Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Les symboles de Tuni me parlent plus que les mots. C'est sans doute pour cette raison que la prog de personnalités Netras m'a suffi pour être heureuse les premières années de ma vie. Mais ça, c'était avant qu'il ne m'interviewe. Avant de me faire des amis, de connaître la douleur de les perdre, de découvrir que la menace des faucheurs pèse sur mes proches. C'était avant que je ne décide de créer une personnalité Netra complète pour me venger et le retrouver, avant de plonger dans un conflit de portée mondiale dont j'ignorais l'existence. À défaut de pouvoir y voir les étoiles, nos refuges sont baptisés du nom de constellations. Cette histoire commence dans la coupole d'Andromède, quand je l'ai rencontré, en 2555, le jour de mes 17 ans.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 721
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« L’amour ne s’encode pas en symbole de Tuni. »
— Orlando Birman, 2388 —
1. L’anniversaire
2. Jour de chance
3. Rendez-vous galant
4. Célébrité
5. Mille coupoles
6. La soirée au Bronx
7. Effondrements
8. Solitude
9. Rebond
10. Accro
11. Contrat
12. La plus longue journée
13. Cassiopée
14. Cours improvisé
15. Te dire oui
16. Capricorne
17. Les baisers
18. Enquête
19. Les coulisses de la prog
20. Démantèlement
21. Complicité à Paradis
22. À notre rêve
Les Étoiles de Wax – Tome 2: HACKEURS
Stories bonus
La course à l’interview
Un matin
La courte paille
Dédicace Remerciements
— Passe une bonne journée, Flavien.
— Merci. Vous aussi, Programmatrice Lopi.
Netra 5623-14 répond à mon sourire en franchissant la porte de mon bureau. Le symbole mauve tatoué sur sa joue qui le distingue du reste de la population se plisse entre ses rides. Il va passer sa journée comme renfort à la plonge dans un restaurant du vingt-sixième étage de la tour quarante-quatre de notre coupole, Andromède. Je m’étire et mon programme d’assistante personnelle m’interpelle :
— Wax, il ne reste plus que 5623-11 à préparer pour la journée.
— Parfait, Emma ! Lance le programme de désinfection du box de quatorze. Mission du jour pour onze ?
— Agent de rangement, hôtel Palace Sud, tour 28, étage 29. L’employeur précise qu’il s’agit de manipulations de tableaux, mise en stockage ou pose en exposition, qui devront être soignées. Il doit être prêt pour neuf heures.
Quand je termine de me laver les mains, le voyant du logo Transit du douzième et dernier box occupé s’illumine. Quelques secondes plus tard, le gaz inducteur de sommeil se dissipe et la contre-gravité du bloc se désactive pour placer le Netra sur la table d’auscultation. Emma libère onze, contrôle son déplacement jusqu’à mon siège et mon plateau d’accessoires stériles, et l’immobilise à côté de moi.
Aux alentours de la trentaine, il a les cheveux châtain clair où des mèches blondes naturelles apparaissent lorsque les Nettoyeurs les laissent pousser. Un nez qui a dû être cassé dans son autre vie, les lèvres pleines et toujours souriantes, onze est un de mes petits préférés, même si je ne devrais absolument pas en avoir.
Avec mon boîtier de régulation, je scanne le symbole mauve sur sa joue et valide la procédure de réveil. Une fois la synchronisation avec son système de contrôle interne terminée, le boîtier affiche : « 5623-11, autorisation de réveil effective. » Le Netra ouvre ses yeux dorés et je murmure :
— Bonjour, onze.
— Bonjour, Programmatrice Lopi.
— Prends ton temps pour te réveiller. Tu te sens bien ?
— Oui, Programmatrice.
L’écran du boîtier se teinte du fond orange typique de l'Agence Gouvernementale de Réhabilitation des Criminels Condamnés à Perpétuité – plus simplement l’AGRCCP – où je travaille. Ses niveaux d’équilibre émotionnel apparaissent, tous au vert.
Une fois la stabilité de son programme de base vérifié, j’inspecte rapidement le corps du Netra et teste ses réflexes. Pas de coupures ou de bleus, les muscles détendus et non douloureux, onze est en pleine forme et s’assoit face à moi.
— Vous semblez joyeuse, Programmatrice.
— Oui. Toute l’équipe se porte à merveille et je dois retravailler ton programme journalier pour terminer. Ta mission demande un ajustement. Emma, affiche-moi le programme 11-Alex.
— Votre enthousiasme me donne envie de sourire, Programmatrice.
— Alors souris, onze ! Où en sont tes fonctions vitales ?
— Ma vessie est pleine.
Je l’envoie aux toilettes en énonçant bien toutes les étapes à suivre. Les Netras en bases ressentent les besoins primaires mais y restent indifférents. Il faut leur dire quoi faire, pour tout.
Sans programme de personnalité, ce sont des personnes extrêmement vulnérables desquelles il faut prendre grand soin. Leur condamnation à perpétuité les a menés à subir l’Opération Netra, soit par volontariat, soit par tirage au sort au sein du milieu de détention où ils se trouvaient, généralement la tristement célèbre coupole prison d’Hydre. Cette Opération efface toute trace de leurs souvenirs ou de leur personnalité antérieure ainsi que tout pouvoir de prise de décisions ou d’apprentissage. Chaque jour qu’ils vivent en tant que Netras, ils endossent une nouvelle personnalité pour rendre service aux communautés des coupoles. Ils peuvent aussi bien intervenir dans les services communs qu’individuels.
Je passe une petite demi-heure à préparer le programme journalier. Une fois activé, 5623-11 m’adresse un regard étrange.
— Lors de ma dernière mission Alex, l’employeur s’est montré curieux. Il a posé beaucoup de questions sur vous. Il voulait savoir à quoi vous ressemblez, si vous êtes célibataire, où vous vivez et aussi… Si je vous trouve belle.
Je me retiens de pestiférer contre le loueur. Si les Netras n’ont pas accès aux souvenirs de leurs missions en bases, ils les retrouvent une fois leur personnalité réinstallée, via leur puce mémoire. Du moins, tant qu’on ne les efface pas.
Ce n’est pas la première fois qu’un employeur tente d’avoir des renseignements sur ma vie privée, mais celui-là a fait fort ! Il aurait pu faire surcompenser onze en insistant autant !
— Tu ne t’es pas senti déstabilisé par ses questions ?
— Un peu, par la dernière. Je ne savais pas si je pouvais lui dire ou non mon impression de vous. Pouvant être vue comme une information indirecte sur votre apparence, je l’ai classée sous le protocole de protection de la vie personnelle avec les autres. Ai-je bien fait ?
— Oui ! Cette personne n’aurait pas dû te faire subir un tel interrogatoire, Alex. Emma va envoyer un rappel à l’ordre à cette personne.
— Le nettoyeur s’en est déjà chargé, Programmatrice. Je l’ai signalé en rentrant. Je voulais avoir votre opinion sur ma décision de classement de l’information pour être sûr de bien gérer ce genre de situation à l’avenir.
— La vie privée des Programmateurs ne regarde pas les employeurs, leur apparence non plus. Tu as très bien fait, Alex. Je suis fière de toi.
Le visage de onze s’éclaire et je le laisse partir, confiante. Emma m’informe d’un nouveau type de profil à travailler pour la semaine suivante et je m’y attelle. D’ici peu, j’aurai moins de temps pour répondre à ce genre de demandes. Mon anniversaire me permettra de me voir confier une équipe complète de vingt-quatre Netras. Encore plus de prog en perspective ! J’ai hâte.
Je termine ma journée avant midi et m’arrête à la machine à café dans le grand hall lumineux. Derrière moi, deux Programmateurs – dont un semble à peine plus âgé que moi – discutent :
— Une articulation Sigma/ré/Otéra ne convient pas mieux ?
— J’utilise toujours Zar/vé/Ujis dans ce genre de configuration. C’est une valeur sûre, tu es certain de ne pas créer un court-circuit. Parce que là, de tête, avec Oniri en deuxième position sur la ligne, tu risques de dépasser le 100%.
Mon café coule et ils continuent de débattre, évoquant les lignes de codes à articuler. Le plus ancien pousse le plus jeune à utiliser l’articulation la moins efficace pour « assurer le coup ». Enfin, je saisis mon gobelet et vais pour m’en aller, m’arrête et me retourne :
— Pardonnez-moi, mais dans votre cas de figure, c’est Sigma/té/Otéra qui conviendra le mieux, pas ré. Vous approcherez des 96% de validité d’articulation.
Le jeune arrondit les yeux avec un air abasourdi. Le plus vieux grogne et scanne son tatouage Transit pour payer son café en m’ignorant. Mal à l’aise d’être intervenue dans leur conversation, je tourne les talons et m’empresse de faire adhérer mes audioconducteurs sur mes lobes. J’ai dû les déranger.
Sur le chemin jusqu’à la station Temple, je sors discrètement mon antique smartphone et fais défiler les musiques libres du réseau pour m’occuper. Comme à l’accoutumée, il faut patienter pour monter dans un des ascenseurs gratuits. Je me place dans la file de droite qui donne accès au plus petit des cinq.
Le fait d’avoir moins de monde réduit souvent le nombre d’arrêts sur le trajet. Et quand on doit descendre du quatorzième jusqu’au troisième, un arrêt de gagné est toujours bon à prendre. Une fois sélectionnée ma musique, je fourre mes mains dans mes poches et entre dans l’ascenseur.
***
Il n’y a pas beaucoup de monde dans le magasin. La fréquentation du lieu est toujours plus calme le jeudi soir. J’ai dû me forcer à lâcher l’animatronic chien que j’étais en train de réparer pour venir. Sur le chemin, j’ai terminé de corriger les bugs du programme mécateck mentalement. Je n’aurai plus qu’à le rédiger en rentrant.
Faire les courses pour supplémenter le panier hebdomadaire commun est la seule mission que me confient mes parents dans la semaine. J’y coupe rarement, étant la plus disponible en journée. Mon père, Justin, travaille au centre de tri des déchets du deuxième. Ma mère, Edith, est employée dans un restaurant ouvrier de l’étage du dessus.
Au troisième de la tour 14 – au ras du sol de la coupole pour ainsi dire – nous ne gaspillons pas les coupons. Mes parents mettent mon salaire de côté tous les mois sur un compte depuis que j’ai commencé à travailler sans jamais me demander d’y toucher, estimant que je n’avais pas à subvenir aux besoins de la famille tant que je suis mineur. Cela aussi va bientôt changer et je pourrais sans doute me permettre d’être moins regardante sur les dépenses, après mon anniversaire.
En attendant, je me déplace directement au magasin pour choisir mes produits plutôt que de demander un envoi par un drone à domicile, service payant. Et puis j’aime bien l’odeur de la nourriture que me demande de prendre ma mère, surtout celle des fruits et légumes qui sentent encore meilleur quand elle les cuisine. Les barres nutritives similaires à celles du panier de première nécessité coûtent moins cher, certes, mais c’est aussi bien moins agréable à manger.
La gérante qui s’occupe des encaissements me connaît autant qu’on peut connaître une cliente régulière. Elle m’adresse toujours un grand sourire et un accueil chaleureux. En sortant du magasin, un drone de sécurité passe au-dessus de ma tête. Plus loin, un agent vérifie une identité. Ça ne m’arrive jamais de me faire contrôler. Même pour eux, je passe inaperçue.
Je décide de rentrer à pied, flâne un peu devant la vitrine de la boutique spécialisée mécateck de l’étage. Un frisson me parcourt l’échine en apercevant le dernier modèle de drone de course. J’ai arrêté la pluricompet’ pour me consacrer à la prog Netra, mais j’ai gardé ce lien avec la mécateck grâce à l’association de réparation de jouets à laquelle nous adhérons, avec mon père.
Le vrombissement d’un nouveau drone de surveillance me tire de ma rêverie. Arrivée chez moi, je range les courses avant de m’atteler à la réparation de l’animatronic. Mon père rentre, se réjouit du travail que je termine tout juste avant de poser un drone en piteux état sur la table. Il sourit en me voyant prendre l’engin abîmé avec délicatesse.
— Je suis passé à l’association avant de rentrer. Je pensais bien que ce chien ne t’occuperait pas longtemps.
— Ce drone a dû se prendre un mur de plein fouet pour être dans cet état ! Ça coûterait sans doute moins cher d’en racheter un neuf pour celui qui l’a fracassé.
— Le système de navigation n’a pas été endommagé malgré le choc et c’est un des derniers sortis. S’il est irrécupérable, je ferai remonter l’info. Mais j’ai dans l’idée qu’avec tout ce qui traîne dans ta chambre, tu trouveras de quoi le remettre en état, vu le budget conséquent alloué à la réparation. Ça te fait un petit défi à relever !
— Justin Lopi, tu me connais comme si tu m’avais faite !
Mon père éclate de rire face à mon sourire. Sa bienveillance se diffuse tout autour de lui lorsqu’il passe sa main dans mes cheveux. Je lâche rapidement le chien-tronic et vais chercher ma trousse à instruments pour démonter l’engin de course.
***
Mon reflet ne me convient pas. La coiffeuse s’est occupée de relever mes cheveux dans un chignon artistique qui laisse échapper çà et là quelques mèches brunes ondulées. Ensuite, elle s’est attaquée au maquillage de ma bouche, la rendant trop rouge, trop foncée. Mes cils sont épaissis par un mascara noir, épais et collant. Mes paupières ont été fardées d'or. Le tout fait ressortir mes iris verts. Beaucoup trop voyant.
La professionnelle brandit une nouvelle mine noire. J’ai un mouvement de recul et interpose ma main entre mon visage et son crayon. Par pitié, il faut qu’elle arrête de me peinturlurer !
— Tu as de si beaux yeux, Wax. Il faut les mettre en valeur !
— C’est très joli comme ça… Je crois que c’est bon.
Je souris à son reflet en espérant ne pas la froisser. Elle fait la moue, range son attirail et s’en va. Ouf !
J’observe une dernière fois l’image étrange que me renvoie mon miroir à projection. Il n’a pas sa place sur le bureau de ma chambre, envahie de pièces de robotronics. J’ai une envie folle de me débarbouiller la face et de retirer les épingles qui me martyrisent le crâne. Voilà un objet qui aurait pu être oublié de l’autre côté du verre CARP qui nous protège de la pollution toxique et des autres dangers mortels de la troposphère terrestre depuis bientôt deux siècles.
C’est incompréhensible. Pour permettre aux humains de survivre, soixante-seize coupoles à atmosphère contrôlée et air filtré ont été construites à travers le monde. La consommation des espèces animales et végétales y est strictement contrôlée et nous y sommes protégés des maladies, du dérèglement climatique et d’autres radiations qui ont ravagé l’Ancien Monde. Au milieu de toute cette technologie, personne n’a trouvé une alternative aux épingles à cheveux ?
Pourtant, il faut tenir bon. Fêter mes dix-sept ans est un évènement. J’ai eu une autorisation spéciale du Conseil Gouvernemental d’Andromède pour passer dans l’âge adulte avec quatre ans d’avance. Mon émancipation est le sujet de l’interview pour laquelle je me prépare, d’où l’intervention de la coiffeuse.
J’ai accepté d’y participer, car sous la coupole, un article dans le Journal Officiel peut rapporter des coupons de consommations supplémentaires. J’y suis déjà apparue, il y a trois ans, après la publication des résultats de ma promotion scolaire du TAPIO – le Test d’Aptitudes à la Programmation Informatique Obligatoire – joyeux bazar de codages ultra simples en symboles de Tuni. Quinze lignes qui racontaient que j’ai terminé première de ma promotion à mon étage, dans ma tour, et même dans la coupole avec le score inédit de 98% de lignes de codes valides à l’examen passé avec deux ans d’avance.
Je me demande encore où j’ai foiré les 2% restants.
Mon parcours est atypique, néanmoins, je ne vois pas pourquoi il faut faire autant d’efforts vestimentaires et physiques aujourd’hui. Les photos sont interdites dans la presse. En plus, je parais plus âgée que je ne le suis. L’attention que j’attire est liée à ma majorité anticipée. Je ne vois pas pourquoi la coiffeuse a tant insisté sur mes traits pour me vieillir.
Ma mère entre dans ma chambre. Maquillée elle aussi, ses cheveux grisonnants ramenés en arrière laissent voir son cou gracile. Sa robe en tulle orange pâle lui retombe harmonieusement sur les hanches jusqu’en dessous des genoux. Ses mains se promènent sur ma robe au tissu synthétique léger qui renvoie des reflets bleus. Nos chaussures à talons sont assorties : noires avec trois petits diamants sur le côté externe du bout du pied gauche. C’est la marque de fabrique de la maison de création Zéhéra, une des plus belles enseignes de mode des coupoles.
Dans le salon, je sais que mon père porte un smoking noir et des bottines pointues au summum de la mode masculine qui arborent le même trio de diamants minuscules. L’AGRCCP nous a fait parvenir les trois tenues pour l’occasion. Celles-ci ne sont même pas des locations, nous pourrons tout garder. Autant dire que l’Agence a mis les petits plats dans les grands pour mon émancipation.
— Wax, tu es prête, ma chérie ?
— Je ne sais pas. Comment tu me trouves ? Je me reconnais à peine.
— Tu es vraiment ravissante. Un peu nerveuse ?
— Pas pour l’interview, non. C’est le maquillage, la coiffure… Je n’ai pas l’habitude.
Ma mère sourit et saisit mes mains.
— Ne t’inquiète pas de l’apparence. Tu es quelqu’un d’exceptionnel, Wax. Il est temps que tu saches que tu as un véritable don. Les journalistes de l’Indépendant, du Journal Officiel et de l’Université14 nous attendent. Respire un bon coup, il faut y aller. J’ai peur que ton père finisse par ne plus savoir quoi leur raconter !
Elle ouvre immédiatement la porte du couloir qui donne sur le salon sans me laisser le temps de protester. Trois journalistes ? Il n’a jamais été question qu’il y en ait autant ! Elle aurait pu me prévenir avant !
Dans le salon, une bibliothèque vitrée exhibe nos quelques objets de valeur bien moindre. Deux fauteuils me tournent le dos tandis que le canapé me fait face, tous les meubles dirigés vers l’écran à projection condensée éteint au plafond. La veille encore, j’ai retravaillé le programme de l’appareil pour qu’il puisse suivre la mise à jour du système de diffusion.
Pour l’instant, je force mon attention sur les quatre hommes dans mon salon. J’y trouve, comme je viens de l’apprendre, trois journalistes en plus de mon père, élégant comme jamais dans son ensemble tout neuf. Fraîchement rasé, son nez proéminent lui donne un air sûr de lui. Il discute à voix basse avec un journaliste aux cheveux blancs et au visage buriné vêtu d’un costume gris chic. Je l’ai déjà vu il y a trois ans, c’est le reporter du Journal Officiel.
Derrière eux, l’écran d’une montre sous-cutanée multifonction dernier cri matérialisé au-dessus de l’avant-bras, un jeune homme blond discute avec un autre qui semble à peine plus âgé. Avec sa bague de projection et de prise de vue accordée passée au doigt, je devine que le premier est celui du journal Université14. Il ne porte pas un trois pièces, comparé à son voisin, même s’il a enfilé une veste bien coupée. Tous les deux penchés sur le bras fraîchement amélioré, ils relèvent la tête en même temps vers moi.
Je mets un instant à me rendre compte que le blond ne ressemble pas simplement à une connaissance. Je le connais vraiment. Ou plutôt, je l’ai connu. Un visage fin et charmeur, un nez en trompette qui lui donne un je-ne-sais-quoi adorable, les cheveux qui reviennent devant ses yeux dorés : Umy Cliron.
Soulagée de le reconnaître, l’angoisse qui montait dans ma gorge se dissipe un peu. Il m’adresse un grand sourire et la sensation disparaît tout à fait. Nous avons passé le TAPIO la même année après avoir partagé notre paillasse pendant deux ans lors de nos cours d’Histoire du monde.
Je ne voulais pas de cette option que m’avaient imposée mes parents. Heureusement, Umy adorait ça et il m’a rendu la tâche moins barbante. De la même façon qu’il n’était pas très doué en prog, je ne me suis jamais illustrée dans cette classe.
Nous tentions de nous filer un coup de main de temps à autre, sans grands succès hormis pour un projet de maquettisme virtuel : trois mois mémorables de travail commun pour la grande handicapée sociale que je suis. L’objectif était de reproduire à l’échelle une maison de l’ancien temps. Ma meilleure note jamais obtenue dans cette matière, sans aucun doute !
C’était aussi le seul camarade dont je me sentais proche au lycée. Avant qu’il ne déménage au douzième avec ses parents et que j’intègre le cursus de l’AGRCCP, il a aussi été le seul qui a fait réagir mon cœur d’ado. Seulement ça, il n’est pas près de l’apprendre !
L’autre jeune homme m’adresse un sourire plus discret mais pas moins efficace. Ses cheveux bruns dressés en épis, sa bouche à la courbe douce, sa mâchoire bien dessinée… Je ne vois tous ces éléments que de façon lointaine. Je n’arrive pas à décrocher de ses yeux bleu foncé en amande, de ses cils épais et fournis. Je n’avais jamais vu d’aussi jolis yeux. La coiffeuse sauterait de joie à l’idée de pouvoir les maquiller. Mon cerveau se vide complètement, béat d’admiration face à cet étranger. J’en perds la notion du temps.
Ma mère me tire de ma rêverie en m’appelant. Je la regarde avant de remarquer la main tendue du journaliste du Journal Officiel, jette un coup d’œil à son badge passé autour du cou. Detlev Roumanof. C’est bien lui qui était déjà venu m’interviewer il y a trois ans.
— Monsieur Roumanof, merci de vous être à nouveau déplacé dans notre humble maison.
— C’est un plaisir, madame Lopi. Vraiment.
Il ne semble pas se formaliser de mon instant d’inattention. Il doit avoir mis ça sur le compte du stress de l’interview qui se profile. Il n’a sans doute pas tort. Je ne m’attendais pas à trouver mon salon aussi plein en ce dimanche matin. Le journaliste se dégage pour laisser place à mon ancien camarade de classe auquel je souris.
— Salut Umy.
— Salut Wax. Je veux dire, madame Lopi. Ça faisait un bail !
Souriant franchement, il serre ma main tendue de façon légèrement traînante et recule pour permettre au dernier reporter de se présenter.
— Bonjour, Stan Blockposteur pour le Journal Indépendant. Nous vous présentons toutes nos félicitations pour votre émancipation, Programmatrice Lopi.
Sa poignée de main est aussi ferme que sa voix est harmonieuse et grave. Stan. Sous la coupole d’Andromède, chaque année commence avec le changement de la première lettre des prénoms à donner aux enfants. Il a donc quatre ans de plus que moi. Je suis obligée de me rappeler d’inspirer pour lui répondre :
— Merci. J’ignorais que vous seriez présents tous les trois. C’est un peu impressionnant.
Ses lèvres s’étirent alors qu’il détourne le regard. Mes parents passent derrière le fauteuil où j’ai prévu de m’installer le temps de l’entretien. Monsieur Roumanof et Umy prennent confortablement place sur le canapé tandis que Stan Blockposteur ne pose qu’une demi-fesse sur l’accoudoir de l’autre fauteuil à ma droite. Le journaliste de l’Officiel lui adresse un regard mauvais auquel le jeune homme répond avec un mouvement de tête qui le défie de faire une réflexion à voix haute.
Rien ne vient et le doyen de la pièce reporte son attention sur moi.
— Madame Lopi, nous pouvons vous appeler Wax le temps de cet entretien ?
— Si je peux vous appeler Detlev.
J’ai été sèche. Je n’aime pas que cet homme veuille me rabaisser à mon statut de jeune fille lorsqu’il est là pour m’interviewer à propos de ma majorité toute fraîche. Il ne saisit pas mon sarcasme qui me semblait pourtant évident et enchaîne avec un résumé de mon cursus scolaire. Il y ajoute mes deux années de poste à l’AGRCCP et la conséquence directe de mon émancipation qui me permettra d’élargir mon équipe Netras. Pour la forme de l’article, il précise que je deviendrai dès demain la plus jeune Programmatrice à me voir confier un tel effectif. J’approuve et il poursuit :
— La direction de l’AGRCCP est très satisfaite de votre travail et a appuyé votre demande d’émancipation totale afin d’étendre votre équipe plus tôt. Vous êtes la troisième personne à bénéficier de ce traitement exceptionnel depuis la fermeture complète de la coupole d’Andromède il y a cent-quatre-vingt-quatre ans. Les scientifiques John Tuni et Orlando Birman sont les deux seules autres personnes à avoir eu accès à ce privilège il y a plus d’un siècle et demi. Vous êtes la Programmatrice la mieux notée par les clients de l’Agence depuis votre arrivée. Tout cela est-il exact ?
Je hoche la tête pour acquiescer et précise :
— L’AGRCCP n’a pas seulement appuyé ma demande d’émancipation. C’est l’Agence qui m’a suggéré de déposer un dossier.
Detlev rectifie quelques notes à sa montre et Umy reste le regarder faire un instant avant de prendre la parole :
— Travailler avec des repris de justice Netras ne comporte-t-il pas certains dangers ?
Une question ouverte ? J’inspire un grand coup pour répondre, espérant être à la hauteur. Je n’ai jamais été très douée pour la communication avec les gens, même avec lui.
— Non. Les criminels ont déjà subi l’Opération quand ils arrivent entre les mains des Programmateurs. Leur personnalité et l’ensemble de leurs souvenirs sont effacés et leurs capacités nécessaires à une prise de décision autonome sont réduites à néant en bases. C’est là qu’intervient le Programmateur de personnalités. Tous les matins, il doit vérifier l’équilibre émotionnel de chacun avant d’implanter la personnalité adaptée à la mission journalière pour laquelle le Netra a été loué. Pour qu’ils puissent se promener parmi nous en toute sécurité, autant la nôtre que la leur, les personnalités montées doivent non seulement permettre une bonne communication avec les interlocuteurs pendant les missions, mais aussi garantir un accès à des compétences et capacités physiques liées au programme. Tout cela réuni permet aux Netras de gérer les émotions normalement régulées par le cerveau et empêche tout comportement ou réaction inappropriée jusqu’à leur retour à l’agence.
J’ai l’impression de m’être étalée, toutefois mon ancien camarade de classe me sourit à nouveau et continue :
—À l’Université, beaucoup aimeraient avoir des conseils pour entrer à l’AGRCCP en tant que Programmateurs de personnalités Netras. En aurais-tu ?
— La location des services de Netras est un secteur en expansion, toutefois les critères de l’Agence sont toujours aussi exigeants pour recruter. Pour faire ce métier, je dirais qu’il faut travailler son instinct et sa rapidité en rectification de ligne, aimer la performance et chercher à s’améliorer, même après les études. C’est aussi important de se montrer méticuleux et concentré dans ses procédés de rédaction de personnalité, même si l’encodage ne fait pas tout. Être Programmateur de personnalités, c’est être responsable de la vie et de l’équilibre de chaque Netra qui nous est confié. Il est aussi indispensable de faire preuve de patience et d’humanité envers chaque individu, de trouver les lignes de codes les plus appropriées pour chacun. Celui qui veut devenir Programmateur à l’AGRCCP ou toute autre Agence de réhabilitation de condamnés doit être prêt à se donner à 100% chaque jour pour le bien de son équipe.
Umy me sourit encore. Il semble satisfait de mes réponses. Tant mieux. J’apprécie vraiment de le revoir après tout ce temps ! C’est au tour du journaliste de l’Indépendant d’intervenir :
— Dès la publication de vos résultats TAPIO, vous avez opté pour les cours de programmes de personnalité induite par Neurones-Électrondes et Transmissions Robotiques Artificielle de l’AGRCCP. Pourquoi la prog Netra plutôt qu’une autre de ses filières ?
— La construction de personnalité pour Netra est particulière, moins répétitive qu’en mécateck, plus libre qu’en prog médicale. Plus exigeante et un brin anarchique aussi. C’est ce qui m’a fait me décider pour cette branche.
— Vous êtes fière de votre travail.
— Oui. J’apporte ma contribution au bien-être de la coupole en permettant à des personnes qui ont fait du mal à notre société de se racheter. Je trouve cela gratifiant.
— Avez-vous l’ambition de prendre les rênes de l’Agence comme le prétendent certains ?
Ses yeux bleus me scrutent avec insistance. Detlev en profite pour se lever soudainement.
— Merci, Wax. Nous avons tout ce qu’il nous faut pour rédiger nos papiers respectifs.
Il me serre la main avant que je ne me sois levé de mon fauteuil. Quelle impolitesse, je n’ai même pas répondu à la question ! J’en avais un meilleur souvenir. Sans lui prêter plus attention, je me retourne vers Stan.
— Je n’ai pas envisagé une telle chose, non. Si des opportunités d’évolution de carrière s’offrent à moi, je verrai en temps et en heure s’il convient de les saisir. Pour le moment, j’ai simplement hâte d’exercer pleinement ma fonction de Programmatrice à l’Agence.
Detlev Roumanof n’a pas écouté ma réponse et dit au revoir à mes parents qui le raccompagnent dans la cuisine. Stan Blockposteur, lui, n’a pas bougé de l’accoudoir du fauteuil et m’adresse le même sourire poli qu’à mon entrée dans la pièce. Et puis il me fait un clin d’œil ! Umy reste assis et dévisage la scène avec des yeux ronds quand le journaliste poursuit :
— C’est une grosse évolution sociale de passer d’un quartier sud à Programmatrice au quatorzième. Vos parents doivent apprécier la chance qui s’offre à vous.
Il lève ses beaux yeux jusqu’au projecteur vétuste fixé au plafond. Je sens mes joues s’enflammer. De quel droit ce type critique-t-il ma famille sur notre lieu et notre niveau de vie ? La poudre me monte au nez.
— Mes parents sont des gens honorables. Ma plus grande chance est de les avoir à mes côtés. Merci pour votre interview, Monsieur Blockposteur.
Contrairement à Roumanof plus tôt, il semble très bien comprendre qu’il m’a froissée. Il saisit la main que je lui tends avec un nouveau sourire qui fait pétiller ses yeux, complètement différent de celui qu’il m’a adressé jusqu’ici.
Là, il est tellement beau que j’en oublierais presque qu’il vient de me piquer au vif.
— Aussi flamboyante que le soleil extérieur face aux ténèbres de la coupole. Ne perdez pas ça, Wax. Bon anniversaire.
Il a murmuré si bas que je doute que quelqu’un d’autre l’ait entendu. Mes yeux papillonnent et il ajoute plus fort :
— Merci d’avoir partagé votre temps avec nous, Programmatrice Lopi. J’espère que notre article vous sera agréable.
Il se retourne vers Umy et esquisse un signe de tête en portant deux doigts à sa tempe, remercie mes parents en leur serrant chaleureusement la main avant de m’adresser un dernier sourire séduisant.
Plantée derrière le canapé face à la porte close, je ne comprends pas du tout ce qu’il vient de se passer. Mon ancien camarade de classe se rappelle à mon souvenir en se raclant la gorge.
— Umy ! Pardon, les dernières questions de Blockposteur étaient inattendues.
— C’est le style de l’Indépendant, ils cherchent toujours la petite bête. Stan est sympa comparé à Grisonne. Elle, c’est une vraie fouine.
— Tu le connais ?
— On arrive à se croiser. C’est un confrère d’un autre journal.
Ma mère arrive près de nous en plissant les yeux. Oh non. Non, non, non !
— Umy Cliron, c’est bien ça ? Ton nom me dit quelque chose.
— Nous avons passé le TAPIO la même année, lui rappelle-t-il. On avait même mené un projet ensemble. Une maison à deux étages d’avant les coupoles, c’est bien ça ?
J’approuve d’un hochement de tête. Ma gorge s’assèche en constatant qu’il s’en souvient et je saute sur l’occasion de répliquer avant ma mère :
— Désolée de te retenir, Umy. Tu dois avoir d’autres choses à faire un dimanche midi.
— Pas vraiment, en fait. Les autres font plus de reportages. Je me contente de rédiger quelques articles pour le journal de l’université.
— Tes parents ne t’attendent pas pour le déjeuner ? s’incruste mon père.
— Non, ils sont occupés avec l’inventaire du magasin tous les dimanches.
Je m’affole en voyant le sourire de ma mère. Ne fais pas ça, maman !
— Bien sûr ! Umy ! Tu es le fils de Jérémi et Katline Cliron qui ont déménagé au douzième ! Eh bien, joins-toi à nous pour le repas !
Je serre les mâchoires et lui adresse un regard assassin qu’elle ignore royalement. Umy semble surpris, puis écarte les mains :
— Je ne veux pas m’imposer dans un repas de famille, Édith. Vous devez attendre du monde pour l’occasion.
— Crois-moi, nous serons ravis de t’accueillir. J’ai fait de la mousse au chocolat pour le dessert. Recette de famille garantie de ma chère mamie Lili !
— Maman, nous ne nous sommes pas vus depuis trois ans. Umy doit sûrement avoir des amis à rejoindre. N’est-ce pas ?
Je veux surtout éviter la honte qu’il comprenne que nous n’attendons personne pour fêter mon anniversaire et cette émancipation si médiatisée. Umy était le seul avec qui je me sentais un tant soit peu à l’aise, et même lui, je l’ai perdu de vue. Au travail, je n’ai jamais réussi à lier une relation suffisamment sereine pour considérer l’un de mes collaborateurs comme plus qu’un simple collègue.
En fait, je n’ai pas vraiment d’ami et jamais eu de petit ami. Je suis avec mes parents et j’adore mon travail. Ça me convient très bien, mais eux désespèrent de me voir me lier avec quelqu’un. Umy me regarde avec un drôle d’air, les yeux pétillants. Ça ne me plaît pas du tout.
— J’ai le temps de profiter de votre mousse au chocolat, Edith. Si ça ne gêne pas Wax, bien sûr.
J’en reste pétrifiée. Je lui ai donné l’opportunité parfaite pour s’éclipser et il décide de rester ? Mon cerveau semble se débattre avec lui-même et je finis par m’entendre souffler :
— Bien sûr que non. Reste avec nous.
J’imagine comme mes niveaux de stress seraient sens dessus dessous si je pouvais scanner mes émotions comme je le fais aux Netras. Complètement déstabilisée par la tournure des évènements, j’effleure le bras de mon ancien camarade par inadvertance en m’asseyant à table. Nous échangeons une décharge d’électricité statique qui le fait sourire et me rend inexplicablement encore plus mal à l’aise.
***
Finalement, le repas se déroule agréablement. Umy nous expose les fonctionnalités de sa montre implant. Il n’a ce modèle que depuis décembre et prétend déjà ne plus pouvoir s’en passer. Mes parents lui posent beaucoup de questions sur le magasin que sa famille a acquis lors de leur déménagement. Il nous explique que c’est grâce à l’héritage reçu de la famille de Madame Cliron qu’une telle ascension vers les quartiers riches du sud de la tour a été possible. Plusieurs générations d’économies qui leur ont permis de payer les taxes de paliers jusqu’au douzième et les frais d’ouverture de leur commerce qui fonctionne bien.
Ils enchaînent sur l’université et l’équipe de rugby du douzième dont Umy est membre. Il nous apprend aussi qu’il s’est spécialisé dans l’histoire d’avant les coupoles et compte travailler au musée du treizième dès qu’il aura décroché son diplôme d’ici quatre mois. C’est pour ça qu’il a pris un poste de journaliste à l’Université14 : pour s’entraîner à la rencontre directe avec un public.
— Tu entends ça, ma chérie ? Un sportif et futur gardien de la mémoire ! Toutes les filles doivent te tourner autour, jeune homme.
— Maman !
Je suis mortifiée. Elle n’a pas osé ? Ne me dites pas qu’elle a osé dire une chose pareille ?! Umy éclate de rire :
— Édith, tu me flattes. Je suis sûr que ta fille est bien plus convoitée que je ne le suis.
Je ne peux pas m’empêcher de braquer mes yeux sur lui. Moi ? Convoitée ? Je secoue la tête.
— Dans ce cas, tu ne dois pas être trop embêté ! Je fais peur à ceux de mon âge et mes collègues de travail me voient toujours comme une gamine de quinze ans à peine.
— Ils ont tous tort. Les articles vont peut-être leur rappeler que tu as grandi. Heureusement que les photos ne sont pas autorisées dans les journaux, sinon tu aurais une foule d’admirateurs à ta porte dès demain.
Je ne sais pas quoi répondre à ça, donc je plonge le nez vers mon pot de mousse au chocolat vide. Mon père observe curieusement mon ancien camarade de classe alors que ma mère, elle, jubile des compliments farfelus d’Umy.
— Effectivement, Wax va connaître un nouveau bond de popularité après les articles. Peut-être même que cela va lui permettre de rencontrer de nouvelles personnes ? Ou de reprendre contact avec d’autres…
Les pieds dans le plat. Maman, non ! Entre ça et la surprise de deux journalistes supplémentaires, ça commence à bien faire ! Je me sens tellement gênée !
— S’il te plaît, arrête.
— Wax, ce serait…
— Arrête !
Ma mère se redresse, choquée que j’ai élevé la voix. Peu importe. Je me tourne vers Umy pour m’excuser :
— Je suis désolée. Tu ne parleras pas de tout ça dans ton article, n’est-ce pas ?
— Bien sûr que non. Je… Je vais m’en aller maintenant. Édith, Justin, merci beaucoup pour le repas, c’était excellent. Wax, je peux te parler avant de partir ?
J’acquiesce et me lève pour le raccompagner jusque dans le vestibule. Je ne peux pas le laisser s’en aller avant d’être convaincue qu’il ne parlera pas de ce qu’il vient de se passer dans son article.
Ma mère s’inquiète, elle ne veut pas que je termine au tirage du SACH – la Société d’Attribution d’un Compagnon Humain. D’accord, ça ne me fait pas rêver non plus de me voir attribuer un mari par défaut. Sous les coupoles, si on ne s’est pas marié avant le mois de janvier suivant nos vingt-cinq ans, on doit confirmer nos préférences affectives et sexuelles au SACH et laisser la roue tourner. Un logement est attribué au couple ainsi formé. Il n’y a pas assez de place pour laisser les célibataires proliférer.
Mais là, elle exagère ! J’ai dix-sept ans, pas vingt-quatre. J’ai le temps ! Une fois la porte qui nous sépare de la cuisine refermée, je bafouille :
— Excuse-moi pour tout ça… Tu le garderas pour toi, hein ? Vraiment ?
— Bien sûr, je ne reviendrais pas sur ma parole. Mon travail de reporter s’est arrêté à l’instant même où j’ai entendu « mousse au chocolat ». Un peu avant même.
Il me fait un clin d’œil. C’est bon ou mauvais ? Il me sourit en même temps, je décide que c’est bon et le remercie, soulagée. Dans mon souvenir, je le dépassais d’une bonne demi-tête. Là, il pose le bout des doigts sous mon menton pour le relever et rencontrer mes yeux.
— Tu devrais sortir, Wax. Je ne plaisantais pas à table. Tu ne vas pas tarder à avoir plus que le choix en prétendants.
Je prends soudain conscience de notre proximité. Voilà qui est plus que troublant. Embarrassant ? Le vestibule fait à peine un mètre carré, pas vraiment de quoi me laisser la place de me dégager. Les doigts d’Umy disparaissent de mon visage à mon grand soulagement et il murmure :
— Si j’avais su que je resterai, je t’aurais apporté un cadeau d’anniversaire.
— Ne parle pas de ma vie privée désertique dans ton article, ce sera un cadeau parfait.
Il rit doucement.
— Je t’ai déjà dit que tu n’as rien à craindre de ce côté-là. J’ai une autre idée en tête. Laisse tes parents croire que je t’ai embrassé. Ça leur fera plaisir, je crois. En échange, si un jour, tu veux sortir et rencontrer du monde, ou parce que tu as peut-être simplement envie de me voir, viens me trouver. D’accord ?
Je me raidis. Qu’est-ce que c’est que ce plan bizarre ? Et puis je grimace. Le deal est plutôt intéressant. Ça calmerait mes parents de penser qu’un garçon s’est suffisamment intéressé à moi pour vouloir m’embrasser. En même temps, j’ai un pincement au cœur que ça ne soit pas vraiment le cas, surtout avec lui. Cependant, il propose qu’on se revoie… C’est plus que ce que j’ai vécu avec quelqu’un d’extérieur à ma famille ou au travail depuis le TAPIO.
— Ça ne me semble pas très équitable.
— Un faux baiser contre une vraie sortie ? Je m’y retrouve. Alors, marché conclu ?
— Marché conclu.
Umy passe son pouce sur mes lèvres. Je n’arrive pas à retenir un mouvement de recul et heurte douloureusement ma tête contre la porte derrière moi.
— Du calme, je t’enlève seulement un peu de rouge. Comme ça, si les voisins sont là en sortant, ils pourront attester de notre vrai-faux baiser.
Il observe son doigt sur ma bouche, un instant de trop il me semble, avant de le retirer.
— Je ne comprends pas ce que tu y gagnes.
— Si tu viens me voir, je te le dirai. Peut-être. Si tu ne vends pas la mèche de notre deal.
Il sourit, passe son pouce sur ses propres lèvres qui se teintent de mon rouge en débordant. J’étouffe un rire :
— Tu ne vas quand même pas traverser la tour comme ça ?
— Tout dépend si quelqu’un me fait la réflexion ou pas ! Ça a été agréable de te revoir, Wax. Vraiment.
— Pour moi aussi. Merci pour tout.
— Merci à toi. À bientôt, j’espère !
Ma mère est en rogne au moment où j’entre à nouveau dans la cuisine. Son visage change et s’illumine dès que ses yeux se posent sur mon rouge barbouillé. Ça, elle ne passe pas à côté !
— Ma parole ! Justin ! Justin !
Mon père grogne en me regardant. Je prends mon air le plus innocent pour demander :
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Notre petite fille a un prétendant ! Oh, j’en étais sûre ! se réjouit ma mère.
— Édith ! s’exclame mon père.
— Maman !
Je lève les yeux au plafond et pars me réfugier dans ma chambre pour ne pas risquer de vendre la mèche et de gâcher son sourire. Pour mon anniversaire, Umy vient de me faire un plus beau cadeau que ce qu’il imagine : ma mère est plus heureuse que je ne l’aie vu depuis longtemps. Je ne sais pas en quoi notre deal lui apporte quoi que ce soit, mais je me promets de trouver le courage d’aller le voir avant la fin du mois.
***
Le lendemain, je suis de bonne humeur. J’ai passé ma soirée de la veille à bricoler des robotronics cassés ou déréglés pour l’association. J’adore ça, trifouiller ces vieux jouets. À nouveau moimême, dépourvue de fioritures sur la figure et mes cheveux retenus par un simple élastique, ma mère a essayé de me soutirer des détails de ce qu’il s’est passé dans l’entrée avec Umy, sans succès. Néanmoins, elle rayonne encore ce matin lorsque je quitte la maison après avoir rapidement bu un café noir.
Avec mes parents, nous vivons au numéro trois-mille-huit-centvingt de la rue Vendetta. Malgré le puits de lumière intérieur de la tour, nous y sommes à l’ombre à longueur de journée. Ici, la rue en forme de tunnel est fermée sur presque toute sa surface, comme pour les deux étages au-dessus. Dire qu’Andromède à la réputation d’être la coupole-dortoir la plus lumineuse de toutes ! Quoi que l’imitation solaire donne le change tant qu’elle est bien entretenue.
Je rejoins l’arrêt du tram en dix petites minutes, en attends encore quelques-unes avant que les murs de la rue ne s’illuminent pour nous prévenir de l’arrivée imminente du transport en commun gratuit sur la bande à contre-gravité magnétique. Ma demande d’arrêt à la station Temple se valide à l’instant où je présente ma carte d’employée à la borne. Me voilà partie pour vingt-cinq minutes de trajet. Je fixe mes écouteurs et lance une chanson de Mirana, la chanteuse en vogue du moment. Je n’aimais pas trop son style au début et puis c’est comme tout, je suppose, je m’y suis faite.
Arrivée à Temple, c’est toujours la bousculade. L’usage de cette boucle d’ascenseurs entièrement gratuite attire forcément du monde, même à cette heure matinale. Je me faufile entre les gens qui portent des uniformes rayés, une casquette affreuse sur la tête, un costard élimé ou des vestes soigneusement reprisées, pour les faire tenir encore un ou deux mois de plus.
Dès l’arrêt au quatrième, une bonne partie de ceux-là s’engouffre sur les quais. De nouvelles personnes aux habits un peu plus soignés viennent les remplacer, mais je détonne toujours dans mon tailleur bien coupé. De là, ce bal incessant s’enchaîne à chaque étage. Il faut que j’attende d’arriver au septième pour tomber nez à nez avec un confrère Programmateur.
Matt Helis a vingt-sept ans. Il est marié à une femme qui s’appelle Paola et père d’un petit garçon qui va bientôt avoir deux ans, Loukas. Je l’aime bien. Il n’est pas trop bavard, sérieux au travail et ne m’a jamais regardé de travers. Je l’ai rencontré dans un ascenseur alors que je me rendais à l’Agence la première semaine. Pendant quelques mois, il a fait le chemin à pied jusqu’à l’AGRCCP avec moi. Il s’est spécialisé en programmes d’assistance aux personnes âgées l’année dernière et nous n’avons plus tout à fait les mêmes horaires. Il commence plus tôt de façon générale.
Depuis, il m’accompagne de temps à autre même si ce n’est plus de façon quotidienne ni régulière. D’ici quelques années, je préférerais me spécialiser avec les Netras intervenants dans la défense et la sécurité si on m’en offre l’occasion. Les programmes de personnalités y sont les plus complexes et les plus intéressants, à mon avis.
Voilà ce que j’aurais dû répondre à Blockposteur hier ! Quelle andouille ! Pendant que je me réprimande intérieurement, Matt joue des coudes pour me rejoindre dans l’ascenseur :
— Bonjour. Alors ça y est, majeure ?
Je suis surprise qu’il s’en souvienne. Il farfouille dans sa sacoche et je bredouille :
— Heu… Salut. Oui, c’est officiel.
— Bon anniversaire !
Matt me présente un paquet. Dans l’ascenseur qui déverse à nouveau son flot d’usagers pour en accueillir de nouveaux, je mets deux secondes à percuter. C’est un cadeau. Un cadeau pour moi, pour mon anniversaire. Je ne sais pas trop quoi dire. Un cadeau ? De sa part ? Je m’entends répondre d’une voix bien trop aiguë :
— Matt, il ne fallait pas. C’est trop.
— C’est un petit truc. On se croise presque tous les jours au travail depuis deux ans. Je me suis dit qu’il fallait malgré tout marquer le coup de ta majorité anticipée.
Les doigts tremblants, je découvre une boite blanche dans le paquet qu’il me tend. L’écrin contient un médaillon argenté en forme de puce. Une série de circuits artistiquement imprimés en relief y forment mon prénom.
Les larmes me montent aux yeux. Je n’ai jamais eu de cadeau si précieux entre les mains et je ne sais pas quoi faire. Si ça avait été mon père ou ma mère, je l’aurais pris dans mes bras. S’attend-il à ce que j’établisse un contact physique avec lui ?
Nous sommes au milieu d’un ascenseur et d’autres gens, ça me semble déplacé. Nous ne nous serrons jamais la main non plus, ni ne nous faisons la bise. Je me sens mal à l’aise de ne pas savoir comment me comporter avec lui. Il vient de faire un geste qui me touche tellement ! Mon silence est tellement long que mon collègue s’inquiète :
— Ça ne te plaît pas ?
— Si, je l’adore ! C’est seulement que… C’est trop. Je ne peux pas accepter un si beau bijou.
Matt me sourit franchement.
— Il va bien falloir, pourtant. Il est hors de question que je l’emmène à la refonte et tu es la seule Wax de toute la coupole. Si je le fais porter à mon fils, les gens vont se poser des questions ! Tu veux l’essayer ?
Non ! Je ne veux pas gâcher ce moment.
— Et risquer de le perdre dans la rue ? Il est bien trop beau. Merci infiniment. Je ne m’y attendais pas. Il faudra aussi remercier Paola et Loukas pour moi.
— Bien sûr, pas de souci. Ils seront ravis de savoir que tu as aimé le pendentif.
Je range mon cadeau dans ma besace et il semble aussi gêné que moi tout à coup. Les gens entrent et sortent de l’ascenseur. Nous sommes au treizième. Les costumes et les tailleurs sont impeccablement repassés et coupés autour de nous. Je ne détonne plus du tout.
À mon étonnamment le plus total, je demande à Matt s’il a le temps de faire le trajet avec moi jusqu’à l’Agence et suis ravie qu’il accepte. Nous débouchons dans la rue Hitchcock du quatorzième. Toutes les personnes de l’ascenseur sortent. C’est le terminus pour cet appareil qui ne couvre pas les étages supérieurs. Nous prenons à droite pour remonter vers Evergreen, le quartier de l’AGRCCP. Le trajet est court jusque-là, une quinzaine de minutes à peine. Ici, les espaces piétons sont bien moins larges qu’en bas. Les voies CGM prennent suffisamment d’espace pour que deux voitures se croisent. Il faut même attendre à un feu pour traverser la rue sur un passage piéton qui permet de rejoindre l’autre côté. Arrivé à celui-ci, Matt adopte un ton d’excuses :
— Je ne savais pas que tu n’avais pas de chaîne. Je l’aurais prise avec sinon.
J’avais espéré que ce ne serait pas si évident. Raté !
— Ce n’est pas grave. Ce cadeau est un des plus beaux qu’on ne m’ait jamais offert. Et maintenant, je sais ce que je vais m’acheter en souvenir de ma majorité précoce !
Matt esquisse un sourire et semble se détendre. Généralement, les filles se font offrir une chaîne par leurs parents à la fin de leurs études communes, l’année de leurs quinze ans. Elles la portent ensuite jusqu’à leurs fiançailles comme un panneau indicateur de célibat. Certains garçons le font aussi, même s’ils sont plus nombreux à se laisser séduire par une amélioration sous-cutanée, à l’instar d’Umy avec sa montre.
De mon côté, j’avais opté pour une nouvelle cellule de fusion pour bricoler mes robotronics.
Enfin, le feu nous autorise à traverser la rue et je me décide à poser la question qui tourne en boucle dans ma tête.
— Matt, est-ce que ça veut dire qu’on est amis ? Un truc comme ça ?
— Je pense que oui, ça veut dire un truc comme ça. À notre façon, nous sommes amis.
Il sourit franchement et notre écart d’âge ne me semble plus si important tout à coup. Ses yeux marron s’illuminent du même éclat que ceux du jeune journaliste de l’Indépendant hier, jusqu’à ce que nous rejoignions ensemble l’entrée C de l’AGRCCP où nous nous séparons pour rejoindre nos départements de travail respectifs.
***
Je glisse ma carte contre le bloc de sécurité de la porte. Ce matin, entrer dans mon bureau est un peu spécial. Hier encore, douze des vingt-quatre zones de repos étaient vides. Aujourd’hui, la totalité arbore un sigle de circuits encodés indiquant que chaque compartiment est occupé et par quel Netra. J’active l’écran tactile qui me demande de décliner mon identité. Je la valide en énonçant distinctement mon nom.
— Salut Wax ! m’accueille Emma. J’ai été mise en veille ce matin.
— Salut, Emma. Ça doit être à cause de la mise en place des douze nouveaux.
— Félicitations, Programmatrice ! Nous allons enfin pouvoir exprimer pleinement notre potentiel.
Je demande à mon assistante de mettre une alerte sur les trois journaux qui m’ont interviewé la veille. Mon emploi du temps du jour commence avec la préparation de 5623-06 pour une mission d’assistance aux enseignants de maternelles.
Je sais que six est particulièrement docile lors des missions avec les enfants, son programme d’assistante d’éducation Jessy est très stable. Cette Netra est une femme d’une quarantaine d’années, blonde aux yeux bleus. Son visage est assez banal si on met de côté le tatouage d’identification mauve sur sa joue.
Une fois son état général vérifié, je télécharge sa personnalité Jessy déjà calibrée dans sa puce avec les paramètres de sa mission journalière. Le tout se fait en quelques mouvements et deux interversions de clavier sur mon boîtier.
— Aujourd’hui, tu es Jessy. Tu vas remplacer une accompagnatrice de vie des enfants à l’école Margaret Ost du vingt-huitième. Tu t’y es déjà rendue cinq fois. Je suis sûr que les enfants vont te reconnaître !
— Je me souviens d’y être allée, oui. Je suis heureuse qu’ils soient ma dernière mission.
Elle sourit. J’ai entendu des collègues dire que certains individus s’étaient comportés étrangement avant de mourir. C’est néanmoins la première fois que l’un d’entre eux m’informe aussi directement de ce qui l’attend.
Je prends la Netra dans mes bras. C’est tellement plus facile d’agir avec eux qu’avec les gens lambda ! Je n’ai pas peur de sa réaction à elle. Il n’y a pas d’enjeux, pas vraiment.
— Je peux ajuster les paramètres de réception d’émotions du programme pour empêcher que tu penses à ta fin de vie, si tu veux.
— Non merci, Programmatrice. Cette journée s’annonce parfaite. Je m’endormirai ce soir avec l’illusion des cris des enfants qui jouent sous le soleil pour le reste de l’éternité. Je veux savoir que ce soir est le dernier.
Je relève la tête, sceptique. Les trois Netras auxquels j’ai pu proposer une modification de programme avant fin de vie ont choisi de ne pas s’en rendre compte. C’est ce qu’ils sont censés faire. Elle semble pourtant parfaitement sûre d’elle. Je lui tourne le dos le temps de me reprendre lorsque les larmes me montent aux yeux, mais elle me voit.
— Ne soyez pas triste, Programmatrice. Nous sommes demandés parce que nous sommes programmés par vous. Les clients sont très satisfaits de nos services et par conséquent des vôtres. Maintenant, la famille s’agrandit. Nous serons plus nombreux à être bien traités. C’est une bonne chose.
Je suis figée dans mon bureau. Elle ne devrait pas pouvoir tenir ce genre de propos, même avec un programme de personnalité actif. Comment une telle chose est possible ?
— Jessy, depuis quand tu réfléchis par toi-même ?
— Je ne comprends pas votre question.
— Ce que tu viens de me dire. Quand as-tu fait cette démarche intellectuelle ?
— J'agis en fonction des faits collectés lors de mes missions à l’école.
— Très bien. Emma, trouve les scènes de mission de Jessy-06 qui pourraient corroborer ses propos.
L’IA matérialise mon écran où s’ouvrent quatre fenêtres. La première scène est l’arrivée de six à l’école. La maîtresse accueille Jessy, visiblement soulagée d’avoir de l’aide. Elle confie à la Netra qu’elle me trouve fantastique et qu’elle est contente de la voir à nouveau dans sa classe, que la dernière fois, elle n’était pas disponible et que l’AGRCCP leur avait envoyé le Netra de l’équipe d’un collègue que les enfants n’ont pas aimé.
La seconde vidéo nous montre Six avec un enfant en larmes. Une fois ses sanglots calmés, celui-ci souhaite que je m’occupe de tous les Netras pour qu’ils soient tous comme Jessy.
Nouvelle fenêtre et nouveau décor : la rue. Six est accompagnée par quinze et un Netra d’une autre équipe qui se plaint lentement de ne pas vouloir rentrer. Dans la conversation, six et quinze découvrent que leur collègue est maltraité, frappé par son Programmateur qui prétend qu’un humain ne peut pas maltraiter un Netra. À ma plus grande satisfaction, quinze lui affirme que si et lui conseille de le dénoncer.
La dernière fenêtre s’ouvre sur un bureau gris et inconnu. Je n’entends rien. D’après les informations de géolocalisation liées, nous nous trouvons dans le bâtiment de l’AGRCCP. La vidéo tourne dans le vide lorsque je perçois enfin des mots. Je commande à Emma de relancer la vidéo au début avec le volume à fond et cette fois, j’entends deux voix masculines en arrière-plan :
— Il ne m’en reste plus qu’une de Lopi.
— T’as de la chance ! Ils sont toujours nickel, les siens ! Même à cette heure-ci !
— C’est pour ça qu’ils tournent autant ! Il parait que les particuliers vont jusqu’à tripler le tarif de base pour en réserver un.
— Ça ne m’étonne même pas ! Ça ne fera pas de mal quand elle en aura plus. Pour nous comme pour eux, ce sera une bonne chose.
Le nettoyeur entre dans le champ de vision de Jessy.
— Salut p’tite veinarde.
La vidéo s’interrompt. Je suis sidérée, assise à côté de six sur la table d’auscultation.
— Vous ne savez pas que vous faites de l’excellent travail, Programmatrice ?
Bien sûr que si je le sais, j’ai bossé très dur pour ça. Je sais aussi qu’une location de Netra coûte cher aux particuliers. Très cher. Ils interviennent principalement dans le haut du nord des tours ou dans les grands groupes d’entreprises. Les clients ont moyen de poser des options pour réserver un Netra de l’équipe du Programmateur de leur choix, voire de réserver un Netra en particulier. Il est même possible de renchérir tant que l’équipe complète n’est pas réservée de façon particulière. Néanmoins, je ne savais pas que les gens usaient de ces méthodes pour bénéficier de mes programmes.
Je prends ma décision en quelques secondes.
— Emma, notifie un abus au bureau de suivis avec la troisième vidéo, catégorie « Signalement de maltraitance ». Puis, efface les quatre souvenirs du programme Jessy de la puce-mémoire de six.
— Ai-je fait quelque chose de mal, Programmatrice ?
— Absolument pas.
— Dans ce cas, pourquoi souhaitez-vous effacer mes souvenirs ?
Mes souvenirs ? Ce sont ceux liés au programme Jessy-06. L’emploi du possessif me dérange.
— Pour ne pas à avoir à changer ta mission aujourd’hui.
— Je ne comprends pas pourquoi vous devriez le faire, mais je ne le souhaite pas.
Je lui souris et valide l’exécution des commandes préparées par mon assistante.
— Emma, vers quelle heure sera-t-elle remontée après sa mission ?
— Les Nettoyeurs viennent généralement déposer l’équipe entre dix-neuf et vingt-et-une heures. J’ai terminé de déchiqueter les vidéos.
— Parfait.
Je modifie malgré tout quelques lignes avant d’envoyer six à sa tâche. Je passerai la voir ce soir, vérifier qu’elle va bien.
***
Pour me changer les idées, je ne peux m’empêcher de vérifier l’équilibre émotionnel des petits nouveaux dans leur sommeil. Identifiés de -19 à -30, les douze Netras s’avèrent être magnifiques. Vingt-trois est particulièrement stressé et trente a la mâchoire serrée de colère. Je me félicite de ne pas les avoir laissés dans cet état toute la journée.
Je replonge ensuite dans mon carnet de commandes et envoie les uns après les autres les Netras à leur tâche du jour. C’est avant midi qu’Emma me fait sursauter en pleine modification de ligne sur une tâche de jardinerie avec onze. L’article me concernant dans le Journal Officiel a été publié.
Lorsque Emma le matérialise pour me le lire, je me fige. Ce ne sont pas que quelques lignes qui me sont consacrées mais toute une page ! Intitulé « Wax Lopi, la Programmatrice qu’on s’arrache », Roumanof fait un rappel de mon parcours d’études avant de parler de mon émancipation et de ses conséquences sur la composition de mon équipe. Il a même utilisé mes réponses aux questions d’Umy sur quelques lignes avant de me souhaiter une très belle carrière en encourageant les clients de l’AGRCCP à réclamer des membres de mon équipe pour bénéficier d’un service de qualité « comme nul autre ».
L’air me manque. Mon smartphone sonne. Je dois m’y reprendre à deux fois pour accepter l’appel de mes parents sans que l’objet antique ne me glisse des mains. Nous échangeons quelques instants sur cette aubaine imprévue. En pleine communication, mon smartphone vibre à nouveau. Je délaisse mes parents pour Umy.
— Allo ? Wax ?
— Salut Umy ! Je ne m’attendais pas à ce que tu m’appelles.
Je me retiens de lui demander où il a pu avoir mon contact avant de me raviser. Ma mère, sans aucun doute !
— Je viens de voir l’article de Roumanof. Félicitations, toute une page rien que pour toi !
— Oui, merci. Mais dis-moi, je croyais que c’était à moi de te rappeler dans notre arrangement ?
— Ouai. À propos, on pourrait se voir aujourd’hui ? Tu sais, pour que je t’explique. La blague a pris un tour inattendu de mon côté.
— Vas-y, je t’écoute.
Il y a une longue seconde de blanc entre nous. J’ai dit quelque chose de travers ?
— Non, je ne peux pas te dire ça en com’. S’il te plaît, tu veux bien qu’on se retrouve ? Si l’une de nos mères se met à jacasser à propos de ce vrai-faux baiser, on est dans la mouise vu l’article qui vient de paraître.
Que quelques inconnus et nos parents me prennent pour sa petite amie, il considère que ce serait être dans la mouise ? C’est pourtant lui qui a proposé ce deal. Je ne sais plus quoi dire, garde le silence si longtemps qu’il se rend compte de mon malaise.
— Wax ? Tu es toujours là ? Je ne voulais pas dire… J’aurais été content de tout ça si on s’était vraiment embrassés, mais je ne peux pas t’expliquer ça en communication. S’il te plaît. Vers vingt heures, toi et moi, T14E14, rue Bronze, le bar du Bronx, ça t’ira ?
— L’heure ne m’arrange pas franchement. Où est-ce par rapport à L’AGRCCP ?
— Pas loin, enfin pas en voiture… Une vingtaine de minutes à pied, je dirais.
