Mauvais oeil - Vassoula Nicolaïdès - E-Book

Mauvais oeil E-Book

Vassoula Nicolaïdès

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Beschreibung

Un roman policier très sombre, dans lequel les meurtres semblent se perpétuer au fil des siècles

Depuis le crime odieux commis au temps de Byzance par Michel, l’ancêtre maudit, le sort s’acharne sur la puissante famille des Doukas. Morts violentes, amours tragiques ont jalonné leur histoire au long des siècles, et aujourd’hui encore, ils semblent être le jouet de forces obscures dont ils ignorent tout.

Pourtant, les prétendants de la belle Dora Doukas ne manquent pas, et Bernard ne reculera devant rien pour gagner les faveurs de la riche héritière au charme si fatal…

Découvrez sans plus attendre le dernier tome de la trilogie à suspense écrite par Vassoula Nicolaïdes !

A PROPOS DE L'AUTEUR

Vassoula Nicolaïdes part de son île natale de Chypre pour suivre ses études à Paris. Elle consacre son cursus universitaire à la littérature et aux arts et se fait rapidement remarquer par un prix d'écriture. en 1975, elle commence une collaboration en tant que dramaturge avec le metteur en scène Yorgos Sevaticoglou. Ensemble, ils programment la représentation de plusieurs pièces classiques. Vassoula Nicolaïdès travaille également à la traduction de certaines productions théâtrales.

EXTRAIT

Voici comment moi, Selim Turgüt, chef des janissaires et haut dignitaire de la Sublime Porte, j’ai appris le secret de mes origines.
Nous avions reçu l’ordre de mater une bande de klephtes – ces brigands opposés à la domination ottomane – qui guerroyaient sur les montagnes de l’Épire.
Le padichah en personne – que le chemin de sa vie soit parsemé de pétales de lis et de roses – me fit l’honneur de me convier au palais. Il me reçut, majestueusement assis sur son trône d’or incrusté de rubis, d’émeraudes et de saphirs.
– Tu vas incarner ma main, Selim, dit-il. Tu vas étouffer dans l’oeuf toute velléité de rébellion. Passe au fer les insoumis, mets la province insurgée à feu et à sang, ne montre pas de pitié, n’épargne personne. Je veux qu’à l’instar d’Attila, mon glorieux ancêtre, l’herbe ne repousse plus jamais sur ton passage.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Bientôt, comme un double fouet, la malédiction de tes parents va te chasser d’ici.— Quels parents ? De qui je suis le fils ?

Sophocle, Œdipe Roi.

Prologue

Telle est la racine commune du mauvais œil, de l’œil de mort, de l’œil unique de l’archer qui vise. Le guerrier tend l’arc, cligne l’autre paupière, arrondit et fige le regard qui tue.

Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi.

Quand Zeus lance sa foudre, le monde retourne à un état chaotique.

J.P. Vernant, l’Univers, les Dieux, les Hommes.

Aulnay-sous-Bois, 31 décembre 1978.

Ce journal rédigé par une patiente placée d’office au centre hospitalier Robert Ballanger fut présenté par le Dr Ariane Moser dans le cadre du séminaire bisannuel sur les maladies mentales, pour illustrer certains états délirants jugés dangereux.

Chaque fois que je me tourne vers le passé, cette période obscure semble filer au vent du souvenir, tels de pâles lambeaux trempés dans l’encre de ma mémoire, une encre rouge sang. Tout a commencé à Volos, la ville natale de mon mari et ce fut peu après que les choses ont singulièrement évolué, les changements se produisant d’abord lentement, puis de plus en plus vite : bizarreries, étrangetés inquiétantes, une confusion qui, jour après jour, s’est glissée dans la vie réelle, ma vie.

Nous étions retournés à Volos, en Thessalie, au mois de juin, comme tous les ans, dans la maison de mes beaux-parents, une bâtisse aux volets peints en ocre qui domine la mer. Je venais d’apprendre que j’attendais un deuxième enfant – cela ne se voyait pas encore – j’étais insouciante, heureuse, jusqu’au jour où nous allâmes, avec mon époux, voir cette tragédie grecque. La scène, en plein air, était séparée des spectateurs par deux immenses oliviers tortueux et en contre bas, les flots du Pagasétique scintillaient aux pourpres lueurs du couchant, tandis que dans notre dos, les contreforts du Pélion se creusaient d’ombres violettes. Nous avions confié notre fils de trois ans à ma belle-mère avant d’aller au spectacle, donc de ce côté-là, je n’avais aucun souci à me faire. Nous nous assîmes sur l’un des bancs des premiers rangs disposés en demi-cercle autour de l’aire de jeu, à côté du maire de Volos et de sa femme, un couple charmant avec lequel nous nous étions liés d’amitié. Sitôt que le soleil plongea derrière la montagne, les projecteurs dissimulés dans les fourrés flamboyèrent et la pièce commença. Un chœur composé de suppliants en longue tunique blanche surgit des bosquets pendant que le protagoniste allait se positionner devant un élément en carton-pâte qui figurait le palais. Je remarquai, peu après, que le chef du Chœur antique, que l’on appelle aussi le Coryphée, avait un œil fixe et me penchant vers la femme du maire, je demandai si c’était là un effet de mise en scène.

— Oh, non, dit-elle. Le pauvre garçon est vraiment borgne.

Sur le moment, je n’y prêtai pas attention, je crois même que sa réponse me fit sourire. Le lendemain, nous partîmes pour Athènes et je n’ai plus pensé au Coryphée, mais une semaine plus tard, alors que nous avions pris place dans l’avion qui nous ramènerait en France, je l’ai soudain reconnu parmi les passagers, bien qu’il ne fût plus revêtu de son costume de théâtre.

— Tu as vu ? ai-je murmuré à mon mari. Le Coryphée de Volos voyage avec nous.

Il a regardé dans la direction que je lui avais indiquée.

— Ce n’est pas lui. Tu te trompes, ma chérie.

Mais je ne me trompais pas. Non, je ne me trompais pas, car plus tard, tandis que nous attendions nos bagages à l’aéroport d’Orly, je l’ai revu, oui, je le jure que je l’ai revu ! J’ai su immédiatement que c’était lui à cause de son œil immobile. Il m’a fixé de son œil valide à la manière du chasseur qui cligne d’une paupière afin de viser le gibier du bout de son fusil avant de tirer, après quoi il s’est fondu dans la foule.

Les gens ne me croiront pas ; ils ne peuvent pas appréhender la vérité, or, la vérité, c’est que depuis lors, cet homme n’a pas cessé de me tourmenter. Mais il avait beau se changer, il avait beau se déguiser, je le reconnaissais chaque fois grâce à son œil mort. Au début, il restait à l’écart. Il se contentait de m’observer. Il prenait l’aspect d’un passant, d’un laveur de carreaux ou d’un clochard échoué sur une bouche de métro dans ma rue, sous les fenêtres de notre appartement du 16e arrondissement où il restait pendant des heures. Il attendait… Mais quoi ? Quoi ?

J’avais repris mon travail, j’étais surchargée de rendez-vous professionnels, si bien que j’ai perdu de vue le Coryphée et que j’ai fini par croire que j’en étais libérée, mais c’était ne pas tenir compte de sa ténacité. Un soir d’octobre, il a reparu. Il avait pris l’aspect d’une vieille dame qui venait d’emménager dans notre immeuble et il s’est présenté à ma porte, oui, oui, il a eu cette audace, sous prétexte de me saluer. Je l’ai regardé, j’ai regardé les lunettes teintées qui lui masquaient les yeux à seul dessein de cacher son œil aveugle.

— Je t’ai reconnu ! ai-je hurlé sans pouvoir me contrôler. Ne t’avise pas de m’approcher, moi ou ma famille.

Elle (ou il) a simulé un étonnement qui aurait pu passer pour sincère, après tout il est acteur. Je lui ai claqué furieusement la porte au nez. En novembre, mon ventre s’est arrondi. Le bébé que je portais grandissait dans mon sein. Je ne voulais pas savoir si c’était un garçon ou une fille. Étant donné que nous avions déjà un petit garçon, j’aurais voulu que ce soit une petite fille et mon mari partageait mon avis. Pendant ma grossesse, j’ai continué à travailler. Malheureusement, la situation se détériorait. Mon persécuteur ne cessait de me harceler. Je gardais le secret. Je n’en tenais pas compte. Lorsque je le croisais – désormais il m’apparaissait où que j’aille, au restaurant, dans les magasins, chez le coiffeur, je faisais semblant de ne pas le voir, de ne pas le reconnaître. J’espérais qu’il s’en lasserait, qu’il finirait par jeter son dévolu sur quelqu’un d’autre. Et en effet, il disparut. Trois jours durant, il m’a laissée en paix. Je commençais à souffler, mais j’étais loin d’imaginer la perversité de cet homme. Le quatrième jour, il prit l’apparence de mon assistant ! Je l’identifiai aussitôt, naturellement, bien que la ressemblance ne fût pas frappante. J’ai fait exprès de lui montrer un document confidentiel en le plaçant sous son œil factice. À ma surprise, il a pu le lire.

Oh, il est très fort ! Très rusé !

Plus tard, en y réfléchissant, j’ai compris. Il s’était introduit dans mon bureau en mon absence et il avait déjà vu le document. Mais bien sûr ! En tout cas, il avait franchi un cap, puisque maintenant il se substituait aux personnes de mon entourage. Je me suis confiée à mon gynécologue. Il ne m’a pas crue. À ma meilleure amie. Elle ne m’a pas crue. Je n’osais en parler à mon mari, je ne savais vers qui me tourner, je me sentais seule au monde.

Décembre. Nouveau cap franchi, le 19. Mon mari, qui est chirurgien, devait se rendre à Londres pour y faire une série de conférences sur les transplantations d’organes. Il m’a embrassée en précisant qu’il rentrerait le 25 au matin, jour de Noël. Un taxi l’attendait en bas. Il descendit, mais peu après, oui, exactement une demi-heure plus tard, il est revenu à la maison avec un bandage sur l’œil droit.

— Je me suis enfoncé mon stylo dans l’œil, dit-il. C’est trop bête. J’ai dû annuler mon voyage.

Oh ! De qui se moque-t-on ?

20 décembre. Je suis terrifiée. Le Coryphée s’est installé chez moi, sous l’apparence de mon époux. Il parle comme lui, s’habille comme lui, se comporte comme lui. Il prend le petit-déjeuner de mon mari, écoute ses disques, lit ses livres, partage ma chambre, dort dans mon lit. Je prends prétexte de ma grossesse avancée pour ne pas avoir des rapports sexuels avec lui.

21 décembre. Rien. Mais il cache toujours son mauvais œil sous le bandage.

22 décembre. Il m’a prise ! Il n’a rien voulu savoir. Je l’ai supplié d’arrêter, mais il a ri, – il a le même rire doux que mon mari.

— Allons, ma chérie, je suis médecin. Le bébé ne risque rien, je te le promets.

Je me sens salie. J’ai honte. Mon époux est à Londres. Le Coryphée en a profité pour le remplacer. C’était donc cela qu’il projetait depuis le début, depuis ce soir fatidique à Volos où il m’avait aperçue parmi les spectateurs. Personne ne peut m’aider. Je pense à mon fils de trois ans qui dort dans la pièce à côté, sans se douter de rien, – le pauvre enfant prend le Coryphée pour son père –, et je pense au bébé innocent qui bientôt verra le jour. Je me dois de les protéger.

23 décembre. Ça ne peut plus durer ! Il faut que je réagisse ! Ce matin, il est parti… pour Londres ! Il a ôté le bandage, mais il a chaussé des lunettes noires. La scène d’il y a trois jours s’est déroulée de la même façon avec, toutefois, une variante. Il m’a embrassée, il a déclaré qu’il reviendrait le lendemain afin de passer la veille de Noël avec nous, un taxi l’attendait en bas, il est descendu. Il rentrerait donc le 24 et pas le 25, comme mon mari me l’avait précisé, mon véritable époux bien aimé et pas cet imposteur ! Il venait de commettre sa première erreur en me donnant le temps de riposter. Demain, je n’irai pas travailler. J’aurai toute la journée pour me préparer. Je ne peux plus continuer. Je ne peux plus continuer à vivre avec l’intrus sous mon toit. C’est lui ou moi. Lui ou ma famille. Ma décision est prise : je le tuerai !

24 décembre. Tout est prêt. Le sapin est décoré, les paquets-cadeaux enrobés de papier doré sont disposés sous l’arbre. J’ai mis ma robe du soir, je suis allée chercher un scalpel dans la trousse médicale de mon mari et je l’ai enfoui sous le gros coussin du canapé. Ma main n’a pas tremblé. Je suis sereine. Voilà comment je compte procéder : je vais lui offrir une coupe de champagne dans laquelle j’aurai dilué plusieurs somnifères et quand il se sera endormi, je saisirai le scalpel et je frapperai. Je me suis entourée de précautions. J’ai expliqué à mon petit garçon que cette nuit, j’allais l’enfermer dans le débarras, dans la cuisine, parce que nous allions faire une surprise à « papa ». Ensuite, j’ai attendu.

Une heure du matin. Il est rentré. Il a bu le champagne et il s’est effondré. J’ai conduit mon fils au débarras où je l’ai enfermé. Je suis revenue au salon, j’ai extirpé le scalpel de sous le coussin et j’ai frappé, frappé, frappé. Il est tombé sur le tapis. Soudain, il s’est redressé sur les genoux, à moitié réveillé, l’horreur peinte sur son visage, puis il s’est mis à ramper dans le couloir en poussant des râles affreux. Je l’ai suivi jusque dans notre chambre en plongeant à plusieurs reprises la lame tranchante dans sa chair. J’ai cru ne jamais y arriver, ce salaud ne voulait pas mourir ! Je me suis acharnée jusqu’à ce que la lame poisseuse se mette à glisser entre mes doigts. Enfin, il s’est étalé par terre, bras en croix, poitrine déchiquetée. Je lui ai planté le scalpel dans son œil figé, je lui ai crevé son œil déjà mort, puis je lui ai cloué son orbite vide sur les lattes.

Queensland, Australie, le 26 février 2007.

Jupiter Namatjira marchait depuis dix jours.

Il avait mûrement réfléchi avant de passer à l’action, avant d’entreprendre l’interminable trajet en direction du Tropique du Capricorne or aujourd’hui, il se sentait pleinement préparé. Le vieil homme avait peint son visage et son torse de pigments blancs qui scintillaient comme des écailles nacrées sur sa peau noire. Il avait coiffé son akubra hat, large chapeau de feutre, pour se protéger du soleil brûlant de l’été austral, il avait revêtu la longue jupe rituelle de lanières végétales, pris sa canne de bambou.

Et l’os, naturellement.

Il marchait de l’aube au crépuscule, ne s’arrêtant que lorsque la fatigue, la soif ou la faim se faisaient sentir, puis il reprenait la route. Il éprouvait le besoin d’aller sur la tombe. C’était plus fort que lui, il le fallait. En tant que banman, homme-médecin de sa tribu, Jupiter s’était forgé une solide réputation de guérisseur. Les malades affluaient des quatre coins du pays, sa clientèle se composant essentiellement d’Aborigènes. Il les recevait dans la cuisine de sa maison sur pilotis, douze mètres carrés tapissés du sol au plafond d’étagères en contreplaqué sur lesquelles s’alignaient des bocaux remplis de mixtures secrètes. Jusqu’alors, il avait pratiqué exclusivement la magie verte, la guérison par les plantes, mais l’irrépressible volonté de vengeance qui l’habitait désormais l’incitait à recourir à une magie différente. Ses ancêtres lui avaient transmis cette science occulte. Jupiter l’avait engrangée dans sa mémoire. Il se l’était rappelée le jour où il avait dû se rendre à Brisbane muni de la convocation officielle et de là, jusqu’à Sydney pour réceptionner le cercueil contenant le corps de Win, son arrière-petit-fils.

Et depuis, il n’avait cessé d’y songer.

Dix jours plus tôt, il avait donc quitté le hameau somnolent de Birdsville où il vivait, une poignée d’habitations en bois, disséminées autour d’un Public Bar signalé par un écriteau cloué sur la porte et maintenant, il longeait la Bacoon River dont les eaux transparentes serpentent parmi les dunes. À cent dix ans, Jupiter se déplaçait d’un pas assuré, souple, rapide, presque félin. Sous ses pieds nus, la texture du sol se changeait, se transformait, cailloux coupants, sable crissant comme du gros sel, terre battue couleur de rouille. La nuit le surprit pour la dixième fois. Il campa aux abords de la rivière, se nourrit d’une racine qu’il lava dans l’onde pure, puis s’endormit à même l’herbe grasse. Le lendemain, il repartit. Il avait parcouru près de deux cents miles, la destination était proche. À l’aube du onzième jour, l’orée de la forêt tropicale se dessina à l’horizon, une masse verte à travers les brumes de chaleur. Ses pieds se mirent à glisser sur les feuilles pourrissantes et il s’enfonça dans les hautes herbes et les fougères géantes en se servant du bâton pour se frayer un passage. L’ombre moite, mouchetée de taches lumineuses, l’avala, il bifurqua sous le dôme des arbres vers une petite clairière.

La tombe était là.

C’était un tronc creux décoré de figures totémiques, de symboles représentant le Temps du Rêve, le passé commun de tous les Aborigènes. Jupiter se pencha vers le poteau funéraire qui paraissait sur le point de se désagréger. Les vers, les larves, avaient creusé de minuscules galeries dans les crevasses du bois humide, signe que la décomposition progressait de manière satisfaisante. Lorsqu’il ne resterait plus rien du tronc et du corps qu’il renfermait, le temps du deuil serait terminé. Alors, l’âme de Win pourrait gagner le ciel avant de se réincarner, conformément aux croyances du peuple des origines, son peuple.

Un sourire brisa les rides profondes de Jupiter au milieu de sa barbe neigeuse. Il ne craignait pas la mort. Il savait que l’existence humaine se prolonge dans l’au-delà, que l’on retourne sur terre sous diverses enveloppes charnelles encore et encore, afin d’atteindre la perfection. Et là résidait sa force par rapport aux Blancs.

« Ils se croient civilisés, supérieurs à nous, leurs prêtres prônent l’immortalité des âmes et ils redoutent le néant », pensa-t-il avec mépris. Il renversa la tête en arrière, respirant l’air mouillé à pleins poumons. Dans l’odeur des feuilles pourries, un vague relent de putréfaction fit palpiter ses narines. À l’intérieur du tronc, son arrière-petit-fils se flétrissait, rétrécissait et s’asséchait pour devenir peu à peu un tas de poussières safranées.

— C’est moi, Win, murmura-t-il. C’est moi, mon petit.

La mort avait fauché Winston-Churchill Namatjira dans sa quarante-huitième année à Paris, France, une ville et un pays dont Jupiter n’avait jamais entendu parler auparavant. On avait découvert son corps dans un mausolée du cimetière Montparnasse. Win était agenouillé sous la voûte de pierre, le nez dans un bouquet d’anémones en plastique. Les policiers de ce pays étranger l’avaient identifié grâce à ses papiers qui étaient restés dans la poche arrière de son pantalon. Ils avaient alerté les autorités australiennes, lesquelles, à leur tour, avaient averti Jupiter, son arrière-grand-père, sa seule famille. Selon le rapport du légiste, une balle avait perforé le poumon gauche de Win, mais les enquêteurs n’avaient pas découvert l’arme du crime et encore moins le meurtrier. Aussi avaient-ils classé l’affaire un peu trop hâtivement de l’avis de Jupiter, mais après tout, que vaut la vie d’un Aborigène aux yeux des Blancs ? Pas grand-chose en vérité !

— On se reverra dans une autre vie, petit, dit-il, songeur.

Oui, mais tant que l’homme qui avait pris la vie de Win resterait impuni, l’âme de celui-là ne trouverait pas le repos et le cycle de ses réincarnations se trouverait ralenti. Jupiter ne pouvait pas permettre cela. Il fixa sur son bâton à l’aide d’un lien de chanvre l’os qu’il avait nettoyé et poli patiemment quarante jours durant avec une pierre ponce. Sous la broussaille des sourcils, ses yeux lisses et noirs se révulsaient vers les canopées frémissantes dont la dentelle sombre se découpait sur l’azur éclatant puis, en prenant appui sur une jambe, il brandit le bâton dans sa main décharnée. À l’extrémité du bambou, l’os brillait. C’était un tibia humain qu’il avait prélevé dans l’ancien cimetière aborigène près du Big Red où plus personne ne rendait visite aux défunts. Certes, il aurait mieux valu que ce soit un os ayant appartenu à Win, mais le vieil homme n’avait pas pu se résoudre à amputer le corps de son arrière-petit-fils et de toute façon, il savait que la magie reposait essentiellement sur le ressentiment et que le sien était vraiment puissant.

Jupiter Namatjira détestait les Blancs. Les Blancs l’avaient dépouillé de tout ce qu’il aimait. Ils lui avaient tout pris, son pays, ses terres, et maintenant Win.

Un nuage flottait dans le firmament.

Jupiter le fixa. Là-haut, le nuage s’étalait, s’épaississait, jusqu’à masquer le soleil. Jupiter pointa l’os vers le ciel et soudain, le nuage se dilata, absorbant la lumière. Le monde s’obscurcit, la forêt s’enveloppa d’ombre, un vent violent se leva, qui fit frissonner les pointes affilées des fougères. Le vieillard scruta le nuage qui se marbrait d’éclairs livides. Lorsqu’il pointa l’os une nouvelle fois, une fourche éblouissante lacéra les ténèbres. Un gommier s’enflamma derrière la tombe de Win et il sut que le sortilège avait été accompli. Le gommier représentait l’homme qui avait tué Win et tout ce qui frapperait son effigie le frapperait également. L’arbre flamba d’un seul coup, mais le feu ne se propagea pas à la végétation voisine. Ses branches crépitaient, dévorées par les flammes, des larmes de résine s’embrasant à même son écorce. Jupiter attendit que le bûcher soit consumé, réduit en cendres. Ensuite, il détacha du bâton l’os pointu et l’enfonça dans la terre du tombeau.

— Le sort est jeté petit, dit-il d’une voix enjouée, comme si Win pouvait l’entendre. Les divinités noires vont bientôt fondre sur lui.

Il tourna les talons afin de reprendre le long chemin du retour, sous une pluie battante. Il ne reviendrait plus ici, c’était inutile. L’âme de Win n’était plus prisonnière du tronc. Ruisselant, Jupiter émergea à la lisière de la forêt. Un sentiment de paix se glissait dans son cœur. Le sort était jeté et l’assassin de Win ne connaîtrait pas le repos jusqu’à ce que son crime soit expié.

PREMIÈRE PARTIE Hubris

Les dieux grecs châtiaient l’hubris, la démesure. Edith Hamilton, La Mythologie.

Paris, mardi 27 février 2007.

Jacques Garcin réfléchissait à l’inextricable affaire qui le préoccupait depuis quelques jours. Planté devant la fenêtre de son bureau, il contemplait pensivement la place Dauphine, ses arbres dénudés et ses façades du XVIIe siècle et plus loin, la vue mélancolique de la Seine dont le pâle miroir reflétait l’île de la Cité. Bientôt, la Crim quitterait le Quai des Orfèvres pour la périphérie, mais d’ici là Garcin n’exercerait plus ses fonctions de commissaire et tant mieux ! C’est ici qu’il voulait finir sa carrière, dans ces longs couloirs noircis par les fumées de milliers de cigarettes, ces escaliers aux marches lustrées et patinées par des centaines de milliers de pas.

Garcin se préparait à recevoir la Légion d’honneur des mains du président de la République et voulait frapper un grand coup avant son départ à la retraite qui aurait lieu dans un an.

Grand, baraqué, le commissaire arborait à l’approche de la soixantaine un embonpoint qu’il s’efforçait de dissimuler sous d’amples costumes de couleur sombre, bleu marine, noir ou gris foncé. Il était en train de visualiser le petit ruban tricolore qui ne tarderait pas à orner sa boutonnière quand un chatouillis suspect derrière la glotte le fit tressaillir.

« Ça sent quoi, nom de Dieu ? Pourvu que mon allergie ne se réveille pas ! » pensa-t-il, affolé, tout en plongeant la main dans sa poche à la recherche de son paquet de Kleenex. Il vivait ce qu’il appelait non sans exagération un véritable calvaire. La moindre odeur, si faible fût-elle, déclenchait chez lui crises d’éternuements, quintes de toux intempestives et raclements de gorge disgracieux. Il passa ses doigts dodus dans ses cheveux blonds qui commençaient à se clairsemer et à grisonner aux tempes d’un air désemparé, puis ayant constaté que sa ceinture le bridait à la taille, il émit un soupir désolé. « La vieillesse est pénible, car elle n’arrive pas seule », se dit-il en se remémorant ses cours de philo en terminale et en songeant aux quinze kilos de trop qui, au fil des ans, avaient alourdi sa silhouette, à tel point qu’il devait se démener pour rentrer son ventre avant de remonter la fermeture Éclair de son pantalon. Et d’ailleurs, lors de son dernier check-up, son généraliste n’avait pas manqué de tirer la sonnette d’alarme.

— Si vous continuez à prendre du poids, vu votre âge, vous pouvez vous attendre à de gros ennuis cardiaques, mon cher Jacques.

Eh merde ! Le chatouillis rampait maintenant vers son nez, signe que l’allergie allait se manifester incessamment sous peu, à cause de cette fichue odeur – mais d’où diable venait-elle ? Garcin se rappela la fois où Fabienne, sa maîtresse, s’était aspergée de Poison, un parfum qui portait bien son nom. Résultat, au lieu de la partie de jambes en l’air à laquelle il avait rêvé toute la semaine, Garcin avait passé l’après-midi à éternuer et à se moucher. Il avait réintégré le foyer conjugal à 21 heures, le nez bouché, les yeux bordés de rouge.

— Le flytoxe ! expliqua-t-il à sa femme et ses filles qui l’attendaient pour dîner. Je ne sais pas quel imbécile a déclaré la guerre aux cafards à la P.J., mais c’est franchement insupportable !

Le souvenir du rendez-vous foireux lui arracha un sourire malicieux, d’autant que depuis, Fabienne ayant renoncé à se parfumer, ils s’étaient largement rattrapés. Garcin renifla. L’odeur perdurait : une espèce de relent vaguement épicé. Ses yeux tentèrent de repérer le coupable avant de s’arrêter sur un bouquet de soucis jaunes que sa secrétaire avait joliment disposés dans un pichet en étain sur le meuble de rangement. « Est-ce que les soucis ont une odeur ? » Par précaution, le commissaire s’empara du pichet, alla le fourrer dans le cagibi adjacent équipé d’un évier et d’une machine à café flambant neuve, fit claquer la porte et revint s’asseoir à sa table de travail encombrée de paperasses et de dossiers en attente. Trop tard ! La crise d’éternuements se déclencha à la manière d’une bourrasque.

— Aaah… Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

Elle s’arrêta net aussi brusquement qu’elle avait commencé, mais ce n’était qu’un sursis, Garcin le savait. Il visa la corbeille débordante. Le Kleenex usagé décrivit une trajectoire en demi-cercle et atterrit mollement au-dessus d’un monticule de papiers froissés. Il prit un autre mouchoir. Il avait les narines en feu. Les soucis jaunes n’étaient plus là, mais leur fragrance imprégnait encore l’atmosphère. Garcin attendit quelques secondes, aux aguets, afin de s’assurer que ça n’allait pas recommencer.

Ensuite, profitant de l’accalmie, il décrocha son téléphone pour appeler sa secrétaire.

— Marie-Noël, envoyez-moi Karas, s’il vous plaît.

Il raccrocha.

Laurent Karas, de son vrai nom Lavrentis Karayiannis, incarnait à son avis l’homme de la situation. C’était l’élément le plus brillant dont Garcin disposait en vue de la mission délicate qu’il avait en tête. Le commissaire lui avait attribué mentalement les palmes du meilleur limier de la P.J.. Muni d’un Master 2 de psychologie criminelle et d’une maîtrise de droit pénal, Karas avait effectué en tant que boursier du Ministère de l’Intérieur, un stage de profiling au siège du FBI à Washington D.C. Il avait réussi haut la main le concours de l’École Nationale Supérieure des Officiers de police, avant d’intégrer la brigade criminelle. Dès ses débuts, une décennie plus tôt, Karas s’était distingué dans l’affaire dite de la corde trop courte. Adepte de la vieille école, le commissaire recommandait à ses assistants de mener une enquête à la manière d’un Maigret ou d’un Hercule Poirot en mettant à contribution leurs petites cellules grises, plutôt que à la manière des Experts dans la série télévisée homonyme. Karas illustrait parfaitement cette méthode, préférant de loin l’analyse psychologique des criminels à la dissection des cadavres des victimes.

La crise d’éternuements semblait terminée. Jacques Garcin s’adossa confortablement au dossier de son fauteuil réglable et laissa les souvenirs affluer. L’affaire de la corde trop courte avait débuté comme une énigme policière, un casse-tête qui avait donné du fil à retordre aux policiers. Un adolescent de quatorze ans s’était pendu dans sa chambre et Garcin avait envoyé sur place trois de ses hommes. Alors que ses deux coéquipiers avaient conclu trop hâtivement au suicide, Karas avait tout de suite conçu des soupçons.

Pourquoi tu t’es donné la mort ? Pourquoi tu t’es tué à un âge aussi tendre ? Qu’est-ce qui t’a poussé à mettre fin à tes jours ?

À l’instar d’un crime, il lui fallait un mobile. Il avait interrogé tout le monde : commerçants du quartier, voisins, camarades d’école, profs. Personne n’avait rien remarqué, aucun changement d’humeur, aucun problème particulier. Non, personne, excepté une mamie, voisine de palier, une « pocharde » au dire des autres habitants de l’immeuble.

— Le gosse n’a pas pu se tuer, m’sieur, déclara-t-elle. Il venait de gagner soixante-quinze mille francs au Loto. Sept millions et demi de centimes, vous vous rendez compte ?

— Comment le savez-vous ?

— Il me l’a dit lui-même, et pas plus tard qu’hier. Il m’a même promis de m’aider à faire refaire ma plomberie. C’était un gentil gamin, m’sieur. Notez, j’ai déjà raconté tout ça à vos collègues qui ne m’ont pas crue parce que je bois un coup de trop de temps à autre. Alors, pardon ! S’il faut se mettre à la flotte pour être prise au sérieux, il y a peu de témoignages qui tiennent la route en France.

Karas remonta dans l’appartement. La chambre du garçon était restée en l’état, avec le plafonnier dévissé et une corde passée dans l’anneau d’un gros piton au-dessus d’un tabouret renversé. Le jeune inspecteur examina la corde avant de se tourner vers la mère du garçon.

— Combien mesurait votre fils ?

Elle essuya ses larmes.

— Un mètre soixante, Monsieur. Nous avions exactement la même taille, lui et moi.

Karas redressa le tabouret.

— Montez, s’il vous plaît.

Elle obtempéra. Une vingtaine de centimètres séparaient le bout de la corde du sommet de sa tête et même lorsqu’elle se souleva sur la pointe des pieds, il en manquait encore quelque chose comme treize centimètres et demi, preuve que quelqu’un avait aidé l’adolescent à se hisser jusqu’au nœud coulant. Karas fonça au Quai des Orfèvres. L’enquête reprit, le beau-père du « suicidé », trahi par le billet de loto gagnant fut inculpé et la presse encensa la brigade criminelle.

Garcin eut un sourire rêveur en revoyant les manchettes élogieuses des journaux, mais soudain, un éternuement retentissant le ramena brutalement au présent. L’allergie récidivait. Il s’empara du paquet de Kleenex en pestant, en prit un, se moucha vigoureusement.

Un coup retentit à la porte.

— Entrez ! cria-t-il d’une voix étouffée par le mouchoir en papier.

Le battant roula sur ses gonds bien huilés, ouvrant le passage à Laurent Karas.

— Vous vouliez me voir, patron ?

Garcin jeta le Kleenex et en prit un autre dans le paquet.

— Oui… Aaah… Atchoum ! Atch… seyez-vous donc.

Dans l’inconscient où le fantasme règne, rien ne peut distinguer « désirer » et « faire », la pensée du crime est le crime.

J. André, les 100 mots de la psychanalyse.

Le visage ambré dans le soleil hivernal qui inondait la pièce, Karas se laissa tomber dans le fauteuil-club de cuir fauve qui faisait face au bureau de Garcin. Trente-deux ans, un mètre quatre-vingt-cinq, cheveux bruns ondulés, teint mat et yeux verts, il était vêtu avec nonchalance : jean délavé, bottes, pull noir enfoncé dans son ceinturon, blouson de cuir clouté. Les femmes se montraient très sensibles au charme de l’inspecteur Karas. Ce dernier aurait pu passer pour un tombeur s’il en avait profité. Or il ne remarquait même pas ses admiratrices ou il feignait de ne pas les voir. En fait, il les regardait comme s’il voyait au travers. Des rumeurs de couloir lui prêtaient des aventures homosexuelles et son joli grain de beauté au-dessus de sa lèvre supérieure lui avait valu le surnom de Cindy Crawford auprès de collègues envieux.

Karas était peut-être homo, mais Garcin l’aimait bien parce qu’il était discret. Du reste, la vie privée de ses assistants ne le regardait pas, à condition que cela n’entache pas la bonne réputation de la brigade. Lorsqu’ils s’étaient connus, Karas, alors simple stagiaire, vivait avec un jeune Espagnol qu’il présentait comme son colocataire, ce qui avait fait hennir les hétéros purs et durs de la Crim. L’Espagnol était gaulé comme un danseur de flamenco, sans compter ses œillades torrides et ses déhanchements.

— Vous avez vu la nouvelle copine de notre Cindy ? Ça tortille du cul comme une gonzesse ! rigolait sous cape Jérôme Rioux, un costaud affublé de cheveux gras et de pellicules.

— Et alors ? rétorquait Garcin avec une parfaite mauvaise foi. Ça ne prouve rien ! Est-ce que vous vous cachez sous leur lit, le soir ?

Mais cette liaison s’était terminée tragiquement et depuis, Karas semblait avoir opté pour une vie monacale, quoique ! Les collègues, Rioux en tête, l’auraient aperçu dans un bar gay du Marais réputé pour ses back-rooms, ce à quoi Garcin avait répondu :

— Et vous, Jérôme ? Qu’est-ce que vous y faisiez ?

Il finit de se moucher. En fait, il trouvait dommage que les tendances sexuelles et les problèmes affectifs de son assistant préféré constituent une entrave à son avancement, car il estimait que Laurent Karas était le plus apte à lui succéder un jour comme patron de la P.J. Certes, la loi contre la discrimination jouerait en sa faveur, sauf que les autres flics lui pourriraient la vie, c’était certain. Pourtant, Karas avait sûrement souffert, et malgré ses propres réticences contre l’homosexualité, Garcin ne pouvait s’empêcher de penser que la fin atroce de son ami, survenue l’été passé, l’avait plongé dans le chagrin, au même titre que n’importe quel homme qui vient de perdre son grand amour. La coupure d’El Pais, que Karas conservait religieusement dans un tiroir de son bureau lui revint en mémoire. Le commissaire était tombé dessus par hasard en cherchant un autre papier et il baragouinait assez bien la langue de Cervantes pour en déchiffrer le contenu.

LE CORPS D’UN JEUNE HOMME DÉCOUVERT DANS UN VÉHICULE ABANDONNÉ À QUARANTE KILOMÈTRES DE MADRID.

« M. Federico Rodriguez, vingt-trois ans, domicilié rue Mouffetard à Paris, aurait quitté l’autoroute à bord de sa voiture, sans doute sous la contrainte. Les premiers indices laissent penser que les agresseurs étaient au moins deux, car la poitrine, le dos et les jambes de M. Rodriguez étaient lardés de coups de couteau correspondant à deux lames de longueur différente. En outre, il portait sur le bout des seins, les fesses et les parties génitales des brûlures de cigarette. Le portefeuille de M. Rodriguez a disparu avec son argent, son passeport et sa carte de crédit, mais son permis de conduire, trouvé dans la boîte à gants ainsi qu’un formulaire de location d’Europcar ont permis de l’identifier. Selon les enquêteurs, les agresseurs lui ont infligé les brûlures afin de lui extorquer le code de sa carte de crédit et ce matin, une somme de 250 euros fut en effet retirée à un distributeur de billets dans le quartier de Salamanca à Madrid. En attendant le rapport d’autopsie, nous sommes dans l’incapacité d’indiquer si le jeune homme a subi d’autres violences. Son colocataire, M. Laurent Karas, dont le nom figurait également sur le contrat de location de la voiture, fut interpellé à Séville où il avait assisté à une corrida en compagnie d’un ami qui a confirmé son alibi. Cependant, à l’annonce de la mort de M. Rodriguez, M. Karas s’est accusé du crime or, après les vérifications d’usage, les agents de La Guardia Civil l’ont relaxé. »

L’article était daté du 25 juillet 2006. Garcin l’avait remis dans le tiroir, gêné et un peu perplexe. Que s’était-il passé ? Pourquoi Karas s’était-il accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis ? Le commissaire s’était dit que peut-être, à la suite d’une querelle, Karas avait laissé son ami partir seul et s’était culpabilisé en apprenant qu’il avait été assassiné. Jacques Garcin avait déjà eu affaire à de semblables auto-accusations. L’expérience lui avait enseigné que les rapports humains reposent sur des sentiments ambivalents, amour-haine, amitié-rivalité, espoir-déception. On adore ses parents, mais on aspire à se libérer de leur autorité et lorsqu’ils meurent, on se croit responsable. On voudrait retenir un mourant à la vie et lorsque celui-ci rend son dernier soupir, on se sent à la fois soulagé et coupable. N’importe qui peut désirer la mort d’autrui, à un moment donné. Garcin savait tout ça. Il savait aussi que dès l’instant où l’on souhaite la mort de quelqu’un, c’est déjà le commencement du passage à l’acte, parce que l’inconscient fonctionne ainsi.

— Je vous écoute !

La voix au timbre agréable de Karas tira Garcin de ses réflexions. Il expédia son énième Kleenex dans la corbeille et s’efforça de se concentrer.

— Voilà, commença-t-il. C’est une affaire compliquée… Aaah ! Il frissonna des pieds à la tête en proie à un éternuement monumental et s’empara d’un autre mouchoir en papier. Il y a ici tous les détails, reprit-il ensuite en désignant une chemise cartonnée. Aaah ! Atchoum ! Est-ce que l’affaire Wyms vous dit quelque chose ?

Une étincelle d’intérêt dansait dans les prunelles de Karas, signalant que son esprit vif était entré en ébullition.

— Oui, je m’en souviens. Septembre 2003. Christopher Wyms, célèbre créateur d’Aliens pour les effets spéciaux au cinéma, aurait été tué dans son atelier du Cap-Ferret lors d’une livraison de drogue qui aurait mal tourné. Tous les journaux en ont parlé. Avant de mourir, il aurait abattu ses dealers.

— Pas abattu, rectifia le commissaire en se remémorant les tracés des corps à la craie blanche sur le plancher en bois sombre du cabanon d’ostréiculteur que Wyms avait aménagé en atelier. Il les a transpercés à coups de lance.

— Oui, c’est vrai.

— L’arme faisait partie d’un ensemble qu’il était en train de façonner dans une résine spéciale pour un film de Spielberg. Il s’agissait d’une Mutante qu’il avait baptisée Alecto.

Karas acquiesça.

— La troisième Érinye, dit-il. Elles étaient trois : Tisiphone, Mégère et Alecto, et celle-ci était reconnaissable à sa chevelure de serpents et à sa lance de bronze… Je crois me rappeler que Wyms l’avait dotée effectivement d’une lance en bronze.

Conscient d’enfreindre la loi anti-tabac Garcin alluma une cigarette. Karas l’avait toujours épaté par son immense savoir, mais dans ce cas, ses origines grecques – autre sujet de plaisanteries douteuses entre Rioux et ses acolytes – expliquaient sans doute sa profonde connaissance de la mythologie. Le commissaire prit une taffe et attendit que la nicotine réactive ses neurones.

— Les trafiquants de drogue avaient égorgé la domestique de Wyms avant de s’en prendre à lui.

— Je m’en souviens.

Réprimant un nouvel éternuement, Garcin souffla la fumée.

— Dans le cadre de l’enquête, j’avais rendu visite à la veuve de Wyms. Pandora Doukas, Dora pour les intimes, précisa-t-il d’un air rêveur. Une femme superbe ! Aaah, atchoum ! J’ai lu dans Paris-Match qu’elle s’était remariée et qu’elle vit à Athènes, maintenant.

Karas eut un sourire.

— Vous lisez les magazines people, chef ?

— Moi non, mais mes filles en raffolent. Mais que pensez-vous de cette affaire, vous, Laurent ?

— Pas grand-chose, je n’y étais pas. En fait…

Garcin l’encouragea à poursuivre.

— En fait ?

— Vous l’avez peut-être classée un peu trop vite. J’ai vu les photos de la scène de crime, c’est un vrai champ de bataille. Alors pourquoi les dealers auraient fracassé les statues de résine ? Pourquoi auraient-ils mis l’atelier à sac ? Cela n’a pas de sens et tout ce qui n’a pas de sens mérite que l’on s’y penche.

Garcin approuvait de la tête.

— Et il n’y a pas que ça ! continua Karas. Wyms a dû propulser la fameuse lance de bronze à deux reprises, si l’on se fie aux marques de la pointe triangulaire dans la cloison en bois. Or, selon le scénario mis au point par l’enquête, il était déjà blessé, n’est-ce pas ?

— Oui.

— D’autre part, l’un des deux agresseurs, un certain Pedro Silva si ma mémoire est bonne, avait le visage barbouillé de peinture dorée à la bombe.

— Oui.

— Alors, je me demande comment Wyms, avant de succomber à ses blessures, vu qu’il avait le sternum ouvert, a pu les tenir en échec aussi longtemps.

Garcin tira pensivement sur sa cigarette dont le bout incandescent se mit à rougeoyer.

— Je me suis posé la même question moi aussi, mais à l’époque je manquais d’indices.

Karas reprit.

— Posons-nous les bonnes questions. Est-ce qu’il n’y aurait pas eu un quatrième homme sur place ?

Garcin tressaillit. Il pensait la même chose.

— Évidemment ! s’écria-t-il. J’ai classé l’affaire faute de preuves, mais il y a un bon Dieu pour les flics, mon ami ! Il suffit de savoir attendre. Aaah ! poursuivit-il en pinçant ses narines pour stopper l’éternuement. Le temps travaille pour nous.

— Vous avez trouvé une piste quatre ans plus tard ?

— Oui ! Du moins, je le pense ! Écoutez bien, Laurent, puis vous me direz ce que vous en concluez. Il y a huit mois environ, un couple de Russes a fait l’acquisition d’une villa dans le bassin d’Arcachon, au Moulleau plus précisément, qui se trouve en face du Cap-Ferret. Ils ont effectué des travaux. La dame voulait une piscine et en creusant, les ouvriers ont découvert un cadavre enterré derrière la maison sur un terrain boisé.

— La Villa Bleue. J’en ai entendu parler. Vous savez à qui appartient ce cadavre ?

— Nous n’avons même pas eu besoin d’analyse ADN pour l’identifier parce qu’il avait son passeport sur lui. C’est un Grec que les gendarmes recherchaient depuis quatre ans et qui avait disparu sans régler le loyer de la villa aux anciens propriétaires. Il n’avait pas rendu non plus sa voiture de location à l’agence Hertz et pour cause ! Il s’appelait Angelos Ioannidis, ça ne vous dit rien ?

— Non, répondit Karas après une brève réflexion. C’est un nom de famille très courant.

— À l’époque, je m’étais demandé si cet Angelos n’avait pas un rapport quelconque avec Christopher Wyms, dit Garcin. Je n’ai pas réussi à le prouver, mais si j’avais suivi mon intuition, peut-être aurais-je mis le grappin sur le chaînon manquant entre les deux meurtres.

— Le quatrième homme, murmura Karas. Qui est-ce ?

— Je vous dirai son nom dans un instant. Garcin marqua une pause délibérée. Il adorait ménager un suspense dans ses récits. Peu après que le corps d’Ioannidis, autant dire son squelette, a refait surface, une autre macabre découverte a eu lieu au cimetière Montparnasse, apparemment sans aucun rapport avec les deux affaires précédentes. Les faits sont les suivants : un gardien remarque que le portail d’un caveau est entrouvert. Il s’approche et que voit-il ? Un Noir mort, à genoux, avec un chat noir crevé dans les bras, abattus par balles tous les deux… Vous voulez une clope ?

— Volontiers, dit Karas.

Ses yeux verts brillaient. Garcin lui tendit un paquet mou de Camel, puis lui alluma sa cigarette à l’aide d’un briquet jetable. Karas inhala la fumée et l’expulsa par les narines.

— Aucun rapport, hein ?

— En principe aucun, non, mais attendez voir, fit Garcin. Au début, les policiers ont pensé à un règlement de comptes entre ethnies rivales africaines, sauf que le Noir du caveau est un Aborigène d’Australie, vous me suivez ? J’ai contacté la police fédérale australienne, j’ai expédié le macchabée dans son pays d’origine et j’ai oublié l’incident. J’ai reçu la réponse des fédéraux hier seulement, sept mois après ! Garcin ouvrit les mains : les lourdeurs de l’administration ! Or, je peux vous assurer que sans cela, je n’aurais jamais fait le rapprochement.

— Avec Wyms et Ioannidis ?

— Tout juste ! Les Australiens m’ont brossé le profil du mort et c’est très édifiant. Mon macchabée du cimetière Montparnasse s’appelle… Mon Dieu, il a un nom à dormir debout. Le commissaire s’interrompit pour consulter une fiche qu’il tira de son sous-main. Ah, voilà : il s’appelle Winston-Churchill Namatjira. On croit rêver !

— Les Aborigènes sont un peuple très ancien, expliqua Karas. Les Britanniques qui ont colonisé l’Australie à partir de 1770 en ont exterminé une partie. Par la suite, les gouvernements blancs successifs ont parqué les survivants dans des réserves et pendant longtemps, les Aborigènes furent réduits à chercher les noms de leur progéniture dans des calendriers ou des dictionnaires de noms propres.

— Peut-être, mais mon Winston-Churchill semblait parfaitement assimilé. Il était avocat commis d’office à Melbourne et s’était distingué dans la lutte contre les discriminations raciales. Il est venu à Paris l’an passé sur les traces d’Emmanuel Doukas.

— Emmanuel Doukas ? demanda Karas en plissant les paupières.

— Affirmatif. Le garçon qui avait été accusé de viol et assassinat sur une minette à moitié aborigène, vous saisissez ? Il avait obtenu un non-lieu, mais le dénommé Namatjira n’a jamais cru à son innocence. Il le suivait pour le confondre, d’après le rapport australien. Une véritable obsession, si vous voulez mon avis.

— Est-ce que nous parlons du même Emmanuel Doukas ? Je veux dire l’écrivain* ?

— Et le frère de Pandora Doukas, souligna Garcin tout en bataillant contre un nouvel assaut de son allergie. Drôle de coïncidence, tout de même, vous ne trouvez pas ?

— Si.

— Moi aussi ! Le plus bizarre, néanmoins, c’est que mon suspect se promenait du côté d’Arcachon en septembre 2003, lors du meurtre de Wyms et de la disparition d’Ioannidis et ce n’est pas tout ! Figurez-vous qu’il avait accompagné Emmanuel à Paris en février 2006, quand le dénommé Namatjira a passé l’arme à gauche. Qu’est-ce que vous en dites ?

Karas souffla un rond de fumée entre ses lèvres bien dessinées, puis suivit du regard le cercle duveteux qui s’effilochait, se diluait jusqu’à n’être plus qu’une légère brume bleutée en suspens.

— Parce que votre « quatrième homme » fréquente les Doukas ?

— Aaah… Atchoum ! Atchsolument ! s’écria Garcin en écrasant son mégot dans un pot de yaourt en terre cuite qui lui tenait lieu de cendrier, avant d’enfouir son nez dans un kleenex. Fi… Aaah ! Atchoum ! Figurez-vous que mon suspect a épousé Pandora Doukas !

— Vraiment ? Je ne comprends plus rien.

— On se croirait dans un thriller, mais c’est la stricte vérité. Et la vérité dépasse la fiction ! L’individu en question est français. Après son mariage, il a élu domicile à Athènes. Garcin fit une pause avant de lâcher un nom, comme un mot de passe. Il s’appelle Delvaux. Bernard Delvaux.

— Jamais entendu parler.

Garcin déglutit. Les éternuements avaient cessé, mais il ne se sentait pas à l’abri d’une nouvelle crise. Il attendit une seconde sur la défensive, prêt à attraper le paquet de kleenex. Rien ne se passa.

— Moi non plus et pourtant, toutes les pistes mènent à ce type, reprit-il. Il se mit à compter sur ses doigts : il est présent la veille de la mort de Wyms. Présent quand Ioannidis s’évanouit dans les airs. Présent encore quand Namatjira est liquidé d’une balle. Enfin, vous avez eu du flair quand vous l’avez surnommé le quatrième homme, puisqu’il est devenu le quatrième mari de Pandora Doukas dont les trois époux précédents ont péri dans des circonstances mal élucidées : noyade, suicide, meurtre. Vous le saviez, vous, que cette poupée a déjà enterré trois maris ?

— Oui, fit Karas en hochant la tête. Les Doukas appartiennent à une très vieille famille qui remonte à l’Empire byzantin… On raconte qu’ils sont maudits.

— Ah, oui ?

— Oh ! C’est une légende. Un de leurs ancêtres, Michel Doukas dit le Boiteux, a tué sans le savoir son père et ses frères avant de violer ses sœurs et sa mère. Depuis, une sombre malédiction semble peser sur sa descendance. L’épisode est relaté sur un parchemin du XVIe siècle conservé au musée d’Art byzantin à Athènes.

Garcin haussa les sourcils.

— Il les a tués sans le savoir ?

— Il ne savait pas qui ils étaient, expliqua Karas. Sous l’Empire Ottoman, les Turcs enlevaient des petits garçons grecs pour en faire des Janissaires, un corps d’élite et Michel Doukas en faisait partie. Il avait oublié son enfance, son véritable nom, sa religion, sa langue. Lorsque le Sultan l’a envoyé en Épire avec la mission de mâter une rébellion, il a obéi aux ordres et il a fait ce qu’il a fait. Il se croyait Turc, comprenez-vous ? Comme quoi on se croit investi d’une mission et l’on tombe dans le piège de sa propre destinée !

— Ah, bien, fit Garcin qui trouvait ces fables grecques trop tordues pour un esprit cartésien comme le sien. Vous semblez bien connaître l’histoire des Doukas en tout cas.

— Ils sont très connus dans les milieux grecs, vous savez. Ils sont aussi célèbres qu’Aristote Onassis l’a été en son temps.

— D’accord ! abrégea Garcin. Maintenant, voilà ce que j’attends de vous, Laurent. Comme vous le savez, la majorité des arrestations se fait grâce aux informations recueillies par des témoins, des indicateurs ou encore le suspect lui-même. Delvaux vit en Grèce et vous êtes le seul à parler grec à la brigade, sans oublier que vous êtes de loin le plus compétent.

Karas ne broncha pas.

— En conséquence, je voudrais que vous alliez à Athènes afin de mener une enquête sur cet individu, poursuivit le commissaire. J’ai essayé de joindre Alexis Valtinos, un flic de la Sûreté grecque qui m’avait fait part de ses soupçons à l’égard de Delvaux il y a trois ans.

— Et que dit Valtinos ?

— Pas grand-chose, vu qu’il bouffe les pissenlits par la racine ! Un accident, d’après Marinos Havas, son remplaçant avec qui je vous mettrai en relation. Et savez-vous où cet accident a eu lieu ? Je vous le donne en mille ! Chez les Doukas, à Kolonaki ! Valtinos aurait trop bu, il aurait voulu faire le mariole, bref, il a grimpé sur la balustrade de la terrasse et il est tombé.

— Y a-t-il eu des témoins oculaires ?

Garcin sourit.

— Un seul.

Karas arqua le sourcil, intrigué.

— Non ! Delvaux ?

— Toujours lui ! Alors, au vu de tous ces nouveaux éléments, j’ai pris la décision de rouvrir le dossier.

Karas allongea le bras et tapota de l’index sa Camel pour en faire tomber la cendre dans le pot en terre cuite. Ensuite, il émit un sifflement.

— Dites donc, j’ai hâte de le connaître, votre suspect ! Que savez-vous d’autre sur lui, à part que c’est un tueur compulsif ?

— Il est mythomane, dit Garcin. Il se fait passer pour le fils d’un notaire bordelais alors qu’en réalité, il est né de parents inconnus. Bernard Delvaux est un enfant trouvé. Il s’est inventé une famille. Et il s’est attribué une montagne de diplômes qu’il n’a jamais reçu que dans ses rêves.

— Je vois, fit Karas, songeur.

— Je sais ce que vous pensez.

— Non, je ne crois pas…

Quel point commun y a-t-il entre toi et moi, entre un enfant trouvé et un enfant adopté ? Tous les deux sont orphelins !

— Vous pensez que la mythomanie ne constitue pas un délit, reprit le commissaire, ce à quoi je vous réponds : certes, mais l’homicide en est un ! Delvaux est l’auteur de plusieurs meurtres, j’en mettrais ma main au feu et Havas, mon collègue de la Sûreté grecque partage mon avis. Il essaie de son côté de le coincer.

Garcin saisit la chemise cartonnée qu’il avait préparée à l’intention de l’inspecteur et la fit glisser sur la surface en matière synthétique de son bureau.

— Tout est là-dedans, déclara-t-il. Les procès-verbaux, les rapports de police, les rapports d’autopsie, ainsi que les rares renseignements que j’ai pu glaner sur Delvaux. Ils ne sont pas concluants, je vous l’accorde. Pour l’instant, nous ne disposons d’aucune preuve tangible, il va donc falloir que vous vous contentiez de présomptions. Je connais et apprécie vos méthodes, Laurent, votre façon de procéder pour gagner la confiance des suspects et recueillir leurs confidences. Comme lorsque vous vous étiez fait incarcérer à la Santé dans le but de vous rapprocher de ce cinglé qui s’en prenait aux prostituées du Bois de Boulogne, vous vous rappelez ?

— Oui. Il a tout avoué. Et il m’écrit toujours.

— Chapeau ! Vous l’avez retourné comme une crêpe !

— J’ai eu simplement une sorte de sympathie pour lui. Inconsciemment, les gens captent vos véritables sentiments, vous savez. Ils le sentent, quand on les déteste, quand on les juge. Il faut bien les aimer si l’on veut arriver à adopter leur raisonnement.

Garcin s’esclaffa.

— Ouais, bon ! Ne les aimez pas trop quand même. Il redevint sérieux. Faites attention à ce type, Laurent. C’est un manipulateur, peut-être un psychopathe.

Karas écrasa sa cigarette et prit la chemise.

— Okay, dit-il. Quand dois-je partir ?

— Dès que vous aurez pris connaissance du dossier. Marie-No s’occupera de vos billets d’avion et de la réservation de l’hôtel. Soyez prudent, crut-il indispensable de répéter. Les mythomanes…

— N’apprécient pas que l’on vienne fourrer son nez dans le scénario qu’ils ont si patiemment échafaudé, le coupa Karas avec le sourire.

— D’après Havas, Valtinos était probablement sur le point de démasquer Delvaux. Il l’a payé de sa vie.

— Ça nous fait un excellent mobile, mais qu’en est-il des autres victimes ?

— Je n’en sais rien. C’est à vous de le découvrir. Prenez en considération qu’à un moment donné leur route a croisé celle de Delvaux et qu’ils sont morts. Autrement dit, techniquement, Delvaux avait l’occasion de les supprimer.

— Compris, Monsieur ! Je ferai de mon mieux.

Garcin sourit à Laurent.

— Je vous fournirai un téléphone cellulaire sur lequel vous pourrez me joindre à toute heure du jour ou de la nuit sans passer par le standard et sans tomber sur Mme Garcin ou sur mes filles. On vous remettra également un magnétophone miniature que vous porterez sur vous, peut-être dans un médaillon, on verra.

— Il ne manque plus que les gadgets de James Bond.

Garcin pouffa, mais presque aussitôt, son visage se rembrunit.

— Sauf qu’on n’est pas au cinéma, murmura-t-il. Sauf qu’on ne connaît pas la fin du film.

— Non, lui concéda Karas. Mais on peut la réécrire. Il s’empara de la chemise cartonnée et se leva. À demain, alors. Et soignez-moi ce rhume.

— Il est insoignable ! gémit Garcin. C’est une allergie.

— La plupart des allergies sont d’origine psychosomatique.

— Bah ! Ça passera comme ce sera venu.

— Ça ne passera pas si vous ne soignez pas les causes. Quand Hippocrate disait « esprit sain dans un corps sain », il entendait par là que le médecin doit appréhender son patient comme un ensemble et le traiter dans sa totalité, esprit et corps.

Le sourire de Garcin s’élargit. Karas ne ratait pas une occasion pour évoquer les anciens Grecs.

— Je vous promets d’y songer, dit-il en riant. Au revoir, mon garçon.

Son regard suivit Karas, tandis que celui-ci s’avançait vers la sortie. La porte se referma sur sa silhouette élancée et large d’épaules, et le commissaire caressa machinalement le revers droit de sa veste bleu marine, à l’endroit où fleurirait le petit bouton tricolore lorsqu’il deviendrait Chevalier de la Légion d’honneur.

* Tous ces événements se rapportent à Mauvais Sort et Mauvais Ange.

Laurent Karas quitta le Quai des Orfèvres à 20 h 45, alors que de gros flocons phosphorescents commençaient à tourbillonner comme des feux de Bengale dans le ciel plombé. Il s’engouffra dans la bouche du métro le plus proche, pressé de rentrer chez lui, et attendit sur le quai noir de monde. La rame jaillit du tunnel dans un fracas de métal, il monta dans le dernier wagon et s’installa sur une banquette. Une femme enceinte jusqu’aux yeux était assise en face de lui, dans le sens de la marche. Elle feuilletait un magazine qu’elle avait posé sur l’énorme ventre qui gonflait son manteau de laine grise. Karas détourna le regard, écoeuré. Il ignorait d’où cela venait, mais de tout temps, la vue d’une femme en fin de grossesse le mettait mal à l’aise. Comme chaque fois que le cas se présentait, il s’efforça de contrôler l’espèce de sensation bizarre mêlée de dégoût qui le submergeait. Peu après, n’y tenant plus, il se leva pour laisser sa place à un vieux monsieur, et à l’arrêt suivant, il changea carrément de wagon. La neige tapissait de blanc les trottoirs lorsqu’il émergea à la station Cardinal Lemoine. Il releva le col de son blouson en remontant la rue en direction de son appartement où il passa une partie de la soirée àétudier le dossier de Garcin.