Naissance d'une femme - Camomille - E-Book

Naissance d'une femme E-Book

Camomille

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Beschreibung

Pour accéder à son plein statut de femme, Geneviève, 15 ans, devra affronter bien des épreuves...

Geneviève grandit dans les années 60, à Langevin, un écart de Saint-Joseph, au sud de l'île de La Réunion. Après une enfance heureuse auprès des siens, malgré la misère et le décès prématuré du père, une rencontre entraîne la jeune fille naïve dans un tourbillon qui lui enlève tout contrôle sur sa vie. Choc des cultures, violence et humiliations deviennent progressivement son lot. Mais Geneviève tient bon. Elle espère. Surtout pour ses enfants, sa seule consolation et l'objet de sa fierté. Jusqu’à ce qu’éclate le scandale, qui brisera sa famille et ses dernières illusions. Geneviève saisit alors l'opportunité de devenir la femme libre et capable qui, au fond d’elle, attendait d’être révélée.
Une histoire librement inspirée de faits réels.

Le récit poignant et criant de vérité d'un combat féminin.

EXTRAIT

Notre vie de couple est désormais plus calme. Je prends mon rôle d’épouse à cœur. Adrien est gentil avec moi. Il se lève toujours le premier et prépare le café. Nous sommes heureux, deux vrais tourtereaux ! Toutefois, je remarque qu’Adrien change de comportement, lorsque nous sommes en compagnie de sa famille ou de ses amis. Dans ces moments-là, il est moins attentionné. Il aime bien montrer qu’il est le chef de famille, que c’est lui qui porte la culotte. J’adopte alors l’attitude qu’il attend.

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Seitenzahl: 475

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Camomille

Naissance

d’une

Femme

Mentions légales

© 2017, Les Éditions du 20 Décembre

Les Éditions du 20 Décembre

1116 rue de Cambuston 97440 Saint-André

Tél: +262692732 094

Email: [email protected]

ISBN :979-10-92429-06-0

Couverture : Doris Lépinay

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Dédicace

À Daniel Lauret qui m’a conseillé de présenter ces écrits à une éditrice.

Grâce à lui ces mots, ces phrases sont aujourd’hui devenus un livre. MON livre.

Merci.

Table des matières

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Épilogue

1

Années 1960

Je m’appelle Geneviève. Ma famille et moi vivons au sud de l’île de La Réunion dans un petit village situé sur le bord de la rivière du même nom, « Langevin ».

Langevin, village pittoresque. Le chant des oiseaux et le ruissellement de la rivière bercent et apaisent la vie de ses habitants qui bénéficient d’un climat doux et d’une végétation abondante. Le dépaysement est garanti pour ceux qui veulent s’y attarder.

Langevin, endroit magique. Depuis mes quatre ans, j’en ai sillonné tous les environs avec mon père, surtout la forêt de Grand Pays. Inutile ici de possèder un réveil ou une montre. Les villageois prennent leurs repères en fonction de la position du soleil. Mon père m’a ainsi appris que lorsque le soleil pointe son nez au sommet du grand Morne de Langevin, il est 7h00 ; lorsqu’il couvre la toiture des cases, 10h00 ; ensuite, il chauffe la rivière et lorsque l’eau est tiède, cela annonce la fin de journée.

C’est ici, que ma mère m’a mise au monde.Seule.

En effet, le matin du jour de ma naissance, elle a senti que je voulais vite découvrir le monde. Sans attendre, j’ai glissé entre ses cuisses et atterri sur son lit. Deux poussées ont suffi pour qu’elle entende mon premier cri. À l’arrivée de la sage-femme, il ne restait plus qu’à couper le cordon qui me reliait à elle. Ma mère raconte avec fierté à qui veut l’entendre ce premier épisode de ma vie.

Je suis la benjamine de la famille. Une famille très nombreuse. Neuf enfants.

Une famille heureuse de vivre malgré les revenus très modestes de notre père.

Chaque dimanche, c’est sous un gros letchi que les catholiques se réunissent dès 7h00, avant de descendre à pieds tous ensemble jusqu’à l’église de Saint-Joseph, pour la messe. C’est leur unique sortie. Ce jour-là, les visages expriment la joie, les cœurs sont en fête. Devant, les grandes personnes jacassent, tandis que les plus jeunes suivent sagement. Certaines femmes ont les bras chargés de bouquets d’anthuriumset de fougères qui iront garnir l’autel.

Ce rendez-vous est un moment privilégié pour les rencontres du voisinage, amicales et parfois amoureuses.Les hommes sont bien rasés, portant cravate et chapeau pour certains. Les femmes revêtent leurs plus belles robes colorées ; les plus âgées y ajoutent l’accessoire indispensable qui vient agrémenter la grâce qu’elles ont déjà : un chapeau de paille orné d’une fleur de frangipanier fraîchement cueillie. Je porte à chaque fois la même robe blanche à petits pois noirs, ma seule robe de sortie. À mes pieds, les chaussures noires héritées de mes sœurs aînées mais devenues trop petites. Je les enlève à mi-chemin pour éviter d’avoir mal aux pieds. C’est un trésor gardé soigneusement par ma mère. Je les remets une fois arrivée à notre destination. La marche est longue. Une heure environ.

Au centre-ville, l’église paroissiale, blanche avec son clocher en basalte, est repérable de loin. Elle dégage une atmosphère particulière. On s’y sent bien.

En fin de matinée, nous sommes de retour à Langevin. Le village devient le théâtre de festivités d’un genre particulier : le pique-nique réunionnais, rythmé par le son du maloya, des dominos qu’on frappe sur la table et du rire des baigneurs. Naturellement accueillants, les villageois font la causette aux inconnus venus de toute l’île. Malgré l’interdiction formelle des parents, j’aime beaucoup écouter les conversations des grands.

Tandis que les autres jeunes de mon âge s’amusent en se laissant glisser sur une grosse chambre à air le long de la rivière, moi je préfère rester en famille et profiter de l’animation musicale proposée par mon père. En effet, après le déjeuner, toute la famille rejoint les pique-niqueurs au bord de l’eau. Papa porte son accordéon multicolore et laisse balader ses doigts sur les touches pour s’échauffer. Maman le suit, avec sous le bras une soubique remplie de nappes sur lesquelles nous nous assiérons. Marchant près d’elle, je tiens l’harmonica avec précaution. Mes frères et sœurs ont les bras chargés de boissons rafraîchissantes. Jus de goyavier, d’ananas et de tangor. Notre arrivée attire la curiosité. Nous nous installons sous une voûte végétale créée par le chevauchement des branches. Autour de nous, il y a déjà beaucoup de monde. Certains finissent leur repas, d’autres dégustent leur café. Nous avons déjà mangé. Un traditionnel cari de canard. Par mesure d’économie, uniquement le dimanche nous mangeons de la viande.

— Hé la ! Nou la arrivé po fé danse à zot1 ! crie papa de sa voix joyeuse.

Sur cette invitation, des gens se lèvent et se rapprochent de nous. Le « bal la poussière » commence.

Je ne rate jamais ce moment. Mes mains battent en rythme. Mon déhanchement juvénile amuse les grands. Papa chante « À cause Fifine » en regardant amoureusement maman. C’est à elle qu’il dédie ce séga. Son visage s’illumine chaque fois qu’il prononce le diminutif de « Joséphine », le prénom de sa bien-aimée. Elle le regarde. Son sourire en coin exprime beaucoup de choses. Toute la famille chante en chœur le refrain. Le talent de papa démontré, les gens s’amusent, bras devant, bras derrière, pliés sur les jambes, ils dansent jusqu’à la tombée de la nuit.

Mon père. Un homme de grande taille, brun, les yeux verts. Il est remarquable et s’investit dans tout ce qu’il entreprend. C’est un autodidacte hors pair qui exerce une multitude de métiers. Il ne connaît pas l’ennui. Maçon la semaine, charpentier le soir, coiffeur et barbier tous les samedis matin. Parfois, il lui arrive même de s’improviser dentiste. Dans une boîte fermée, le matériel est en attente d’une urgence : coton, tenaille et grosse aiguille à laine. J’ai vu souvent des molaires coincées dans la pince...

Mon père a également un don pour redonner vie aux objets usés; le moindre objet trouvé représente à ses yeux un trésor, c’est pourquoi il l’entrepose en lieu sûr. Une sorte de bric à brac dans lequel il est le seul à se retrouver.

Spontanément, papa trouve la juste idée de recyclage. Inutile pour lui de faire un croquis. À peine a-t-il trouvé l’objet que déjà, il imagine ce qu’il va en faire et hop ! il réalise son œuvre avec beaucoup de précision. J’ai toujours su que mon père était un génie ! D’un rien, il peut créer une merveille.

Un jour, il s’est confectionné des chaussures avec du caoutchouc et de la ficelle. J’ai eu beaucoup de chance d’assister à sa création et de recevoir ses explications à chaque étape.

— Tu vois, ma fille, me dit-il sans quitter des yeux son travail, je fais le tour de mon pied avec la ficelle pour prendre la bonne mesure. Ça évite de gaspiller, tu comprends ? Surtout, il faut que les feuilles de choca soient bien sèches, sinon, la ficelle ne sera pas solide.

Il tire alors sur la corde pour me prouver qu’il a bien fabriqué la sienne.Je continue à le regarder, admirative. En une heure, les chaussures ont été impeccablement taillées et achevées à sa juste pointure, si bien que le lendemain, un de nos voisins remarque ces chaussures peu ordinaires et s’empresse de commander les mêmes.

— Dis, Marcel, elles sont jolies tes chaussures ! Où donc les as-tu dénichées ?

— Ah, ce sont des chaussures toutes simples que j’ai fabriquées hier soir avant de me coucher, répond mon père modestement.

— Ça alors ! C’est du costaud, on dirait ! Tu pourrais m’en fabriquer une paire ?

Mon père, soucieux de lui faire plaisir, ne sait pas comment le lui refuser. Il sait qu’il n’aura jamais le temps et qu’il déteste faire des promesses qu’il ne pourrait tenir.

— Ah ! J’aimerais bien, mais tu vois, le temps me manque. L’année prochaine, si tu veux !

— Je ne t’en veux pas, va ! Je sais très bien que tu n’as pas le temps. Tu travailles trop Marcel, repose-toi un peu ! Prends aussi le temps de t’amuser ! Bon, on verra tout ça l’année prochaine, dit le voisin résigné.

— J’aime ce que je fais, alors le temps que ça me prend n’a pas d’importance !

Quel homme étonnant mon père ! Il n’arrête pas de m’épater par son courage, sa créativité, sa résistance physique et son talent.

Comme il aime aussi jouer aux dominos en famille, il a fabriqué son propre jeu et dès mon plus jeune âge, il m’a appris à jouer. Il connaît toutes les petites astuces pour gagner. J’aime partager ces moments avec lui.

Parfois, les gens du village le sollicitent aussi pour abattre un cochon. Encore une fois, mon père ne sait pas refuser. La charcuterie n’a pas non plus de secret pour lui, bien qu’il n’ait reçu aucune formation professionnelle dans le domaine. Il a juste passé des heures à observer et aider les anciens. D’un bref coup d’œil, il peut dire à qui veut savoir s’il s’agit d’un jarret, d’une échine ou d’un autre morceau et comment le cuisiner. J’adore l’écouter et le regarder, même si je ne supporte pas la vue du sang. Ses gestes sont précis. Il travaille toujours dans la bonne humeur.

Un matin, il prévoit de tuer deux cochons. Il s’équipe d’un sabre à canne et d’un bertel pour aller chercher ce dont il a besoin dans la nature. Je propose de l’accompagner.

Dès 7h00, nous nous mettons en marche. À peine dix minutes plus tard, voilà qu’un commerçant arrête sa Peugeot 404 à notre niveau :

— Vous allez où comme ça ?

C’est papa qui répond. Je pense tout de suite à la chance qu’on aurait s’il nous proposait de nous conduire.

— On va chercher des feuilles de bananier au Cap Blanc.

— Montez, je vous emmène un bout de chemin.

Folle de joie, je monte avec papa à côté du chauffeur.

— Super ! Tu crois que tu peux nous déposer à Grand Galet, au début du sentier ?

— Oui, pas de problème ! Je ferai demi-tour après, pour redescendre à ma boutique, j’ai du temps aujourd’hui.

— Merci.

Pendant que les hommes discutent, je contemple le paysage. Des fougères tombent en guirlandes sur les parois de la montagne de chaque côté de la route. C’est la saison des goyaviers. Les branches sont chargées du petit fruit rouge. Les virages sont nombreux et la côte difficile. La camionnette fait un bruit bizarre.

— Voilà ! Je vous laisse ici !

— Merci camarade !

Papa et moi nous engageons dans le sentier. Je marche en tête. C’est agréable de se promener par ici. Nous n’entendons que le bruit de l’eau. Papa fredonne. J’ai droit, comme à chaque fois que je me promène avec lui, à tout son répertoire du dimanche.

— Au retour, je m’arrêterai pour cueillir du cresson. Regarde Geneviève, là-bas, il y en a plein !

— D’accord papa ! J’aime bien quand maman prépare le bouillon de cresson, surtout quand elle l’assaisonne au gingembre !

— C’est bon aussi en salade !

Nous arrivons au pied du rempart, au bord de la rivière et constatons qu’au loin, un éboulis de roches énormes a plié et écrasé des bananiers. Mon père s’arrête alors et me fait signe de revenir sur mes pas. Il pose son sabre par terre, se penche sur l’eau, plonge ses mains et s’asperge le visage.

— Ah ! Ça fait du bien par cette chaleur ! Viens te rafraîchir toi aussi, tu es toute rouge !

Je me penche à mon tour en faisant les mêmes gestes.

Rafraîchis, nous reprenons notre chemin et traversons la rivière à Cap Blanc. J’écoute attentivement les recommandations de mon père.

— Pose bien tes pieds sur les galets plats. Tu auras plus d’équilibre.

— D’accord ! Ouille ! L’eau est glacée !

En quelques enjambées, nous nous retrouvons de l’autre côté. Le bas de ma jupe est tout mouillé.

— Arrêtons-nous là. Ce n’est pas nécessaire de monter plus haut. Nous trouverons ce qu’il nous faut ici. Je vais ramasser les feuilles qui gisent au sol près de l’éboulis. Ce serait dommage de les laisser ainsi !

— J’ai peur. Si jamais il y avait un autre éboulis...

— Ne t’inquiète pas ma fille ! Il n’y a plus de risque.

Il coupe les feuilles les plus larges, les sépare en deux dans le sens de la largeur. Pendant ce temps, je les empile au fur et à mesure.

— Geneviève, je vais aussi couper quelques feuilles de choca. J’en aurai besoin pour confectionner de la ficelle.

— Il faudra bien laisser sécher les feuilles avant !

— Tu as bien appris ta leçon, ma p’tite ! Ce n’est pas pour maintenant. Il m’en reste encore un peu, mais c’est toujours utile d’en avoir sous la main, crois-moi !

Après avoir réuni les feuilles dont il avait besoin, mon père me signale :

— C’est bon, j’ai terminé. On peut rentrer !

— On pourra s’arrêter au bassin du Trou Noir ? Il fait chaud, je voudrais me baigner.

— Ta mère va s’inquièter, si on tarde.

— S’il-te-plaît, papa ! Juste un instant.

— On va descendre. Je verrai plus loin le temps qu’il nous reste.

Nous quittons la bananeraie. Je porte sur le dos le bertel à moitié rempli de songes et quelques feuilles de choca sous les bras. Papa a posé le gros paquet de feuilles de bananier sur sa tête. Ainsi chargés, nous cheminons avec précaution, quand s’étend devant nous le bassin !

— Papa, s’il-te-plaît, je peux aller me baigner ?

— Comment te le refuser ?

— Chouette ! Merci papa !

Je me débarrasse aussitôt de mon fardeau au pied d’un jamrosat, puis cours et saute de roches en roches jusqu’au bassin. Mes jambes frôlent les longoses humides. Les galets sont chauds. Délesté, Papa me suit tranquillement en sifflant un air de Tino Rossi.À deux mètres environ du bassin, je m’arrête et en un temps record, j’enlève ma jupe et mon chemisier. Je choisis le plus gros rocher qui surplombe le bassin et y grimpe. Pour y être montée plus d’une fois, je le connais bien !

— Attention de ne pas glisser Geneviève !

Je n’écoute plus mon père. Je lève les bras au ciel, plie les jambes, me penche et me jette ensuite dans le vide. Plongeon réussi ! Je nage en faisant le tour du bassin, avant de me diriger vers la plus grosse cascade. Je me mets en dessous, la tête en arrière et les yeux clos. Je me laisse masser. La force de l’eau me chatouille le dos, je rigole. Mon rire fait écho.

— Hé ! Geneviève ! Reviens. Il faut rentrer maintenant ou Fifine va me sermonner !

Avec regret, je quitte le bassin. Nous récupérons notre chargement et reprenons la descente du sentier.

À la maison, maman s’étonne de nous voir déjà revenus. Papa et moi échangeons un regard complice et nous nous gardons bien de mentionner aussi bien notre bienvenu taxi que ma délicieuse baignade à la cascade. Nous laissons planer le mystère. Ce sera notre secret entre père et fille.

Nous nous déchargeons sous le manguier, près de la grande table en bois de jacquier où tout va se passer. Papa prépare ses ustensiles en attendant l’arrivée du voisin qui doit venir l’aider. Munie du tuyau d’arrosage, je lave les feuilles de bananier, puis les range les unes sur les autres par petits tas. J’étale le choca sur une tôle au soleil comme papa me l’a demandé.

— Papa, on a oublié le cresson ! m’écrié-je, un brin déçue.

— Ah oui ! Dommage ! Je retournerai les cueillir ce soir. En attendant, on a du travail ! Vas me chercher le transistor dans la cuisine ! Je ne peux pas travailler sans musique.

Aussitôt dit, aussitôt fait !

— Merci. Je vais l’accrocher à la branche du manguier. Vois si ta mère peut couper quelques branches de pêcher, s’il-te-plaît.

— Dac !

Après que je lui ai fait la commission, ma mère s’exécute. Je l’accompagne au fond de la cour. Avec habilité, elle taille les branches que j’entasse au fur et à mesure. J’ose demander :

— Maman, n’avons-nous pas suffisamment de bois déjà coupés ?

— Non, ma fille ! Le pêcher est un bois spécial. Ton père en a besoin pour préparer le boucané. Selon lui, ça parfume la viande et lui donne un goût meilleur. Et ce que l’homme veut, femme fait ! C’est comme ça ! Voilà, je pense qu’il y en a suffisamment. Emporte-les à ton père.

Les branches sous le bras, je retourne à la table. Le voisin qu’on attendait est déjà là.Comme à mon habitude, je me place à mon poste d’observation. Le travail commence. Première étape : égorger le cochon. Je ferme les yeux et tourne la tête. Tout le quartier peut soudain entendre les cris de l’animal qu’on abat. Je m’enfonce les doigts dans les oreilles pour atténuer l’horrible grognement et compte : Un... deux... trois. Plus de bruit. J’ouvre les yeux et me retourne. La première bête gît sans vie sur la table. Une quantité impressionnante de sang s’écoule directement dans un bac en tôle que ma mère soutient à deux mains. Elle en fera du boudin. Au tour du deuxième. Je me bouche à nouveau les oreilles.

Deuxième étape : échauder les cochons et enlever leurs poils.

Dernière étape : découper la viande et emballer les différents morceaux. Après le découpage, le voisin s’en va, emportant chez lui une cuisse. Cadeau en guise de remerciement. Sur la table attendent les feuilles de banane, du persil, de la menthe et des feuilles de café. Des épines de citron fraîchement cueillies sont alignées par ordre de grandeur. Résultat de mon travail. L’emballage peut commencer. Papa enroule un morceau de viande dans une feuille de bananier.

— Geneviève, donne-moi une épine.

— Je sais, j’allais le faire !

Je me réjouis de l’aider. L’épine de citron enfoncée dans la viande et la feuille de bananier sert d’attache. Puis, selon un système que je trouve ingénieux de la part de quelqu’un d’illettré comme mon père, on y joint une feuille de menthe, de café ou de persil selon le morceau de viande qui est emballé. Ainsi, non seulement l’emballage est solide, mais il est aussi facile d’identifier ce que chaque paquet contient et le remettre au client sans se tromper : la menthe indique qu’il s’agit d’une cuisse, le persil est dévolu aux abats, la feuille de café à l’épaule de la bête, etc. Mon père s’applique en imitant la voix de Tino Rossi provenant du transistor. J’écris les noms des clients sur une feuille. De tête, Papa me dicte la liste au fur et à mesure qu’il classe les paquets: « Pour Paul, un kilo dans la cuisse ; pour Léon, trois kilos dans l’épaule... » Ainsi de suite, jusqu’à épuisement des morceaux.

Maman revient avec un grand récipient.

— Il vous reste du persil ? J’en ai besoin pour l’assaisonnement du boudin.

Je prends les quelques branches qu’il nous reste sur la table et les lui remets.

Avant l’arrivée des clients en fin de matinée, tout est remis en état de propreté et rangé pour une prochaine fois. J’entasse dans un coin les feuilles de banane non utilisées. Il n’en reste plus grand chose. Une fois la distribution terminée, maman met en réserve la recette.

Le samedi, c’est une toute autre ambiance qui emplit notre cour. C’est jour de coupe ! J’aime entendre les ciseaux couiner sur chaque tête à coiffer, voir glisser le rasoir sur les visages barbus, écouter les bavardages. Les farces et les blagues pleuvent. Des rires s’élèvent. Ces échanges sont pour moi précieux même si je ne comprends pas tout.

Ma tâche à moi est de balayer tous les cheveux et barbes coupés. Noirs, bruns, châtains, blonds ou blancs, raides ou bouclés, tous ces poils forment un tapis soyeux sur le sol. Je m’amuse à les réunir par balayage léger et régulier, le plus lentement possible pour ne pas manquer une anecdote.

— Fais attention, ma fille, de ne pas trop les éparpiller ! Avec le vent, les mèches risquent de s’envoler. Ta mère grogne toujours à l’idée qu’un cheveu finisse dans une assiette, répète mon pére après chaque séance de coupe, tandis qu’il remet la mince recette du jour à ma mère.

Généreux lorsqu’il coupe cheveux et barbes, rares sont les fois où il fait payer. Pourtant, notre besoin d’argent est réel.

Ma mère. De taille moyenne, cheveux et yeux très noirs, c’est une femme sans histoire. Une bonne épouse et une mère responsable. C’est elle qui gère le budget serré de la famille. Elle est tellement organisée et économe qu’avec très peu d’argent, elle arrive à garder un ou deux billets pour compléter le budget du mois suivant.

Parfois, toutes ces personnes qui viennent et reviennent pour se faire coiffer, l’énervent. Elle ne peut supporter tout ce brouhaha. Elle préfèrerait avoir son mari pour elle seule avec ses enfants. Convaincue que certaines personnes abusent de la gentillesse de son mari, elle se fâche lorsque mon père refuse de leur réclamer la note. Surtout que mon père est fier de préciser combien de têtes il a coiffées et de barbes il a rasées à la fin de journée, tandis que la caisse comporte moins d’argent qu’elle aurait dû.

— Tu devrais arrêter avec tout ça, Marcel ! À quoi ça sert de travailler pour si peu ? Tu te fatigues pour rien !

Mon père ne répond pas. Il sait qu’elle a raison, mais il se fiche de l’argent. Pour lui, faire plaisir, c’est se sentir utile. Il éprouve de la satisfaction quand il voit repartir ses clients, les cheveux bien coupés, les visages propres et bien rasés.

Ce qui agace par-dessus tout ma mère, c’est la quantité d’alcool que mon père consomme ce jour-là. En effet, entre deux coupes de cheveux, ses clients lui servent un verre ou deux. Ces séances de coiffure peuvent se terminer mal et faire dégénérer l’ambiance familiale.

Au fil des années, mon père entre dans une dépendance infernale. Il se met à boire de plus en plus souvent et en plus grande quantité. Certains dimanches, il peut boire jusqu’à être ivre-mort. Ma mère en a honte et refuse désormais toutes sorties avec lui. Même le bal pour les pique-niqueurs. Pourtant Dieu sait si elle apprécie ces instants de folklore. Mais les humeurs de mon père sont devenues imprévisibles. Voisins et pique-niqueurs sont fréquemment témoins de son alcoolisation et de la souffrance que toute la famille subit.

Je ne peux supporter les moments d’ivresse de mon père. Chaque fois qu’il franchit le portail dans cet état déplorable, je me réfugie chez la voisine. Sans pour autant être tranquille.

Bientôt, son état de santé se dégrade. Sa toux matinale devient notre réveille-matin quotidien. Il s’épuise. Or, cela ne l’empêche pas de continuer à fumer deux paquets de cigarettes sans filtre par jour, ni de boire ses quatre litres de vin.

«Tu devrais arrêter cette cochonnerie, Marcel » le supplie ma mère, un matin, après une quinte de toux interminable. Mon père ne répond pas. De sa main tremblante, il porte à la bouche sa cigarette et en tire une grand bouffée. Je le regarde tristement.

Un jour, après le déjeuner, nous sommes tous assis sous la treille de chouchou. Mes parents savourent un café, mes frères et soeurs jouent aux cartes et moi, j’ai le nez plongé dans un livre. Tout à coup, mon père se met à tousser plus que d’habitude. Sa tasse de café lui échappe des mains. Il a du mal à reprendre son souffle. Ma mère s’affole, me demande de courir chez la voisine pour alerter les secours. Je m’exécute sans tarder. Les pompiers arrivent quelque temps après. Mon père est conduit à l’hôpital de Saint-Joseph. Il est trop tard pour le soigner. Il succombe à sa maladie trois jours après son hospitalisation. Il était âgé de 45 ans.

À huit ans, me voilà orpheline de père. Je ne réalise pas tout de suite les conséquences de son absence. Je n’ai plus de cheveux à balayer. Plus d’accordéon à écouter. Fini les blagues de ses clients et les parties de dominos sous la treille. En repensant à tous ces instants qui constituaient ma vie jusqu’à présent, mon cœur se serre, la tristesse m’envahit.

À Langevin, le veuvage de maman ne laisse personne indifférent. Les hommes lui proposent leurs services pour entretenir la maison, les femmes nous rendent visite très souvent. Aucun ne vient les mains vides : brèdes, songes, patates douces, gâteau tison... de quoi adoucir notre quotidien. Je tends l’oreille pour suivre les conversations et chaque fois qu’on parle de mon père, de son courage ou de sa créativité, j’imagine qu’il est là avec nous. J’arrive même à le voir et à l’entendre chanter.

— Hier, je disais à mon mari qu’il faudrait qu’il trouve un autre coiffeur, raconte une de nos voisines.

— Il y en a un au bout du village, répond ma mère.

— Je sais bien…

Elle arrête de parler un court instant, pousse un long soupir et se gratte le nez.

— Mon mari dit que personne ne coupera ses cheveux aussi bien que Marcel.

— C’est sûr ! ajoute maman, tête baissée, l’air désemparé.

Je la regarde mais ne peux supporter sa tristesse. Je me réfugie dans ma chambre où je me jette sur le lit et pleure tout mon soûl.

Comment allons-nous faire sans lui et sans argent ?

1 Nous voici pour vous faire danser !

2

Années 1970

Au mois de décembre, nous sommes invités au mariage de jeunes gens du village. À Langevin, l’esprit de solidarité est remarquable. Tous sont conviés à partager ce bonheur et à participer à l’organisation de la fête.


Il est coutumier, ici, de fabriquer une salle de réception en feuilles et branches, la «salle verte». La veille du mariage, cinq hommes se portent volontaires pour cueillir les bambous et autres plantes nécessaires à sa réalisation. Les ayant entendus proposer leurs services, je demande l’autorisation à ma mère de me joindre à eux. J’adore me promener dans la nature. Ces balades me rappellent les moments passés avec mon père. Ma mère, avant d’accepter, s’assure de ma sécurité auprès d’un de ses amis :

— Léon, tu veilleras sur Geneviève. Je te la confie, ne la quitte pas des yeux !


— Ne t’inquiète pas. Je la prends sous mon aile.


— J’étais sûre que je pouvais compter sur toi !

Avant le départ, nous nous préparons. Paul, son sac au dos, le sabre à la main. Léon, une hache. Théo et Mario, un rouleau de cordes sur l’épaule. Pascal, un bertel contenant de la ficelle, et moi, au milieu de tous ces hommes, un petit bertel sur le dos. Il me sera utile si jamais je trouve des fleurs d’ylang-ylang pour ma mère. Elle aime les mettre dans l’armoire pour parfumer le linge. Je pense à prendre mon chapeau car le soleil s’annonce brûlant. Nous voilà prêts à partir. Je fais un signe d’au revoir à maman qui me répond de sa main levée.

Nous marchons assez vite. La route est goudronnée. À droite, la rivière, ses petites cascades et bassins, à gauche, les cases mêlées aux énormes pieds de letchis aussi vieux les uns que les autres. Par endroit, jambrosades et goyaviers. Plus loin, des cours d’eau envahis par des champs de songe aux feuilles perlées par la rosée du matin.

Après quelques kilomètres, nous arrivons au quartier de la Passerelle. La rivière a changé de côté. La terre battue remplace le goudron. Le chemin est de plus en plus étroit. Devant nous, se dresse la petite chapelle en rondins dédiée à saint Expédit. J’aimerais bien m’y arrêter pour y faire une prière afin de trouver l’ylang-ylang, mais Léon me presse d’avancer. Il n’a peut-être pas tort après tout, j’ai entendu tellement d’histoires de gens prisonniers de promesses faites au saint en échange d’une réponse favorable à leurs prières, que je frissonne en y repensant...

Les hommes marchent à vive allure. Avec une pointe de fierté, je suis leur rythme. Nous traversons la rivière glacée. Mario nous signale ses dangers. J’écoute d’une oreille, car je les connais. À la queue leu leu, nous sautons de roche en roche. Léon me tient la main.

— C’est un passage dangereux, me prévient-il.

— Dis donc toi, tu sautes comme une vraie gazelle! Je parie que tu connais cet endroit ! me dit Mario.


— Oui, mon père m’a souvent amenée ici.

Les blagues vont bon train. Petit pincement au cœur : je pense à papa qui aimait tant la nature et les blagues.

De l’autre côté de la rivière, je lâche la main de Léon et passe devant lui. Même si nous marchons très vite, je prends le temps d’admirer la nature généreuse. L’air est pur. J’inspire pour mieux m’imprégner de cet instant.


— On fait une petite pause les gars ? suggère Léon.

— Je croyais qu’on n’avait pas le temps ! lui dis-je mi-boudeuse, mi-taquine.


— On a bien avancé. Cette fois, on peut se permettre de s’arrêter un peu, me répond-il.

Plus loin, je connais un endroit. On y serait à l’ombre et Pascal aurait la belle surprise de découvrir la cascade du Grand Galet.

Le sentier est de plus en plus défoncé. Léon s’arrête. Nous l’imitons.


— Voilà ! Ici, on sera bien !

— Génial… Une cascade ! crie Pascal.



— Attends ! Tu n’as rien vu encore. En dessous, c’est le bassin du Trou Noir, m’écrié-je à mon tour.


— Allons-y ! Nous en profiterons pour nous rafraîchir,conseille Théo.

Il fait, en effet, très chaud. Nous nous dirigeons vers le bassin. Une petite source coule juste à nos pieds. J’enlève mon chapeau. L’air passe dans mes cheveux. J’asperge mon visage d’eau fraîche. J’aimerais bien faire un plongeon mais, craignant un nouveau refus de Léon, je préfère ne pas lui demander son autorisation. Je cherche des yeux les fleurs d’ylang-ylang. En vain.

Après cette courte halte, nous redémarrons et quittons le bassin à contrecœur. Plus loin, Pascal découvre le bassin suivant. Il s’arrête devant, je me place à sa droite.


— Ce n’est pas possible ! Je n’ai jamais vu un aussi bel endroit ! s’extasie-t-il.

— Il faut continuer, on a assez perdu de temps !ordonne Léon.


Je regrette que Pascal ne puisse pas admirer davantage le paysage.
Il faut maintenant gravir des marches réalisées grossièrement avec des troncs d’arbres. À la dernière marche, nous sommes tous essoufflés. Une caverne végétale se dresse devant nous, surplombée par une voûte de lianes diverses. Enfin ! Nous voici à la cascade géante de Grand Galet ! Des gerbes d’eau jaillissent au-dessus de nos têtes. Le bruit m’est familier. Je reste bouche bée, comme si je découvrais moi aussi la cascade pour la première fois. Le chant des oiseaux anime le lieu. Le groupe fait escale.
Nous sommes tous émerveillés par ce lieu enchanteur.

— Rapproche-toi. Ferme les yeux et écoute le bruit de l’eau. Tu verras, ça fait bizarre dans le ventre !
conseillé-je à Pascal qui, sans sourciller, m’imite.


Les autres, assis sur un galet ou un tronc d’arbre, admirent eux aussi le spectacle grandiose. Léon me propose de descendre avec lui jusqu’au bassin. Nous nous engageons dans le petit sentier, l’un derrière l’autre, moi en tête. En moins de cinq minutes, nous voilà les pieds dans l’eau glacée. Je perds mes sandales. Vite, je me penche pour récupérer l’une, puis l’autre, tandis qu’elles filaient sur l’eau. Je glisse sur un caillou lisse. Léon me saisit juste à temps par le bras.

— Merci Léon ! J’aurais pu me faire très mal.

— J’ai promis de veiller sur toi, non ? me répond-il en clignant d’un œil. 


Avec regret, nous reprenons notre chemin. Le sentier est escarpé. La vue plongeante sur la rivière est à couper le souffle.
« On va prendre un raccourci, là, à droite » dit Mario. Tout le monde suit.

À présent, nous ne voyons plus la rivière. Le paysage verdoyant du Cap Blanc nous accueille. La forêt de filaos s’étend à perte de vue. Nous apercevons au loin une plantation de bananiers. Quel calme impressionnant !


— On va monter jusqu’à Grand Pays, dit Mario.


— C’est un peu loin pour Geneviève, non ? s’inquiète Léon.

Or, j’ai envie d’y aller, presque certaine d’y trouver des fleurs d’ylang-ylang.


— Je ne suis pas fatiguée. Je peux marcher encore longtemps, tu sais !


— T’es sûre ?

— Oui ! Surtout que j’aime bien le Grand Pays. C’est tellement beau !


Je remets mon chapeau. Léon marche en tête, je me place juste derrière lui.

Après plusieurs kilomètres, je redécouvre la région. Les espèces végétales aussi surprenantes les unes que les autres. Fougères arborescentes, goyaviers sauvages, lanternes et tant d’autres plantes exotiques, certaines odorantes et fleuries. Grâce aux leçons de mon père, c’est facile pour moi de les identifier.


— Léon, t’as vu la mante religieuse ?


— Où ?


— Là ! (Je lui montre du doigt.) Tu vois, elle danse. C’est joli, tu ne trouves pas ? Elle guette en même temps sa proie. Sa vision en relief est très sûre.


— Mais comment sais-tu tout ça, toi ?


— C’est mon père qui m’a appris. Il aimait expliquer la richesse de la nature.


— Eh ben ! Ma p’tite, tu m’en bouches un coin ! Allez les gars, on avance !

Léon se retourne et me place devant lui.


— Viens là, toi ! Je ne voudrais pas que tu tombes ! J’ai promis à ta mère d’avoir toujours les yeux sur toi.

J’obéis. On entend le cri des papangues. Je lève la tête pour essayer de les repérer, sans y parvenir. Des papillons déploient leurs ailes au-dessus des longoses. Nous avançons en accélérant la cadence. À la base d’un manguier, des fourmis s’agitent sur les tapis de mousse parsemés de lys blancs. Elles s’activent en transportant des brindilles. Je me régale de toute cette vie, quand soudain, sous mon nez, apparaît l’arbre fleuri que je recherchais. Le voilà, mon ylang-ylang !


— Attends-moi un instant Léon, s’il te plaît !


Léon s’arrête. Il me regarde bizarrement. Pense-t-il que j’ai envie de faire pipi ?


— Je t’attends. Tu en as pour longtemps ?


— Non. Je veux juste cueillir des fleurs d’ylang-ylang. J’ai promis à maman de lui en ramener.


— C’est une bonne idée, ça !

Ma demande passe sans problème : Léon a beaucoup d’affection pour ma mère. Je le soupçonne de lui faire la cour depuis quelque temps. Il s’installe à l’ombre, s’adosse à un tronc de letchi.
Vite, mon bertel à mes pieds, je cueille une fleur après l’autre. Elles sont si délicates ! Avec précaution, j’hume leur parfum enivrant. Quel trésor ! C’est ma mère qui va être contente.

Nous rattrapons les autres en courant.
De nombreux arbres centenaires, manguiers, letchis, avocatiers, etc., servent d’ombrière à qui veut se protéger du soleil. Ils hébergent les nids des belliers, suspendus à leurs branches. En contrebas, à flanc de rempart, les sources sont nombreuses. Plus loin, on aperçoit des plantes médicinales à foison, de même que des orchidées sauvages, solidement accrochées aux troncs d’arbres. Le faham, une orchidée endémique, se démarque de toutes les autres. Je me souviens que mon père m’a enseigné ses vertus pour soigner le rhume ou parfumer le rhum arrangé grâce à son goût unique de caramel.


Nous arrivons dans une clairière. Devant nous, d’abondantes fougères et de la vigne marronne, tandis que ses bambous géants sont tombés sous le poids de leurs lourdes branches et nous barrent le chemin.

— Attendez, crie Léon, je m’en occupe !

En un temps record, il les coupe et les entasse dans un coin.

— Voilà une partie de la salle verte ! s’exclame-t-il.


Le passage ainsi libéré, nous poursuivons notre route. Je reste estomaquée par la beauté de cet endroit. Il y a si longtemps que je ne suis pas venue ici. Des lianes de toutes sortes cachent le sentier. Je m’émerveille de ce changement.


« C’est exactement ici que nous allons trouver ce qu’il nous faut ! »s’écrie Mario en s’arrêtant.

Sous sa direction, tous s’activent à tailler, à couper, à empaqueter branches et troncs. Mes compagnons du jour semblent être des experts en plantes. Je suis certaine qu’à l’instar de mon père, ils savent les identifier au premier coup d’œil. J’observe leur agitation. Branches, feuilles et troncs s’amoncellent, bien rangés à l’ombre d’un manguier. « Mon père aurait organisé la collecte de la même manière » pensé-je.


« Geneviève, va te mettre sous l’avocatier là-bas. Ici, tu risques de te faire piquer. Il faut te méfier des guêpes » dit Léon. Je me décale du groupe. La faim me tiraille l’estomac, mais je n’ose le dire à personne. C’est moi qui ai voulu venir, il faut que je patiente. Heureusement que j’ai bu l’eau de la source moi aussi. Je vais pouvoir attendre. Je m’assieds au pied de l’avocatier comme recommandé. Tout à coup, un léger bruit me fait sursauter. Je regarde tout autour de moi. Rien. Je lève la tête et découvre dans l’arbre une agréable surprise. Sur une branche, mêlé aux feuilles, un endormi se déplace en se dandinant. Je ne bouge plus pour mieux l’admirer. Il avance d’un centimètre, puis s’arrête, Il tourne doucement la tête vers moi. Ses yeux globuleux sont horribles, mais je n’ai pas peur.

— Ça va, Geneviève ? me demande Léon.


L’endormi, apeuré, s’éloigne pour disparaître complètement.


— Oui, ça va. J’ai vu un endormi ! Dommage, tu l’as raté ! C’était un mâle.


— Un mâle ? Comment peux-tu dire ça, toi ?


— Parce qu’il était vert brillant avec des taches blanches, rouges et jaunes.


— Exact ! Et la femelle, sais-tu la reconnaître aussi ?


— Bien sûr ! Sa peau est plus terne avec quelques taches oranges et noires.


— Sacrée Geneviève! Une vraie encyclopédie !

Trois heures déjà que tous les hommes travaillent. Nous sommes prêts pour le retour quand Paul remarque que le plus beau a été oublié.

— Eh, oh les gars ! lance-t-il.


— Qu’est-ce qui se passe ? interroge Mario.


— On a oublié les lys !


— Mince alors ! Bon, allez, courage, on s’y met tous !

Cette fois, je suis utile. Quelle joie d’apporter ma contribution ! En quelques minutes à peine, les lys sont coupés et entassés. Chacun prépare son paquet. Les hommes chargent le leur sur la tête avec précaution. Moi, je prends une brassée de lys. Nous reprenons le chemin en sens inverse, fiers d’avoir accompli notre mission.Arrivés au village, nous sommes accueillis par ceux qui ont commencé les préparatifs du mariage. Quelques-uns proposent de nous aider. Les lys sont déposés dans un bac d’eau, pendant que les feuillages sont triés, mesurés et découpés.

J’en profite pour rentrer à la maison, mon trésor sur le dos.

— Maman ! Tu es là ? appelé-je en passant notre portail.

— Oui ! Dans la cuisine !

Je traverse l’allée de bougainvilliers. Debout devant la porte, maman me sourit.

— Tu rentres bien tard ma fille ! Tout s’est-il bien passé ?

— Parfaitement, maman ! Regarde ce que je t’ai ramené !


J’enlève le bertel de mon dos et le remets à ma mère.


— De l’ylang-ylang ! Mais où as-tu déniché ça ?


— À Grand Pays. Je voulais à tout prix t’en ramener. Je sais que tu t’en sers pour parfumer le linge.


— C’est très gentil à toi, ma fille ! Merci. Je vais m’en occuper tout de suite !


Elle m’embrasse sur la joue et disparaît avec les fleurs. Toute contente, je rejoins les autres à la salle verte.

Etienne me confie des lys.
« Classe-les par ordre de grandeur et fais-en des paquets de dix. Ce sera plus facile pour la décoration des tables. »
Assise à même le sol, je commence le travail. Il fait une chaleur accablante. Heureusement que j’ai gardé mon chapeau. Les femmes sont aussi motivées que les hommes pour faire de ce mariage une réussite. Elles s’occupent des fleurs et de la décoration. Assis sur un tapis, de jeunes enfants trient les marguerites ramenées par les villageoises. De temps en temps, je jette un regard admiratif. Ils travaillent avec minutie et réalisent de superbes gerbes et tresses végétales. Leur créativité m’impressionne.

Un peu plus tard, lassée de m’occuper des lys, j’abandonne les petits tas restants, sans qu’on ne remarque mon départ. J’avance vers la salle verte. Je reconnais les bambous qui supportent feuilles et branches.
Les tables sont habillées de nappes blanches sur lesquelles quelques lys sont déjà posés à plat à chaque bout de table, comme pour délimiter les familles. Un gros cœur, confectionné en feuille de fougère, est en attente de finition. J’ai entendu dire que les petites marguerites serviront à souligner les prénoms des mariés. Quel travail formidable ! Tiens, j’aperçois Etienne en haut de l’échelle.

— J’ai fini de trier les lys. Ils sont rangés dans le seau, lui dis-je.

— Merci, Geneviève !


Maligne, je ne lui dis pas que je n’ai pas envie de finir ma tâche ! Je fais le tour de la salle et traîne un peu pour faire passer le temps.
Il commence à faire nuit.


« La salle verte est prête !» crie Léon. À cette annonce, je me faufile entre tous pour admirer le résultat de notre effort collectif. L’entrée de la salle verte est taillée en arrondi, encadrée de chaque côté par un poteau garni de lys. Une vraie réussite ! J’observe le moindre recoin. Tout est magnifique. Les tables sont mises en valeur par la décoration parfaite. Il fait un peu plus frais là-dessous. J’aperçois le cœur végétal en exposition au fond. Les marguerites, au centre, dessinent avec précision les deux prénoms. Quelle merveille ! Dire que ce sont des enfants qui l’ont réalisé! Ils peuvent en être fiers !

Au moment de rentrer à la maison, il me vient une idée. Et si je demandais à la mère de la future mariée l’autorisation de monter dans la voiture des mariés demain ? Ainsi, je pourrais mieux observer les tourtereaux. Je me dirige alors vers le groupe de femmes, cherchant Rita des yeux. Comme c’est la meilleure amie de maman, je garde espoir qu’elle accepte. Par chance, je la repère, assise sur un petit tabouret.

— Madame Rita, j’ai envie de vous demander quelque chose.


— Oui, Geneviève. Que veux-tu ?


— J’aimerais m’asseoir dans la voiture avec les mariés demain.


— Oh, si ce n’est que ça ! Bien entendu, tu pourras passer devant.

— Oh merci, merci ! Ça me fait vraiment plaisir !

Je me baisse pour lui faire une bise sur la joue, puis m’en vais toute joyeuse. Pas question de révéler ce cadeau à quiconque !


Le lendemain, à quinze heures, nous sommes tous rassemblés devant la maison de la future mariée. Je suis tout excitée. Seule maman est dans la confidence pour mon cadeau. Il me tarde de voir apparaître les amoureux. Enfin leur voiture arrive! Une 404 grise –celle du boutiquier. Elle est décorée de rubans de lys blancs et de fougères. Eliane et Simon sont tous les deux resplendissants dans leurs habits de mariage.


Une discipline militaire est mise en place par Rita pour faciliter le déplacement de chacun. Le défilé se fait à pieds de Langevin à Saint-Joseph. Sauf pour les mariés, blottis l’un contre l’autre dans la 404, et moi, assise à côté du chauffeur. Derrière la voiture, les musiciens rivalisent de talent avec leur marche nuptiale folklorique. Suivent les dames et les enfants d’honneur, tous vêtus de bleu et de blanc. Ensuite, se positionne les membres les plus proches de la famille. Rita est heureuse de guider tout ce petit monde. En fin de cortège, les témoins et les autres invités. Tous ont le sourire aux lèvres.


La voiture démarre, le chauffeur conduit très lentement. Il entame la conversation avec les futurs mariés. J’écoute sans participer, ayant trop peur de dire une bêtise qui pourrait me priver du plaisir de remonter dans la voiture au retour. De temps en temps, le chauffeur appuie sur le klaxon. Il appuie par petits coups dès que l’on entre à Saint-Joseph. La 404 s’arrête juste devant la mairie.

Je descends la première et propose à Eliane de l’aider à soutenir sa robe, ce qu’elle accepte, pour mon plus grand bonheur ! Rita repositionne le cortège derrière les futurs mariés. Nous entrons à petits pas dans la mairie. Après un discours interminable, le maire, sous les applaudissements, proclame le mariage.


« Vous pouvez embrasser la mariée » dit-il en s’adressant à Simon.
Ce dernier enlace sa belle, puis l’embrasse langoureusement.

Le cortège prend ensuite la direction de l’église. Même si ce n’est pas loin, je reprends ma place dans la voiture. Par chance, je n’aurai pas à marcher comme les autres, d’autant que je n’ai pas l’habitude de porter des souliers à talons! Mes copines me regardent avec envie. Je souris.

J’entends la conversation du couple. Je tourne la tête pour les observer. Eliane, le regard attendri, presse la main de son mari. En retour, Simon lui serre les doigts, les monte à ses lèvres pour y déposer un baiser. Ils se regardent amoureusement. Simon soulève délicatement le tulle du visage d’Éliane.

—Je t’aime ma belle. Tu es ma femme à présent. Mon rêve s’est réalisé, chuchote-t-il en serrant sa joue contre celle de son aimée.

—Je t’aime aussi, mon amour, lui répond-elle doucement.


Simon remarque que je les épie. Intimidé, il écarte légèrement sa tête et repositionne le tulle. Je me retourne, gênée.


Le cortège arrive devant l’église. Le sourire aux lèvres, le curé nous attend, debout devant le porche. Tous à la queue leu leu, nous montons les deux marches qui mènent au parvis de l’église. À l’intérieur, nous faisons silence, tandis que les époux se concentrent sur leurs engagements. La cérémonie religieuse s’achève bientôt au son du carillon. Nous suivons les mariés jusqu’à la sortie de l’église avant qu’ils remontent dans leur voiture. Quant à moi, je rejoins mes copines.

Alors que le cortège s’ébranle, le klaxon se déchaîne et les musiciens rythment le pas. Ce joyeux tintamarre résonne comme l’écho de la bénédiction qui vient d’être donnée à cette union.
Après avoir fait le tour du village, nous voilà devant le lieu de réception, à Langevin.
Le palais de feuillages suscite l’admiration des convives.

— C’est joli ! s’exclame une convive.


— Oui ! C’est bien décoré, renchérit sa voisine. Je me demande si j’aurai une aussi belle salle, le jour où je me marierai !

— Mais qui voudrait bien t’épouser ? Depuis le temps que tu attends ce malheureux ! taquine la première.

— Chut ! Avancez plutôt ! intervient Pascal, agacé certes par les propos des deux pipelettes, mais surtout par la longue file d’attente pour embrasser les mariés.


Je ne peux m’empêcher de sourire. Rien ne peut gâcher mon plaisir ! Je savoure l’instant, étant bien consciente que, quelques mois auparavant, ma mère a sacrifié une partie de ses économies pour faire confectionner ma robe sur mesure par la modiste de Langevin.

Bleue et mouchetée de pois blancs, cintrée à la taille, cette robe me semble le summum de l’élégance. J’en suis si fière ! La couturière a mis tout son savoir-faire pour la rendre sublime et me donner un air distingué.

Je ne peux en dire autant des chaussures...
Faute de moyens, ma mère a suggéré que je porte les escarpins déjà usés et bien trop grands de ma sœur aînée. Fort heureusement, ma robe est suffisamment longue pour les cacher.

Mes cheveux sont coiffés en chignon agrémenté d’anglaises pour encadrer mon visage. Pour seul bijou, je porte un collier de fausses perles, prêté par une copine de classe.

Ainsi parée, j’avance telle une princesse, tête haute, dans le cortège, à la droite de mon amie Sophie. J’ai l’allure d’une jeune fille de vingt ans. Je me sens grande et belle. Les garçons, étonnés par cette transformation, font courir leurs regards malicieux sur mon buste dégagé.

Je comprends que je ne passe pas inaperçue et rougis chaque fois qu’un regard se pose sur moi. Décidément, cette robe devient de plus en plus embarrassante! Certaines filles manifestent même de la jalousie à mon égard. Je les entends rire sur mon passage. Pourtant, elles sont toutes aussi séduisantes les unes que les autres.

Une fois les invités attablés, les mariés ouvrent le bal sous un flot d’applaudissements. Émotion garantie.

Plus tard, un homme, qui paraît avoir la trentaine, s’approche de moi pour m‘inviter à danser. J’hésite quelques secondes. Je me trouve trop jeune pour lui. Surtout, il n’est pas du village. Je lance un regard craintif en direction de ma mère. Elle est totalement absorbée dans une discussion animée avec sa voisine de table. Désemparée, j’accepte l’invitation par politesse. L’orchestre commence alors à jouer une valse. Je tourne maladroitement au rythme de la musique, au milieu des autres danseurs bien plus expérimentés que moi.


— On se connaît, non ? me demande mon cavalier.

— Ce n’est pas possible, je ne sors pratiquement jamais. Sauf pour me rendre au collège ou à la messe.


— Tu ne te rappelles pas de moi ?


— Non.

— Adrien ! J’étais fiancé à ta cousine Stéphanie, celle qui habite Saint-Leu.


Je penche un peu ma tête en arrière pour mieux le regarder et m’assurer de son identité.

— Maintenant que tu me le dis, je me souviens t’avoir déjà vu avec elle. Elle ne t’a pas accompagnée ?


— Non. Nous ne sommes plus fiancés. Tu ne le savais pas ?


Nous poursuivons notre danse, j’essaie de me concentrer sur mes pas. Mes chaussures trop grandes me gênent. Au fil des minutes, je constate avec étonnement que je valse avec une certaine aisance. J’en éprouve même du plaisir. C’est certainement lié à l’oreille musicale dont je fais preuve depuis toute petite. L’héritage de mon père.
Mon cavalier poursuit sa conduite, à droite, à gauche, me fait tourner. Je me laisse emporter par la musique. À la fin du morceau, nous nous séparons.

Quelque temps après, il m’invite à nouveau. Ma mère n’est plus à table. J’accepte son invitation. Cette fois, il me pose des questions sur ma vie. Surprise, je réponds brièvement. J’ai envie de le planter là, car ses questions deviennent trop personnelles. Malheureusement, la musique continue et je ne veux pas provoquer d’esclandre.


— Comment tu t’appelles ?

J’aimerais ne pas lui révéler mon nom, mais comment faire ? Il connaît ma famille, ce serait incorrect de mentir.


— Geneviève.


— C’est joli ! Tu es mignonne. J’aime tes cheveux.

Embarrassée, je ne réponds pas.
Pourquoi s’intéresse-t-il à moi ? Pourquoi ne pas inviter plutôt des femmes de son âge ? Je ne suis qu’une gamine qui a envie de grandir le temps d’une soirée. Une jeune fille quelconque, coquette juste pour cet évènement. Je ne comprends pas. Je continue de danser. Vivement que la musique s’arrête ! pensé-je. Il ne parle plus. Quel soulagement ! Ma mère a enfin regagné sa place. Elle regarde dans notre direction. J’ai l’impression qu’elle s’interroge. Elle doit certainement se demander qui est cet homme. Elle semble inquiète à présent. Ouf ! la musique s’arrête. Soulagée, je quitte mon cavalier et retourne à ma place. Maman a disparu. Tant mieux, je n’aurai pas à répondre à ses questions.

En fin de soirée, lorsque l’animateur annonce qu’il s’agit de la dernière danse, Adrien m’invite encore. Maman est de retour, elle nous observe. Je n’ai pas envie d’accepter. Non pas parce qu’elle est là, mais parce que la curiosité du jeune homme m’a beaucoup dérangée.


— Non merci. Je suis fatiguée.

— C’est dommage ! Allez, viens, c’est la dernière danse, insiste-t-il.


Maman ne manifeste aucune objection. J’accepte encore une fois par politesse. À peine suis-je dans ses bras qu’il me propose de le retrouver devant le collège, le lundi suivant. C’est la première fois que j’ai ce genre de proposition. Je pense à dire «non», un non catégorique mais, comme il connaît ma famille, je bafouille un peu sans savoir quoi répondre.


— Je ne sais pas, je n’ai jamais eu de rendez... alors heu ! non.


— Ah, je ne vais pas te manger ! Tu ne risques rien... allez, dis oui, insiste-t-il.

Pour me débarrasser de l’importun, je trouve une excuse.


— Non, vraiment, je n’ai pas envie. Si ma mère apprenait que j’ai un rendez-vous avec un homme, elle n’apprécierait pas. De plus, je n’ai pas le temps, j’ai des devoirs à faire le soir.


— Bon. Je t’attendrai quand même après-demain devant le collège, vers 17h00. D’ici là, tu auras le temps de réfléchir. Je dois m’en aller, il se fait tard. Bonsoir.

Je n’ai pas le temps de répondre qu’il a déjà disparu en me laissant sur la piste de danse.

Mais quelle soirée !
Ce rendez-vous me préoccupe. Je n’ai aucune envie qu’il vienne me rejoindre devant le collège et encore moins en présence de mes copines. J’espère qu’il va m’oublier d’ici là.

Comment ferai-je s’il pointe vraiment son nez ?

3

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, une trentaine d’invités revient à la salle verte poursuivre la fête. Sophie et moi tentons de récupérer les lys restés frais. Je n’ai pas les idées en place. Cette soirée qui, hier, m’avait beaucoup amusée, me déconcerte aujourd’hui.

Paul passe devant moi, avec une brassée de branches et me lance : « Dis donc, Geneviève, tu as fait des ravages hier soir ! » 

Gênée par ses propos, je m’éloigne du groupe sans répondre. Si Paul a compris qu’un adulte m’a fait la cour, lui qui d’ordinaire n’a pas le sens de l’observation, les autres invités l’ont aussi remarqué ! pensé-je soudain inquiète.
Sophie me rejoint.


— Ça va, Geneviève ? Tu penses à ton prince charmant? me taquine-t-elle.


Je deviens rouge de honte.


— Non. Excuse-moi, je vais rentrer à la maison, j’ai des devoirs à faire.

Une fois à la maison, je reste préoccupée par la remarque de Sophie. Je finis par me dire qu’un homme de son âge ne viendra pas et ce sera tant mieux ! Epuisée, je m’allonge dans mon lit, ferme les yeux et m’endors comme un bébé. J’en avais besoin !


Le lundi, après les cours, j’attends le bus avec mes copines devant le collège. Nous discutons de la difficulté du contrôle de maths de ce matin.
« Le prof aurait pu nous prévenir pour le contrôle, quand même ! Je n’aime pas ce genre de surprise en début de semaine ! » se plaint Sophie.


Une voiture ralentit devant nous. Au volant, je reconnais Adrien. Mince ! De panique, mon cœur s’agite.
Je fais comme si je ne le vois pas. Mes copines ne comprendraient pas que je m’adresse à lui et je n’ai vraiment pas envie de discuter avec lui.
Adrien s’arrête à ma hauteur. Je n’ai pas le temps d’expliquer aux filles qui est cet homme. Il passe sa tête à travers la vitre ouverte.


— Bonjour Geneviève, ça va ?


Difficile pour moi de l’ignorer maintenant. Avant de répondre, je regarde mes copines. Hésitante, je m’approche de son véhicule et timidement, je réponds :


— Bonjour Adrien.

— Je te ramène chez toi ?