Mental assassin - Serge Tachon - E-Book

Mental assassin E-Book

Serge Tachon

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Beschreibung

On retrouve un cadavre et une femme traumatisée couverte de sang avec l'arme du crime en main à ses côtés... la capitaine Sabine Évabo parviendra-t-elle a démêler la situation ?

Dans un établissement de service et d’aide par le travail (ESAT), une monitrice est retrouvée sauvagement assassinée. À ses côtés, se tient une employée, couverte de sang, l’arme du crime à la main. La jeune femme est incapable d’expliquer ce qui s’est passé. Réel état de choc ou jeu d’acteur ? Pour comprendre ces événements, la capitaine de police Sabine Évano croisera la route de nombreux personnages, déroutants de prime abord, mais finalement pas très éloignés de ce que la société qualifie de “normal”. Les investigations menées entre Mont-de-Marsan et Dax seront aussi l’occasion de crever l’abcès de cet antagonisme séculaire entre les deux cités rivales.

Parviendrez-vous à démêler le vrai du faux dans ce polar régional qui vous invite dans les Landes ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Serge Tachon est né en 1963 à Mont-de-Marsan dans les Landes. La lecture s’est imposée rapidement à lui comme moyen d’évasion. Après avoir essayé plusieurs genres, la finesse des énigmes du roman policier l’a captivé. Fervent admirateur des grands noms comme Agatha Christie, il en a découvert d’autres en la personne de John Dickson Carr, spécialiste des “crimes impossibles”. En France, Charles Exbrayat restera pour lui un auteur inégalé, pas seulement pour ses romans policiers ou d’espionnage, mais aussi pour le reste de sa production. Aujourd’hui correspondant local de presse pour le quotidien Sud Ouest, Serge Tachon raconte les histoires de son univers avec l’exigence de faire passer un moment agréable à ses lecteurs.

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MENTAL ASSASSINMeurtres dans les Landes

© 2020 – – 79260 La Crèche

Tous droits réservés pour tous pays

Serge Tachon

MENTAL ASSASSINMeurtres dans les Landes

À Rémy :

posons des mots sur nos maux,

ou inversement…

« Accepter l’autre dans sa différence est une chose ; mais accepter l’autre dans sa ressemblance en est une autre, beaucoup plus ardue, car plus menaçante. »

Simone Korff-Sausse

Le miroir brisé

1

Maëlle est entrée dans la pièce parce qu’elle était ouverte. Elle ne vient jamais ici.

Qu’ils sont beaux ces livres rangés sur des étagères ! pense Maëlle en respirant une odeur inhabituelle, dont elle ne connaît pas le nom. Celle du cuir ?

Maëlle, assise par terre, ne se souvient pas pourquoi elle est dans cette posture et tente de se lever. Un corps l’en empêche. Une tête est posée sur sa cuisse. Qu’est-ce qu’elle est lourde cette tête ! De la peinture rouge en sort. De la même couleur que ces fleurs au nom étrange. Des co-que-li-cots. Elle veut se dégager. Elle ne peut pas. Elle a un couteau dans les mains. Et ce couteau ? Il est aussi taché de rouge… Le contact gluant de cette peinture l’insupporte. Elle s’essuie sur sa robe, mais plus elle en enlève, plus il y en a. D’où sort-il ce couteau ? Pose-le !

« Éonique », appelle-t-elle.

Véronique reste muette. Maëlle la regarde dans ses yeux fermés. Maëlle lève la tête. D’autres yeux – bien ouverts, ceux-ci – la scrutent. Elle essaie encore de se glisser pour se libérer du poids inerte affaissé sur elle. Quand elle se tourne vers les livres sur les étagères, rien ne bouge, c’est le silence. En regardant de l’autre côté, vers les personnes agglutinées qui la montrent du doigt, elle entend des petits rires. On chuchote autour d’elle en se balançant de droite à gauche.

« Morte, zigouillée, elle dort ? disent les voix.

— Va être en retard pour le boulot, répondent d’autres.

— Qu’est-ce qu’elle a fait Maëlle ? »

Se trouverait-elle à cet endroit où les gens viennent en voir d’autres rire à des farces et après, taper dans ses mains ? Non, ce n’est pas ça. Maëlle reconnaît Franck, avec le directeur. Ils l’observent également. D’un regard surpris, effrayé, mécontent ? Maëlle ne sait pas.

« Franck, pas… pas ma faute ! »  crie-t-elle.

Le directeur se penche pour lui parler. Que va-t-il lui faire ? La réprimander ?

« Nan, pas ma faute… pas punir », sanglote-t-elle.

2

Ce matin de juillet 2017, Sabine Évano se lève de bonne humeur. On est vendredi, elle a prévu une soirée en boîte de nuit entre copines. Elles iront à Dax, au Richelieu. L’une d’entre elles habite une maison pas loin, elles pourront s’y rendre à pied. Promue au rang de capitaine de police depuis six ans, Sabine mène à bien sa carrière. Elle a élucidé des cas ordinaires : trafics de drogue, vols de berlines de luxe. Rien d’exceptionnel, des réseaux habituels du petit banditisme. Elle a été plus marquée par le meurtre glauque et incompréhensible d’une femme et de sa fillette de dix-huit mois, perpétré par le mari et père des victimes. Un acte sordide que le coupable ne sait pas justifier.

Dotée d’un naturel optimiste, Sabine ne s’aigrit pas de l’horreur qu’elle côtoie régulièrement. C’est une fonceuse qui croit en la vie. Franco de port tant en paroles qu’en actions, certains jours, il ne faut pas trop la bousculer, elle a du répondant. Ce n’est pas une tête brûlée pour autant. Comprenant qu’arrondir certains angles ouvre des possibilités, elle prend sur elle.

Pour l’instant, plutôt en retard, elle sort de sa douche et s’habille rapidement. Son regard croise sa silhouette dans le miroir. Elle ne ressemble pas à un de ces mannequins d’un mètre quatre-vingt étalés dans les magazines, pourtant elle ne s’estime pas trop mal pour son âge. Elle a dépassé de deux ans le cap de la quarantaine… Célibataire et disponible ! Elle a eu quelques relations, elle a cru un jour qu’elle tenait le bon numéro, et puis rien. Bizarre, les hommes. Soit l’unique aventure d’un soir les intéresse, soit sortir avec une femme flic les effraie. Pour d’autres, au contraire, c’est le fantasme de jouer avec les menottes qui les motivent. Inouï de ne pas rencontrer quelqu’un, à la fois sérieux, doté d’un QI supérieur à celui d’un bulot et pas désagréable à regarder.

Heureusement, Sabine ne s’arrête pas longtemps sur ses états d’âme. Invariablement, un événement l’oblige à bouger. Là, c’est son portable qui sonne. Où est-ce qu’il est, ce fichu téléphone ? marmonne-t-elle. Elle l’aperçoit sous un tas d’habits déposés au pied du lit.

Le numéro qui s’affiche est celui de son adjoint, le lieutenant Etcheverry.

« Ouais, Évano.

— Ne passe pas au poste. Va directement à l’ESAT1 de Mont-2.

— Au quoi ?

— À l’ESAT sur l’avenue de Morcenx, ça s’appelle À tire d’ailes.

— Doucement, Gilen, insiste Sabine. Où m’attends-tu ?

— Tu ne sais pas ce qu’est un ESAT ?

— Non, désolée. Tu me prends pour un dictionnaire ?  

— C’est un établissement qui emploie des personnes handicapées mentales, explique le lieutenant. Différents ateliers sont adaptés à leurs compétences.

— OK. Bon, qu’est-ce qui s’est passé là-bas ?

— À première vue, une vraie boucherie. Une monitrice retrouvée égorgée, avec, à côté une travailleuse couverte de sang, un couteau à la main. On ne peut rien en tirer, elle reste muette.

— Ouah, une mutinerie­­­­­ ?

— Non, pas pour l’instant. Mais faudrait rappliquer fissa, le directeur craint que la panique se propage, vu la quantité d’hémoglobine.

— La cavalerie est prévenue ?

— Oui, le SAMU, le légiste, quatre uniformes pour les premières constatations et la scientifique.

— Si la victime est décédée, pourquoi appeler le SAMU ?

— Ceux qui l’ont trouvée l’ont crue encore vivante.

— Répète-moi l’adresse, j’arrive au plus tôt. »

La capitaine connaît l’efficacité de Gilen Etcheverry. Muté de Bayonne sur la promesse d’une promotion qui tarde à venir, il seconde à la perfection sa supérieure.

Sabine Évano habite la résidence Tivoli, qui se situe derrière l’avenue du Maréchal-Juin. Prête en un temps record, elle grimpe dans sa voiture de fonction, colle le bleu sur le toit et met plein gaz. Si certains voisins ne savaient pas qu’elle est flic, ils seront affranchis. Prenant la sortie de ville, elle tourne à gauche au niveau de l’église de Saint-Vincent-de-Paul pour récupérer la route de Sabres par le tronçon récemment créé. En attendant, son adjoint s’acquittera efficacement de la première inspection.

1. Établissement et service d’aide par le travail

3

Ça s’agite pas mal à l’extérieur du bâtiment. Sabine Évanoest surprise d’être passée devant cet endroit tant de fois, sans l’avoir remarqué. Il est construit en L. En face de l’entrée se situe le secrétariat. Des portes vitrées, à l’arrière, délimitent un espace réservé à l’administration, masquant aux visiteurs l’équipement informatique et les nombreuses armoires à classement. À droite, on accède aux bureaux : celui de la direction, ceux des différents moniteurs qui gèrent les ateliers. À gauche, on pénètre dans ces derniers, disposés en long.

Apercevant la capitaine, Gilen marche à sa rencontre. Le lieutenant est un trentenaire à la silhouette athlétique. La chevelure ondulée et des yeux noirs, très doux ou inquisiteurs selon les circonstances lui donneraient presque un visage de star de cinéma. Guidant sa supérieure vers la pièce, il joue le propriétaire.

« Là, c’est le routage », indique-t-il.

Sabine l’aurait compris toute seule. Sur plusieurs tables, des piles d’imprimés à côté d’autant d’enveloppes se touchent presque. Elle est plus surprise par les postes de travail situés dans le prolongement. Sur des dessertes, elle remarque des cartons de différentes tailles d’où dépassent des bras et des jambes miniatures en plastique moulé. Dans d’autres, elle entrevoit une quantité de têtes aux yeux ouverts et légèrement bridés. Posés derrière, des coffrets d’emballage vides de deux couleurs distinctes, les uns étiquetés Corinne, les autres Bruno.

« Qu’est-ce que c’est ça ?

— L’assemblage des poupées.

— Plutôt bizarre. »

Elle n’a pas le temps de se pencher sur la question. Le lieutenant l’entraînant à sa suite, tourne à droite, dans le coude de la construction. Devant une porte vitrée ouverte, deux gardiens de la paix discutent avec un homme en civil.

« C’est le directeur de l’établissement, explique Gilen, désignant l’inconnu. Il a été le premier prévenu du meurtre. Vu la scène plutôt gore, j’ai réuni l’équipe des encadrants et les travailleurs dans la salle de repos.

— On est où ici ? questionne Sabine.

— Dans l’atelier des livres que la victime supervisait. »

Les agents en uniformes s’affairent pour terminer l’examen des lieux. Les murs du local sont quasiment tous recouverts d’étagères remplies de livres. Différents îlots parsèment la pièce en forme de carré presque parfait. Quand on entre, en face : un bureau, celui de la monitrice.Soncorps gît devant. Le lieutenant n’a pas menti, une quantité énorme de sang, une flaque gigantesque oblige à faire attention où l’on met les pieds. À gauche : une fenêtre et une porte qui donnent sur l’extérieur, une sorte de parc planté de pins. Les volets et cette porte sont ouverts et les techniciens de la scientifique les inspectent pour y déceler d’éventuelles traces papillaires. Sabine examine le corps. Il repose sur le dos. Si ce n’était ce flot d’hémoglobine, on pourrait presque croire que la victime dort. On devine une femme d’une grande beauté. Des cheveux jusqu’aux épaules, un visage aux traits réguliers. Son chemisier bleu est imbibé de sang et sa jupe courte en coton révèle des jambes galbées à souhait. Elle porte des boucles d’oreille de style “créole”. Sur son annulaire droit, une bague en or massif ornée d’un rubis. Seule la couleur de ses yeux demeure un mystère pour Sabine. Autour, pas de signe de lutte, les vêtements de la victime en témoignent. Sur son bureau, les objets répondent à une logique de rangement rationnelle.

« Tu m’as dit que la monitrice a été tuée par une travailleuse, lance Sabine. Où elle est ?

— Dans le véhicule du SAMU. Une chance qu’on l’ait, finalement.

— Elle ne dit toujours rien ?

— Non. À l’arrivée des secours, elle a commencé à crier et à se débattre. On a pris les photos, puis on l’a transférée dans l’ambulance. La communication sera compliquée. Tout le monde a son avis sur la question. Un ouvrier affirmait avoir tout vu, quand je l’ai interrogé, il a nié. C’était du bidon.

— Bon, commençons par le directeur.

— Monsieur Labarrin, approchez, s’il vous plaît, l’appelle Gilen.

— Êtes-vous responsable de l’enquête ? intime-t-il, visiblement à bout de nerfs.

— Tout juste », lui confirme Sabine en lui montrant sa carte.

Il ne cache pas son soulagement de s’adresser à une personne qu’il juge son égal. Il n’a pas le temps de prononcer un mot qu’elle l’interroge.

« Que savez-vous des événements de ce matin ?

— Pas grand-chose admet-il, redescendant d’un ton. J’ouvre à sept heures tous les jours. Les ateliers démarrent à neuf. Les travailleurs arrivent par vagues selon leur moyen de locomotion.

— La victime… Comment s’appelle-t-elle déjà ?

— Véronique Savourel, précise-t-il.

— Elle embauchait aussi en avance ?

— Oui, comme tous les moniteurs.

— Elle était mariée ?

— Séparée.

— Des parents ?

— Pas dans la région.

— Bien, passons à l’ouvrière du centre. Que pouvez-vous m’en dire ?

— Là, je ne me l’explique pas. C’est une personne sans histoire. Jamais je ne l’aurais cru capable d’une telle chose.

— Peut-être une remarque de la responsable d’atelier qui ne lui aurait pas plu ?

— Ce n’est pas cohérent. Maëlle Candou, c’est son nom, ne travaillait pas avec Véronique qui dirigeait l’unité des livres. Maëlle est affectée au routage.

— Pas d’altercation entre elles ?

— Maëlle ne se dispute avec personne, elle est très discrète. 

— A-t-on pu établir une chronologie ? demande Sabine à son adjoint pour débloquer ce nœud et avancer dans l’enquête.

— Oui, acquiesce Etcheverry. C’est Franck Picaud, un ouvrier de l’atelier des livres, qui a donné l’alerte. Premier arrivé sur place, il a trouvé la monitrice allongée sur sa collègue, elle-même assise par terre, un couteau à la main.

— Un couteau de quel genre ?

— De cuisine, très banal.

— À propos de cette Maëlle, explique-moi son comportement.

— Elle répète que ce n’est pas sa faute. Le docteur Ronnet, le légiste a demandé que tu ailles le voir. Il a désiré rester avec elle.

— Tiens, c’est étrange. Il n’est pas du genre à jouer la nounou.

— Tu peux le dire. Il est plutôt froid, de la température de la morgue !

— Te fie pas aux apparences, c’est un sacré toubib !

— L’un n’empêche pas l’autre.

— Bon, tranche Sabine, je vais voir le doc. Rassemble les encadrants dans le bureau du directeur, je voudrais discuter avec eux.

— Et les ouvriers ? »

Sabine réfléchit à la meilleure option. Elle doit préserver la scène de crime, et après un tel spectacle, ces personnes ne pourront pas travailler.

« Tout est terminé ? Les photos, les relevés ADN et traces papillaires ?

— Affirmatif.

— Dans ce cas, je crois qu’on peut les renvoyer chez eux. On sait où les contacter via le centre, on ne risque rien. »

4

Dehors, les gyrophares colorent les murs de l’établissement, à la manière de la fête des Lumières de Lyon. Sabine rejoint le véhicule du SAMU, dont les portes arrière ouvertes laissent percevoir des éclats de voix.

À l’intérieur, Maëlle, solidement sanglée sur un brancard, ne se montre pas réceptive aux tentatives d’apaisement du docteur Ronnet. De taille moyenne, vêtu d’un jean et d’un tee-shirt plutôt délavé, l’homme arbore son aspect négligé habituel qui induit les gens en erreur sur son érudition. Il pourrait demander l’aumône dans une rue passante, on lui donnerait certainement quelques pièces de monnaie. Pour l’heure, il s’occupe de la jeune femme allongée. Les yeux grands ouverts, elle essaie de bouger et pousse des petits cris qui lui confèrent l’apparence d’une sauvageonne. Désirant se dégager de ses liens, elle se redresse autant qu’elle peut, la bave aux lèvres. Vaincue, ses grognements se transforment en un râle de lassitude. Une infirmière la prend en charge, libérant le praticien.

« Bonjour docteur, salue la capitaine, un sourire en coin, je ne vous aurais pas cru dans un tel rôle.

— C’est parce que vous ne savez pas que je me destinais à la psychiatrie en premier choix de carrière. Je ne me suis reconverti que plus tard à la médecine légale.

— Pour une nouvelle, c’en est une ! Je n’en suis pas fâchée, au contraire, car je vous avoue que je ne connais pas cet univers. Vous pourriez peut-être m’aider ?

— Avec plaisir. Une chose, qu’avez-vous décidé pour les travailleurs qui allaient prendre leur poste ?

— De les laisser rentrer chez eux.

— Très bon choix. Et si je peux me permettre un conseil : respectez à la lettre la procédure qui accorde à un gardé à vue la possibilité de voir un médecin.

— Pourquoi se montrer si pointilleux ?

— Les ESAT sont des établissements de l’emploi dit “protégé” par opposition aux entreprises classiques qui relèvent du “milieu ordinaire”. Les personnes en situation de handicap sont plus vulnérables. Deux précautions valent mieux qu’une si vous voulez que votre dossier tienne la route.

— Merci du renseignement. J’y veillerai. Pouvez-vous me donner votre première impression à chaud ? Le responsable du centre ne voit pas cette femme commettre un crime de ce genre. C’était une nature effacée. Qu’en pensez-vous ? »

Sabine doit se concentrer pour écouter la réponse du docteur. Les travailleurs, autorisés à regagner leur domicile, sortent de l’établissement telle une classe de collégiens un jour de grandes vacances. Elle note qu’ils possèdent pratiquement tous un scooter ou une voiturette sans permis. D’autres partent à vélo ou à pied. Ça chahute, ça klaxonne, provoquant une joyeuse cacophonie !

Le légiste en est quelque peu agacé, lui qui n’aime pas être interrompu. Sabine arrive à entendre que quelqu’un d’ordinaire réservé peut se montrer violent si un élément déclencheur l’y pousse. Et elle l’a fréquemment constaté. Un détail retient l’attention de l’enquêtrice parmi les premières déclarations rapportées par le lieutenant : la suspecte ne nie pas l’acte tout en précisant que ce n’est pas de sa faute.

Sur le point de solliciter un commentaire du spécialiste, elle est interrompue par un jeune homme à scooter qui s’arrête à sa portée. Relevant la visière de son casque, le garçon lui hurle tout sourire : « Je rentre chez moi, madame ! » Puis il accélère et sort de l’enceinte de l’établissement.

La capitaine ne peut s’empêcher d’éclater de rire, malgré le tragique événement. Cette spontanéité la touche. Manifestement, le médecin ne partage pas ses vues. Il lui apprend en grimaçant que les ESAT peuvent aussi accueillir des personnes atteintes de troubles mentaux stabilisés.

« Stabilisés, dans la mesure où l’individu suit scrupuleusement son traitement, précise-t-il. De toute manière, mon rôle n’est pas de spéculer sur le rapport entre la pathologie particulière de votre suspecte et ses actions. Mon travail consiste en deux points, un, je dois établir la mort certaine et véritable de la victime. Là-dessus, vous n’avez pas besoin d’un dessin. Deux, je dois vous indiquer la cause du décès : section de la carotide qui a entraîné une hémorragie fatale, d’où la quantité de sang répandue. L’équipe de nettoyage ne va pas chômer.

— D’après vous, Maëlle s’est-elle battue ?

— Pas forcément. Ses vêtements ne sont pas déchirés, elle ne porte pas de traces de lutte, la victime non plus d’ailleurs.

— Comment l’expliquer ?

— Attendons l’autopsie, elle nous en apprendra plus. »

Il ne peut renchérir. Alors que les cris et les bruits de moteur s’estompent peu à peu, une femme en colère bouscule un agent en uniforme. Violente et déterminée, bien que de taille moyenne et facilement maîtrisable, elle rejoint le véhicule du SAMU, interrompant la froide tirade du médecin.

« Ça suffit, arrêtez d’embêter ma fille, ordonne-t-elle. Vous n’avez pas le droit de lui parler sans la présence d’un avocat. Je connais la loi.

— Madame, répond le docteur toisant l’intruse, nous ne lui avons posé aucune question. Nous lui apportons uniquement les premiers soins en discutant entre nous. 

— Vous ne pouvez pas rester ici ! intervient Sabine, agacée à son tour d’être apostrophée de la sorte.

— Je vais me gêner, rétorque la mère, nullement intimidée. J’accompagne Maëlle tous les matins au travail. Normalement, elle pose ses affaires, et vient m’embrasser dans la voiture. Aujourd’hui, on la met dans une ambulance. Il faut que je la voie.

— Une monitrice a été assassinée, nous menons l’enquête. Votre fille va devoir être interrogée.

— À cause de cette garce ? Elle l’a bien mérité !

— Vous connaissiez la victime ? s’émeut la capitaine, surprise par une telle fureur.

— Savourel ? Qui d’autre voudrait-on tuer ? Le mouton noir de l’ESAT ! Une sacrée salope qui ne pense qu’aux mecs ! Allez chercher les coupables ailleurs. Une personne handicapée, c’est pratique, hein ?

— Votre fille a-t-elle eu des problèmes avec elle pour que vous soyez remontée à ce point ?

— Ça devait être un jour où elle y avait pas eu droit. Je l’ai vue bousculer Maëlle en criant : “Pousse-toi de là, la grosse”. C’est pas la seule fois qu’elle maltraitait les travailleurs.

— Maëlle aurait voulu se venger à cause de cela ?

— Vous rigolez ? Elle ne se souvient pas de la conversation d’il y a une minute. Ne croyez pas lui coller ça sur le dos, vous aurez affaire à moi.

— Madame, comprenez la gravité de sa situation, elle se trouvait à côté de la victime, couverte probablement de son sang, et de plus, elle ne nie pas l’acte.

— Pour ça, c’est facile. Maëlle, tout le monde en profite ici. »

C’est le moment de prendre sur soi. 1, 2, 3… compte Sabine en silence pour se calmer.

« Écoutez, madame Candou, je vous assure que nous n’avons aucun préjugé à l’égard de votre fille. Nous allons procéder de la manière la plus rigoureuse, étant donné les circonstances particulières. Et surtout, nous allons enquêter pour tirer tout ça au clair. »

Les paroles, prononcées sur un ton plus bas ont l’effet escompté. Ne sentant aucune malveillance dans les déclarations de la policière, la mère s’apaise.

« Nous devons parler, parce que Maëlle n’a pas touché cette garce. C’est plutôt moi que ça démangeait ! Je peux vous laisser mes coordonnées, propose-t-elle.

— Bonne idée. Ajoutez-y celle de votre avocat, qu’il puisse accompagner votre fille au commissariat. »

D’une main assurée, la femme inscrit tous les renseignements sur une page qu’elle déchire hâtivement de son agenda. Elle n’oublie pas le numéro de portable de maître Guillard.

« Vous me tenez au courant ? Je compte sur vous ordonne-t-elle presque, regardant l’enquêtrice dans les yeux.

— C’est promis. On se voit très vite, confirme la capitaine sur le même ton. Merci docteur, j’attends votre rapport », lance-t-elle au légiste, tandis que madame Candou s’éloigne sans un mot d’excuse pour l’agent malmené. 

Se dirigeant vers l’ESAT, Sabine a l’intention d’en apprendre plus sur Maëlle, cette eau qui jusqu’à présent dormait sagement. Elle s’est réveillée pour accomplir un crime des plus violents qui fera la une des journaux de demain. Les responsables d’ateliers lui permettront certainement d’y voir plus clair.

À nous, pense-t-elle. Elle ne sourit plus.

5

Le bureau du directeur, cossu, confortable, ressemble à une oasis, après les turbulences du moment. Sur le mur de droite, une grande armoire contient de nombreux dossiers. À gauche, une table ronde pour les réunions avec les encadrants. Gilen, poussé par sa curiosité naturelle, en oublie l’enquête une minute et s’approche d’une vitrine installée au fond de la pièce, non loin du meuble rectangulaire derrière lequel est assis le responsable. Ce dernier a remarqué l’intérêt du policier.

« Du temps où les ESAT s’appelaient centre d’aide par le travail ou CAT, nous avions formé des équipes de foot. Nous organisions des tournois régionaux. Mont-de-Marsan s’en sortait plutôt bien », atteste-t-il avec le sourire.

Reprenant son sérieux, le lieutenant Etcheverry, debout au milieu de la pièce, s’apprête à identifier les personnages pour sa supérieure. Rémy Labarrin, assis sur son énorme fauteuil pivotant a quelque peu retrouvé sa superbe. La soixantaine impossible à dissimuler, un ventre arrondi par la gourmandise, il aime qu’on le considère comme le chef. Pourtant, son autorité ne fait pas toujours l’unanimité.

Sabine l’a senti dans l’attitude du moniteur appuyé nonchalamment contre le mur de droite. L’homme est plutôt beau gosse, et son défaut, c’est qu’il le sait. Trente ans, brun aux yeux marron, il mâche du chewing-gum en souriant. Il salue l’officier de police d’un ton enjôleur.

« Madame la commissaire, quand pourrons-nous reprendre le cours de nos activités ?  

—Vous commencez fort ! explose Sabine, contrariée par une telle désinvolture. La disparition de votre collègue n’a pas l’air de vous émouvoir, ajoute-t-elle, le regard noir.

— Pour se la faire par contre, il n’était pas le dernier, lance une grande blonde rachitique, assise dans l’un des sièges réservés aux visiteurs.

— Toi, ferme là, intime le play-boy.

— Bon, on se calme tous, prévient Sabine. Je suis tombée où ? Déjà, arrêtez de m’appeler commissaire, ça m’énerve. Je suis capitaine de police. Vous, qui êtes-vous ?

— Vous avez raison, intervient Labarrin. Un peu de décence ! Je vais nommer tout le monde, propose-t-il, court-circuitant le lieutenant, qui, agacé, referme son calepin. Voici Guillaume Bouquet, indique-t-il en désignant le séducteur qui adresse un signe de la tête à Évano. Il dirige l’équipe des espaces verts. Mademoiselle Mélanie Briat s’occupe du routage, poursuit-il en se tournant vers la blonde en colère. Brice Vallade encadre le service du nettoyage industriel tandis que Sébastien Degos a en charge celui de la restauration.  Ils sont partis sur leur lieu d’affectation avant cette macabre découverte. Ces deux équipes travaillent au magasin Carrefour et à la cafétéria de la préfecture. Nicole Destruhaut, notre secrétaire, supervise l’accueil du public. Elle reviendra lundi, après son arrêt maladie. »

Gilen ressort son carnet et note le nom des personnes absentes pour les convoquer au poste. Ce n’est pas plus mal, songe-t-il, l’animosité entre ces deux-là est suffisante, sans gérer des émotions supplémentaires.

« On m’a informé, reprend Sabine que c’est un certain… Comment s’appelle-t-il ?

— Franck Picaud, précise le lieutenant.

— C’est ça. C’est monsieur Picaud qui a trouvé le corps. De quelle manière le décririez-vous ?

— C’est un ouvrier qui nous est précieux, répond Rémy Labarrin. Vous devez savoir certaines choses, commence-t-il avec emphase. Tout d’abord, je vous explique certains points de terminologie. Ma fonction s’apparente à celle d’un directeur, un responsable ou un gérant. Du reste, nous œuvrons à l’inclusion des personnes en situation de handicap. Nous préférons d’ailleurs cette appellation à “personne handicapée”. Nous évoluons dans un “établissement » ou “structure » et non un « centre ». Les ouvriers que nous accompagnons détiennent des compétences leur permettant d’accomplir de nombreuses choses, comme Franck.

— Vous voulez préciser ? s’enquiert la capitaine.

— Franck possède son permis de conduire. Grâce à son niveau intellectuel, il lit de la vraie littérature. Il adore Pagnol. À tel point qu’on a pris l’habitude de l’appeler Le professeur.

— Ouais, enfin, pour certains, c’est plus une blague qu’autre chose, remarque Bouquet.

— Peut-être, n’empêche qu’il sait fédérer les personnes, les unir derrière un projet, aider quelqu’un à progresser, insiste le directeur. D’ailleurs, nous en avons fait le travailleur-référent de l’ESAT.

— C’est vrai, qu’à l’atelier des livres, il s’applique », confirme Mélanie Briat, sortant un instant de son amère bulle.

Sabine perd un peu patience. En dépit de l’intérêt du sujet, elle a besoin pour l’instant d’éléments concrets, pas d’un cours magistral. Elle interrompt le directeur, soucieuse de recueillir les premières informations souvent capitales.

« J’ai en effet remarqué que beaucoup de vos travailleurs se déplacent par leurs propres moyens.

— C’est exact.

— Savez-vous à quelle heure Franck est arrivé ?

— Non, pourquoi ?

— Parce que je me montre très prudente envers la personne qui découvre le crime. Elle peut toucher quelque chose et détruire les indices.

— Vous le suspectez ?

— Ni plus ni moins qu’un autre. Bon, laissons cela de côté pour l’instant. Ce matin, quelqu’un a-t-il remarqué quelque chose d’inhabituel ? »

La question s’adressant à tous, une gêne s’installe. Les visages se croisent, s’interrogent, personne ne veut s’exprimer le premier, de peur d’être inquiété.

« Non, ose le beau gosse, le plus téméraire, en soutenant le regard de Sabine.

— Vous ne voyez vraiment rien à ajouter ?   s’énerve cette dernière, outrée par cette indifférence envers le crime d’une collègue de travail.

— Ce matin ressemblait à tous les jours, concède Mélanie Briat, la blonde manifestement furieuse contre le charmant Guillaume Bouquet. Jusqu’à ce que Franck donne l’alerte.

— À ce moment-là, où vous trouviez-vous, tous ?

— Dans nos bureaux.

— Vous voulez dire que, quand vous arrivez, vous vous planquez sans vous occuper du reste ? » assène Etcheverry.

Il se permet de prendre la parole, il sait que ça n’indispose pas Sabine, au contraire, elle apprécie le coup de main. Ce n’est pas pour rien que les enquêteurs travaillent à deux, quand l’un fatigue, l’autre le seconde. Sabine reconnaît qu’elle n’avait pas envisagé le vendredi à cette sauce. Elle pensait plus à sa sortie entre copines prévue le soir même qu’à interroger les témoins potentiels d’un meurtre violent. Ça ne pouvait pas attendre lundi ? regrette-t-elle.

La petite bombe provoque une réaction sonore. Tout le monde bouge, chuchote, proteste. Piqués au vif, les assistants préfèrent, après tout, se retrancher derrière l’autorité du gérant. Ce dernier se promet de se souvenir de l’anecdote pour la leur mettre dans les dents à la première occasion.

Rémy Labarrin n’est pas un homme charismatique. Il n’a ni un physique avantageux ni un caractère hors du commun. En revanche, son travail, c’est sa passion. Personne ne peut prétendre le contraire.

Préoccupé par la condition des personnes porteuses d’un handicap mental, versé en la matière, il a instauré des codes visant l’épanouissement des ouvriers. La consigne en temps normal est de se rendre à son atelier en attendant l’heure. On peut aussi bavarder sous le préau s’il pleut ou dans le parc, aux beaux jours. Par le couloir qui longe l’accueil, on accède à une grande salle de repos équipée d’un coin cuisine, d’une télévision, de distributeurs de boissons et de friandises. Chacun trouve ainsi l’occasion de se détendre, de créer un lien, se confrontant à la réalité d’un groupe et d’individualités. Si un phénomène grave survient, il est évidemment possible d’appeler à l’aide.

Capables d’identifier une situation exceptionnelle, les travailleurs ne sont plus de ridicules marionnettes, placées ici ou là. Ils gagnent en autonomie et en confiance. C’est la vocation de l’établissement : un lieu où l’on exerce une activité, où l’on échange sur ses expériences, certainement pas une prison.

Dotés d’une relative liberté de mouvement, ils ne sont pas infantilisés. Procéder autrement infligerait un poids inutile sur leurs épaules.

« Les portes sont ouvertes à partir de sept heures, explique Rémy Labarrin. À huit heures et demie, nous faisons l’appel pour vérifier qu’aucune personne n’est absente. Si c’est le cas, nous avisons. Nos travailleurs se dirigent vers leurs ateliers respectifs, exceptés ceux affectés au nettoyage ou à la restauration.

— Tiens, justement, ils font comment ceux-là ? s’inquiète Sabine.

— Ça dépend, ils vont sur place seuls s’ils sont motorisés, les autres prennent le bus urbain. Ils n’ont pas besoin de passer par l’ESAT. Les moniteurs gèrent les éventuelles absences. Les personnes affectées aux espaces verts, elles, viennent ici. Nous les emmenons sur nos chantiers avec notre véhicule attitré. »

Voilà pourquoi certains sont partis à pied tout à l’heure, devine la policière. Ils se sont rendus à l’arrêt le plus proche.

« Votre salle de repos est-elle équipée d’ustensiles de cuisine ? enchaîne-t-elle.

— Oui, confirme le directeur.

— Gilen, interpelle la capitaine, va voir si tu peux certifier la provenance du couteau utilisé. Voulez-vous l’aider, monsieur Bouquet, s’il vous plaît ? Vous connaissez les lieux mieux que nous.

— Avec plaisir, sourit-il.

— Donc, aujourd’hui, tout démarre normalement, poursuit Sabine, une fois les deux hommes partis, et là, on découvre Véronique Savourel assassinée. Parlez-moi d’elle. »

Immédiatement, Mélanie Briat se lève, marche de long en large derrière le bureau du chef d’établissement. On sent chez elle une pointe d’humeur revancharde à l’égard de la victime, et une rage contre Guillaume Bouquet. À cause de son sourire appuyé à la policière, la blonde l’a fusillé des yeux avant qu’il ne quitte la pièce.

« Celle-là… peste la monitrice qui a de la bile en réserve.

— Je vois que vous avez un avis, rétorque l’enquêtrice.

— Je ne vais pas vous la jouer “respect des morts”. C’était une obsédée, y a pas d’autre mot.

— Pardonnez-moi, j’ai besoin que vous m’en disiez plus, l’invite la capitaine, se demandant le rapport entre cette remarque et les événements du jour.

— Elle ne pensait qu’aux mecs. Tout le monde vous le confirmera.

— Excusez-moi, ça, c’est sa vie privée. Vous insinuez que ça avait une incidence sur son travail ?  

— Une incidence ? Le mot est faible ! rétorque-t-elle, adressant à nouveau un regard noir à Guillaume Bouquet qui entre dans la pièce avec Gilen. C’était une garce, c’est tout !  

— Pas de doute, le couteau vient d’ici. Des trois rangés dans le tiroir, c’est le plus gros qui a été utilisé », confirme le lieutenant, indifférent aux états d’âme de la monitrice, exhibant l’arme placée dans le sac à scellés. 

Ce point important établi, Sabine remarque que c’est la deuxième fois en moins d’une heure qu’on attribue un qualificatif similaire à la victime. Sa nature volcanique provoquait de multiples rancœurs féminines.

« Expliquez-nous, mademoiselle Briat ? Votre compagnon vous a trompée avec Véronique Savourel ? C’est ça ?

— Oui !   crache-t-elle comme un cobra le ferait avec son venin.

— Arrête, soupire le beau gosse. C’est de l’histoire ancienne.

— Des fiançailles, ça ne représente rien pour toi !

— Donc, vous aviez de l’animosité contre Véronique Savourel ? reprend la capitaine.

— En vérité, je l’aurais volontiers étripée si j’avais eu le courage de cette pauvre Maëlle.

— Justement, parlons-en, de Maëlle. Elle avait une raison d’en vouloir à Véronique ?

— Une fois de plus, non, répète le gérant qui se juge trop silencieux depuis un moment.

— Un instant, monsieur, le coupe Sabine. Tout le monde doit pouvoir s’exprimer. Je trouve curieux que cette ouvrière attaque la monitrice d’un atelier qui n’est pas le sien. »

Les témoignages se rejoignent pour une fois au sujet de la suspecte : personne ne conçoit son geste que rien ne laissait présager. Reprenant les propos de la mère de Maëlle, Sabine lance le pavé dans la mare quant à l’attitude brusque de Véronique Savourel à certains moments.

Avec beaucoup d’éloquence, Mélanie Briat confirme et décrit le caractère vindicatif de la victime. Elle lui attribue les traits d’un enfant capricieux qui ne supporte pas la remise en cause de son autorité, traitant durement les travailleurs sous ses ordres.

À contrecœur, le gérant admet que Véronique Savourel pouvait se montrer exigeante, oubliant parfois que le but d’un ESAT consiste d’abord à accompagner plus que d’obtenir un résultat parfait. Il le lui a déjà répété à plusieurs reprises. En aucun cas, elle n’a joint le geste à la parole. Il ne l’aurait pas toléré. L’attention qu’elle accordait aux personnes de son atelier compensait ses quelques dérapages verbaux. Elle les aidait à progresser en leur insufflant le goût des livres, un bon moyen selon elle, de les tirer vers le haut.

Le consensus établi sur cette approche, Sabine la juge objective. Elle se désintéresse de cette histoire entre femmes, pour se concentrer sur les faits.

« Expliquez-moi, Monsieur Labarrin. Si j’ai bien compris, seuls quelques ouvriers se sont rendus ici. Vous pouvez me préciser qui ? demande-t-elle.

— Oui, Franck, David et Caroline d’une part…

— Attendez. Pourquoi les citez-vous ensemble ?

— Parce qu’ils habitent le même logement. Je vous explique. Tous nos travailleurs vivent en milieu ouvert, dans des pavillons HLM de la cité Fabre, derrière le Peyrouat. Quand on va les voir, on dit qu’on se rend chez Le professeur. Il a imposé son style dans le salon.

— D’accord, et les autres ?

— Christine, Benjamin, Arnaud, et Maëlle occupent une villa proche de celle de Franck. Christine, c’est notre artiste, spécialiste en coquelicots. Elle en dessine partout, elle a même repeint la porte d’entrée !  

— Vous lui avez aussi donné un pseudo ?

— Pas à elle, à son logement. Il s’appelle « Aux coquelicots ». »

Sabine désire à présent passer à des entretiens individuels où chacun pourra s’exprimer librement. Entre la blonde et le tombeur, ça promet des Cocktails Molotov.

« Pourriez-vous, monsieur Labarrin, conclut l’enquêtrice, nous dresser la liste complète des adresses de vos travailleurs ? Nous aurons besoin de les rencontrer.

— N’oubliez pas celles des deux moniteurs déjà partis et votre secrétaire », ajoute Gilen. 

Rémy Labarrin imprime les renseignements sur un formulaire à l’en-tête de l’ESAT. Sabine plie soigneusement le document pour le confier à Gilen, qui le range dans son carnet.

Pendant que les enquêteurs se dispatchent dans les bureaux, le directeur expire longuement, comme un compétiteur après son épreuve. De toutes les questions qui lui ont été posées, il a su éviter la plus dérangeante.

6

Sabine organise rapidement les entrevues. Gilen interrogera Mélanie Briat. Le trentenaire aux yeux charmeurs a des allures de gentil garçon, le courant passera mieux.

La monitrice est ravie d’une telle initiative. Elle entraîne le lieutenant dans son bureau, l’invitant chaleureusement à s’asseoir. L’infime distance les séparant permet au policier de respirer les effluves d’un parfum raffiné. Ajouté à cela le large sourire que la femme lui offre, le tableau est complet. Pas croyable, elle essaie de le séduire !

Sans ses mâchoires qui se crispent sous le coup de l’énervement, son visage ne manquerait pas d’attrait, constate Gilen. Il remarque que les vitres, entrouvertes pour ventiler la pièce, donnent sur le parking de l’établissement.

Le détail mérite-t-il que l’on s’y arrête ? Se reprenant, il sort son carnet, et adopte un ton professionnel.

« Madame Briat, je dois…

— Mademoiselle, s’il vous plaît.

— Excusez-moi.

— Ce n’est pas grave. Je vous écoute.

— D’après ce que j’ai compris, vous étiez fiancée avec monsieur Bouquet ?

— Oui, confirme-t-elle, attristée. »

Un peu plus, elle aurait ponctué sa phrase du Poupoupidou de Marilyn… Puis elle fronce les sourcils. La monitrice se juge bafouée par le dragueur qui, selon elle, a rompu ses vœux. Se voyant déjà devant le maire, elle se sent trahie au plus haut point, telle l’héroïne d’une tragédie grecque.

« Maëlle travaillait avec vous. Dites-m’en plus », coupe Gilen, cassant volontairement l’ambiance de la pompeuse et interminable répartie qu’elle voulait lui servir. Mélanie Briat, perturbée, le bras ridiculement en l’air figé dans un geste avorté, change de position sur sa chaise.

« À la naissance, son cerveau a manqué d’oxygène, provoquant un lourd handicap irréversible. C’est ce qui lui donne cet aspect particulier. On la penserait âgée de cinquante ans, elle en a seulement trente. Elle garde la bouche ouverte comme hébétée. Mais si on lui répète les choses, en l’accompagnant, en la rassurant, elle écoute. C’est une travailleuse de bonne volonté.

— Se met-elle souvent en colère ?

— Pas en ma présence, en tout cas.

— Et avec les autres ? On nous a parlé d’une Caroline.

— Oh ! Elle, elle n’a pas le même tempérament. C’est une revêche. Elle passe son temps à bouder.

— On sait pourquoi ?

— Non.

— Et Christine ?

— Sa mère a contracté la rubéole pendant sa grossesse. Malgré sa déficience, Christine a un goût indéniable pour l’art. Bon, ses coquelicots, c’est exagéré, mais après tout, elle ne fait de mal à personne. Elle travaille aux livres.

— Autre chose. À quelle heure êtes-vous arrivé ce matin ?

— Vers sept heures trente.

— Êtes-vous allée dans l’atelier des livres ?

— Non, je n’y mets pas les pieds.

— Je vous remercie, mademoiselle. Au besoin, nous vous recontacterons.

— N’hésitez pas », articule la jeune femme, les lèvres pincées.

Elle est certainement frustrée de son numéro raté, conclut Gilen, pas sûr que la blonde se soit entièrement montrée sincère.

*

Sabine a saisi sans difficulté que le play-boy se fera un plaisir de passer un moment en sa compagnie, de la charmer du mieux qu’il peut. Habituée à ce genre de situations pour le moins cocasses, elle en joue habilement. Sans le savoir, ces hommes se pensant irrésistibles lui confient tout ce qu’elle demande.

Le moniteur des espaces verts affiche une courtoisie remarquable. La guidant vers le premier bureau à gauche dans l’aile dédiée aux encadrants, il s’efface devant l’enquêtrice, lui désigne un siège. La pièce, des plus lumineuses, agrémentée d’une grande baie vitrée aux panneaux coulissants, donne sur l’immense parc arboré derrière l’ESAT.

Tout en s’asseyant, le témoin éteint son ordinateur portable et en rabat l’écran. Sabine veut établir le lien qui unit Bouquet à la monitrice du routage.

« Étiez-vous ou êtes-vous fiancés avec mademoiselle Briat ?

— Pour dire les choses avec précision, ça nous est arrivé de sortir ensemble, reconnaît-il d’un ton très distant, jugeant la chose de peu d’importance.

— Et avec Véronique Savourel ?

— J’ai peur de devoir formuler une réponse similaire. 

— Sans vous vexer, seriez-vous le genre à collectionner les conquêtes ?

— La vie ne dure pas longtemps, capitaine. Il faut en vivre chaque instant intensément, expose l’homme sérieusement en gratifiant Sabine d’un clin d’œil à la limite de l’impertinence.

— Que pouvez-vous m’apprendre de Maëlle ?

— Je n’avais pas de contacts réguliers avec elle. Je la croisais de temps en temps, pour prendre de ses nouvelles. Nous avons à cœur d’entretenir une ambiance cordiale pour que les travailleurs se sentent détendus. Je ne vois pas trop de quelle manière la décrire précisément.

— Êtes-vous surpris par son acte ?

— Surpris ? Plutôt abasourdi ! Mais il faut s’habituer à tout, non ? Un jour quelqu’un se comporte en ami, le lendemain, il vous déclare la guerre ! »

Séducteur et habile orateur, Guillaume Bouquet a réussi à faire passer son message sans nommer sa prétendue fiancée. Pour lui, elle est plus femme versatile qu’amoureuse éconduite.

« À quelle heure êtes-vous arrivé ce matin ?

— Vers sept heures quinze environ.

— Avez-vous rencontré madame Savourel ?

— Non, je ne suis pas allé dans l’atelier des livres. Je suis venu dans mon bureau.

— Donc, madame Savourel ne passait pas dans le sien ?

— Très rarement.

— Et mademoiselle Briat, l’avez-vous vue ?

— Pas avant que Franck donne l’alerte.

— Parlez-moi des travailleurs que vous connaissez.

— Arnaud faisait partie de mon équipe. À sa demande, il a intégré l’atelier des livres.

— Il a un talent particulier pour ça ?

— Non, simplement, il plaisait à Véronique. Elle aimait son naturel joyeux. C’est un garçon prématuré, ce qui ne l’empêche pas de toujours chanter. Il adore Johnny ! Mais parfois, il s’emmêle dans les paroles ! David va aussi prochainement quitter les espaces verts pour rejoindre l’atelier des livres. 

— Encore ! s’exclame Sabine. C’est une véritable hémorragie dans votre service !

— Non, sourit le jeune homme en y mettant tout son charme. David est un autiste que Franck a pris sous son aile. Il l’a intéressé à la lecture. Donc, Véronique l’a recruté.

— Elle détenait un sacré pouvoir décisionnaire !

— Pas tant que vous pensez. Nous étudions tous les changements de poste lors de réunions collectives. À la fin, le directeur approuve ou non. C’est une bonne chose pour David. Il a connu des moments difficiles au primaire avant d’être diagnostiqué.

— Pourquoi ?

— Imaginez un gamin de sept ans qui salue ses camarades en disant : “bonjour monsieur”. Il passe un sale quart d’heure ! L’atelier des livres va lui permettre de s’épanouir. Pour mon effectif, pas de soucis. Il y a de nombreuses demandes de prise en charge. De nouveaux travailleurs vont arriver. Et puis, il me reste Benjamin. C’est un bon garçon. On s’entend bien. Il est atteint de dyspraxie, un trouble du mouvement.

— Ça se traduit comment ?

— Par des gestes brusques et involontaires. Des fois, il doit s’appliquer pour prendre un outil dans sa main. Mais il fait du mieux qu’il peut.

— Et lui aussi va changer d’affectation ?

— Benjamin ? Non, ça m’étonnerait, il se plaît avec moi ! »

*

À presque onze heures, Gilen et Sabine se rejoignent dans le véhicule de police stationné sur le parking de l’ESAT, à présent pratiquement vide. La sortie en trombe des travailleurs a fait place au silence. En prêtant l’oreille, on peut presque entendre le chant lointain des oiseaux, couvert tout à l’heure par les pétarades des moteurs. Le lieutenant s’installe côté passager. Sabine adorant conduire, elle lui laisse rarement le volant. Elle ne démarre pas la voiture, préférant lancer le débat.

« Bon, ton résumé ?

— Pas grand-chose. J’ai eu l’impression d’être dans une émission de téléréalité, je dirai L’île de la tentation !

— T’as raison, ils font dans la séduction permanente, ces deux-là !

— La blonde traite la victime d’obsédée, approuve Gilen. Ça ne l’a pas empêché de me servir un show du tonnerre !

— Ça ne m’étonne pas, il y en a peut-être un qui nous mène en bateau.

— Même les deux !

— Possible ! » accorde Évano qui constate avec satisfaction que son tempérament déteint sur le lieutenant. Encore un peu, il va devenir aussi roublard qu’elle !

Sabine récapitule les éléments dont ils disposent pour l’instant. Les membres du personnel sont arrivés vers sept heures environ. Les moniteurs du nettoyage et du service de restauration sont partis rejoindre leurs équipes. Franck, peu avant l’heure de l’appel, découvre le corps en se rendant à son atelier.

Vérité ou mensonge ? Et Véronique Savourel ? Compétente et apte à remplir son poste, elle ressemble à un électron libre. Son attirance marquée pour les hommes s’invite dans l’affaire comme un élément perturbateur. Sans la scène de crime explicite, on jurerait que ce meurtre relève du passionnel. La tendance à la sévérité de la victime, d’où les remarques plutôt sèches envers les travailleurs, accuse Maëlle. Établir la véracité de ce point avec l’avis des ouvriers sera capital.