Nos mots croisés - Daphné Kauffmann - E-Book

Nos mots croisés E-Book

Daphné Kauffmann

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Beschreibung

Histoires d'amour à Paris
« Il y a Paris, il y a des rencontres, il y a Rome, le Mexique, les routes qui ne finissent jamais, il y a la musique, les rêves en bandoulière, il y a ce mois de mai, ces espoirs d’un autre monde, il y a vous.
Il y a notre rencontre, le fil ténu d’une conversation qui nous emmène toujours plus loin, il y a nos yeux face à face qui en disent autant que nos lèvres, il y a vos souvenirs et mes doutes, ma fièvre et vos sourires, cet échange entre nous.
Parfois, dans certains lieux, on sent qu’il se cache une histoire, une personnalité ; on sent qu’il y a une âme derrière les moindres choix, une vie qui se promène dans l’espace en toute liberté. Pourquoi l’Alcazar ? Pourquoi cet homme-là ?
J’ai regardé la feuille arrachée à mon carnet de notes : cinq ou six dates peut-être et des mots griffonnés. Des mots comme les titres d’une aventure sans cesse recommencée, comme des nouveaux départs, des vies superposées... Des titres de chapitres ; déjà je le savais. »

Un premier roman tout en finesse et tendresse, empreint d'émotions

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Une double réussite pleine de santé et de charme." (Philippe Séguy, Point de vue)
- "Ce pas de deux, à la fois sensuel et pudique, procure un étrange frisson." (Jean-Michel Ulmann, Impact Médecine)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Daphné Kauffmann, journaliste et musicienne, partage son temps entre l’écriture et la chanson. Nos mots croisés est son premier roman.

EXTRAIT

Je ne savais de vous que ce que j’avais lu. Vous ne vous livrez pas, le sujet vous ennuie et vous offrez tout juste aux scribes et journalistes de quoi alimenter leurs colonnes sur le Paris nocturne. Moins on sait plus on glose et dans ce drôle de monde qui naît quand meurt le jour, les rumeurs vont bon train. Vous auriez paraît-il fait le tour du globe en bateau avant de jeter l’ancre rue Mazarine pour construire l’Alcazar. Vous y êtes depuis, le jour et la nuit. Certains disent même que vous n’en sortez pas !
Je me souviens de ce jour où j’y suis entrée : nous avions rendez-vous à l’étage peu avant l’ouverture. Vous n’étiez tout d’abord qu’une touffe de cheveux noirs en partie dissimulée derrière la cabine du disc-jockey. La tête dans les épaules vous étiez concentré sur la table de mixage où vos mains jouaient je ne sais quel air silencieux sur les mille manettes et boutons de contrôle. J’aurais pu vous prendre pour un virtuose ou pour un savant fou. J’ai tout simplement cru que vous étiez technicien. J’étais en avance, sans doute un peu nerveuse : habituée aux concerts de mon groupe où j’endossais fièrement le double rôle de chanteuse-guitariste, je m’apprêtais ce soir, d’après le programme du lieu, à « poser ma voix sur des mixes endiablés ». Juste le DJ et moi, drôle d’exercice. J’avais toutefois accepté sans hésiter : chanter à l’Alcazar cela changeait un peu des bouibouis de quartier et autres bars enfumés où nous nous produisions régulièrement avec Étienne. À cette heure-ci la Mezzanine était encore déserte. Les photophores scintillaient sur les tables et les serveurs impeccables répétaient tout juste leur futur ballet. Une impression de légèreté et d’élégance se dégageait de cette scène encore vide. Je reprenais de l’assurance.

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Seitenzahl: 441

Veröffentlichungsjahr: 2015

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À Loup et Zoé

L’humanité n’a probablement cessé d’avoir peur qu’une seule fois en sa longue vie : entre les années soixante et les années quatre-vingt du dernier siècle.

Guy Hocquenghem, L’amphithéâtre des morts

Je suis né en 1968. J’ai du naître en automne. Je ne saurais dire quand exactement car je ne suis pas né un jour. Ni une nuit d’ailleurs. Je suis né peu à peu et chaque jour un peu plus.

Le vendredi 3 mai je suis à la Sorbonne, parmi les cent cinquante étudiants qui se sont rassemblés dans la cour de l’université. J’ai vingt ans et j’observe, j’écoute. Tout est bruyant et fou, tout bouillonne, tout vit.

Et puis la police arrive et on est tous embarqués. C’est là que tout commence : les manifs, les discours, les journaux, les rues qui grouillent et débordent, les feux, les barricades… Tout bouge, la nuit, le jour, dehors, dedans. Tout est en mouvement. Mais moi je ne suis pas né. Car ce qui est crucial pour moi, c’est ce qui va se passer après, après les grandes vacances, ces deux mois où on laisse Paris se débrouiller et s’embrouiller sans nous.

Je suis né lorsque mon histoire a commencé. Elle aurait pu commencer partout : dans la rue, dans un amphi, dans un bateau, dans une 2CV, comme celle d’Olivier qui nous emportait au bout du monde. Mais mon histoire commence dans ce petit bistrot, en bas de la rue Mouffetard, entre l’odeur du tabac froid et le goût du café serré, le brouhaha des étudiants et celui du marché, entre les yeux d’Hélène, le sourire d’Olivier et la voix nette de Guy, cette voix métallique.

Dehors c’était les autres et le reste du monde, c’était les purs et durs, les rigides, les implacables. C’était les discussions qui n’en finissaient plus sur l’organisation, la prise du pouvoir. Nous on s’interrogeait : Comment « changer la vie » ? On ne veut pas de lendemains qui chantent, on ne veut pas attendre, on veut la vie, ici et maintenant, on veut croire que tout est possible. On veut faire, on veut vivre. Alors on ouvre les boîtes, on découvre et on se sert. On se met à construire des châteaux de cartes, de sable, qu’importe ! Même si tout doit finir en poussière, même si tout doit un jour dégringoler, on construit notre rêve, notre chemin vers le bonheur. Et ce qu’on ne sait pas encore, c’est que le bonheur est déjà là, entre nos mains qui s’activent et nos bras qui se tendent. Le bonheur est là, insaisissable instant, entre les yeux d’Hélène, le sourire d’Olivier, la voix nette de Guy, cette voix métallique.

Stop… Retour en arrière. Le dictaphone ronronne dans ma poche et le tumulte de la rue remonte peu à peu. Le grincement d’un caddie trop lourd, le murmure de l’homme qui raconte une histoire à la petite fille juchée sur ses épaules, la femme au bonnet rose qui compte sa monnaie et le vendeur de pain d’épices, sa flûte haut perchée… D’une main maigre et mal assurée, un homme rabougri, coiffé d’un chapeau mou, me tend un imprimé. À peine l’ai-je saisi qu’une dame en tailleur m’en offre un différent… ou si peu finalement. Je lis : « Ensemble, tout devient possible… » et sur l’autre papier « Envie d’un vrai changement ». J’ai l’avenir entre les mains mais la tête encore pleine de mots, ces mots qui sont les vôtres, ces mots du passé : On veut changer la vie, croire que tout est possible… Je souris. L’homme et la dame aussi. Dans ma poche le ronronnement s’est arrêté.

Stop… Retour en arrière.

I

Je ne savais de vous que ce que j’avais lu. Vous ne vous livrez pas, le sujet vous ennuie et vous offrez tout juste aux scribes et journalistes de quoi alimenter leurs colonnes sur le Paris nocturne. Moins on sait plus on glose et dans ce drôle de monde qui naît quand meurt le jour, les rumeurs vont bon train. Vous auriez paraît-il fait le tour du globe en bateau avant de jeter l’ancre rue Mazarine pour construire l’Alcazar. Vous y êtes depuis, le jour et la nuit. Certains disent même que vous n’en sortez pas !

Je me souviens de ce jour où j’y suis entrée : nous avions rendez-vous à l’étage peu avant l’ouverture. Vous n’étiez tout d’abord qu’une touffe de cheveux noirs en partie dissimulée derrière la cabine du disc-jockey. La tête dans les épaules vous étiez concentré sur la table de mixage où vos mains jouaient je ne sais quel air silencieux sur les mille manettes et boutons de contrôle. J’aurais pu vous prendre pour un virtuose ou pour un savant fou. J’ai tout simplement cru que vous étiez technicien. J’étais en avance, sans doute un peu nerveuse : habituée aux concerts de mon groupe où j’endossais fièrement le double rôle de chanteuse-guitariste, je m’apprêtais ce soir, d’après le programme du lieu, à « poser ma voix sur des mixes endiablés ». Juste le DJ et moi, drôle d’exercice. J’avais toutefois accepté sans hésiter : chanter à l’Alcazar cela changeait un peu des bouibouis de quartier et autres bars enfumés où nous nous produisions régulièrement avec Étienne. À cette heure-ci la Mezzanine était encore déserte. Les photophores scintillaient sur les tables et les serveurs impeccables répétaient tout juste leur futur ballet. Une impression de légèreté et d’élégance se dégageait de cette scène encore vide. Je reprenais de l’assurance.

Vous avez levé la tête, tendu une main franche, et en serrant votre paume j’ai entendu un nom, suivi de quelques mots : « Directeur général de l’Alcazar ». Pas vraiment technicien… Je mettrais plus tard mon rire sur le compte du trac.

Depuis cette première rencontre, nous avons nos habitudes. Régulièrement, tous les quinze jours, nous buvons quelques coupes après mon concert et c’est souvent après minuit que nos langues se délient, enfin plutôt la mienne. Car la plupart du temps, vous demandez poliment et je brode à tout va, sur un prochain album ou les quelques concerts que nous donnons parfois. Mais petit à petit, j’en apprenais un peu. Plus discret que secret, un rien mystérieux, vous m’octroyiez parfois quelques morceaux choisis de ce drôle de parcours ordinaire à vos yeux. Vous aviez en effet voyagé en bateau, quoi d’étonnant à cela ? Une escale d’un an semblait-il au Mexique, quelque temps dans la mode, un peu de cinéma… Et surtout l’Alcazar, il y a dix ans de cela. Ah je lisais dans vos yeux qu’on pouvait à loisir parler de l’Alcazar !

Par un soir de décembre nous étions accoudés, comme à notre habitude, et je vous entretenais de mon prochain concert programmé en Alsace. J’attendais des questions sur la soirée, le lieu… mais je n’en eus qu’une seule : « Vous allez à Strasbourg… en train ? » Un peu étonnée je terminai mon verre et d’un hochement de tête fis signe que oui. « Mon fils vit à Strasbourg, avez-vous commencé, pour ses études… il veut être journaliste. La semaine dernière son ordinateur est tombé en panne. Je lui en ai acheté un neuf et je me demandais si… vous ne pourriez pas me rendre l’immense service de le lui apporter. Nous pourrions nous retrouver à la gare et Loup vous attendrait à l’arrivée sur le quai… Vous êtes chargée ? »

Gare de l’Est, 15h30. Le slalom maladroit des voyageurs au rythme des annonces. Un homme me bouscule. Derrière lui sa valise à roulettes m’en veut un peu aussi. J’ignore le tumulte, mes yeux ne quittent pas la guitare bien calée sur le dos d’Étienne qui marche d’un pas décidé, quelques mètres devant moi. Mes bras faiblissent un peu et mon dos me fait mal. De loin, nous devons ressembler à de drôles d’insectes : carapaces devant, derrière, sur les côtés, les amplis, instruments et sacs de voyage nous entourent le corps comme une étrange armure. Cigales en plein hiver nous marchons tête baissée vers un quai fourmillant de vacanciers qui migrent vers le froid : on prévoit une chute spectaculaire du mercure pour les jours à venir, Strasbourg sera, dit-on, recouverte de neige. Une vibration soudaine me sort de ce paysage blanc. Nous sommes en retard et mon portable se charge de me le rappeler, régulièrement, du fin fond d’une poche d’un de mes deux mille sacs… Lequel ?

Étienne ralentit et j’évite de justesse le carambolage, toujours concentrée sur les vibrations qui finiraient presque par me réchauffer. Quelle voiture déjà ? 17, c’est la voiture 17. Nous sommes sur le quai au milieu de l’essaim. Face à nous, forcément, la voiture n°1.

Surtout ne pas penser. Se concentrer sur les deux mille sacs qui tiennent en équilibre comme des fruits trop mûrs, se concentrer sur les voitures 6, 7, 8… Loin devant, à quelques voitures de là, une drôle de silhouette semble observer la scène. J’accélère un peu et calque mes pas sur ceux de mon guitariste qui commence à s’impatienter : « Il ressemble à quoi ton général Alcazar ? » Enveloppé dans une grande parka gris-plomb, la capuche relevée sur le front, la forme se détache et vient à notre rencontre. Un lutin. Sur fond de grisaille et de crachin parisien, M. de l’Alcazar ressemble à un lutin qu’on aurait égaré dans le chaos urbain.

Détendu et visiblement amusé, vous nous souhaitez la bienvenue pendant qu’Étienne cherche désespérément une main libre à vous tendre. Nous parcourons ensemble les quelques mètres qui nous séparent de la sacro-sainte voiture 17. « J’ai vu un film très bien hier soir, un film sur Molière… » Les roues de l’ampli butent sur chaque aspérité du quai et je sens un de mes sacs glisser sur mon épaule. Et vous, imperturbable, affable, satisfait : « Molière, c’est fou ce que cet homme a traversé comme épreuves avant de connaître le succès ! Que de galères, que de misères… ! » Avec votre sourire en coin et cette drôle de capuche, on vous jurerait sorti de la cour de récréation.

Nous chargeons tant bien que mal notre fardeau musical dans le compartiment. Debout sur le quai, vous nous regardez faire, les mains dans les poches, ponctuant çà et là nos allées et venues d’un sourire enfantin. Je m’empare pour finir de votre précieux paquet, écoutant d’une oreille moins distraite que fatiguée les dernières recommandations pour le bon déroulement des opérations : Loup nous attendra à la gare, à l’autre bout du trajet, je le reconnaîtrai facilement et puis j’ai son numéro de téléphone, n’est-ce pas ? J’acquiesce avant de grimper une dernière fois sur le marchepied.

Assise dans le sens inverse de la marche, je laisse mes yeux errer sur ceux qui sont restés, ceux qui bravent les intempéries pour agiter, émus, leur main une dernière fois. Je vous cherche distraitement, sans vraiment y penser et ce n’est qu’à l’annonce du départ imminent que je vous aperçois, la démarche légère, prêt à rejoindre la foule qui s’agite dans le hall. Vous le reconnaîtrez facilement… J’imagine déjà l’étrange personnage que nous pourrions trouver à l’arrivée. Assis en face de moi, Étienne suit mon regard : « Drôle de bonhomme hein ? J’ai hâte de voir son fils ! »

Le paysage défile maintenant et Paris se transforme en campagne grisâtre avant de laisser place à des champs enneigés. Étienne déballe sa guitare sous les yeux paniqués de nos quelques voisins. Je tourne lentement les pages de mon carnet de notes et sur une feuille encore vierge je griffonne mollement : « Molière, galères, misères… », piètre début de rimailles avorté que j’abandonne bientôt pour plonger dans un profond sommeil.

L’arrivée à Strasbourg me fait encore l’effet d’un film en accéléré : quelques minutes à peine pour réunir nos boulets et rattacher les chaînes à nos chevilles et poignets. Nos gestes sont précis, rapides et efficaces et nous voici enfin dehors, parés pour de nouvelles aventures, sur un nouveau quai. Toujours en accéléré, les autres voyageurs se précipitent vers la sortie pendant que nous essayons de trouver un moyen sûr et rapide d’éviter la longue rangée de marches qui se déroule à nos pieds. Je plisse les yeux et balaye le décor. Il fait sombre et de gros flocons ouateux tombent lentement sur la nuit. Un homme vêtu d’un anorak jaune se balance doucement, d’un pied sur l’autre, pour passer le temps ou bien pour se réchauffer. Plus loin, un chef de gare déguisé en bibendum – ou bien est-ce l’inverse ? – range distraitement une rangée de chariots fouettés par le vent et la neige qui dansent. Le film est désormais passé au ralenti. Et dans cette scène silencieuse et quasi immobile, pas l’ombre d’un lutin. Une fois encore, je suis sauvée de ma rêverie polaire par mon téléphone qui, cette fois, s’agite à portée de main : « Oui, c’est Loup, vous savez… » Une voix claire et posée nous donne rendez-vous en bas, devant les ascenseurs.

À force de contorsions nous réussissons à investir les quelques mètres carrés du monte-charge. Une brève secousse annonce maintenant notre arrivée et je sens derrière moi un courant d’air glacé. Avec mille précautions, je sors à reculons de la cage en métal. « Bonsoir… » Je me retourne et découvre un jeune homme d’une vingtaine d’années planté comme un bibelot sur le carrelage mouillé. « Je peux vous aider ? » Il penche un peu la tête d’un air intrigué et esquisse un mouvement de sa main gantée de cuir. D’un coup d’œil discret je scanne le personnage : pantalon de flanelle, imperméable beige boutonné jusqu’au col, une écharpe de laine mêlant dans ses rayures le beige et le gris foncé. Surplombant cette allure impeccable de jeune cadre, un visage d’enfant, calme et concentré. Étienne et moi échangeons le même regard étonné : depuis quand les lutins engendrent-ils des sages ? Et nous nous sentons soudain comme deux adolescents en cavale, face à ce jeune dandy impassible et sérieux. Tout chez Loup respire l’ordre et la mesure, jusqu’à ses cheveux châtains qui malgré le mauvais temps sont restés lisses et bien coiffés. Je repense soudain à cette première vision que j’ai eue de son père : cette touffe de cheveux bouclés, épaisse, désordonnée, comme un drôle de buisson qui aurait poussé là, derrière les platines de l’Alcazar.

Je crois bien que c’est à ce moment précis que j’ai baissé la garde et laissé libre cours à ma curiosité. C’est elle la responsable de tout ce qui va suivre, elle et les mille hasards, obscures forces vives, qui font que deux histoires un beau jour se rejoignent.

Tout est calme dans la chambre. Les volets sont fermés et j’aperçois déjà les premières lueurs du jour qui découpent dans la fenêtre un I flamboyant. À l’opposé de la pièce, la lettre rouge se dessine sur le papier peint et déborde un peu sur les deux lits d’enfant placés contre le mur. Gênée par ce début d’aurore, ma sœur soupire dans son sommeil et d’un mouvement nonchalant enfouit son visage sous l’oreiller. Mon frère ne bronche pas et je marche méthodiquement au rythme de sa respiration. J’avance un pied à chaque inspiration et compte en silence : si j’atteins la poignée de la porte avant vingt, j’arriverai à temps. À dix-huit, je suis déjà dans le couloir en slip de bain, mon t-shirt à moitié enfilé. Je descends sur la pointe des pieds jusqu’à la cuisine où j’ai tout juste le temps d’avaler un verre d’eau. Puis, comme un voleur, je m’échappe par la porte vitrée, à peine entrebâillée. Le soleil se lève doucement sur les palmiers de Mazagan. Je chausse en vitesse mes espadrilles et, d’un pas décidé, descends la pente de terre craquelée qui mène jusqu’à la route. Je sais que je suis à l’heure mais je presse le pas pour gagner les précieuses minutes grâce auxquelles je pourrai choisir l’emplacement parfait. J’ai scrupuleusement étudié la question depuis le début des vacances et je crois savoir qu’ici, juste sous le grand palmier qui penche un peu la tête… Il suffit de grimper sur la grosse pierre plate et en tendant bien le cou je le verrai surgir, dans toute sa splendeur. Mais rien ne semble encore venir et je joue nerveusement avec le cordon effiloché de mon sac de plage. Et s’il ne venait pas ? Immobile, aux aguets, j’ai déjà dû grandir d’au moins trois centimètres à force de m’étirer et d’allonger le cou. Et puis soudain je sais. Toujours rien à l’horizon mais j’entends peu à peu un doux bourdonnement qui devient grognement et remplit d’un seul coup mes oreilles et ma tête. Alors j’aperçois le tourbillon de poussière qui comme tous les matins m’emporte tout entier. La terre se soulève et de minuscules graviers se collent à mes lèvres. Mais je ne bouge pas. Mon cou s’est détendu et j’esquisse un sourire en fronçant les sourcils, comme font les cow-boys. Et même si le sable me fait un peu pleurer, pour rien au monde je ne fermerais les paupières car c’est les yeux grand ouverts que je veux l’accueillir et surtout ne rien manquer de son arrivée : je veux voir le vert acidulé des ailes qui fendent la poussière et la ligne scintillante qui luit sur les portières, et les phares menaçants et les roues qui s’emballent et reflètent le soleil comme des disques d’argent. Et derrière le pare-brise je veux voir le champion qui a dompté la bête et qui d’un coup de frein fera battre mon cœur. Un crissement de pneus et il est devant moi : L’Homme à la Studebaker ! Celui qui chaque jour réécrit le feuilleton dont je suis le héros…

« Hé, tu n’as pas encore grandi toi ? » Je souris. J’ai à peine sept ans mais je suis déjà un homme chaque fois que je m’installe sur le siège du passager. Et chaque fois que le moteur se remet à gronder et qu’un vent déjà chaud emmêle mes cheveux, je suis Kit Carson aux côtés de John Wayne et ensemble nous sommes prêts à toutes les aventures qui seront, forcément, semées des pires embûches.

Plus tard, assis en tailleur sur les rochers polis par la mer, nous fumons en silence, lui une cigarette mentholée, moi un calumet imaginaire. Nous partageons bientôt le récit de nos exploits, mes poissons « gros comme ça » et ses petites daurades qui gisent gueules ouvertes sur un sac en plastique. Il me tend enfin un petit paquet rouge et blanc et m’interroge en levant le sourcil. Bien sûr que je veux un chewing-gum ! Je m’adosse contre le rocher, la tête en arrière, et, pendant que la cannelle me chatouille la langue, j’entonne mon refrain sur un ton suppliant : « Allez, raconte encore ! »

Il soupire et lève les yeux au ciel, mais nous savons tous deux que j’ai gagné d’avance. « Alors tu sais, là-bas… » Il lance le mot magique et je suis transporté à l’autre bout du globe. Je vois les filles aux cheveux platine, élégantes et légères dans leurs robes de coton, elles sucent des bonbons roses et boivent du cola. Je les emmène au drive-in, au bowling, au dancing. On tangue des heures entières sur la voix suave du King, je les tiens par la taille et respire leur parfum quand la tête en arrière elles rient aux éclats…

– Hé petit, tu t’endors ?

Un gros rire moqueur se mêle à celui de ma cavalière. J’ouvre les yeux et découvre l’homme à la peau de bronze accroupi devant moi. Les rayons du soleil font briller ses larges épaules.

– On y va ?

On lève le camp et la Studebacker verte longe bientôt la plage où, tels deux souverains, on se laisse admirer dans le bel équipage. Le soleil tape de toutes ses forces. Des portes et des fenêtres grandes ouvertes on entend la radio qui reprend pour la millième fois : « Je sais bien que tu l’adores… Bambino, Bambino… Et qu’elle a de jolis yeux… Bambino, Bambino… » Je regarde les filles qui, elles, ne voient que lui. « Mais tu es trop jeune encore… Bambino, Bambino… Pour jouer les amoureux… » L’une d’elles nous fait signe, agitant gracieusement sa rangée de bracelets : c’est la sienne, la plus blonde et la plus belle de toutes. Je lui laisse la place et sans me retourner bondis comme un cabri sur le sable brûlant.

Sous le vent chaud, la plage s’étend à perte de vue, immense et déjà noire de monde. Devant la camionnette du marchand de glaces, j’aperçois ma sœur qui bavarde tranquillement en attendant son tour. Je cours à sa rencontre et, comme pour mieux marquer le fossé de 3 ans qui fait d’elle une « grande », elle joue l’indifférence. Si tu as trop de tourment… Bambino, Bambino… Elle détourne les yeux et sourit au vendeur. Va le dire à ta maman… Bambino, Bambino… Mais je sais qu’à la fin, elle déposera les armes et je repartirai, vainqueur bienheureux, brandissant à bout de bras mon savoureux trophée vanille-chocolat. Je rejoins le bungalow et retrouve mes parents : mon père sous son journal, ma mère sous son chapeau. Je leur tourne le dos et regarde la mer, les enfants qui se bousculent en riant dans les vagues. La crème glacée coule sur mes doigts et d’un coup de langue je mélange le sel et le sable au goût du chocolat. En souriant, ma mère me tend un mouchoir qui sent bon l’eau de fleur d’oranger. Aujourd’hui encore cette odeur a pour moi le parfum des vacances… Le parfum de la fleur et celui doux et frais de la peau de ma mère qui me couve des yeux. Tant que ces yeux sont là, rien ne peut m’arriver…

La cassette tourne encore mais votre voix s’éteint. J’entends le tapotement de vos doigts sur la table et le bruit de la pluie qui tombait ce jour-là. La fenêtre de votre bureau était sans doute entrouverte et je découvre maintenant, imprimé sur la bande, le bruit diffus des passants qui se hâtent quand la nuit tombe sur la rue Mazarine. Un léger grincement me rappelle vos mouvements sur la chaise, vous avez dû vous appuyer un peu plus sur le dossier. J’entends votre respiration, discrète et régulière, pendant qu’avec soin je retenais la mienne. Puis c’est mon toussotement, probablement gêné, et votre expiration déguisée en soupir. Je suis presque certaine qu’il s’agit d’un sourire. Vous vous raclez la gorge.

Mes souvenirs de Marrakech sont comme des cartes postales. J’ai au fond de ma mémoire une pile d’instantanés désordonnés, fines tranches de ce début de vie qui me semble si étranger aujourd’hui. Ce sont des images pleines d’éclat et jamais figées. À l’école, à la maison, dans la rue, au marché, je me revois toujours bouger, courir, sautiller… Et je revois ce soleil ardent entouré de bleu vif qui transformait les ruelles de la Médina en labyrinthe d’ombres et de lumière.

L’école, c’est la cour de récréation et sa blancheur éclatante qui faisait mal aux yeux, après les heures passées en classe, le nez dans nos cahiers. C’est les clans qui se font et se défont autour d’interminables parties de jeux d’adresse. Les billes ou osselets sont souvent remplacés par des noyaux d’abricots qu’on essaye de gagner à l’ombre des bougainvilliers, sous l’œil inquisiteur de quelque surveillant à la peau burinée par les heures de rondes passées sous le soleil. Les jours d’école se succèdent ainsi sans relief particulier, et ma vie d’enfant sage se déroule lentement comme un fil doux et lisse.

Souvent le samedi après-midi, je m’enfuis au Lux… Je traverse en courant les rues désertes baignées de soleil. À cette heure-ci tout est vide et comme figé par la chaleur, et la lumière des vastes avenues me brûle presque la rétine. Je passe sous le grand portail arrondi, puis pousse la porte recouverte de velours et quitte les rayons du soleil pour un monde souterrain fait de silence et d’ombres. D’abord il y a la fraîcheur des murs tapissés de tissu et de photographies et puis surtout le calme ouaté qui enveloppe les rangées de fauteuils parfaitement ordonnés. À tâtons, je me fraye un chemin entre les sièges et m’installe dans l’obscurité. On chuchote, on se parle à l’oreille et le moindre récit devient confidence, les mots deviennent secrets. Puis vient l’attente et l’impatience devant le grand mur blanc. Enfin sur l’écran, la vraie vie recommence… Sous les traits de Kit Carson je retrouve mon bel aviateur et mes rêves de vacances. Blessés lors d’un cruel combat, nous sommes recueillis par une tribu indienne. La fille du chef me ramène à la vie, appuyant ses paumes délicates sur mon front fiévreux et pansant mes blessures dans des gazes de lin imbibées d’eau de fleur d’oranger… Certains après-midi, je délaisse la poussière de l’Ouest pour de riches salons où je suis le comte Vronsky, officier en permission, fier et majestueux dans mon bel uniforme. Et mon cœur frémit lorsque la belle Anna pose sur mon bras sa main gantée de soie.

« The end ». Les deux mots fatidiques arrivent toujours trop tôt. La lumière se rallume et je me frotte les yeux. La tête encore pleine d’aventures je me dirige vers la sortie. Si seulement je pouvais me glisser sous les sièges et me faire oublier jusqu’à la prochaine séance. Là-haut sur l’écran les morts se relèveraient, les guerres seraient à refaire et tout recommencerait !

Dehors, les rues sont pleines désormais. J’aperçois le défilé qui commence peu à peu dans le quartier français : robes fleuries, talons haut perchés, chemises à l’étoffe luxueuse et au col amidonné… Les hanches roulent, les yeux pétillent et les épaules dénudées prennent sous le soleil couchant de jolies teintes orangées.

De retour à la maison, tout est de nouveau paisible et frais. Derrière la porte vitrée de la salle à manger, je devine mon père assis derrière son bureau. J’aimerais lui raconter la poussière et les plaines du Far West, lui dire qu’aujourd’hui j’ai gagné toutes les guerres aux côtés des Indiens, que la fille du chef n’avait d’yeux que pour moi… Mais d’un geste discret, ma mère me fait signe de monter dans ma chambre. Dans la grande maison tiède de mon enfance marocaine, mon père est et restera cet homme au visage impénétrable, cette barre de sourcils froncés, dressée comme une clôture, qui impose le respect et fait taire les questions des enfants.

Le lendemain matin je suis tiré du lit de bonne heure par des bruits de voix et de vaisselle qui s’échappent de la cuisine. Du haut de l’escalier, j’assiste aux premières loges à toute une série de minutieux préparatifs. Je vois ma mère qui remplit soigneusement des boîtes en carton de friandises et pâtisseries qui me mettent déjà l’eau à la bouche. Je devine alors que nous passerons la journée chez mes grands-parents.

Mes grands-parents habitent une maison magnifique au fin fond de la Médina et chaque visite là-bas, c’est comme ouvrir un grand livre d’images. D’images douces, colorées. Avant de pouvoir tourner les pages il y a tout un cérémonial : il faut prendre la voiture, quitter le Gueliz, aller aux portes de la vieille ville, se garer… Un vrai parcours du combattant ! Nous finissons toujours par abandonner la voiture près des remparts et traversons à pied les quartiers populaires, ma sœur et moi en tête du cortège, montrant fièrement au reste de la petite troupe que les entrelacs de ruelles blanches n’ont plus de secrets pour nous. À cette heure-ci, les rues débordent de marchandises et nous slalomons avec aisance entre les étalages, passant sans transition du parfum des oranges pressées à l’odeur acide du cuir humide et de la viande froide. Autour de nous, les marchands crient et s’interpellent en arabe. J’aime ces mots mystérieux que je ne comprends pas, leur mélodie qui parle toujours de la vie sous le soleil… Soudain, au fond d’une impasse tapissée de bougainvilliers, la grande maison familiale s’élance devant nous. On pousse le portail et dans le vaste patio, à l’ombre des acacias et des orangers en fleurs, je pénètre peu à peu dans un autre monde.

Tout le premier étage du bâtiment appartient à la famille de ma mère. Les chambres sont fraîches, les vieux meubles recouverts d’étoffes et de dentelles brodées au crochet. Sur la bibliothèque, de drôles de bibelots et objets de toutes sortes nous accueillent en silence.

Dans l’embrasure de la porte apparaît bientôt le maître des lieux, mon grand-père. Vieux sage à la longue barbe blanche, il semble glisser sur le sol dans sa djellaba claire. Il a le regard fier et serein des rois, et, lorsque ses yeux sombres se posent parfois sur moi, il murmure des phrases, douces comme des berceuses. Sans comprendre les mots, je savoure ces mélodies venues d’un autre monde, d’un autre temps.

Mon grand-père est rabbin. Il lit de grands livres anciens aux pages couvertes d’inscriptions hébraïques. Il parle l’arabe et il lit l’hébreu. Et moi je parle français. Nous nous observons sans nous comprendre, mesurant la profondeur de ce drôle de fossé qui nous sépare. Il ne passe pas sa main dans mes cheveux et je ne frotte jamais ma joue contre la sienne. Mais de tous les personnages de ce film sans sous-titres, c’est peut-être lui que je préfère car il est le plus noble, le plus majestueux. Assis en bout de table, il parle d’une voix rauque et caresse son grand livre du plat de la main. Ma mère est belle aussi, élégante et gracieuse dans son tailleur français. Elle ressemble aux couvertures des magazines. Proposant à chacun friandises et pâtisseries, on la croirait sortie d’une réclame à la mode. Une réclame parisienne, doublée en arabe.

À la fin du repas, je me sauve avec mes cousins et nous grimpons en courant jusqu’à la terrasse sur le toit de la maison. Là-haut, Marrakech tout entière s’exhibe sous le ciel bleu. C’est un gigantesque labyrinthe blanc et ocre, plein de petits carrés clairs collés les uns aux autres, de ruelles tortueuses… Et puis de minarets qui frôlent le soleil et d’où s’échappe parfois la complainte du muezzin. La ville s’offre à nous, nue et grande ouverte, les terrasses des maisons, les patios, les jardins où des femmes voilées se reposent en secret.

Aujourd’hui, nous sommes tous rassemblés sur le toit pour la « fête de la cabane ». Dans un coin de la terrasse, bien à l’abri du vent, on construit tous ensemble une drôle de maisonnette faite de bois et de paille. Toute la famille s’y met, les plus grands nous montrent comment faire car il s’agit d’une cabane particulière qu’on ne construit pas n’importe comment. C’est une cabane sacrée dans laquelle on mangera sagement du pain en parlant à voix basse. Mais lorsque les adultes descendront pour préparer le thé, elle sera soudain prise d’assaut et deviendra tour à tour tipi indien, base américaine ou grotte préhistorique.

Plus tard dans l’après-midi nous sommes de nouveau réunis à l’abri du soleil dans le grand salon frais. Debout près de la bibliothèque, j’observe le va-et-vient de chaque personnage. Je fais le plein d’images, spectateur attentif de ce film un peu flou et un peu ralenti. À cause de la chaleur sans doute, et puis peut-être aussi du vin sucré qu’on me fait boire et que j’avale d’un seul trait, pendant que mes parents trempent sagement les lèvres dans leur verre de cristal. On entend la voix grave de mon grand-père qui récite ou chantonne. Peut-être des prières. Bercé par les douces litanies, je vois des gestes lents, des mains qui s’ouvrent et se referment délicatement, des regards tranquilles, des sourires indulgents. C’est un étrange ballet fluide et harmonieux. Assis côte à côte, mes parents prennent part à ce joli spectacle, ils répètent les mots magiques, reproduisent les gestes. Un peu à l’écart, adossé contre le mur, je suis le spectateur muet de cette mystérieuse chorégraphie. Mais je ne suis pas le seul : à l’autre bout de la pièce il y a mon oncle Jean, paysan bordelais égaré au milieu de cette curieuse tribu. Il a rencontré la sœur de ma mère lors d’un séjour au Maroc et il n’est plus reparti. Il a épousé ma tante et travaille depuis pour une entreprise française à Marrakech. Lui non plus ne parle pas un mot d’arabe. Droit comme un I dans son costume tout neuf, il distribue des sourires hébétés à qui veut bien les prendre. Son air de Martien errant me donne envie de rire. Mais il ne me voit pas et, d’ailleurs, personne ne me voit vraiment.

Car avec le temps, visite après visite, j’ai peu à peu développé tout un art de la transparence. Et lorsque le jour décline et que les premiers oiseaux du soir se réunissent sur les orangers, je suis le spectateur invisible qu’on ne remarque plus. Je me faufile alors entre les oncles et les tantes, me frayant habilement un chemin jusqu’à la porte d’entrée. Je passe le portail, abandonne l’impasse et me perds avec délice dans les ruelles encore chaudes de la Médina. À droite, à gauche, puis encore à droite… Soudain au coin d’une rue ombragée, l’immense place s’offre à moi, grouillante de monde. Je me laisse emporter par la foule colorée qui converge vers l’esplanade pour goûter à la fraîcheur du soir. À l’heure où le soleil descend lentement derrière les maisons beiges, sous l’œil majestueux du minaret, un peuple fantastique redonne à la grande place ses heures de légende. Jongleurs, saltimbanques, clowns, acrobates, diseuses de bonne aventure, charmeurs de serpents… Je me mêle à la fourmilière qui, s’écartant par endroits, m’offre les scènes les plus extraordinaires : les cercles se forment et s’épaississent autour des petites échoppes, des crieurs, des conteurs qui miment avec entrain les folles aventures de leurs invincibles héros. Plus loin, c’est le coin des herboristes et des bonimenteurs qui vantent d’une voix haut perchée les bienfaits de quelque remède miracle. Bousculé, tiraillé, balloté, effleuré, je me laisse entraîner dans le flux et reflux de cette mer humaine aux mille sons et couleurs. Sans trop savoir comment, la marée me rejette aux abords des cafés pleins à craquer. Attablé aux terrasses dans des effluves d’anis et de menthe, l’univers tout entier semble se retrouver pour apporter sa note au grand concert du soir : musiciens, professeurs, voyous, voyageurs… On déclame, on salue, on insulte, on plaisante. Les corps se rejoignent, se frôlent, se séparent, les yeux se plissent et les lèvres charnues dessinent en quelques minutes à peine le plus large éventail de sourires humains.

J’ai vu les saltimbanques, j’ai vu les acrobates. J’ai feuilleté des livres, effleuré des images, laissé mes yeux se perdre dans le rouge de la ville, dans l’ombre des ruelles, le bleu vif du ciel. J’ai retrouvé la plage, la Médina et le quartier français… Mais de vous, aucune trace. Votre voix régulière m’emporte chaque jour sous le soleil ardent. Parfois, fermant les yeux, je sens sa caresse de feu sur mon front, mes épaules et j’entends dans le lointain les rires des enfants. Mais vous n’êtes jamais parmi eux. Vous devenez peu à peu ce témoin invisible sans corps, sans âge, qui s’imprègne en silence de tout ce qui vit là-bas. Vous êtes autre part. Là où les jours sont « calmes et sans relief », vous êtes dans cette bulle ouatée et confortable, à l’abri du monde, en sécurité. Vous n’êtes pas encore né. Peut-être ne reste-t-il de Marrakech que cet éclat dans vos yeux lorsque vous évoquez le soleil. Quel temps magnifique pour un mois d’avril ! C’est agréable, n’est-ce pas ? Oserais-je vous dire que Paris sent si bon l’été depuis que chaque jour votre voix me transporte là-bas ?

Je ne sais plus comment c’est arrivé…

Pause. La phrase me plaît.

La rumeur de la rue remonte peu à peu. Ce sont des bruits de chaleur et d’été qui parcourent Paris en ce début d’avril. Les cars de touristes descendent lentement la rue Soufflot et à la terrasse des cafés les accents se mélangent dans un doux brouhaha qui fait voyager. J’arrête la cassette et reviens à Paris le temps d’un souvenir qui cette fois m’appartient.

Je ne sais plus comment c’est arrivé… Moi non plus. Je ne sais plus vraiment comment l’histoire a commencé, cette histoire qui est désormais la nôtre et qui s’écrit à chacune de nos rencontres d’une main invisible. Qu’ai-je bien pu vous dire, que vous ai-je demandé pour que vous acceptiez ? Je crois que j’ai lancé une poignée de mots : récit, biographie, article, étude, dossier… Les yeux légèrement plissés, vous me regardiez me débattre au milieu de ce champ lexical un peu lourd. Je vous croyais méfiant et sentais déjà le sang qui me montait aux joues. Vous n’avez rien dit. Peut-être que mon flot de paroles n’appelait pas de réponse. Après un court silence pour moi interminable, vous m’avez demandé, d’un air très détaché, des nouvelles d’Étienne & moi : bientôt un nouveau concert ?

Quelques jours plus tard je vous retrouvais de nouveau devant le bar de la Mezzanine.

– Vous êtes en avance, m’avez-vous annoncé en guise de bienvenue, dix jours en avance pour être plus précis.

Mon prochain concert à l’Alcazar était en effet programmé pour la semaine suivante. J’ai prétexté une course dans le quartier qui vous a fait sourire. J’avais préparé une stratégie inédite, une nouvelle fournée d’arguments et de mots minutieusement pesés. Évitant votre regard, la tête légèrement penchée dans une pose que j’espérais naïve, je m’apprêtais à vous exposer mon habile entrée en matière mainte fois répétée, lorsque d’une voix claire je vous entends me dire :

– Pourquoi pas ?

Je quitte le masque de la fausse ingénue et vous offre un visage réellement étonné.

– Cette histoire de ma vie, je veux dire… Pourquoi pas ?

Sur le boulevard Saint-Michel, les groupes de touristes se croisent sans se voir et sans même s’effleurer. « Unbelievable ! » s’écrie une petite dame en short, coiffée d’une casquette. Elle a sans doute raison. Ce n’est peut-être pas ainsi que l’histoire a commencé. Et ces mots que j’écris sont des mots que j’invente, que vous auriez pu dire, que vous n’avez pas dits. Mais peu importent les faits et la réalité car dans mon souvenir vous êtes devenu celui qui a accepté de se livrer, sans retenue. Nous étions en janvier, au début de l’année. Il y a quelques mois à peine… Et ma vie sans le récit de la vôtre me semble déjà si loin ! Vous avez accepté de tout me raconter. Comment c’est arrivé ? Je ne sais plus très bien…

Je ne sais plus comment c’est arrivé. Je ne sais plus ce qu’on m’a dit, ce que j’ai entendu ou comment j’ai su. Je ne me souviens que d’une chose : la peur que je rencontrais ce jour-là pour la première fois. Elle est sur toutes les voix, tous les bruits que crache la radio : les sirènes, le bois qui craque, les murs qui se fendent, les plaintes, les pleurs, les gémissements… Et au milieu de ce vacarme assourdissant, la voix tendue et grave du journaliste : « On parle de 10 000 morts, de quartiers dévastés, de familles entières portées disparues… C’est le plus grand séisme que le Maroc ait jamais connu… Agadir est perdue dans un épais nuage de poussière et de cendre… Agadir est perdue… »

La peur s’est posée sur le visage de mon père, comme un masque déformant qui lui brûle la peau. Il crie et court sans arrêt sans savoir où aller. Je ferme les yeux. J’entends des bruits d’objets qui tombent et se brisent et les femmes qui sanglotent en implorant Allah. Je ne sais plus d’où viennent les cris : les bruits de la maison se mêlent au fracas de la radio constamment allumée. Bientôt c’est la rumeur de la rue, le hurlement des sirènes, tout le quartier gémit et lève les bras au ciel.

Je garde les yeux fermés. Je pense à cette ville que je connais si bien, je pense à ma tante, à mon oncle, à mes cousins… Est-il possible de disparaître si vite ? D’être rayé de la carte si facilement ? Je ne connais de la mort que les récits légendaires de mes livres d’histoire ou les combats sanglants sur l’écran du cinéma. Ces morts-là se relèvent toujours, invincibles, et repartent fièrement au combat. Je ne connaissais pas la mort, ni l’angoisse, ni la folie. Je les découvre aujourd’hui comme trois flammes qui brillent dans les yeux de mon père. Sa sœur habite Agadir. Dois-je dire… « habitait » ? Nous sommes sans nouvelles depuis plus de 24 heures, tous les moyens de communication ont été coupés. Alors mon père décide d’y aller. Il veut voir, il veut chercher, même s’il craint déjà ce qu’il pourrait trouver.

Pendant les quelques jours qui vont suivre l’annonce de la catastrophe, l’angoisse ne me quitte plus, m’accompagne partout. Le soir, ma mère reste un peu plus longtemps dans notre chambre. Assise sur le bord de mon lit, elle me tient la main, me dit qu’il se fait tard et que tout ira bien. Mais la peur est allongée à côté de moi et m’empêche de dormir. Et lorsque vient le jour et que je me lève enfin, elle se serre contre moi et m’étouffe le ventre. J’essaye pourtant de retrouver mes jeux, mes voyages imaginaires, mes rêves d’aventurier. Par la fenêtre le ciel est toujours aussi bleu, et les minarets montrent toujours du doigt le soleil éclatant. Marrakech est si douce sous le soleil d’hiver ! Marrakech est intacte, pleine de vie et de couleurs. La terre autour de moi est restée immobile, mais ma bulle dorée a senti les secousses et mon cocon de bien-être ne cesse de trembler.

Bientôt la vie reprendra peu à peu son cours normal. Mon père reviendra, porteur de bonnes nouvelles, les chansons populaires retrouveront leur place sur les ondes, et mes nuits seront de nouveau peuplées de doux rêves d’enfants. Mais j’ai connu la peur et pour la première fois je sais que je ne suis pas à l’abri. Car personne n’est à l’abri.

Un an plus tard, presque jour pour jour, la peur est revenue. Différente, plus sinueuse. Mais dans les yeux de mes parents, je l’ai bien reconnue.

« Maat’al Malik ! Maat’al Malik ! »… C’est d’abord comme une rumeur qui envahit peu à peu le quartier. « Maat’al Malik… ! » Ce sont des cris maintenant qui fusent de partout : dans les rues, sur les balcons, sur les toits des maisons. Je ne vois pas la foule car ma mère a baissé les persiennes. Je ne la vois pas mais je l’imagine, je l’entends. Il n’y a plus d’hommes, juste un immense cortège bouillonnant qui se déverse entre les immeubles comme un long fleuve aux mille visages. Ma mère est debout près de la fenêtre. Ses yeux bruns sont perdus dans le vide du salon. Elle semble impénétrable. Mais sous le maquillage, ses lèvres tremblent un peu. Dehors, la ville tout entière est maintenant sur le point d’exploser, elle vibre sous les milliers de pieds qui remuent la poussière, elle est prise d’assaut par la tempête humaine qui s’écrie d’une seule et même voix : « Maat’al Malik !… Le roi est mort ! »

Assis sur le tapis, je regarde ma sœur sans rien dire. Entre nous, les cartes sont éparpillées sur le sol, figées dans une partie de bataille qui restera inachevée : nous ne faisons même plus semblant de jouer. Dans la pièce à côté, j’entends mon père qui tapote nerveusement son stylo contre le bord du bureau. À travers les murs de la maison, je sens la clameur qui monte, sa force, sa violence. Et au milieu de ce chaos, le silence du salon est presque assourdissant. Avec les doigts de mon père qui marquent chaque seconde, toc… toc… toc… Nous sommes réfugiés sur une île de silence et autour de nous l’océan se déchaîne. Nous sommes sur une île et dans un monde à nous, un monde où Maat’al Malik est une suite de sons qui ne veulent plus rien dire.

Nous resterons enfermés dans cette forteresse pendant deux ou trois jours, sans sortir, pas même sur le balcon. Deux ou trois jours… Le temps pour moi de comprendre qu’il y a un autre monde au-delà de l’école et sa cour ensoleillée, au-delà des murs frais de la maison, au-delà du Lux et des films d’aventure. Il y a un autre monde, différent, sur lequel ma bulle est posée. Légère, elle frôle tout juste le sol brûlant. Et entre mon univers et ce sol rouge et sec, pas l’ombre d’une racine. À la moindre bourrasque je pourrais décoller et m’envoler ailleurs, sans que rien ne me retienne. Il n’y a que le vent chaud entre la terre et moi.

C’est en juin 1962 que je vais m’envoler. L’école est finie et la maison tout entière baigne dans l’excitation du départ en vacances. Tout le monde court et s’agite, ma sœur et moi plus que personne. Combien de fois avons-nous grimpé puis descendu quatre à quatre les marches du petit escalier qui mène jusqu’à nos chambres ! Je ne tiens pas en place et compte déjà les heures qui me séparent du grand départ. Car pour la première fois, nous n’irons pas au bord de la mer à Mazagan. Cette année nous passerons l’été… en France !

Je ne me souviens pas du visage de mes parents, ni des mots, ni des regards qu’ils ont dû échanger. Pas de peur, pas d’inquiétude, pas de chagrin. Mais pourquoi y aurait-il des larmes alors que nous nous apprêtons à passer deux mois de rêve ? Je revois la voiture de mon père, pleine à craquer. Je crois même que mes parents avaient prévu une autre automobile en renfort. Nous grimpons ma sœur et moi à l’arrière, serrés contre les sacs et paniers entassés sur les sièges. Le nez contre la vitre, je regarde la maison qui s’éloigne. Puis ce sont les palmiers qui défilent, les paysages secs et ensoleillés, les routes éclatantes. C’est la première fois que je quitte le Maroc. C’est le premier de tous mes départs. J’écarquille les yeux et tends mes deux oreilles, je ne veux rien manquer, je veux regarder chaque caillou, chaque brindille, je veux entendre les nouvelles voix, les nouvelles musiques, découvrir les nouvelles vies et m’en imprégner tout entier. J’ai 14 ans, c’est l’été et le monde tout entier s’ouvre devant moi. Je lui tends les bras. Je suis heureux.

Je ne me souviens pas du visage de mes parents. Mes yeux sont absorbés par tout ce qui m’entoure et le reste n’existe pas. Mais mes parents doivent être heureux eux aussi, forcément. Sur le bateau qui nous emporte vers l’Espagne, je regarde la rive de Tanger qui rétrécit et bientôt disparaît derrière l’horizon. Je ne vois pas mes parents. Ils regardent sans doute au loin eux aussi. Ils regardent une dernière fois cette terre qui est la leur. Ils ont dit que nous partions « en vacances » et je n’ai pas su entendre la marque des guillemets dans le ton de leur voix. Car nous ne reviendrons pas.

II

Il ouvre et ferme la bouche lentement, régulièrement, et envoie de drôles de baisers gluants à l’assistance. Il a dû voir que je le regarde et se tourne de profil pour me montrer un œil rond et gros comme un calot. Nous nous regardons fixement à travers la vitre…

– Les crocodiles sont toujours là ?

J’abandonne les œillades du poisson-lune et rejoins le petit groupe. Une dame au chignon argenté s’entretient avec la jeune femme qui nous sert de guide.

– Il n’en reste que deux. Ils ont dû se manger les uns les autres.

– Et la tortue géante ?

– Je crois qu’elle est morte elle aussi.

Tout est paisible et plongé dans une lumière bleutée, une lumière de fonds marins. À cette heure tardive, les salles de l’Aquarium tropical sont vides depuis longtemps.

– S’il vous plaît, pas de photo ici ! rappelle la jeune conférencière. Nous sommes obligés de traverser l’Aquarium car le hall d’entrée du bâtiment est encore en travaux, mais vous pourrez en prendre lorsque nous serons dans les salles de la Cité.

Préférant ce terme à celui de « musée », le gouvernement a décidé de réaménager l’ancien musée des Arts africains et océaniens en Cité de l’histoire de l’immigration. En attendant l’inauguration sans cesse reportée, une opération baptisée C’est le chantier ! permet à différentes associations de visiter le palais en travaux. Ayant repéré la publicité dans un magazine, j’ai baratiné au téléphone et obtenu de me joindre à l’une des visites. Il s’agit ce soir d’un groupe représentant les engagés volontaires juifs de la guerre de 39 « … et leurs descendants et leurs amis ! » m’a bien expliqué un vieux monsieur dégarni, ravi de me voir greffée au groupe de retraités.

Un faisceau de lumière apparaît au bout du couloir. Nous abandonnons l’obscurité du monde marin pour emprunter un petit escalier qui nous mène dans une vaste salle de réunion improvisée entre des piles de documents entassés sur le sol.

– Pour des raisons de sécurité, je vous demanderais de porter un casque de chantier…

La petite troupe désormais casquée de rouge se presse le long du couloir. Après une succession de salles encombrées de débris en tous genres, nous arrivons dans la pièce principale, immense espace carré aux murs recouverts d’une impressionnante fresque aux couleurs encore vives : serpents, monstres marins et autres animaux exotiques se dessinent sur fond de végétation luxuriante. Au milieu de ce décor féérique, des hommes coiffés de chapeaux pointus, des femmes aux seins dénudés, des pagnes, des turbans, des tuniques légères sur des corps bronzés. Sur chacun des murs peints, de robustes figures féminines sont assises, l’air serein. Au-dessus de leurs têtes on peut lire : « Travail », « Paix », « Commerce », « Liberté »… La conférencière commence son exposé :

– Nous sommes dans un bâtiment qui a été créé pour l’exposition coloniale de 1931…

Quelques flashes se déclenchent, on s’approche du mur, on effleure la peinture. Juste en face de moi, tout au bout de la pièce, la « Justice » aux yeux bandés semble un peu fatiguée.

Nous traversons d’autres pièces symétriques au sol jonché d’épaves. En regardant les fils électriques qui pendent du plafond, je remarque de grosses lettres noires qui se détachent sur fond gris sale : TROISIÈME RÉPUBLIQUE. Plus loin, nous marquons une pause dans une longue enfilade de salles blanches et lumineuses. C’est ici que sera présentée l’exposition permanente de la Cité : photos, vidéos, témoignages… « Il s’agit avant tout de poser des questions, explique la guide, de s’interroger ». Juste devant moi, une femme aux cheveux blancs prend des notes sur un grand cahier. Elle me tourne le dos, je m’approche discrètement. À travers l’odeur du plâtre et de la peinture fraîche, je sens son parfum sucré de vieille dame. Je regarde par-dessus son épaule et vole quelques pensées soigneusement tracées à l’encre violette :

« Partir / Rester. Regard de l’autre. Déracinement… Avant tout poser des questions, s’interroger… »

J’essaye de me souvenir. J’étais content de partir. Étais-je content de rester ? Je crois que j’étais surtout fasciné par le changement. Car c’est à ce moment précis que tout s’est mis en mouvement, tout autour et en moi : le décor, les gens, la langue bien sûr, mais aussi mon corps, mon regard, mes désirs… Laissant mes jeux d’enfant de l’autre côté de la Méditerranée, je rentrais tout d’un coup dans la cour des grands : d’un même pas décidé, je découvrais la France et mon adolescence.

Je me revois errant au hasard des rues de Châteauroux, notre première escale sur la terre promise. J’observe de loin les trottoirs pleins de monde. Il y a beaucoup de filles, souriantes, jolies. Il y en a surtout beaucoup plus qu’à Marrakech ! Elles portent des robes à bretelles et se tiennent par la taille. Elles descendent la rue, la rue leur appartient. Et j’ai soudain l’impression que toutes les filles du monde habitent Châteauroux… Oui, je me souviens bien maintenant, il n’y a plus aucun doute : j’étais content de rester.