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Les réflexions menées dans cet ouvrage procèdent d’une démarche pluridisciplinaire. Elles portent sur les mutations socio-économiques, politiques et culturelles qui caractérisent nos sociétés contemporaines. La numérisation de la vie de l’homme a engendré un nouvel humanisme fondé sur la technoscience qui affecte toutes les dimensions de l’existence humaine. On y observe notamment l’affaiblissement et le recul du cosmopolitisme, la radicalisation du capitalisme financier, la surexploitation de la nature, marquée par des crises écologiques d’envergure planétaire, la mercantilisation de l’art désormais soumis aux assauts du profit et de l’utilitarisme, en un mot, la désontologisation de l’homme. En contexte africain plus particulièrement, l’on assiste à la déconstruction des valeurs et des comportements, en l’occurrence la prévalence du Moi sur le « Nous », l’émergence de nouvelles formes de sexualité, le changement de paradigmes dans les systèmes d’apprentissage, l’addiction aux technologies de l’expressivité, etc. Dans cette étrange modernité, changement et rupture ne sont pas seulement les maîtres mots qui gouvernent nos esprits, ils sont aussi et surtout les maux qui affectent toute notre existence. Sommes-nous devenus modernes malgré nous ? L’intérêt du présent ouvrage n’est donc plus à démontrer, le lecteur y trouvera certainement des analyses et des hypothèses susceptibles de l’éclairer dans la compréhension des mutations qui caractérisent notre époque, les enjeux et les écueils qu’elles suscitent dans la problématique du devenir de notre humanité.
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Seitenzahl: 569
Veröffentlichungsjahr: 2023
ibidem Press, Stuttgart
Table des Matières
Remerciements
Comité scientifique
Les contributeurs
Préface
Introduction
Première partie : Mutations sociales, politiques et environnementales
La civilisation numérique et ses contradictions : réflexion sur l’idéologisation des technologies computationnelles
Introduction
1. La révolution numérique et ses conséquences
1.1 L’identité numérique : qui sommes-nous aujourd’hui ?
1.2 La subjectivité au péril des innovations numériques
2. Servitude et libéralisme numérique
2.1. Hybridation et fantasme des centaures
3. Révolution numérique et mutations politiques
3.1. Techno-pouvoir et infléchissement du politique
3.2. Pour une éthique des technologies numériques et communicationnelles
Conclusion
Références bibliographiques
La gouvernance démocratique internationale et la question de la pauvreté mondiale
Introduction
1. Pauvreté, responsabilité sociale et politique
2. Critique de l’ordre social mondial
3. Esquisse des solutions en vue de la réduction de la pauvreté
Conclusion
Références bibliographiques
« Politiques de l’inimitié » vues par Mbembe et crise du cosmopolitisme : Réflexion sur le destin du co-développement à l’ère de la mondialisation néolibérale
Introduction
1. Les « politiques de l’inimitié » et ses figures déstructurantes de l’idéal cosmopolitique
1.1 Les « Politiques de l’inimitié » et la « sortie de la démocratie »
1.2 Néolibéralisme, développement exclusif et crise du cosmopolitisme
2. Le procès du développement exclusif et déshumanisant des sociétés capitalistes
2.1 Les économies des pays en voie de développement et les effets désorganisants du mercantilisme néolibéral
2.2 Capitulation économique des pays dominés, développement exclusif et processus de déshumanisation
3. Le paradigme du développement exclusif sous la réforme de l’éthique et de la morale de la solidarité transnationale
3.1 Levinas et l’expérience de la rencontre avec Autrui
3.2 Solidarité transnationale et co-développement : sur le renouveau de l’ordre moral et politico-économique ambiant
Conclusion
Références bibliographiques
L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme contemporain
Introduction
1. La tyrannie libérale ou la marchandisation des valeurs humaines
1.1 Du libéralisme originel à un individualisme exacerbé
1.2 La tyrannie libérale
2. Système libéral et intégrisme des marchés
2.1 Le système libéral : un système d’intégration ou d’exclusion ?
2.2 La nouvelle lutte des classes
3. Le rôle trouble de l’État
3.1 L’intervention étatique libérale, un stratagème pour faire diversion
Repenser l’égalité et restaurer l’individu dans ses droits
Conclusion
Références bibliographiques
Mondialisation libérale et humanitarisme selon Luc Ferry : Terreaux de la « désontologisation » ou de la sacralisation de l’humain ?
Introduction
1. La position ferrienne sur la mondialisation et l’humanitaire
1.1 La mondialisation libérale : Creuset d’une transmutation des valeurs
1.2. L’humanitaire et/ou la supériorité maintenue de la sacralité de l’homme
2. La sous-évaluation ferrienne de l’impact dévalorisant de la mondialisation et de l’humanitaire
2.1 La mondialisation libérale : terreau du néo-impérialisme et de la désontologisation de l’humain
2.2 Mondialisation, cynisme libéral et humanitaire : des faux arguments et valeurs
3. La nécessité et l’exigence d’un réaménagement perpétuel de la Mondialisation et de l’humanitaire
3.1 Des exigences de l’effectivité de l’humanisme de l’amour ou de l’humanitaire
3.2. De la bonne pratique de la mondialisation et de l’humanitaire comme renforcement des pratiques locales de solidarité
Conclusion
Références bibliographiques
« L’iconicité ricœurienne de l’idéologie et de l’utopie à l’épreuve des mutations sociales conflictuelles contemporaines : entre l’individuel et le collectif »
Introduction
1. Le dualisme entre l’individuel et le collectif
2. La relecture de More (1949) et de Mannheim (1940)
3. La visée éthique comme solution aux foyers de tension entre l’individuel et le collectif
Conclusion
Références bibliographiques
Penser l’avenir de l’humain et le devenir responsable de la terre-patrie
Introduction
1. La technique et la science comme moteur de l’avenir
2. Vers un à-venir sans avenir ?
3. La responsabilité : gardienne de l’avenir de l’homme et de la Terre-patrie
Conclusion
Références bibliographiques
La production artistique à l’ère du sujet fragmenté : une analyse de l’art dit contemporain à l’aune des mutations éthico-sociétales
Introduction
1. Du rapport entre le style des arts classiques et modernes et l’idéal moral
1.1 De l’orientation idéologique en question
1.2 De l’art de la représentation classique et moderne à l’art de la présentation de l’art contemporain : un changement de paradigme
1.3 De l’idéal éthique qui en découle
2. De l’idéologie de l’art contemporain aux antipodes de l’idéal de perfectionnement de l’homme
3. L’art peut-il être vecteur de changement ?
3.1 Du sentiment de beauté comme créateur des valeurs morales
3.2 Du génie comme impulseur de grands changements
Conclusion
Références bibliographiques
Deuxième partie : Mutations psychosociales et organisationnelles
Du style de leadership face à la complexité des mutations sociétales à l’efficacité de l’entreprise : le cas des entreprises du Grand-nord Cameroun (Adamaoua, Nord et Extrême-nord)
Introduction
1. Contexte et problématique
2. Approches théoriques et conceptuelles de l’etude
3. Cadre méthodologique
3.1 Sujets
3.2. Matériel
4. Résultats de l’étude
Présentation des données liées au croisement entre le style autocrate et l’efficacité de l’entreprise
4.2. Présentation des données liées au croisement entre le style conciliateur et l’efficacité de l’entreprise
4.3. Présentation des données liées au croisement entre le style paternaliste et l’efficacité de l’entreprise
4.4. Présentation des données liées au croisement entre le style démocrate et l’efficacité de l’entreprise
4.5. Test d’hypothèses
5. Analyse critique des resultats
Conclusion
Références bibliographiques
Le « Nous », un concept en déclin dans les organisations camerounaises
Introduction
1. La construction identitaire
2. Le statut actuel du Nous en milieu organisationnel
2.1. Méthodologie de la recherche
2.2 Présentation des résultats
2.2.1. Période allant de 1965 à 1984
2.2.2 Période allant de 1985 à 2004
2.2.3. Période allant de 2005 à nos jours
3. Analyse et interprétation des résultats
4. Discussion des résultats
Conclusion
Références bibliographiques
Crise développementale, crise sociale et « (re)modélisation » des repères identitaires à l’adolescence
Introduction
1. Problématique
2. La théorie de l’étayage : perspectives psychanalytique et développementaliste
2.1 L’étayage comme aide, appui, soutien
2.2 L’étayage comme solution aux inadaptations socioaffectives et à la crise identitaire
2.3 Les parents, premiers objets d’étayage
2.4 La défaillance de la fonction d’étayage parentale, un obstacle à la construction de l’identité
3. La question de l’identité à l’adolescence
3.1 Approche notionnelle
3.2 Approche développementale de l’identité
4. Hypothèses
5. Méthodologie
6. Résultats
7. Discussion
Conclusion
Références bibliographiques
L’adolescent en situation d’apprentissage dans un environnement numérique en mutation : « apprendre avec tous et contre tous ? »
Introduction
1. Contexte et problématique
1.1 L’adolescent dans l’environnement numérique
1.2 L’adolescent dans la famille
1.3 L’adolescent à l’école
1.4. L’adolescent : quelles caractéristiques de nos jours ?
2. Adolescent et apprentissage dans un environnement numérique : quelles perspectives théoriques ?
3. Méthodologie
4. Résultats et discussion
4.1 De l’identification des enquêtés
4.2 Stratégies métacognitives et construction des savoirs dans un environnement numérique
4.3 Stratégies cognitives et construction des savoirs dans un environnement numérique
4.4 Stratégies socio-affectives et construction des savoirs dans un environnement numérique
Conclusion
Références bibliographiques
Les mutations des pratiques sexuelles au Cameroun : Une analyse en fonction du genre et du statut matrimonial des individus
Introduction
1. Problématique
1.1 La conception traditionnelle des pratiques sexuelles
1.2 Une mutation des pratiques sexuelles en lien avec la modernité en Afrique
1.3. La présente recherche : les mutations des pratiques sexuelles au Cameroun : une analyse en fonction du genre et du statut matrimonial des individus
2. Méthode
2.1. Participants
2.2. Matériel
3. Résultats
Conclusion
Références bibliographiques
Les mutations psychosociales cliniques en situation de Covid-19
Introduction
1. La dimension psychosociale clinique de la riposte du Cameroun face à pandémie du Covid-19
1.1. Les mutations de la pandémie dans le contexte socio-culturel camerounais
1.2. De la désacralisation du plan de prévention et de riposte gouvernemental
2. Les différentes mesures d’hygiènes mentale liées au COVID-19
2.1. Hygiène mentale pour enfants et adolescents en situation de confinement
2.2. Hygiène mentale pour les adultes et les personnes âgées en situation de confinement
Conclusion
Références bibliographiques
Varia
La philosophie plotinienne et les enjeux épistémiques de la mondialisation : transcender les frontières du Multiple et réaliser l’Un
Introduction
1. L’hénologie de l’Un et du Multiple comme gage de l’équilibre des frontières
1.1 De l’Un comme première hypostase à l’Intelligence
1.2 De l’Intelligence comme deuxième hypostase à l’Âme du monde
1.3 De l’Âme du monde comme troisième hypostase à la matière
2. L’éthique et la problématique de la suppression des frontières
3. L’héritage plotinien et les enjeux épistémiques de la mondialisation
3.1. La mondialisation et l’aspiration à l’universel
3.2. L’urgence d’un éthos pour le rapprochement des hommes et des nations
3.3. Vers la cosmocitoyenneté comme mode de survie du monde contemporain
Conclusion
Références bibliographiques
Nous remercions tous les auteurs qui ont contribué dans le cadre ce livre. Nous remercions particulièrement le Doyen de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, de l’intérêt qu’il accorde à la recherche et à la publication scientifique au sein des Départements de la Faculté.
Nous tenons également à remercier le Dr Nathalie Nguemba pour le travail de lecture et de correction effectué sur les tapuscrits des auteurs.
Enfin, nous exprimons notre reconnaissance à tous les collègues et amis qui ont contribué de bien des manières à la réalisation du présent ouvrage. Nous pensons particulièrement aux Docteurs Amadou Nsangou, Aline Maguiabou, Théodore Temwa et William Deuga.
Pr Gabriel Ndinga, UCAC, Cameroun
Pr Jacob Emmanuel Mabe, Université Libre de Berlin, Allemagne
Pr Charles Ossah Eboto, Université de Maroua, Cameroun
Pr Raymond Mbassi Ateba, Université de Maroua, Cameroun
Pr Anatole Fogou, Université de Maroua, Cameroun
Pr Jean Gormo, Université de Maroua, Cameroun
Pr Louis Dominique Biakolo Komo, Université de Maroua, Cameroun
Pr Adder Abel Gwoda, Université de Maroua, Cameroun
Pr Jacques Evouna, Université de Maroua, Cameroun
Pr Roger Mondoue, Universite de Dschang, Cameroun
Pr Jean Claude Abada, Université de Maroua, Cameroun
Pr Guillaume Gaston Nguemba, Université de Maroua, Cameroun
Pr Galy Mohamadou, Université de Maroua, Cameroun
Pr Menye Nga Germain Fabrice, Université de Maroua, Cameroun
Pr Messanga Gustave Adolph, Université de Dschang, Cameroun
Pr Amana Evelyne, Université de Yaoundé I, Cameroun
Dr Stéphane Youldé, Université Alassane Ouattara, Bouaké, Côte-d’ivoire
Guillaume Gaston Nguemba
Ancien élève de l’ENS de Yaoundé, titulaire d’un Ph.D en Philosophie morale et politique, Enseignant-chercheur, Maître de Conférences, Professeur de philosophie morale et politique à l’ENS de Maroua et à la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun, Chef de Département de Philosophie et Psychologie. Auteur de plusieurs publications en philosophie morale et politique et Membre du Comité de rédaction de la Revue Kaliao (ENS de Maroua).
Théodore Temwa
Ancien normalien, titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie morale et politique, enseignant-chercheur, Chargé de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun.
Wiliam Deuga Tcheugoué
Titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie, Option Ontologie et Métaphysique, enseignant-chercheur, Chargé de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Membre de la Fondation Fonds Ricœur, il est auteur de plusieurs publications scientifiques.
Amadou Nsangou
Ancien normalien, titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie africaine, enseignant-chercheur, Chargé de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent sur les problématiques africaines, le développement technoscientifique et sur la post métaphysique habermassienne.
Ranava Mbahbai
Titulaire d’un Doctorat Ph.D en Éthique et philosophie politique, enseignant-chercheur, Chargé de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent fondamentalement sur l’éthique sociale et politique. Auteur de plusieurs publications scientifiques.
Bertille Kritty Djodom Nguiambou
Titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie morale et politique, enseignante-chercheure, Chargée de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent fondamentalement sur les axes suivants : philosophie morale et politique, philosophie du droit et de l’État, Bioéthique, Biopolitique, Philosophie de l’humanitaire.
Williams Fulbert Yogno Tabeko
Titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie dans la spécialité ‘’Ethique et philosophie politique, Maître de Conférence, enseigne la philosophie au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua et au Département de Philosophie, Psychologie et Sociologie de l’Université de Dschang où il occupe par ailleurs la fonction de Chef de Division des Logements Universitaires. Auteur de plusieurs articles scientifiques, il a publié aux éditions L’Harmattan, en collaboration avec le Professeur Fogou, deux ouvrages : De l’humain au transhumain ? Réflexions sue le transhumanisme (2020) et L’homme à l’épreuve des innovations (bio) technologiques. Enjeux philosophiques et éthique. (2021). Il est Secrétaire Général Adjoint de Cercle Camerounais de Philosophie (CERCAPHI).
Joseph Patrice Fouman
Titulaire d’un Doctorat Ph.D en Philosophie, Option Philosophie des religions et Métaphysique, enseignant-chercheur, Chargé de Cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun.
Elias Ndong
Titulaire d’un Ph.D en Psychologie des Organisations, enseignant-chercheur, Chargé de cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent fondamentalement sur la dimension humaine de l’organisation.
Anny Flore Mbiah
Titulaire d’un Ph.D en Psychologie des Organisations, Maître de Conférences, enseigne la psychologie au Département de Philosophie et Psychologie, Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun.
Aline Maguiabou Tchidjo
Titulaire d’un Ph.D en Psychologie du développement, Enseignante-chercheure, Chargée de cours au Département de Philosophie et Psychologie, Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent fondamentalement sur la féminité, la maternité, le déroulement du processus identitaire chez l’adolescent confronté aux mutations bioécologiques, sociales, culturelles et technologiques.
Joseph Njiomo
Titulaire d’un Ph.D en Sciences éducatives, enseignant-chercheur, Chargé de cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses recherches portent sur la psychopédagogie, la didactique, l’éducation spécialisée et sur la thérapie occupationnelle.
Achille Vicky Dzuetso Mouafo
Titulaire d’un Ph.D en Psychologie sociale, enseignante-chercheure, Chargée de cours au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Ses axes de recherche portent sur les relations de genre et la sexualité.
Guy- Bertrand Ovambe Mbarga
Titulaire d’un Ph.D en Psychologie clinique et psychopathologie, enseignant-chercheur au Département de Philosophie et Psychologie de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Maroua, Cameroun. Coordonnateur régional zone Afrique du Réseau Associatif des Psychologues Praticiens (RAPHA-PSY).
Réfléchir sur les mutations sociales et politiques contemporaines est à la fois une opportunité de recherche ouverte à plusieurs disciplines scientifiques et un appel à la compréhension de l’évolution du monde. En tant qu’opportunité de recherche, cette réflexion mobilise les chercheurs et intellectuels d’horizons divers autour d’une pluralité de questions existentielles et de faits socio-politiques d’importance parce qu’impactant directement ou non le devenir de l’humanité. D’où l’intérêt qu’une telle recherche suscite chez l’historien, le sociologue, le psychologue, le philosophe, etc. qui trouvent ainsi, chacun en ce qui le concerne, matière à explorer, à étudier ou à analyser à partir des outils conceptuels et des approches méthodologiques distincts. De même, la thématique qui focalise les différentes analyses proposées dans le cadre de ce livre appelle à prendre conceptuellement en charge les processus socio-historiques à la base des diverses mutations en cours dans le monde.
A l’observation, le monde d’aujourd’hui connaît de multiples mutations : mutations psycho-sociologiques et organisationnelles, mutations économiques, mutations écologiques, mutations génétiques. Non pas que la terre des hommes n’ait pas subi de changements jusqu’ici – les guerres et les déséquilibres écologiques ne sont pas des phénomènes nouveaux – mais que les soubresauts et les bouleversements de tous ordres se produisant dans la société actuelle constituent des évènements inédits par leur envergure.
En effet, la mise en migration du monde résultant d’un développement inégal, le réchauffement climatique sur fond d’industrialisation croissante et irresponsable, la jonction de l’économie et du numérique pour former la e-économie, l’apparition des réseaux sociaux formant une humanité numérique et reconfigurant les modèles éducatifs, la multiplication des guerres et des activités terroristes consécutifs à la mondialisation néolibérale, le recul de la démocratie, l’apparition des nouvelles orientations sexuelles et la redéfinition même de l’homme à partir des manipulations génétiques donnent un nouveau visage au monde, mais un visage malheureusement moins reluisant.
Les réflexions menées ici par les enseignants-chercheurs du Département de Philosophie et Psychologie de l’Université de Maroua viennent donc à point nommé. Il s’agit pour eux, et pour le lecteur de ce document précieux et actuel, d’élucider ces changements d’un autre genre dans l’histoire de l’humanité.
Le XXIe siècle est également celui des révolutions numériques et transhumanistes. Les auteurs de ce livre font bien de le relever. Avec l’évolution des recherches scientifiques et les innovations biotechnologiques, on assiste à la redéfinition de la notion d’humain. On parle aujourd’hui de l’homme augmenté, un homme dont le géniteur est davantage la technoscience. Les ramifications de la technoscience vont jusque dans les réseaux sociaux dont l’utilisation actuelle porte un coup sévère aux relations humaines et aux modèles d’éducation. On s’y informe, même si ce n’est pas fiable, on s’y radicalise, on s’y défoule sexuellement, on y apprend à défier l’autorité gouvernementale et parentale ; bref, les repères traditionnels d’éducation sont brouillés et on s’en remet plus aux médias qu’aux acteurs classiques de l’éducation.
L’intérêt de cet ouvrage est donc plus qu’évident compte tenu de l’acuité des mutations socio-politiques dans lesquelles le monde actuel se trouve engagé. Le lecteur y trouvera des interrogations, des hypothèses et des points de vue susceptibles de susciter la curiosité et le désir de comprendre les diverses mutations qu’il vit lui-même au quotidien. Face à ces multiples mutations où l’humanité joue son avenir, il était temps que des réflexions sérieuses, comme c’est le cas dans ce livre, y soient consacrées. Et c’est ce qu’ont fait avec ardeur et pertinence les auteurs de ce livre-miroir de la société contemporaine.
Pr. Saïbou Issa
Les théoriciens du contrat social évoquent plusieurs raisons pour établir la nécessité pour l’homme de vivre en société : l’hostilité de la nature, le risque de mort violente, la recherche de la prospérité commune, etc. Mais aujourd’hui, ce lien utile de l’homme avec la société est contredit par la perversion de sa propre nature, de ses actions de plus en plus écocides et génocidaires sous-tendues par la course effrénée vers la recherche des intérêts égoïstes. Avec l’essor de l’économie numérique, l’homme vend les actions en bourse, fait d’énormes profits et entend les pérenniser. De même, on assiste à l’émergence de nouvelles formes d’orientations sexuelles dans lesquelles l’individu accomplit dans l’extrême solitude ses pulsions libidinales sans la présence de l’autre. Plus encore, la planète Terre, qui est le bien le plus commun à tous les hommes, fait l’objet d’une intense prédation de la part de certains pays ou multinationales qui n’hésitent pas à la piller pour satisfaire leurs intérêts techno-industriels. Et lorsqu’un individu se livre par exemple à des activités terroristes, il exprime par là même sa volonté de se soustraire de la communauté humaine en niant l’altérité à travers les crimes qu’il commet contre l’humanité. De ce fait, la négation violente de l’autre ne va-t-elle pas à l’encontre de la culture du bien commun ? Cet individualisme exacerbé trouve son achèvement avec la crise sanitaire du Covid-19 qui normalise la distanciation sociale. En clair, il y a un conflit entre l’individuel et le collectif, et c’est davantage l’idée du bien commun qui est remise en question.
L’époque contemporaine reste marquée par de nouveaux phénomènes : « le repeuplement de la Terre, la sortie de la démocratie, la société d’inimitié, la relation sans désir, la voix du sang, la terreur et la contre-terreur en tant que médicament et poison » (Mbembe, 2016 : 10). De façon détaillée, nous assistons au « rétrécissement du monde et [au] repeuplement de la Terre à la faveur de nouveaux cycles de circulation des populations » (Idem), celles en majorité des pays en voie de développement qui subissent les affres de la mondialisation néolibérale. Ces migrants, ces masses humaines défavorisées de l’économie néolibérale, mues par le désir de rechercher à tous les prix l’Eldorado européen ou occidental, font cependant l’expérience de la brutalité des nationalismes tant au niveau des frontières qu’à l’intérieur des démocraties libérales où les questions d’appartenance de souche ou d’acquisition à la nation, de nationaux ou d’immigrés, de citoyenneté pure ou d’emprunt se posent avec acuité et menacent la paix dans le monde. De ce fait, on est en droit de s’interroger sur le destin du collectif et du bien commun dans le contexte mondial actuel.
Le XXIe siècle connaît également le phénomène de l’abstraction généralisée du vivant et l’émergence de la raison numérique. Avec l’évolution des recherches scientifiques et les innovations technologiques, on assiste à la redéfinition de la notion d’humain. L’homme n’est plus cet être exceptionnel des philosophies classiques, irréductible à autre chose que soi-même, et capable d’actions sur la nature, quitte à en devenir comme le « maître et possesseur » (Descartes, 1984 : 146). Il est de plus en plus à l’ère du transhumanisme (la suprématie du numérique, la domination des codes ou des algorithmes) une sorte de chiffres, une somme de flux. Transhumanisme, postgenderisme, transgenre, transexualité, etc., sont autant de mutations artificielles favorisées par les technosciences.
Sur le plan politique, la révolution libérale a déconstruit l’État, elle a produit son contraire, une étrange démocratie populiste fondée sur la personnalisation du pouvoir et caractérisée par le rejet d’une démocratie libérale que les populistes qualifient parfois de diminutive et confiscatoire des vertus d’une vraie démocratie. Pourtant après « la sortie de la religion », marquée par la rupture avec le droit divin, la modernité politique nous a conduits à une nouvelle phase de l’histoire universelle avec l’État-nation, la souveraineté, l’émergence du principe de subjectivité, le suffrage universel. Mais sans être avisés de la perversité de ses effets, la mondialisation a conféré à l’économie une dimension hégémonique qui soumet la sphère politique au dictat de la loi de l’offre et de la demande. Ainsi la souveraineté des peuples est passée du centre à la périphérie, l’État a cédé son pouvoir et sa puissance aux multinationales. Par conséquent, on assiste à l’avènement des sociétés politiques qui échappent à leurs membres, à des démocraties sans consentement des peuples.
La révolution génétique est celle qui s’est caractérisée par la découverte du génome humain, une sorte de carte d’identité génétique de l’espèce humaine. Au-delà des manipulations embryonnaires de l’humain, c’est l’exploration de l’invisible vivant qui est amorcée : culture et ensemencement des virus dans des laboratoires, manipulation des souches, déclenchement artificiel des mutations, croisement des espèces, fécondation in vitro, etc. Cette révolution génétique, sans aucun doute, vise à la modification de l’espèce humaine : « l’homme augmenté ». Mais si la science est capable de tout (du meilleur et du pire), a-t-on compris de quoi tenons-nous ? Qu’est-ce qui permettra de distinguer l’humain du non humain ?
La révolution génétique est celle qui s’est caractérisée par la découverte du génome humain, une sorte de carte d’identité génétique de l’espèce humaine. Au-delà des manipulations embryonnaires de l’humain, c’est l’exploration de l’invisible vivant qui est amorcée : culture et ensemencement des virus dans des laboratoires, manipulation des souches, déclenchement artificiel des mutations, croisement des espèces, fécondation in vitro, etc. Cette révolution génétique, sans aucun doute, vise à la modification de l’espèce humaine : « l’homme augmenté ». Mais si la science est capable de tout (du meilleur et du pire), a-t-on compris de quoi tenons-nous ? Qu’est-ce qui permettra de distinguer l’humain du non humain ?
Guillaume Gaston Nguemba
Première partie : Mutations sociales, politiques et environnementales
Guillaume Gaston Nguemba, Université de Maroua.
Résumé : Parmi les révolutions qui marquent et déterminent notre époque, la révolution numérique est celle dont les innovations technologiques conditionnent au quotidien nos corps et nos esprits au point de nous en rendre tous ou presque dépendants. Ce nouveau type de rationalisme, le rationalisme numérique, a généré un capitalisme tout à fait particulier qui englobe et soumet toutes nos vies, publiques ou privées, au pouvoir de la communication et de l’information. Cette nouvelle civilisation numérique, fondée sur le techno-pouvoir, semble aujourd’hui embarquer l’humanité dans une aventure dont nous ne mesurons pas suffisamment les dangers. Quel genre d’humanité sommes-nous devenus à l’ère des réseaux sociaux ? La déconstruction de la subjectivité et la phénoménalisation des comportements n’ont-elles pas transformé notre liberté en servitude ? Le présent article s’attachera à mettre en examen l’avers et le revers de cette étrange civilisation numérique qui réduit nos vies au consumérisme des technologies de l’expressivité et au rythme des algorithmes.
Mots-clés : Addiction, algorithme, computationnel, civilisation numérique, techno-pouvoir, capitalisme numérique, réseaux sociaux.
Abstract : Among the revolutions that mark and determine our epoch, numerical revolution is the one whose technological innovations daily condition our bodies and our spirits to the point of making all or almost all of us dependent. This new way of thinking, numeral thinking, has brought about a capitalism, which is peculiar in its kind, wrapping up and submitting all our public and private lives to the power of communication and information. This new numerical civilisation, rooted on the techno-power, seems nowadays to embark humanity with it in an adventure whose threats we have not sufficiently grasped. What type of humanity have we become in the era of social networks ? Have the deconstruction of subjectivity and the phenomenalisation of behaviours not changed our freedom into bondage ? This article aims at examining the advantages and disadvantages of this strange numerical civilisation, which reduces our lives to the consumerism of expressivity technologies and to the rhythms of algorithms.
Keywords : Addition, algorithm, computational, numerical civilisation, techno-power, numerical capitalism, social networks.
Deux grandes questions interpellent aujourd’hui la conscience universelle : la question de l’homme et la question de la Terre. Marquée crucialement par les révolutions1 numérique, libérale et génétique, l’humanité et la Terre qu’elle habite se trouvent aujourd’hui plus que jamais menacées. Mais cette menace n’est pas seulement climatique et écologique, elle est aussi humaine, c’est toute notre subjectivité qui se voit menacée, déconstruite par la révolution numérique et ses technologies computationnelles. Ainsi la raison numérique a-t-elle dé-territorialisé et bouleversé l’ordre du monde par la création du cyberespace, un monde virtuel et illimité, commandé par des serveurs et des algorithmes qui conditionnent tous les pans de notre existence. Soumis à la servitude du numérique, nous sommes addicts aux technologies de l’information et de l’expressivité. Elles s’imposent par leur pouvoir et transforment nos vies en un marché, le marché de l’attention. Aussi assistons-nous à la création d’un nouvel homme, l’homme numérique dont l’intelligence, l’affectivité et la sociabilité sont réduites à l’expressivité des images, des alertes et des fluidifications de toutes sortes. Désormais, les schémas qui orientent nos décisions individuelles et collectives sont le résultat des fonctionnalités optimales des algorithmes. Quels sont donc l’envers et le revers de cette étrange médaille qui brille de tous feux et attire toutes les attentions ? Quels sont les impensés de ce néo-humanisme transhumaniste et algorithmisé auquel notre humanité est soumise aujourd’hui ? Une contre-révolution est-elle possible ?
Le présent article est une réflexion critique à l’intelligibilité des impensés de cette révolution qui, comme un océan, entraîne les humanités contemporaines dans une tempête et les poussent vers des rivages inconnus, pour ne pas dire incertains. Il interroge les mutations qui caractérisent notre époque et transforment notre subjectivité : avons-nous une boussole d’orientation ?
Notre réflexion portera d’abord sur la caractérisation des innovations numériques et computationnelles ; elle se penchera ensuite sur les addictions, les servitudes et les infléchissements qu’elles provoquent en nous ; enfin elle examinera les conditions de possibilité d’une éthique des technologies numériques et communicationnelles en faveur d’un humanisme intégral.
S’il est une révolution qui a totalement bouleversé le monde et la vie des hommes, c’est la révolution numérique. Le passage du digital au numérique s’est accompagné de bouleversements dont aucune intelligence ne pouvait imaginer l’ampleur. La numérisation des informations, des livres, des objets, des images, a permis la création des réseaux d’information et de communication, transformant le monde en un « village planétaire ». L’Internet, canal de communication et de convergence des populations, est devenu, comme l’affirme Jean-Claude Chirollet, « l’instrument tentaculaire apte à faire émerger une conscience collective trans-identitaire, grâce à l’usage des réseaux informationnels et des médias interactifs de communication. » Ceci a pour conséquence « la circulation en réseau planétaire de l’information induit des zones de résistance multiples et protéiformes, en reconstitution permanente, aux frontières floues et toujours mouvantes, à la manière d’une gigantesque forme fractale indéfiniment recalculée et remodelée par un programme informatique. » (2003 : 406) L’Internet et les Technologies de l’Information et de la Communication ont transformé le monde en existence numérique au point où l’on peut se demander aujourd’hui si les individus ont encore leurs identités naturelles.
La notion d’identique est devenue de plus en plus floue aujourd’hui. Les critères traditionnels par lesquels on définissait les individus et les peuples sont devenus subtiles. L’ère numérique est l’ère des identités plurielles, puisque les frontières naturelles et conventionnelles n’existent plus. Le principe communicationnel prime sur tout : tout le monde peut communiquer avec tout le monde. Jadis, on définissait l’identité personnelle d’un individu à partir de son être biologique et socioculturel ; aujourd’hui, on voit se greffer sur le biologique des appartenances culturelles, idéologiques et religieuses multiples. D’où l’instabilité des identités individuelles et collectives que l’on constate dans nos sociétés contemporaines. Il faut dire que de nos jours aucun État ne peut contrôler ou maîtriser ses citoyens. Les nationalismes anciens se fondaient sur la langue et la culture, transmissibles de génération en génération pour former une identité, un esprit national. C’est donc par des constructions nationalitaires que les nations et les peuples ont formé leurs identités. Renan affirmait que « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie » (1992 : 54). On perçoit dans cette idée la thèse d’un socle identitaire national stable et permanent. Or, les technologies informationnelles et computationnelles, par leur expansion, ont provoqué le brouillage des cartes identitaires en rendant les frontières des États instables. Internet offre aux citoyens des États des « territoires » virtuels et polymorphes, d’où la difficulté aujourd’hui de comprendre ou de prévenir le comportement des individus. Les sociétés actuelles, du Nord au Sud, sont marquées par le phénomène de violence, une violence multiforme que les institutions publiques des États n’arrivent pas à maîtriser. La notion d’identité est devenue plus complexe au point où nous ne pouvons plus la comprendre simplement sous les seules modalités de la culture, du temps et de l’espace, sans prendre en considération les réseaux sociaux et tous les autres réseaux de communication. Le monde numérique a changé les appartenances identitaires des individus. Les relations interpersonnelles en réseau structurent davantage nos comportements et nous poussent à des réactions qui échappent à nos identités culturelles et sociétales. Comme l’a montré Alfred Korzybski, la réalité humaine – même langagière – ne peut se comprendre et s’expliquer en éléments simples. Toute réalité humaine est complexe et c’est cette complexité que le monde virtuel accentue au point de nous addicter à certains comportements.
Nous sommes donc devenus une espèce humaine étrange, bien différente des générations anciennes. Nous sommes, comme disent nos jeunes, « une génération Android », marqués par une dépendance générale au numérique et aux réseaux de communication. Nous sommes pris dans un réseau d’interférences mondialisé qui fait nous dénature et nous rend autrement que ce que nous sommes. L’effondrement de nos identités nationales, territoriales et politiques nous a profondément transformés au point où nous ne savons plus ce que nous sommes. Le spectre d’un monde anonyme, asexué et sans identité hante nos esprits. C’est le règne de l’impersonnalité.
L’un des faits les plus marquants des temps actuels est l’hypermédiativité de la vie courante. Le Web a un tel impact sur le comportement des individus que nous vivons un monde étrange où tout se dit et se montre sans restriction, sans exception même l’intimité de l’homme. Les hommes de toutes races, de toutes cultures, sans distinction de classes sociales communiquent et se communiquent les photos et les images. Autrefois, les hommes avaient la culture des livres, des mots et des paroles ; les hommes d’aujourd’hui ont la culture des images. Ils jugent, ils s’informent et s’échangent à partir des images. L’intelligence actuelle peut-elle égaler celle des hommes d’autrefois ? Notre culture est une culture du numérique, celle qui se limite au seul langage du binaire. Tout ce qui est non numérique ou non computationnel est considéré comme hors de culture. Si notre culture est une culture de l’image, cela veut dire qu’elle est fondée sur le simulacre, sur l’apparence. Elle montre et fait montrer la réalité virtuelle. Il n’y a qu’à regarder le nombre de Fake news qui circulent sur Internet. Le mensonge, la tromperie et la manipulation sont des caractéristiques communes à toutes formes de culture numérique. Internet et ses innovations ont-ils tué le sujet ?
Les technologies de traçage des individus sont bien connus chez Google. On peut dire à chaque individu détenteur d’un téléphone Android et d’un Smartphone les lieux qu’il a fréquentés, les hôtels où il a dîné ou séjourné, les villes et les pays qu’il a visités, le nombre de kilomètres qu’il a parcourus et les dates où tout cela s’est passé. Il n’y a donc plus de vie cachée, tout est su et communiqué. Des applications ont été inventées pour suivre le mouvement des individus sur des cartes numériques, « telle l’application FamilyMap commercialisée aux Etats-Unis par AT&T, qui indique sur smartphone le positionnement respectif des membres d’une famille et peut activer le cas échéant divers types d’alertes. » (E. Sadin, 2015 : 180). On verrait en ces technologies des moyens de sécurité pour les adolescents, mais en réalité, il n’en est rien. Selon Éric Sadin, « les Grecs estimaient que la sociabilité appelait comme contrepartie impérative l’aménagement de sphères privées. Tension sensible dans les rapports étroits et indissociables qu’entretient le couple formé par Hestia et Hermès. La première représente la figure du foyer, de l’intimité, du soin porté au feu chargé d’une part sacrée. Le second renvoie à la circulation du corps, à l’activité publique, aux jeux de communication, à l’œuvre dans l’espace commun de la Cité. » (Ibid. : 181).
La numérisation et le développement des réseaux de communication ont presqu’effacé la sphère privée. Et cet effacement se comprend d’abord comme une totalisation de la vie sociale. Les hommes sont pris comme des choses, pour mieux les exploiter, on doit les comprendre et les connaître entièrement. L’économie numérique est fondée sur le réductionnisme individuel : traçage des personnes par la navigation et la communication, mémorisation et profilage des comportements, etc. Toute la réussite de cette économie repose sur sa capacité d’addicter les individus au désir et au besoin de communication. Ainsi, la notion même d’identité devient problématique puisque les individus ne sont des sujets que dans et par les réseaux sociaux. L’une des caractéristiques de la subjectivité numérique est qu’elle transcende le temps et l’espace, elle ne se limite pas à un temps ou à un lieu. Comme l’affirme Harim Bey, « le Web compresse le temps – les données – en un « espace » infinitésimal. » (1987 : 28-29) La relation de l’homme au temps et à l’espace a tellement changé que ces deux conditions de toute représentation sont devenues homogènes. Cette transformation technologique de l’espace-temps a favorisé la recrudescence de l’attractivité médiatique. Le passé et l’avenir se lisent au présent et on assiste à une « spectacularisation de l’existence sociale et du sacre de l’actualité. » (Marcel Gauchet, 2017 : 475) Les individus s’agrippent à l’actualité si bien que le passé et le futur n’ont presque plus d’importance. Dans un tel contexte, la surinformation, loin d’être un facteur constructif de la personnalité et de l’intelligence, devient une source d’aliénation et d’appauvrissement. Et quand la capacité à bien juger en vient à manquer, les individus deviennent manipulables et vulnérables.
L’une des conséquences de cette hypermédiatisation de la vie sociale, comme le souligne Marcel Gauchet, est que :
la médiatisation remplace les médiations qui assuraient la liaison de l’individuel et du collectif dans le cadre de sa structuration hétéronome ; elle les rend inutiles. Ce qui tenait les êtres ensemble passait par l’appartenance à des corps sociaux de taille et de rang variés, eux-mêmes reliés par des hiérarchies. Tout cet édifice qui, en dépit de l’érosion presque complète de ses reliefs traditionnels, continuait de fournir la membrure sous-jacente de l’existence collective est cette fois rendu vain par le redoublement spectaculaire du présent. (Ibid.)
La subjectivité qui est la nôtre est d’un autre genre, elle n’est plus typiquement constitutive du sujet pensant, libre, doué de raison et de volonté. Elle est une subjectivité aliénée, addicte à la puissance du numérique, conditionnée aux prouesses et aux innovations des technologies computationnelles. Notre existence s’est transformée en un réseau algorithmique. Comment peut-on refuser de se soumettre à ces technologies ? Quand adviendra le crépuscule de ces idoles numériques ? Nous assistons, comme le souligne Éric Sadin, à une « asymétrie de compétence » (2015 : 259), l’intelligence artificielle évoluant à une vitesse supérieure ou égale à celle de la lumière face à l’intelligence de l’homme limitée dans le temps et dans l’espace. Les capacités naturelles de notre cerveau sont limitées.
L’homme, peut-on dire, a inventé avec la révolution numérique un artifice qui est bien au-dessus de son intelligence. Son pouvoir et sa maîtrise sont de loin inférieurs à l’exponentiel des flux d’information et de données numériques. Albert Bartlett affirmait que « la plus grande faiblesse de la race humaine vient de son incapacité à comprendre la fonction exponentielle. »2 Comment comprendre ce paradoxe : la fonction exponentielle est une fonction mathématique et les mathématiques sont une invention de l’homme, les hommes auront-ils donc créé quelque chose qui est au-dessus de leurs capacités et qui les écrase ? En réalité, ce que dénonce ce critique – avec gravité – c’est tout simplement ce que Marx avait déjà révélé du capitalisme, à savoir le fétichisme qui caractérise son processus, qui va de la tête de l’homme jusqu’au pouvoir de la machine inventée. La marchandisation généralisée à laquelle la mondialisation nous a conduits n’est que le fait de la servicisation de tous les besoins de l’homme. Le principal objectif de la progression exponentielle des produits et des innovations numériques est de faire croire à l’homme que tous ses besoins peuvent être satisfaits par le pouvoir de l’argent. Comme l’affirme Éric Sadin, « le techno-pouvoir est un techno-capitalisme (2015 : 216), un capitalisme expansif et exponentiel, qui fait de l’homme un producteur-consommateur. C’est le règne de l’homme unidimensionnel dont parle Marcuse. Nous voilà pris dans le sceptre d’un capitalisme qui « détruit » le naturel en créant l’artifice pour plonger l’homme dans un cycle de besoins et de consommation : plus on consomme, plus on est vide et plus on est vide, plus on consomme. Le capitalisme, comme l’affirme Schumpeter, est fondé sur « le processus de destruction créatrice » (1990 : 57) et c’est en celui-ci que toute entreprise s’adapte. C’est d’ailleurs ce que l’on peut constater aujourd’hui avec l’économie numérique dont le principe repose sur l’innovation et la constante illusion de toujours dépasser l’ancien par le neuf, c’est-à-dire le moins par le plus. Les innovations numériques, source intarissable de nos besoins et de nos fantasmes, ne nous ont-elles pas plongé dans l’impasse de l’hybridation ?
Le monde dans lequel nous vivons se mue à chaque instant. Nous vivons une époque où la dynamique du changement nous pousse à l’oubli du permanent. Toute notre existence, peut-on dire, se déploie dans le mouvant. Mais où allons-nous ? Nous ne savons pas. Ce que nous savons avec beaucoup d’évidence, c’est que nous sommes marqués par une crise d’identité profonde. La culture et la civilisation du numérique produisent des choses, des objets, des appareils et instruments hybrides, hétéroclites et bigarrés. Des êtres et des choses qui nous transforment jusqu’à faire de nous des asservis, des assujettis, des addicts. Nous sommes devenus des êtres aux identités multiples, c’est-à-dire des hybrides. Or, le caractère hybride de nos productions industrielles, culturelles et technologiques nous trouble, étant trop souvent habitués à connaître les êtres et les choses par rapport à leurs catégories et à leurs concepts. Toute notre connaissance dérive des définitions. Définir, c’est fixer, c’est limiter ou circonscrire une réalité par rapport à une autre. Nous avons appris à classer chaque chose dans sa catégorie, c’est-à-dire dans un ensemble bien défini et bien délimité. Nous avons donc tendance à rejeter ce qui n’est pas classable ou identifiable. Ce qui est sans identité est rejeté.
Or, depuis l’Antiquité, les mythes et les fables nous parlent des centaures, ces êtres hybrides, à moitié humain, à moitié animal. Ainsi, « notre réalité est devenue inclassable, indéfinissable, inqualifiable, et en notre for intérieur nous sentons que nous avons perdu ce qui nous reliait à elle. » (Halpern, 2020 : 10) L’hybridation nous a plongé dans une crise profonde qui bouleverse toutes nos représentations, voire toute notre connaissance. C’est ce que Gabrielle Halpern affirme quand elle souligne qu’ « en fait, la crise que nous traversons n’est pas économique, financière, sociale, écologique, institutionnelle, territoriale ou politique. Ce qui est en crise, avant tout, c’est notre rapport à la réalité. » (2020 : 10) Ce dont il y a crise, c’est le fait que nous ne soyons plus aujourd’hui à mesure de connaître ou de vivre la réalité par des schèmes d’identité stable et durable. Le changement et le mouvement sont devenus les marques de notre identité. Les réseaux sociaux ont transformé toutes les dimensions de notre existence. Tout le monde s’exprime et dit ce qu’il pense de tout et de rien. La notion de personnalité publique n’a plus de sens. Tout le monde peut se faire important et s’imposer à la vue et à l’écoute de n’importe qui grâce aux systèmes d’alerte. La pluralité de vérités et d’opinions que les réseaux sociaux produisent favorise le complotisme et la suspicion. Les événements sont commentés et amplifiés selon l’opinion et la sensibilité de tout un chacun. Impossible, comme à l’époque du cubisme, de présenter la réalité sous un seul angle. La vérité elle-même, comme le pense Halpern, est devenue « cubique », relevant beaucoup plus de la sensibilité que du jugement de la raison.
La révolution numérique a fait naître également « une nouvelle forme de réalité qui se pare de qualificatifs : virtuelle, augmentée, fictionnelle…Elle crée l’illusion que des mondes parallèles nous entourent. » (Halpern, 2020 : 14) C’est l’avènement d’un autre monde, d’un nouveau monde, le monde virtuel, le cyber espace. Un monde sans frontières et sans limites. Pour quelles raisons l’homme l’a-t-il créé ? Le monde réel est-il devenu trop étroit par rapport à l’extension de notre intelligence ? Pourquoi n’arrivons-nous pas à nous limiter à la seule réalité du réel ? Ces questions nous semblent assez complexes pour être abordées dans ce contexte. Il faut toutefois reconnaître l’apport de la phénoménologie de Husserl dans la connaissance du monde réel. La perception que nous avons des choses est à la fois objective et relative. L’objectivisme de notre connaissance est limité à notre subjectivité. De quoi le monde perçu est-il fait ? Certainement de nos idées, de nos besoins, de nos désirs, de notre sensibilité. Nous percevons le monde tel que nous sommes. On peut donc voir dans la révolution numérique une révolution phénoménologique de la perception. La nature et ses êtres ne dépendent pas de nous, c’est vrai ; mais c’est par rapport à notre conscience que tout cela existe et prend sens. Comme le souligne Halpern, « l’être humain est un drôle d’animal qui rejette de la réalité tout ce qu’elle recèle d’étonnant et qui, par la suite, s’ennuyant trop, va créer lui-même son propre étonnement : d’un côté, il diminue la réalité ; de l’autre, il l’augmente ! Dans tous les cas, il la rejette telle qu’elle est. » (Halpern, 2020 : 21)
Une autre caractéristique du monde actuel est qu’il devient de plus en plus hybride, il est plein de centaures. La Grèce antique en dit long sur la représentation mythologique de ces êtres qui ne sont ni animal ni humain mais les deux. La nature elle-même en donne des exemples : la chauve-souris a une tête de chien et un corps d’oiseau, quelle est réellement sa nature ? Le mulet est-il un âne ou un cheval ? On peut multiplier des exemples. La difficulté ici c’est de procéder par classification, de connaître les êtres et les choses en cherchant à les localiser dans des catégories fixes, c’est-à-dire inchangeables. La logique humaine a tendance à définir les objets et les êtres en les circonscrivant dans des catégories conceptuelles stables et limitées. Or, cela n’est pas toujours possibles quand il s’agit des êtres hybrides ou des centaures. L’exemple le plus courant est le smartphone. Les concepteurs leur donnent mille fonctions : en plus du téléphone, il est un appareil photo, une boussole, une caméra, un convertisseur de devises, un programmeur de voyages, une calculette, un appareil de météorologie, une radio, un appareil de musique, etc. En quoi cet appareil est-il encore un téléphone ? C’est par abus de langage que nous l’appelons téléphone. Il mériterait un autre nom que celui-là qui le limite à ce qu’il n’est pas. Notre langage courant est mis en difficulté pour désigner ou exprimer des réalités qui ne correspondent pas à nos catégories. Le problème n’est pas dans la réalité en tant que telle, il est dans notre façon de transformer ou de concevoir les choses. « Prenons l’exemple des gares : jusqu’à présent, elles servaient à faire circuler des trains. Aujourd’hui, on peut également y faire ses courses, du sport, des analyses de sang, déjeuner ou aller voir un film, sans forcément prendre un train. Est-ce encore une gare ? Cela oblige à la réflexion ; non, ce n’est plus vraiment une gare, c’est devenu autre chose et nécessite peut-être une nouvelle appellation. » (Halpern, 2020 : 19)
À bien y réfléchir, on se rend vite à l’évidence que nous sommes marqués de part en part par la culture du repu, de la consommation et de l’accumulation ; la servitude du libéralisme économique étant fondée sur l’idée que tout existant doit être transformé en objet de consommation mercantile, y compris notre propre corps. Au sujet des technologies numériques, Éric Sadin3 relève les dérives des innovations de la Silicon Valley, que ce lieu jadis considéré comme terre des chercheurs d’or, est devenu aujourd’hui depuis l’après-guerre, le lieu d’une frénésie d’industries numériques (Google, Apple, Facebook, Uber, Netflix, etc.). Silicon Valley n’est plus une terre, mais un esprit, une ambition, celle de coloniser toute la terre au nom du libéralisme numérique. Un nouveau capitalisme a vu le jour, le technolibéralisme qui, par la médiation des objets connectés et l’intelligence artificielle, entend tirer profit de tous les pans de notre existence, y compris nos gestes les plus anodins, inaugurant l’ère d’une « industrie de la vie ». On voit très bien qu’au-delà d’un modèle économique, il s’agit d’un modèle de civilisation qui vise à réduire nos vies à des comportements algorithmiques par le dessaisissement de notre pouvoir de décision. Nous sommes comparables à des petits poissons qui tournent en rond dans un bocal. Combien de nos reflexes, de nos habiletés avons-nous perdu au contact de toutes ces monstruosités technologiques ? Sommes-nous encore des humains ? Bruno Patino (2022) pense que nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis aux manèges de nos alertes et nos messages instantanés.
L’économie numérique est fondée sur le marché de l’attention, elle a pour objectif d’accélérer le temps et d’étendre indéfiniment l’espace pour en tirer le maximum de valeur et de profit possible. La servitude qu’elle nous impose déconstruit notre subjectivité. Aussi cette économie préfère-t-elle le reflexe à la réflexion, l’émotion à la raison, la précipitation au jugement. Il s’agit de transformer les individus en automates, de contrôler leurs gestes, leurs activités, leurs comportements par le traçage et la localisation. Ainsi se développa la surveillance numérique par la mise en service du GPS (Global Positioning System) dont la capacité d’observation et d’identification des objets s’étend à l’ensemble de la planète. La notion de vie privée n’a donc plus de sens, tout est su et connu au profit du marché. En fin de compte, le libéralisme numérique a généré au moyen des technologies de l’expressivité des contraintes et des servitudes dont nous ne pouvons plus aujourd’hui nous débarrasser facilement. Ce qui se joue quotidiennement sur nos écrans, c’est l’expansion d’une idéologie, celle de l’expressivité, du marché de l’attention. C’est ce que Éric Sadin appelle la « silicolonisation du monde ».
Les anciennes formes de colonisation furent marquées par l’occupation des territoires et l’exploitation des ressources naturelles, et se limitaient dans le temps et dans l’espace. La colonisation numérique est universelle et totalisante. Elle ne se limite plus au territoire géographique, elle addicte et formate les esprits ; elle capte et embrigade l’attention. La civilisation numérique a produit un type de société que Bruno Patino qualifie de « société de la fatigue » et qui a provoqué des mutations politiques importantes qui mériteraient d’être mises en lumière.
La révolution industrielle a infléchi la nature du rapport entre la technique et la politique. La modernité qu’elle a engendrée a transformé la vie individuelle et collective des hommes. L’homme industriel ou l’homme technique s’est vu transformé de part en part par ses propres créations, ses propres inventions. Le mérite de Marx n’est-il pas sans aucun doute d’avoir expliqué le rapport dialectique qui existe entre l’organisation matérielle d’une société et les rapports sociaux de production qui la caractérisent ? Ce qui signifie bien que la vie sociale des individus est déterminée par les rapports de production. L’une des caractéristiques de la modernité est la volonté puissante de la politique de contrôler la productivité économique et le développement technologique. Tous les empires modernes sont fondés sur des politiques économiques de puissance : les Etats-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, etc. Point n’est besoin de l’expliquer pour comprendre la nécessité qui s’est toujours imposée à la politique de maîtriser le développement technologique à son avantage.
Mais quelque chose a changé depuis l’avènement de l’informatique, une indépendance notoire des innovations dans le domaine des technologies computationnelles et communicationnelles s’est manifestée. La technologie s’est émancipée en quelque sorte de l’autorité du politique. Avant la révolution numérique, plusieurs pays comme les États-Unis et bien d’autres, subventionnaient les recherches en laboratoire et dans les Universités pour accroître le développement des technologies et encourager la production innovante. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, des entreprises comme Microsoft, Apple, Hewlett-Packard, Rank Xerox, etc. sont nées des initiatives privées et non des administrations publiques. Ce sont des capitaux privés qui les ont créées. Cela veut dire que ce sont des individus privés – généralement des ingénieurs – qui ont manifesté leur liberté d’entreprendre et leur volonté d’être autonomes en travaillant pour leur propre compte et non plus sous l’autorité des administrations publiques. Cette puissance du privé s’est accrue vers les années 80 en bouleversant les rapports d’autorité qui existaient jusque-là entre la technique et la politique, la science et l’État. Avec les technologies computationnelles ou numériques, c’est désormais la technique qui, par sa puissance extensive illimitée, domine et détermine le politique. C’est ce que Jacques Ellul avait vu bien des années auparavant, quand il parle du processus d’ « auto-accroissement » de la technique. Puisque les « éléments techniques se combinent et tendent de plus en plus à se combiner entre eux spontanément, si bien que le rôle de l’homme se bornerait à celui d’appareil enregistreur, constatant l’effet des techniques les unes sur les autres et leurs résultats. »4 (1954 : 87) L’autonomisation de la technique a une ascendance sur la politique et l’ensemble de la société au point où aujourd’hui rien ne peut plus se faire en dehors de son pouvoir. C’est toute l’anthropologie moderne qui mérite d’être revisitée au sujet de l’homme dans ses rapports à la technique. Comme le souligne Peter Kemp : « on traite l’homme selon l’idée qu’on s’en fait, de même qu’on se fait une idée de l’homme selon la manière dont on le traite. » Les technologies numériques ont transformé l’homme contemporain que nous sommes en un sujet numérique, algorithmisé à des systèmes d’exploitation capitalistes. Que nous reste-t-il encore de subjectivité qui ne soit numérisable ? Comment donc comprendre ce pouvoir de la technique qui, comme un torrent, entraîne tout à son passage ?
Éric Sadin le qualifie de techno-pouvoir, un pouvoir complexe et ramifié, déterminant tout existant :
Le techno-pouvoir ne représente pas une instance qui déciderait de la politique intérieure ou extérieure d’une nation, qui gérerait des budgets publics, ou qui se soucierait de la meilleure préservation de la société et des conditions de vie. Il est composé d’une foultitude d’acteurs épars, qui agissent toujours plus profondément sur le cours des existences et des choses, produisant des effets de gouvernementalité. (2015 : 199)
Il ne s’agit donc pas d’un pouvoir institutionnel ou institutionnalisé, limité sur un territoire ou sur un continent. Le techno-pouvoir tient son pouvoir de l’utilisation et des sollicitations que nous faisons de ses produits, c’est-à-dire de son pouvoir. Il s’agit d’un pouvoir comparable à celui dont parle Michel Foucault, caractérisé par le fait que « certains hommes peuvent plus ou moins entièrement déterminer la conduite d’autres hommes – jamais de manière exhaustive ou coercitive. » (2001 : 980). C’est d’ailleurs ce trait distinctif qui fait du techno-pouvoir un pouvoir difficile à contrôler, parce qu’il est imperceptible et attrayant. Il est difficile d’identifier les administrateurs des réseaux sociaux ou les initiateurs et concepteurs des sites web et leurs algorithmes.
Le monde numérique fonctionne comme une loge ésotérique où on obéit sans connaître les donneurs d’ordre. Les sites envoient des alertes et des messages aux utilisateurs mais ces derniers n’ont pas la possibilité de s’adresser à eux directement, la communication n'étant pas réciproque. Et quand bien même cela serait possible, les utilisateurs ne pourraient s’adresser qu’aux répondeurs, c’est-à-dire aux algorithmes et non à des personnes perceptibles. Il s’agit, selon l’expression d’Éric Sadin, d’une « nébuleuse globalisée » aux multiples « visages » affublée de noms énigmatiques d’entreprises ou d’industries et dont la signification n’est pas aisément connue : Google, Microsoft, IBM, Apple, Facebook, Twitter, Samsung, Android, Amazon, etc. Qu’est-ce qui est dit derrière ces anagrammes nominalistes ? Difficile de le savoir. Ce qui est bien su c’est qu’il s’agit des plateformes ou des moteurs de recherche qui, quotidiennement, structurent et déterminent la vie et le comportement des milliards d’individus. Il s’agit des « figures » ou des « visages » capitalistes planétaires, invincibles et difficilement attaquables par des États. La révolution numérique et plus précisément le libéralisme numérique qu’elle a engendré a significativement changé la figure de l’État moderne contemporain. Celui-ci n’est plus ce qu’il était à l’époque gréco-romaine ou au temps de Machiavel, un absolu de pouvoir, une transcendance. Il est devenu par le techno-pouvoir et la technoscience un réceptacle des innovations scientifiques et technologiques qui l’ont transformé en un simple agent employé et voué aux services et aux intérêts des entreprises privées. Car, comme nous l’avons souligné, les initiateurs et les promoteurs de ces entreprises capitalistes sont des individus et non des États. Les capitaux mis en investissement dans les entreprises numériques sont des capitaux privés et non des budgets des administrations publiques. L’État est donc devenu une institution immanente au techno-pouvoir. Ce constat est un fait qui en appelle à l’urgence d’une réflexion critique sur les enjeux et les impensés de cette révolution numérique planétaire qui gouverne nos corps et nos esprits.
Les thuriféraires des technologies numériques et communicationnelles ont toujours déclaré leurs innovations neutres, objectives et constructives. Or, à bien regarder, leur bonne foi n’est jamais allée au-delà de leur ambition expansive d’accumulation et d’accroissement du capital à buts strictement privés et idéologiques. La vitesse expansive de leurs innovations se moque bien des principes fondamentaux de la démocratie et de la souveraineté des peuples. Les innovateurs et les propriétaires desdites technologies soumettent le droit et la politique des États. Le libertarianisme qu’ils défendent est au-dessus des législations nationales et internationales. Pourtant, il faut le souligner, le techno-pouvoir et les technologies qui l’accompagnent ne se donnent aucunement à nous comme des montres froids, leurs modes opératoires est la sympathie et la philanthropie pour produire de la sidération auprès des utilisateurs. Ces technologies, doit-on le dire, ne se présentent pas non plus comme la nouvelle religion, mais plutôt comme une nouvelle espérance, un nouveau salut pour l’homme. Tout utilisateur d’un téléphone Android se croit considéré à l’échelle du monde et par ce fait développé, même s’il manque d’habitation et ne mange pas à sa faim. Quelle espérance ! Ce nouveau messianisme de notre époque ne montre-t-il pas à suffisance que le pouvoir n’est pas partout, qu’il est exclusivement dans les laboratoires de recherche et dans les Universités ? Par conséquent, ce ne sont plus les Princes qui, à partir de leurs palais, décident de la marche du monde et du devenir de l’humanité, c’est plutôt les chercheurs et les spécialistes qui décident de tout dans leurs laboratoires, y compris de notre espérance de vie. C’est cette réalité que la crise sanitaire causée par la Covid19 a clairement montrée. Quelles objections peut-on y opposer ? Et quelle voie peut-on suggérer pour humaniser davantage les innovations numériques ?
Au lieu de se désoler d’une résignation du politique à ne pas pouvoir maîtriser l’hyperpuissance du techno-pouvoir, il faut plutôt le repenser pour lui en apporter un supplément d’âme. Il faut chercher des contre-pouvoirs et poser des limites à cette hyperpuissance numérique qui transforme les hommes en simples objets traçables. Nous devons transformer le techno-pouvoir pour en faire « une politique de nous-mêmes » (Foucault, 2013 : 90-91), c’est-à-dire une philosophie de la subjectivité. Si le techno-pouvoir se moque du pouvoir institutionnel, sur quoi va-t-il s’appuyer pour fonder son propre pouvoir et celui des individus ? Hegel affirme que la liberté des individus n’est possible qu’au sein de l’État et ses institutions. Si la servicisation qu’offrent les technologies numériques est une totalisation de la subjectivité, il faut donc dire qu’elles sont tyranniques et méritent à cet effet d’être critiquées au nom d’une éthique de la subjectivité. Il est regrettable de constater que depuis leur avènement jusqu’à nos jours, les technologies numériques n’ont pas fait l’objet d’examen critique sérieux à la mesure de leur puissance sur la vie et le comportement des individus.
Une décorrélation est toujours maintenue entre la technique et l’éthique. La fascination des innovations et des inventions techniques fait croire que tout ce qui nous facilite la vie est bien. Or, combien l’usage de l’Internet et du téléphone nous ont rendus incohérents et inaptes au jugement ? Les technologies numériques nous font croire qu’elles peuvent tout faire pour nous et donc sans nous. Le scientisme de notre temps est pire que celui du début des révolutions scientifiques et techniques. Nous croyons faussement à la toute-puissance de l’intelligence artificielle au mépris de nos propres facultés. Il est d’urgence aujourd’hui que les innovations technologiques soient soumises à un code éthique universel qui prenne en compte l’effectivité ontologique de l’homme. Comme le souligne Éric Sadin, l’éthique est plus intégrale que la morale :
À la différence de la morale, l’éthique ne cherche pas à évaluer tout domaine de la vie en fonction de catégories établies et variables selon les traditions historiques, les appartenances culturelles et cultuelles, ou les idéologies. Elle considère que l’humain recouvre en propre certaines dimensions fondamentales inaliénables et consubstantielles à son bien-être, qui quelles que soient les circonstances et les évolutions doivent être sauvegardées, entretenues et développées. (2015 : 245)
Il s’agit en priorité de la sauvegarde des valeurs fondamentales de l’homme en tant qu’absolu de valeur et non pas tout simplement comme sujet historique. Ces valeurs sont celles relatives au droit à la liberté des individus, au respect absolu de la personne humaine dans sa vie privée, au non assujettissement de sa faculté de juger et à la non réduction de ses comportements affectifs et cognitifs à des fins mercantilistes. En d’autres termes, la technè doit s’articuler sur l’éthique, une éthique de la personne humaine. C’est cette philosophie de la personne et des valeurs qui lui sont rattachées qu’Emmanuel Mounier appelle le personnalisme. Il est admis qu’ « une action est bonne dans la mesure où elle respecte la personne humaine et contribue à son épanouissement ; dans le cas contraire, elle est mauvaise. » (Mounier, 1961 : 80) La technique est une caractérisation essentielle de l’espèce humaine qu’on ne saurait nier, mais cette puissance peut-être destructrice si elle n’est pas raisonnée. Elle peut se transformer en une monstruosité menaçante si elle s’oppose à la personnalisation. Emmanuel Mounier écrit :
Laissée à son poids aveugle, elle est une force puissante de dépersonnalisation. Mais elle ne l'est que détachée du mouvement qui la suscite comme un instrument de la libération de l'homme à l'égard des servitudes naturelles, et de la reconquête de la nature. Une attitude purement négative devant le développement technique relève d'une insuffisante analyse, ou d’une conception idéaliste d’un destin que nous forgerons qu’avec toutes les forces de la terre. » (1961 : 31)
Il n’est donc pas question de rejeter la technique dans sa forme dominante actuelle : les technologies numériques et communicationnelles. Ce qui est urgent de faire, c’est de les munir d’une éthique de la personne, soucieuse de sa dignité et de ses droits. La création des comités consultatifs d’éthique et des structures de contrôle et de surveillance Internet sont donc nécessaires à l’échelle transnationale. D’où l’impérieuse nécessité de rendre au politique son autonomie et sa place dans la régulation du social. La politique et l’éthique sont indissociables, jamais l’une sans l’autre. Toute situation politique comme toute forme de technique renvoient
