Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Une rencontre entre la pensée pessoanienne et l'anthropologie
Avec
Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, la littérature élève à un niveau très rare ce qui est possible d’une sensibilité et d’une lucidité humaine. Albert Piette mélange l’écriture de Pessoa, des phrases majeures qu’il retient du Livre et ses propres réflexions sur l’anthropologie et la tâche de l’anthropologue. Celui-ci est présenté comme un être à part, qui ne ressemble pas à ce que nous savons des sociologues ou des ethnologues. Qu’est-ce que l’Anthropologue regarde ? Comment regarde-t-il ? Qu’est-ce qu’il sait ? Qu’est-ce qu’il sent ou ressent ? Comment vit-il lui-même ? Quel pourrait être son rôle pédagogique ? À l’horizon, en dialogue constant avec Pessoa, se profile un nouveau « métier », ou plus encore un « destin » : dire la réalité.
À l’horizon, en dialogue constant avec Pessoa, se profile un nouveau « métier », ou plus encore un « destin » : dire la réalité.
EXTRAIT
L’Anthropologue retient aussi les sensations infimes, causées par des choses minuscules (p. 517). Il décrit « ces demi-tons de la conscience » (p. 212), qu’il sait être propres à chacun. « La vie est essentiellement un état mental » (p. 121). L’Anthropologue doit-il ressentir ce que les gens ressentent ? Pas nécessairement. Son rôle est de savoir puis d’écrire que ce qui a été ressenti. Et c’est cela une bonne part de la réalité : « Ce qui a été ressenti, voilà ce qui a été vécu » (p. 361).
À PROPOS DE L'AUTEUR
Albert Piette est professeur d’anthropologie à l’UniversitéParis-Nanterre et membre du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (CNRS).
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 88
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Avec Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, la littérature élève à un niveau très rare ce qui est possible d’une sensibilité et d’une lucidité humaine. Albert Piette mélange l’écriture de Pessoa, des phrases majeures qu’il retient du Livre et ses propres réflexions sur l’anthropologie et la tâche de l’anthropologue. Celui-ci est présenté comme un être à part, qui ne ressemble pas à ce que nous savons des sociologues ou des ethnologues. Qu’est-ce que l’Anthropologue regarde ? Comment regarde-t-il ? Qu’est-ce qu’il sait ? Qu’est-ce qu’il sent ou ressent ? Comment vit-il lui-même ? Quel pourrait être son rôle pédagogique ? À l’horizon, en dialogue constant avec Pessoa, se profile un nouveau « métier », ou plus encore un « destin » : dire la réalité.
Albert Piette est professeur d’anthropologie à l’Université Paris-Nanterre et membre du Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (CNRS).
Introduction
Détails et singularité
Le temps et l’ignorance
La réalité : existants, existence
Destin de l’Anthropologue
L’éthique hoministe
Du Livre de l’intranquillité, un ensemble de fragments (le premier remonte au 30 mars 1930) sous forme d’un journal, il se dégage un portrait d’une force exceptionnelle. Y apparaît un homme lucide, déchiré, hypersensible, impitoyable dans son introspection, analyste de la douleur d’exister. D’une franchise très rare, avec ses sensations intenses, dans son auto-analyse « millimétrique » jusqu’au fond de la conscience. S’y ajoute un grand narcissisme conscient de son génie. Fernando Pessoa, qui a passé sa vie à s’analyser et qui a délivré diverses facettes de sa personnalité dans des livres d’ailleurs signés sous des hétéronymes différents, se présente comme habité par l’horreur de vivre, d’être vivant, dans le vertige de l’esprit vidé de sens, sans Dieu, sauvé par le rêve et l’écriture. Un homme coupé d’avec la vie, étranger à l’humanité. Qui tourne en rond et a peur de l’action. Qui sent l’échec d’exister, l’incompétence à vivre. Face à l’absence de sens qu’il ressent au plus haut point, l’ennemi de Pessoa est le temps, le temps qui avale chaque instant.
Ce Livre fut seulement découvert en 1982. Le mot « desassossego » (qui signifie en portugais « absence de repos ») avait été choisi par Pessoa en 1913 pour titre d’un poème. L’intranquille, voit, sait et éprouve plus que les autres. Et il l’écrit. C’est ainsi qu’il n’est pas parfaitement intranquille, parce qu’il écrit. L’intranquille s’étonne de la tranquillité des autres. Il lui arrive aussi de la mépriser. Et lui-même n’est jamais totalement intranquille. Plus l’anthropologue est intranquille, plus il est juste, plus il est éclairant, mieux il dit la réalité. Y a-t-il plus intranquille que Pessoa ? Un portrait de l’anthropologue en Pessoa, de Pessoa en anthropologue. Qu’est-ce qu’un anthropologue pessoanien ?
Gardons cependant à l’esprit d’une part que Fernando Pessoa lui-même, tel qu’il a vécu ses instants et ses jours, n’est pas nécessairement et totalement comme ce que l’auteur de ces fragments l’écrit, et d’autre part que l’art littéraire présent dans l’œuvre d’un des plus grands écrivains du XXe siècle est bien sûr irréductible à ma propre lecture. Je propose ainsi de lire ce Livre de l’intranquillité comme un ensemble de propositions ou d’interrogations en vue de réfléchir à ce que serait une science de l’existence et au rôle de l’anthropologue dans la société. Dans les pages qui suivent, je désignerai Pessoa par « l’Anthropologue ». Oserais-je avouer que j’ai trouvé, le temps de ces quelques pages, un hétéronyme ? Je mettrai en résonance les réflexions de Pessoa, ses propres phrases (entre guillemets) [1] que j’ai sélectionnées au nom de leur force intellectuelle et émotionnelle. J’y glisserai des commentaires, des précisions, pour réfléchir au destin possible d’une anthropologie tragique, une anthropologie de l’existence humaine. L’Anthropologue prévient : « Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental – un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci – que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond » (p. 31).
[1] ↑ Entre parenthèses figure la page de l’édition que j’ai utilisée : Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Paris, Christian Bourgois, 1999. Je remercie Dionigi Albera et Anne Dubos de leur généreuse lecture.
L’Anthropologue estime que très bien se connaître, c’est connaître « l’humanité entière » (p. 522). Il est persuadé que s’il voyageait, il ne trouverait « que la pâle copie » de ce qu’il a vu sans voyager (p. 160). Les yeux des humains voient en gros et en grand, habitués à une vision gestaltique : voir les choses dans un contexte, à partir d’un fond. L’Anthropologue a un autre œil. Il ne voit pas comme les autres humains. Il isole une figure, il voit au singulier et en détail. Il se laisse intéresser par « chaque détail de la vie ordinaire », par l’existence même de celui-ci (p. 66). Mais quel observateur ne prétendrait-il pas à cela ? Quel ethnographe niera qu’il veut réaliser une observation et une description détaillée ? L’Anthropologue cherche à les voir autrement : « voir ces choses sans avoir avec elles d’autre rapport que de les voir, simplement, contempler tout cela comme si j’étais un voyageur adulte arrivé aujourd’hui même à la surface de la vie ! Ne pas avoir appris, depuis le jour même de ma naissance, à donner un sens convenu à toutes ces choses, être capable de les voir dans l’expression qu’elles possèdent par elles-mêmes, séparément de celle qu’on leur a imposée » (p. 435). Il tente de voir comme si c’était « la première fois » (p. 435).
L’Anthropologue n’est pas comme l’ethnographe qui propose une description d’un lieu public, comme le fait par exemple Perec, en vue d’« épuiser » cet espace [1] . Qui est en l’occurrence très loin d’être épuisé. Le texte est même décevant. L’Anthropologue atteint un autre niveau de détails : « Je fixe les moindres détails de la mimique faciale de mon interlocuteur, je remarque des inflexions millimétriques dans les phrases qu’il prononce » (p. 47). Dans le tram, l’Anthropologue ne regarde pas l’ensemble d’une scène et des interactions. Il regarde en détail. Et même s’il y a quelque violence à l’autre bout du tram, il décompose la robe de la jeune fille en face de lui, l’étoffe, le travail qui a été réalisé, la broderie à son tour décomposée : le galon de soie et le travail qu’elle a demandé. Et ainsi, l’Anthropologue voit les usines où ces choses ont été fabriquées, les ateliers dans les usines, les machines, les ouvriers, les directeurs, et l’anthropologue continue, en imaginant la vie familiale de ceux-ci, et leurs amours ou cachotteries (p. 301).
L’Anthropologue retient aussi les sensations infimes, causées par des choses minuscules (p. 517). Il décrit « ces demi-tons de la conscience » (p. 212), qu’il sait être propres à chacun. « La vie est essentiellement un état mental » (p. 121). L’Anthropologue doit-il ressentir ce que les gens ressentent ? Pas nécessairement. Son rôle est de savoir puis d’écrire que ce qui a été ressenti. Et c’est cela une bonne part de la réalité : « Ce qui a été ressenti, voilà ce qui a été vécu » (p. 361).
L’Anthropologue est comme « une plaque photographique d’une prolixe impressionnabilité » de telle manière à ce que tous les détails se gravent en lui (p. 517). C’est au moins sur deux choses à la fois que son attention se porte, en donnant autant de relief à l’une et à l’autre (p. 304). Il y a un flux concentré d’images et d’expressions justes dans son esprit et l’Anthropologue pleure de « devoir les perdre » (p. 549). « Tel l’amoureux regrettant un visage charmant qu’il n’a pas su fixer » (p. 549). Car il ne peut éviter de perdre.
Avec une telle attention, l’Anthropologue voit ou devine la passivité autant que l’activité, la passivité autant que l’activité, les présences concrètes et toutes les choses enfouies derrière les gens, les états d’esprit. Ce qu’a aussi compris l’Anthropologue, c’est que les sentiments, l’amour ou la haine, ou tout autre chose « ne sont jamais exactement les sentiments précis qu’ils sont : ou bien il leur manque un certain élément, ou bien il s’en surajoute un autre ». Il le sent bien, sait qu’il y a un élément caractéristique, même s’il hésite car tout cela se déroule « dans l’ombre » (p. 411).
Ainsi pensée, l’anthropologie ne veut surtout pas réduire l’humain à un centre d’émission, de transmission et de réception d’informations, comme le proposeraient des sciences cognitives. L’humain est un volume d’être fluide et mitigé, stratifié avec des gestes et des pensées pertinents, en accord avec la situation, visibles et invisibles, explicites ou implicites, éprouvés ou non, repérés ou non, et aussi avec des gestes et des pensées non pertinents dans la situation, visibles et invisibles, explicites ou implicites, éprouvés ou non, repérés ou non.
Un volume d’être naît de la rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovocyte ! La fusion de l’un et de l’autre constitue une cellule unique. Il se développe in utero à partir des potentiels génétiques contenus dans l’un et l’autre, de leur rencontre et selon ce que ce volume d’être absorbe en nourritures et autres éléments avec lesquels sa propre vie, d’abord intra-utérine, le met en contact. Il se développe physiologiquement, neurologiquement, cognitivement, affectivement, socialement, culturellement, à partir de ses premiers instants et continue ainsi sa constitution, disons son existence, jusqu’à sa mort. Un volume d’être, c’est donc de la matière, des os, des muscles, des neurones, des cellules, du sang, de l’eau. Une mise en connexions de tout cela. Qui s’imprègne de « puissances » : des habilités diverses cognitives, sociales, etc., innées ou formées par l’habitude, l’expérience.
Ce volume d’être identifié à un individu ressent, parle, pense, prend des décisions, se déplace, etc., en même temps qu’il interagit avec d’autres humains, vit dans des espaces, des temps, ce qui laisse en lui des traces plus ou moins fortes. C’est ce qui constitue l’existence comme succession d’instants.
Qu’est-ce qu’un individu partage avec d’autres ? Un pays, une région, une famille, un lieu de travail, des transports, des règles, des conventions, des lois, des espaces, des temps, des instants. Je partage un temps, un espace, quelques minutes, le temps d’un enseignement à la Faculté. Je partage un temps,
