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Quand une riche héritère grecque est accusée de crimes en série
Laurent Karas, inspecteur de la brigade criminelle française, est dépêché à Athènes par ses supérieurs hiérarchiques avec pour mission de confondre Bernard Delvaux, époux de Pandora Doukas, une riche héritière grecque, soupçonné de plusieurs meurtres.
Insaisissable et inquiétant, Bernard se voit en même temps menacé par la police grecque qui enquête sur l’assassinat d’un docker. Pour s’en sortir, il lui faut un « deus ex machina » et Karas accepte de jouer ce rôle. Embarqués dans un hallucinant chassé-croisé, les deux hommes se découvriront d’étranges affinités.
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A PROPOS DE L'AUTEUR
Vassoula Nicolaïdes part de son île natale de Chypre pour suivre ses études à Paris. Elle consacre son cursus universitaire à la littérature et aux arts et se fait rapidement remarquer par un prix d'écriture. en 1975, elle commence une collaboration en tant que dramaturge avec le metteur en scène Yorgos Sevaticoglou. Ensemble, ils programment la représentation de plusieurs pièces classiques. Vassoula Nicolaïdès travaille également à la traduction de certaines productions théâtrales.
EXTRAIT
Chaque fois que je me tourne vers le passé, cette période obscure semble filer au vent du souvenir, tels de pâles lambeaux trempés dans l’encre de ma mémoire, une encre rouge sang. Tout a commencé à Volos, la ville natale de mon mari et ce fut peu après que les choses ont singulièrement évolué, les changements se produisant d’abord lentement, puis de plus en plus vite : bizarreries, étrangetés inquiétantes, une confusion qui, jour après jour, s’est glissée dans la vie réelle, ma vie.
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Seitenzahl: 422
Veröffentlichungsjahr: 2015
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à Alain Rostoll.
Une malédiction semble peser sur cette famille, forçant ses membres à commettre le mal en dépit d’eux-mêmes et attirant la mort et la souffrance sur des innocents comme sur des coupables.
Édith Hamilton, La Mythologie.
L’histoire tragique de Michel Doukas le Boiteux. Fragment d’un manuscrit sur parchemin du XVIe siècle, conservé au musée d’Art byzantin à Athènes.
Voici comment moi, Selim Turgüt, chef des janissaires et haut dignitaire de la Sublime Porte, j’ai appris le secret de mes origines.
Nous avions reçu l’ordre de mater une bande de klephtes – ces brigands opposés à la domination ottomane – qui guerroyaient sur les montagnes de l’Épire.
Le padichah en personne – que le chemin de sa vie soit parsemé de pétales de lis et de roses – me fit l’honneur de me convier au palais. Il me reçut, majestueusement assis sur son trône d’or incrusté de rubis, d’émeraudes et de saphirs.
– Tu vas incarner ma main, Selim, dit-il. Tu vas étouffer dans l’œuf toute velléité de rébellion. Passe au fer les insoumis, mets la province insurgée à feu et à sang, ne montre pas de pitié, n’épargne personne. Je veux qu’à l’instar d’Attila, mon glorieux ancêtre, l’herbe ne repousse plus jamais sur ton passage.
Je suis parti ainsi vers le lieu où le destin m’avait tendu une embuscade. J’avais dix-huit ans. J’étais un beau jeune homme dans la force de l’âge, robuste, vigoureux. Tout ce que j’avais retenu de mon passé se réduisait aux murs de l’école militaire où j’ai appris le maniement des armes. Je portais sur le côté le yatagan dont la lame courbe est conçue pour trancher les têtes d’un seul geste, prompt et rapide, j’avais revêtu le couvre-chef pointu et le pantalon bouffant sous la longue tunique écarlate des janissaires. J’étais fier de conduire ce corps d’élite contre les Chrétiens, ces mangeurs de cochon et ennemis d’Allah.
Nous sommes arrivés en vue du village révolté, juché comme un nid d’aigle sur l’éperon rocheux qui domine la gorge de l’Achéron, que de vieilles légendes présentent comme le fleuve des morts, et dont les eaux noires s’engouffrent dans une faille sans fond.
De prime abord, je n’ai distingué aucun mouvement suspect. Les klephtes, ainsi que je l’ai appris plus tard, avaient levé l’ancre depuis longtemps. Or le fait que les giaours, comme nous appelions les infidèles, leur avaient offert le gîte a suffi pour m’enflammer.
Je lançai mes troupes à l’attaque.
– Tuez-les tous, sans distinction de sexe ou d’âge, abattez leurs animaux, brisez leurs croix, démolissez leurs églises, déterrez leurs morts et jetez les dépouilles dans les champs !
Nous n’avons rencontré qu’une résistance molle dans les ruelles encaissées entre les murailles de torchis, preuve que cette race méprisable n’a aucun courage. Quand le village fut brûlé, ses habitants châtiés, humiliés puis égorgés, nous avons donné l’assaut au château fort.
Il n’y avait pas non plus le moindre klephte sur place, mais je tenais à appliquer à la lettre les ordres de mon sultan bien-aimé : j’ai mis à mort le châtelain et ses fils, j’ai livré le château au pillage, et j’ai violé les femmes.
Elles étaient trois, la mère et ses deux filles.
Je les ai soumises l’une après l’autre dans la cour intérieure, devant les soldats de ma garde personnelle qui attendaient leur tour, sous les pieux où j’avais fait empaler les corps décapités des hommes de leur famille.
Tandis que je chevauchais la mère, encore très belle avec ses longs cheveux dénoués, une chose étrange survint. Soudain, elle cessa de se débattre. Son visage devint livide. Un instant je la crus morte, mais elle poussa un cri affreux, une longue plainte de bête. Elle pointait un doigt tremblant sur la marque de naissance en forme d’étoile de mer que j’ai sur la hanche. Ensuite, elle arracha une broche de sa robe en lambeaux et enfonça l’aiguille dans le cœur de l’étoile. Une perle de sang affleura, mais le plaisir qui m’inonda au même moment fut plus fort que la douleur. Pourtant, cette blessure s’est infectée au point d’affecter ma démarche, si bien que, plus tard, on m’a surnommé le Boiteux.
Nous étions sur le point de quitter le fort dévasté quand un vieillard jaillit dans les décombres. Tignasse blanche, joues creusées, yeux fixes, déments, rougis de larmes, il vint vers moi d’un pas titubant.
– Anathéma ! hurla-t-il. Tu es dans la demeure des Doukas et tu ne la reconnais pas ?
Il était fou, indéniablement.
– Ôte-toi de mon chemin, giaour, si tu tiens à la vie.
– Je n’y tiens pas, riposta-t-il d’une voix caverneuse. Après ce que j’ai vu ce jour, je ne veux plus vivre. Mais avant de mourir, je veux que tu saches la vérité. Elle se résume en un mot : devchirmé.
Je connaissais ce terme que les Grecs traduisent par « ramassage d’enfants ». Il s’agit d’un tribut qui a lieu tous les cinq ans, et qui consiste à recruter par la force leurs fils en bas âge, choisis parmi les plus doués.
– Voilà ce que sont les janissaires, poursuivit-il avec un ricanement qui me fit froid dans le dos. Et voilà ce qu’ils ont fait de toi, malheureux, un Turc, un barbare, alors que tu es né Grec.
Furieux, j’empoignai mon yatagan.
– Je ne suis pas grec ! me récriai-je. Je suis ottoman.
Le vieux leva ses bras décharnés vers le ciel. Pour mon malheur, je refrénai ma rage. Un obscur, un incompréhensible besoin m’incitait à écouter la suite.
– Hélas, mon pauvre garçon, le sort t’a berné. Les émissaires du sultan t’ont enlevé quand tu avais cinq ans. Ils t’ont circoncis, islamisé, élevé dans la haine de ta religion et de ta patrie. Aujourd’hui, la fatalité t’a renvoyé comme un fléau sur ta terre natale, dans ta propre maison. Sans le savoir, tu as massacré ton père et tes frères, et tu as violé tes sœurs et ta mère. Si tu leur as planté ta graine dans le ventre, ta descendance sera maudite jusqu’à la fin des temps.
Je brandis le yatagan, l’écume aux lèvres.
– Tais-toi ! Tu divagues ! Je m’appelle Selim Turgüt.
Son œil chassieux lança une étincelle.
– Te souviens-tu de tes parents, alors ?
– Je n’ai pas de parents, je suis orphelin.
– Qui te l’a dit ?
– Mon maître d’armes.
– Il t’a menti. J’étais présent quand les Turcs t’ont enlevé, ici-même, il y a quinze ans maintenant. Ton vrai nom est Doukas. Michel Doukas. Ne l’oublie pas.
Il courut, ce disant, vers les suppliciés pour déchirer leurs habits ensanglantés. Je vis, horrifié, l’étoile de mer lie-de-vin sur leur hanche gauche, semblable à la mienne.
Une rumeur d’épouvante parcourut mes soldats : ils reculèrent comme un seul homme, se couvrant la face avec le pan de leur tunique, car toutes les civilisations, quelles qu’elles soient, condamnent sévèrement le parricide et l’inceste. J’aurais voulu demander au vieillard qui il était. Il ne m’a pas laissé le temps. Brusquement, il a basculé du haut de la falaise et il s’est fracassé le crâne sur les rochers.
J’ai contemplé son cadavre.
Que Dieu me soit témoin, à cet instant précis, une réminiscence transperça les couches de ma mémoire, comme un glaive. Jadis, une femme m’avait appelé de ce nom-là, Michel, d’une voix douce, en me berçant tendrement sur son sein. La femme aux longs cheveux dénoués que je venais de violer.
À mon retour à Istanbul, le padichah m’a affranchi.
Aujourd’hui, je suis un homme libre.
Je me suis exilé aux confins de l’Empire, j’ai voyagé, mais où que j’aille, j’emporte avec moi la malédiction.
Je me trouve, en effet, constamment scindé en deux personnes distinctes, incompatibles, deux frères ennemis qui se haïssent mutuellement. Et parfois, quand je songe aux enfants que j’ai peut-être engendrés en Épire, j’entends l’écho funeste de l’imprécation : ta descendance sera maudite jusqu’à la fin des temps !
Afin de se venger de Prométhée, qui lui avait dérobé le feu, Zeus fit fabriquer par Héphaïstos une créature douce et ravissante que les dieux nommèrent Pandore, ce qui veut dire en grec « parée de tous les dons ».
Ensuite, Zeus la fit descendre sur terre.
Édith Hamilton, La Mythologie.
Pandore descendit donc sur terre avec pour mission de séduire et de duper les hommes. Le premier qu’elle rencontra fut le frère de Prométhée, Épiméthée, dont le nom signifie « l’imprévoyant ».
Jacques Lacarrière,
Dictionnaire amoureux de la mythologie.
Chypre, 1998.
La jeune femme était assise sur la terrasse de l’hôtel, dans un fauteuil en rotin, une jambe allongée, avançant un petit pied fin et cambré aux ongles nacrés. Le coude appuyé au bras du fauteuil, elle posait la joue sur son poing, dans un mélange de retenue et d’abandon. Son visage se détachait avec des tons de miel au milieu de l’ombre dorée de ses cheveux.
De la table voisine, un homme l’observait. Il s’apprêtait à se lever pour l’aborder quand un autre homme sortit sur la terrasse. Elle se redressa aussitôt pour aller vers lui. Il l’enlaça en riant, puis l’entraîna vers le jardin où la nuit chamarrait les bougainvillées de frémissants reflets bleus.
Le premier homme resta assis, frustré. Il sentait naître en lui une jalousie démentielle, un sentiment brûlant qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, une sorte de rancune furieuse.
Ce fut alors que l’idée du meurtre prit possession de son esprit.
Bon sang, Costas, tu deviens fou ! se dit-il, effrayé. Pourquoi tu veux tuer ce pauvre garçon ?
Mais cet éclair de lucidité fut de courte durée.
Quelque chose avait changé en lui, irrémédiablement, d’une manière incompréhensible.
Il porta son verre à ses lèvres, avala une gorgée de whisky en fronçant les sourcils et en s’efforçant d’analyser ces sensations bizarres. Puis, il renonça à chercher une explication rationnelle à ce changement.
Quand le désir amoureux dépasse la capacité de se raisonner, quand il atteint des sommets inconcevables, un étrange phénomène de mort partielle se produit : la moitié de l’homme civilisé meurt et l’autre moitié, le mâle primitif, ne peut survivre qu’en tuant l’autre, le rival.
Le lendemain, il faisait un temps magnifique.
Les clients du Coral Bay se prélassaient au soleil.
Les enfants poussaient des piaillements joyeux avant de sauter dans l’eau turquoise de la piscine, tandis que leurs parents se préparaient à passer une calme journée, munis de livres, journaux et crèmes solaires.
Costas Kapsis s’adossa à sa chaise longue. Il dissimulait sa tension intérieure sous la posture du touriste insouciant, savourant un long week-end de détente dans un palace cinq étoiles. C’était un gros homme poilu, et sous son poids, le matelas recouvert d’une matière imperméable couleur ivoire, se creusait vers les lattes en teck du transat. Des lunettes noires masquaient ses yeux, mais son regard restait braqué sur le couple.
Il les épiait depuis la veille au soir, très exactement depuis qu’il avait vu la femme sur la terrasse. Ils étaient revenus de leur promenade, enlacés, avaient pris un ascenseur. Kapsis les avait suivis des yeux. Plus tard, il les avait imaginés en train de faire l’amour et à nouveau, la jalousie l’avait consumé. Il avait passé une nuit blanche, en proie à une obsession bizarre, ardente comme une fièvre. Le lendemain matin, il renonça à son habitude de prendre son petit déjeuner au lit.
Il était pressé de revoir la femme.
Il était descendu précipitamment au rez-de-chaussée. Un peu plus tôt, il l’avait aperçue devant le buffet de la salle à manger. Elle était avec l’autre. Ils n’avaient pas fait attention à lui, trop occupés à empiler dans leur assiette œufs brouillés au bacon, fruits et tranches de pain grillé. À présent, ils étaient allongés côte à côte sous la corolle d’un immense parasol blanc rayé de vert pâle et se donnaient la main.
Kapsis ferma les yeux. Des vagues rouges déferlaient sous ses paupières. Il devait repartir dans deux jours, mais savait qu’il ne le pourrait pas. Ses affaires attendraient. Katerina, sa nouvelle maîtresse, attendrait. Il était invité à une soirée où il n’irait pas. Ses relations attendraient. Il se demanda si ses amis s’apercevraient de son absence, en conclut que non, et du reste, il s’en fichait. À ce moment-là, l’autre se hissa sur le coude pour embrasser la jeune femme sur les lèvres. Elle noua ses bras délicats autour de la nuque de son compagnon et Kapsis serra les dents pour étouffer un juron.
Il ne tenait plus en place. D’un bond de fauve, il se leva pour se diriger vers le bar de la piscine, un fer à cheval de bois verni sous un toit de feuilles de bananier. Un bouzouki jouait en sourdine dans l’air pailleté de lumière. C’est le paradis ici, songea-t-il, oppressé, le paradis, sauf que lui brûlait en enfer.
Il déchiffra le nom de la petite barmaid sur son badge.
– Bonjour, Georgia, dit-il en grec. Une bière, s’il te plaît.
– Tout de suite, monsieur. Carlsberg ? Keo ?
Il opta pour la Keo, la bière locale. La jeune fille posa devant lui une canette, une chope, un bol de pop-corn.
– C’est la première fois que vous venez à Chypre ?
– La troisième, répondit-il, laconique. Et la première que je descends à votre hôtel.
Il n’avait guère envie de s’étendre sur le sujet.
– Vous êtes athénien, hé ? fit-elle avec un sourire qui éclaira sa frimousse brune. Cela s’entend à votre accent. Mon frère fait des études d’ingénieur à Athènes…
Rien à foutre !
En temps normal, il aurait pris poliment des nouvelles de ce frère qui devait tirer le diable par la queue pour se payer un logement décent dans la capitale grecque. Or ce temps-là semblait révolu. Que lui arrivait-il ?… Il ne se reconnaissait plus.
– … Et ensuite, il ira faire un stage à Manchester… Yes, please ?
La barmaid s’adressa à un client rouge comme une écrevisse, accoudé au comptoir : Another diet Coke ?
– Tu connais ces gens, Georgia ?
– Lesquels, monsieur ?
– Le couple, là-bas, sous le grand parasol. Je les ai déjà vus quelque part, mais je n’arrive pas à me rappeler où.
– Oh, ce sont des jeunes mariés en voyage de noces.
Des jeunes mariés ! Une bouffée de violence flamba dans sa tête.
– Cela ne répond pas à ma question, dit-il de sa voix la plus joviale.
– Lui, il est anglais. Journaliste, romancier, je ne sais plus, expliqua-t-elle en faisant glisser une canette de Coca-Cola light équipée d’une paille en direction de Peau-Rouge. Il s’appelle Hanks, je crois, oui, c’est ça, David Hanks.
Inconnu au bataillon !
– Cela me dit quelque chose… Et elle ?
– C’est une Doukas, dit-elle à mi-voix, comme lorsqu’on prononce un mot de passe.
Le cerveau de Kapsis s’activa furieusement. Les Doukas ! Mais bien sûr ! Enrichis dans les années quarante en Afrique, au Nigeria, au Cameroun ou au Sénégal. Une famille qui se targuait de remonter à Byzance et l’une des plus grosses fortunes du Moyen-Orient.
– Elle est la fille de Marcos Doukas ? Sa nièce ?
– Je n’en sais rien, dit Georgia en haussant les épaules. Elle s’appelle Dora. Ils se sont mariés il y a une semaine et je trouve ça très romantique, pas vous ?
– Romantique en diable, oui.
– Ce qu’elle est belle ! s’exclama-t-elle avec une ferveur toute juvénile, l’air d’insinuer « ça ne m’étonne pas que vous l’ayez remarquée ».
Il sirota tranquillement une gorgée de bière, puis lécha la mousse sur sa lèvre supérieure. Attention ! Cette petite gourde pourrait se rappeler plus tard cette conversation.
– Ouais, elle n’est pas mal, convint-il, détaché. Moins sexy que toi, Georgia, mais potable.
La jeune barmaid poussa un gloussement de vierge chatouillée et lissa son tee-shirt blanc sur ses seins rebondis. Kapsis lui fit un clin d’œil coquin, qui redoubla son hilarité, jeta un billet de cinq livres dans la soucoupe et s’éloigna sans attendre la monnaie.
Doukas… Doukas… Dora Doukas…
Lors d’un de ses voyages d’affaires en Australie, il avait croisé dans une soirée un Emmanuel Doukas à Melbourne, siège d’une grosse colonie grecque. Ils avaient parlé politique, littérature, compétitions sportives, et au bout d’un moment, il avait réalisé que ce jeune homme taciturne était l’un des fils de son ami Marcos. Marié et divorcé trois fois, ce dernier avait produit une nombreuse descendance, sans compter ses rejetons illégitimes. Kapsis se demanda quel était son degré de parenté avec Dora.
Le hasard fait bien les choses.
Au lieu de regagner son transat, il bifurqua vers le couple.
– Excusez-moi. Puis-je vous offrir un verre ?
L’autre redressa le buste et cligna des paupières. La femme ne bougea pas. Peut-être s’était-elle endormie.
– Comment ? fit-il en anglais.
Kapsis s’accroupit devant Hanks, qui le scrutait non sans une certaine réticence. Il était jeune, blond, avec des traits banals et cette peau rose typiquement britannique qui ne risquait pas d’accuser le moindre hâle.
– Oh, pardon, je me présente : Costas Kapsis, un vieil ami de Marcos Doukas… Peut-être le père de votre épouse ?
La méfiance disparut des yeux bleus de l’Anglais. Il sourit.
– Absolument ! Enchanté, Monsieur Kapsis.
– Costas.
Le sourire du jeune homme s’élargit.
– Okay… Costas. Moi, c’est David Hanks, mais vous pouvez m’appeler Dave. Je suis grand reporter, ajouta-t-il avec une arrogance qui donna à Kapsis envie de lui taper dessus. Ainsi, vous connaissez mon beau-père ?
– Que voulez-vous, le monde est petit, surtout le monde des affaires. Je suis broker, il est armateur, nous étions donc prédestinés à travailler ensemble.
Dave éclata de rire.
– Prédestinés ! On se croirait dans l’Antiquité.
– Si loin que ça ?
– Et plus encore. Les anciens Grecs attribuaient à la fatalité un pouvoir absolu.
– Ceux d’aujourd’hui aussi. Pas vous ?
Hanks haussa ses épaules qui commençaient à rougir.
– Non, désolé. La psychanalyse a battu en brèche toutes ces croyances stupides. Et quant à moi, je crois que chacun est responsable de son destin.
Alors qu’est-ce qui a mis ton assassin sur ta route, connard de rosbif ? Kapsis contint sa fureur.
– Bon, bon, fit-il, conciliant. Disons le hasard, alors.
– Je ne crois pas au hasard non plus, lui rétorqua l’Anglais d’un air buté.
Kapsis simula un sourire indulgent.
– Non ? Je me demande à quoi vous croyez.
– À moi-même ! déclara l’autre avec aplomb. À mes propres capacités de réussir.
Cause toujours, tu m’intéresses, crétin !
– Vous avez peut-être raison. Ecoutez, moi, la philosophie de bon matin, ça me donne soif. On le prend, cet apéro ?
– Mais oui, avec plaisir. Dave secoua gentiment sa femme. Pandora, darling, réveille-toi. Costas nous invite à prendre un verre.
Elle fit la moue, une moue adorable.
– Chéri, non, par pitié ! Ne m’appelle pas comme ça. Je déteste mon prénom, tu le sais.
Elle ôta ses lunettes teintées. Pour la première fois, son regard translucide croisa celui de Kapsis. Il sut alors qu’il passerait à l’acte aussi sûrement que le soleil brillait dans le ciel d’un bleu absurde.
– Ça fait old fashion ! dit-elle. Les gens se croient obligés de me parler de cette vieille boîte que l’ancienne Pandore aurait ouverte par curiosité, laissant s’envoler le bonheur, la paix, l’harmonie, et toutes les bonnes choses… Cela m’ennuie d’autant plus que je ne suis pas curieuse du tout.
Mais l’espoir est resté au fond de la boîte, ma toute belle !
Kapsis hocha la tête.
– Comme je vous comprends ! Les parents grecs ont la manie d’affubler leur progéniture de prénoms démodés ; les miens m’ont baptisé Constantin, ce qui, franchement, n’est pas d’un modernisme exacerbé. Je me fais appeler Costas.
– Et moi, Dora.
– Baby, Costas est un ami de ton père.
– Décidément, papa a des amis partout. Ravie de vous connaître.
Kapsis prit la main douce qu’elle lui tendait.
– Moi aussi. J’ai proposé un verre à votre mari. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
– Rien.
Elle dégagea sa main, fit glisser les bretelles de son bikini sur ses épaules, se tourna sur le ventre pour exposer son dos au soleil.
– Ma petite chérie a mal dormi, dit Dave. Laissons-la se reposer.
Quand elle sera à moi, elle ne dormira plus du tout.
Kapsis se tourna vers l’Anglais.
– Il fait trop chaud, vous ne trouvez pas ? Si nous rentrions ?
– Oui, pourquoi pas ?
Kapsis alla enfiler son pantalon de toile terre cuite sur son short de bain, ainsi qu’une ample chemise écrue. Pendant ce temps, Dave sauta dans un Levi’s et passa un débardeur kaki.
Prométhée comprend ce qui va se passer et prévient son frère. « Écoute, Épiméthée, si jamais les dieux t’envoient un cadeau, surtout ne l’accepte pas. Mais Épiméthée, émerveillé, ébloui, lui ouvre la porte et la fait rentrer dans sa demeure. Le lendemain, il est marié et Pandore est installée en épouse chez le humains. Ainsi commencent tous leurs malheurs.
J.P. Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes.
Le Coral Bay offrait à sa clientèle, outre une vue magnifique sur la Méditerranée, plusieurs bars, restaurants, night-clubs, une taverne chypriote nichée dans un ravissant petit port artificiel. Les deux hommes choisirent l’Aphrodite’s Lounge, presque vide à cette heure-ci. Il y régnait une fraîche pénombre ambrée, très agréable.
Kapsis prit place dans un large fauteuil arrondi.
– Un petit whisky pour nous remonter le moral ? s’enquit-il sur un ton de défi.
– Ce n’est pas un peu tôt ? dit Dave.
Son vis-à-vis produisit un rictus ironique.
– Vous avez peur de vous faire engueuler par « maman » ?
Le stratagème fonctionna. Une vive rougeur rampa sur le cou et les joues du jeune Anglais.
– Ne dites pas ça ! Ma femme ne m’engueule jamais !
– Vous avez de la chance. La mienne me cassait les couilles à longueur de journée.
Dave rit.
– Vous êtes divorcé ?
– Depuis deux ans, grâce à Dieu. Les enfants sont grands maintenant, ils volent de leurs propres ailes. J’ai repris ma liberté et ne le regrette pas. Le joug conjugal porte bien son nom, vous savez. Magda était charmante en société et une vraie peste à la maison.
– Je vois… Mon ex-petite amie était pareille. Elle était française, précisa Dave, comme si cela expliquait tout.
– Vous l’avez quittée pour Dora ?
– Comment l’avez-vous deviné ?
Kapsis tapota le bout de son nez charnu, l’air de dire « simple question de flair ». C’était comme s’il y était ! Dave avait croisé Dora quelque part. Il en était tombé fou amoureux et avait plaqué aussi sec sa fiancée.
Du moins, il n’a pas de sang sur les mains, pensa-t-il.
– Sylviane m’en a terriblement voulu, reprit Dave. Elle disait que je lui avais brisé le cœur et que je le paierais cher.
– Toutes les gonzesses tiennent ce genre de propos quand elles se font larguer.
Un barman filiforme, pantalon noir, nœud papillon, chemise et veste blanches, s’approcha d’un pas feutré.
– Vous désirez, messieurs ?
– Une bouteille de Famous Grouse avec des glaçons, dit Kapsis.
L’alcool aidant, Hanks se confierait et il profiterait de ses points faibles pour le supprimer. Quand, comment, où, il n’en savait trop rien encore. Mais il le ferait. Il tuerait l’autre. Ainsi, la dénommée Sylviane serait vengée par un homme dont elle ignorait tout, jusqu’à l’existence. Et c’était cela, la fatalité, après tout.
Il s’éclaircit la gorge.
– Vous resterez longtemps à Chypre ?
– Quinze jours. Nous passons ici notre lune de miel.
– Et après ?
– Je retourne en Angleterre. Dora fera une escale à Athènes, chez son père. Elle me rejoindra une semaine plus tard… Et vous ?
Kapsis songea à Katerina qui devait ronger son frein, à ses affaires en cours, aux réunions de l’association des armateurs auxquelles il devait assister.
– Je repars après-demain.
Il décida brusquement de prolonger son séjour de quelques jours, peut-être plus, le temps que la police chypriote autorise la veuve de David Hanks à quitter l’île. Le barman apporta la bouteille de Famous Grouse, un bac en cristal plein de glaçons, deux verres à whisky. Kapsis prit la bouteille, dévissa le bouchon, remplit les verres, puis leva le sien.
– À vos amours !
Ils trinquèrent, après quoi, il regarda Dave avaler une gorgée.
À l’abri de ses lunettes noires, il l’observait comme le prédateur épie sa proie en attendant le moment opportun pour fondre sur elle.
L’obsession de tuer, de tuer l’autre, ne le quittait plus… Oui mais comment ? Il le scruta de plus près.
Hanks était un homme sain, mince mais musclé. Beaucoup plus jeune que lui et en meilleure forme physique. Un corps à corps ne tournerait pas forcément à son avantage, se dit-il avec un sursaut de lucidité. Il allait devoir faire preuve de ruse. Attirer son rival dans un piège, quelque part, peut-être en mer. Il sirota une gorgée, sentit la brûlure de l’alcool dans son gosier. Un vague plan commençait à germer, mais il devait d’abord gagner la confiance de sa victime.
– Où avez-vous rencontré Dora ?
– À Athènes, dans une taverne de poissons de Phaliro. Dora y dînait avec son père et sa sœur Mayia. Ironie du sort, c’est cette pauvre Sylviane qui m’a présenté les Doukas.
– Vraiment ?
– J’étais encore étudiant en journalisme et nous passions des vacances en Grèce. Sylviane était une amie d’enfance de Mayia. Elles se sont connues en France dans une école de danse. Mayia a dû arrêter les cours à la suite d’un problème de santé. Elles ne s’étaient pas revues depuis des lustres, mais n’avaient pas perdu le contact. Bref, elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre…
Kapsis remplit à nouveau les verres.
– Et Dora est tombée dans les vôtres, complétat-il.
– On peut dire ça, oui. J’avoue que j’ai déployé tout mon charme, dit Dave en riant. Je l’ai courtisée pendant des semaines avant qu’elle n’accepte de sortir avec moi. Ensuite, on s’est revus à Londres et c’est là que je lui ai demandé sa main.
– Et elle vous l’a accordée… comme ça ? demanda Kapsis en claquant ses doigts.
– Bien sûr ! On dit que les jolies femmes sont difficiles. En fait, c’est parce qu’on n’ose pas les courtiser.
– C’est exact. Je suppose que Marcos a été ravi de marier sa fille à un grand reporter ?
Un éclair orgueilleux passa dans les prunelles de Dave.
– Au début, il s’est opposé à notre union. Il aurait préféré un gendre de son milieu.
– La grande bourgeoisie athénienne est très imbue de ses prérogatives.
– À qui le dites-vous ! Heureusement, Mayia a plaidé notre cause et ensuite, M. Doukas a dû se rendre à l’évidence. L’amour est plus fort que les obstacles. Je ne suis pas riche, mais j’ai un salaire confortable. Et puis, l’argent ne fait pas le bonheur.
Kapsis n’était pas d’accord. Il pensait, au contraire, que l’argent mène à tout : à l’ascension sociale, au pouvoir, à la réussite. Néanmoins, il abonda dans le sens de son interlocuteur.
– Ce n’est que trop vrai… Que font vos parents ? enchaîna-t-il négligemment.
– Papa était professeur de littérature anglaise et maman éducatrice spécialisée. Ils sont morts tous les deux dans un accident de la route, répondit Dave, attristé.
– Je suis désolé. Avez-vous des frères et sœurs ?
– Non… C’est-à-dire si, j’ai un frère, mais on ne se voit plus.
– Pourquoi ?
Dave attrapa la bouteille et se servit une rasade.
– On est fâchés, soupira-t-il. Figurez-vous que cet imbécile a pris le parti de Sylviane. Et ce n’est pas tout ! Il a eu le culot de me mettre en garde contre Pandora. D’après lui, elle ne m’apporterait que des ennuis.
Kapsis s’esclaffa.
– Sans blague ! Il est voyant, votre frère ?
– Astrologue, précisa Dave. Et il paraît que d’après mon thème astral, je risque de mourir jeune à cause d’une femme… C’est dingue, non ?
– Dingue !
– Je l’ai envoyé paître et depuis, on ne s’est plus adressé la parole. Dora est tout ce que j’ai au monde, Costas. C’est bizarre, mais dès que je l’ai vue, je me suis dit : voilà, c’est elle, la femme de ma vie.
– Moi aussi.
– Je vous demande pardon ?
– Je me suis dit la même chose quand j’ai vu Magda pour la première fois. Notre mariage fut un beau fiasco.
Dave pouffa.
– Oh, cela ne risque pas de m’arriver. J’ai cru comprendre que votre ex avait un sale caractère, alors que Dora est un ange.
– Vous savez quoi ? Je finirai par croire que vous êtes un sacré veinard, sourit Kapsis en remplissant les verres une fois de plus.
Vers treize heures, la bouteille était aux trois quarts vide. Les deux hommes se tutoyaient comme de vieux copains.
– Emmène ta femme visiter les mosaïques romaines de Paphos et les tombeaux des rois, disait Kapsis. Ça vaut le détour.
– Dora n’aime pas faire du… du tourisme, articula Dave.
L’alcool commençait à produire son effet.
– Qu’est-ce qu’elle aime faire, alors ? À part l’amour, bien sûr !
Le jeune homme éclata de rire.
– Même pas !
Kapsis haussa les sourcils d’un air concerné.
– Noon ! Elle est frigide ou quoi ?
Dave ne s’en offusqua pas. Il savait qu’en matière de sexe, les Grecs étaient moins inhibés que les Anglais.
– Je v…veux dire qu’elle ne prend jamais l’initiative, expliqua-t-il d’une voix pâteuse. À l’inverse de Sylviane, qui me sautait dessus à tout bout de ch…champ.
– J’ai compris. Quand tu veux, elle est partante.
– Ouais. Elle dit que pour les f…femmes, le désir est comme un miroir qui reflète la p…passion des hommes.
– Jolie formule.
– Sylviane, par contre, était d’un avis différent. Elle p…prétendait que le désir féminin n’a rien à voir avec le d…désir masculin. Elle disait qu’il faudrait dépasser le clivage traditionnel entre l’amour, qui serait un sentiment noble et les p…pulsions sexuelles, présumées méprisables.
Kapsis hocha la tête. Il se foutait éperdument de la vision du monde de l’ex-petite amie de Hanks. Celui-ci ingurgita deux gorgées avant d’ajouter :
– D…dans un sens, Sylviane était plus intelligente que Dora. Mais si compliquée, mon Dieu ! Il émit un soupir pathétique. Elle s’est s…suicidée. Elle a avalé quelque chose comme cent vingt Rohypnol et… et puis voilà.
Kapsis saisit la bouteille. Il se sentait soulagé. Ainsi, le gentil Dave n’était pas aussi innocent que l’on pourrait le croire. D’une certaine manière, lui aussi avait commis un crime. Il allait donc amplement mériter son châtiment.
– Tu te sens coupable ? demanda-t-il.
Dave but une lampée.
– Non, plus maintenant, grâce à Dora. Dora pense qu’on ne doit jamais c…culpabiliser. Elle prend toujours les choses du bon côté.
– Elle a raison ! Pour ma part, depuis mon divorce, j’ai compris qu’on n’a qu’un seul devoir : vivre sa vie.
– Tu p…parles exactement comme Dora, dit Dave avec un sourire attendri. C’est une adepte du farniente. Elle dort, elle va chez le coiffeur, à l’institut de beauté, au théâtre ou au cinéma… Dora est une beauté indolente, comme aurait dit Os…Os…Oscar Wilde, acheva-t-il laborieusement.
Oscar Wilde était porté sur les garçons et toi, tu n’as pas su révéler sa sexualité, enfoiré !
– Les femmes se divisent en trois catégories, observa Kapsis posément. Les paresseuses, les angoissées et les emmerdeuses. Magda était un mélange de paresseuse et d’emmerdeuse. Katerina, ma maîtresse actuelle, est une angoissée authentique, un paquet de nerfs. Elle compense sa nervosité en faisant du sport : ski nautique, natation et j’en passe.
– Dora d…déteste le sport.
– Et toi ? Tu m’as pourtant l’air d’un garçon sportif.
– Je fréquente un club de gym à Londres trois fois par semaine.
– Esprit sain dans un corps sain. Autrefois, je faisais de la musculation. Je n’ai plus le temps de m’occuper de ma ligne, mais quand je suis en vacances, je pratique la plongée sous-marine. Demain, je vais louer une barque, tiens, si tu veux venir avec moi…
Kapsis s’interrompit et retint son souffle. Son inconscient venait de lui souffler une solution possible.
Il nota que le jeune homme hésitait, car il s’était mis à triturer l’alliance en or qu’il portait à l’annulaire gauche.
– Je ne sais pas nager, avoua Dave finalement, le front empourpré. J’ai failli me noyer quand j’étais gosse et depuis, je ne m’aventure plus jamais en eaux profondes. C’est une ph…phobie.
Le point faible ! Kapsis lui dédia un sourire débonnaire.
– Mais tu n’auras pas à nager. Il suffira de te laisser immerger. Le reste viendra tout seul.
La mort !
– Je ne sais pas, C…Costas. Je ne suis pas sûr que ce soit une b…bonne idée.
– Chaque fois que je viens à Chypre, je vais à Akamas. C’est la plus belle région de l’île. Un paysage vierge, transformé en réserve naturelle. Les fonds marins sont splendides et il y a une plage où les tortues de mer viennent pondre leurs œufs dans le sable chaud.
Un silence suivit. Dave fit ruisseler une poignée de glaçons dans son verre et les entendit crisser à leur contact avec l’alcool.
– Est-ce qu’il y a des coquillages ? s’enquit-il, soudain intéressé. J’aurais aimé en rapporter deux ou trois à Dora pour sa collection.
– Des coquillages, il y en a à la pelle et de toutes les couleurs.
Encore un silence, un peu plus long.
– On… On… On ne peut pas y accéder par la route ?
– Tu rigoles ! Il fait trop chaud. Les pistes ne sont praticables qu’en 4x4 et encore ! Non, la promenade sera beaucoup plus agréable en bateau.
– Oui mais plonger…
Kapsis lui empoigna le bras.
– Écoute ! Tu voudrais te noyer que tu n’y arriverais pas. La combinaison de plongée est conçue pour flotter. Par ce temps-là, il n’y a aucun risque, absolument aucun ! Et puis, tu ne seras pas tout seul, puisque je serai là.
Il versa une généreuse rasade dans les verres.
– Maintenant, si tu as la frousse à ce point…
– Je n’ai pas la frousse ! s’écria David, vexé. J’ai une ph…phobie. Ce n’est pas la même chose.
– Phobie, phobia en grec, provient du mot phobos qui veut dire peur. Et peur égale frousse, mon petit vieux.
Il vit Dave avaler sa boisson d’une traite.
– On… On… On verra, bredouilla-t-il en reposant son verre.
C’est presque gagné !
Kapsis décida de lui accorder un bref répit. Il extirpa de sa poche un paquet de Marlboro et un Dupont en or mat.
– Cigarette ?
– Non, non, non, merci, je ne fume pas.
– Tu es donc en excellente condition physique pour plonger.
– Je n’ai pas encore dit oui.
– D’accord. Si jamais tu te décides, n’en parle pas à Dora.
– Pourquoi ?
– Mais pour lui faire la surprise quand tu lui offriras les coquillages, quoi d’autre ?
Kapsis coucha la bouteille vide sur le guéridon. Il alluma une cigarette et exhala un nuage de fumée.
– Écoute-moi, reprit-il d’une voix douce, presque paternelle. Toi qui es journaliste, un de ces quatre, tu seras appelé à aller au Liban, en Irak ou au Darfour.
– En effet, j’adorerais devenir reporter de guerre.
– Alors, si les combats ne te font pas peur, tu m’avoueras qu’avoir la trouille de l’eau, c’est franchement dommage. Si tu me le permets, je dirais même que c’est ridicule. Il faut que tu surmontes cette putain de phobie, Dave ! Soigner le mal par le mal ! Je t’en offre l’occasion. Après seulement, tu seras un homme adulte.
– Ouais… p…peut-être… Tu as sûrement raison… m…mais…
Dave se mordillait les lèvres, indécis.
– Demain, je louerai un bateau à Paphos. Je passerai te chercher. Tu m’attendras sur le port du Coral Bay. Je prendrai aussi un joli panier dans lequel tu mettras les coquillages de Dora.
Il parlait de plus en plus vite, d’une voix de plus en plus persuasive.
– Costas…
– Rendez-vous à huit heures du matin, avant que la chaleur monte. Est-ce que ça te convient ?
– Huit heures, répéta Dave en fronçant les sourcils. Si j’accepte, à q…quelle heure r…rentreronsnous ?
– Pas plus tard qu’à midi, midi trente. Juste à temps pour que tu prennes le déjeuner avec ta charmante petite dame.
Dave resta silencieux un long moment. Kapsis pouvait suivre le cheminement de ses pensées sur son visage. Doute, appréhension, envie, la volonté de se mesurer à un homme plus âgé qui aurait pu être son père, suscitée par une secrète rivalité masculine.
– Okay ! souffla-t-il soudain dans un grand soupir. Je dirai à Dora que je vais faire un tour en ville et… Okay ! J’y serai !
Il prit appui sur les bras du fauteuil pour se relever, se laissa retomber lourdement sur le siège capitonné.
– Oups ! Je crois que je suis soûl.
– Tu n’es pas le seul, dit Kapsis en riant. Je suis bon pour une sieste.
Dave parvint à se redresser et à tituber vers la sortie. Sur le seuil, il se retourna.
– On se voit plus tard ?
Kapsis tira une taffe.
– Ce soir, je suis invité à dîner dehors, impro-visa-t-il.
Il ne voulait pas donner à l’autre l’occasion de changer d’avis.
– Bon, alors à demain. J’ai eu plaisir bavarder avec toi, Costas.
– Moi aussi.
Il regarda l’Anglais traverser le hall dallé de marbre brillant. Eh bien, pour un homme qui ne croyait pas au destin, il allait drôlement se faire avoir, songea-t-il, puis il fixa son verre vide, renfrogné. Quel serait son destin à lui ? Allait-il lui aussi, comme Sylviane l’avait prédit, payer cher sa passion pour Pandora ? Il chassa vite cette pensée. Une de ses relations, l’inspecteur Valtinos lui avait confié une fois que huit homicides sur dix restaient impunis.
– À condition que le criminel soit assez intelligent pour ne pas s’attaquer à l’un de ses proches, avait-il précisé. Les macchabées, c’est comme les antiquités, si vous saviez ! Il y en a partout ! Y a qu’à creuser pour trouver.
Kapsis tourna la tête vers la baie vitrée qui donnait sur la piscine. La plupart des estivants s’étaient repliés vers la salle à manger climatisée. Il vit Hanks sortir dans la fournaise pour se diriger d’un pas mal assuré vers Dora. La jeune femme était toujours allongée à l’ombre du parasol blanc. Dave lui dit quelque chose. Elle se leva, fine, élancée, rejeta ses longs cheveux lustrés en arrière et suivit docilement son mari.
– Merde alors ! Il est bourré comme un âne et elle l’accueille avec le sourire. Magda m’aurait arraché les yeux.
– Vous dites, monsieur ?
Kapsis leva un œil trouble vers le barman.
– Rien. Mon pote a un peu abusé. Et moi aussi.
Un sourire discret étira les lèvres du garçon.
– Je n’ai rien remarqué, monsieur.
Charon leur dit que les vivants ne pouvaient entrer dans sa barque, seulement les morts. Édith Hamilton, La Mythologie.
Le petit bateau à moteur piquait droit vers le large, à travers un rideau d’embruns. Il était à peine huit heures et demie du matin mais, déjà, les brumes de chaleur enveloppaient la côte escarpée d’Akamas dans un linceul d’un blanc étincelant.
– On va plonger plus loin, dit Kapsis.
Il maniait la barre et sentait les planches danser sous ses pieds. Dave ne répondit rien. Il était terrifié. Si quelque chose arrivait à la barque, il ne pourrait pas gagner la terre ferme à la nage. Sa peur de l’eau, une peur panique, ressurgissait, plus tenace que jamais.
– Tu es prêt ? Mets ton masque.
Kapsis coupa les gaz et l’embarcation se mit à osciller sur les vagues. Dave déglutit péniblement. Ils étaient au milieu de nulle part. À droite, dans le lointain, le rivage n’était plus qu’un assemblage de taches confuses, vertes et cuivrées. À gauche, la mer s’étirait à perte de vue.
Je ne peux pas ! Je ne veux pas !
Kapsis se pencha vers lui pour vérifier les bouteilles d’oxygène… Le jeune homme se cramponna au banc de bois humide où il était assis.
– Tout va bien se passer. Allez, go ! Saute !
Dave hésitait. Quelque chose de sournois, une affreuse prémonition le retenait. La phobie revenait à la charge comme un monstre marin hérissé d’écailles, de tentacules, de ventouses visqueuses.
– Hé ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Laisse-moi !
– Voyons, Dave…
– Écoute, Costas, vas-y, toi, si tu veux. Je t’attends sur le bateau.
– Tu as changé d’avis ?
Le jeune homme poussa un soupir.
– Je ne sais pas… Je crois que oui…
– Décidément, tu es trop con !
– Lâche-moi la grappe, tu veux ?
Kapsis se rapprocha. Sa silhouette massive gainée dans la combinaison noire de néoprène se découpait à contre-jour sur l’éclat de la mer. Il avait un couteau dans l’étui passé dans sa ceinture, « au cas où ils tomberaient sur des bancs d’algues », avait-il expliqué. Un objet inoffensif, lequel sous l’effet du stress revêtait l’allure d’un objet diabolique. Il portait son masque et derrière le verre compensé de la visière, ses yeux brillaient au milieu de son visage empâté, prématurément vieilli par les abus d’alcool et de bonne chère.
– Allez, un peu de courage, insista-t-il.
Il n’allait pas s’arrêter maintenant. Non, pour rien au monde !
Il avait soigneusement prémédité son geste depuis la veille, un acte qui dans son esprit, s’apparentait à une délivrance. Attirer l’autre dans cette partie de l’île inhabitée, loin des grands hôtels de luxe et des stations balnéaires bourrées de touristes, un lieu hors du temps, avec ses roches corail qui semblaient suspendues en apesanteur au-dessus de l’eau transparente et qui, en fait, s’enfonçaient profondément.
Ses lèvres épaisses se fendirent d’un sourire encourageant.
– L’eau n’est pas très profonde. Trois, quatre mètres à tout casser.
Un gouffre d’une cinquantaine de mètres s’ouvrait sous la barque, il le savait. David voulut se mettre debout. Il refréna un haut-le-cœur, se rassit pesamment, étourdi par le soleil. Jamais il n’y arriverait ! Mais pourquoi diable avait-il accepté d’accompagner ce type ? Pourquoi s’était-il montré aussi imprévoyant ? Il revit son frère agiter le feuillet de son thème astral et étouffa un cri d’effroi.
– Voyons, Dave, ce n’est pas la mer à boire, si j’ose dire ! Vas-y, plonge, bordel !
L’Anglais secoua la tête.
– Non ! Je ne veux pas !
– Bon Dieu, quel poltron !
– Je me fous de ce que tu penses ! Je me fous de tes sarcasmes ! Je ne sauterai pas, un point c’est tout.
– Mais si, tu sauteras. Lève-toi, petit gars.
Kapsis se rapprocha davantage. D’un geste brutal, il abaissa le masque de Dave et lui enfourna l’embout de caoutchouc dans la bouche. Soudain, il le saisit sous les aisselles, le hissa sur ses pieds, puis l’expédia dans l’eau d’une brusque bourrade sur la poitrine. Le jeune homme plongea à la renverse dans une gerbe d’écume.
Son compagnon le rejoignit presque aussitôt.
Le silence sous-marin se chargeait de vibrations, d’une étrange musique rythmée comme un tambour de brousse… Les battements de son propre cœur, réalisa David, affolé. Il n’était pas près de pardonner à Kapsis ce qu’il devait considérer comme une bonne blague. D’ailleurs, il ne se gênerait pas pour le lui signifier, sitôt qu’ils se retrouveraient sur le bateau.
Un gros mérou le frôla, gueule béante. Un peu plus loin, un essaim de poissons argentés captait les reflets de lumière. Les rayons de soleil pénétraient les flots comme des aiguilles étincelantes, mais plus bas, la clarté s’amenuisait… S’amenuisait considérablement.
Dave avait beau inspirer et expirer régulièrement, sa peur se muait en terreur. Il entendait son cœur cogner dans ses tympans. Il devait y avoir beaucoup plus de quatre mètres de profondeur, se dit-il. Oh oui, beaucoup plus. Ça suffit maintenant, il me fait chier, ce mec ! Il leva le pouce, indiquant à son coéquipier qu’il allait remonter et banda ses muscles pour amorcer un mouvement d’ascension, propulsé par ses palmes.
Alors, Kapsis tendit le bras. Ses doigts s’enroulèrent autour de la cheville de Dave comme un étau et une explosion de fines bulles vint embuer la vitre de son masque.
Le jeune homme fronça les sourcils. Hé ! Mais qu’est-ce que…
La compréhension l’assaillit d’un seul coup et trop tard : Kapsis l’entraînait vers le fond. Il se déplaçait sous l’eau avec l’agilité d’une grosse pieuvre emportant sa proie frétillante. Il tira le couteau de son étui, trancha d’un coup sec les sangles qui maintenaient en place les tubes d’oxygène puis, du plat de la main, il frappa Dave derrière l’oreille. Celui-ci ouvrit grand la bouche, comme le mérou tout à l’heure. L’embout de caoutchouc s’échappa et l’oxygène qui en jaillissait décrivit un arc de cercle bouillonnant.
Dave se mit à suffoquer. Ses bras, ses jambes battaient frénétiquement. Il sentait son agresseur collé dans son dos, ses mains agrippant ses flancs. Il lui attrapa les doigts, essaya de les tordre, mais Kapsis resserra son étreinte. Son sexe se durcit soudain, tandis qu’il serrait dans ses bras l’homme dont il voulait la femme…
Dave se sentait glisser, glisser vers l’obscur, le silencieux abîme. L’eau salée lui brûlait les poumons. Il se fit une étrange réflexion : « C’était aujourd’hui le jour de ma mort et je ne le savais même pas ». Il se demanda ensuite pourquoi ce Grec voulait le tuer. Il n’avait aucune raison, aucun mobile. Ils se connaissaient à peine. Hors de l’eau, Dave aurait eu facilement le dessus… Pas ici. Pas dans l’affreuse solitude de cet univers liquide et sombre.
Il crut réentendre Sylviane hurler « Tu le paieras cher, salaud ! » et sut qu’il allait mourir. Les vingt-neuf années de sa brève existence défilèrent en un éclair dans son cerveau asphyxié. Il se retrouva enfant, couché sur la pelouse entre ses parents et son frère, adolescent à la remise des diplômes au lycée, adulte arrosant avec les copains son premier article dans le Daily Mail. Enfin, il vit Pandora en robe de mariée.
Elle n’allait pas s’inquiéter avant ce soir, pensa-t-il, désespéré. Il l’imagina sous le parasol, coiffée du chapeau de paille unie orné d’un ruban bleu ciel qu’ils avaient acheté la veille dans une boutique de l’hôtel. Et ce fut, bizarrement, ce ruban de soie qui s’imprima à tout jamais sur ses rétines, tandis que ses yeux chaviraient et que son champ de vision rétrécissait jusqu’à n’être plus qu’un point lumineux, qui s’éteignit brusquement.
Kapsis s’agrippa au plat-bord. Il passa la jambe au-dessus de la poupe et se hissa sur le bateau. Il haletait. La mer était calme comme un lac. Un canot, les voiles tendues, longeait le littoral. Il le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’une des criques creusées entre les rochers. Il se pencha, saisit le bloc de ciment qu’il avait dissimulé sous les cordages, le jeta dans l’eau. Le bloc coula avec un plouf ! et la corde passée dans l’anneau de fer rouillé se dévida rapidement, comme un serpent qui se déroule. Elle mesurait une bonne vingtaine de mètres, de quoi immobiliser le cadavre à mi-chemin entre le fond et la surface. Le soleil enflammait l’air. Il fut tenté d’ôter sa combinaison, puis se ravisa. Le temps pressait.
Il replongea.
Le corps flottait entre deux eaux sur le ventre, les bras en croix, la bouche ouverte. Il avait lesté de plomb la combinaison de Dave, mais malgré cela, il remontait lentement. Kapsis fit un nœud solide autour de la taille du jeune homme. Le bloc descendait toujours, l’entraînant dans son sillage. Il attendit que l’autre soit englouti dans l’ombre fluide, avant de s’élancer en direction de la coque claire qui se balançait au-dessus de sa tête.
Il remonta dans la barque, se laissa tomber sur les planches. Il était épuisé. Une brise légère ridait la mer. Après plusieurs minutes de repos, il fit descendre la glissière de sa combinaison, l’enleva, retira le masque, les palmes, enfouit le tout dans un grand sac en plastique. Ensuite, se redressant, il tira sur la ficelle pour allumer le moteur et mit les gaz d’un coup de poing.
À l’approche du port de Paphos, il réduisit la vitesse afin de procéder à un rapide bilan de la situation. Tout s’était déroulé selon ses plans. Il avait acheté un ticket pour visiter les mosaïques, avait pénétré dans le site envahi de touristes, en était ressorti cinq minutes plus tard, après avoir fait valider son ticket. Il avait loué la barque avec un seul équipement de plongée, – il emportait toujours le sien dans ses bagages. Enfin, il avait embarqué Dave sur le petit port du Coral Bay.
Kapsis paya le batelier et lui rendit le sac avec sa propre combinaison dedans. Il n’éprouvait pas de regrets, aucun remords. Ce soir, lorsque l’épouse inquiète signalerait la disparition de son mari aux autorités, il serait là. Il endosserait le rôle de l’ami de famille dévoué. Il annulerait ensuite son départ et quand Dora en aurait fini avec les formalités policières, il lui proposerait de prendre le même vol que lui. Entre-temps, il ne la verrait pas. Il monterait directement dans sa chambre et il attendrait.
Il pensa au corps qui reposait dans son tombeau liquide et un sourire de triomphe lui vint aux lèvres. Si les requins ne le dévoraient pas, quand la mer aurait rongé la corde, David Hanks referait surface. Mais d’ici là, plusieurs mois, voire des années s’écouleraient.
– Je ne comprends pas ! dit-elle en prenant une gorgée de champagne. Dave ne m’aurait pas quittée comme ça, sans un mot.
Ils étaient assis en classe affaires dans le vol de la Cyprus Arways à destination d’Athènes. Lorsqu’ils étaient montés à bord, tous les regards masculins avaient été comme aimantés par Dora, et Kapsis en avait ressenti une colossale bouffée d’orgueil.
– Je ne sais quoi vous dire. Ma propre femme m’a quitté sur un coup de tête du jour au lendemain. Je n’ai rien vu venir.
Elle passa l’index sur le pourtour brillant de sa flûte, l’air songeur.
– Il n’empêche ! Je me pose des questions. Il avait l’air si attentionné, si amoureux…
