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Au Mans, en cette rentrée des vacances de février, Emmanuel, Lycéen en quête d'identité, ne s'attendait pas à voir sa vie être bousculée si rapidement. Amour, haine, ces deux sentiments vont entrer dans sa vie d'une manière si douce et si brutale. Comment Emmanuel se sortira de ce tournant de vie ? Longue nouvelle ou petit roman, mords dans l'âme est vif et tranchant à l'image de son personnage principal.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Blessure Et Rupture
Mords dans l’âme
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
On t’aimait Bien Au fond
L’homme Qui perdit Sa tête
La chute
Le contrat
Pinpin Le Lapin
Il n’était pas parti, il était resté assis sur ce fauteuil qui épousait le contour de son corps, seul réceptacle convenable de cette maison.
Il était resté assis…
Logique. Il ne pouvait rien bouger sauf les yeux et n’avait jamais mu une seule parcelle de son corps et ne pourrait sûrement jamais y parvenir. Tous espéraient qu’il parte rapidement. Son âge et sa physionomie n’importent guère ici : il pouvait tout aussi bien être proche de la sénilité, tout comme il pouvait se trouver à peine sorti de l’adolescence. Visage angélique si peu marqué par le temps. D’ailleurs, que peut le temps contre une statue ? Il en ternit le marbre, l’érode un peu, si peu, mais ne peut jamais en vieillir les contours…
Il ne pouvait pas bouger
Il ne savait pas pourquoi et ne se posait pas la question. Il ne pouvait pas bouger, c’est tout, et c’était suffisant pour lui. D’ailleurs qui s’en souciait. Qui se rappelait exactement ce qu’il avait ? Un médecin, un parent très proche, un ami intime à la rigueur ; cercle restreint pour une maladie restreinte. Quand l’habitude attaque la vie, plus personne ne pose de question. Comme l’érable au fond du jardin, on ne se demande pas comment il est arrivé là. On le voit sans le voir. Lui se confondait avec les meubles du salon et quand on recevait des invités, on le rangeait ailleurs, comme un vieux guéridon dont on ne peut pas vraiment se séparer, mais qui aurait contrasté avec le reste du mobilier.
Tous les matins, la nurse (ou l’infirmière, appelez-la comme vous voulez) le sortait de son lit et le plaçait sur son fauteuil. Devant lui, il n’avait que la perspective de la fenêtre qui donnait sur un immense jardin dans lequel rien n’arrivait, à part le passage d’un oiseau ou le mouvement des feuilles du grand érable. La seule présence humaine qu’il voyait à travers les vitres était celle du vieux jardinier tondant la pelouse au printemps, ramassant les feuilles mortes en automne.
Derrière lui, toute la journée, il n’entendait que le tic-tac régulier de l’horloge. Inexorablement, les aiguilles tournaient sur leur axe, tentant de suivre le temps qui filait, de le dépasser sans jamais y arriver. Puis le carillon limpide d’une horloge, pourtant sans âge. Chaque heure, ce carillon de malheur reprenait sa même musique. Il l’attendait comme une torture. Douze fois par jour, la mélodie de huit notes lui lacérait le cerveau. Jamais onze ni treize. Toujours douze. Tous les jours, il avait l’impression de se trouver face à un peloton d’exécution. Douze balles dans la peau. À chaque heure sa blessure, chaque fois plus forte que la précédente, chaque fois plus terrifiante. La douzième, meurtrière, annonçait la fin du jour et le plongeait dans une mort certaine.
Triste fin.
Triste résurrection également le lendemain matin. Douze heures pour mourir, douze heures pour revenir à la vie. Il devait sûrement être l’unique mort-vivant au monde.
Sa vie était ainsi rythmée. Deux tranches de douze heures rigoureusement égales. Pas même un repas. Se nourrir revenait à recevoir dans le bras un liquide contenant tous les éléments nutritifs indispensables à la survie d’un être humain. Sans plus. Une poche, sous lui, retenait ses déjections ; poche qui devait lui être changée lorsqu’il dormait, durant sa « mort » nocturne. Il n’était qu’une machine humaine réduite à sa plus simple expression.
Un jour pourtant, tout changea sans prévenir. Il n’était pas habitué aux changements. On s’était habitué à sa maladie, son handicap, lui s’était habitué au temps.
La nuit s’était passée sans encombre, rien n’avait troublé son retour à la vie. Pourtant, au matin, il fut pris d’un sentiment de malaise. Pas une douleur, pas une sensation violente. Il sentait simplement que le temps ne trouvait pas sa place à ce moment-là. Une sensation inhabituelle pour lui. Il ouvrit les yeux, seul mouvement qu’il pouvait encore effectuer, et ne vit que la pâle clarté du matin. Comme la veille. Pour tout autre que lui, le changement aurait paru imperceptible ; lui-même se dit qu’il s’agissait d’une couche nuageuse plus abondante que la veille, un simple changement climatique. Des yeux accrochèrent alors la pendule face à son lit : neuf heures treize… Il n’entendrait donc que onze fois le carillon.
Révolution.
Révolution ou anti-révolution qui sait ? La première, parce qu’elle bouleverserait sa journée. La seconde, parce que l’horloge n’effectuerait pas pour lui son double et égal tour sur lui-même. Il resta à observer la pendule. L’unique jambe de la trotteuse continuait sa course folle à la recherche du temps perdu et jamais retrouvé.
La porte s’ouvrit au bout de trois minutes quarante-six. Il ne la vit pas s’ouvrir, mais entendit son grincement particulier, quasi inaudible et qu’il semblait seul à remarquer.
Seconde révolution.
Un visage blanc et angélique est venu se poser devant son champ de vision. Ce n’était pas ELLE. Ce n’était plus ce visage, cette chair flasque et ridée, ces joues pendantes, ces yeux gonflés et vides, qui s’offraient à son regard. L’antithèse de ce visage se penchait aujourd’hui sur lui. Cette tête grossière avait, elle aussi, connu sa révolution. Il voyait désormais un visage fin, régulier, d’un blanc si laiteux qu’on aurait eu envie d’y boire ; jamais beauté, plus extraordinaire, ne s’était offerte à ses yeux.
Alors se produisit un événement aussi inattendu que merveilleux. Ce visage, déjà si beau, lui souriait. Jamais il n’avait vu de sourire ; ce n’était pas une de ces grimaces forcées qu’on lui avait servies tout au long de son existence, c’était une véritable ouverture vers le bonheur. S’il avait cru en Dieu, il l’aurait appelé Ange.
Qu’était-il donc arrivé à la vieille chouette qui devait surveiller ses journées ? Était-elle morte ? En retraite ? Aucune importance. Qu’elle soit en enfer ou ailleurs, il s’en moquait comme il se moquait de son propre sort, de sa propre vie : un ange lui était apparu, beau comme devrait l’être un ange, et le pris dans ses bras. Comme tous les jours, il se laissa transporter sans bouger, mais aujourd’hui, il se sentait heureux.
Joie de survivre
La vie semblait prête à renouer avec lui. Il voulait détruire ces habitudes qui, si elles n’existaient que dans le but de le ménager, ne le rendaient jour après jour que plus fou. Il sentait qu’il pouvait y arriver, qu’il pourrait revivre. Il avait senti comme un choc ; son cœur battait plus vite. Pour la première fois, il réagissait à une émotion avec son corps. Réaction normale pour quelqu’un qui aimait pour la première fois, réaction que chacun d’entre nous a, a eue, ou aura une fois dans sa vie.
Mais il n’était pas comme chacun d’entre nous.
Il était infirme. Il le savait bien. Toute la journée passa à une vitesse affolante. Devant lui, rien n’avait changé : le grand jardin et l’érable étaient rigoureusement identiques à la veille. Les mêmes reflets de la vie extérieure. Ce sont ses pensées qui lui permirent de connaître une journée plus rapide. Une fois, il ne se rendit compte que quelques secondes plus tard que le carillon avait sonné. Le temps n’était plus SA donnée fondamentale, ELLE l’avait remplacé.
La nuit tombait peu à peu. Pour la onzième fois de la journée, il entendit le carillon. Il sentit alors une présence dans son dos. L’horloge avait sonné, mais il n’était pas mort au son de cette musique. Il ferma tout de même les yeux.
Comme le matin, elle le prit dans ses bras. Lui n’avait fermé les yeux que pour les rouvrir une fois, une seule fois. Revoir son visage avant de sombrer dans le sommeil et attendre le lendemain. Peut-être rêverait-il ? Qui sait ? Tout lui semblait possible.
Elle le posa sur le lit et le couvrit d’une fine couverture de laine. Il en profita pour relever les paupières.
Second choc.
Ce n’était plus ELLE. La vieille chouette était revenue. Il sut immédiatement qu’il ne la reverrait jamais. Il s’endormit.
Définitivement.
On est revenu des vacances de février. Ça caille devant les portes du lycée, mais on s’en fout, on est tous content de se revoir après 15 jours de vacances.
Mes parents m’ont mis dans un lycée privé après le collège parce que les amis que j’avais à l’époque n’étaient pas au goût de mon père. Ils pensaient que c’était à cause d’eux que je me tapais tant des mauvaises notes.
Enfin bon. Je les laisse penser ce qu’ils veulent, si ça peut leur faire plaisir. Ma mère, ça va, elle ne me saoule pas du tout, mais mon père ne supporte pas le fait que je pourrais ne pas réussir. Il veut que je fasse une grande école de commerce minimum.
J’ai beau lui dire qu’avec un BEP et un bac techno c’est mort, il ne veut pas m’écouter. Une fois, on s’est même accroché parce qu’il m’avait dit : « de toute façon, tu es qu’un raté ». Et moi je lui avais répondu : « là-dessus, j’ai de qui tenir. Tu t’y connais sur le sujet ». J’ai reculé juste à temps pour ne pas prendre la baffe qu’il a essayé de me coller. Il m’a regardé et c’est lui qui a fait un pas en arrière. Il a dû voir dans mes yeux que ça allait dérailler.
C’est comme ça.
Je peux devenir à moitié fou quand on me provoque de trop. Lui, en premier. Il croit peut-être que je ne m’en souviens pas, mais je ne compte plus le nombre de fois où je l’entendais mettre sur ma mère quand il pensait que je dormais. Putain… j’étais obligé de mettre mon oreiller sur mes oreilles pour ne pas entendre.
Tout ça pour vous dire que ce n’est pas très rose à la maison.
Au bahut, la moitié de mes potes étaient partis au ski. Pas moi. On n’a pas vraiment les mêmes moyens. J’ai un peu traîné dans le centre-ville, mais toujours tout seul. Dave et Antoine étaient partis les quinze jours et pour moi c’était l’angoisse.
MOI
La vache les mecs, comme vous m’avez manqué !
DAVE
On se calme Emmanuel, on ne va pas se mettre à chialer quand on se retrouve après 15 jours, quand même.
ANTOINE
Je ne sais pas pour vous, mais moi l’air alpin, ça a joué sur ma libido.
MOI
Ouais ben en tout cas, je me suis bien emmerdé sans vous.
Dave, ça va faire trois ans que l’on se connaît. Il est arrivé en même temps que moi en BEP et il ne connaissait personne. Son vrai nom, c’est David, mais il préfère Dave, rapport au chanteur. Il est gay, et le problème c’est que ses parents sont juifs pratiquants. Ça ne le fait pas trop, en fait. Donc pour l’instant il ne dit rien à personne sauf à nous.
Antoine, lui, c’est depuis la rentrée en première. C’est le BG de nous trois. Il réussit tout. Avec les filles, avec les profs, avec les autres. Tout le monde l’aime bien, Antoine. Quelquefois, ça me saoule un peu, mais ce qui le sauve c’est qu’il ne se prend jamais au sérieux.
Depuis le mois de septembre, on ne se quitte plus. On passe les week-ends souvent chez Antoine, vu que ses parents ont une grosse baraque et qu’ils lui ont carrément fait un appart rien que pour lui avec tout ce qu’il faut. Et le mieux, c’est son sous-sol. Tout bonnement génial ! Intégralement insonorisé. On peut balancer du son, personne n’est là pour nous dire de baisser toutes les trois secondes.
Bref, on est tous devant les grilles du lycée, à se les geler sérieux et à se raconter nos vacances. Géniales pour certains, nulles pour d’autres (devinez qui, ben oui, moi ?). Mais je m’en fous, je les écoute et c’est un peu comme si moi aussi j’avais fait du ski et bouffé des raclettes à m’en faire péter le ventre.
