Menace sur la toundra - Nicole Lachat - E-Book

Menace sur la toundra E-Book

Nicole Lachat

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Beschreibung

Léna, une jeune épidémiologiste est envoyée en Norvège pour enquêter sur un début d’épidémie mystérieuse. Très vite, la situation se complique avec l’annonce d’un second foyer épidémique au Svalbard puis d’un troisième en Laponie finlandaise.

Léna et son équipe se heurtent à l’immobilisme des autorités locales et à la virulence des media. De plus, la jeune femme, peu soutenue par son conjoint resté en Suisse, commence à se poser de sérieuses questions sur sa vie privée.

Confrontée à des difficultés croissantes, Léna devra faire appel à toute sa volonté pour avancer dans son enquête, malmenée par ses propres sentiments et s’interrogeant sur son parcours passé et à venir.

Face à un germe d’un nouveau genre, la jeune scientifique entraîne le lecteur dans une quête effrénée de solution, dans un environnement en pleine mutation et où de nouvelles problématiques en lien avec le changement climatique viennent compliquer la donne.

Véritable thriller scientifique et quête douloureuse, Menace sur la toundra est un roman profondément ancré dans notre époque et dont on ressort avec un autre regard sur les enjeux qui attendent l’humanité.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Biologiste, Nicole Lachat a écrit de nombreux articles scientifiques et a collaboré à divers projets comme chroniqueuse-naturaliste. Elle a publié deux nouvelles littéraires. Amoureuse du Grand Nord, elle a effectué plus d’une vingtaine de voyages, en Islande, au Canada, en Scandinavie. Elle séjourne régulièrement en Laponie finlandaise. "Menace sur la toundra" est son premier roman.

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Seitenzahl: 248

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Nicole Lachat

Menace sur la toundra

 

© 2024, Nicole Lachat.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN 978-2-889820-67-2

Prologue

Montagnes de l’Ulvefjell, Norvège

Il avait passé plusieurs semaines là-haut, dormant et mangeant peu, tout occupé à les suivre, prolongeant même ses recherches dans la lumière continue des nuits polaires. La harde se déplaçait davantage depuis quelque temps, les pâtures s’appauvrissant en cette fin de saison. Le rut prenait une importance grandissante, le mâle dominant défendait ardemment son statut d’unique reproducteur. Nils ne rentrait pas tous les soirs pour dormir au refuge, se reposant à même le sol, à l’abri d’un rocher, son sac de couchage remonté sur son visage pour masquer la clarté persistante. Il rêvait parfois d’un repas chaud et d’un café, mais les innombrables observations réalisées et consignées sur sa tablette justifiaient ces bivouacs. Avant-hier encore, un long combat entre deux mâles s’était déroulé sous ses yeux, avant que le vainqueur ne rejoigne les femelles et ne couvre deux d’entre-elles. Comme à chaque fois, il avait été émerveillé par la puissance de ces taureaux, par la violence des chocs entre les boucliers de corne, par le souffle des naseaux fumant dans l’air froid du matin. Cette proximité avec la nature, par la force des émotions qu’elle lui prodiguait, remplaçait largement le confort de la cabane, tout comme ses provisions et l’eau des torrents lui suffisaient pour subsister.

Ce n’est que deux jours auparavant qu’il avait ressenti les premiers signes de dysfonctionnement. S’étant réveillé avec un gros mal de tête et des nausées, il se découvrit des courbatures inhabituelles en s’extirpant de son duvet, pourtant accoutumé à dormir sur la mousse de la toundra. Dans le ciel, de gros nuages annonçaient un changement de temps. Se faisant violence, il avait décidé de rester encore un peu sur le terrain, persévérance récompensée par cette formidable observation d’accouplement. Puis, retournant au refuge, lentement, étrangement fatigué et le souffle court, il s’était préparé du thé et une soupe en sachet qu’il vomit aussitôt avalée. Écroulé sur la couchette, secoué de frissons, il avait sombré de longues heures dans un sommeil agité. Dehors la tourmente faisait rage, le jour sans fin ayant cédé la place à une quasi-obscurité. Des trombes d’eau giflaient les fenêtres et le toit du refuge craquait sous les assauts du vent. À son réveil, il se sentait très faible, il transpirait et grelottait tout à la fois. Incapable de manger et conscient que son état nécessitait de l’aide, il avait péniblement rassemblé ses affaires et, profitant d’une accalmie, s’était mis en route vers la vallée, sans même avoir cherché la harde des yeux une dernière fois. Une longue marche l’attendait, dans un terrain accidenté. Concentré sur les aspérités du sentier, il avançait la tête baissée. Cette descente, effectuée à maintes reprises, se transforma cette fois-ci en calvaire.

Jour 1

17:30 Grønnedalen, Norvège

La pluie s’était remise à tomber après une brève interruption. Des nappes de brouillard se traînaient le long des versants, noyant le relief et diluant les silhouettes des bœufs musqués qui continuaient obstinément à paître, indifférents à la tempête qui s’annonçait, à en croire les rafales dont l’intensité augmentait sans cesse.

À la limite du haut-plateau, le sentier serpentait entre de gros blocs de rocher, traversait une ultime portion de toundra, avant de plonger dans la pente abrupte, vers l’ombre de la forêt, à l’abri des bouleaux et des pins. Les hampes de milliers de campanules paraient le sous-bois d’un bleu éclatant, entrecoupé de temps à autre par le violet plus discret des aconits. Le vent ne pénétrait guère dans le couvert et l’air était empli d’une chaleur humide qui rendait la progression vers la vallée peu engageante.

Indifférent à la beauté du paysage, ployant sous le poids de son paquetage, Nils progressait par à-coups, comme à bout de forces. Ses pieds butaient contre les racines et les pierres du chemin. Il glissa en traversant une zone boueuse et ne parvint à rester debout que grâce à ses bâtons de marche sur lesquels il s’appuyait maintenant à chaque pas. S’arrêtant pour un instant, il saisit la gourde accrochée à son côté… presque vide ! Il but les dernières gorgées avec avidité. L’eau du torrent avait le goût de tourbe mais conservait un peu de sa fraîcheur malgré la moiteur des dernières heures.

Parvenant enfin dans les prairies bordant la rivière qui sinuait jusqu’au village, il chercha le pont de ses yeux hagards. Encore cinq cents mètres à tenir !

Il était brûlant de fièvre et sa respiration sifflait quand il pénétra en titubant dans le hall de la clinique. Il se dirigea vers la réception. L’infirmière de garde leva les yeux et, étonnée face à ce géant détrempé et apparemment épuisé, lui demanda :

– Vous désirez ?… Monsieur ?… Ça ne va pas ?… Vous avez besoin de…

Il n’entendit pas la suite. Tout devint noir et il s’affaissa contre le comptoir avant de glisser au sol, inconscient.

Jour 2

08:00 Centre mondial d’étude des maladies émergentes (CMEME), Genève, Suisse

En arrivant devant le bâtiment vitré qui abritait les locaux de son employeur, Léna Mathisen descendit de son vélo et alla le garer dans le parking couvert. Le soleil était déjà haut dans le ciel et il faisait étonnamment chaud pour cette heure matinale. Elle ressortit du garage, son sac en cuir toujours sur le dos, par-dessus sa veste en jean. Ses cheveux châtain foncé, aplatis par le port du casque, retombaient sur son visage. Elle les ébouriffa pour redonner du volume à son carré puis les repoussa derrière ses oreilles. Apparemment satisfaite par cette sommaire remise en ordre, elle gravit la volée de marches qui menait à l’entrée. Une jeune femme blonde portant un tailleur blanc fumait une cigarette à côté de la porte. Il s’agissait d’Emily Davis, la porte-parole de l’organisation. Elle accueillit Léna avec un sourire, écrasa son mégot dans le cendrier fixé au mur et elles pénétrèrent ensemble dans l’édifice. Il faisait nettement plus frais à l’intérieur du large hall, malgré les grandes fenêtres donnant au sud sur le lac. La climatisation fonctionnait à plein régime depuis plusieurs jours. En effet, pour le troisième été consécutif, la Suisse subissait une canicule et les régions de plaine étouffaient sous la chaleur. Emily se dirigea vers son bureau du rez-de-chaussée, non sans avoir souhaité une bonne journée à Léna. Dédaignant l’ascenseur, celle-ci prit l’escalier et monta rapidement jusqu’au deuxième étage où se trouvaient les laboratoires. Deux jeunes laborants y étaient déjà au travail, les yeux rivés aux oculaires de leurs microscopes. Elle les salua et entra dans la petite pièce qui lui était réservée. Elle s’assit à sa table, alluma son PC et ouvrit le dossier Zika. Encore quelques détails à peaufiner et après-demain elle le soumettrait à son chef Martial Lorétan. Le grand jour allait arriver… enfin ! Elle s’appuya contre son dossier et leva les yeux vers le plafond. Plongeant dans ses pensées en se mordillant les lèvres, elle revisita son parcours de vie depuis sa naissance en 1990. Fille unique du couple Mathisen-Dubuis, elle se souvenait de son enfance insouciante dans le jardin de la grande maison du bord du lac, avec Elvire sa nounou. Des fréquentes absences de son père, consul général de Norvège à Genève. De sa mère, interprète au CICR1, qui n’avait jamais le temps de jouer. De leur divorce l’année de ses sept ans et du départ de son paternel qui avait accepté un poste d’ambassadeur en Finlande. Elle avait très mal vécu cette séparation. Le départ de cet homme qu’elle chérissait et qu’elle admirait tant avait laissé un vide immense en elle. À l’âge de dix-huit ans, elle avait rejoint son géniteur en Scandinavie quand sa mère avait été envoyée en mission au Congo. Son bachelor en biologie obtenu avec mention à l’Université d’Helsinki, elle était retournée en Suisse pour poursuivre ses études à Lausanne, son père étant muté à Ottawa. Elle ne voyait pas beaucoup sa mère qui s’était remariée avec un médecin suisse allemand et vivait près de St-Gall. Ils faisaient en plus de fréquents séjours en Afrique. À cette époque, Léna se sentait très seule et consacrait l’essentiel de son temps à sa formation. Son master en immunologie en poche, elle partit au Canada pour se rapprocher de son père qui s’était lui aussi remarié, avec une femme de quinze ans sa cadette qui venait de donner naissance à un petit garçon. Mais Léna ne trouva pas sa place dans leur foyer et alla s’installer seule à Montréal où elle entama une spécialisation en virologie. Étudier pour tenter de remplir sa vie… ? Ou de fuir la réalité… ? Après l’obtention de son doctorat, elle poursuivit son cursus en se spécialisant en épidémiologie à la London School of Hygiene and Tropical Medicine et obtint encore un certificat de l’Université de Harvard pour avoir suivi un cours portant sur les effets du changement climatique sur la santé. Par la suite, elle ressentit le besoin de poser à nouveau ses valises à Genève où elle fut rapidement embauchée par le CMEME. Elle y travaillait depuis trois ans comme épidémiologiste. Et c’est dans la région genevoise qu’elle avait effectué sa première mission sur le terrain, dans le cadre de la pandémie de Covid. Maintenant, elle voulait faire ses preuves à l’étranger. Depuis que l’organisation avait créé le groupe spécialisé dans l’étude des maladies émergentes dues au changement climatique, équipe dont elle avait été promue responsable, elle espérait que l’opportunité de partir sous les tropiques se présenterait bientôt. À presque trente-trois ans, elle estimait qu’il était grand temps qu’elle se fasse enfin une vraie place dans le monde de l’épidémiologie. Son projet d’étude sur le développement du virus Zika dans les Antilles lui semblait être la meilleure opportunité pour réaliser cette ambition. Oui, mais il y avait Noah… Sortant de sa rêverie, Léna évacua ses soucis privés avec un soupir et se plongea dans son travail.

***

10:15 Centre de soins de Grønnedalen

L’hélicoptère se posa dans un vrombissement étourdissant. Deux infirmiers poussant une civière à roulettes s’approchèrent en hâte, courant sous la pluie, courbés à cause des pales de l’hélice. Les sauveteurs déchargèrent un brancard sur lequel était sanglée une femme et la transférèrent sur le chariot. Puis ils aidèrent les trois autres touristes à s’extraire de la cabine avec leurs paquetages. Dans leurs habits trempés, ceux-ci avaient l’air perdus et épuisés. Ils suivirent lentement les secouristes jusqu’à l’entrée du bâtiment. Les soignants avaient déjà disparu, en route vers les urgences.

À l’intérieur, une infirmière les installa sur une rangée de sièges et les laissa quelques instants, le temps de recevoir le rapport du médecin responsable d’intervention.

– Ils sont Allemands. Ils ont appelé les secours hier soir, mais l’hélico n’a pas pu décoller avant ce matin à cause des conditions météo. Ils sont tous les trois affaiblis et frigorifiés mais sans que ça soit trop préoccupant à première vue. Par contre, l’état de la femme du brancard est plus préoccupant. Elle présente une forte fièvre, elle est confuse et déshydratée. On lui a posé une perfusion. C’est surprenant, les autres sont à la limite de l’hypothermie. Normal vu le froid qu’il faisait là-haut et l’état de leurs tentes, déchirées par la tempête.

Gro Haugland, l’infirmière, les remercia et les envoya se réchauffer au réfectoire puis elle revint auprès des rescapés.

– Comment s’appelle votre amie ?

– Elle s’appelle Hannah Giesler. C’est ma compagne. Je peux écrire, répondit le plus grand des deux hommes. Il se saisit du support et du stylo que lui tendait la femme. Assis sur le bord du siège, il commençait à compléter le formulaire quand il fut pris d’un hoquet. Basculant vers l’avant, il tomba au sol en vomissant. La jeune touriste se leva pour aider Gro qui le mit en position de sécurité avant d’aller téléphoner pour appeler du renfort. Le second randonneur n’avait pas bougé. Les yeux fermés, il grelottait sur son fauteuil et son visage avait la couleur de la neige sale.

Deux nouvelles soignantes rejoignirent leur collègue dans le hall des urgences. Elles hissèrent le malade sur un chariot. Penchée près de lui, la jeune Allemande pleurait doucement mais elle parvint à communiquer entre deux reniflements.

– Il s’appelle Franz Stefan… Maintenant, il est comme elle… Ça fait deux jours qu’Hannah ne se sent pas bien… Nous étions coincés dans la montagne… Il faisait si froid… et la tempête ne s’arrêtait plus… Moi je suis Beate… Beate Digelman. Nous venons de Stuttgart, en Allemagne…

– Et lui, là ? demanda Gro Haugland en désignant l’homme assis, vous le connaissez ?

– Lui ? Oui, bien sûr ! C’est mon mari. Il s’appelle Til Bohlen… Til, bitte, wach auf!2

L’homme ne réagit pas. Pas même lorsque l’infirmière lui toucha l’épaule. Elle posa la main sur son front.

– Il est brûlant de fièvre ! Prisca, Ellie, aidez-moi, il faut tous les emmener !

***

17:35 Centre de soins de Grønnedalen, chambre d’Hannah Giesler

Prisca Karlsen et Ellie Halvorsen, les deux infirmières urgentistes, s’activaient autour d’une jeune femme bardée de tubes. Un masque à oxygène était appliqué sur son nez et sa bouche, deux poches de perfusion s’écoulaient dans ses veines.

– Elle désature !

– Augmente le débit ! Et regarde sa tension ! Elle chute !

– Oui… et elle tachycarde3 !

– On dirait qu’elle fait un choc… La radio n’avait pas montré d’hémorragie, ou bien ?

– Non… mais c’était ce matin… Sa température continue à monter… 41.7 °C… Je bipe Johnsen…

Les deux soignantes continuèrent de s’affairer autour de leur patiente. Soudain l’alarme du moniteur de signes vitaux résonna dans la chambre :

– Elle s’enfonce ! Mais que fait Johnsen ?

Le médecin entra dans la chambre au moment où le signal sonore s’intensifiait. La tension de la jeune femme chuta, son pouls faiblit puis le tracé de l’ECG4 s’afficha totalement plat.

– Asystolie5 ! s’exclama Prisca Karlsen. Sans hésiter, le praticien ordonna :

– Adrénaline 1 mg !

L’équipe poursuivit ses efforts de longues minutes mais finit par s’avouer vaincue et le Dr Johnsen prononça la phrase fatidique :

– Heure du décès : 17 heures 59.

***

19:00 Journal télévisé NRK16, Sedna Pettersen

– Un foyer épidémique d’origine inconnue a été mis en évidence à Grønnedalen dans la région de l’Ulvefjell. Plusieurs personnes semblent contaminées et le centre de soins local est d’ores et déjà presque saturé. Notre envoyé spécial sur place, Björn Henriksson, a pu obtenir quelques précisions. Björn ?

– Oui, Sedna, le chargé de communication de la clinique vient de terminer un point presse lors duquel il a indiqué qu’un patient est décédé et que quatre autres sont aux soins intensifs, dans un état grave. La situation est confuse mais il semblerait que la victime ainsi que trois des autres personnes atteintes faisaient partie d’un groupe qui pratiquait la randonnée et campait dans la région.

– Avez-vous des indications plus précises sur le type d’affection dont il s’agit ?

– Non, pour le moment, tout ce que l’on sait, c’est que ces touristes ont été secourus par hélicoptère alors qu’ils se trouvaient à plusieurs heures de marche de Grønnedalen, sur les hauts plateaux, où ils avaient dressé leur camp. Il semblerait qu’une demande d’aide est parvenue à la police hier déjà mais la météo exécrable a retardé l’arrivée sur place des secours et l’évacuation n’a pu avoir lieu que ce matin.

– Merci Björn. Ne manquez pas d’intervenir à nouveau durant le journal si vous avez d’autres précisions à apporter.

1 Comité international de la Croix-Rouge.

2 Til, s’il te plaît, réveille-toi !

3 Tachycardie : accélération du rythme cardiaque.

4 Électrocardiogramme.

5 Arrêt des contractions du cœur.

6 Chaîne de télévision publique norvégienne.

Jour 3

Grønnedalen Dagbladet, quotidien local

Notre centre de soins fait actuellement face à l’arrivée de patients atteints d’une maladie inconnue et qui semble potentiellement grave. Le service des urgences est presque saturé et les congés du personnel ont dû être supprimés.

Interrogé tard hier soir, le médecin-chef Kjell Ole Johnsen a confirmé qu’une femme était décédée dans l’après-midi. Il s’agirait d’une touriste allemande faisant partie d’un groupe de quatre randonneurs qui ont tous été hospitalisés car souffrant de symptômes violents après qu’ils aient été héliportés depuis le massif de l’Ulvefjell où ils campaient.

Un premier cas, recensé plus tôt dans la journée, est celui d’un biologiste travaillant pour le Centre Nature. Il s’est présenté de son propre chef aux urgences, souffrant d’une forte fièvre et de terribles maux de tête, avec des vertiges prononcés. Son état, quoique grave, semble stable pour le moment.

***

06:30 Centre de soins de Grønnedalen

Après son arrivée fracassante la veille dans le hall de la clinique, toujours inconscient, Nils avait été transporté aux urgences. Vibeke Siv Madsen, infirmière de garde, l’avait pris en charge et débarrassé de son harnachement et de ses habits trempés. Sa température dépassait les 40°C, il était déshydraté et très affaibli. Elle lui avait posé une perfusion et l’avait installé dans un des cinq box libres du service. Sachant bien que la fièvre n’est pas une maladie en soi mais une réaction utile du système immunitaire face à différents facteurs de perturbation, permettant par exemple de combattre une infection, elle s’était contentée de lui appliquer des compresses froides sur le corps afin de réduire un peu l’intensité de la température et d’améliorer son confort. Il avait repris conscience mais ne parlait pas et ne réagissait que peu aux stimulations. Elle n’avait toutefois pas jugé nécessaire dans un premier temps de faire appel au médecin de garde. Pourtant, dans les heures qui avaient suivi, son patient s’était mis à délirer et la fièvre ne cédant pas, elle avait appelé le Dr Johnsen qui ordonna l’administration d’un antipyrétique7 et plusieurs analyses. Bien que parfois bénéfique, la fièvre peut devenir très éprouvante pour l’organisme, notamment pour le système cardiovasculaire, si elle se maintient longtemps à un haut niveau.

C’est Vibeke également qui avait permis l’identification du malade, reconnaissant sous la barbe broussailleuse et les cheveux en désordre, le biologiste Nils Rønning qu’elle avait rencontré plusieurs semaines auparavant lors d’une conférence sur le bœuf musqué au Centre Nature. Depuis, ils s’étaient revus quelques fois lors de soirées au café du village.

Resté en observation aux urgences jusque tard dans la nuit, Nils reposait maintenant dans un lit du service de médecine. La tête tournée vers la fenêtre, il était secoué par de violentes quintes de toux. Ses mains, crispées sur le duvet, se tendaient par moments, comme pour saisir quelque chose. L’infirmière Madsen qui venait d’entrer dans la chambre pour un ultime contrôle avant de quitter son service l’entendit marmonner :

– Ulda, ne t’en vas pas… tu vois je suis de retour ! Il faut que tu restes ! Je dois sauver mon ami !… Non, attention, la glace n’est pas solide ! Attention ! Knut !

Il se heurta aux barrières du lit qui l’empêchèrent de chuter. S’agrippant aux montants métalliques, il essaya de se soulever mais retomba en gémissant :

– Ulda, je t’aime ! Ne me laisse pas tout seul dans ce bureau ! Je veux sortir !… Ma tête me fait tellement mal !

Vibeke s’approcha en hâte du lit et, saisissant Nils à bras-le-corps, elle l’obligea à se recoucher. Il était toujours brûlant de fièvre et sa chemise d’hôpital était trempée de sueur. Elle empoigna ses bras et les repositionna doucement sur le drap. Puis elle passa sa main sur le front moite en murmurant des paroles de réconfort.

– Là, là, tout va bien, Nils. Il faut te reposer.

Il se laissa aller sur l’oreiller, les yeux mi-clos, en geignant doucement. Sa respiration était sifflante et ses lèvres légèrement bleutées. Vibeke lui remit le dispositif à oxygène et contrôla le débit avant de quitter la chambre pour aller effectuer la transmission à l’infirmière de jour.

Comment un solide biologiste de terrain comme Nils pouvait-il se retrouver ainsi aux urgences ? Il présentait les symptômes caractéristiques d’une grosse grippe, mais son état ne semblait pas aller vers une amélioration, malgré l’administration de médicaments. C’était surtout sa confusion mentale qui étonnait la jeune femme. Certes, une fièvre élevée causait parfois un tel état, mais elle avait l’impression qu’autre chose n’allait pas.

Elle ne connaissait pas vraiment bien cet homme, nouveau venu à Grønnedalen. Mais comme à chaque fois qu’un inconnu venait s’installer dans la commune, les langues allaient bon train parmi la population féminine, surtout quand il s’agissait d’un homme jeune, de belle prestance et apparemment célibataire…

De Nils, elle savait qu’il était employé par la Direction norvégienne pour la Gestion de la Nature et chargé de mission dans le Parc National de l’Ulvefjell. En provenance de Trondheim, il logeait dans un des studios du complexe sportif. Pas bavard et un peu sauvage, il ne participait pas beaucoup à la vie de la petite communauté mais avait quelques copains avec qui il allait parfois boire des bières. Il se racontait qu’il était âgé de trente-huit ans et divorcé. Un soir de noce avec ses potes, il avait un peu baissé sa garde et révélé qu’un drame avait perturbé ses jeunes années. L’année de ses treize ans, Knut, son ami d’enfance s’était noyé en tombant dans un lac gelé. S’ensuivit une longue période très difficile durant laquelle il avait accumulé les bêtises d’adolescent. De sa vie d’adulte, il ne disait rien. Mais il était manifeste que ses rapports avec la gent féminine étaient compliqués. Il se montrait méfiant, presque craintif en présence de femmes. Et Vibeke était pratiquement sûre qu’il avait souffert d’une rupture difficile et que maintenant il se protégeait. Elle éprouvait de la curiosité à son égard et aussi une certaine forme de tendresse, avec l’envie forte de le protéger. Déformation professionnelle ? Instinct maternel inassouvi ? Ou plus prosaïquement attirance physique ?

***

19:00 Journal télévisé NRK1, Sedna Pettersen

– Madame, Monsieur, bonsoir. La situation sanitaire à Grønnedalen, petite commune des hauts-plateaux de l’Ulvefjell continue d’être préoccupante, sans que l’on sache réellement à quelle maladie on a affaire. Notre correspondant sur place, Björn Henriksson, nous fait le point de la situation. Björn ?

– Oui Sedna, bonsoir. Ici à Grønnedalen, où la météo est toujours très mauvaise, l’atmosphère devient pesante. Les habitants sont invités à rester le plus possible chez eux car de nouveaux cas ont été recensés.

– Avez-vous des précisions sur le genre de maladie dont il s’agit ? Ou sur ces nouveaux patients ?

– Non, aucune information officielle n’est sortie. Il semblerait que les patients souffrent d’un état grippal qui se dégraderait très brusquement chez certains d’entre eux, mettant le service de réanimation au bord du KO. Une dizaine de personnes seraient maintenant hospitalisées.

– Avez-vous plus d’informations sur la femme qui est décédée hier ?

– Il s’agit d’une touriste allemande. Mais son identité n’a pas été révélée et l’hôpital n’a pas répondu à nos sollicitations.

– Savez-vous si d’autres décès sont à déplorer ?

– Non, pour l’instant rien ne le laisse supposer, mais comme je viens de vous le dire, l’hôpital ne désire faire aucun commentaire à ce stade et les autorités n’étaient pas joignables ces dernières heures.

– Le journal local a fait état ce matin du cas d’un scientifique qui serait également atteint. En savez-vous plus sur lui ?

– Non, aucun autre renseignement n’a filtré jusqu’à présent à ce sujet. Par contre, je viens d’apprendre qu’une nouvelle opération de secours en montagne se déroule actuellement, mais je n’ai pas plus d’informations pour le moment. Voilà, Sedna, c’est tout ce que je peux vous dire à ce stade.

– Merci Björn. Nous continuons à suivre les évènements de près. Dans l’état actuel de la situation, et bien qu’aucun communiqué officiel n’ait été publié, il semble raisonnable de penser que les voyages dans la région sont déconseillés.

 

La journaliste poursuivit le passage en revue des nouvelles, nationales et internationales. Alors qu’elle venait d’entamer un sujet concernant la décision controversée du gouvernement islandais de permettre la reprise de la chasse à la baleine dans ses eaux territoriales, elle s’interrompit, la main sur son oreillette…

– Un instant… Il semblerait que notre envoyé spécial à Grønnedalen ait de nouveaux éléments à nous communiquer… Allo Björn ? Nous vous écoutons.

– Oui, Sedna, en effet, j’ai des nouvelles à vous transmettre. Le conseil communal a tenu une séance extraordinaire en début de soirée et le maire, Eirik Solheim, vient de terminer sa conférence de presse. En voici un extrait.

Une vue de la maison de commune puis d’une salle où le maire s’exprimait devant plusieurs micros apparut à l’écran :

– Mesdames et Messieurs les journalistes, le conseil communal vient de terminer une séance extraordinaire et je peux désormais vous communiquer les informations suivantes : après concertation avec le Dr Johnsen, chef de clinique, nous avons tenu une visioconférence avec l’Agence norvégienne de la Santé afin de faire le point sur la situation dans notre commune et de décider si des mesures spéciales étaient nécessaires. Au vu de l’augmentation des cas, l’Agence va diffuser un communiqué…

Le maire fut interrompu par plusieurs journalistes avides de nouveaux éléments :

– Monsieur le Maire, le village est-il mis en quarantaine ?

– Combien de nouveaux cas aujourd’hui ?

– Et combien de décès ?

– Sait-on de quelle maladie il s’agit ?

Eirik Solheim leva les mains et reprit la parole :

– Mesdames et Messieurs, je vous en prie… Vous recevrez sous peu le communiqué de l’Agence… pour le moment, je ne peux pas vous en dire plus…

– La quarantaine va-t-elle être mise en place ?

– Et qu’en est-il de cette nouvelle mission de sauvetage ?

– Y a-t-il d’autres morts ? La maladie est-elle contagieuse ?

– Du calme s’il vous plaît ! Il n’y a pas de nouveaux décès à ma connaissance… et non le village n’est pas mis en quarantaine. À ce stade, personne ne sait encore si la maladie est contagieuse…

– Et la mission de sauvetage qui est partie vers la montagne ?

– Je n’ai pas encore de nouvelles à ce sujet…

L’image du maire disparut pour laisser place à celle de l’envoyé spécial.

– Voilà où nous en sommes, Sedna.

– Merci Björn. Prenez soin de vous et continuez à nous tenir informés.

***

20:00 Communiqué de l’Agence norvégienne de la santé (ANS)

« Suite à l’augmentation non contrôlée des cas d’une maladie inconnue dans la région de l’Ulvefjell, décision a été prise de demander l’aide du Centre mondial d’étude des maladies émergentes (CMEME), basé à Genève en Suisse. Une équipe de spécialistes va être envoyée sur place ces prochains jours. Pour le moment, aucun périmètre de sécurité n’a encore été établi, mais il est fortement déconseillé aux non-résidents de se rendre dans la zone. Il est également demandé aux villageois de limiter leurs déplacements. »

***

21:05 Appartement de Léna, Onex, Suisse

La sonnerie de son portable posé sur le bar tira Léna d’une douce somnolence. Allongée sur le canapé du salon et recouverte d’une couverture en polaire parsemée de silhouettes de rennes, elle s’étira et appela :

– Noah, tu peux répondre, s’il te plaît ?

Une voix exaspérée répondit depuis la pièce voisine :

– Non, je ne peux pas répondre ! Je suis occupé, tu le sais bien ! Et puis c’est ton portable, pas le mien !

– Noah, je t’en prie…

– C’est sûrement encore ta chère mère qui va t’annoncer un énième voyage dans la brousse ! Réponds !

Résignée, Léna s’extirpa du sofa et se saisit du téléphone. Une voix connue l’interpella.

– Allo ? Léna ? C’est Emily. Désolée de t’appeler si tard, mais c’est important…

– Ah salut Emily, pas de soucis… que se passe-t-il ?

– Une séance extraordinaire du comité vient de se terminer. Il y a une urgence, en Norvège. Du coup, ta séance de demain matin avec Lorétan est repoussée à un autre jour… Le comité de direction doit se réunir.

– Oh zut ! J’ai passé toute la journée à préparer ma présentation !… Bon, tant pis. Merci du coup de fil. À demain.

Elle raccrocha et se laissa tomber, dépitée, sur le canapé. Elle se faisait une telle joie de déposer enfin son projet et de le défendre devant le directeur et les grands pontes de l’organisation…

Noah sortit de son bureau, les lunettes sur le front. Il avait les yeux cernés mais semblait décidé à lui faire oublier son attitude. Il s’accroupit près d’elle.

– C’était qui ?

– Emily. Ma présentation de demain est annulée. Il se passe un truc en Norvège et le comité est sur les dents.

– Tu vois, quand je te dis qu’ils ne te prennent pas au sérieux ! Arrête de croire que Lorétan t’a à la bonne ! Pour lui, tu n’es qu’un sous-fifre… Va te coucher, tu as une mine de déterrée !

Il se releva et retourna dans son bureau. Les yeux pleins de larmes, Léna se dirigea vers la salle de bains. Elle aurait tant voulu que Noah la prenne dans ses bras et la console en lui disant que son projet serait accepté les jours suivants, qu’il ne fallait pas s’en faire…

Plus tard, quand il la rejoignit dans le grand lit, ses joues étaient encore mouillées de larmes et elle resta tournée vers la fenêtre. Il s’allongea contre elle, nu comme chaque soir, la retourna, lui enleva sa culotte et, sans plus de préliminaires, la pénétra. Elle se laissa faire et il jouit très vite. Il retomba sur le dos et s’endormit presque instantanément. Léna, elle, resta encore de longues minutes, les yeux ouverts dans le noir, seule.

***

22:30 Centre de soins de Grønnedalen

Vibeke Siv Madsen avait repris son travail dans l’après-midi, après seulement quelques heures de repos. Le service était en effervescence suite à l’arrivée de plusieurs nouveaux cas. Tous les lits disponibles étaient occupés et les soignants peinaient à faire face à ces arrivées de malades présentant tous les mêmes symptômes : fièvre élevée, nausées, vomissements, fortes céphalées. Le Dr Johnsen avait imposé des mesures de précaution anti-infectieuses pour le personnel.

L’infirmière se rendit dans la salle de repos, le temps de prendre une boisson chaude. Elle se sentait fatiguée. Probablement à cause du stress des dernières heures et des modifications de son horaire. Elle s’assit quelques instants. Elle aimait boire son café noir, mais là, bizarrement, elle n’appréciait pas l’odeur qui se dégageait de la tasse. Ses mains et ses avant-bras lui paraissaient comme engourdis et une tension inhabituelle persistait dans son dos. Elle s’appuya plus fortement contre le dossier, respira profondément en rejetant la tête en arrière. Une sensation de chaleur la submergeait.

– Ça va passer, c’est à cause de tous ces évènements stressants… respire !