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Sioban a vingt-quatre ans. Elle est libraire, heureuse, indépendante. Elle a une famille aimante, des amis géniaux et un compagnon. Il est d’ailleurs son seul problème. Il aurait été parfait s’il n’était pas parti vivre en Alsace, supposant qu’elle quitterait tout pour le rejoindre. Maryse quant à elle a environ cinquante ans. Elle est dépressive, alcoolique, instable. Elle n’est devenue que l’ombre d’elle-même. C’était pourtant une belle femme jadis, sensible et intelligente. Elle enseigne le français et l’Histoire dans un collège. Et elle continuera sans doute cette vie si elle ne se fait pas renvoyer avant, à force d’arriver ivre. Elles n’ont qu’un point commun. Ce collège où Sioban était élève, dix ans plus tôt. Où elles se sont connues le temps d’une année sans plus jamais se revoir. Jusqu’à ce soir d’octobre où leurs chemins se rencontrent à nouveau. Sioban ne restera pas insensible face au désarroi de cette femme. Et bientôt, leurs liens naissants les entraîneront sur une pente glissante dont aucune ne pourra repartir inchangée. Laquelle sauvera l’autre et surtout, jusqu’où pourront-elles aller avant de ne plus rien contrôler ?
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Seitenzahl: 306
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Il y a ce que certains appellent le Destin, pour d’autres il s’agit simplement du hasard. La Chance ou la Fatalité.
Ce petit quelque chose simple et qui, pourtant, a, au final, une grande importance sur votre vie.
Appelez cela comme vous le voudrez, mais pour moi, ce petit quelque chose, c’était le 12 octobre. Et ça allait changer ma vie.
Tome 1
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Découvrez un extrait de la suite de Maryse: Tome 2
Chapitre 1
Remerciements
Du même auteur
Il était un peu plus de dix-sept heures quand je quittai la librairie où je travaillais à mi-temps. Je m’apprêtais à rentrer chez moi, car nous avions fermé un peu plus tôt ce jour-là.
Alban, le propriétaire de la boutique, devait conduire sa fille à un gala de danse.
Il ne faisait pas encore très froid, mais le vent était frais. C’était encore une belle journée, probablement une des dernières avant que l’automne ne s’installe définitivement.
Une bourrasque me fit frissonner. Je relevai davantage la fermeture de ma veste en simili cuir et pressai le pas.
D’habitude, pour rejoindre mon studio, je devais longer la gare avant de m’engager sur un grand boulevard, toujours encombré de circulation. Mais en cette fin d’après-midi, j’adaptais mon trajet aux actualités : pour protester contre une modification d’arrêt de je ne sais plus quelle ligne de train, un rassemblement était prévu devant la gare. Je n’avais pas la moindre idée de l’ampleur de la manifestation mais, peu désireuse de me retrouver parmi la foule, je changeai d’itinéraire et me dirigeai vers le square que j’allais devoir traverser.
En réalité, c’était un peu plus grand qu’un square, ça devait avoir une superficie se situant exactement entre les désignations de square et de parc. Les arbres avaient déjà pris leur parure d’automne : rouge, jaune et roux se mêlaient harmonieusement autant sur les feuillages que sur les sols, là où les quelques feuilles tombées formaient un fin tapis.
Je ne croisais que peu de monde, par-ci par-là, épars, deux ou trois groupes de lycéens flânaient en bavardant, sans vraiment prêter attention à ce qui se passait autour d’eux.
Cette indifférence partagée me convenait parfaitement ; je n’avais jamais supporté les regards qui vous suivent, curieux, inquisiteurs, ou simplement pour passer l’ennui.
Alors que je venais de bifurquer, il me sembla reconnaître, à quelques mètres de là, la silhouette assise sur le dernier banc avant la sortie.
À mesure que je m’approchais et que les contours du visage de cette femme m’apparaissaient plus nettement, je pus remettre un nom sur ces traits familiers : Madame Embla.
Elle enseignait dans le collège où j’avais été élève. Professeur de français à la base, elle encadrait une option mêlant Littérature et Histoire. Je l’avais eue en cours le temps de quelques modules durant mon année de troisième. Juste quelques heures par mois, mais elle était du genre qu’on n’oublie pas facilement. Pour de mauvaises raisons malheureusement. Bien que ne m’étant jamais vraiment penchée sur sa vie, j’avais tout de même eu le loisir de constater que cette pauvre femme n’avait pas grand-chose pour elle. Assez dépressive pour que ça se remarque au premier coup d’œil, un penchant beaucoup trop prononcé pour les alcools forts -surtout quand on exerce sa fonction-, et un physique qui, sans être ingrat, était suffisamment peu harmonieux pour susciter les quolibets des élèves chahuteurs.
Tout cela cumulé, sa réputation était assez horrible et sa vie professionnelle ne devait pas se situer bien loin de l’idée que je me faisais d’un calvaire. En vérité, j’avais toujours eu de la peine pour elle. Elle ne m’inspirait rien du mépris que les autres avaient à son égard ; je ressentais plutôt une sorte de pitié mêlée d’affection. Peut-être même aurais-je pu la trouver sympathique si je l’avais rencontrée à un autre moment de ma vie, dans un autre contexte. Il se racontait, et Dieu sait si les ragots se propagent vite dans un collège, qu’elle avait perdu son époux très jeune et qu’elle ne s’en était jamais remise : d’où la dépression puis l’alcool. Cousine très éloignée du recteur d’académie, mais cousine quand même, c’était, paraît-il, la seule raison qui faisait qu’elle était encore tolérée au sein d’un établissement. Enfin… c’était ce qu’il se racontait, ce que je voyais avec mes yeux d’adolescente, mais je n’avais aucune idée du vrai ou faux de ces histoires.
Je me demandais ce que je percevrais si je l’avais seulement rencontrée dix ans plus tard, en dehors de tout cercle de ragots.
Sans m’en apercevoir, plongée dans mes souvenirs, j’avais instinctivement ralenti le pas, tant et si bien que je me retrouvais seulement à sa hauteur. Je distinguais une jupe d’un marron délavé, dépassant d’un pull, orange, qui à l’évidence servait de manteau. Ce genre de jupe avec une longueur étrange, trop courte pour être qualifiée de jupe longue, trop longue pour être appelée autrement. Comme si la couturière avait raté ses mesures en faisant un ourlet. En fait, quelque chose en tous points similaires à mes souvenirs. Des goûts vestimentaires douteux qui ne la mettaient absolument pas en valeur.
Alors que désormais à peine quelques mètres nous séparaient, je remarquais sa tête, penchée, son crâne pris en coupe entre ses mains, les soubresauts répétés de ses épaules, le bruit étouffé des sanglots.
J’hésitais entre passer mon chemin, l’air de rien, sans doute comme tant d’autres l’avaient fait avant moi, ou m’arrêter pour savoir si je pouvais faire quelque chose.
La première option me tentait terriblement. Après tout, cela faisait dix ans que je ne l’avais pas revue et nous n’avions jamais été proches, je ne voyais vraiment pas ce que j’aurais pu faire pour elle.
Et pourtant, alors même que je me disais que ça ne servirait à rien, je me retrouvais accroupie devant elle, en contrebas, pour tenter d’apercevoir son visage entre ses mains et en train d’engager le dialogue.
— Bonsoir, Madame Embla, je peux vous aider ?
Elle sursauta et me toisa, surprise. Sa façon de me dévisager me mit mal à l’aise.
— On se connaît ? s’enquit-elle.
— Sioban. Sioban Delors. J’ai suivi vos cours au collège, il y a quelques années.
Son visage s’éclaira légèrement. Visiblement, elle m’avait reconnue. Je la vis essuyer ses larmes précipitamment du revers de la main. Comme si elle espérait que cela allait passer inaperçu. Ignorant ma question de départ, elle précisa :
— Sioban, oui. Je me souviens de toi maintenant, mais je ne sais pas si je t’aurais reconnue, tu as beaucoup changé.
Alors que je me demandais si je devais insister ou bien faire comme si de rien n’était, elle poursuivit :
— Tu aimes toujours autant lire ? Que deviens-tu ?
J’étais toujours accroupie devant elle, mais nos regards avaient fini par se croiser et ce que j’avais entraperçu dans le sien me fit sourire légèrement. Une faible étincelle de curiosité. Une étincelle rare qu’on ne voit que peu souvent chez les gens qu’on recroise par hasard. Cette étincelle qui indiquait que la réponse lui importait vraiment, que ce n’était pas juste une question posée par politesse et dont elle n’écouterait même pas vraiment la réponse. Ma posture devenant clairement inconfortable, je me relevai et vins m’assoir à côté d’elle, regard fixé droit devant moi.
— Oui, j’aime toujours ça, je travaille dans une librairie d’ailleurs.
Soit je m’étais trompée concernant son intérêt, soit elle avait perdu l’habitude des discussions, mais elle demeura silencieuse. Et j’eus subitement envie de prendre mes jambes à mon cou. Elle n’avait manifestement pas envie de bavarder et, après tout, qui étais-je pour me mêler de sa vie ? Elle devait bien avoir de la famille ou des amis pour gérer ce genre de moment non ? Mais alors que je me faisais cette réflexion, mon cœur se noua légèrement. En dix ans, son état ne s’était visiblement pas amélioré alors… Ou bien elle n’avait personne, ou bien pas la bonne. Ou peut-être tout simplement ne voulait-elle pas d’aide ?
J’optai finalement pour rester et insister. Me tournant vers elle, je murmurai presque :
— Vous êtes certaine que ça va aller ?
Elle hocha la tête, mais la détourna aussitôt pour esquiver mon regard. J’en profitai pour la dévisager, essayant toutefois de ne pas paraître trop inquisitrice.
Ses yeux étaient rougis par les larmes. Ils étaient marron et, à y regarder de plus près, même gonflés par les pleurs, ils restaient jolis. Pas exceptionnels, non, mais néanmoins bien au-dessus de la moyenne. Les fines ridules à leurs coins se chargeaient de trahir son âge ; elles étaient encore humides des larmes mal essuyées. Je descendis vers ses joues, rougies elles aussi. Ou plutôt violacées. Froid ? Irritation ? Alcool ? Je n’aurais rien pu affirmer même si je penchais plutôt pour la troisième supposition. Pourtant, elle semblait sobre.
Les cris de chahuts d’un groupe d’ados me tirèrent brusquement de mon inspection en règle. Ce qui n’était sans doute pas plus mal, car je flirtais très clairement avec l’impolitesse. Heureusement, elle fixait toujours avec une attention démesurée le bosquet situé vers notre gauche. Elle prenait un soin suffisant à faire comme si je n’étais pas là pour que je comprenne finalement que j’étais probablement de trop. Puisque m’imposer n’allait servir à rien, je me relevai donc pour prendre congé, accompagnant mon geste d’un rapide « Bon bah, je vais vous laisser ». Comme elle ne semblait pas décidée à réagir, je tournai les talons et repris ma route. Pourtant je n’avais pas dû faire plus de quatre pas que je me ravisai, lançant par-dessus mon épaule un regard dans sa direction. Elle avait enfin tourné la tête et semblait me suivre du regard.
A la volée, je lançai :
— À moins que vous ne vouliez aller prendre un café ?
J’héritai d’un «non merci » bien sec avant qu’elle ne reprenne sa passionnante contemplation de la végétation. Je soupirai, haussai les épaules et repartis, pour de bon cette fois.
Sortant du square et tournant à l’angle d’une rue, je m’entendis grommeler «va en enfers». Oui, désormais, j’étais de mauvaise humeur. Je déteste me faire envoyer sur les roses alors que je ne fais rien d’autre que d’essayer d’être gentille et serviable. Et puis, si elle voulait être tranquille, elle n’avait qu’à faire preuve d’un peu plus de retenue et de pudeur afin de ne pas pleurer comme une madeleine au beau milieu d’un parc !
Certes, elle ne m’avait rien demandé, mais se comporter ainsi en public… Elle aurait bien dû se douter que quelqu’un réagirait ! Je me dis seulement que j’avais été stupide de faire que ce fût moi et regrettai amèrement de ne pas avoir simplement passé ma route.
Pourquoi cet incident me mettait-il dans cet état ? Aucune idée. Ou peut-être… si… sans doute parce que j’avais toujours été un peu trop excessive… Du genre à tout prendre trop à cœur.
Quoi qu’il en soit, j’étais enfin arrivée devant chez moi, et ça, c’était quand même une bonne nouvelle ! C’était une grande maison plutôt ancienne qui avait été divisée en appartements.
Quand j’étais venue visiter, il y a de cela trois ans maintenant, j’avais tout de suite été séduite. La rue était calme, bordée d’arbres, la maison légèrement en retrait. Du genre ancienne maison de médecins : muret en bord de route et petite allée, menant au perron. Juste de quoi mettre un peu de pelouse et un rosier grimpant.
La demeure était divisée en quatre logements désormais. Deux appartements sur le rez-de-chaussée et le second étage, et deux studios se partageant le premier. C’était là que je vivais. En réalité, ce n’était pas tout à fait un studio : un mur coupait la pièce centrale, séparant plus ou moins la pièce à vivre de la chambre, mais il s’arrêtait à la moitié de la largeur.
J’avais « fermé » cette ouverture en y installant un grand rideau. J’en étais plutôt fière, trouvant que ça produisait un bel effet. Ça donnait à ma chambre un petit quelque chose de mystérieux que j’affectionnais particulièrement.
Je montai l’escalier et ouvris la porte d’entrée. Je me sentais soulagée d’être de retour chez moi. Je n’aspirais plus qu’à une chose : profiter du calme et de la solitude. Il ne me fallut même pas deux minutes pour élaborer mon programme parfait : douche brûlante, pizza, série télé et une bonne nuit de sommeil.
Je vérifiai rapidement mes SMS ; rien d’important, puis je coupai mon portable. Je n’avais aucune envie d’être dérangée ce soir-là. A vrai dire, je crois que j’avais un peu peur que Thomas ne me téléphone, et comme je n’avais pas la moindre envie de me disputer avec lui et que ça se finissait toujours comme ça…
Thomas, c’était ce qui aurait dû se rapprocher le plus d’un compagnon. Nous étions ensemble depuis quelques mois, un peu plus de dix mois pour être exacte, mais il avait eu une promotion. Promotion qui impliquait de déménager à plus de cinq-cents kilomètres d’ici. Lui, ça ne lui avait posé aucun problème. Moi, j’avais nettement moins apprécié. Il était parti sans trop se poser de questions parce que « Il y a aussi des librairies en Alsace, tu sais ». Selon Thomas, je n’avais qu’à tout plaquer pour le suivre. Mes envies semblaient être clairement secondaires et donc ce qui devait arriver était arrivé. Il était parti il y a de cela trois mois et j’étais restée ici. Officiellement, nous étions toujours en couple, officieusement, relation à distance oblige, c’était légèrement plus chaotique.
C’est en repensant, une fois de plus, à nos nombreuses disputes que je me glissai sous l’eau chaude.
Quand le réveil sonna le lendemain matin, j’eus cette sensation étrange d’avoir été tirée d’un rêve passionnant, sans que pour autant je n’arrive à me souvenir de quoi il s’agissait. Je me laissais aller à paresser quelques minutes, recherchant, en vain, le songe qui s’effaçait.
Lovée au creux d’une multitude de coussins, enroulée dans ma couette, je tendis l’oreille pour écouter le bruit de la pluie qui se cognait sur la fenêtre. Il était très léger, presque inaudible pour quiconque n’y prêterait pas réellement attention. Aussi en déduisis-je qu’il devait bruiner plutôt que pleuvoir. Le goutte-à-goutte émettait un son régulier et apaisant qui me berçait. Craignant de me rendormir, je me forçai à me lever sans plus attendre. Tandis que l’eau pour le café chauffait, assise en tailleur sur le tabouret de bar, je pris mon téléphone.
Comme je l’avais supposé, Thomas avait en effet appelé la veille au soir, mais il n’avait pas pris la peine de laisser de message. Je soupirai. Il était grand, dépassant les lm85, brun, les yeux verts, un visage assez anguleux, mais terriblement séduisant. En dehors de cet énorme défaut qui consistait à croire que le reste du monde devait, inlassablement, s’adapter à ses dernières lubies, c’était un gentil garçon. Tendre, romantique, protecteur. Sans ce défaut, il aurait probablement était l’homme de ma vie. Mais voilà, il était comme cela, et je doutais. Certes, il me manquait, beaucoup même, mais étais-je prête à tout lâcher pour suivre ses caprices du moment ? Sans doute pas. Je lui envoyai tout de même un SMS.
« Journée étrange hier, je suis partie dormir de bonne heure ! Il fait beau à Strasbourg ? Je t’embrasse et pense à toi ».
Désormais, l’eau était chaude. Je fis mon café et en savourai la première gorgée. Sucré comme je l’aime. Tout en le sirotant, je continuais à pianoter sur mon téléphone.
Je n’avais que trois autres messages, un de Théo et deux d’Alexis. Mes meilleurs amis. Théo était grand lui aussi, mais moins que Thomas, cheveux châtains, yeux marron, plutôt baraqué. Il faisait de la muscu’ chaque soir : ce que je n’arrivais pas à comprendre, moi qui détestais cela, mais qui expliquait sa carrure.
Alexis était tout l’opposé. Petit, blond, les yeux bleus et à peu près aussi sportif que moi : autant dire pas du tout. Leur seul point commun, et ce qui en faisait des amis formidables, c’était que quoi qu’il m’arrive, j’avais la certitude de pouvoir, toujours, compter sur eux. Avec humour, ils désamorçaient tous mes drames intérieurs.
Théo me racontait ses déboires de la veille et voulait savoir comment s’était passée ma journée.
Alexis, comme à son habitude, avait envoyé un texto pour me souhaiter une bonne nuit. Puis un second légèrement inquiet parce qu’il avait réalisé que je ne lui avais pas parlé depuis vingt-quatre heures.
Je souris. Notre amitié était plutôt fusionnelle et nous passions notre temps à nous écrire pour tout et pour rien. Je leur répondis à tous les deux avant de partir me doucher et m’habiller.
Je me préparai sans trop me presser. Ne travaillant pas à temps complet, je ne commençais que pour quatorze heures ce jour-là. J’avais bien quelques courses à faire, mais rien d’urgent.
Le temps fila sans que je n’y prête vraiment attention, vacant à diverses occupations. Et à quatorze heures précises, j’étais devant la librairie. Je poussai la lourde porte vitrée et pénétrai dans la boutique. Le magasin n’était pas très grand. Moins de trente mètres carrés, plus la remise, mais il était tenu avec goût. Ici, pas d’étagères en plastique ou métal ni de grandes tables carrées avec les nouveautés au milieu de la pièce. Toutes les étagères étaient en bois. Un bois sombre et travaillé avec soin. La boutique était cloisonnée en de nombreux petits espaces possédant chacun un objet de décoration censé rappeler le thème des livres qui s’y trouvaient. Je dis « censé » car pour certains, le lien n’était évident que pour Alban, je crois bien !
J’aimais beaucoup y travailler. Ce n’était pas particulièrement bien payé, mais l’ambiance du lieu avait un petit quelque chose de magique. Quant au propriétaire, et donc mon patron, Alban, il était plutôt agréable et facile à vivre.
Le seul défaut -et non négligeable- de cet endroit, c’était que depuis quelques mois, les clients se faisaient de plus en plus rares. Un espace librairie avait ouvert sur une zone commerciale proche et les lecteurs nous avaient un peu délaissés.
Du fait, comme à son habitude, Alban était penché sur ses comptes, derrière la caisse, à la recherche de l’idée lumineuse qui sauverait son commerce.
Nous avions pensé faire venir des auteurs pour des séances de lectures, mais c’était assez difficile à mettre en place et rien ne garantissait l’engouement des lecteurs. Il me sourit pourtant en me voyant entrer.
— Comment s’est passé le gala de Chloé alors ?
Sa fille, c’était la huitième merveille du monde. Il en parlait toujours les yeux pétillant d’amour et de fierté : un vrai papa poule !!! Elle devait alors avoir quelque chose comme douze ans. Ou bien dix? Je n’arrivais jamais à retenir l’âge de cette gamine. Je l’avais croisée deux ou trois fois à la boutique, quand elle était passée avec sa mère. Mais comme j’avais bien dû voir une cinquantaine de photos, au moins, il me semblait la connaître plus que cela -son âge mis à part- .
Évidemment, le gala s’était bien passé, elle avait été superbe bien qu’ayant eu légèrement le trac au début, etc., etc. …
Je ne pus m’empêcher de sourire. Je le laissai finir son résumé avant de demander :
— Nos commandes sont arrivées ?
Il acquiesça.
— Les cartons sont dans la remise, je te laisse vérifier et ranger, je suis dans la paperasse.
Vérifier les commandes. Ce n’était pas la partie la plus agréable de ce métier selon les dires de beaucoup de libraires, mais personnellement, ça ne me dérangeait pas. J’aimais me retrouver seule parmi les livres neufs. Sentir l’odeur du papier. Inlassablement, je laissais mes doigts courir sur les tranches lorsque je déballais. Et puis, il n’y avait personne pour faire de remarques, aucun client hautain, aucun acheteur indécis. Juste les livres. Les livres et moi.
A vrai dire, je n’allais pas en avoir pour très longtemps, seuls deux cartons attendaient. Dans le premier, rien n’attira mon attention. Il s’agissait essentiellement d’une commande de manuels scolaires : rien de passionnant donc.
Dans le second se côtoyaient pêle-mêle, romans classiques et nouveautés. Et surtout, un exemplaire des Métamorphoses d’Ovide. Ce n’était pas une version poche mais un ouvrage relié où le texte était illustré par des œuvres baroques. Un joli livre à première vue, mais surtout un souvenir. Je me rappelais avoir étudié ce texte avec Madame Embla. Ma gorge se noua. Je la revis, la veille, dans le parc. Seule et en larmes. Ma colère avait, semble-t-il, disparu et laissé place à une profonde compassion. Je n’aurais pas su expliquer pourquoi, mais au fond de moi, tout au fond de moi, dormait désormais la certitude que, en creusant un peu, sous cette carapace, se cachait quelqu’un de particulier. Particulier et intéressant. Je ne sais pas d’où venait cette conviction, mais j’eus alors l’envie de l’aider à remonter la pente. Ce n’était toujours pas mes affaires, pas plus que la veille, et elle n’avait sans doute toujours que faire de mon aide, mais, en moi, quelque chose avait changé. Je n’arrivais plus à demeurer insensible à son malaise.
— Sioban ?
Je sortis brusquement de ma rêverie en entendant Alban m’appeler ; je me dirigeai vers la boutique. Sans même me jeter un regard, il constata :
— Tu en mets du temps aujourd’hui. Il y a un problème ?
Je répondis que non. Il tourna tout de même les yeux vers moi et me toisa, sceptique. Son regard glissa vers ma main dans laquelle je tenais toujours le livre.
— Un problème avec ce bouquin ?
— Non, non. Je me demandais si c’était pour une commande ou si je pouvais l’acheter.
Il me dévisagea sans comprendre la raison de ma passion soudaine pour cet ouvrage. Mais c’était Alban et il n’y avait pas plus pragmatique que lui. Il se fichait pas mal de la raison, tant que ses livres se vendaient, c’était tout ce qui importait.
— Donne le titre que je vérifie.
Je m’exécutai. Il pianota moins d’une minute sur l’ordinateur avant de me répondre :
— Non, aucune commande sur ce bouquin.
— Tu peux le mettre de côté ? Je te le payerai avant de partir ce soir.
Dans un enchaînement d’une rapidité amusante, il acquiesça, prit le livre, me toisa, haussa les épaules et secoua la tête. Ce qui en langage Alban signifiait clairement « Tu m’as l’air totalement folle, mais c’est toi qui vois ».
C’était aussi pour cela que j’aimais travailler avec lui. Il ne s’embarrassait jamais de questions superflues. Nous nous remîmes tous deux au travail et le reste de l’après-midi se déroula de la façon la plus insipide qui soit.
Le soir venu, je payai mon livre et pris le chemin du retour. J’hésitais. Reprendre mon trajet habituel ou passer par le parc ? Je doutais de l’y recroiser, mais secrètement, je l’espérais tout de même.
Au cours de l’après-midi, j’avais laissé la mauvaise conscience me gagner peu à peu et désormais, je m’en voulais de n’avoir pas plus insisté la veille.
J’optai pour le parc, parce que sait-on jamais …
La pluie n’avait pas cessé de tomber depuis le matin. Rallonger ainsi mon trajet n’était sans doute pas l’idée la plus intelligente que j’aie eue, surtout pour une probabilité si infime. Mais soit la chance était avec moi et je la croisais de nouveau ici, soit je n’aurais plus qu’à attendre que mes remords s’estompent. Car objectivement, je n’aurais sans doute pas d’autre opportunité ou raison de lui reparler. Et je me connaissais suffisamment pour savoir qu’à ce stade, mes remords, je me les traînerais longtemps.
Les feuilles mortes commençaient à recouvrir les allées. Le mélange des teintes du rouge au jaune qu’elles ont à cette époque de l’année peut réellement être superbe quand le soleil vient se poser dessus. Mais ce jour-là, après une journée de pluie continue, la multitude de piétinements qu’elles avaient subis, elles ne formaient plus qu’une immonde bouillie.
Je scrutais chaque banc, et tous étaient vides. Ce qui semblait plutôt logique vu le temps. Pourtant, j’arrivais quand même à sentir les premières gouttes de déception se distiller en moi. Sérieusement, je m’attendais à quoi ? Dès l’instant où j’avais fait ce choix, en sortant de la librairie, je l’avais su que c’était idiot et que ça ne rimait à rien. Mais je l’avais fait quand même. Et j’avais quand même espéré me tromper. Oui, parfois, je méritais des baffes… Je finis donc ma route. Blasée. Trempée.
Quand je fus enfin chez moi, assise en tailleur sur mon canapé, je me saisis des Métamorphoses. Je pris quelques instants pour admirer la couverture, la typographie, la jolie nuance de bleu. Je laissai quelques souvenirs m’envahir avant de commencer ma lecture.
Je me revoyais au collège, avec ma classe. Un jour de printemps, me semblait-il. Je connaissais déjà Théo à l’époque. Nous n’avions que quelques cours en commun, mais nous avions déjà commencé à sympathiser.
C’était une journée ensoleillée. Nous attendions dans le couloir, devant la salle de cours de Madame Embla. Je ne me souvenais plus si elle était en retard ou non, mais quoi qu’il en soit, nous étions là et elle non.
Certains élèves s’étaient accoudés aux appuis de fenêtre, ceci leur procurant une vue imprenable sur la cour. Et c’était de là qu’étaient parvenus les premiers gloussements, puis les piaillements et éclats de rire, bien vite accompagnés de « venez voir », presque criés.
Je m’étais approchée comme tout le monde, suivant le mouvement, et sous mes yeux était apparue la silhouette de Madame Embla. Visiblement plus ivre que jamais. Elle titubait bien plus qu’elle ne marchait afin de rejoindre l’escalier qui menait à cette salle. Les rires et quolibets fusaient bien plus vite qu’elle n’avançait, s’exposant ainsi longtemps aux regards de la horde agglutinée que nous formions. S’en était ensuite suivie l’épreuve délicate qui consistait à gravir l’escalier.
D’où nous étions, nous n’aurions pas pu voir grand-chose une fois qu’elle eut franchi la porte de l’établissement. Mais c’était sans compter sur la réactivé des plus cruels d’entre nous qui s’étaient déjà précipités vers le palier afin d’assister à ce qui allait être, sans nul doute, la scène la plus croustillante de la journée et qui ne manquerait pas d’être le sujet de conversation numéro un dès le prochain interclasse.
On dit souvent que les enfants sont cruels entre eux. À me souvenir de cette scène, je pensais plutôt que l’être humain est cruel tout court.
Nous, adolescents, de nous moquer ainsi de son état.
Mais aussi ce qui devait être l’équipe pédagogique, -car elle avait bien dû croiser quelqu’un en arrivant- qui l’avait laissée se présenter ainsi face aux élèves.
Je revis la scène de l’escalier. Elle, cramponnée à la rampe, mais titubant pourtant. Les élèves riant. Personne n’osant faire un geste pour l’aider.
La marche qu’elle manqua, la façon dont elle s’étala de tout son long, lâchant son paquet de copies qui s’éparpilla dans les escaliers.
Attiré par les couinements hilares, un autre professeur était arrivé sur le palier. Il nous avait renvoyés, sans ménagement, attendre dans notre classe.
Je me rappelais toutefois ne pas avoir vu le moindre signe de compassion à l’égard de Madame Embla. Juste du dédain. Un immense dédain, voire dégoût.
Nous avions obéi sans pour autant être capables de garder le silence.
Ce qui se passa entre temps pour elle, je n’en avais pas la moindre idée, mais toujours était-il que, quelques minutes plus tard, elle franchissait le seuil de la classe, décoiffée, vaguement hagarde et commençait son cours le plus stoïquement du monde.
Les ricanements avaient pourtant doublé d’intensité et je crois bien que personne n’avait prêté attention à ce qu’elle disait. Mais ça ne l’avait pas empêchée de poursuivre, imperturbable.
Repenser à cette scène m’avait emplie d’une profonde tristesse. Je me demandais si elle enseignait toujours. Vu que son état moral ne s’était visiblement pas amélioré, j’imaginais que sa vie professionnelle n’avait pas dû beaucoup évoluer non plus.
Alors si elle enseignait toujours, comment diable trouvait-elle le courage de se lever chaque jour pour subir ces humiliations ? Avec le recul, je me dis qu’elle était peut-être beaucoup plus forte qu’il n’y paraissait.
Ce soir-là, après avoir tout de même relu le livre, j’eus beaucoup de mal à chasser le souvenir du visage défait de Madame Embla de mes pensées.
Deux jours s’étaient écoulés et certaines réminiscences me hantaient toujours. Beaucoup d’autres avaient succédé à la précédente, mais je n’avais pas trouvé un seul souvenir dans lequel elle ait pu paraître, si pas heureuse, du moins pas totalement abattue.
Ce matin-là, j’avais téléphoné à Théo pour lui faire part de mes états d’âme. Il ne s’était pas moqué de moi, car ce n’était définitivement pas son genre, mais j’avais très clairement saisi que, cette fois-ci, il ne me comprenait pas.
— Mais en quoi cette histoire te concerne-t-elle ? A l’évidence, elle se complaît dans cet état… Et puis ça remonte à dix ans… Dix ans Sioban ! Tu espères faire quoi au juste ? m’avait-il demandé.
Ce que j’espérais faire ? Je n’en avais pas la moindre idée. Le fait que cela remonte à dix ans ? En réalité, je ne voyais pas les choses sous cet angle. L’avoir croisée, en larmes, c’était une chose qui s’était déroulée à peine quelques jours plus tôt. C’était là. Bien réel. Dix ans plus tard. J’avais mûri depuis et je n’avais plus le même regard.
— D’après ce que tu me racontes, tu as au moins conscience que ça tourne à l’obsession ?
Et sur cette phrase, je ne pouvais pas lui donner tort… Je suis d’un naturel plutôt têtu malheureusement…
— Rien à voir. Être têtu, c’est quand tu t’acharnes pour réussir quelque chose… Là, il n’y a rien à réussir. Obsession, c’est le mot, que ça te plaise ou non, m’avait-il répliqué.
Nous en étions restés là. Il avait raison dans le fond… Je le savais, mais je n’avais pas vraiment envie de l’admettre.
D’ailleurs, j’étais encore en train de ruminer, cherchant une excuse et un moyen de la recontacter quand la sonnette de la librairie tinta.
J’avais toujours détesté ce système de carillon quand la porte s’ouvrait. Je trouvais que ça faisait trop boucherie. Alban trouvait que ça faisait «juste commerce » et que ça restait quelque chose de « bien pratique ». Et comme c’était lui le patron…
Il était, une fois de plus, installé derrière ce qui nous servait à la fois de caisse, d’accueil et point renseignement. Ce comptoir étant situé juste en face de la porte, je ne me déplaçai pas pour accueillir le client et continuai à travailler sur notre projet d’affiche.
Nous allions recevoir un auteur régional, deux mois plus tard, pour une soirée lecture et dédicaces. Alban avait décidé de tout miser sur la promotion de l’évènement et voulait des affiches particulièrement accrochantes. Sauf qu’il ne savait se servir d’aucun logiciel informatique et qu’il ne voulait pas non plus passer par une société de communication. Du fait, c’était moi qui avais hérité du boulot. Il m’avait promis quelque chose comme sa reconnaissance éternelle si j’y arrivais. Vous comprendrez bien que pour un tel prix, je ne pouvais évidemment pas refuser !
Je ne prêtai pas la moindre attention au nouvel arrivant tant et si bien que je n’aurais même pas su dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. J’étais bien trop occupée à choisir mes dégradés de couleurs pour le fond. « Sobre et classe mais attractif» m’avait précisé Alban… Ce qui n’était pas une teinte que je visualisais très bien… Noir ? Trop triste. Marron ? Trop antiquaire. Gris perle ?
Pourtant quand elle s’adressa à Alban, je levai aussitôt la tête. Il me sembla reconnaître cette voix légèrement rauque. Je tournai les yeux vers le comptoir et constatai que je ne me trompais pas.
Je ne pourrais pas vous dire si je me serais décidée à aller à sa rencontre ou si j’aurais feint de ne rien entendre, mais Alban, en me demandant de venir, résolut ce terrible dilemme.
Madame Embla se tenait face à lui, toujours habillée de façon si peu seyante, mais cette fois, ses yeux étaient dépourvus de la moindre trace de larmes.
J’esquissai un sourire interrogateur.
— Sioban, Madame demande à te voir.
Désignant du regard son interlocutrice, il s’effaça vers la remise pour nous laisser un peu d’intimité.
J’hésitai à parler la première mais me retins. Après tout, c’était elle qui m’avait demandée alors elle n’avait qu’à en donner la raison. Et vite de préférence : je ne me sentais pas d’humeur à patienter. Elle sembla tergiverser quelques secondes et lâcha finalement :
— En fait, je me demandais si la proposition pour un café tenait toujours ?
Je ne pus cacher ma surprise et alors que j’écarquillais les yeux en me demandant si j’avais bien compris, elle rougit légèrement.
Un brin méfiante, je demandai :
— Comment m’avez-vous trouvée ici ?
Elle secoua la tête, visiblement mal à l’aise. Tant pis pour elle, pensai-je.
— Tu m’avais dit travailler dans une librairie : il n’y en a pas tant que cela dans le secteur. Mais peut-être que je tombe mal ?
Je n’eus que quelques fractions de seconde pour prendre ma décision. J’avais passé trois jours à me demander comment la recontacter, elle en avait pris l’initiative : refuser de la voir n’aurait eu aucun sens.
— Vous seriez disponible maintenant pour le café ? Elle répondit par l’affirmative.
— Alban ! criai-je.
Il revint de la remise pour me parler.
— Ça t’embêterait beaucoup si je prenais une pause maintenant ?
Il me regarda surpris, comme s’il ne savait pas quelle réponse me donner. Ce n’était pas du tout mon genre de déserter ainsi ! Je le taquinai :
— Ta reconnaissance éternelle, Alban. Ta reconnaissance éternelle !
Je ponctuai cela de mon sourire le plus facétieux. Un sourire que j’ai beaucoup travaillé en fait, une sorte de mini passe-partout ; et il le savait. Il éclata donc de rire avant de céder.
— C’est bon Sio, vas-y, prends le temps qu’il te faut. Au pire, tu viendras un peu plus tôt la semaine prochaine.
Je le remerciai et quittai le magasin sans plus attendre. De peur que Madame Embla n’en profite pour changer d’avis. Maintenant que c’était décidé, je comptais bien en profiter pour en apprendre un maximum sur elle et voir si, oui ou non, je pourrais être utile.
J’avais franchi le seuil la première et je jetai un rapide coup d’œil, par-dessus mon épaule, destiné à vérifier si elle m’emboitait le pas.
Elle me suivait mais son visage restait fermé, pas hostile mais froid. Ce qui eut le don de m’agacer. Je me retins de soupirer : pourquoi être venue me chercher si c’était pour me servir cette mine-là ?
Je lui dis tout de même que cela me faisait plaisir qu’elle ait changé d’avis. Et j’étais parfaitement sincère.
Nous nous dirigeâmes vers le café le plus proche dans un silence terriblement pesant. A plusieurs reprises, j’avais ouvert la bouche pour parler, mais chaque fois, j’avais abandonné avant que le moindre son ne s’en soit échappé. J’avais ralenti légèrement le pas afin que nous soyons à la même hauteur. Elle ne voulait pas bavarder ? Très bien… Moi aussi je pouvais rester parfaitement silencieuse et feindre que ça ne me dérangeait pas. Quelque chose me disait que si je devais la côtoyer régulièrement, j’allais finir par devenir vraiment très forte à ce petit jeu.
Elle marchait le regard cloué au sol, à croire qu’elle avait peur que le trottoir ne se dérobe soudainement sous nos pieds. Je profitais donc qu’elle ne puisse le remarquer pour détailler son apparence.
Ses cheveux avaient une nuance particulière, entre le châtain et le brun, rehaussés de quelques fins reflets auburn. Une couleur suffisamment indescriptible en fait pour indiquer qu’elle était naturelle. Mais dans tous les cas, une jolie couleur. Bien que peu nombreux, on y devinait un ou deux cheveux blancs mêlés au reste de la chevelure. Ils étaient tirés en arrière sans grand soin, lui donnant un air plus sévère qu’elle ne devait l’être.
J’étais prête à parier que, détachés, ils auraient pu adoucir ses traits.
Elle ne portait pas la moindre trace de maquillage. Pas de bijou non plus. Et évidemment pas de sourire. Ses lèvres avaient une teinte assez relevée pour que le rouge à lèvres soit superflu.
Si nous devions continuer ainsi, je crois bien qu’elle allait finir par me faire regretter mon choix.
N’y tenant plus, je perdis à notre petit jeu du silence et finis par demander :
— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?
