Monasphère - Tome 1 - Catherine Redelsperger - E-Book

Monasphère - Tome 1 E-Book

Catherine Redelsperger

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Beschreibung

En 2118, la communauté écologique expérimentale de Monasphère est tombée dans l'oubli. C'était sans compter sur Niko, réparateur de caméras de jeux de reality show qui va bouleverser l'équilibre de la géode...

« Le Futur doit être dangereux. »
Sur l’île Sainte-Hélène encerclée par le fleuve Saint-Laurent, Monasphère abrite une communauté expérimentale écologique, fondée sur des rites et légendes inspirés par la vie de Jeanne Mance.
En un siècle, les règles du jeu sont devenues des règles de vie.
De l’autre côté du fleuve, dans la ville de Montréal, les règles de vie sont devenues des règles de jeu.
De part et d’autre de la frontière, matérialisée par une épaisse couche de pollution, deux mondes figés coexistent dans l’ignorance l’un de l’autre.
Ils ont en commun le refus des crises, la peur du changement et la peur d’autrui.
Un jour, sur l’île, une panne survient.
Ses habitants découvriront ensemble le salut par le déséquilibre.

Découvrez ce roman d'anticipation qui fait le lien entre notre destinée et celle des habitant de Monasphère...

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Catherine Redelsperger

Monasphère

Science-fiction — anticipation

ISBN : 979-10-388-0073-1

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : février 2021

© illustration de couverture : Tumulte de Cécile Bercé-Busson et photographies de Natacha Sibellas pour Ex Æquo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

PRÉFACE

Décembre 2020

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Monasphère est le tout premier manuscrit que j’ai reçu, à peine une semaine après avoir repris la direction d’Atlantéïs en septembre 2020. Depuis, près d’une centaine me sont parvenus, mais je reste stupéfaite d’avoir eu cette pépite entre mes mains alors que je venais à peine d’attraper mon tamis.

Comme beaucoup de ses semblables dystopiques, Monasphère est un livre engagé pour la protection de l’environnement, du climat et de notre planète. On ne signale que trop peu que la science-fiction a été parmi les premières formes d’art à nous alerter sur les dangers de nos modes de vie occidentaux et de notre surexploitation de la nature : on pense à Dune de Frank Herbert bien sûr, mais on peut également citer du côté francophone René Barjavel avec Ravage ou encore plus récemment Stéphane Desienne, auteur d’Exils, ainsi que l’inégalable Alain Damasio, pour l’ensemble de son œuvre.

Alors, Monasphère est-il seulement un autre roman de cli-fi qui espère s’inscrire dans la lignée des chefs-d’œuvre précédemment cités ? Oui… et non, puisqu’il s’agit ici d’un ouvrage d’un genre nouveau-roman de science-fiction et d’anticipation bien sûr, mais aussi représentation théâtrale, avec son écriture très visuelle, sa mise en scène et ses personnages tragi-comiques presque caricaturaux.

L’auteure multiplie les références et les inspirations pour nous faire voyager dans le temps, mais aussi à Montréal ; pour nous inquiéter, mais aussi nous faire rire ; pour nous emmener dans un univers fictionnel, mais aussi nous instruire sur ce qui est déjà là. En lisant Monasphère, on voit les costumes des personnages et les couleurs tranchantes, on sent l’odeur des algues et de l’air pur, on entend les clameurs du peuple de Monasphère et on ressent la morsure du froid et la viscosité des poissons. Catherine ne nous donne donc pas simplement à lire ses convictions ou une possibilité d’avenir pour l’humanité, mais elle nous fait vivre en résonnance avec Monasphère, à travers les yeux des chevaliers cuivrés endémiques.

Elle remplit ainsi parfaitement la double mission de la création engagée, analysée par Corinne Morel Darleux dans son superbe Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce : « Montrer le réel et convoquer l’imaginaire, […] tamiser le présent pour y débusquer les prémices du futur. » En effet, il est parfois plus facile de prendre conscience de ce qui nous entoure et des enjeux réels grâce au filtre de l’imaginaire, « puisque ce n’est pas tout à fait nous, pas tout à fait aujourd’hui, pas tout à fait ici. »

Faustine Galicia

LECTRICE, LECTEUR

OÙ QUE TU SOIS

VOICI, AVANT QUE TU NE PÉNÈTRES DANS LE MONDE DE MONASPHÈRE...

Sur l’île Sainte-Hélène, embrassée par le fleuve Saint-Laurent, Monasphère est une géode dans laquelle vit une communauté écologique expérimentale.

En 2118, cent ans séparent Monasphère du moment de sa création. Autrefois spectacle à diffusion mondiale, elle est dans l’oubli, masquée des habitants de Montréal par une épaisse pollution.

Tu découvriras comment Niko, un réparateur de caméras de jeux de reality show et de wonderlands de Montréal va bouleverser l’ordre et les équilibres de la géode.

Te sera révélée la genèse de la création de Monasphère.

ICI COMMENCE L’INCROYABLE AVENTURE

8 JOURS — 7

2118 — Montréal

2118 — Monasphère — île Sainte-Hélène.

COMMENT NIKO, LE RÉPARATEUR DE CAMÉRA PÉNÉTRANT DANS MONASPHÈRE, DEVIENT MALGRÉ LUI L’ÉTRANGER À TÊTE D’IROQUOIS ET RENCONTRE LA PETITE MONA QUI CAUSE PAR INADVERTANCE LA MORT DE SON PÈRE ET LE COMA DE SA MÈRE.

— Niko pour IFish. Niko pour IFish. Répondez. Niko pour IFish. Niko pour IFish. Répondez.

Il tape sur son oreillette.

— Niko, au rapport. Je suis dans l’hôtel. Dans le confessionnal. Pour l’instant aucun diagnostic probant. Les amis, je vous assure, ce jeu, il est juste génial. Les filles sont incroyables. Je n’aurais jamais cru que je pourrais trouver sexy des filles avec autant de poitrine et je ne vous parle pas de leur cul. Je ne regrette vraiment pas d’avoir été envoyé en mission ici.

Il tape sur son oreillette.

Derrière le miroir sans tain, Niko est observé par deux femmes. La plus âgée dit :

— Qu’il est maigre et grand !

La plus jeune ajoute :

— Il a quelque chose de la grâce d’une fille. Avec sa crête d’Iroquois, sa peau tannée par le soleil et sa combinaison moulante à motif de plumes et de losanges, il va provoquer une panique chez les hommes. Crois-tu qu’il va pouvoir nous aider ? Il a l’air si jeune.

— Selon la prémonition de LAMONA, un étranger venant de l’autre côté du fleuve sera notre allié.

— Mais comment saurons-nous que c’est ce Niko ? LAMONA a aussi annoncé qu’à l’arrivée d’un homme du monde extérieur, Monasphère serait en grand danger.

— Mettons-le en observation.

Niko s’approche du mur du confessionnal. Il suit des yeux les poissons nageant dans un tube fluorescent, à hauteur de ses épaules. Le tube dessine une ligne tout le long de la pièce voûtée. Avant de quitter son poste de vidéo transmission surveillance installé dans son propre appartement, Niko avait lu une fiche technique datant d’une centaine d’années. Le jeu porte le nom du lieu : MONASPHÈRE. Son créateur était un certain Paul Gagnon.

En son centre, Monice. Le glacier artificiel alimente un réseau de tubes d’eau dans lesquels poissons et algues forment l’écosystème vital. Les poissons sont des chevaliers cuivrés miniatures, espèce disparue de la planète, asphyxiée dans les eaux du Saint-Laurent. Les poissons étaient des transanimaux. Des cyborgs. La mise au point, pour Monasphère, d’une greffe de caméra implantée comme appendice oculaire sur les poissons avait fait la renommée des fondateurs d’IFish. Au travers de leurs yeux-caméra, IFish, filiale de la compagnie mondiale de divertissement Buzzard, transmettait les images du jeu de réalité à ses abonnés.

Niko, comme tous les habitants de Montréal, avait oublié l’existence même de l’île Sainte-Hélène et de sa géode. Elle a été rendue invisible par une pollution aussi dense qu’une tempête de neige.

Un jeu tenu secret sur une île mystérieuse. Il est au comble du bonheur. Enfin de l’inattendu. Sortir de la routine et vivre une aventure qui ne serait pas téléguidée.

Niko est réparateur de caméras. Sous son air nonchalant, commun à toute sa génération, se trouve un véritable expert. Il maîtrise toutes les évolutions numériques et biologiques.

Dans le confessionnal, il tente de percer, à l’œil nu, le défaut qui a déclenché l’alarme. Il observe les poissons. Ils nagent de manière saccadée, flottent, puis reprennent leurs mouvements browniens. Niko se concentre sur les yeux globuleux des poissons qui dansent devant lui. Ils sont actifs. Il ne détecte aucune anomalie. Niko sait ce qui lui reste à faire : trouver des poissons endommagés et parvenir à les extraire du tube pour les examiner.

Avant de sortir, Niko s’imprègne de l’atmosphère du confessionnal. Ils sont toujours conçus en cohérence avec le concept du jeu de réalité. Celui de Monasphère est une pièce carrée construite en pierre de taille, avec une voûte en berceau à caissons sculptés. La fresque sur le mur à l’ouest représente des légendes : monstres, êtres malades, torturés, cataclysmes. À l’est, la peinture murale montre un jardin luxuriant, regorgeant d’arbres fruitiers exotiques. Sur les surfaces orientées au nord et au sud, il voit une femme en tenue monacale ou d’infirmière. Il ne sait pas trop. Elle lui rappelle vaguement les femmes qui l’ont accueilli à sa sortie du tunnel. Les peintures relatent les aventures de la moniale : sur un bateau, une tempête, la construction d’un hospice, une fête, mais aussi des personnages menaçants et des combats. Les méchants de l’histoire ont, comme Niko, la tête rasée à l’exception d’une crête.

Cela ne sent pas très bon, se dit-il.

Quand Niko sort de la salle insonorisée du confessionnal, l’hôtel est envahi par le son d’une alarme qui fait vibrer ses murs. Il est transpercé par l’exclamation douloureuse d’une femme parvenant à couvrir le bruit lancinant de l’alerte. Le cri s’arrête, remplacé par le claquement sourd d’une chute sur le sol qui fait trembler le plafond. Au loin, les pleurs d’une petite fille. Les vibrations des sanglots atteignent Niko en plein cœur. Il chasse le pincement d’une grande respiration et d’une pensée d’autodérision.

Une jeune femme de service est déjà sur place quand Niko arrive à l’étage.

Le spectacle est d’une grande confusion.

La jeune femme essaye de détacher une fillette accrochée au corps d’une femme inanimée, allongée sur la moquette de la chambre. Adossé au mur, un homme, assis, les yeux ouverts, sans mouvement, a l’air d’être tout à fait mort. Niko est paralysé. Il n’a jamais côtoyé un homme aux épaules aussi larges, aux mains dont la paume est aussi grande et les doigts aussi courts. Si l’homme s’était tenu debout, Niko le dominerait de trente centimètres. Surtout, il n’a jamais vu la mort de près. Tous ses amis chez IFish sont jeunes, ses parents et ses grands-parents paraissent à peine plus âgés que lui. Niko scrute le dur visage de l’homme aux traits carrés. Il est figé, crispé par la douleur. Il est marqué par des rides. La jeune femme a réussi à décrocher l’enfant du corps de celle qui est sans nul doute sa mère. Elle enlace la petite fille tout en la cajolant et la remet à Niko. Il accueille la gamine dans ses bras fins et musclés par la pratique du surf virtuel comme si on lui avait confié une bombe qu’il ne pourrait désamorcer.

Tout en regardant la jeune femme de service jouer à l’infirmière, il chuchote à l’oreille de la fillette en la protégeant de l’assourdissante alarme.

— Comment t’appelles-tu ?

Elle répond à voix basse :

— La petite Mona.

Niko, constatant l’assurance et la précision des gestes de la jeune femme, se demande s’il n’a pas fait fausse route et si elle n’est pas réellement une soignante. Sorti de sa stupeur, il retrouve son sens de l’observation et prend conscience qu’elle ressemble aux autres femmes qui l’ont accueilli, comme une sœur. Le foulard sur sa tête retient avec difficulté son abondante chevelure aux reflets cuivrés. Elle porte une jupe longue de couleur crème très marquée à la taille par un cordon rouge et une blouse très échancrée dévoilant des seins généreux. Niko n’avait jamais vu des vêtements aussi ternes et empesés. Il ne peut s’empêcher de plonger ses yeux dans le décolleté.

Elle termine son diagnostic et se tourne vers lui et l’enfant. Elle dit d’une voix forte pour couvrir l’alarme :

— Elle est vivante, mais dans un état comateux.

La petite Mona se détend dans les bras de Niko. Elle se contorsionne, manifestant son envie de retrouver le sol ferme. Une fois debout aux côtés de Niko, elle lui saisit la main. Niko sent une boursouflure au creux de la paume de la petite Mona. Il se baisse pour regarder et y lit le chiffe 8. Il ne dit rien et reprend la main de l’enfant dont les doigts se grippent entre les siens comme s’il n’y avait plus que lui au monde. Il la laisse faire, contenant une envie de la repousser.

La fillette, figée, regarde le visage sans vie de son père. Les yeux fixes, sans âme, la fascinent. Un tremblement apparaît au coin de ses lèvres. Ses pupilles se sont réduites à la taille d’une épingle sous l’effet de la souffrance jusqu’alors inconnue de la séparation irréversible. Dans sa bouche, elle ressent un goût amer.

« L’infirmière » ôte la couverture du lit pour couvrir le corps de la femme dont le visage est rond, doux et paisible, extrêmement féminin. Les jeunes femmes que côtoie habituellement Niko sont comme lui, grandes, longilignes, sportives. Souvent, de dos, il n’est pas possible de distinguer un homme d’une femme si ce n’est par la coupe de cheveux. La mode du mois est aux nattes pour les filles et à la crête iroquoise pour les garçons. Mais rien n’empêche le contraire. Tout est permis.

La jeune femme de service s’agenouille auprès de l’homme et, en lui caressant le visage, lui ferme les paupières.

La petite Mona relâche ses doigts enserrés dans ceux de Niko. Ses lèvres ont retrouvé leur joli dessin. Sa bouche n’a plus de goût fétide qui remonte jusqu’à ses narines.

L’alarme se tait.

La jeune femme se lève et se dirige vers Niko et la fillette. Elle s’arrête devant la petite Mona et s’adresse à elle :

— Maintenant, j’aimerais que tu me racontes tout ce qui s’est passé. C’est très important pour sauver ta mère. Je suis vraiment désolée pour ton père. Je suis impuissante face à la mort. Avec mes sœurs, je prierai pour que l’esprit de LAMONA l’accueille et qu’il soit heureux à jamais. Petite Mona, n’aie aucune peur, tu le sais, la bienveillance règne en nos cœurs.

Niko, dont le métier est de réparer les caméras des jeux de réalité, est entraîné à ne rien perturber en respectant les règles. C’est la première fois qu’il arrive sur le terrain sans avoir de connaissances approfondies des enjeux, des personnages, des rôles, des obstacles, des gains. Tant qu’il n’en a pas découvert l’animateur, Niko est contraint d’observer. Et il trouve cela terriblement excitant. Pour une fois, il ne sait rien à l’avance.

La petite Mona, tout à ses esprits, promet :

— Grande Sœur, je ne tairai rien de ce qui s’est passé.

Niko ne tient pas spécialement à rester là, en présence de l’homme mort, mais en aucun cas il ne veut rater une miette de ce que l’enfant va raconter. Il se débrouille pour ne plus avoir le corps dans son champ de vision. Il est traversé par des images vidéo de silhouettes qu’il a abattues en ressentant la jouissance de sa puissance. Une mort, bien réelle, c’était une autre histoire. Il ne tient pas à laisser filer ses pensées dans cette direction. Il se concentre sur le récit de la petite Mona tout en poursuivant ses observations.

La petite Mona a une voix claire, ferme, bien posée. Sa chevelure aux reflets roux est retenue par un ruban rouge. Elle porte une robe de couleur claire et à petits motifs rouges. Il s’approche si près d’elle qu’elle fait un mouvement comme si elle chassait un insecte. Le tissu est imprimé de 8 et de symboles de l’infini rouges.

Avec sa tenue fluorescente, aux couleurs vives, moulant son corps, il se sent de plus en plus mal à l’aise, décalé. Il écoute la petite Mona :

— Je voyage avec mes parents. Nous allons de Monatown West à Monatown North, à Monatown South en passant par Monatown East au rythme des saisons des algues. Mon père et ma mère…

Elle s’arrête. Les larmes inondent ses yeux. Elle les refoule, prend une inspiration et continue :

— Mon père était le phycologue-soigneur d’algues, précise-t-elle pour Niko. Mes parents étaient très inquiets. Depuis quelques jours, ils avaient constaté qu’un, puis deux, puis cinq poissons étaient bizarres. L’un nageait sur le dos. L’autre avait perdu sa coloration. Un autre était recouvert de points blancs. Un autre avait des petites boules au bout de ses nageoires. Tous avaient les yeux très gonflés. Les piscicares, les soigneurs de poissons, avaient dit à mon père que c’était la faute des algues si les poissons tombaient malades. Alors on a marché, marché pour aller inspecter les quatre villages. Il y a un tout petit nombre de poissons malades partout, dans tout le réseau. Mon père a analysé les algues. Il a dit que c’était la catastrophe. Que les algues avaient perdu de leurs substances. Il a fait un pronostic qui a effrayé ma mère qui d’habitude sait le rassurer. Il a dit que nous n’avons plus que 8 jours pour soigner les algues, pour sauver Monasphère. Dans 8 jours, nous n’aurons plus de quoi nous nourrir, nous chauffer, nous vêtir, ni même communiquer. C’est ce qu’il a dit. Il nous a entraînées ici dans l’hôtel. Il voulait tout vérifier. Il pensait n’y trouver que des poissons. Mais vous étiez là. Vous gardez un hôtel sans voyageur. Ici, les poissons ne sont pas encore malades. Cela veut dire, disait mon père, que les algues sont saines. Moi, j’étais toute contente. Mon père n’était plus fâché. Il ne criait plus. Il ne proférait plus de menace contre tout Monasphère. J’étais heureuse. Les poissons, moi, ils me parlent. Parfois, quand ils clignent les yeux, je suis sûre, ils me répondent. Ils me comprennent. J’étais tout à mon affaire à parler aux poissons qui nagent dans le tube de la chambre. J’étais debout sur une chaise. Les tubes dans l’hôtel sont bien trop hauts pour moi. Un poisson s’est placé juste en face de mon nez. On jouait. D’aussi près, ses yeux étaient énormes. Et tout à coup, j’ai vu dans son œil une lumière rouge qui clignotait. J’ai sursauté. C’était la même lumière, en tout petit, qui s’allumait et s’éteignait au même rythme que le voyant au sommet de la sphère annonçant une apparition de LAMONA. J’ai eu si peur que je n’ai pas réussi à contrôler mes mouvements. Je suis tombée de ma chaise et dans ma chute, j’ai tapé contre le tuyau.

Elle est à nouveau au bord des larmes. La jeune femme lui caresse la main et dit :

— Parle, parle cela te fera du bien.

— Je sais que c’est interdit de taper sur les tubes. Les poissons attirés par le bruit se sont amassés en face de moi. Ils ont bouché le tube et il a explosé. L’eau s’est répandue sur le sol. Les poissons pris de convulsions, asphyxiés. Les algues au contact de l’air sont devenues blanches, puis sèches. Elles se sont effritées comme de la poudre. Mon père, qui était dans la pièce à côté, a tout entendu. Il est entré comme une furie dans la chambre. Alors l’alarme s’est déclenchée et son visage s’est crispé. Il a mis sa main sur son cœur. Son bras s’est raidi. Et il s’est effondré, en disant « LAMONA ». Ma mère a accouru. Elle a glissé sur l’eau et les poissons. Elle s’est cogné la tête contre le lit. Elle est tombée évanouie.

Niko regarde attentivement le tube sur le mur. Une section de quatre-vingts centimètres manque. Aux deux extrémités du tuyau, deux sas avaient bloqué l’eau. Un système de sécurité. Il peut donc extraire des poissons en cassant volontairement une section, sans inonder tout l’hôtel, ni mettre en danger le flux. Mais peut-être qu’il y a plus simple. Mettre la main sur le poisson qui avait émis une petite lumière rouge clignotante dans les yeux. Pendant qu’il scrute les poissons gisant sur le sol, il perd le fil de la conversation. Il revient à la réalité quand il entend son prénom :

— Niko va s’occuper de toi.

La parole de la jeune femme est remplie d’autorité. Il n’a pas l’énergie de dire :

— Oh non, pas ça, pas la gamine !

2118 — Monasphère — île Sainte-Hélène

QUAND NIKO CONNAIT UNE VÉRITÉ QUE LES HABITANTS DE MONASPHÈRE IGNORENT

ET COMMENT L’IMPROBABLE ÉLÈVE RENCONTRE LE BRUTAL ET RÉCALCITRANT VAN CLEF QUI A POUR MISSION D’ÊTRE SON ENSEIGNANT.

COMMENT, À LA VEILLE DES FÊTES D’HIVER DU 8E CYCLE, LA PEUR ET LA COLÈRE DOMINENT DANS MONASPHÈRE.

La petite Mona prend Niko par la main. Elle lève vers lui des yeux interrogateurs. Niko réfléchit à son prochain mouvement. Il lui faut rapidement établir un diagnostic et réparer les poissons-caméras. Il doit aussi trouver un animateur pour comprendre les règles du jeu.

Avant de se rendre sur zone, il avait découvert sur une vidéo les intentions du jeu développant l’empathie et le sens écologique. Un jeu désuet. Un jeu utopique. Jusqu’à présent, tout collait. Il avait été accueilli avec la plus grande hospitalité malgré la situation de crise et il ne connaissait pas une communauté vivant avec une telle autonomie énergétique. Sauf que cette autonomie, liée à une seule ressource, les algues, rendait Monasphère très fragile. 8 jours de réserves. Le compte à rebours avait déjà commencé. Il avait entendu parler de ce genre de défi uniquement dans des jeux de survie. Mais Monasphère ne faisait pas partie de cette catégorie de jeu. Il n’avait vu ni armes ni monstres. À sa connaissance, une mort dans un jeu de rôles de distraction en déclenchait automatiquement la fermeture temporaire pour extraire le souvenir létal de la mémoire de chacun des participants par une équipe d’hypnotiseurs.

Là, maintenant, sa priorité était de trouver le poisson dont la petite Mona a vu l’éclat rouge dans les yeux globuleux.

Les poissons gisent sur le sol, entre le père assis, figé dans la mort, et la mère évanouie. Niko dit :

— Montre-moi le poisson qui clignotait.

La fillette prend une respiration profonde comme le lui a appris sa mère. Elle ferme les yeux, se dirige vers les poissons et se met à genoux avec grâce juste devant eux sans en effleurer un seul. Niko avait retenu son souffle pour ne pas intervenir.

Une nageoire pincée entre ses doigts, elle balance un poisson juste devant elle. Elle hoche la tête pour dire non. Elle procède ainsi avec douceur et attention comme si elle manipulait l’être le plus précieux au monde. Niko lui dit d’aller plus vite. Elle lève vers lui des yeux sans aucune agressivité ni soumission. Elle reprend à son rythme son inspection. Niko hausse les épaules et la regarde agir.

Au moment où Niko est sur le point de manifester à nouveau son impatience, elle désigne de son index le poisson qu’elle vient de retourner avec délicatesse. Il questionne :

— C’est le bon ? En es-tu certaine ?

Elle prend le poisson dans la paume de sa main droite, se lève et dans le mouvement d’une révérence, présente sa prise à Niko. Il se plie en deux pour le voir de près. Le poisson a l’air si organique. Cette chose humide et gluante le dégoûte.

Niko fait une grimace quand la petite Mona transvase le poisson dans la paume de sa main. Il le porte à hauteur de ses yeux. Il espère qu’il ne lui faudra pas décortiquer le petit invertébré pour en extraire les caméras. Avant d’arriver à ce dernier recours, il utilise son système optique augmenté qui lui permet de voir au travers de tout système porteur de caméras et d’avoir les informations sur sa fabrication.

Niko le déclenche en tapant contre son oreillette. La petite Mona qui l’observe constate que Niko a l’air absolument exalté, comme s’il avait trouvé une réserve d’algues. La caméra s’est dissoute. Elle lui demande ce qui lui arrive. Niko répond :

— Incroyable, c’est la première fois que je vois cela. Elle a été ingérée, elle fait partie de lui. Et pourtant elle est là. C’est génial, elle est là et elle n’est pas là.

La petite Mona le regarde comme s’il avait fumé une pipe d’algues. Elle avait déjà entr’aperçu entre les doigts de sa mère, posés sur ses yeux pour lui en cacher le spectacle, des adultes divagants, titubants, hors d’eux sous les effets de prise d’algues. Elle ne comprend pas exactement de quoi il parle. Elle saisit que c’est en lien avec LAMONA et la lumière rouge. Elle n’a jamais été témoin d’une apparition de LAMONA sur les parois du glacier pourvoyeur d’eau vive. Les enfants sont entraînés dès leur plus jeune âge à identifier le signal, mais depuis la naissance de la petite Mona, jamais LAMONA ne s’était montrée. Elle a entendu le récit de la bouche des habitants de Monatown North qui est situé au plus près de la montagne de glace. Était restée gravée dans sa mémoire cette phrase : « Elle est là et elle n’est pas là ». Elle s’était toujours demandé comment cela était possible. Et voilà cet étranger, avec sa tenue colorée et sa coupe de cheveux comme s’il avait des algues dressées sur le sommet du crâne, qui parle comme s’il avait vu LAMONA dans le corps d’un petit poisson.

De toute façon, ce Niko a des manières bizarres. Il a l’air de n’être ni une fille ni un garçon. Mais dans tous les cas, il la crispe moins que son père. Elle et sa mère devaient passer leur temps à le rassurer.

À cette pensée, elle se met à pleurer. Elle se sent fiévreuse. Une boule noire de douleur nichée dans le ventre lui coupe le souffle.

Niko n’en voit rien et reste concentré sur son examen. Les poissons ne sont pas réparables. Il parle à voix haute tant il est surpris par sa propre découverte.

— Non, il ne faut pas les réparer, il faut les soigner, et moi je ne suis pas vétérinaire.

Il se tourne vers la gamine et lui dit :

— Connais-tu un vétérinaire ?

Elle sèche ses larmes et lui répond :

— Je ne sais pas ce que c’est, un vétérinaire.

— C’est quelqu’un comme tes parents, mais qui au lieu de s’occuper des algues, prend soin des poissons.

— Tu parles des piscicares.

— Sais-tu où je peux en trouver ?

À ce moment, un homme accompagné par la jeune femme entre dans la chambre. L’homme porte à la verticale un brancard et sous le bras une couverture. Il se dirige sans un mot vers la femme allongée au sol. La jeune femme sourit à la petite Mona. Elle lui caresse la tête.

— Nous allons transporter ta maman dans une chambre tout à côté de la mienne pour que je puisse veiller sur elle. Tu verras, tout va bien se passer. Van Clef et Niko vont la soulever de quelques centimètres, je glisserai sur le lit la couverture, ils la poseront dessus et ils la transporteront comme dans un hamac tout doucement sur le brancard.

Niko glisse le poisson dans la poche accrochée à son ceinturon et il exécute avec Van Clef les instructions.

Pendant tout le transport, Van Clef n’a jamais croisé le regard de Niko. Ce dernier n’a pas entendu le son de sa voix.

Niko, la fillette et Van Clef suivent une autre des femmes qui les avaient accueillis au seuil de la chambre transformée en infirmerie. Elle les guide vers le rez-de-chaussée dans la salle commune qui aurait servi de bar, de restaurant et de bibliothèque si l’hôtel avait eu des clients.

Elle les invite à s’installer sur des fauteuils et pose sur la table quatre gobelets remplis d’un breuvage de couleur verte.

Cela fait à peine une demi-heure que Niko a posé les pieds dans l’hôtel. Il espère accomplir rapidement sa mission. La tension qui règne dans le jeu Monasphère commence déjà à lui peser. Tout lui semble si lent. De plus, aucune de ses connexions ne fonctionne. Il n’a pas de confirmation que son rapport émis dans le confessionnal a atteint IFish. La seule chose qui pourrait le faire rester est de séduire la plus jeune des femmes en charge de l’hôtel.

La couleur verte de la boisson que les trois portent à leurs lèvres et avalent avec le plus grand des naturels ne lui dit rien qui vaille. La boisson n’a pas d’odeur, elle est à température ambiante. La petite Mona installée sur le fauteuil à côté du sien lui fait un clin d’œil et le geste de boire. Elle a cette habileté magique de l’enfance de passer de l’état d’une tristesse infinie à l’éclat d’une joie sans tache. Il prend sa respiration et ingurgite une première gorgée en apnée. La boisson lui semble sans goût. C’est quand elle glisse le long de son œsophage qu’il prend conscience qu’elle est amère et épicée. Il tousse. Seule la gamine prête attention à lui en l’encourageant à continuer. Il ne doit pas perturber le jeu. Si c’est important pour eux qu’il boive, il lui faut s’y résoudre.