ailleurs, cette ville a été, de tout temps, un lieu de luxe et de délices. On y a l’usage et la prédilection du plaisir. Un proverbe grec dit : faire voile pour Marseille, comme qui dirait : aller aux voluptés. Nulle part, on ne mange de si bon poisson, au témoignage du Grand Pois Chiche ; le vin muscat de Marseille n’est pas moins connu des gourmets de Rome. La vie à Marseille est si voluptueuse qu’elle en est même un peu suspecte : " Massilienses mores effeminati et deliciarum pleni. " (Le poisson, et de toutes sortes, est toujours exquis à Marseille ; le vin, les voluptés, le plaisir de vivre, tout y est comme au ciel de Pétrone. " Mais une autre Athènes ? Holà ! non, pas même la Sparte d’Agésilas, hélas !