Mises à nu - Lola Moore - E-Book

Mises à nu E-Book

Lola Moore

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Beschreibung

Septembre 2021 : L’International Business Post rouvre son bureau parisien après dix-huit mois de fermeture suite à la pandémie de Covid. Pendant plusieurs semaines, Tom et Ambre se retrouvent seuls sur l’open-space déserté par leurs collègues. Un homme et une femme, badabada dabadabada… Pas vraiment. Ils initient rapidement une liaison sulfureuse sur leur lieu de travail. Têtes brûlées, ils bravent les interdits avec brio, pas vus pas pris, jusqu’à ce que la duplicité de l’un engendre la confusion, menant leur aventure vers une débâcle inéluctable. On ne badine pas avec une liaison passagère…


À PROPOS DE L'AUTRICE

Lola Moore - Parisienne, elle est cadre supérieur dans l'industrie des lubrifiants. "Mises à nu" est son premier récit. Elle écrit actuellement la suite de cette histoire excentrique.

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Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Mises à nu

 

 

Lola Moore

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Pour moi, être aimé n’est rien, c’est être préféré que je désire »

André Gide – Lettre à Paul Valéry

Le mal-aiméTom

 

Ne me parlez surtout pas des confinements de 2020 et 2021 ; cette période fut un huis clos éprouvant avec ma petite-amie, un huis clos qui a mis mes nerfs à rude épreuve. Nous vivons ensemble depuis six ans, elle a quitté son poste dans une agence de communication à Londres pour me rejoindre à Paris. Fille unique d’un magnat de l’immobilier de la côte Est des Etats-Unis et pourrie gâtée par ses parents, Abby est très individualiste. Elle est également incapable d’empathie quand il m’arrive un pépin de santé ou une tuile côté professionnel, jamais un mot de soutien dans ces moments-là. Elle me regarde d’un air agacé et me laisse entendre qu’elle n’y peut rien, qu’elle n’est pas ma mère, que je suis un grand garçon et qu’il est temps que je me prenne en main à trente-cinq ans bientôt.

 

Je ne sais plus vraiment pourquoi nous sommes encore ensemble. Nous nous parlons peu et, hors confinements, nous sortons chacun de notre côté avec nos amis respectifs. Nous ne couchons plus ensemble depuis quelques temps. Je l’avoue, je n’ai plus trop envie d’elle. C’est une magnifique jeune femme qui attire le regard des autres hommes mais sa froideur et son exaspération constantes m’empêchent aujourd’hui de bander en sa présence. Elle me reproche mon manque d’investissement dans notre relation. Il est vrai que mon métier de journaliste à l’International Business Post (IBP pour les initiés) me laisse peu de temps pour ma vie privée, mais j’aime être absorbé par mon travail. Non pas que j’adore mon métier, bien au contraire, écrire sur les malversations et les scandales financiers m’est très pénible. Mais j’aime jouir du statut que procure le métier de journaliste, un métier qui me permet de rencontrer les dirigeants des entreprises du CAC40 et les politiques et donc qui me place forcément au-dessus de la mêlée. On dit que les journalistes ont facilement le melon, mais ne représentons-nous pas le Quatrième Pouvoir après tout ? C’est tellement grisant de faire partie de cette élite intellectuelle.

 

Je reste avec Abby principalement pour profiter des largesses de sa famille : les vacances tous frais payés à New York et dans leur résidence luxueuse sur l’île de Nantucket, l’appartement londonien en plein cœur de Soho, les cadeaux hors de prix que ses parents nous font à Noël et à nos anniversaires. Je n’ai pas envie d’y renoncer et que le premier qui n’a pas envie de profiter de ces avantages me lance la première pierre ! Et puis, même si notre relation bat de l’aile, c’est quand même toujours plus agréable d’avoir un peu de compagnie sur le canapé les longues soirées d’hiver.

 

Et elle ? Pourquoi reste-t-elle avec moi ? Pourquoi ne retourne-t-elle pas à Londres ou à New York ? Elle a trouvé un très bon poste dans une entreprise de conseil en communication à Paris après douze mois de cours intensifs de français pour passer d’un niveau scolaire à un niveau courant. Je lui tire mon chapeau, elle a été très courageuse d’entreprendre cette démarche. Je pense qu’elle n’a pas envie de lâcher ce job qui lui plaît énormément. Et puis elle s’est fait pas mal d’amis à Paris en six ans. Cela dit, elle pourrait très bien habiter seule, son salaire est suffisant pour payer le loyer d’un petit deux pièces dans l’Est parisien. Elle me dit qu’elle espère que nous pourrons reconstruire notre relation et nous rapprocher une fois sorti mon livre d’investigation sur une grosse affaire de corruption. Elle espère que j’aurai plus de temps à lui consacrer. Peut-être, on verra. J’ai encore deux ou trois mois de travail de réécriture et je sens que cette étape va être laborieuse, d’autant plus que mon co-auteur est un sacré tire au flan. Et dire que si le livre se vend bien il récoltera les honneurs, ça me rend malade…

 

L’International Business Post a informé ses employés que l’entreprise réouvre officiellement ses bureaux européens en septembre 2021, après dix-huit mois de fermeture. Alléluia ! Cette réouverture du bureau parisien de l’IBP va me permettre de voir le bout du tunnel, du moins je l’espère. Ma relation plus que tendue avec Abby m’empêche de télétravailler sereinement. J’ai mis plus de deux ans à terminer mon livre enquête et j’ai vraiment du mal à produire des articles à un rythme soutenu. Cette nouvelle vient à point nommé après un été 2021 épouvantable. Début août, Abby a voulu rendre visite à des amis installés à Houston et de Houston, elle a ensuite voulu passer une semaine à Veracruz au Mexique où réside sa cousine Lindsay. C’est joli Veracruz : le fort de San Juan d’Ulua, la cité El Tajin, la cité de Zempoala, Tlacotalpan… enfin je crois. Nous n’avons rien vu de tout ça, la tempête tropicale Grace nous a obligés à rester calfeutrés dans notre chambre d’hôtel pendant cinq jours. Ambiance apocalyptique… j’ai bien cru que le vent qui soufflait en rafales à plus de 200km/h allait faire exploser les fenêtres de notre chambre d’hôtel.

 

Arrive enfin la première semaine de septembre. J’ai bien l’impression que je suis seul dans ce bureau qui accueillait une quarantaine de personnes avant la pandémie. Je m’en doutais, mes collègues ne sont pas très motivés par un retour au bureau, et comme nous n’avons aucune obligation de revenir travailler « sur site », ils restent chez eux pour le moment. C’est assez royal d’avoir la salle de rédaction pour soi finalement, je peux m’étaler et écouter BFMTV très fort sans que personne ne s’en plaigne. Julie, l’office manager, a dû passer avant la réouverture du bureau car il y a une bonne quantité de capsules Nespresso et de sachets de thé à disposition dans le tea point de la salle de rédaction. C’est réjouissant de retrouver ces petits avantages. Il manque néanmoins la crème à café et les spéculoos. J’imagine que tout ça se trouve dans la cuisine.

 

Tiens, moi qui pensais être le maître des lieux, je ne suis pas tout seul. Une collègue du service des partenariats est en train de se faire un café. En sept ans à l’IBP, j’ai dû lui parler moins d’une dizaine de fois, dans l’ascenseur ou à la machine à café. Je ne me souviens plus de son prénom. La situation est un peu embarrassante, je ne peux quand même pas la saluer en lui disant « salut machine ! ».Je me détends en me disant qu’elle aussi a certainement dû oublier mon nom.

— Salut Tom, j’étais persuadée que j’étais seule au bureau.

— Hello ! Moi aussi j’étais convaincu d’être le seul au bureau. C’est sympa de voir un peu de monde après cette longue période de solitude imposée. 

— Tu m’étonnes, je suis ravie de quitter ma salle à manger pour retrouver une vie à peu près normale.

— Dis-moi, tu sais où Julie stocke la crème à café et les petits biscuits ?

— Bien sûr que je sais, viens, on va aller fouiller dans les placards du côté de son bureau ! 

Elle attrape un escabeau, ouvre tous les placards, monte sur l’escabeau, fouille et me tend les cartons un par un. Elle est curieusement foutue : de très longues jambes rattachées à un tout petit buste, mais un cul plutôt bien proportionné. Elle a trouvé ce que je cherchais : la crème à café, les spéculoos, les galettes Saint-Michel et même des bonbons Haribo. Il faut le reconnaître, nous sommes bien traités dans cette boîte.

— Viens prendre ton café avec moi, on ne va quand même pas faire bande à part. Je ne suis pas journaliste mais tu verras, je suis assez cérébrée et j’ai de la conversation.

 

Je ne la connais que de vue mais elle m’a toujours parue un peu simple et coincée. Elle a l’air d’avoir son franc-parler cela dit. Je suis prêt à faire un effort de socialisation aujourd’hui. De retour à mon poste, j’essaye de retrouver un message adressé à l’ensemble des collaborateurs du bureau de Paris. Dans les quarante noms de la liste de diffusion, je devrais pouvoir retrouver le nom de cette collègue. Je les passe en revue un par un et je le retrouve enfin : Ambre Rossi. C’est un prénom peu commun qui aurait dû me marquer mais que je n’ai pas retenu.

 

Nous prenons le café du matin ensemble, parfois aussi celui d’après-déjeuner. Je lui raconte mes déboires au Mexique, elle me raconte ses vacances au Club Med dans les Alpes italiennes avec son mari et sa fille, « des vacances au vert » comme elle dit, rien de très excitant jusque-là. Je lui parle de mon livre qui sortira à l’été 2022, elle me parle de son travail de responsable des partenariats. Son manager lui a assigné le projet « Europe de l’Est ». Pour des raisons obscures, elle doit signer des partenariats avec des groupes de presse roumains dans un premier temps, puis avec des médias hongrois et polonais dans un deuxième temps. Encore une parmi tant d’autres qui s’accroche à un bullshit job…

 

Je lui raconte également que ma relation avec ma petite-amie prend l’eau, les confinements qui n’ont pas aidé à ce que les choses aillent mieux entre nous. Je lui donne beaucoup de détails, sans doute trop de détails. Elle m’écoute d’une oreille attentive, elle a l’air sincèrement désolée pour moi. Elle me dit que ça ressemble à un couple qui a atteint un point de non-retour, qu’il n’y a sans doute plus rien à sauver. Elle est cash, sans filtre, sans concession. C’est un peu agaçant mais elle me fait marrer.

 

De son côté, sa vie de couple se porte on ne peut mieux. Les confinements n’ont pas eu raison de son couple. Elle est avec son mec depuis un peu plus de douze ans, ils ont l’air de super bien s’entendre. Elle semble très aux petits soins avec son compagnon : elle lui mitonne de bons petits plats, elle le conseille quand il va s’acheter des nouvelles sapes, elle lui fait déjà des propositions de destinations de vacances pour août 2022… il a de la chance le bâtard ! Ces gens qui s’aiment et à qui tout sourit ont le don de m’irriter, ils me font sentir minable.

 

Un matin, je surprends Ambre en train de chanter du George Michael, la musique à fond sur son iPhone. Elle chante sacrément faux mais elle aurait tort de s’en priver, elle a l’open-space de son département pour elle toute-seule, et puis le ridicule ne tue pas après tout.

— Hello Ambre, café ?

Je dois hurler pour qu’elle m’entende. Elle baisse le son de la musique en éclatant de rire.

— Alors comme ça tu es branchée musique des années 80 ? 

— Absolument, c’est mon péché mignon. J’ai quarante-cinq ans, que veux-tu, George Michael, Prince, Madonna et Mickael Jackson, c’est la musique de mon enfance et de mon adolescence.

— Tu as quarante-cinq ans ? Tu fais tellement plus jeune. Oh la vache, j’étais persuadé qu’on avait le même âge ! C’est quoi ton secret ?

— Merci pour le compliment. J’imagine que j’ai hérité d’une bonne génétique et puis le yoga et un régime végétarien permettent de rester en forme ! 

— Tu ne serais pas l’archétype de la bobo parisienne, par hasard ? 

— Si tu le dis… 

— À ceci près que les bobos sont d’un ennui mortel alors que toi, tu es plutôt fun.

— Merci pour ce deuxième compliment. 

— Mais où étais-tu toutes ces années ? Comment se fait-il que nous ne nous sommes pas rencontrés avant ? 

— C’est sans doute parce que je ne fais pas partie de la corporation des journalistes… 

— On est si dédaigneux que ça ? 

 

Je me lance, c’est un peu tôt, je sais, mais je me lance. J’ai trouvé le numéro de portable d’Ambre dans la messagerie pro Gmail. J’ouvre WhatsApp et je passe à l’anglais. Mon père est français et ma mère est franco-anglaise. J’ai grandi entre les Etats-Unis et l’Angleterre. De nombreux déménagements au gré des mutations professionnelles de mon père. Je n’écris qu’en anglais depuis des années. Si je passe au français, je fais systématiquement quelques fautes de syntaxe, c’est moche pour un journaliste de mon niveau.

— Hey, good coffee this morning… I would be happy to share a bottle of champagne with you to celebrate the upcoming release of my book. Would next Friday be ok for you? Tom

 

Champagne !Ambre

 

Je ne m’attendais pas à un tel message. Le mec n’a pas froid aux yeux. C’est un peu embarrassant et je ne sais pas trop quoi répondre. Est-ce que mon attitude était équivoque ce matin ? Je ne crois pas. En grande courageuse, j’opte pour l’esquive.

— Hey, thank you for the offer! Pablo and Benoît said they might drop into the office on Thursday. Maybe the four of us could drink champagne on Thursday?

— You got me wrong! I don’t want to share a bottle of champagne with other people. It would be just you and me…

 

Tout ça me met mal à l’aise. C’est curieux comme proposition. J’en parle à mon mari, je lui montre même les messages.

— Haha, c’est clair qu’il y va fort le lascar ! Mais c’est plutôt flatteur de se faire draguer au bureau, non ? En tout cas, je suis plutôt fier que ma femme se fasse draguer.

— Un mec normal devrait se montrer jaloux, non ? 

— Mais suis-je un mec normal, ma chérie ? 

— Non, c’est sûr… 

— Attend, tu étais comme un lion en cage pendant les confinements, tu ne demandes qu’à retrouver une vraie vie sociale. Tes amis sont encore hésitants à accepter les invitations à dîner ou les apéros et ça te met en rogne. 

— Oui, bien sûr que j’ai envie de retrouver notre vie sociale d’avant, mais tu crois vraiment que ce mec va me proposer une partie de Monopoly ou de Scrabble pendant qu’on sirote une coupe de champagne ? Il a d’autres intentions, c’est tellement évident. Je trouve sa proposition déplacée. 

— Tu ne vas quand même pas jouer l’offusquée parce qu’un collègue te propose de prendre un verre ?! Ne me dis pas que tu t’es transformée en féministe coincée. Le mouvement me too à tout va, ça commence à bien faire. 

— Alors déjà, je ne suis pas coincée et encore moins féministe. Je suis juste du genre à éviter les situations gênantes et les malentendus sur mon lieu de travail. 

— Bon, ce Tom, il ne te propose pas de boire une coupe de champagne chez lui ? 

— Bien sûr que non, il veut ouvrir la bouteille au bureau pour fêter la sortie prochaine de son livre.

— Si c’est au bureau, tu n’as rien à craindre. Tu ne m’avais pas dit que vos open-space étaient truffés de caméras de surveillance ? 

— Oui, c’est vrai. big brother is watching us.

— Tu vois, tes craintes sont infondées. Le mec ne va pas prendre le risque de te prendre sauvagement sur la photocopieuse entre deux coupes de champagne ! me lance-t-il en pouffant de rire.

 

A ce stade, je ne sais toujours pas quoi faire. On dit que la nuit porte conseil, je prendrai une décision éclairée demain mercredi, le seul jour de télétravail que j’ai conservé.

 

Mercredi 17h15, notification WhatsApp:

— Hey, what are you up to? You have not answered my question. Will you drink champagne with me this Friday afternoon?

Je déteste qu’on me mette sous pression de la sorte, il m’agace. Je dois lui répondre cela dit. Je n’ai absolument pas envie de passer pour une empotée.

— Hey Tom, ok for Friday. But I’ll have to pick up my daughter from school at 6.00pm. Can we pop up champagne in the middle of the afternoon?

— Sounds good! Say 4.00pm?

— Great! It would have been wiser to play the scared virgin though…

« Il aurait été plus raisonnable de jouer les vierges effarouchées ». Je suis parfois capable d’écrire de ces conneries.

Il m’envoie trois fois l’émoji qui pleure de rire. Je réponds du tac au tac :

— Well organized trap, Tom! 

— The funniest thing is that you’re heading right into this trap!

Ok, aucune ambiguïté, j’avais bien compris ce qu’il cherchait. Mais j’irai à ce rendez-vous, pas question qu’il me prenne pour une dégonflée.

 

Jeudi, Tom n’est pas au bureau. Je souffle. En revanche, je croise mes collègues Pablo et Benoît l’après-midi. Comme prévu, ils viennent récupérer un deuxième écran et un clavier pour être plus à l’aise pour travailler depuis chez eux. Ils n’ont aucune envie de revenir au bureau, d’autant plus qu’IBP n’oblige pas ses employés à revenir au bureau pour le moment. Dommage, leur présence m’aurait rassurée.

 

La boule au ventre, j’arrive au bureau à 9h00 ce vendredi 1er octobre pour trouver toutes les lumières du bureau allumées. C’est la première fois en quatre semaines, je suis toujours la première arrivée d’habitude, Tom arrivant souvent sur les coups de 10h00. Serait-il possible que d’autres collègues soient présents aujourd’hui ? Je fais le tour, mais personne à part Tom.

— Tu es tombé du lit aujourd’hui ? Ça ne te ressemble pas. 

— Haha, j’étais juste trop excité pour dormir, me répond-t-il avec un sourire entendu. J’ai une interview avec une de mes sources ce matin mais on se voit comme prévu à 16h00 ? continue-t-il.

— Oui, comme prévu… à tout à l’heure, génial. 

Autant vous dire que ma productivité ce jour-là est proche de zéro. Dans ma tête j’essaye d’anticiper tous les scénarii possibles. Va-t-il tenter une approche ou pas ?

15h00, il m’envoie un message :

— Hey, I don’t feel like waiting until 4.00pm. Are you available now? Besides, it must be 4.00pm somewhere in the world already…

— Well, yes, it’s already 4.00pm in Romania. Give me ten minutes to finish things up and I’ll be with you in the kitchen.

— Awesome !

J’y vais, mais j’ai peur.

 

Dix minutes plus tard, il arrive dans la cuisine d’un pas décidé, la bouteille de Nicolas Feuillatte à la main. Il sort deux flûtes à champagne d’un placard qu’il pose sur une des quatre tables. Il saisit fermement le cul de la bouteille d’une main, se saisit du bouchon de l’autre main puis fait doucement tourner la bouteille jusqu’à ce qu’on entende le « pop ». Le geste est maîtrisé, aucun débordement. Il remplit les deux coupes puis m’en tend une.

— Cheers !  lance-t-il. Tu m’as fait tellement rire avec ton histoire de scared virgin l’autre jour… 

— Ouais, je me demande encore si j’ai bien fait d’accepter ton invitation… à part ça tu as des projets pour ce week-end ? 

— Je pars à Londres pour l’enterrement de vie de garçon d’un très bon copain qui vit là-bas. Les témoins sont assez dingues, je me demande si on ne va pas finir dans un strip club demain soir… 

— Bon programme en perspective ! Au pire ça se terminera comme dans le film Very Bad Trip. 

— Je rêve d’une fin à la Very Bad Trip ! Le meilleur enterrement de vie de garçon dont on puisse rêver… Et toi, tu as prévu quelque chose pour le week-end ? 

— On a la visite de mes deux beaux-enfants. Restaurants, ciné, peut-être une balade dans le Marais dimanche. Un programme classique pour des bobos parisiens.

— Ah ! Tu as des beaux-enfants en plus de ta fille ? 

— Oui, ils sont grands, ils approchent de la trentaine. 

— C’est fou ça, j’ai quasiment l’âge de tes beaux-enfants ! dit-il en riant avant de vider la moitié de sa coupe. Dis-moi, en douze ans de relation avec ton mari, as-tu toujours été sage ? 

— Où est-ce que tu veux en venir ? Tu veux savoir si j’ai déjà eu des aventures ? Tu crois que je ne te vois pas venir avec tes gros sabots ? 

Il enlève ses lunettes et se marre. Je crois qu’il se fout un peu de ma gueule.

— Non, je n’ai jamais eu d’aventure, et l’idée ne m’a jamais traversé l’esprit, si tu veux tout savoir.

— Vraiment ? Tu viens de quelle planète, Ambre ? 

— De la planète des gens fidèles je crois. En revanche, j’imagine que toi, tu n’es pas un exemple de sagesse. 

— Haha, disons que je ne résiste pas aux tentations. En tant que journaliste, je couvre pas mal d’évènements, je suis invité à des soirées… J’ai eu l’occasion de ne pas être toujours sage. 

— Je ne suis absolument pas surprise ! 

— J’ai des circonstances atténuantes, la relation avec ma petite-amie est compliquée, c’est le moins qu’on puisse dire. On a tous besoin d’un peu de tendresse, non ? 

— Pas de tendresse, Tom, tu recherches les plans-cul, je me trompe ? 

— Franchement, si ma copine n’était pas si glaciale avec moi, je n’en serais pas là. J’ai fait beaucoup d’efforts pour m’adapter à son caractère, elle n’est vraiment pas facile à vivre… 

J’en suis à ma deuxième coupe de champagne et je commence à décrocher. Je connais par cœur les litanies concernant sa petite-amie : « elle est égoïste, blablabla, c’est moi qui paye le loyer en intégralité, blablabla, elle préfère avoir son espace, elle est ravie quand je ne suis pas là, blablabla, elle est exigeante, blablabla, elle n’admire même pas mon travail, blablabla. » À croire qu’il veut que je sorte les violons. Mon esprit commence à divaguer. Je ne l’ai pas vraiment regardé ces dernières semaines. Il est comment Tom Stanev ? Regard gris acier, petit nez à la retroussette, dents d’une blancheur parfaite, lèvre inférieure qu’il mordille après avoir dit des énormités… il n’est pas mal tout compte fait. Il a juste un problème de barbe de trois jours non entretenue. Sa barbe est en friche, il faut l’avouer. Ses cheveux aussi sont en friche, il a la coupe du chanteur anglais Ed Sheeran. J’appellerais plutôt ça une non-coupe, voire une insulte à toute la profession des coiffeurs-visagistes.

 

A ce stade, il n’y a pas la moindre tentative d’approche de sa part. Il ne me fait pas du pied sous la table et il n’y a aucun effleurement en vue. C’en est presque décevant. Comme quoi mon mari avait raison, Tom avait juste prévu un verre entre collègues, une occasion pour lui de s’épancher sur la vie de couple compliquée, voire en fin de parcours. Il me voit peut-être comme une épaule sur laquelle pleurer après tout. Si c’est ça, il se plante sur toute la ligne car je n’ai absolument pas l’âme d’une Mère Theresa. Il vient de changer de sujet. Il a embrayé sur la carrière de footballeur professionnel à côté de laquelle il est passé. Je ne sais pas si je gagne au change.

— C’est le plus grand regret de ma vie. J’avais intégré l’académie de football de Cardiff à l’âge de dix-huit ans, juste après le A-level. Tu aurais dû voir la gueule de mon père quand je lui ai annoncé mon choix d’études supérieures, il l’a très mal pris. Malheureusement je n’ai pas pu aller au bout du cursus. 

— Tu n’étais pas assez bon ? »

— Loin de là, j’avais même un excellent niveau, mais je suis tombé gravement malade. 

Mince, je ne suis pas une mère Theresa mais je suis de toute évidence la reine des gaffes. Un ange passe.

— Je suis vraiment désolée, Tom. Je te demande pardon. 

— Ça va, c’est loin tout ça. Une dernière coupette ? me demande-t-il en s’emparant de la bouteille.

— Une dernière pour la route, on ne va quand même pas vider la fin de la bouteille dans l’évier. 

— Tu sais qu’il y a une caverne d’Ali Baba au bureau ? 

— Une quoi ?