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Sioban et Maryse se sont trouvées, retrouvées, dix ans après cette année au collège. Ce collège où Maryse enseignait et enseigne toujours. Ce collège où Sioban fut élève. Il aurait pu être leur unique lien, mais c’était sans compter sur le hasard qui venait de les rassembler. Les semaines ont filé depuis le soir de leurs retrouvailles, leur relation a évolué, bien plus qu’elles n’auraient pensé. Ce changement est-il une bonne ou une mauvaise chose ? Maryse boit toujours, toujours trop. Pourtant, lentement, elle semble pouvoir retrouver la femme qu’elle était jadis. Sioban, elle, essaye de se convaincre que sa vie n’a pas changé. Mais lorsque votre univers se trouve à ce point bouleversé, pouvez-vous réellement espérer vivre comme par le passé ? Elles le savent désormais, cette pente glissante, sur laquelle elles se sont engagées, les changera à jamais. Laquelle sauvera l’autre et surtout, jusqu’où pourront-elles aller avant de ne plus rien contrôler ?
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Seitenzahl: 209
Veröffentlichungsjahr: 2016
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La meilleure manière d’atteindre le bonheur est de le donner aux autres.
Robert Baden-Powell
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Le temps passait si vite… Trop vite pour moi… Voilà que je venais de me réveiller, que nous étions déjà le vingt-quatre décembre et que les deux dernières semaines avaient filé sans que je ne m’en aperçoive.
J’avais été portée d’un instant à l’autre, je prenais à peine conscience des changements qui pourtant s’imposaient à moi. Je m’étais définitivement laissé happer par le tourbillon Maryse. Tourbillon qui occupait la majeure partie de mes pensées, qui absorbait mon énergie et qui m’emmenait inlassablement vers des situations que jamais je n’aurais imaginé vivre. Mais je crois que je n’avais pas vraiment à m’en plaindre.
Maintenant que je connaissais le passé de Maryse, j’avais quand même eu le temps de me demander si les choses allaient être différentes.
En fait, elles ne l’étaient pas tant que cela.
Nier que ce qui s’était passé cette nuit-là avait changé la donne aurait été pur mensonge. Pourtant, même si je me doutais que le fond avait évolué, sur la forme, nos entrevues demeuraient relativement semblables aux précédentes. Nous n’en avions pas vraiment reparlé, le sujet était toujours douloureux et il n’y avait pas grand-chose à dire de plus.
En vingt ans, elle n’avait pas réussi à faire le deuil de son amour ni celui de la vie qu’elle avait rêvée. Ça ne se ferait pas maintenant, pas en un jour, mais le fait d’en avoir parlé était un premier pas. Parler est toujours un premier pas, non ? Je ne savais pas vraiment quel pourrait être le deuxième, nous verrions.
J’avais remarqué que, par contre, depuis ce soir-là, Maryse manifestait plus souvent l’envie de passer du temps avec moi. Elle ne demandait jamais, ni ne cherchait à imposer quoi que ce soit, mais elle s’arrangeait toujours pour laisser une porte ouverte. Libre à moi de la passer ou non.
Il y en avait plusieurs que j’avais choisi de ne pas franchir : je tenais à conserver un minimum de contrôle sur la situation et ainsi éviter tout risque de confusion. Je me devais d’être là quand elle en avait besoin, pas forcément si elle en avait juste envie.
En tout cas, je n’avais plus jamais besoin de la convaincre pour une entrevue et elle ne s’était plus jamais dérobée face à une initiative.
Je ne savais pas encore si c’était une bonne ou une mauvaise chose.
Le lendemain de ces lourdes confidences, alors que mon départ au beau milieu de la nuit remuait quelques doutes en moi, nous avions quand même convenu de maintenir notre rendez-vous initial. Nous étions donc sorties au cinéma et avions profité d’une ambiance moins troublée. Ces moments plus normaux étaient tout aussi nécessaires que les étreintes et les confidences, sur le chemin de sa reconstruction. Et dans mes bras, sous mes mains, j’avais l’espoir et l’impression de la voir renouer lentement avec son corps.
En fait, depuis, rien n’avait changé de façon significative. Connaître ce passé n’avait pas changé notre présent. Il renforçait simplement notre confiance mutuelle.
Enfin…
Quand je dis qu’il n’y avait pas eu de grands changements. Rien avec elle. Pour moi, il y avait eu un petit tsunami ; ma bourde téléphonique avec Alice avait pris des proportions quelque peu excessives.
Dès le lundi, mon amie était revenue à la charge. Elle voulait savoir ce qui s’était passé pour que je les abandonne précipitamment au bowling et, surtout, qui était cette mystérieuse Maryse.
Les questions étaient légitimes, le problème c’était que je n’avais ni l’envie ni l’intention d’y répondre. Je lui avais donc dit que c’était personnel et compliqué. Bien évidemment, ça n’avait fait que décupler sa curiosité, d’autant plus qu’elle ne comprenait pas ma réaction. Pour cela, je ne pouvais la blâmer, elle était mon amie et jamais je n’avais été du genre à faire des secrets. Depuis toujours, lorsqu’on me posait une question, privée ou non, j’y répondais. Alors, face à mon changement brutal de comportement, elle n’avait pas su comment réagir. Elle n’avait rien trouvé de mieux que de revendiquer le fait qu’un départ si précipité m’obligeait à une explication.
« Obliger ». Elle aurait pourtant dû savoir que rien que l’évocation de ce mot me poussait à faire l’inverse…
Elle n’avait pas cédé, j’avais campé sur mes positions et elle s’était finalement vexée. Elle avait clos le sujet sur un chantage mesquin. Puisqu’elle n’était pas digne de confiance pour parler de choses privées, alors nous ne parlerions plus du tout…
C’était idiot et immature que nous restions braquées ainsi, mais me confier à elle n’était définitivement même pas envisageable.
Je l’aimais beaucoup, mais elle n’était pas Théo ou Alexis. Je ne voulais pas qu’une personne de plus se mêle de cette partie de ma vie.
Théo m’avait demandé pourquoi ça me gênait tant, il avait soulevé l’hypothèse selon laquelle j’aurais eu « honte de cette aventure ». Ça m’avait prodigieusement agacée, mais je n’avais pas relevé : je ne pouvais pas me disputer avec tout le monde, voyons ! Du moins, pas en même temps…
Je n’avais pas honte, mais je n’avais pas envie que les gens sachent, c’était tout. Pourquoi faudrait-il toujours qu’il y ait des explications pour tout ?!?
Et puis, Alice, ça finirait bien par lui passer…
Ou pas…
Je n’en savais rien en fait. Nous n’avions jamais été en conflit jusqu’à présent. Je saurais donc bientôt si elle était du genre rancunier…
De toute façon, cette année comme les trois précédentes, nous devions passer le trente-et-un décembre ensemble. Avec Samuel et Théo bien sûr. Baptiste serait là aussi à priori. Il y aurait trois ou quatre autres personnes, mais aucune dont je sois vraiment proche.
Verdict dans une semaine.
Sur cette pensée semi-réconfortante, je jetai un coup d’œil aux différentes piles qui jonchaient le sol.
L’inconvénient quand vous travaillez le vingtquatre, c’est que l’organisation pour la soirée et l’horloge peuvent vite devenir vos pires ennemis.
Il y avait un sac contenant les cadeaux pour mes parents et mon frère. Celui pour mes grands-parents que je ne verrais que le lendemain était mis de côté. Ma robe pour le soir était pendue à la poignée de ma penderie. J’attrapai un autre sac que je remplis en vitesse avec quelques affaires de toilette, la tenue que je comptais porter le vingt-cinq et une seconde paire de chaussures. Oui, parce que pour le réveillon, j’avais acheté une sublime paire d’escarpins, mais j’étais à peu près certaine que les talons de dix centimètres auraient raison de moi en moins de vingt-quatre heures. Oh, je ne me sousestimais pas ! Je tiendrais pour la soirée, peut-être même le lendemain midi, mais il était hors de question que cela vire à la torture !
Je comptais passer la nuit chez mes parents, ce serait toujours un peu de temps de sommeil de grappillé, alors je vérifiais que tout était en ordre pour le lendemain.
Il ne restait plus qu’une chose qui n’avait pas encore trouvé sa place : le paquet pour Maryse.
J’avais pris un temps incroyable pour me décider sur ce que j’allais lui offrir. Elle était plus qu’une amie et pour autant, pas une petite amie. Elle ne se rattachait pas non plus à la famille… C’était un véritable casse-tête pour trouver le cadeau adéquat. J’avais passé plus de trois jours à retourner le problème dans tous les sens. Un bijou : trop couple. Des chocolats : trop impersonnel. Un livre : bah… trop libraire, quoi. J’aurais éventuellement pu m’en sortir avec des fleurs, mais comme je ne savais pas exactement quand nous nous verrions, ça impliquait de s’en occuper à la dernière minute et ça ne me plaisait pas.
Trois jours et une migraine.
Puis je m’étais rendu compte que si tout était si compliqué, c’était parce que je m’évertuais à trouver le cadeau qui la ferait rentrer dans une case. Le présent idéal qui lui trouverait une place dans ma vie dont rien ne déborderait… Ce que je pouvais être naïve !
Maryse n’entrait dans aucune case et aucune place n’était faite pour elle. Elle avait la sienne.
Alors à quoi bon ? A quoi bon chercher ce qui n’existait pas ? Ce qui voudrait dire quelque chose qui en fait n’avait aucun sens ?
Autant juste trouver le cadeau qui lui ferait vraiment plaisir. Tout simplement.
Et j’avais enfin cessé de tergiverser.
J’avais choisi un carnet en cuir. Le genre entièrement fait à la main et dont les feuillets sont interchangeables. Un arbre brun au centre sur un fond entre rouge et orangé. Teintes chaudes que je savais désormais être ses préférées.
Si c’était cela que j’avais choisi, c’était en référence à une discussion que nous avions eue, il y avait quelque temps de cela. Elle avait alors évoqué son enfance et surtout son grand-père. Un homme pour qui elle avait eu énormément d’affection. Elle m’avait raconté qu’il était artisan et travaillait le cuir. Elle avait grandi en passant une bonne partie de son temps libre, avec son frère, à traîner dans son atelier. Il fabriquait principalement des escarcelles, mais aussi différentes choses, dont ce type de carnet.
Elle avait aimé passer du temps en ce lieu, regarder les teintures successives, voir les objets prendre forme peu à peu. Cet art l’avait fascinée. C’était comme être hors du temps, m’avait-elle confié. De ses yeux de petite fille, cet atelier aurait tout aussi bien pu être un endroit issu d’une autre époque. Influences de Moyen-âge, de contes et de légendes. Même dans ses récits d’enfance, on retrouvait la prof d’Histoire et de Lettres. Je me souvenais avoir souri. Ces carnets, elles les avaient appelés grimoires et elle avait toujours rêvé d’en avoir un, rien que pour elle.
Ça aurait eu de l’allure pour un journal intime, avait-elle précisé.
Rien à redire, elle avait bon goût. Son grand-père n’avait qu’à moitié cédé, il lui avait dit que oui, il lui en ferait un, mais quand elle serait plus grande. Puis l’occasion ne s’était jamais présentée.
Alors oui, elle n’était plus enfant, et non, cela n’aurait pas la même symbolique qu’un objet réalisé par ce grand-père qu’elle admirait, mais au souvenir du regard brun encore brillant de rêves qui avait accompagné la narration, j’étais presque certaine que ce grimoire, même à cinquante ans, elle trouverait quoi en faire.
J’avais alors écumé internet pour voir s’il existait encore ce genre de fabrication artisanale. Et j’avais trouvé.
Quoi qu’il en soit, désormais, le paquet dans la main, je ne savais pas quoi en faire. Vu que je ne la verrais pas avant deux jours, et que je serais rentrée chez moi avant, je pouvais très bien le laisser ici. Pourtant non. Au lieu de le déposer sur la table basse vers laquelle je m’étais dirigée initialement, je le glissai dans mon sac avec mes effets personnels. Ce qui, je vous l’accorde, était parfaitement idiot. Tout ce que j’allais y gagner, c’était d’abimer l’emballage cadeau.
Mais que voulez-vous, le fait que je ne sois pas cohérente n’est plus un scoop !
Je jetai un dernier coup d’œil à la pièce : tout était en ordre. Je pouvais partir travailler. Je finirais pour dix-huit heures trente et le marathon commencerait. Revenir récupérer mes affaires avant de partir chez mes parents, aider ma mère pour les derniers préparatifs, me doucher, me changer, me coiffer, me maquiller. Le tout à finir avant vingt heures trente.
Voilà pourquoi, brièvement, tous les vingt-quatre décembre, je détestais mon métier.
Et comme je l’avais prédit, ce fut la course toute cette maudite journée. Un flux ininterrompu de clients nerveux, grincheux, pressés. La précipitation pour faire les emballages : tâche qu’évidemment Alban avait choisi de déléguer. Tous ces pauvres livres dont la moitié, sans doute, risquait fort de ne jamais être lue. Je prédisais même que certains ne seraient jamais ouverts.
Magie de Noël, tu parles ! Ce concept totalement inconnu des commerçants…
Pour le moment… Parce que ma magie commencerait à dix-huit heures trente. Coute que coute. Et malgré ce marathon, je savais que j’y prendrais plaisir !
Et j’y étais arrivée ! J’avais tout fait dans les temps. J’avais passé la porte de chez mes parents avec le soulagement de ne pas avoir pris de retard sur la route et l’impatience que la soirée commence enfin.
Pas encore habillée, mais déjà coiffée, ma mère s’affairait dans la cuisine pour finir les bûches. Son tablier maculé de farine m’indiqua que tout n’avait pas dû se dérouler exactement comme prévu. Je pris quelques secondes pour admirer les boucles rousses qui encadraient son visage pâle, celles qu’elle avait pris soin de laisser échapper d’un chignon soigné. Je lui avais toujours envié ces cheveux magnifiques dont je n’avais malheureusement pas du tout hérité.
— Pas trop fatiguée, ma puce ?
Je répondis que non avant de demander où étaient mon père et Killian.
— Au sous-sol, ils essayent de réparer un truc. « Un truc ». Je souris.
— Un prétexte pour fuir la cuisine, je suppose ?
Elle me lança un regard entendu par-dessus son épaule.
— Pour ton père, oui. Ton frère, c’est moi qui l’ai chassé.
Et ça ne m’étonna pas, Killian avait une notion assez vague de la limite entre « préparer » et « manger ».
Je quittai la pièce pour aller fouiner vers la salle à manger. Comme tous les ans, la décoration était magnifique et harmonieuse. Mais cette année, le sapin surpassait très largement ceux des années précédentes. Il était naturel, évidemment, avec un père pépiniériste, l’inverse eût été de mauvais goût. Quant à la décoration, presque tout était blanc à l’exception de quelques touches dorées, éparses. Boules mates, flocons de neige et colombes s’y mêlaient harmonieusement.
—C’est magnifique, criai-je pour qu’elle m’entende depuis l’autre pièce.
— C’est Killian.
— Killian?
Incrédule, je préférai revenir dans la cuisine pour jauger le visage de ma mère et voir si elle se moquait de moi ou non. Ses traits étaient sérieux. Elle tourna la tête quand j’arrivai et sourit devant mon air sceptique.
Bah quoi, pas que mon frère soit le cliché du mec macho et balourd, loin de là, mais non, les petites colombes et la parfaite maitrise de la déco, ce ne sont quand même pas ses trucs.
— Sa nouvelle petite amie est décoratrice d’intérieur.
— Je vois.
Ça expliquait bien des choses en effets Attendez, comment se faisait-il qu’il ait une petite amie avec qui il refaisait la déco dont j’ignorais l’existence ?
— Elle sera là, ce soir ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?
— Non. Ce n’est pas sérieux à ce point.
Elle abandonna quelques instants le glaçage qu’elle préparait pour pouvoir me donner toute son attention. Je la vis soudainement soucieuse.
— Tu n’as pas donné beaucoup de nouvelles ces derniers temps, tu sais.
Ce n’était pas seulement la réponse à ma question concernant la compagne de mon frère, c’était surtout un sous-entendu destiné à savoir s’il y avait un problème.
Je haussai les épaules en m’excusant, mais elle ne fut pas dupe.
— Je suis désolée pour Thomas, ma chérie.
La véritable raison me fit rougir.
— Ne le sois pas. C’est sans doute mieux ainsi. Et puis tu n’as jamais su mentir, maman, ajoutai-je taquine, j’ai tout de suite vu que tu ne l’aimais pas ! Elle ne nia pas et n’ajouta rien de plus, car les garçons venaient de remonter.
Mon père m’embrassa, mon frère ébouriffa mes cheveux et s’approcha un peu trop du plan de travail. Il fut donc de nouveau chassé de la cuisine et s’éloigna en grommelant.
Il faudrait vraiment que je trouve un moment dans la soirée pour lui parler.
— Alors, Sioban, pourquoi Thomas ne vient pas déjà ?
Je n’eus pas le temps d’achever ma pensée concernant le tact légendaire de mon père –les chiens ne font pas des chats– que ma mère s’était déjà retournée pour le fusiller du regard.
— Ce n’est rien maman, m’empressai-je de répondre pour éviter à mon père un savon.
Je reportai mon attention sur lui avant de poursuivre :
— Disons qu’on n’est plus vraiment ensemble.
« Plus vraiment ensemble » ? Je ne venais pas sérieusement de dire cela ? À voix haute ? On est ensemble ou on ne l’est pas. Et nous, de toute évidence, on ne l’était plus. L’aveu de la zone de flou n’était pas nécessaire.
— J’ai toujours pensé que c’était un crétin. Il faut vraiment l’être pour laisser tomber une femme aussi jolie que ma fille !
Hey, mais attendez une seconde ! Pourquoi partait-il forcément du principe que c’était lui qui m’avait quittée ?! Ok, objectivement, c’était lui qui était parti à Strasbourg, mais ce n’était pas seulement cela la raison. Pas que j’avais envie d’être jugée responsable de notre rupture, mais durant une fraction de seconde, mon orgueil en prit un coup.
Mais le bras qu’il passa autour de mon épaule me réconforta malgré tout. J’ignorais pourtant jusqu’ici que j’avais besoin de l’être pour Thomas. Pourtant, à cet instant, me sentir entourée et aimée m’ôtait un poids dont je n’avais pas totalement pris conscience.
C’était fatigant finalement de vivre dans les nondits.
— Disons que c’est compliqué et pas forcément intéressant.
J’avais été plus froide que je ne l’avais voulu, mais je n’avais vraiment pas envie d’en parler. Ma mère me toisa et je fuis son regard. Comme si je craignais qu’elle n’y lise que je cachais quelque chose et que c’était en réalité tout le contraire d’inintéressant.
— Tu as l’air différente ces temps-ci, conclut-elle après son inspection.
— J’ai eu beaucoup de boulot.
Et ce n’était qu’un demi-mensonge. Mon père me serra un peu plus fort.
— L’homme de ta vie n’est sans doute pas loin.
Cette phrase tellement clichée. Et si c’était la femme ? Je ne considérais toujours pas Maryse comme telle, mais je me demandais simplement comment réagirait ma famille si je leur annonçais que je voyais une femme.
Peu importait pour le moment. Nous n’étions pas à l’heure des confidences ou révélations. J’étais bien.
Parfaitement bien. Sereine. En famille. Et c’était Noël.
Ils n’avaient finalement pas insisté et nous avions tous fini de nous préparer.
Figée devant le miroir de mon ancienne chambre, j’essayais désespérément de faire coopérer une mèche de cheveux. Je ne lui demandais pourtant pas grand-chose ! Juste d’arrêter de retomber lamentablement devant mes yeux… Pourquoi ma mère avait-elle des boucles naturellement parfaites et disciplinées, et moi, une crinière indomptable ?
— Cherche pas, t’y arriveras pas.
Je sursautai en entendant la voix de mon frère.
— Tu m’as fait peur, Killian.
— J’ai vu.
Il arborait un sourire beaucoup trop satisfait.
— Et ça te fait plaisir ?
— Ouais, plutôt.
Je secouai la tête, pourtant bien plus amusée qu’agacée.
— C’est ce qui prouve qu’on est bien de la même famille.
— Quoi donc ? demandai-je sans me retourner et en m’adressant à lui via son reflet.
— Nous avons des prénoms de merde et les cheveux de papa.
Je ris.
— Ils ne sont pas si moches que ça, protestai-je, j’aime bien le mien d’ailleurs.
Il hocha la tête avec un manque flagrant de conviction.
—Maman t’a au moins épargné la prononciation irlandaise, on n’a pas tout perdu.
En effet. Si ici tout le monde prononce mon prénom « Siobane », elle m’avait raconté que la vraie prononciation, celle irlandaise, était « Chivonne ». Je me rappelais avoir trouvé cela plutôt horrible. Mon frère l’emploie cependant parfois, quand il chercher à m’agacer.
La sonnette nous interrompit et il quitta la pièce pour aller ouvrir.
Je jetai un dernier regard à mon reflet.
Définitivement, j’avais bien fait de choisir cette robe. Elle m’avait plu immédiatement par ces bretelles larges à nouer dans le dos et cette jolie nuance de prune. Et en plus, elle m’allait bien ! Quoi, un peu d’autosatisfaction n’a jamais fait de mal à personne !
Je descendis rejoindre mon frère.
Nous approchions de la fin du plat de résistance et j’étais finalement bien moins épanouie que je ne m’y étais attendue. Je me sentais bien parmi ma famille pourtant, heureuse de passer cette soirée avec ces gens qui m’étaient chers. Mais deux petites notes noires venaient gâcher ce bonheur.
J’avais trouvé que j’avais dû répondre beaucoup trop de fois aux questions de type « Alors, Sioban, toujours pas de prétendants ? » et de fil en aiguille, j’avais fini par culpabiliser d’avoir laissé Maryse seule.
Chaque question sur ma vie privée ou même l’évocation des rencontres des uns et des autres m’avait fait penser à elle, jusqu’à ce que ce malaise finisse par me gagner. J’étais en train de finir mon morceau de dinde en tentant de penser à autre chose quand l’éclat de rire d’Élise me sortit de mes sombres pensées.
Élise et Sarah sont mes cousines, elles ne sont pas jumelles, mais ont à peine un an de différence, alors c’est tout comme. Elles sont inséparables, ont huit ans de plus que moi et sont des baroudeuses passionnées. Ce qui en fait de formidables convives grâce à toutes leurs histoires à raconter qui dynamisent nos repas de famille. Je n’avais pas suivi le début de la péripétie dont le souvenir venait de causer l’hilarité d’Élise, mais je rattrapai bien vite la conversation au vol. Il s’agissait de leur escapade au Népal, la première en compagnie du compagnon de Sarah qui, de toute évidence, avait eu du mal à s’habituer à leur rythme. Il était assis juste en face de moi et était écarlate.
— Tu n’as pas honte de traumatiser ton futur beaufrère, Élise ?
Elle haussa les épaules en signifiant que non. Killian me tapa sur l’épaule avant de me lancer à demi-voix.
— Ce genre de truc, Thomas ne tenait pas deux heures.
Je ris avec eux. En effet, peut-être même pas une heure en fait. Et ça me détendit un peu.
Sarah nous contait la splendeur de la rivière Karnali et je réalisai que j’aurais été incapable de la situer sur une carte. Je me demandai soudain si j’aurais un jour l’occasion de faire ce genre de voyage, évidemment, actuellement, ce n’était pas mon salaire de libraire à temps partiel qui me le permettrait.
— Et toi, ébloui également ? lançai-je au compagnon de Sarah.
— C’est vraiment un pays merveilleux oui, mais j’avoue que j’ai eu un peu de mal à suivre les filles, reconnut-il un ton plus bas.
Le timbre de sa voix m’indiqua qu’il était visiblement mal à l’aise, aussi n’insistai-je pas. Je ne savais pas ce qui le gênait, mais il y avait déjà Élise pour remuer le couteau dans la plaie, je pouvais éviter d’aider à le traumatiser dès notre premier Noël commun.
Je laissai passer encore trois ou quatre anecdotes avant de me lever pour commencer à débarrasser. Un peu parce que c’était nécessaire, beaucoup parce que je ressentais le besoin de souffler, au calme. C’est une de mes habitudes, quand le brouhaha des conversations se fait trop intense, je deviens l’hôtesse parfaite et je file me lancer dans une préparation bien souvent imaginaire. Juste histoire de faire le vide un bref instant. Je me levai donc et commençai à empiler les assiettes que l’on m’avançait. Contournant ma mère, je lui murmurai de rester assise, que je m’occupais de cela.
— Bouge tes fesses et aide-moi, intimai-je à Killian. Mais ce fut Frédéric -il allait bien falloir que j’arrête de l’appeler « le compagnon de Sarah »- qui se leva.
— Laisse, je vais t’aider.
Je lui souris sans être sincère : ça cassait totalement mon projet d’avoir trois minutes de paix. Je m’engouffrai dans la cuisine tandis qu’il me tenait la porte avant de la refermer sur nous.
— C’est toujours ainsi, demanda-t-il d’emblée.
Je fronçai les sourcils sans qu’il puisse le voir, la tête penchée dans le réfrigérateur.
— Quoi donc, Frédéric ?
— Élise et Sarah, et leur total mépris de la vie privée…
Je consentis à lui accorder toute mon attention.
— Tu ne sais plus où te mettre, pas vrai ?
Il hocha la tête, presque honteusement.
— Il va plutôt falloir que tu t’y habitues, enchaînaije, car oui, depuis toujours, elles racontent absolument tout.
On m’avait connue meilleure en réconfort, mais que vouliez-vous que je lui dise ? Je le connaissais depuis moins de quatre heures.
