Mat'Stat - Sébastien Bénéteau - E-Book

Mat'Stat E-Book

Sébastien Bénéteau

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Beschreibung

Le monde du travail est une compétition, il est donc normal d'en faire un sport ! Les salariés ont désormais les mêmes conditions de travail que les athlètes professionnels, leur valeur est déterminée à la fois par des statistiques et par leur notoriété. Leur objectif est d'améliorer leur image et leurs résultats pour décrocher les meilleurs contrats et sponsors. Comme Mat'Stat, ce jeune homme parti de rien, devenue une superstar suivie par des millions de personnes sur les réseaux sociaux. Il gagne chaque année le titre de meilleur employé de France et représente la marque de boissons énergisantes Power dans toutes leurs publicités. C'est le roi des stats, le GOAT, le Michael Jordan du travail. Il incarne tout ce que Mélodie déteste : un homme narcissique, qui s'invente une vie parfaire sur les réseaux et que tout le monde applaudit par espoir de gagner un peu de visibilité. Elle aimerait, elle aussi, montrer sa valeur sans devoir se mettre en scène et faire semblant d'être la meilleure dans tout ce qu'elle entreprend. Tout ce qu'elle demande, c'est qu'on lui laisse une chance d'améliorer ses statistiques et d'enfin pouvoir tirer un trait sur son passé. C'est alors qu'une opportunité surprenante se présente à elle et l'oblige à choisir entre rester fidèle à ses principes ou les renier pour réussir. La course aux précieux likes qui peuvent changer une vie, ou la détruire, est lancée. Que le meilleur employé gagne !

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Seitenzahl: 276

Veröffentlichungsjahr: 2025

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À Lélia et Christine

Sommaire

PROLOGUE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

EPILOGUE

NOTE AU LECTEUR

PROLOGUE

Je ne peux pas croire que j’étais fan de toi, tu me dégoutes Mat, je ne veux plus jamais entendre parler de toi, tu n’as que ce que tu mérites.

58

23

1450

T’as entubé tout le monde, t’es vraiment qu’une merde, disparais mec.

45

17

2563

Tu t’es bien foutu de nous, tu vas crever seul et le plus tôt sera le mieux.

87

54

4617

Perso à ta place, je me suiciderais.

24771145271238

Les messages déferlaient sur l’écran du téléphone de Mathieu, suspendu au-dessus du vide.

Si les gens savaient ce que je m’apprête à faire, me diraient-ils de sauter ?

Probablement.

L’idée de démarrer un live sur Instagram lui traversa l’esprit.

Ils veulent me voir crever, ils ne vont pas être déçus !

Mathieu alluma sa caméra face à lui et observa son visage rougi par les larmes. Combien de spots publicitaires portaient encore ses traits ? Combien de femmes et d’hommes avaient rêvé de tromper leurs conjoints avec lui ? Combien de professionnels travaillaient dur tous les jours pour lui ressembler ?

En un claquement de doigts, la personnalité la plus aimée des français était devenue leur ennemie, la cible à abattre sur tous les réseaux sociaux. Il aura suffi d’un article de presse, un seul. Un journaliste balança le scoop de l’année et il fit tomber Mat’Stat, le premier influenceur de France. En quelques minutes, les gens s’étaient rués sur Twitter, Facebook, Instagram, Linkedin et les autres plateformes dans le seul but d’être parmi les premiers à insulter Mathieu, sans chercher à comprendre la situation. L’intouchable Mat’Stat était à terre, l’occasion de lui porter l’estocade était trop belle et le spectacle de sa déchéance, irrésistible.

Auraient-ils eu le même comportement avec un autre ? Avaient-ils été, à ce point, choqués par les révélations du journaliste ? Cherchaient-ils l’insulte la plus humiliante pour gagner, à leur tour, des followers ? Était-ce un simple exutoire pour déverser leur frustration sur un symbole de réussite ? Mathieu avait beau connaître les bad buzz et les shitstorms, une telle violence à son égard l’avait secoué. Il brûlait d’envie de répondre aux commentaires, de donner sa version des faits, mais son avocat lui avait interdit de s’exprimer d’une quelconque manière avant la tenue de son procès et c’était, de toute façon, peine perdue.

« Vous verrez Mathieu, cela va se tasser. Vous serez le bouc émissaire pendant quelques jours, puis un nouveau scandale éclatera et les gens iront se défouler sur quelqu’un d’autre, c’est ainsi, toujours. »

Les mots du maître l’avaient rassuré, mais après plusieurs semaines, la tempête ne faiblissait pas, bien au contraire. Les médias se faisaient un malin plaisir d’écrire sans cesse de nouveaux articles, de fouiner à la recherche de la moindre information qui pouvait lui nuire un peu plus et entretenir le flot de haine à son égard. Les émissions de télévision et de radios invitaient des personnes, que le jeune homme n’avait jamais rencontrées, pour témoigner à son sujet, toujours en sa défaveur. Des photos de lui étaient détournées en memes et servaient à illustrer toutes les actualités, même les plus improbables, ramenant toujours Mathieu au centre de l’attention. De héros pressenti pour recevoir la Légion d’honneur, il était devenu la risée du pays et sa renommée dépassait désormais les frontières pour alimenter les news des États voisins, eux aussi friands de buzz.

Mathieu lâcha son téléphone et contempla sa chute de quinze étages. Le choc avec le sol le fit rebondir plusieurs fois, dans le plus grand des silences. Mathieu entendait pourtant encore le son des notifications dans sa tête. Ces messages enregistrés sur les serveurs des data centers le hanteront à jamais. Il ne sera plus Mat’Stat, il ne sera plus Mathieu Comtois. Même si, par miracle, il était innocenté lors de son procès, il devra vivre avec son statut de star déchue et sa réputation de menteur. Personne ne prendra le risque d’être associé à lui et la solitude, qu’il fuyait depuis toujours, sera son unique refuge, pour le restant de sa vie.

Plutôt en finir tout de suite dans ce cas.

Nul ne pleurera sa mort, pas même ses parents, déçus par leur fils depuis sa naissance. Sa disparition ne sera qu’une énième histoire tragique d’une star ayant perdu le contrôle et sombrant dans la dépression, avant de mettre fin à ses jours.

Les gens ne chercheront pas à comprendre, ils diront que Mathieu était trop faible pour endurer la pression de la célébrité et supporter l’inévitable désamour des fans.

Il leva la tête vers le ciel étoilé, bientôt tout sera terminé. Il ne sera qu’un malheureux souvenir, un meme d’humour noir, et ensuite, il n’existera plus.

Mathieu palpa le vide du bout de ses orteils, prit une grande inspiration et ferma les yeux en souriant.

Il était enfin libre.

1

— La passe pour Max Joubert, il reste 10 secondes de jeu, les deux équipes sont à égalité !

— MJ temporise, il regarde le chrono… Il part sur la gauche, c’est son spot préféré. La défense le sait, elle ne le lâche pas d’une semelle ! Max arme son bras et tire ! Le buzzer retentit et… C’EST DEDANS ! VICTOIRE DE L’ASVEL sur un nouveau tir incroyable de Maxime Joubert à la dernière seconde !

— C’est son troisième tir de la gagne de la saison, son septième en carrière ! Quelle victoire et quel joueur !

— Il tourne à 42% de réussite à trois points depuis le début de sa carrière, il est même à 43,6% cette saison et je vous donne une autre statistique complètement folle, il est à 55% de réussite lorsqu’il prend ses tirs sur l’aile gauche du terrain dans les deux dernières minutes du match !

— Oui et le plus incroyable, c’est qu’il est aussi à l’aise à domicile qu’à l’extérieur ! Seulement 0,4% d’écart dans ses stats de tir !

— Il faut dire qu’il est bien aidé par la vitesse de sa mécanique de shoot. Il est capable d’armer son bras et de relâcher la balle en 0,73 seconde ! Ça laisse vraiment peu de temps à la défense pour réagir !

— MJ est encore plus fort à mi-distance avec une réussite de 57% à 45° du panier lorsqu’il est sur l’aile gauche et qu’il prend appui sur ses deux pieds. Son adversaire direct a donc tout intérêt à ne pas lui laisser d’espace.

— Le problème pour les défenses, c’est qu’elles ne peuvent pas non plus le coller parce qu’il est aussi très fort pour partir en dribble vers le panier. Rendez-vous compte, il atteint les 27 km/h sur son premier pas vers la droite et il ne perd que 0,68 ballon en moyenne lorsqu’il entre dans la raquette !

— Exact, il affiche un excellent 76% au tir lorsqu’il finit en floater avec sa main droite et s’il décide d’aller jusqu’au cercle, c’est un panier dans 64% des cas, voire 68% quand il feinte et termine main gauche.

— Sans oublier qu’il est aussi très bon pour provoquer la faute et qu’il affiche un impressionnant 88% de moyenne aux lancers francs !

— Toutes les défenses de la ligue le savent, Maxime Joubert n’est pas qu’un shooteur, il ne faut pas lui laisser l’accès à la peinture et c’est ce qui lui donne de l’espace pour tirer à 3 points comme il vient encore de le faire.

— On pourrait encore citer de nombreuses statistiques de jeu, c’est en tout cas le meilleur recrutement de la saison pour l’ASVEL qui l’a récupéré suite au transfert de Sylvain Maynier à Poitiers.

— Oui et cette nouvelle victoire des Lyonnais le prouve. Ils conservent leur place de leader du championnat et MJ se dirige droit vers le titre de meilleur joueur de la saison.

— Chers téléspectateurs, restez avec nous pour le débat de la soirée, nous reviendrons sur ce fabuleux match, juste après la pub !

— Sam, c’est bon ? Le match est fini ?

— Vous souhaitez vous aussi développer vos capacités ?

— Samir, tu peux baisser le son de la télé s’il te plait ?

— Alors, choisissez Power ! La boisson qui vous apporte votre boost quotidien !

— SAM !

— Oui, c’est bon, ça va, pas besoin de crier.

— Power, la boisson préférée de Mat’Stats !

Samir attrapa la télécommande et réduisit légèrement le volume de la télévision.

— Merci. Je t’ai laissé regarder ton match, maintenant, j’aimerais bosser mon entretien.

— Je sais Mélo, tu ne crois pas que tu te mets trop de pression ? Tu ferais mieux de te détendre un peu si tu veux être en forme pour demain.

— Je suis Mat’Stats et je bois une bouteille de Power tous les jours !

Mélodie leva les yeux de son ordinateur vers Samir, allongé de tout son long dans le canapé, le regard rivé vers la télévision. Impossible de savoir s’il sous-estimait l’importance de cet entretien d’embauche pour sa compagne ou s’il lui prodiguait, selon lui, la meilleure attitude à adopter pour réussir ce test. Le débat était vain, elle lui avait déjà expliqué maintes fois son besoin d’être prête à toutes les éventualités. Le travail la rassurait même s’il était futile.

— J’en ai besoin, dit Mélodie, j’ai enfin un rendez-vous pour un job intéressant dans une belle boite, il faut que je mette toutes les chances de mon côté.

— Mouais, ce n’est pas non plus un poste incroyable. Avec ton niveau d’études, tu pourrais trouver mieux.

La jeune femme soupira.

— On en a déjà parlé Sam, ça fait quatre mois que je cherche et je n’ai fait que deux entretiens. Il y a trop de concurrence dans la communication. Si tu n’as pas bossé en agence, c’est trop dur d’avoir de bonnes statistiques, surtout ici à Paris. Je ne peux pas non plus rester sans rien faire, sinon mes stats vont stagner et il me sera encore plus difficile de trouver du travail. En plus il me faut un job, on en a besoin.

— Si vous aussi, vous voulez booster vos stats, buvez Power !

— Je sais oui, dit Samir, pour avoir une place en crèche, si tu n’as pas de boulot, nous ne serons pas prioritaires. Par contre, je ne suis pas sûr que bosser comme blogueuse pour une agence de voyage te permettra d’obtenir de bonnes statistiques de travail.

— Rédactrice !

— C’est pareil, tu vas rédiger des articles pour le blog de l’agence, non ?

Il marquait un point. Elle n’en avait pas la certitude, mais la rédaction d’articles pour le blog de l’agence de voyage serait sans doute sa mission principale. Cette fonction lui convenait, elle avait toujours eu une certaine aisance rédactionnelle, même si elle ne s’était jamais imaginée rédactrice. Après tout, écrire des articles de voyages et des conseils aux touristes n’étaient pas la pire des attributions pour gagner sa vie. Mélodie n’avait, cependant, jamais vraiment voyagé à part des excursions estivales en Espagne et en Italie avec ses parents. Elle avait copieusement embelli sa lettre de motivation et devait être incollable sur les destinations qu’elle avait soi-disant visitées. Sa préparation d’entretien se résumait surtout à lire les blogs de voyageurs pour créer son propre itinéraire et à consulter Google Maps pour mémoriser des lieux emblématiques.

C’est juste un petit mensonge pour trouver un job, tout le monde le fait, je n’ai pas le choix.

Elle avait mal au ventre. Était-ce le stress ou la honte ? Mélodie ne supportait pas la triche, le faux sous toutes ses formes. Pour elle, la vérité devrait toujours prévaloir, peu importe les répercussions, mais ces mois de recherche infructueuse affaiblissaient ses convictions.

C’est différent, c’est un mensonge sans conséquence, pour la bonne cause.

Les gens passent leur temps à s’inventer des expériences et des vies sur Linkedin ou Instagram, alors, elle pouvait mentir un peu, elle aussi, juste cette fois.

— Même si je ne développe pas beaucoup de compétences, dit-elle, au moins ça m’évitera de perdre des points. C’est important de pouvoir montrer de bonnes statistiques de travail aux employeurs, si tu veux un boulot.

— Mouais, si tu le dis, je n’ai jamais eu besoin de ça moi.

— C’est normal, tu es le seul spécialiste en boa de la région ! Tu n’as jamais eu à galérer pour trouver un job, on t’en a offert des dizaines dès ta sortie de l’école !

— Power ! La boisson des winners !

— C’est Python, je suis développeur, pas gardien de zoo, répondit Samir.

— Tu peux éteindre la télé maintenant ? J’ai vraiment besoin de bosser et j’en peux plus de voir cet imbécile de Mat’Stats.

Le visage tout sourire de l’égérie de Power disparut de l’écran lorsque Samir alluma sa console de jeux. Il mit son casque audio sur la tête et Mélodie se replongea dans la préparation de son entretien. Son compagnon avait raison, elle était plus que qualifiée pour ce poste avec son Master en Stratégie Marketing et Communication d’Entreprise, mais jusqu’à présent toutes ses candidatures pour des emplois à responsabilités de niveau Bac+5 étaient restées sans réponse, comme ses relances.

Mélodie désespérait. À déjà vingt-huit ans, ses seules expériences professionnelles se résumaient à quelques mois de stage dans deux petites entreprises héraultaises. Elle avait beau les embellir de missions plus ou moins réalisées, mettre en avant ses qualités et surtout réitérer sa motivation, elle ne réussissait jamais à franchir la première phase de sélection des candidats.

C’est sur Linkedin qu’elle trouva une annonce de You-Travel, une agence de voyage spécialisée dans le tourisme d’aventure, domiciliée près de chez elle, dans le 17e arrondissement de Paris.

YOU TRAVELFaire du voyage, une aventure.

URGENT : POSTE DE RÉDACTEUR H/F À POURVOIR

Statistiques de Compétences au Travail :

- Assiduité 100%

- Qualité d’écriture 80% minimum

- Orthographe 95% minimum

- Réactivité 75% minimum

Profils sans expérience acceptés. Rémunération 1500 € bruts mensuels + tickets restaurants.

Lélia et 38 autres personnes128 commentaires

Mélodie avait hésité, ses compétences valaient un meilleur salaire, mais c’était l’opportunité d’acquérir une expérience professionnelle et d’étoffer un peu plus son CV.

Un travail lui permettrait aussi d’obtenir une place en crèche pour son fils, puisque les établissements privilégient les parents actifs. Elias passait la moitié de la semaine chez une nounou et le reste du temps avec sa mère depuis déjà six mois. Mélodie tenait absolument à ce qu’il intègre une crèche pour le sociabiliser davantage avant d’entrer à l’école.

La jeune femme ouvrit son navigateur sur son ordinateur portable et cliqua sur la page du portail de la CNIL, soigneusement enregistrée dans ses favoris. Elle se connecta à son espace personnel et le tableau de bord lui présenta ses principales statistiques professionnelles. Mélodie fut soulagée, pas de baisse, ses pourcentages étaient tous supérieurs à ceux exigés dans l’annonce de YouTravel.

Depuis la programmation de son entretien, elle surveillait ses données de près, comme certains suivent la Bourse, même s’il n’existait aucun moyen de ralentir la chute d'une courbe, surtout en l’espace d’une nuit.

Elle se souvint de l’introduction de ces statistiques quelques années plus tôt, dans le cadre de la Grande Réforme de la Compétence au Travail. Elles accompagnaient une série de mesures pour redonner du sens à l’activité professionnelle dans son ensemble et constituaient l’initiative phare du nouveau Ministre du Travail, dont la nomination avait créé la surprise générale, même chez les plus fins observateurs de la vie politique française. Personne, en effet, ne s’attendait à ce que le champion de basketball et homme d’affaires Tony Parker ne rejoigne le gouvernement, encore moins à ce ministère.

Aux grands maux, les grands remèdes, avait pensé le Premier Ministre. Dans un contexte de crise sanitaire, climatique et d’inflation, de nombreux employés souhaitaient redonner du sens à leur travail. Salariés et employeurs aspiraient à davantage de souplesse, de reconnaissance et de liberté.

Monsieur Parker s’inspira du sport professionnel pour redynamiser l’emploi et apporter plus de flexibilité aux entreprises, comme aux travailleurs. La ligue de basketball américaine, la NBA, était l’organisation la plus prolifique au monde et l’un des seuls employeurs que le ministre avait connu. Il lui paraissait naturel d’en copier les méthodes pour atteindre les objectifs du gouvernement et satisfaire les citoyens.

Les CDI furent ainsi peu à peu remplacés par des contrats semblables à ceux des sportifs professionnels, négociés au cas par cas, en fonction des performances des salariés. La manière la plus efficace et juste d’évaluer les compétences était, comme pour les athlètes, d’utiliser des statistiques. Les nombres ne mentent jamais et de puissants algorithmes furent développés pour analyser de grandes quantités de données converties, pour la plupart, en pourcentages.

Les machines enregistraient chaque tâche accomplie et comportement au travail pour calculer ces statistiques publiques, collectées et régulées par la CNIL. Il était possible de déterminer une multitude de données comme le taux d’assiduité, la vitesse d’exécution pour certaines missions, la qualité de l’orthographe, mais aussi l’incidence du travail d’un salarié sur le chiffre d’affaires de son entreprise. Les patrons avaient ainsi davantage de garanties quant aux compétences de leurs salariés et les meilleurs d’entre eux négociaient des conditions de travail très avantageuses.

Pour simplifier ces statistiques avancées, la CNIL s’inspira du Niveau d’Efficacité du Joueur (NEJ) de la NBA pour créer le Niveau d’Efficacité Professionnelle (NEP). Cette donnée compile l’ensemble des statistiques professionnelles en un pourcentage censé représenter l’efficacité globale de la personne dans son métier.

Jusqu’à présent, nul n’avait réussi à égaler le NEP de 91% de Mat’Stat, un score impressionnant, principalement dû à la capacité de la superstar à augmenter instantanément le chiffre d’affaires et la productivité des salariés, dès l’annonce de sa signature dans une nouvelle entreprise. Mélodie, elle, avait un NEP de 18% seulement, grâce à quelques statistiques rédactionnelles développées au cours de ses stages d’études. Sans emploi, il était impossible d’augmenter le NEP et à vingt-huit ans, c’était un véritable handicap pour lancer une carrière.

Mélodie se souvenait des campagnes de communication du gouvernement suite à l’adoption de la réforme de monsieur Parker. Des spots publicitaires diffusés sur tous les médias de masse mettaient en scène un jeune homme, Mat’Stat, s’entraînant et travaillant sur une musique épique, ponctuée d’un slogan digne de la marque Nike : « Et vous ? Qu’attendez-vous pour vous élever ? ».

Mat’Stat, le roi des stats, un mec parti de rien devenu un employé superstar comme le sport et les médias en raffolent. Grâce aux statistiques, tout le monde pouvait prétendre à la célébrité et la richesse s’il s’en donnait les moyens.

La jeune femme n’en espérait pas autant, mais elle voulait elle aussi faire sa place dans le monde du travail. Elle avait juste besoin d’une première expérience, une seule opportunité de montrer sa valeur et d’améliorer ses performances.

Elle entrerait à YouTravel par la petite porte, mais elle y arriverait et elle se donnerait les moyens d’évoluer.

Il le fallait coûte que coûte.

2

MAT’STAT Devenez numéro 1

Cette nuit, j’ai vécu ma première fois !

Je vous vois venir…

C’était ma première nuit blanche de travail, j’ai essayé de me mettre au lit, mais rien à faire, le sommeil n’est pas venu. Et là, c’est parti, les tâches s’accumulent alors je fais une to do list dans ma tête et elle m’obsède !

Je me suis levé, j’ai fait quelques exercices, j’ai pris ma bouteille de Power et je me suis installé à mon bureau.

Et vous savez quoi ? J’ai terminé ma to do et j’ai même entamé celle du lendemain (désolé pour les emails à 2h27 lol). J’ai été beaucoup plus performant que le jour. J’ai réfléchi plus vite que d’habitude et le pire c’est que mes idées de nuit ont été incroyables !

Vous me prenez pour un fou ? Vous pouvez, je le suis à 200% !

Mais j’aime ça, ce challenge permanent qu’est la vie !

Et vous ? Vous avez déjà eu votre première fois ?

Mat’Stat

Samir et 25466 autres personnes3178 commentaires

Mélodie soupira, encore une de ces insupportables publications de Mat’Stat sur son fil d’actualité Linkedin. Il en publiait plusieurs par semaine, toujours sous la même forme, les mêmes tournures de phrases et il obtenait des centaines de likes et de partages, à chaque fois. Elle cliqua sur la section commentaires, par habitude, pour afficher les réactions des utilisateurs.

Bravo Mat ! Très bonne idée !

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Perso, ça fait longtemps que je travaille plusieurs heures toutes les nuits, on est tellement plus productifs !

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Moi, ma première fois a été superbe et depuis je mets vite mes enfants au lit pour en profiter ! Un vrai obsédé du taf !

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— Mais fermez vos gueules putain !

Mélodie se surprit à parler à voix haute. Elle leva la tête de son smartphone et tendit l’oreille. Pas de réaction, personne n’avait dû l’entendre jurer dans la petite salle de réunion, où une salariée de YouTravel l’avait invité à patienter.

Les gens passent leur temps à se féliciter eux-mêmes, tout est si faux.

Était-elle la seule à détester le narcissisme omniprésent sur les réseaux sociaux ? Elle avait plusieurs fois désinstallé l’application Linkedin, avant de la télécharger à nouveau. Consulter les profils des candidats était le premier réflexe des employeurs et, sait-on jamais, un jour elle recevrait peut-être une offre d’emploi au milieu de toutes les publicités dans sa messagerie.

Mélodie avait une furieuse envie de commenter la publication de Mat’Stat et de dire combien tout le monde se fichait qu’il travaille la nuit, que son message n’était qu’une façon peu subtile de promouvoir sa petite personne et son sponsor.

Elle n’en fit rien. Si ses mots allaient à l’encontre de la mouvance générale, elle serait décriée comme une personne jalouse, frustrée et deviendrait la cible de milliers d’utilisateurs.

— Bonjour, Mélodie, c’est ça ? Je suis Claire, responsable RH de YouTravel, désolée pour le retard, je sors d’un autre rendez-vous.

Claire s’assit, enleva discrètement ses chaussures et posa son téléphone sur le coin de la table, après avoir vérifié si le nombre de notifications, qu’elle supprimerait sans les ouvrir, avait augmenté depuis son dernier contrôle. Elle fixa la candidate avec un grand sourire, Mélodie se détendit un peu.

— Alors, commençons, dit Claire, j’aimerais que vous me parliez un peu de vous, de votre parcours et ensuite, je vous expliquerai ce que nous attendons de vous.

La jeune femme joignit ses mains sur la table et prit une lente inspiration. C’était un énième entretien pour la RH, le combat de sa vie pour Mélodie.

— J’ai 28 ans, dit Mélodie, je suis originaire de Montpellier et j’ai commencé mon parcours par des études de droit avant de me réorienter vers la communication. J’ai fait un master en marketing ainsi que deux stages en entreprises, dans une agence où j’ai fait un peu de graphisme et dans une association où j’ai participé à l’organisation d’un salon professionnel dans le secteur du cinéma. Ensuite j’ai un peu voyagé ici et là et me voici devant vous, prête à rejoindre vos équipes.

— Concise et efficace, j’aime ça. Pourquoi avez-vous arrêté le droit ?

— J’ai adoré le droit, mais je ne me voyais pas être juriste, je me suis peu à peu intéressée à la communication et j’ai fini par sauter le pas. Tout ce que j’ai appris en droit m’a d’ailleurs été très utile pendant mes stages. Je suis capable d’une grande rigueur et je connais toutes les législations concernant les droits à l’image, par exemple.

— C’est toujours utile de connaître le droit, mais si vous avez eu envie de vous réorienter dans la com’, pourquoi avoir attendu un an après votre master en droit ? C’est bien ça n’est-ce pas ? Il manque une année dans la chronologie de vos études sur votre CV.

— Oui, avant d’entreprendre un nouveau cycle de formation, j’ai fait une année de césure, j’ai été fille au pair en Angleterre.

C’était faux, mais suffisamment banal pour ne pas attirer l’attention sur le trou dans son CV.

— Je vois. Et donc qu’est-ce qui vous a motivé à postuler à notre offre de rédactrice ?

Avoir un job qui me permet de payer mon loyer, de manger, de partir en vacances et de ne pas être femme au foyer ! Vivre tout simplement et ne pas me sentir comme une incompétente que personne ne veut !

— J’ai toujours aimé écrire et voyager, alors ce poste me paraît être l’idéal pour moi. Je pense que le métier de rédactrice me permettra d’entamer ma carrière de la meilleure des manières en communication. J’aime surtout ce que représente YouTravel, faire du voyage une aventure, votre agence organise des séjours dans le but de faire vivre des expériences à vos clients, je préfère ça à un opérateur low cost ou du tout confort.

— Hum, d’accord. Je vous parlerai de notre offre plus tard, j’aimerais d’abord savoir pourquoi vous avez candidaté, sachant que vous avez quasiment deux masters.

Mélodie ne laissa rien paraître sur son visage, mais elle réprimait de toutes ses forces l’envie de lui répondre « à ton avis ? ». Claire était une professionnelle des ressources humaines, elle connaissait le marché du travail, la concurrence et surtout, elle avait accès aux statistiques de sa candidate. Elle savait exactement pourquoi la jeune femme avait postulé à cet emploi malgré son profil. Pourquoi lui posaitelle cette question ? Était-ce une technique pour préparer la négociation salariale et inciter Mélodie à baisser d’elle-même ses prétentions ou souhaitait-elle simplement l’humilier ?

— Je souhaite rejoindre votre équipe de rédactrices pour apprendre tout ce que je peux sur le secteur du tourisme et le fonctionnement d’une agence de voyage. Pourtant vous avez raison, j’ai un master, j’ai de l’ambition, mais je ne veux pas brûler les étapes. J’estime avoir beaucoup à apprendre et cette expérience me permettra d’être meilleure, par la suite, à un poste plus stratégique.

— Je comprends, c’est très humble de votre part. Avant de parler du poste et de ses… particularités, j’ai une dernière question. Vous aimez échanger avec les clients ? J’entends par écrit, par email notamment ou les réseaux sociaux, que ce soit par messagerie ou en répondant à des commentaires ?

— Oui, j’apprécie le fait de parler directement aux clients. Je pense que c’est le meilleur moyen de connaître leurs besoins et d’améliorer les services de…

— Même avec les clients mécontents ? Comment réagissez-vous face à un client en colère ? Vous savez garder votre sang froid ?

Claire s’était avancée sur sa chaise et guettait les réactions de Mélodie, comme si ces dernières questions anodines étaient les plus importantes.

— Oui, je garde mon sang-froid en toutes circonstances. Si le client est mécontent, je sais rester professionnelle et l’amener à m’expliquer les raisons de sa colère pour le calmer. Je m’assure ensuite de traiter sa demande le plus rapidement possible pour le satisfaire au mieux.

La RH s’adossa à nouveau sur sa chaise.

— Parfait, vous semblez en effet capable de vous maîtriser et faire preuve de diplomatie. C’est rare, surtout chez les jeunes. Vous avez quelque chose de rassurant et de professionnel, vous serez parfaite pour le job que je vais vous proposer.

Mélodie se détendit un peu au son de ces mots, elle esquissa même un sourire que Claire lui rendit.

— En fait, c’est assez dommage, continua la RH, parce que vous me plaisez bien. Le poste n’est pas pour YouTravel. Nous recrutons une rédactrice pour une autre entreprise, The Shop, dans le cadre d’un sign and trade, un transfert après signature si vous préférez. Vous connaissez ce type de contrat ?

Mélodie n’avait rien compris et ne pu feindre sa confusion. The Shop était une plateforme d’e-commerce et de livraison à domicile, rien à voir avec l’agence de voyage YouTravel. Quel était le rapport ?

— Non, je ne connais pas, mais attendez, qu’avez-vous dit ? L’annonce était pour un emploi de rédactrice chez You-Travel. Pourquoi me parlez-vous de The Shop ?

— Je suis désolée de vous l’avoir caché, mais je ne pouvais pas l’écrire dans l’annonce, ni vous le dire avant d’être sûre que vous feriez l’affaire. Pour vous la faire courte, je sais que The Shop est à la recherche de quelqu’un qui sait écrire pour leur service client et n’a pas encore posté d’annonce. Depuis des mois j’essaie de monter un échange avec eux pour recruter un de leur chef de projet Web, mais jusqu’à présent aucun de nos employés ne les intéressaient. Je veux donc les prendre de vitesse et recruter un rédacteur pour leur proposer un nouveau transfert. Ce que je vous offre, Mélodie, c’est de signer un contrat chez YouTravel et d’être aussitôt échangée chez The Shop, votre véritable employeur.

— Quel est l’intérêt pour The Shop ? Pourquoi ne recrutentils pas eux même un rédacteur ? Ou pourquoi ne passent-ils pas par une agence de recrutement ?

— Parce que cette opération leur permet de faire des économies, ils se débarrassent du gros contrat de leur chef de projet, sans avoir à le licencier, et ils récupèrent deux employés pour la même masse salariale.

— Vous échangez un chef de projet contre deux salariés ?

— Oui, il faut que les rémunérations s’équilibrent pour réaliser un transfert, c’est la loi. Donc, ce que je vous propose, c’est un contrat de 2 années, la seconde année est une option d’entreprise. The Shop a vivement insisté sur cette durée, je ne pourrais pas y toucher. Cela vous conviendrait ? Vous savez ce qu’est une option d’entreprise ?

Quelle idiote tu fais Mélo !

Elle s’était préparée à toutes les questions possibles sur son parcours, ses compétences, sa motivation et surtout ses voyages inventés, mais elle avait oublié de se renseigner sur les nouveaux contrats de la réforme. Elle se souvenait surtout des longues semaines de manifestations et des grèves déclenchées par les modifications du Code du Travail, pendant ses études de marketing. Mélodie avait suivi tout ce tumulte de loin, sans y prêter une réelle attention. Deux ans plus tôt, elle aurait épluché la législation dans ses moindres détails, mais il lui était désormais trop douloureux de lire un texte de loi.

— Non, je vous avoue ne pas être familière des options sur les contrats.

— Ok, en gros c’est comme un CDD d’un an qui peut être prolongé d’une année supplémentaire, sur décision de l’entreprise. Un renouvellement de votre contrat en quelque sorte, mais c’est votre employeur qui active ou non l’option. L’avantage pour vous, c’est que dans deux ans maximum, vous serez libre et vous pourrez soit renégocier un nouveau contrat avec The Shop, soit chercher ailleurs. À ce moment-là peut-être que nous pourrons nous revoir, si vous êtes toujours désireuse de rejoindre YouTravel.

La motivation de Mélodie s’était évaporée depuis l’annonce de son potentiel transfert. Elle avait du mal à réfléchir, elle était encore sous le choc et toutes ces informations se bousculaient dans sa tête. Elle fixa la porte derrière Claire et l’envie de tout renverser en hurlant, avant de partir en fracas, devenait de plus en plus séduisante à ses yeux.

Ne réagis pas à chaud Mélo, reste concentrée, rien n’est définitif, il y a toujours une solution.

Elle avait appris à se contenir. Plus jeune, elle se laissait parfois déborder par ses émotions et la gentille petite fille modèle se muait alors en furie. Mélodie prit une grande inspiration et chassa ses mauvaises pensées. L’entretien n’était pas terminé, il fallait aller au bout, collecter toutes les informations pour prendre une décision.

— Je comprends, deux ans dont une année optionnelle. Quelles sont les missions et le salaire ?

Claire sourit, elle se rapprocha de Mélodie, comme pour lui faire une confidence.

— Vous serez conseillère au service client. Votre mission principale sera de répondre aux messages envoyés par email, via le tchat du site et peut-être sur les réseaux sociaux. Vous traiterez les demandes écrites uniquement. C’est pour ça que j’ai préféré intituler le poste « rédacteur », il faut surtout un excellent niveau d’orthographe pour ce job. Concernant votre rémunération, je peux monter à 1600€ bruts, mais pas plus, sinon le transfert sera invalide. The Shop paie ses conseillers 1500€ bruts maximum, votre NEP est un peu faible, mais ça devrait passer vu vos statistiques rédactionnelles. Ça vous irait ?

Les options de Mélodie étaient limitées. Elle n’avait aucune envie de travailler comme conseillère clientèle chez The Shop, mais la perspective de repartir à zéro ne l’enchantait pas davantage. Elle pensa à la crèche et son ras-le-bol de rester à la maison à écrire des lettres de motivation à la chaîne pour rien.

— Ok, j’accepte.

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