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Beschreibung

Dans un esprit à la fois de recherche sur la négociation et de goût pour l’histoire, cet ouvrage s’intéresse aux négociations dans l’histoire diplomatique de la France et de l’Europe. Il complète les recherches modernes en négociation par un regard fondé sur les enseignements de l’histoire. En effet, si la recherche en négociation a pris un essor puissant depuis une quarantaine d’années, elle s’appuie principalement sur la théorie des jeux, la science politique, la psychologie et la sociologie des organisations ; la dimension historique de cette recherche, pourtant admise, ne fait guère l’objet de publications synthétiques. Des ouvrages ou des thèses existent sur une période ou un événement donnés mais nul n’a encore commencé à recenser sous un même titre un certain nombre de négociations historiques dignes d’intérêt. L’ouvrage collectif ne vise ni la recherche historique (la présentation des événements est cependant parfaitement vérifiée) ni l’apport d’éléments nouveaux en négociation (l’événement historique illustre la théorie) mais le croisement des deux matières, participant à ce que Braudel appelait « l’abaissement des droits de douanes entre les différentes disciplines ». Il s’appuie sur l’idée que l’Histoire reste une source d’enseignement ou d’éclairages pour la diplomatie moderne. Chaque chapitre fait le récit d’une négociation de l’histoire française ou européenne (un grand traité, une médiation célèbre etc.) et en propose ensuite l’analyse critique, qui croise ces faits avec la théorie moderne de la négociation.

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Seitenzahl: 617

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Illustration de couverture : négociation de La Trémoille avec les Suisses, 1513,Relatée au chapitre 6 de l’ouvrage.Détail de la tapisserie de Dijon, © Musée des Beaux-Arts de DijonPhotographie de François Jay

Pour toute information sur nos fonds et nos nouveautés dans votre domaine de spécialisation, consultez nos sites web viawww.larciergroup.com.

© Groupe Larcier s.a., 2014Éditions LarcierRue des Minimes, 39 • B-1000 Bruxelles

Tous droits réservés pour tous pays.Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

EAN : 9782804468361

Cette version numérique de l’ouvrage a été réalisée par Nord Compo pour le Groupe Larcier. Nous vous remercions de respecter la propriété littéraire et artistique. Le « photoco-pillage » menace l’avenir du livre.

La collection « Prévenir, négocier, résoudre » a pour vocation d’accueillir des ouvrages consacrés aux différents modes de prévention et de résolution des différends en dehors des tribunaux.

Ces ouvrages, pluridisciplinaires, permettent aux praticiens de la négociation et de la gestion des conflits d’acquérir de nouvelles compétences utiles à l’exercice de leur profession.

Sous la direction de Tanguy Roosen, juriste d’entreprise, médiateur agréé en médiation civile, commerciale et familiale ; et d’Aurélien Colson, professeur associé de Science politique et de négociation à l’ESSEC.

Parus dans la même collection

Défier le conflit. La médiation par la compréhension, Gary Friedman, Jack Himmelstein. Adaptation française de Tanguy Roosen, 2010, 364 p.

Entrer en négociation. Mélanges en l’honneur de Christophe Dupont, Sous la direction d’Aurélien Colson, 2011, 424 p.

Franchise internationale et alliances stratégiques, Paola Cecchi Dimeglio, 2011, 529 p.

Les écrits en médiation selon le Code judiciaire, Annette Bridoux, 2011, 230 p. + CD-Rom

Médiation et techniques de négociation intégrative, Approche pratique en matière civile, commerciale et sociale, Coralie Smets-Gary, Martine Becker, 2011, 370 p.

De la prévention à la résolution des conflits en copropriété, J.-P. Lannoy et C. Mostin (dir.), 2013, 408 p.

Médiation et jeunesse, Mirimanoff J. et alii, 2013.

L’Histoire universelle nous le montre :

après chaque révolution, après chaque guerre,

l’Humanité est toujours apparue un peu plus cohérente,

un peu plus unie, dans les liaisons mieux nouées de son organisme…

Plus différenciée, après chaque crise, et plus une, cependant…

Que sera-ce donc, cette fois-ci ?

Pierre TEILHARD DE CHARDIN

Écrits du temps de guerre, 1918.

Préface

Georges-Henri SOUTOUde l’Institut

La négociation est le sommet de la diplomatie. C’est une science, qui a ses règles et ses références1. Mais c’est aussi un art de la pratique, qui demande expérience, qualités humaines, culture. Encore aujourd’hui, c’est le domaine par excellence des diplomates, et c’est leur métier. Certes la représentation internationale d’un pays emprunte aujourd’hui des canaux qui se sont multipliés et diversifiés depuis en gros la première guerre mondiale, et les responsables des finances, du commerce, de l’économie, de la culture, des armées, sans parler de bien des organisations non-gouvernementales, participent aujourd’hui à l’action extérieure. Mais quand il s’agit de conclure un accord qui engage le pays, l’entente entre spécialistes ne suffit pas, et les diplomates interviennent. D’une part, parce qu’ils sont les représentants attitrés de leur pays, les autres sont des conseillers ou des experts, qui ne peuvent conclure par eux-mêmes de véritables traités internationaux. D’autre part, les diplomates sont des généralistes, formés à percevoir les interactions entre les différentes questions : un accord financier ou commercial ne doit pas interférer, évidemment, avec la politique générale que l’on souhaite mener avec le partenaire (je parle évidemment de pays où les pouvoirs publics sont bien organisés… Dans les autres, des catastrophes en chaîne viennent souvent rapidement prouver la vérité des aphorismes que j’énonce ici…). Mais, au-delà de cette capacité de synthèse, les diplomates sont par essence les négociateurs qui rendront l’accord possible, à partir de positions de départ fort différentes en général de part et d’autre.

Hubert Védrine l’a fort bien dit, en inaugurant l’Institut diplomatique et consulaire du Quai d’Orsay, le 15 mai 2001 :

« Les diplomates demeurent des spécialistes indispensables, mais ils ne sont plus les seuls. Je pense qu’ils conservent une spécialité, à savoir celle de la négociation, qu’elle s’applique aux OGM, aux gaz à effet de serre, à la sécurité en Méditerranée. Tout pays qui laisserait dépérir cette capacité s’affaiblirait lui-même dans le monde de demain, qui sera plus concurrentiel. […] la multiplication des négociations sur tous les plans, sur tous les terrains, dans toutes les enceintes, oblige absolument à avoir un corps de spécialistes polyvalents de la négociation en soi ».

Les négociateurs arrivent, en effet, avec des intérêts différents, voire opposés, et des positions juridiques elles aussi divergentes. Il faut concilier tout cela. Mais à cette fin, il faut commencer par découvrir les positions réelles du partenaire/adversaire, les contraintes qu’il subit, et qu’il n’avouera pas volontiers, ou au contraire qu’il utilisera comme un bouclier – « notre opinion publique n’acceptera pas… Nos militaires… Tel parti de la coalition au pouvoir », etc. Et bien entendu, il faut repérer ses marges de manœuvre, ses zones sensibles, les limites des concessions possibles.

À l’époque de la Guerre froide, le scénario était souvent le suivant. Pendant des mois ou des années, les Soviétiques restaient sur leurs positions, et les échanges de notes avec les Occidentaux se poursuivaient sans résultat. Puis brusquement, un jour, apparaissait dans une énième note soviétique un tout petit changement, une nuance, que souvent les Occidentaux ne percevaient même pas. Il fallait alors que quelque part un diplomate russe de rang inférieur attire l’attention d’un de ses homologues de l’Ouest sur le changement minime, qui annonçait en fait une ouverture discrète. Alors enfin la négociation pouvait s’engager. Les discussions quasi permanentes sur Berlin en ont souvent fourni des exemples.

Il faut en effet trouver des solutions permettant au moins de calmer une situation de crise, même si l’on ne peut pas régler le problème du premier coup. Pour cela, il faut démonter les arguments juridiques de l’autre, mais bien sûr justifier en droit international sa propre position, ou du moins la revêtir d’un habillage juridique. Pour ce faire on construit parfois des concepts originaux. Comme les Soviétiques en 1955 avec celui de la « sécurité en Europe », qui leur permit progressivement de renvoyer aux calendes grecques la réalisation de la « Déclaration de Yalta sur l’Europe libérée », qui prévoyait des élections libres en Europe orientale, et des accords de Potsdam, qui prévoyaient le maintien de l’unité de l’Allemagne, contrairement à ce que l’on croit souvent. Mais, au nom de la « sécurité en Europe », les Occidentaux acceptèrent de négocier des accords de sécurité avec des gouvernements dont ils reconnaissaient ainsi de fait la légitimité. Ce fut le début du processus qui conduisit à l’Acte d’Helsinki en 1975, et aux conférences régulières sur la sécurité et la coopération en Europe. Et finalement, avec le recul, on se rend compte que le processus en question fut positif et facilita la sortie de la Guerre froide, même si, sur le moment, beaucoup estimaient que l’Occident avait abandonné ses positions de principe. Or, ce processus dut beaucoup aux diplomates de part et d’autre : leur métier est aussi de trouver un habillage juridique pour sortir d’une impasse, tout en préservant les possibilités de faire triompher leur position à long terme. C’est ce que firent les diplomates français en 1975, en faisant introduire dans l’Acte d’Helsinki la « Troisième corbeille » sur les droits de l’homme : ceux-ci se retrouvaient donc inclus dans l’Acte, ce qui constitua pour les dissidents en URSS et en Europe de l’Est un soutien moral et juridique non négligeable.

On pourra également signer des accords ronflants pour camoufler la retraite du partenaire. C’est ce que firent les Occidentaux avec Gorbatchev en 1990 pour lui faciliter les choses avec les durs du Kremlin, et pour recouvrir d’un voile pudique le fait que l’URSS avait perdu la Guerre froide.

Pour tout dire, afin de concilier des points de vue au départ incompatibles, on bâtit un pont en fil d’araignée… en espérant qu’il se révèlera à la longue solide. Au fond, la négociation est la science de l’ambiguïté créatrice. On se souvient que lors de la négociation du traité germano-soviétique de 1970, point de départ de l’Ostpolitik du chancelier Brandt, les Soviétiques voulaient qualifier les frontières de la RFA d’« inaltérables », ce qui ne convenait pas du tout aux Allemands qui voulaient « intangibles » (ce terme en effet laissait ouverte la voie de modifications issues de négociations et donc n’empêchait pas, en droit, la réunification). Finalement, la version allemande du traité comporta bien le mot « intangibles », mais la version soviétique utilisait un mot russe qui signifie en fait les deux !

Tout cela est de tous les temps, d’où le parti de cet ouvrage, qui retrace toute l’histoire de la négociation depuis l’Antiquité. Et cela continue encore de nos jours, même dans les organisations supranationales : dans le cas de l’Union européenne, les diplomates ont toute leur place, y compris dans un organisme dont on parle peu, le Comité des représentants permanents ou COREPER. La tâche de ce dernier est de servir d’interface entre les gouvernements nationaux et la Commission, de préparer en amont les décisions, d’explorer à l’avance les problèmes et obstacles prévisibles. Son rôle est essentiel.

Mais pour tout cela il faut être patient, attentif, cultivé, curieux d’esprit, ouvert et crédible. Donc parfois il faut savoir prendre un peu de recul par rapport à son propre gouvernement, pour maintenir le contact avec le partenaire, et faire comprendre qu’une position évidemment intenable pourra peut-être évoluer, au nom d’un bien supérieur (la paix, l’harmonie internationale, les perspectives de développement de rapports mutuellement profitables). Il faut d’ailleurs souvent négocier au moins autant avec son propre gouvernement, pour obtenir le feu vert, qu’avec les partenaires. C’est ainsi que le diplomate finit aussi, par son art de la négociation, par être un membre d’une véritable communauté internationale informelle.

1. A. COLSON et E. VIVET, « La négociation diplomatique s’enseigne-t-elle ? », Mondes, les Cahiers du Quai d’Orsay, no 8, 2011, pp. 67-72.

Introduction

Emmanuel VIVETInstitut de recherche et d’enseignementsur la négociation (IRENÉ)

A. L’histoire, une source pour la recherche en négociation

La négociation est une matière vivante et, d’abord, une pratique. De là, pourtant, croire qu’elle soit un art inné, simple résultat d’un mélange de qualités relationnelles, d’intelligence, de prudence et de volonté, ou bien que l’expérience acquise soit le tout d’un bon négociateur, serait une erreur : ce serait passer à côté des résultats tangibles que l’étude des négociations nous offre aujourd’hui. La négociation, en tant que discipline académique, peut apporter beaucoup au praticien. On peut progresser en étudiant, ne serait-ce qu’en notant les erreurs à ne pas faire ! Ces études académiques, depuis quelques décennies, se sont structurées et organisées ; elles font bénéficier les praticiens d’observations, de résultats et de plus d’une règle générale qui, déjà, enrichissent et nourrissent les manières d’agir. Certes, la réalité reste complexe, la discipline « négociation » est naissante et il reste donc encore beaucoup à découvrir. Mais les résultats disponibles sont déjà précieux. Ils permettent de prendre du recul sur la réalité et sont une source de réflexion et d’inspiration pour mener des négociations moins hasardeuses, plus professionnelles, et où in fine les qualités personnelles trouveront encore mieux à s’exprimer. Pratiquer, regarder les meilleurs agir, noter les bonnes pratiques, dégager des règles générales, mais aussi s’informer auprès des théoriciens, est l’esprit dans lequel s’inscrit cet ouvrage.

Or pour progresser, l’étude de la négociation s’appuie essentiellement sur cinq grandes disciplines : la théorie des jeux, qui a permis de poser, dès les années 1950 sur fond de Guerre froide, les dilemmes stratégiques qui traversent les négociations1 ; la sociologie, en particulier l’analyse des relations du travail, qui nous rappelle que la négociation est essentiellement une interaction entre individus ou groupes humains2 ; la science politique, et notamment l’étude des relations internationales3 ; la psychologie, qui nous apporte des résultats empiriques précieux sur le comportement des négociateurs ; et le droit, qui nous aide à comprendre les règles qui encadrent et, de plus en plus, façonnent, les débats modernes.

Le présent ouvrage se propose de faire une incursion dans la sixième source d’inspiration pour la recherche en négociation qu’est l’histoire.

Des études fameuses ont déjà été produites sur de grandes négociations, des traités de Westphalie aux accords d’Oslo, en passant par le congrès de Vienne ou la crise des missiles de Cuba. Tout un pan de l’Université produit déjà des travaux remarquables en histoire diplomatique, dont certains des auteurs ont accepté de contribuer à cet ouvrage.

L’ambition, ici, est à la fois plus simple et plus systématique : rassembler un certain nombre de négociations historiques dignes d’intérêt, en faire le récit synthétique pour examiner, à chaque fois, quels enseignements en tirer. Nous verrons comment un ou des négociateurs, parfois en difficulté, ont trouvé le moyen de s’en sortir par la négociation ou, au contraire, en quoi leur pratique nous éclaire sur les erreurs à éviter. Négociations d’hier, leçons pour aujourd’hui ne vise donc ni la recherche historique, ni l’apport d’éléments nouveaux en négociation mais le croisement des deux matières, participant à ce que Braudel appelait « l’abaissement des droits de douane entre les différentes disciplines ». Il s’appuie sur l’idée, comme le montre fort bien François Plaisant en conclusion, que, malgré les années, l’histoire reste une source d’enseignement et d’éclairages pour la diplomatie moderne.

B. Structure de l’ouvrage

Chacun des vingt-sept chapitres présente deux facettes : la première est le récit résumé d’une négociation diplomatique remarquable issue de l’histoire française ou européenne (une négociation bilatérale ou multilatérale, un grand traité, une médiation célèbre, etc.) ; la seconde est une analyse qui croise ces faits avec les études les plus modernes en négociation, pour voir en quoi les premiers illustrent les secondes.

L’ouvrage est organisé de façon chronologique, des pourparlers entre la République romaine et Carthage aux négociations de dénucléarisation avec l’Iran en 2003. On y trouvera des négociations bilatérales, des négociations multilatérales et des médiations ; des tentatives inabouties et des réussites inespérées ; des négociations brillantes, des négociations secrètes, des négociations apaisées et des négociations chaotiques. On y verra des négociateurs en position de force mais aussi, ce qui est plus intéressant, en position de faiblesse. Des alliances se forment, des coalitions seront défaites. Comment cela fonctionne-t-il ? Certains lieux sont majestueux, d’autres sont improbables. Quel est le rôle de ces espaces où nous négocions ? Des négociateurs agissent de façon rationnelle tandis que d’autres sont la proie de leurs émotions. Comment gérer cette dimension ? Des traités de paix seront signés tandis que d’ambitieuses conférences échoueront. Quelle est la place du contexte, des circonstances, dans un échec ? Où commence la leçon de négociation et où faut-il admettre que les conditions n’étaient de toute façon pas réunies ? On s’approchera alors de cette redoutable question qu’est de savoir comment des acteurs, au départ rétifs, acceptent progressivement, pour reprendre un titre récent de la collection qui accueille cet ouvrage, d’« entrer en négociation »4. Inversement, et plus rarement, on pourra se demander, parfois, s’il fallait vraiment négocier, et se souvenir que la négociation n’est pas le tout des relations internationales mais seulement une de ses facettes.

À chaque fois, le récit donne lieu à une analyse où sont utilisés les outils actuels des études en négociation et où l’auteur, avec recul, nous fait entrevoir la « leçon » qui émerge. Chaque chapitre, à sa manière, engage donc un dialogue entre les deux matières. On découvrira enfin que, parfois, l’histoire peut devancer la théorie ou en constituer des contre-exemples heureux, comme le cas de Louis de La Trémoille qui, en 1513, décide de négocier sans en avoir reçu le mandat, et sauve la France d’une invasion. La réalité nous surprend toujours un peu, et c’est aussi l’une des leçons de cet ouvrage.

C. Remerciements

Cet ouvrage est en premier lieu l’œuvre de ses vingt-cinq contributeurs. Qu’ils soient remerciés d’avoir accepté de participer à cet exercice et d’avoir joué le jeu avec confiance et entrain. Ils sont historiens, diplomates, universitaires ou praticiens, enseignants ou consultants. Chacun a pris sur son temps pour partager ses connaissances et fait un vrai mouvement vers la matière qu’il connaissait le moins. La souplesse des auteurs face aux contraintes de l’exercice et leur réactivité dans la rédaction a permis que cet ouvrage voie le jour dans des délais raisonnables. Leurs connaissances variées, leurs manières différentes de réfléchir et de poser les problèmes constituent la vraie richesse de cette aventure intellectuelle collective. Je salue spécialement Georges-Henri Soutou, de l’Institut, et François Plaisant, ambassadeur de France, qui ont accepté de rédiger la préface et la conclusion de cet ouvrage.

Ce livre est aussi le fruit des nombreux encouragements qu’il a reçus, au premier chef au sein de l’Institut de recherche et d’enseignement sur la négociation (IRENÉ). Je remercie tout particulièrement Aurélien Colson, son directeur, sans qui ce projet n’aurait pas vu le jour. Dès le départ, il a encouragé l’idée, alors embryonnaire, d’écrire de courts chapitres sur l’analyse de situations de négociation dans l’histoire. Son soutien a eu une grande importance pour me convaincre que le projet d’un livre était réaliste. De l’écriture artisanale, en 2010, du premier chapitre, aux conseils nécessaires pour coordonner un ouvrage complet, en passant par les nombreuses mises en contact, son aide amicale a été constante, immédiate et opérationnelle. Ma reconnaissance va également à Alain Lempereur, fondateur de l’IRENÉ, dont les travaux sur les négociations dans l’histoire restent une source d’inspiration à l’institut5. Que soit aussi remercié Arnaud Stimec, directeur de la revue Négociations, à la fois contributeur de deux chapitres et soutien du projet dès avant son origine, et qui n’a pas manqué de répondre présent au moindre doute théorique et demande de conseil.

Mes remerciements vont aussi aux permanents et aux membres associés de l’IRENÉ, en particulier Francesco Marchi, Séverine Lebrun-Kuan, Ta-Wei Chao, Victoire de Lalande, Samira Moussaoui, Frans Schram, Samuel Dahan, Adrian Borbely, Glenn Salic, Brigitte Leroux et Anaïs Blanchard, qui ont entouré ce projet de leur amitié. Leurs encouragements témoignent d’un compagnonnage qui s’est construit avec les années, notamment lors des formations que nous dispensons ensemble avec l’institut.

Ma reconnaissance s’adresse également à Nicolas Cassart, éditeur, qui a très rapidement accordé sa confiance et son expérience à ce projet.

Je remercie enfin, tout spécialement, Nathalie Duclos qui, avec dévouement et professionnalisme, a relu et corrigé les chapitres de ce livre, en surveillant l’harmonie et la mise en page, et dont l’aide attentive a permis que les auteurs puissent, à leur tour, donner le meilleur d’eux-mêmes.

1. Cf. not. T. C. SCHELLING, The Strategy of Conflict, 2e éd., Cambridge, MA, Harvard University Press, [1960]1980.

2. Ch. THUDEROZ, Négociations – Essai de sociologie du lien social, PUF, coll. « Le sociologue », Paris, 2000.

3. A. COLSON « Penser la négociation en science politique : retour aux sources et perspectives de recherche », Négociations, 2009/2, pp. 95-108.

4. A. COLSON (dir.) Entrer en négociation. Mélanges en l’honneur de Christophe Dupont, Bruxelles, Larcier, 2011.

5. Cf. not. A. LEMPEREUR et A. COLSON (dir.), Négociations européennes. De Henri IV à l’Europe des 27, préface de J.-P. JOUYET, postface d’H. VÉDRINE, Paris, A2C, 2008.

CHAPITRE 1

Les pratiques diplomatiques romaines sous la République :les forts négocient-ils ?

Ghislaine STOUDERUniversité de Poitiers

Les Romains connurent un régime républicain de 509 à 30 avant notre ère (n.è.), et ces mêmes années sont marquées par l’expansion remarquable qu’ils réalisèrent, depuis les frontières restreintes de leur cité du Latium, jusqu’à l’empire qu’ils imposèrent sur le pourtour méditerranéen, comprenant même, depuis Jules César, les territoires gaulois avec pour frontières la Manche et le Rhin. Bien avant déjà, dès 168 avant n.è., les Romains avaient acquis une position hégémonique sans précédent sur la scène internationale antique, si bien qu’ils pouvaient imposer désormais leur politique extérieure soit par les armes, soit, de plus en plus souvent, par la simple menace d’y recourir. En effet, à cette date, les Romains venaient de remporter une victoire décisive à Pydna sur la Macédoine, victoire qui entérinait la dissolution de ce royaume, héritage d’Alexandre le Grand, et qui plaçait, de facto, les Romains en position de monopole dans un univers géopolitique jusqu’alors multipolaire, voire anarchique.

Pour illustrer cette nouvelle position, citons l’ambassade romaine envoyée à la fin de l’année 168 à Antiochos IV, roi de Syrie, un Séleucide, héritier lui aussi d’un fragment de l’empire d’Alexandre le Grand1. Antiochos avait peu auparavant tenté d’étendre ses visées sur l’Égypte, pourtant placée sous la protection de Rome. Afin de freiner ses velléités expansionnistes, le légat C. Popilius Laenas avait reçu mandat du Sénat pour proposer au souverain de se retirer d’Égypte ou d’accepter la guerre avec Rome. Antiochos préféra, sagement, se retirer. La tradition littéraire attribue à cette occasion à Popilius un geste célèbre, qui, s’il a quelque authenticité, en dit long sur l’attitude diplomatique de Rome, attitude revendiquée par les Romains et reconnue par ses interlocuteurs : ayant demandé à Antiochos de se retirer d’Égypte et ayant réitéré au souverain sa demande car ce dernier refusait de lui répondre franchement, Popilius finit par dessiner un cercle sur le sable autour d’Antiochos et de ses conseillers, cercle qu’il leur ordonna de ne pas franchir tant que le souverain ne se serait pas clairement exprimé concernant la requête du Sénat. Cet exemple montre assez que la grammaire de la négociation était pour le moins limitée à Rome. Cela concernait une période durant laquelle la cité antique était en mesure d’imposer ses décisions et tirait peu de profit d’un effort diplomatique devenu inutile. Force est de constater, pourtant, que les pratiques de négociation ne sont guère plus développées pour la période antérieure, voire bien antérieure. Alors que Rome occupait encore une position modeste dans l’échiquier diplomatique de la péninsule italienne, les scènes de négociation sont à peine plus nombreuses dans les sources, et paraissent étrangères aux pratiques romaines.

MOTS-CLÉS : BATNA – SOLUTION HORS-TABLE – CULTURE – JUSTICE – ULTIMATUM – MANDAT – RATIFICATION

A. La négociation à Rome : une pratique invisible dans les sources

L’historien de l’Antiquité doit ici signaler qu’il ne dispose pas d’archives qui lui permettent d’évaluer et éventuellement corriger le regard des auteurs antiques. Il est probable que ces derniers aient eu tendance à présenter Rome sous un angle favorable, en position d’imposer ses volontés plutôt que d’avoir à négocier ses options. En outre, il ne reste pratiquement rien d’une historiographie hostile à Rome qui n’hésiterait pas, quant à elle, à présenter les tractations diplomatiques telles qu’elles se déroulèrent. Enfin, même lorsqu’il n’y a pas d’enjeu idéologique, les sources littéraires ne sont pas toujours intéressées à rapporter des négociations dont on peut, pourtant, supposer l’existence. Ainsi, les trois traités romano-carthaginois de 509, 348 et 279 avant n.è., tels qu’ils sont retranscrits par Polybe, comportent des clauses nombreuses et détaillées qui doivent sans doute avoir été l’objet de tractations entre les agents romains et carthaginois, pourtant l’historien n’en fait aucune mention2. Polybe, comme les historiens antiques, de manière générale, était davantage intéressé par le résultat des négociations plutôt que par les négociations elles-mêmes.

Dans ces conditions, la négociation romaine est un phénomène dont l’étude reste problématique à deux titres : parce que la situation hégémonique de la cité la plaçait en situation de ne pas avoir à négocier et parce que les échos de ces pratiques dans les sources à disposition de l’historien ne peuvent être pris à la lettre et demandent d’adopter un regard critique.

B. L’ultimatum à Carthage en 218 avant n.è. ou le refus de négocier

Les « espaces » de la négociation mentionnés dans les sources s’ancrent de manière privilégiée dans un contexte belliqueux : veille de conflit ou tractations en vue de la résolution d’un conflit. Dans ce contexte plus que dans tout autre, il importait aux Romains de se montrer en position de force et la place laissée aux négociations était réduite, voire inexistante. En ce qui concerne plus précisément les échanges diplomatiques précédant le déclenchement d’un conflit, on constate que pratiquement tous aboutissent à la guerre. Les Romains maîtrisaient-ils donc si mal l’art de la négociation ? Ou faut-il plutôt penser que la déclaration de guerre était le véritable objectif ? Selon quels critères doit-on alors évaluer la réussite ou l’échec d’une ambassade3 ?

À titre d’exemple, je reprendrai le cas de l’ambassade romaine envoyée à Carthage en 218 avant n.è., à la veille du conflit romano-punique. Les Romains avaient envoyé une première délégation au commandant carthaginois Hannibal pour se plaindre des pressions qu’il exerçait sur la cité de Sagonte, l’actuelle Saragosse, en Espagne, alors alliée des Romains. Suite à la prise de Sagonte, les Romains envoyèrent une seconde ambassade, cette fois-ci au sénat de Carthage, pour demander que soit éclaircie la position de la cité punique à l’égard de l’action d’Hannibal, et pour exiger que celui-ci leur soit livré, afin de réparer les torts subis par une cité alliée de Rome. Face au refus des Carthaginois, les Romains décidèrent alors la guerre. En effet, Quintus Fabius, le chef de la délégation, se leva, fit un pli avec sa toge et déclara qu’il portait dans ce pli aussi bien la guerre que la paix ; il revenait aux Carthaginois de choisir entre les deux. Les Carthaginois refusant de trancher, Fabius déclara qu’il leur portait la guerre4.

L’envoi de deux ambassades témoigne que les Romains savaient sans nul doute créer des espaces de négociation. Pour autant, ces espaces demeurent vides. En effet, la mission de Fabius et de ses compagnons se réduisit à un échange selon un exposé binaire des moyens de sortie du conflit diplomatique, la guerre ou la paix, celle-ci étant obtenue par le biais d’une soumission de Carthage à la volonté romaine ; autrement dit, l’échange était réduit à un ultimatum. L’épisode de 218 avant n.è. est loin de constituer le seul exemple du mode romain de procéder. D’après le commentaire de Tite-Live, les Romains étaient conscients et même fiers de cette manière de faire : « Une demande sans détour et une déclaration de guerre parurent plus en rapport avec la dignité du peuple romain que de discuter des termes établis sur la foi des traités, surtout après la destruction de Sagonte ». Il se dégage une vision pragmatique des rapports internationaux, qui suppose d’une part que les Romains avaient déjà pris la décision, avant cet échange, d’entrer en guerre, d’autre part qu’ils avaient mesuré les risques d’un conflit ainsi que les chances de l’emporter.

De fait, les ressources humaines dont disposait Rome, depuis l’achèvement de la conquête de l’Italie en 264 avant n.è., pour mener ses guerres, étaient si importantes que les Romains n’avaient pas à craindre d’avoir à affronter un conflit armé : la politique d’extension de la citoyenneté pratiquée par Rome, à la différence de presque tous les autres États antiques, ainsi que les alliances conclues avec les populations à peine soumises, faisaient que le vivier de soldats était beaucoup plus important numériquement, et beaucoup plus attaché aussi que des mercenaires à défendre les intérêts de Rome. Forts de ces capacités militaires imposantes, les Romains étaient donc en mesure de se passer de négociation. Pour reprendre un concept contemporain, la BATNA5 romaine était militaire et suffisamment de bonne tenue pour qu’aucune négociation ne soit nécessaire. Tout au plus les négociations menées par Rome étaient-elles alors une « contest between alternatives, with the shape of the outcome being dependant on the strength of the non-negotiatory options of the parties » (Zartman6). Si Rome négocie, c’est pour mieux faire valoir ses solutions de rechange et menacer d’y recourir.

C. La négociation, une pratique étrangère à la culture romaine ?

Dans la langue grecque, l’idée de négociation est exprimée par le champ lexical de la parole, du logos : négocier, c’est avant tout établir et mener un dialogue avec un État étranger. En revanche, en latin, les Romains recourent principalement au vocabulaire dérivant du verbe disceptare qui signifie juger, décider, trancher. De fait, l’idée de justice transparaît clairement dans certaines pratiques diplomatiques, dont les formes sont pratiquement identiques à celles d’un procès civil.

En effet, une des particularités de la diplomatie romaine tient au recours à des fétiaux, ces « prêtres-ambassadeurs », comme ils sont habituellement qualifiés, chargés, à Rome, de déclarer les guerres, de conclure les traités et de gérer les relations conflictuelles avec les populations étrangères. Un texte de Cicéron définit ces prêtres comme les « juges (iudices) des traités, de la paix, de la guerre et des torts commis à l’encontre des ambassadeurs »7. Lors des déclarations de guerre, leur mission consistait en l’exposition des réclamations romaines, la prise des dieux à témoin, si les réclamations n’étaient pas satisfaites, la déclaration de guerre à proprement parler et le jet de la lance en territoire ennemi pour concrétiser cet état de guerre. La procédure, aussi appelée droit fétial et remontant certainement à l’époque archaïque, semble avoir été abandonnée dès la fin du IVe siècle ou au début du IIIe siècle. L’action des légats, laïque et inspirée par la politique du sénat romain, est pourtant très imprégnée du même esprit, puisque, pour reprendre l’exemple de 218 avant n.è., Fabius n’accomplit guère plus que ce qu’aurait fait un fétial auprès des Carthaginois : il porte les réclamations romaines et déclare la guerre, celles-ci n’ayant pas été satisfaites. C’est que, selon la pensée romaine, cette procédure fétiale, ou toute procédure s’y conformant, garantissait qu’une guerre entreprise par les Romains fût une guerre juste (bellum iustum). Aussi, les discussions précédant les guerres ne portaient-elles jamais sur la responsabilité des torts, puisque pour un Romain, il était admis, par principe, que les torts revenaient à la partie adverse. Il n’était question que de savoir si les coupables reconnaîtraient leurs fautes et accepteraient de les réparer. Les Romains ne négociaient pas, mais cherchaient à obtenir justice.

La procédure fétiale s’insère, plus généralement, dans une conception juridique de la guerre à Rome, la guerre étant, dès lors, le moyen de réparer une injustice commise par un adversaire. Par conséquent, non seulement la victoire, en soi, devenait le témoignage évident que les Romains étaient dans leur droit, mais elle permettait aussi, de manière pragmatique, d’imposer ensuite au vaincu les termes d’un accord par lequel les dommages causés initialement étaient réparés. Ainsi, la négociation – qui serait un compromis incompatible avec la recherche d’une justice immanente dans les rapports entre deux États – n’avait de place ni avant le déclenchement d’un conflit, ni même après.

La comparaison avec les pratiques des contemporains, en particulier les Grecs, souligne encore le particularisme des conceptions romaines. En effet, l’aspect juridique des règlements internationaux n’était pas étranger aux Grecs, mais ces derniers recouraient alors à la procédure de l’arbitrage qui supposait l’implication d’un État tiers, afin de trancher un différend. Les Romains ont eux aussi pratiqué l’arbitrage en Grèce, pour des Grecs ; ils l’ont en revanche systématiquement refusé pour eux-mêmes, puisqu’ils ne reconnaissaient pas d’autres juges qu’eux-mêmes, quitte à être juges et partie.

Aussi, l’hypocrisie d’un tel discours a-t-elle été maintes fois soulignée : les historiens contemporains, notamment anglo-saxons, influencés par la critique de l’impérialisme américain des années 70, ont souligné que le rôle des fétiaux se limitait à servir de façade aux ambitions de conquête des Romains et que le refus de négocier n’était qu’une volonté de conquérir8. La procédure fétiale tant vantée par eux était, dans les faits, un ultimatum non négociable9. On peut douter, de manière plus générale, de la lecture culturelle pour justifier, plutôt qu’expliquer, une gestion des relations internationales avant tout dictée par les impératifs des contextes géopolitiques10. Il est cependant indéniable que la procédure fétiale remonte à une époque, l’époque archaïque, où les Romains ne pouvaient encore prétendre à des ambitions hégémoniques. L’absence de négociation à Rome ne peut, de ce fait, être la seule conséquence de leur position impérialiste – même si elle l’a accompagnée – ni la recherche d’une justice internationale être considérée comme un simple vernis à leurs prétentions hégémoniques.

D. Critiques romaines sur le principe même de négociation

En fait, la négociation n’était pas tant étrangère aux Romains, que condamnée par eux, car ils l’associaient à l’idée de ruse. Pour éclairer cette conception, mentionnons l’entrevue du Pénée en 172/171 avant n.è., entre des ambassadeurs romains, dont Quintus Marcius, et le jeune roi de Macédoine, Persée. Les Romains se préparaient alors à la guerre contre la Macédoine, considérant que Persée avait enfreint le traité d’alliance à peine conclu avec Rome. Les légats avaient été envoyés en Orient faire la tournée des alliés de Rome pour s’assurer de leur soutien et rassembler les forces armées. Persée profita du passage de ces légats pour solliciter une entrevue avec eux et tenter d’éviter la guerre. La longue description fournie par Tite-Live se rapporte sans nul doute à une scène de négociation : les deux parties se retrouvèrent sur les rives du fleuve Pénée ; elles débattirent pour savoir qui des Romains ou du roi devait franchir le fleuve et les Romains obtinrent que Persée s’avançât jusqu’à eux ; ils débattirent ensuite pour savoir combien d’hommes étaient autorisés à accompagner le roi et les Romains obtinrent que le nombre de ses compagnons fût limité à trois. Ayant remporté une double victoire protocolaire, les Romains obtinrent enfin qu’une trêve fût prononcée pour que Persée pût envoyer des ambassadeurs à Rome défendre sa cause devant le Sénat. Si l’envoi fut décidé à la demande du roi, les légats romains avaient, de leur côté, intérêt à gagner du temps afin d’achever les préparatifs militaires, alors que le degré de préparation était supérieur du côté macédonien. Quelle qu’en fût l’issue, il est évident que les Romains, certains d’entre eux, du moins, maîtrisaient l’art de la négociation.

Cette victoire diplomatique ne fut toutefois pas récompensée au sénat : Marcius dut essuyer les critiques des vieux sénateurs lorsqu’il rendit compte de sa mission. On lui répondit en effet que « ce n’était pas avec des embuscades ou des combats nocturnes, ni par une fuite simulée ou des retours inopinés sur un ennemi qui ne s’y attendait pas, ni en telle manière qu’ils dussent se glorifier de leur ruse plutôt que de leur vrai courage, que leurs ancêtres avaient fait la guerre ; la guerre, ils avaient l’habitude de la déclarer avant de la faire, parfois même d’annoncer la bataille et de délimiter l’endroit où ils combattraient […]. Tels sont les procédés des Romains, procédés qui ne relèvent pas des fourberies puniques ou de l’habileté des Grecs, aux yeux desquels il y a plus de gloire à tromper l’ennemi qu’à le vaincre par la force. Parfois, sur le moment, la ruse est plus profitable que le courage, mais on ne triomphe vraiment et définitivement de la volonté de quelqu’un que lorsqu’il est forcé d’avouer que ce n’est ni grâce à des stratagèmes, ni grâce au hasard, mais après une bataille rangée et une guerre juste et légitime qu’il a été vaincu »11.

Cet extrait traduit bien les conceptions romaines. Marcius n’est pas uniquement critiqué pour avoir recouru à la ruse durant les négociations : en contre-point de l’attitude du légat romain, les vieux sénateurs ne font pas l’éloge de pratiques diplomatiques où s’illustrerait la vertu d’ambassadeurs romains dans la négociation ; l’unique alternative est la guerre. Ainsi, le fait même de négocier était assimilé à une ruse et donc à une pratique contraire à la mentalité romaine. Pourtant, ce débat sénatorial témoigne surtout des oppositions qui divisèrent les Romains eux-mêmes sur les pratiques à suivre. Si les éléments les plus traditionnalistes au Sénat condamnèrent le recours à la négociation, d’autres étaient de toute évidence prêts à la pratiquer.

En effet, les sources rapportent des scènes qui peuvent sans nul doute être considérées comme des moments de négociation. On pourrait citer, parmi les exemples les plus connus et les plus développés, l’ambassade de 212 avant n.è. destinée à convaincre les Étoliens d’entrer en guerre aux côtés de Rome et contre la Macédoine ; l’entrevue de Nicée en 198 avant n.è. entre le grand général Flamininus et le roi Philippe V de Macédoine afin d’ouvrir les pourparlers de paix. Les autres exemples regardent avant tout des sorties de conflit, ou du moins des tentatives de sortie. On le voit, les interlocuteurs des Romains sont essentiellement des Grecs qui recouraient davantage à la négociation. Ces exemples témoignent ainsi que Rome dut parfois se conformer aux usages étrangers, et ce, à une époque où Rome ne pouvait encore imposer ses propres modes diplomatiques.

Néanmoins, ces scènes restent rares et se raréfient davantage au fur et à mesure que croît la puissance romaine. Un exemple caractéristique à ce sujet se rapporte à la question des prisonniers : les Romains avaient pris l’habitude de négocier leur échange avec la partie ennemie, quitte à payer le retour des hommes dans leur patrie. Mais à partir du IIe siècle av. n. è., les traités comportaient pratiquement tous la clause selon laquelle les prisonniers romains devaient être rendus sans condition et sans rançon à Rome12. Autre évolution symptomatique, perceptible là aussi à partir du IIe siècle avant n.è. : le recours devenu presque systématique à la deditio in fidem, la reddition à la bonne foi du vainqueur. Cette procédure revenait, pour l’interlocuteur, à abandonner son droit à la négociation en échange de l’assurance qu’il serait traité avec bienveillance par Rome. Il est évident qu’une telle procédure ne pouvait être acceptée volontairement que si les Romains avaient exercé auparavant une pression militaire qui ne laissait le choix qu’entre la reddition sans condition ou l’anéantissement. Ainsi, pratiquée, dans certaines circonstances, au début de la République, la négociation disparut peu à peu tout à fait du champ diplomatique des Romains.

E. Le négociateur romain : un chef militaire au mandat limité

Dans toutes ces discussions relatives à l’issue d’un conflit, les pratiques romaines s’écartent largement de celles d’aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’agent diplomatique sollicité. En effet, les ambassadeurs des époques moderne et contemporaine, considérés et se considérant eux-mêmes comme des experts de la négociation, ne ressemblent en rien aux légats de Rome, dont les mandats étaient très restreints. Légats du Sénat ou commissaires, leur marge de manœuvre était donc étroite, et leur rôle consistait avant tout à exposer les décisions du Sénat, à s’assurer que celles-ci avaient bien été entendues et qu’elles étaient éventuellement acceptées, mais ils n’étaient pas autorisés à en négocier les termes.

Aussi est-ce essentiellement le général romain, en tant que magistrat ou promagistrat, que l’on voit en train de mener les négociations à l’issue d’une guerre. Plusieurs raisons peuvent être avancées. Le général avait pour lui l’avantage de l’efficacité, car il pouvait jouer de l’impact de sa récente victoire pour imposer des conditions les plus favorables à Rome. Cette démarche a pour but de pallier la distance, et participe de la construction d’une diplomatie impérialiste, de manière à marquer distinctement le centre et la périphérie. Par ailleurs, le général possédait également la connaissance du terrain, des institutions et des populations qu’il venait de combattre. Cela en faisait un expert de la réalisation des traités, comme le rapporte Cicéron13.

Toutefois, même dans ce cas, le magistrat n’agissait certainement pas avec une totale liberté : son action devait se modeler sur l’action de ses prédécesseurs. Les clauses des traités qui ont été conservées sont en effet relativement semblables entre elles, et le magistrat devait disposer de ce canevas né de la tradition et de l’habitude, sur lequel se greffaient éventuellement des instructions du Sénat avant le départ des armées. Par ailleurs, à l’occasion d’anecdotes, il ressort que le magistrat était censé parvenir à un accord qui répondît à un code moral affiché par les Romains dans leurs relations avec les étrangers. Ainsi, en 256, alors que les Romains commençaient par remporter des victoires sur les Carthaginois lors de la première guerre punique, ceux-ci envoyèrent une ambassade au consul Regulus qui négocia des conditions trop dures, finalement repoussées par les Carthaginois. Les historiens antiques sont unanimes à critiquer Regulus pour son attitude, non pas parce qu’il avait commis une erreur en surévaluant sa position de négociation avec des Carthaginois qui à l’époque étaient loin d’avoir été soumis, mais parce que les mesures imposées n’étaient en adéquation ni avec la coutume de Rome, ni avec les dieux. L’expertise, la coutume, la modération constituaient ainsi autant de repères encadrant la pratique de la négociation par les magistrats.

Surtout, les termes négociés et imposés par le magistrat n’eurent jamais de caractère définitif, et le Sénat romain s’est senti à plusieurs reprises libre de désavouer les généraux qui avaient conclu des accords dont les clauses ne lui convenaient pas. Ce fut le cas en 152, alors que le promagistrat avait pourtant obtenu la reconnaissance de la défaite par des troupes celtibères dans la péninsule ibérique. Le Sénat jugea pourtant que les conditions imposées n’avaient pas été assez dures. Pour le maintien de l’empire, et éviter son éclatement, il était devenu nécessaire qu’un seul agent institutionnel ait la mainmise sur les discussions diplomatiques ; ce fut le Sénat, qui avait, en outre, le grand avantage de se trouver au cœur de l’empire.

Cette prise de décision en deux temps suppose que les interlocuteurs de Rome savaient devoir éventuellement négocier en deux fois. À Rome, le Sénat était chargé de recevoir les ambassades et de discuter avec elles. Mais il n’est pas question de négociation lors des séances du Sénat, où sont formulées les demandes des délégations et les réponses des sénateurs. La discussion se limite alors à un échange simple qui ne peut être assimilé à une négociation. S’il y a négociation – et les témoignages dans les sources littéraires sont rarissimes – elle a lieu avant la séance au Sénat qui entérine définitivement la décision de Rome, éventuellement dans une basilique attenante à la curie où se réunissaient les Sénateurs, dans laquelle une commission de spécialistes devait étudier dans le détail les demandes d’une ambassade étrangère et les enjeux afférents. Dans de très rares cas, aussi, on sait qu’elle eut lieu au forum, au cœur de la ville, dans la demeure privée d’un aristocrate romain, d’un sénateur influent, c’est-à-dire dans un espace officieux de la diplomatie.

En conclusion, les connaissances sur les pratiques de la négociation sont ténues, compte-tenu tout d’abord de l’état de la documentation, mais surtout parce que cette pratique semble être restée dans une large mesure étrangère à la mentalité de Rome. Cela peut facilement se comprendre si l’on considère que Rome était en position de force alors. Le fondement d’une telle attitude pourrait davantage se rapporter, cependant, aux caractéristiques mêmes de la mentalité romaine qui ignorait la négociation. On pourrait inversement suggérer que c’est justement ce refus de considérer l’option de la négociation qui conduisit les Romains à mener de si nombreuses guerres, dont l’issue devint pratiquement toujours heureuse, du moment que les Romains commencèrent à intégrer les populations vaincues dans leur citoyenneté et donc dans les armées. En fait, les deux interprétations sont pareillement soutenues par les historiens contemporains, selon qu’ils condamnent ou justifient l’impérialisme romain, en ayant l’« hyper puissance » américaine en ligne de mire, tant il est facile de confondre les deux.

Références

BRENNAN T. C., « Embassies gone wrong : Roman Diplomacy in the Constantinian Excerpta de Legationibus », Diplomats and Diplomacy in the Roman World, Cl. EILERS (dir.), Suppl. Mnemosyne, 304, Leyde-Boston, 2009, pp. 171-191.

CICÉRON, Traité des lois.

COUDRY M., « L’or des vaincus : travestissement et occultation des transactions financières dans la diplomatie de la Rome républicaine », Vae victis ! Perdedores en el mundo antiguo, Fr. MARCO SIMÓN, Fr. PINA POLO, J. REMESAL RODRIGUEZ (dir.), Barcelone, Instrumenta, 2012, pp. 113-131.

FERRARY J.-L., « Ius fetiale et diplomatie », Les Relations internationales. Actes du Colloque de Strasbourg, 15-17 juin 1993, E. FRÉZOULS & A. JACQUEMIN (dir.), Paris, De Boccard, 1995, pp. 411-432.

HARRIS W.V., War and Imperialism in Republican Rome (327-70 B.C.), Oxford, Clarendon Press, 1979, en particulier le chapitre 5 « Imperialism and self-defense », pp. 163-254.

TITE-LIVE, Histoire romaine.

1. Pour un récit complet de l’événement, voy. TITE-LIVE, Histoire romaine, livre 44, chapitre 19.

2. POLYBE, Histoires, livre 3, chapitres 22 à 26.

3. Je reprends ici le questionnement proposé par T. C. BRENNAN, « Embassies gone wrong : Roman Diplomacy in the Constantinian Excerpta de Legationibus », Diplomats and Diplomacy in the Roman World, Cl. EILERS (dir.), Suppl. Mnemosyne, 304, Leyde-Boston, 2009, pp. 171-191.

4. Le récit complet se trouve dans TITE-LIVE, Histoire romaine, livre 21, chapitres 18-19.

5. Best alternative to a negotiated agreement. L’expression a été introduite au début des années 1980 par R. Fisher et W. Ury et indique la meilleure solution qui reste à chaque acteur en dehors du projet d’une solution négociée. C. Dupont (1994, 2008) a proposé de la traduire par « Solution 3A – alternative en l’absence d’accord ». A. Lempereur et A. Colson (2004) utilisent l’expression de « solution hors-table », ce qui se rapproche d’une traduction souvent utilisée : MESORE, « meilleure solution hors-table ».

6. W. ZARTMAN, « Negotiation: Post-modern or eternal? », in A. COLSON (dir.), Entrer en négociation, Bruxelles, Larcier, 2011, p. 96.

7. CICÉRON, Traité des lois, livre 2, chapitre 9.

8. Parmi les représentants de ce courant critique, il faut citer W. V. HARRIS, War and Imperialism in Republican Rome (327-70 B.C.), Oxford, Clarendon Press, 1979, pp. 163-254.

9. J.-L. FERRARY, « Ius fetiale et diplomatie », Les Relations internationales. Actes du Colloque de Strasbourg, 15-17 juin 1993, E. FRÉZOULS & A. JACQUEMIN (dir.), Paris, De Boccard, 1995, pp. 411-432.

10. Voy., p. ex., Y. SCHEMEIL, « Des négociations interculturelles ? Cultures, calculs, cognitions », Négociations internationales, F. PETITEVILLE & D. PLACIDI-FROT (dir.), Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 2013, pp. 141-168.

11. TITE-LIVE,Histoire romaine, livre 42, chapitres 19 et 22.

12. M. COUDRY, « L’or des vaincus : travestissement et occultation des transactions financières dans la diplomatie de la Rome républicaine », Vae victis ! Perdedores en el mundo antiguo, Fr. MARCO SIMÓN, Fr. PINA POLO, J. REMESAL RODRIGUEZ (dir.), Barcelone, Instrumenta, 2012, pp. 113-131.

13. CICÉRON, Discours en faveur de Balbus, chapitre 45 : « Qui donc jugeons-nous être les interprètes les plus clairvoyants des traités, les plus expérimentés dans le droit de la guerre, les plus habiles pour examiner les conditions et les demandes des cités ? ceux, bien évidemment, qui ont déjà exercé des charges et mené des guerres. […] Qui ne préférera concernant les traités et l’ensemble du droit de la paix et de la guerre, nos généraux à tous les plus experts du droit ? »

CHAPITRE 2

Constantinople, les armées de la première croisade et Alexis Comnène :comment construire une coalition entre Latins et Grecs en 1096

Jean-Claude CHEYNETUniversité Paris-Sorbonne

En 1095, Alexis Comnène, empereur à Constantinople, cherche du soutien pour lutter contre les Turcs. L’empire byzantin sort à peine des pires difficultés, internes et externes : instabilité politique, crise budgétaire, défaites face aux envahisseurs normands et petchénègues1. Le jeune basileus (qui règnera 37 ans) s’est emparé du trône en 1081 et a progressivement rétabli la situation. Il souhaite maintenant s’attaquer au problème le plus difficile : faire reculer les Turcs seldjoukides2 qui viennent de balayer le Proche-Orient et envahir l’Asie mineure. En moins d’un an, grâce à une négociation efficace, Alexis Comnène réussit à mettre en place, en dépit du différend confessionnel, une puissante alliance gréco-latine, qui prit la route de l’Orient, sans toutefois se maintenir jusqu’à Jérusalem.

MOTS-CLÉS : COALITIONS – NÉGOCIATIONS MULTILATÉRALES – SERMENT – HASARD

A. L’arrivée des Latins aux portes de Constantinople

Sous l’impulsion des sultans seldjoukides, les Turcs balayèrent le Proche-Orient et envahirent l’Asie mineure, après la victoire de Mantzikert sur les troupes impériales, en 1071. À Nicée, face à Constantinople, s’établit un État turc sous l’autorité d’une branche seldjoukide dissidente. Alexis Comnène, fondateur, en 1081, d’une nouvelle dynastie, fut assailli de tous côtés, notamment par des nomades petchénègues dans les Balkans, et menacé d’être emporté par les Normands d’Italie conduits par Robert Guiscard et son fils Bohémond. Dix ans plus tard, l’empereur avait pacifié les Balkans et songeait à la reconquête de l’Asie mineure, passée aux mains des Seldjoukides de Rum et de divers émirs.

Après 1092, Alexis envoya des émissaires auprès des souverains occidentaux, notamment l’empereur germanique avec qui il entretenait des relations assez chaleureuses. Il souhaitait réunir en grand nombre des soldats latins. Depuis plus d’un demi-siècle, en effet, les empereurs recrutaient par milliers des cavaliers lourds, surtout d’origine normande, qui constituaient l’élite de l’armée byzantine, attirant notamment les guerriers, de plus en plus nombreux, qui accomplissaient le pèlerinage vers Jérusalem.

La papauté, en dépit de la rupture dogmatique de 1054, soutint cette initiative. Alexis Comnène envoya des ambassadeurs au concile réuni à Plaisance auprès du nouveau pape, Urbain II, pour que des secours se portent en Orient. En novembre 1095, au concile régional de Clermont, le pape en appela à la chevalerie occidentale pour qu’elle aille secourir les chrétiens d’Orient et, objectif nouveau, qu’elle prenne le contrôle du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Les pèlerinages, en effet, avaient été perturbés par l’action des émirs turcs et les contre-offensives des Fatimides d’Égypte.

Or, le résultat de cet appel dépassa toute espérance, puisque de grands princes d’Occident et une foule de pèlerins, souvent accompagnés de leur famille, prirent la route par voie de terre, qui passait nécessairement par Constantinople. Nous appelons cet événement, sans précédent, la première croisade. L’empereur se trouva donc confronté à une situation inédite. Il avait demandé des renforts occidentaux classiques, c’est-à-dire des mercenaires pour renforcer ses troupes, et il se trouvait face à une foule, qui comprenait également de nombreux non combattants, et qui avait entrepris un long pèlerinage dont la nature exacte s’est révélée avec le temps, sans que les principaux dirigeants de ce que nous nommons une croisade eussent établi un plan précis sur ce qu’ils feraient en Terre sainte, en dehors de la réouverture de la route du Saint-Sépulcre aux pèlerins chrétiens.

Alexis s’entretint avec les chefs de l’expédition pour tenter d’en tirer le meilleur parti pour l’empire. Les chefs latins, qui conduisaient des armées séparées, avaient des profils variés. Parmi eux, Raymond, comte de Toulouse, était un Capétien, fier de sa race royale ; un autre, Godefroy de Bouillon, duc de Basse Lotharingie, descendait de Charlemagne ; enfin un troisième, Bohémond de Tarente, fils de Guiscard, avait été le plus redoutable adversaire d’Alexis, lors de la guerre normande de 1081 à 1085. Il connaissait parfaitement les institutions byzantines, puisque de nombreux Normands d’Italie du Sud avaient servi l’Empire.

B. Les négociations pour bâtir une coalition

La négociation qui s’engage entre l’empereur et les chefs croisés eut pour objet de déterminer la nature du lien qui les unirait à l’avenir et de définir ce que chacune des deux parties apporterait à l’autre. Pour comprendre les négociations qui s’engagèrent, nous disposons, d’une part, d’une source grecque remarquable, l’Alexiade d’Anne Comnène, fille de l’empereur, âgée d’une douzaine d’années au moment des faits et qui bénéficia de nombreux témoignages, et d’autre part, des récits des croisades, écrits du point de vue des chefs francs, principalement Bohémond.

1. LESATOUTSDEL’EMPEREUR

– Alexis faisait appel à la solidarité chrétienne qui restait très forte face à l’invasion turque, en dépit des divergences que l’épisode de 1054 avait mises en valeur. Byzantins et Latins partageaient la nécessité de libérer l’Asie mineure de toute présence turque. Pour les Byzantins, il s’agissait de retrouver des provinces récemment perdues et notamment la ville d’Antioche, prise par les Turcs une dizaine d’années plus tôt et pivot de la défense de l’Orient byzantin. Pour les Latins, l’objectif était de libérer à nouveau l’accès au Saint-Sépulcre par voie de terre, la seule qui ait été pratiquée massivement au cours du siècle précédent. La voie maritime était encore peu empruntée et supposait de toute façon le contrôle de la terre ferme, car les navires pratiquaient encore le cabotage.

– Il représentait seul la position byzantine, même si dans le cercle du pouvoir, des discussions opposaient ses conseillers sur les concessions qu’il convenait d’accorder aux Latins.

– Il disposait de moyens de pression sur les croisés : il assurait le ravitaillement, car la logistique était essentielle pour des armées qui devaient parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Sa richesse retrouvée lui permettait des largesses envers les pèlerins qui finançaient eux-mêmes leur long voyage et se trouvaient souvent à court de ressources. De plus, les objets qu’il pouvait offrir ne valaient pas seulement pour leur prix intrinsèque, mais conféraient du prestige à l’heureux bénéficiaire auprès des siens. Enfin, l’empereur fournissait les guides qui connaissaient les routes d’Asie mineure.

– Le basileus était bien informé et connaissait les intérêts divergents des chefs croisés, dont certains songeaient à rester en Orient et à s’y tailler une principauté, une fois leurs vœux de pèlerinage accomplis. Il était donc capable de déterminer les intérêts des Latins et comment les satisfaire.

2. LESATOUTSDESCROISÉS

– Les armées latines arrivèrent en ordre dispersé, mais les pèlerins de leur côté, certes loin de leur patrie d’origine, disposaient d’un atout : leur nombre, car s’ils coalisaient leurs forces, ils pourraient tenter un assaut sur Constantinople ou une grande ville de l’empire et, s’ils n’étaient pas bien ravitaillés, piller les provinces traversées.

– Les renforts occidentaux étaient indispensables, car ils représentaient le seul espoir pour Alexis de reprendre l’Asie mineure où désormais les Turcs étaient bien retranchés.

– Les croisés étaient libres de toute attache directe avec les souverains occidentaux, bien que la papauté fût représentée par un légat. Si leur manque d’unité offrait un atout à l’empereur pour jouer des rivalités entre les chefs, cela compliquait aussi la tâche de l’empereur, car il ne conclurait pas de traité en une seule négociation.

3. LAMÉTHODE : TRAITERAVECLESPÈLERINSDEFAÇONSÉQUENTIELLE

Alexis Comnène tira donc parti de l’arrivée des pèlerins en ordre dispersé, ce que la logistique imposait de toute façon. Alexis avait eu le temps de se préparer et il négocia séparément avec chacune de leurs armées par des négociations bilatérales. Une fois l’accord trouvé avec un des chefs, l’empereur s’efforça d’en faire son propagandiste auprès des autres.

Le basileus cherchait à faire passer les Latins le plus rapidement possible sur la rive asiatique du Bosphore ou de la Propontide où il conservait des points d’appui. Cela lui évitait la forte pression qu’auraient représentée les armées réunies des pèlerins. Il appliqua ce principe à l’égard de Pierre l’Ermite, arrivé le premier en 1096 et conduisant des troupes disparates et indisciplinées ainsi qu’un grand nombre de non-combattants. Alexis l’accueillit avec bienveillance et s’empressa de lui faire traverser le Bosphore, en lui recommandant d’attendre les autres, sans attaquer les Turcs. Ce conseil ne fut pas suivi, ce qui provoqua un massacre des pèlerins et chez certains survivants, revenus dans la capitale, une méfiance à l’égard du basileus.

Les négociations sérieuses ne s’engagèrent qu’au cours de l’année 1096, lorsque Godefroy de Bouillon, Raymond de Saint-Gilles et Bohémond eurent atteint Constantinople. L’empereur utilisa le décor prestigieux du grand palais pour impressionner les visiteurs. Des questions de préséance se posèrent immédiatement, car les conceptions des Latins et des Grecs n’étaient pas identiques. Alexis laissa les Latins se comporter à leur façon au grand scandale de la cour : un Latin osa même s’asseoir sur le trône du basileus.

4. COMMENTLIERLESDEUXPARTIES, UNEFOISLESACCORDSTROUVÉS ?

Traditionnellement, lorsque l’empereur recrutait des Latins dans son armée, ces derniers, fussent-ils de sang illustre, devenaient de simples officiers et des sujets temporaires de l’empereur. Une telle dépendance était inacceptable pour les chefs de la croisade et cependant il fallait trouver un moyen de confirmer les accords. Alexis accepta de se plier aux modalités des Latins. Lorsque les Latins étaient enrôlés, ils prêtaient un serment de fidélité selon leurs coutumes, l’idée étant que les individus se sentiraient plus engagés par le type de serments qu’ils prêtaient habituellement chez eux. Alexis accepta donc un tel serment quand il put l’obtenir.

5. LESTRANSACTIONSSUCCESSIVES

Comment Alexis parvint-il à ses fins qui consistaient à profiter de la venue de cette foule de guerriers pour dégager l’Asie mineure ? Il sut tirer parti des rivalités entre les chefs des différents contingents, notamment celle qui opposait Bohémond et Raymond de Toulouse, pour séduire les plus faibles. Ainsi Hugues de Vermandois, frère du roi de France, qui fit naufrage au large des côtes balkaniques et se trouva dépourvu de ressources, fut comblé de cadeaux et accepta sans difficulté le serment demandé par Alexis, qui le chargea ensuite de persuader Godefroy de Bouillon de suivre son exemple. L’empereur s’entretint autant que possible avec chacun d’entre eux, pris isolément, puis une fois le compromis atteint, il réunit l’ensemble des partenaires pour la prestation de serment.

Car le souverain n’ignorait pas que Bohémond et son neveu Tancrède venaient chercher fortune en Orient. Bohémond avait fait preuve de sa grande valeur au combat contre les Byzantins, mais son contingent était plus modeste que ceux des autres chefs, ce qui le plaçait en position de relative faiblesse. Contrairement à ce que laisse entendre Anne Comnène, Bohémond et Alexis s’entendirent assez rapidement, chacun pensant sans doute se jouer de l’autre ultérieurement. L’empereur, utilisant l’arme financière, combla de dons Bohémond et les siens. Bohémond reçut la promesse de territoires à conquérir aux dépens de l’émir d’Alep et d’un grand commandement militaire byzantin en Orient, une fois ce territoire libéré, et enfin d’une participation substantielle aux fruits de la future victoire.

Une fois ce premier succès remporté, Alexis fit de Bohémond son agent auprès des autres chefs croisés, qui n’avaient pas les mêmes raisons d’obtenir un accord rapide avec l’empereur. En particulier, Raymond de Saint-Gilles se refusait à tout ce qui pouvait ressembler à un acte de soumission, prétextant de son sang royal et s’appuyant sur son armée, la plus nombreuse de la coalition. Cette rivalité entre Saint-Gilles et Bohémond compliqua durablement l’expédition et se poursuivit bien au-delà de la traversée du Bosphore. Bohémond fit également pression sur son neveu, Tancrède, bouillant opposant à toute concession envers Alexis, pour qu’il accepte les conditions impériales. Les cadeaux d’Alexis aux principaux représentants des croisés, or, tissus et objets précieux, reliques et dignités impériales, favorisèrent leur ralliement aux solutions proposées par l’empereur. Certains d’entre eux passèrent même complètement au service impérial et fondèrent de grandes lignées aristocratiques byzantines.

C. Les clauses agréées entre Alexis et les Latins

Selon les accords conclus, les croisés passeraient rapidement en Asie mineure pour emprunter la vieille route militaire qui joignait la capitale de l’empire à Antioche. Tout territoire et toute cité repris aux Turcs, qui avaient récemment appartenu à l’empire, seraient restitués aux autorités byzantines. Les territoires au-delà d’Antioche, notamment Jérusalem, qui n’appartenaient plus à l’Empire depuis les années 640, lors de l’invasion des Arabes récemment convertis à l’Islam, étaient, sous l’autorité éminente de l’empereur, tacitement laissés aux mains des Latins. Il est d’ailleurs peu probable que ces derniers aient eu une claire idée de l’organisation de leur future conquête.