Minimax le lutin - Robert H. - E-Book

Minimax le lutin E-Book

Robert H.

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Beschreibung

Minimax est un récit initiatique dans lequel l'auteur témoigne de la véritable rencontre dans la lande bretonne, avec une sorte de korrigan malicieux, un lutin maitre de sagesse qui va l'entrainer vers la découverte de lui-même et des grandes lois du monde. Au fil de cette relation, Minimax incitera l'auteur à modifier ses comportements, ses croyances, guidera son évolution, et évoquera l'avenir incertain de notre espèce. De façon surprenante et imagée, il nous invite tous, "au-delà des apparences" à devenir de véritables êtres humains. Des êtres capables même, selon Minimax, de se convertir en "Faiseurs d'Amour". Le témoignage de cette aventure fantastique est suivie de "Minimax en questions", une suite écrite sous forme de Questions-Réponses, permettant de décrypter et développer le récit initial, afin de le rendre accessible à un large public.

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Seitenzahl: 355

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Mes sincères remerciements à Marina P. pour son efficace collaboration, sa patience et son enthousiasme.

Ainsi qu’à Marie et tous les participants aux pré-lectures, pour les observations pertinentes et avisées qu’ils ont su apporter à la rédaction de la deuxième partie du livre.

Ce récit est un témoignage, une histoire vécue, que j’ai longuement hésité à écrire. Plusieurs raisons m’ont poussé à différer ce travail.

L’aventure que je vais raconter fait état d’une réalité irrationnelle. Ce qui a en général pour conséquence de diviser les lecteurs en deux groupes :

- Ceux qui "croiront"……… Que cette histoire est plausible, réelle et véridique.

- Ceux qui n’y "croyant pas"……… Considèreront ce récit comme une fable, une fiction, voire une succession de bouffées délirantes.

Indépendamment de l'attitude des uns ou des autres, j’espère humblement que l’attention des lecteurs se porte davantage sur le fond que sur la forme, afin que chacun puisse y trouver matière à réflexion au-delà des croyances et des convictions religieuses ou scientifiques comme l’a souhaité Minimax.

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I La rencontre

CHAPITRE II La représentation du monde

CHAPITRE III Le sac à réponses

CHAPITRE IV Au-delà des apparences

CHAPITRE V Gagner la guerre n’est pas gagner la paix

CHAPITRE VI Les fileurs de temps

CHAPITRE VII Les accessoires de Minimax

CHAPITRE VIII La conversation des vers de terre

CHAPITRE IX Comprendre

CHAPITRE X La vérité

CHAPITRE XI Le passage

CHAPITRE XII Le vaisseau spatial

CHAPITRE XIII Retrouver sa propre histoire

CHAPITRE XIV Le sac de passé

CHAPITRE XV Le zéro, le un, le deux et le trois

CHAPITRE XVI Offrir et recevoir

CHAPITRE XVII Reprendre ses formes

CHAPITRE XVIII S’accorder trop d’importance

CHAPITRE XIX Garder son sens critique

CHAPITRE XX Être ce que l’on est

CHAPITRE XXI Construire son temple en soi-même

CHAPITRE I

La rencontre

En fait, tout commença à la fin du mois d’aout. Ce jour-là, j’étais parti à la cueillette des mures comme chaque année à cette époque. C’était le temps des confitures et je ne ratais jamais l’occasion de ces "promenades-ramassages" de fin d’été. J’avais repéré mes "coins secrets" et mis une technique au point qui consistait à m’attacher un seau autour du cou, afin de pouvoir opérer des deux mains pour augmenter mon rendement.

J’étais donc là, dans les muriers sauvages, les mains déjà bien violettes, le seau à moitié plein, lorsque je me figeais.

Il était là, de l’autre côté de la haie. Mon regard avait d’abord été attiré par le rouge de ses vêtements, mais ma raison refusait d’accepter ce que je voyais : un petit homme de vingt-cinq à trente centimètres, négligemment accoudé à un arbre.

J’étais tout raide, comme un chien à l’arrêt. Je me souviens encore des pensées et des sentiments contradictoires qui m’assaillirent à ce moment précis.

Devais-je croire ou ne pas croire ce que je voyais ? Avancer ? Fuir ? Attraper le petit bonhomme ? Était-ce une hallucination ? Peut-être… Était-il dangereux ?

Mon cœur battait à tout rompre. Je crois que ce moment inoubliable représente la plus belle trouille de ma vie.

Je me retournais bêtement comme pour chercher quelqu’un qui pourrait témoigner de ce que je voyais. Ou peut-être, pour m’assurer au contraire que personne ne m’avait vu dans cette situation que je ressentais comme ridicule, ou encore pour chasser la vision du petit homme, inacceptable pour ma raison. Mais il n’y avait personne aux alentours.

Lorsque je portais de nouveau mon regard de l’autre côté de la haie de ronces, il était toujours là, accoudé à son arbre, et me regardait.

Son attitude n’était ni craintive ni agressive, il avait l’air d’attendre, détendu et silencieux.

J’étais dans un état de confusion indescriptible, d’une part il était là, j’étais certain de le voir, et d’autre part je me refusais à admettre que ce soit possible.

Dans un état second, comme malgré moi, poussé ou tiré par je ne sais quelle curiosité, les jambes en coton, je fis le tour de la haie et m’avançais doucement vers le petit bonhomme.

Il n’avait pas bougé depuis que je l’avais aperçu. Il me regardait, impassible.

Lorsque je fus à environ deux mètres de lui, j’essayais de paraitre agréable, esquissant un sourire niais, qui devait plutôt ressembler à une grimace, étant donné l’état de tension dans lequel je me trouvais.

D’une voix chevrotante, je m’entendis prononcer lamentablement :

— Bonjour ?

C’était en effet un petit homme d’une trentaine de centimètres, en habit rouge sombre, avec un chapeau, rouge également, genre Robin des bois. Le pantalon était assez serré et la veste bordée d’un galon jaune doré. Il portait à la taille une ceinture dorée elle aussi, dont la boucle ressemblait à un minuscule appareil radio, et il était chaussé de petites babouches.

Je remarquais une sorte d’antenne de trois ou quatre centimètres sur son épaule droite.

Il avait l’aspect d’un homme en réduction, parfaitement proportionné, et ressemblait tout à fait à l’image que l’on peut se faire d’un lutin ou d’un korrigan

Il n’avait toujours pas bougé. Son regard vif contrastait avec son immobilité. Il avait l’air d’attendre.

De nouveau, je fus submergé de confusion et de contradiction ; son visage avait les traits d’un homme d’une cinquantaine d’années, mais sa taille était minuscule par rapport à son âge.

Je m’entendis répéter d’une voix blanche :

— Bonjour… Comment… T’appelles-tu ?

— BONJOUR, JE M’APPELLE MINIMAX !!!

Totalement surpris, je me retrouvais un bon mètre en arrière, assis dans l’herbe, tant sa voix avait été puissante.

Il n’avait pas ouvert la bouche, mais cette voix avait résonné dans ma tête comme amplifiée par l’écho démesuré d’une cathédrale.

— EXCUse-moi, dit-il en portant la main à la boucle de sa ceinture; ce qui eut pour effet immédiat de réduire le volume de sa voix.

Il n’ouvrait toujours pas la bouche, mais je l’entendais comme tout à l’heure directement à l’intérieur de ma tête.

— Excuse-moi, répéta-t-il, je m’appelle Minimax.

J’étais cloué au sol, abasourdi, estomaqué. Je balbutiais :

— Mais… Tu parles ?

— C’est cela, répondit-il goguenard. Tu rencontres un petit bonhomme dans la nature, tu es stupéfait, tu n’en crois ni tes yeux ni tes oreilles, mais tout ce que tu trouves à lui dire c’est "Bonjour… comment… t’appelles-tu… tu… parles ?"

Vous êtes vraiment des êtres curieux ! Écoute… calme-toi… récupère tes esprits, et reviens demain.

Tout en prononçant ces mots, il commença à disparaitre doucement devant moi. Il s’effaça progressivement sous mes yeux comme de la fumée. Puis, plus rien, plus personne, le silence.

Je restais là au moins deux ou trois heures, assis dans les mures répandues autour de moi, complètement ahuri.

Ce fut ma première rencontre avec Minimax. Un étrange rendez-vous, qui allait m’entrainer dans une aventure dont j’étais loin de soupçonner les prolongements, et la direction qu’il allait donner à ma vie.

Je passais la nuit et une partie de la journée du lendemain dans la confusion la plus totale. Je tergiversais avec moi-même pour décider si j’allais ou non me rendre au rendez-vous du petit bonhomme.

Si je devais résumer mes réflexions du moment, je pense aujourd’hui que je craignais d'être la proie d’une sorte de délire hallucinatoire, mais que d’autre part, je ne pouvais m’empêcher d’être dévoré par la curiosité de savoir si la vision du petit bonhomme allait se reproduire ou pas.

En fait, si j’avais effectivement vécu cette rencontre, si Minimax était réel ; cela dissiperait les doutes que je commençais à émettre sur mon propre équilibre mental.

Et puis, si ce satané petit bonhomme ne m’apparaissait pas, cela me permettrait de remettre les choses en ordre, de conforter la réalité rationnelle, bref, de rire de moi-même, d’être normal quoi !

Tout de même, si cette réalité pouvait être tordue un jour, si le petit homme revenait, la vie ne deviendrait-elle pas plus savoureuse, plus piquante, moins banale ? Qui était-il ? D’où venait-il ? Que pouvait-il me vouloir, me communiquer ?

Mon pauvre vieux, tu deviens cinglé ! Tu espères quoi ? Du rêve ? Tu veux fuir un quotidien qui ne te convient pas ? Tu deviens psychopathe, mythomane ou un truc comme ça ?

Pourquoi pas une fée avec des ailes et tout, poussière d’or et baguette magique ?

Tu n’es qu’un grand gamin. Tu régresses. Tu fabules. Bien sûr, ma décision était prise. Évidemment, j’y allais…

CHAPITRE II

La représentation du monde

Lorsque j’arrivais sur les lieux, il n’y avait personne. La campagne alentour était paisible et silencieuse.

Je m’assis dans l’herbe tiédie par le soleil de l’après-midi, face à l’arbre devant lequel Minimax m’était apparu la veille, et attendis.

Quelques instants plus tard, une heure peut-être, j’entendis derrière moi un léger bruissement. Je me retournais, soudain tendu. Personne, rien !

C’est en me retournant à nouveau que je le vis, là, devant moi, exactement dans la même attitude que la veille, accoudé contre l’arbre, immobile.

Bien qu’étant assis, mes jambes se mirent à trembler de façon incroyable, sans que je puisse faire quoi que ce soit pour m’y opposer.

Sans doute une réaction nerveuse. On aurait dit un pantin, comme si mes membres ne m’appartenaient plus.

— Calme-toi, dit Minimax. Tu es venu me voir, je suis là, alors pourquoi es-tu si surpris ?

Le tremblement cessa progressivement.

Cette fois Minimax bougeait les lèvres en parlant, mais sa voix ne portait pas comme la mienne. Je la recevais directement dans ma tête comme la veille.

— Mais tu existes réellement, parvenais-je à articuler, ou bien es-tu sorti de mon imagination ?

— Pourquoi ? Ton imagination n'est pas réelle ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, mais notre conversation pourrait être imaginaire, comme un dialogue intérieur. Tu pourrais être une hallucination.

— Venir jusqu’ici et me faire traiter d’hallucination… Tu veux quoi, une preuve ?

— Oui, peut-être…Quelque chose comme ça, dis-je.

— Je ne peux pas t’en donner. En fait, tu ne doutes pas de ce que tu vois, de ma présence, de notre conversation, tu doutes de toi, de tes propres perceptions. Toutes les preuves du monde ne sauraient convaincre celui qui doute de lui-même. Chaque être vivant fabrique sa propre réalité. Pourquoi n’acceptes-tu pas la tienne avec un Minimax dedans ?

— Mais enfin, je ne fabrique rien. La réalité existe en dehors de moi, ou c’est à devenir fou ?

— Ce qui est à devenir fou, dit Minimax en imitant ma voix, c’est que tu puisses imaginer que la réalité du monde dans lequel tu vis soit la même pour tous, pour toi, ton voisin, pour un animal ou un végétal.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Simplement que chaque forme de vie fabrique sa propre "représentation du monde" selon son espèce, son milieu, son histoire ou sa sensibilité.

Je réalisais soudain que j’étais en conversation avec un petit homme depuis cinq minutes, comme si tout cela était très naturel.

En engageant la conversation comme il l’avait fait, il avait réussi à s’insérer dans ma vie et me faisait accepter sa présence comme "normale ". Il discutait avec moi exactement comme un autre homme l’aurait fait.

— Mais pourquoi moi, demandais-je soudain ? Pourquoi m’es-tu apparu ? Pourquoi m’avoir choisi moi ?

— Je ne t’ai pas choisi, c’est toi qui m’as reçu.

— Ça, c’est la meilleure ! Et de quelle façon ?

— Ho ! C’est très simple, ta "représentation du monde" était restée entrouverte. Tu ne le sais pas, mais la plupart des habitants de cette planète ont une "représentation du monde" fermée. Ils n’y laissent plus rien pénétrer, surtout pas un petit bonhomme comme moi. C’est dommage, parce qu’au début de vos vies, lorsque vous êtes enfants, votre "représentation du monde" est ouverte. Au fur et à mesure que vous grandissez, vous vous appliquez à la rétrécir, à nommer, identifier, étiqueter, trier, exclure, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tout petit passage étroit ; si étroit, qu’un jour vos "représentations-du-monde" se referment sur elles-mêmes. Par hasard, sans doute, la tienne était restée entrouverte, alors je me suis glissé dedans et hop ! Me voilà !

Il fit un petit pas de danse sautillant et retomba en écartant les bras comme un comédien qui salue.

C’était amusant et incongru. Je souris, surpris et séduit à la fois.

Je crois qu’à cet instant, je commençais à l’aimer.

CHAPITRE III

Le sac à réponses

— Dis-moi, Minimax, si tu t’introduis parmi nous, je suppose que tu dois avoir de bonnes raisons. As-tu des révélations à faire, un message, une bonne parole à répandre ?

— Ha ! Ha ! J’ai ceci, dit-il en tapotant de la main une sorte de petit balluchon que je n’avais pas remarqué jusqu’ici.

— Qu’est-ce que c’est ? Demandais-je curieux.

— C’est un sac à réponses, dit-il fièrement.

— Un sac à réponses ? C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire, c’est-à-dire ! Un sac à réponses, c’est un sac qui contient des réponses pardi ! dit-il en haussant les épaules.

— Enfin Minimax, un sac ne peut pas contenir des réponses !

D’ailleurs des réponses à quoi ?

— À des questions, cette bonne blague !

Il articula chaque syllabe :

— Un-sac-à-réponses-c’est-un-sac-qui-contient-des-réponses-à-des-questions. C’est clair non ?

— À n’importe quelle question ?

— Bien sûr !

— Dans ce cas, tu n’as qu’à ouvrir ton sac et distribuer tes réponses au monde entier, plus personne ne se posera de questions, et chacun sera certainement plus heureux !

— Quelle ignorance, dit-il d’un ton absolument navré ! Si je distribue une réponse sans avoir eu la question qui va avec, cette réponse n’a aucun sens pour la personne qui la reçoit. Et comme je te le disais, la plupart des gens ont fermé leur "représentation du monde". Ils ne se posent pas de questions, je ne peux pas écouler mes réponses, et mon sac est plein. Comprends-tu ?

— Mm...Oui… Bon, ce que je commence à comprendre, c’est que tu comptes sur moi pour te poser des questions, non ?

— Exact, répéta-t-il ravi.

— Et tu peux réellement répondre à n’importe quelle question ?

— Oui Monsieur.

— Si c’est juste pour te poser des questions, je suis ton homme, dis-je décidé.

Il étouffa un petit rire, auquel je ne prêtais pas attention sur le moment, mais qui aurait dû m’inciter, peut-être, à davantage de prudence avant de m’engager sur ce terrain.

— Au fait, dit Minimax, il ne sera pas nécessaire de revenir ici, je te donne rendez-vous ailleurs pour notre prochaine rencontre.

D’accord ?

— Entendu.

Il s’évapora tout à coup sous mes yeux comme la première fois. J’avais à peine fini de prononcer la dernière syllabe, que je réalisais soudain l’absurdité d’accepter un rendez-vous, dont je ne connaissais ni l’heure ni l’endroit. Il m’avait proposé cela avec un tel naturel, que j’avais donné mon accord avant même de réaliser la bizarrerie de sa proposition.

J’appelais autour de moi : Minimax ! Minimax !

Pas de réponse. Mon regard fut attiré par un petit point rouge, dans l’herbe, à l’endroit même où il s’était volatilisé. Je me penchais et ramassais une de ses chaussures rouges qu’il avait dû perdre.

— Minimax ! Minimax ! Appelais-je encore, sa petite chaussure à la main ; toujours pas de réponse.

Je fourrais la chaussure dans ma poche et rentrais chez moi.

CHAPITRE IV

Au-delà des apparences

Une semaine passa, sans aucune nouvelle de Minimax. J’avais beau me rendre tous les jours à l’endroit où nous nous étions rencontrés, rien, pas le moindre signe. J’attendais souvent plusieurs heures, sans résultat. Rien, désespérément rien !

Le seul lien qui me reliait à lui, était cette chaussure que j’avais ramassée dans l’herbe. Ce fait tangible me confortait dans l’idée que je n’avais pas rêvé et, malgré le temps qui passait, je continuais à garder l’espoir de revoir Minimax.

Un soir, en vidant mes poches, je posais sa chaussure sur la table de nuit avec mon trousseau de clés et quelques pièces de monnaie. Cette nuit-là, je fus tiré de mon sommeil par une impression étrange. Quand je dis tiré, cela correspond exactement à ce que j’éprouvais. Je me sentis hissé vers le haut, comme saisi par la tête.

Je m’éveillais. Minimax était devant moi.

— Tu en as mis un temps à te décider à venir ! dit-il.

— Me décider ! Quel culot, c’est toi qui…

— Chut ! Dit-il un doigt sur la bouche. Ne crie pas si fort, tu vas te réveiller.

— Me réveiller ? Dis-je en baissant machinalement la voix. Je réalisais tout à coup, que nous flottions dans l’espace tous les deux, comme en état d’apesanteur. Je me sentais libre, l’esprit clair. De merveilleuses sensations de bien-être, de légèreté et de fraicheur m’enveloppèrent.

Minimax me retourna.

— Regarde en bas, dit-il doucement.

Il faisait nuit, mais je distinguais un lit. Un lit ? C’était mon lit et… J’étais dedans, paraissant dormir, à deux mètres sous moi.

J’eus un instant de panique : je pensais que j’étais mort.

J’interrogeais Minimax du regard. Rassurant, il me donna un petit coup de coude.

— Tu vois, dit-il, tu dors !

— Comment ça ! Je rêve alors ?

— Non, pas exactement.

— Mais où sommes-nous ? Explique !

— Tu vois bien, nous sommes dans ta chambre et tu dors. Tu n’es pas mort et tu ne rêves pas non plus. Nous sommes "au-delà des apparences".

— Ce n’est pas un rêve ?

— Non, pas tout à fait. C’est un état intermédiaire entre tes rêves et ta "représentation du monde". C’est très pratique, parce que d’ici, nous pouvons faire des incursions dans l’un et l’autre. Va chercher ma chaussure.

— Pardon ?

— Descends chercher ma chaussure, dit-il à voix basse en me poussant comme une bulle de savon vers la table de nuit.

Je descendis doucement et ramassais sa chaussure. Au passage, je me regardais dormir. J’avais l’air tranquille.

— Attrape tes clés, souffla-t-il.

J’avançais la main vers les clés, mais sans pouvoir les saisir.

— Essaie encore, vas-y !

Ma main passa à travers la table de nuit, sans avoir la sensation de la toucher.

J’entendis Minimax pouffer derrière moi.

Déconcerté, je levais mon regard vers lui, interrogateur. Je devais avoir une expression tellement ahurie, qu’il ne put se contenir davantage et éclata de rire. Il se tordait et pleurait, tellement il riait.

— Bon, ça va ! Dis-je un peu vexé, explique-moi plutôt ce qui se passe, au lieu de te moquer.

— Non, demain, demain, dit-il entre deux hoquets en renfilant sa chaussure.

Il me poussa vers le lit dans lequel je dormais toujours paisiblement. J’eus l’impression curieuse, qu’il m’emboitait dans mon propre corps, puis je perdis le contact.

Ce matin-là, je m’éveillais très troublé par cette espèce de "rêve". Au cours de la journée qui suivit, j’essayais de me concentrer en vain sur mon travail. La mémoire des sensations et des émotions de la nuit s’imposait à mon esprit avec une telle netteté, un tel luxe de détails, qu’il me semblait éprouver ces souvenirs comme s’ils "vivaient" toujours en moi.

Je n’avais qu’une hâte, me coucher, m’endormir et retrouver Minimax, pour essayer de comprendre quelque chose à cette aventure tellement étrange et déroutante.

Ha ! Il voulait des questions. Il allait être servi. J’étais bien décidé à profiter de l’occasion et je doutais que son petit sac puisse contenir autant de réponses que j’avais de questions.

Et tout se reproduisit comme la première fois, chaque nuit, je retrouvais Minimax selon le même rituel. Dans mon sommeil, je me sentais tiré par la tête vers le haut, je sortais de mon corps qui continuait à dormir tranquillement, et je me retrouvais devant le petit bonhomme.

Le matin au réveil, je décidais de noter scrupuleusement le compte rendu de ces rencontres nocturnes.

Je demandais à Minimax s’il n’y voyait pas d’inconvénient.

— Au contraire, répondit-il, tu pourrais même essayer d’en faire un livre et le publier. Cela pourrait faciliter mon travail par la suite.

— De quel travail parles-tu ?

— Mais je te l’ai dit, ouvrir vos "représentations-du-monde".

— Écoute Minimax, je ne comprends pas un mot de ce que tu dis.

Explique-moi exactement ce que signifie cette "représentation du monde".

— Ha ! s’écria-t-il joyeux, voilà une vraie question. Il fouilla dans ce qu’il avait appelé son sac à réponses, en sortit une petite pièce métallique qu’il introduisit dans l’appareil fixé à sa ceinture.

En une fraction de seconde, je perdis toutes sensations. J’étais plongé dans une obscurité profonde, enveloppé par un silence épais, je ne ressentais plus mon corps, sans références de temps ni d’espace. J’étais bien conscient que j’existais, mais sans pouvoir le ressentir physiquement, je me sentais comme une petite étincelle de conscience flottant dans un océan d’éternité.

Après un moment indéfini passé dans cet état, la vue me revint progressivement. Je voyais Minimax avancer en sautillant devant moi, mais je ne l’entendais toujours pas.

Il porta la main à la boucle de sa ceinture et mes sensations revinrent une à une. Je l’entendis alors chanter la Marseillaise à tue-tête, d’ailleurs complètement faux, puis il me lança une gerbe de lys qui me cingla le visage en répandant son parfum capiteux autour de moi.

Minimax s’arrêta et m’invita à m’assoir face à lui. Je m’installais, sonné, la tête vide.

Il s’assit également et attendit silencieux.

— Qu’est-ce que tu m’as fait, lui demandais-je d’une voix pâteuse ?

— Je t’ai soumis une autre "représentation du monde" que celle à laquelle tu es habitué, dit-il calmement. Une "représentation du monde" sans tes sensations.

— Oui, c’est ça ! Je ne ressentais plus rien.

— Bien sûr ! reprit Minimax en me tapotant du doigt sur la tête. Parce que c’est là-dedans que ça se fabrique, ton cerveau interprète les signaux qui sont envoyés par tes sensations.

— Mais je ne voyais plus rien, il n’y avait plus de lumière, plus rien !

— Pas étonnant, tu étais privé de tes cinq sens. Vois-tu, lorsque ton œil capte une partie des vibrations qui l’entourent, il les transforme en signaux électrochimiques. Ceux-ci sont interprétés par ton cerveau, qui les transforme à son tour en images. Ainsi se fabrique ta "représentation du monde", et tu dis : c’est bleu ou c’est rouge, c’est beau ou c’est laid. Mais ça n’est ni bleu, ni rouge, ni beau, ni laid. Ce ne sont que des vibrations dont ton cerveau te livre une interprétation. C’est la même chose pour tes autres organes sensoriels. Ils ne sont que des récepteurs de vibrations, avec pour chacun des processus différents, mais qui permettent de donner une forme à ta " représentation du monde ".

Pour la plupart des êtres, cette "représentation du monde" devient le seul aspect de la réalité. Alors elle se referme, et tu ne vis plus que dans "l’apparence". Mais si tu parviens à l’entrouvrir, tu peux voyager de l’apparent jusqu’à "l’au-delà des apparences" où nous sommes en ce moment. Tu comprends ?

— Un petit peu, dis-je prudent, mais dis-moi, Minimax, si je te suis bien, nous serions donc dans un monde uniquement composé de vibrations. L’apparent ne serait donc qu’une illusion ?

— Non, pas une illusion, seulement une interprétation. L’illusion est d’en faire la réalité unique.

Je restais silencieux et pensif devant une vision du monde soudain considérablement élargie, mais que je ressentais comme angoissante.

Il me semblait également que le terme "d'apparent", utilisé par Minimax, comportait en fait un double sens. Celui d’apparaitre, qui devait concerner la matière, et celui d’apparence, qui concernait le paraitre, la forme, le semblant de cette matière.

J’allais lui poser la question, lorsqu’il me lança :

— Dis donc, il est temps de rentrer chez toi ! Il va être l’heure de te réveiller et tu ne seras pas là !

Comme la veille, je réintégrais mon corps avec cette impression impossible à transcrire, de me couler ou de me mouler dedans.

Les lendemains de ces aventures nocturnes me permettaient, d’une part de prendre un peu de recul sur les évènements vécus durant les nuits passées avec Minimax, et d’autre part, de préparer de nouvelles questions qui ne manquaient pas de s’imposer.

Je constatais tout d’abord que Minimax ne me donnait souvent qu’une partie des informations qu’il voulait bien me transmettre, me laissant trouver le reste moi-même, ou m’obligeant à lui poser une question complémentaire.

Lors d’une rencontre, je lui en fis un peu le reproche. Il me répondit qu’une bonne réponse devait entrainer à plus ou moins long terme une bonne question.

C’était le cas pour son explication de la "représentation du monde". Bien sûr, cette représentation s’effectue par l’intermédiaire de nos sensations. Nos organes sensoriels envoient des messages codés dans nos cerveaux qui, à leur tour, fabriquent des images, des sons, des odeurs, qui ne sont que des représentations.

Mais il avait mentionné aussi le beau et le laid, ce qui ne me semblait plus lié directement aux sensations, mais semblait plutôt faire appel à un système de valeurs, d’appréciations ou de jugements. Il devait donc en être de même du vrai et du faux, du bon et du mauvais, du bien et du mal…etc.

Or, nos rapports sociaux sont régis par ces systèmes. Qu’adviendrait-il si nous prenions brusquement conscience que ces valeurs auxquelles nous croyons ne sont qu’illusion ? Nos sociétés ne s’effondreraient-elles pas sans ces garde-fous ?

J’étais curieux et impatient de connaitre son avis sur cette question.

CHAPITRE V

Gagner la guerre n'est pas gagner la paix

Lorsque je lui posai mes questions au sujet des jugements de valeurs que nous portons, selon lui, à tort et travers, je fus déçu par la réponse que me donna Minimax. Quelquefois, j’avais l’impression qu’il refusait de me répondre.

En fait, je m’aperçus beaucoup plus tard qu’il suivait une sorte de méthode progressive. Il ne répondait qu’en partie ou pas du tout à mes questions, si je n’avais d’abord assimilé ses précédentes réponses.

À propos du bien et du mal, il répondit ceci :

Le bien comme le mal, concernent l’apparent, la dualité. Les premiers hommes ont vécu la période du ZÉRO, puis celle du UN, et nous sommes actuellement à la fin de la période du DEUX. Vous revivez d’ailleurs ces trois périodes, de votre naissance à votre maturité.

"Au-delà des apparences", nous abordons celle du TROIS, de l’unité. Ici, le bien et le mal ne sont plus opposés, mais réunis-en un ensemble cohérent. Malheureusement pour toi, tu poses cette question un peu tôt, mais je te promets d’y répondre plus tard. Essaie de comprendre ceci, ajouta-t-il, dans l’apparent, il y a la guerre et il y a la paix.

GAGNER LA GUERRE N’EST PAS GAGNER LA PAIX.

Dans la période du TROIS qui s’amorce, pour que la paix puisse réellement s’installer, il sera nécessaire que l’idée même de guerre ou de paix disparaisse. Alors seulement s’installera un "état d’être" qui ne sera plus ni guerre ni paix, parce que l’idée de l’une et de l’autre n’existera plus dans les mémoires. Mais cela n’est possible aujourd’hui, "qu'au-delà des apparences".

CHAPITRE VI

Les fileurs de temps

La nuit suivante, je lui demandais :

— Minimax, comment se fait-il que j’aie pu attraper ta chaussure l’autre nuit, alors que mes mains sont passées à travers le bois de la table de nuit sans la toucher ?

— Ha oui ! Je me demandais si tu l’avais remarqué, dit-il en souriant.

C’est parce que la matière, dont sont faits mes vêtements, provient d’ici, de "l’au-delà des apparences". Nous utilisons les propriétés du temps.

Tu connais les expressions : Au fil du temps, ou, le temps qui file ; hé! bien, "au-delà des apparences", le temps fait filer la matière, et nous en récoltons ces fils, pour fabriquer nos vêtements.

Je vais te faire voir ça, dit-il en fouillant dans son sac à réponses.

Regarde cet arbre devant nous, reprit-il en engageant une petite pièce métallique dans la boucle de sa ceinture.

Aussitôt, l’arbre s’entoura d’une multitude de fils brillants à dominante argentée, très serrés, qui formèrent comme un halo lumineux, épousant son contour. Certains de ces fils me paraissaient colorés, et d’autres étaient très longs et reliaient même les autres arbres entre eux.

Minimax était également entouré par un réseau de fils plus brillants et serrés que celui des arbres. Il me montra du doigt deux autres petits hommes semblables à lui, occupés à ramasser ces fils, qu’ils portaient sur leurs épaules.

— Tu vois, ce sont des fileurs de temps. Toutes les formes de matière naissent, vivent et meurent dans le temps. Ou bien, si tu veux, c’est le temps qui fait filer la matière durant l’espace de sa vie. Nous fabriquons une étoffe avec ses fils. Dans l’apparent, vous appelez cela un tissu d’invraisemblances, mais ici, nous réalisons nos vêtements avec, dit-il en tournant sur lui-même, comme un mannequin dans une présentation de mode.

— Y’a-t-il beaucoup de fileurs de temps ici, lui demandais-je ?

— Tu en as vu combien ?

— Deux.

— Cela dépend de la volonté de ton imaginaire, répondit-il.

N’oublie pas qu’au-delà des apparences, tu peux voir autant de sujets que tu le souhaites. Si tu veux voir une armée de fileurs de temps, tu la verras. Ici, les limites sont celles de la volonté de ton imagination, ou plus exactement de ta capacité à vouloir imaginer, créer.

Attention ! dit-il soudain grave, pas: "J’aimerais bien… Ou ça me plairait", j’ai bien dit vouloir.

Il porta la main à sa ceinture, et la vision des réseaux de fils s’éteignit brusquement.

Je pensais à ce qu’il venait de dire. L’idée de pouvoir obtenir tout ce que je voulais me paraissait tout à fait fabuleuse, aussi, je décidais de tester la chose.

— Je peux donc faire apparaitre tout ce que je veux sans exception, lui demandais-je avec gourmandise ?

— Absolument tout. Que veux-tu ?

— Je ne sais pas moi, de… du… (Je cherchais quelque chose de rare et de cher). Du saumon fumé, dis-je tout à coup. C’était idiot, mais c’était la première chose qui m’était venue à l’esprit.

J’attendis un moment, mais il ne se passa rien, pas d’apparition, pas de saumon fumé.

— Dis-moi, Minimax, tu te moques de moi ! Ça ne marche pas ton truc !

— As-tu faim, demanda-t-il doucement ?

— Non, pas vraiment, dis-je.

— Alors comment veux-tu que ça marche, dit-il les bras au ciel. J’ai parlé de vouloir quelque chose, pas de lancer n’importe quelle ânerie. Tu mériterais que ton saumon fumé te dégringole sur la tête. Tu n’es vraiment pas sérieux. Il faudra que je t’apprenne ce que veut dire vouloir. Enfin ! Nous verrons plus tard. Pour cette nuit, c’est suffisant. Il commence à être tôt.

À ce stade du récit, j’ai choisi de rapporter les séquences de chaque nuit, non conformément à l’ordre chronologique dans lequel je les ai effectivement vécues, mais selon un agencement qui me semble plus facile à suivre pour le lecteur.

J’ai donc regroupé les scènes selon les thèmes abordés.

En effet, je pense que l’ordre choisi par Minimax pour donner ses réponses était établi en fonction de ma compréhension, de ma sensibilité, et de mes propres interrogations. Il aurait été vraisemblablement différent pour une autre personne.

Aussi, le récit s’adressant à des personnalités différentes, j’ai pensé rendre plus cohérents les sujets abordés, d’après ce qu’il me semble être des affinités ou des analogies entre chacun d’eux.

Par ailleurs, Minimax me précisa que les paysages, les objets ou les décors "au-delà des apparences" se formaient en fonction de ma capacité à les imaginer, instantanément, à la vitesse de la pensée. Ils sont donc créés, soit par Minimax lui-même pour les besoins de ce qu’il veut illustrer, soit, je suppose, des possibilités de ma propre imagination.

CHAPITRE VII

Les accessoires de Minimax

J’étais intrigué par la boite que Minimax portait à sa ceinture. Il ne semblait l’utiliser que pour répondre à certaines de mes questions. D’ailleurs, j’avais cru remarquer qu’il ne l’employait pas systématiquement.

— C’est une boite d’Harmonie, me répondit-il. Je l’utilise en effet pour te répondre lorsque tu me poses une vraie question.

— Pourquoi une "vraie" question, je t’en pose des fausses ?

— Non, pas des fausses, mais il y a plusieurs sortes de questions.

Par exemple, des questions matérielles du genre :

Pouvez-vous me passer le sel ? Ou, savez-vous où se trouve la gare ?

J’appelle de vraies questions, celles qui proviennent des profondeurs propres à ton espèce, qui ne te quittent pas, mais que tu étouffes. Des questions qui se manifestent périodiquement, avec lesquelles tu vis. Des questions qui te font peur ou qui te font mal, parce que tu penses instinctivement ne jamais leur trouver de réponses. Les vraies questions sont semblables pour chaque être d’une même espèce. Les formes sont différentes, mais le sens est identique pour tous.

Et puis, il y a des questions de vers de terre.

— Des questions de vers de terre ? Qu’est-ce que c’est encore que ce truc-là ? Depuis quand les vers de terre posent-ils des questions ?

— Ce n’est pas qu’ils posent des questions, dit Minimax, elles font partie de leurs conversations.

— C’est ça, c’est ça. Quand tu auras fini de te moquer de moi, tu me feras signe ! Dis-je vexé.

— Mais je ne me moque pas de toi. Je vais te faire écouter une de leur conversation, si tu veux !

— Tu n’aurais pas plutôt un discours politique dit par une girafe ou une déclaration d’amour entre deux hippopotames ?

— Tu es vexé et agressif, parce que tu te considères comme très important. Ne t’accorde donc pas tant d’importance. Tu as déjà oublié que nous sommes "au-delà des apparences".

Reprenons. Je te disais tout à l’heure que cet appareil est une boite d’Harmonie. Lorsque tu poses une vraie question, celle-ci, comme toute chose "apparente", est aussi une vibration. La boite d’Harmonie permet de détecter la fréquence de cette vibration et de donner une réponse harmonisée à ta question, sous la forme d’une image sonore et animée. La réponse doit entrer en résonance harmonique avec la question. C’est cette résonance que tu perçois et que tu appelles à ton tour une réponse satisfaisante.

— J’avoue que ce n’est pas très clair. L’antenne sur ton épaule fait-elle partie de ton appareil ?

— Tout à fait. Avec ceci de particulier. Regarde, dit-il en levant un pied.

J’aperçus sous son pied les mêmes filaments brillants qu’il m’avait montrés l’autre nuit. Il déploya l’antenne, qui devait être télescopique. Cela eut pour effet immédiat d’augmenter la longueur des fils brillants sous son pied. Lorsqu’il replia l’antenne, les filaments se rétractèrent dans les mêmes proportions.

— Tu vois, reprit Minimax, si je veux capter une vibration dont la fréquence est élevée, je déploie l’antenne. D’ailleurs, plus la fréquence est élevée, plus l’antenne doit être longue pour obtenir le maximum de réceptivité. Ce que tu vois sous mes pieds est un ensemble de "racines", qui maintiennent un juste équilibre entre le haut et le bas. Tu possèdes un dispositif semblable : une antenne et des racines à capacités variables, sauf que ton antenne à toi est constituée de filaments lumineux, et qu’elle se trouve sur ta tête. Cependant, tu ne disposes pas encore de l’ajustement automatique entre l’antenne et les racines. Il te faut acquérir un dispositif spécial à placer entre les deux.

— Mais que se passerait-il par exemple si mon antenne était beaucoup plus longue que mes racines ?

— Dans ce cas, tu vivrais physiquement dans "l'apparent" avec les perceptions de "l'au-delà des apparences".

— Et alors ? Cela ne me parait pas mal du tout, non ?

— Si tu veux. Ça peut donner ce que vous appelez des artistes inspirés, des poètes ou des génies, mais ça remplit aussi et surtout les lieux dans lesquels vous enfermez vos inadaptés à "l'apparent".

Je pensais qu’il évoquait vraisemblablement nos hôpitaux psychiatriques.

— À l’inverse, reprit-il, si les racines sont beaucoup plus longues que l’antenne, cela produira alors une "représentation du monde" complètement refermée sur elle-même et l’incapacité totale d’accéder à d’autres niveaux dont "l'au-delà des apparences" n’est qu’un premier palier.

— Quel est ce dispositif spécial à acquérir dont tu parlais tout à l’heure ?

— C’est un système qui se place entre l’antenne et les racines afin de les synchroniser. Dans "l'apparent", vous appelez cela la CONSCIENCE.

Mais à force de bavarder, nous allons finir par avoir une conversation de vers de terre !

— Encore tes vers de terre ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

CHAPITRE VIII

La conversation des vers de terre

— Puisque tu n’as jamais entendu de conversation de vers de terre, je vais t’en faire écouter une, dit Minimax en fouillant dans son sac à réponses. Comme la dernière fois, il en sortit une petite pièce métallique qu’il introduisit dans sa boite d’Harmonie. Brusquement, le décor fut complètement différent. Nous étions en plein soleil, éblouis, avec autour de nous des troncs d’arbres verts, très droits, qui me parurent immenses.

Je jetais un regard stupéfait sur Minimax. Il était de la même taille que moi.

— Minimax, tu as grandi, regarde !

— Chut ! Tais-toi et parle doucement. C’est dangereux ici !

Je me tus, soudain inquiet.

— Ce n’est pas moi qui ai grandi, reprit-il à voix basse. J’ai ramené notre taille à quelques centimètres et ce que tu prends pour des arbres, ce sont en fait des brins d’herbe. Ce sera plus facile pour écouter les vers de terre qui sont derrière toi.

Je me retournais, pris de panique. Minimax avait l’air de s’amuser.

Deux vers de terre roses, énormes et luisants, étaient arrêtés à peine à vingt centimètres de nous. Je trouvais le spectacle tellement écœurant, que je me levais pour détaler, mais Minimax me tint fermement par le bras, m’obligeant à m’accroupir derrière un brin d’herbe.

— N’oublie jamais que nous sommes "au-delà des apparences". Sois simple, cesse de trembler et écoute-les, dit-il en désignant d’un mouvement du pouce la direction des vers de terre. Écoute-les bien !

Je tendis l’oreille vers les bestioles immondes, qui effectivement étaient en grande conversation.

— Tiens, tiens ! Dit l’un des vers de terre, d’une drôle de voix un peu snob. Avez-vous remarqué, cher compagnon…, que nous nous trouvons…, si je ne m’abuse…, en présence de quelque chose qui nous cache le soleil ?

— Certes, certes ! répondit l’autre, tout aussi snob. Cependant, sans vouloir vous offenser…, et avec toute l’amitié que je vous porte…, si vous me le permettez…, je dirai en toute simplicité et plus directement…, que la chose en présence de laquelle nous nous trouvons…, nous fait de l’ombre.

— Soit…, je vous l’accorde. Disons plutôt que la chose qui nous cache le soleil nous fait de l’ombre. Je n’y vois pas d’inconvénient. Cependant j’en suis sur…, votre sens aigu de l’observation ne vous aura pas laissé échapper que la chose qui nous fait de l’ombre…, repose en fait…, si je ne m’abuse…, sur deux supports qui descendent jusqu’à terre…, n’est-il-pas ?

— Certes, certes ! reprit le second vers de terre. Je vous rends grâce de votre honnêteté. Reconnaitre ainsi mon sens de l’observation, qui sans me vanter…, se trouve être…, comme vous l’avez si justement remarqué…, assez développé. Pourtant, sans vouloir vous vexer, j’aimerais ajouter un complément d’information à votre superbe exposé. Ces deux supports…, qui après avoir fait l’objet d’une attention plus approfondie de ma part…, peuvent être qualifiés…, sans risque de devoir nous induire en erreur… ; non plus de supports comme vous les aviez précédemment nommés…, mais plus précisément…, de jambes. En effet…, ne sont-ce point des jambes… ?

— Ah ! Cher grand ami ! Je suis positivement navré et atterré de devoir vous contredire. Je sais que votre sens de la précision saura vous amener à admettre que ces deux supports ne peuvent en aucun cas être appelés jambes…, voici d’ailleurs pourquoi :

Je vous demanderais d’observer…, et c’est à la portée de n’importe quel imbécile venu…, que les extrémités de ce que vous appelez avec légèreté des jambes…, sont en fait prolongées par des doigts…, eux-mêmes terminés par des griffes et qu’en conséquence de quoi… nous sommes en présence…, sans vouloir imposer mon point de vue…, non pas de jambes comme vous les avez qualifiées précédemment…, mais plus simplement… : de pattes.

— Quelle érudition ! Si, si. Quel magnifique exposé ! Si j’étais le premier imbécile de vers de terre venu…, que vous évoquiez précédemment…, j’en serais pantois…, réellement…, pantois.

Cependant…, sans vouloir absolument vous offenser…, quelque chose me chiffonne un peu, trois fois rien…, un détail. La conformité de l’extrémité des pattes, dont nous nous entretenons…, ne correspond nullement à celle qui nous permettrait d’en déduire que nous sommes en présence de griffes…, mais bien plutôt…, étant donné leur forme oblongue…, plutôt dirais-je…, d’ongles;

Ce sont bien des ongles qui terminent ces pattes et non pas des griffes…, sans vouloir vous désobliger.

— Peut-être… Quoique vu sous un certain angle…, on peut considérer que………

À cet instant, la chose qui leur faisait de l’ombre, et qui d’ailleurs était une poule, se pencha rapidement et engloutit les vers de terre en deux coups de bec d’une rapidité foudroyante.

— Tu vois, me chuchota Minimax à l’oreille, les vers de terre ont été "ABSORBÉS PAR LE SUJET DE LEUR CONVERSATION". Viens, ne restons pas là ! conclut-il en pressant sur un contact de la boite d’harmonie.

Instantanément, nous étions sortis du paysage précédent et nous avions repris nos tailles respectives.

J’étais choqué par la fin de la scène à laquelle nous venions d’assister. Bien que n’ayant pas de sympathie particulière pour les vers de terre, je trouvais cruel, de la part de Minimax, de me faire observer sans intervenir, une péripétie dont il connaissait déjà la triste fin.

— Oui, c’est vrai. Tu as raison, dit-il. La prochaine fois, je te ferai plutôt assister à l’agonie d’une poule qui meure de faim.

CHAPITRE IX

Comprendre

Lors d’une autre entrevue avec Minimax, il ajouta quelques précisions sur ce qu’il entendait par conversation.

— Dans "l'apparent", la plupart des conversations deviennent des combats, des luttes farouches, chacun voulant imposer à l’autre sa "représentation du monde".

Plus elles sont fermées, plus elles se heurtent l’une à l’autre, souvent avec violence, jusqu’à ce que la plus faible, meurtrie, abandonne le combat.

Au lieu d’échanger leurs points de vue, chacun cherche à imposer le sien à l’autre comme étant le seul valable. Regarde autour de toi dans "l'apparent", et tu comprendras très vite ce que je veux dire. Vois également, si toi-même, bien souvent, tu ne participes pas à un de ces combats par-ci par-là, ajouta-t-il d’un ton doucereux.

— D’accord, Minimax. Je vois très bien ce que tu veux dire, mais comment pourrait-il en être autrement ?

— Je te l’ai déjà dit, tout commence par l’ouverture de vos "représentations du monde". Si celle-ci s’ouvre, le sens de la conversation de l’un peut pénétrer dans la "représentation du monde" de l’autre, et lui exposer sa vision du monde sans tenter de l’imposer comme la meilleure, mais seulement comme étant différente.

Si cette opération réussit, alors s’installe la compréhension. Dans "l'apparent", les deux personnes diront qu’elles sont amies, sans trop comprendre ce qui leur arrive. Pourtant, COMPRENDRE L’AUTRE EST LA SEULE FAÇON DE SE FAIRE COMPRENDRE.