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Une romancière prise dans le tourbillon du quotidien rencontre le champion du monde d’équilibre statique à vélo. Pourquoi après chacune de leurs rencontres repart-elle pleine d’inspiration et d’envie ?
Derrière des apparences de champion de l’inutile, elle découvre un homme passionné aux multiples facettes : aventurier, conférencier et psychologue cogniticien.
Grâce au récit de ses voyages et aux recherches scientifiques qu’il évoque, elle va découvrir d’où vient notre motivation, notre créativité et notre capacité à réaliser l’impossible.
À travers ce dialogue à bâtons rompus, Daphné Kauffmann et Clément Leroy nous invitent surtout à nous dépasser… en s’arrêtant.
À PROPOS DES AUTEURS
Après des études de Lettres et d’Histoire de l’Art,
Daphné Kauffmann complète sa formation en Media Production à Londres. En 2000 elle est correspondante du quotidien Le Monde à Londres, puis rédactrice du supplément culturel Aden à Paris. Parallèlement, elle poursuit une carrière d’auteur-compositeur et chanteuse, se produisant régulièrement en France et à l’étranger. Auteur de deux romans parus aux Éditions Intervalles, elle obtient une bourse pour partir en Grèce écrire sur l’île d’Ithaque. Riche de cette expérience, elle enseigne l’écriture créative à Londres, puis le français et la philosophie à Paris. Fondatrice de l’Atelier 62, elle dirige également la filière Art-Étude de l’école Diagonale.
Psychologue cogniticien,
Clément Leroy s’intéresse aux clés d’un management performant. Passionné de vélo atypique, il rêve dès 8 ans de rouler en marche arrière. Le rêve devient rapidement réalité et il bat en 2001 le record du monde du 50 km de cette discipline. Une fois son diplôme de psychologue en poche, il poursuit ses acrobaties sur deux roues et décroche un nouveau titre : il devient champion du monde d’équilibre statique à vélo en août 2013 à Lausanne. Il a alors l’idée de voyager chez l’habitant en tentant d’offrir un spectacle d’équilibre dans le salon de ses hôtes contre une nuit au chaud. Et ça marche ! Depuis 2014 il a séjourné dans 21 pays sur 4 continents et passé plus de 350 nuits chez l’habitant. En mars 2015 il est sollicité pour donner une conférence TEDx à Paris sur son thème de prédilection : Comment avancer en faisant du sur-place ? Il a donné plus de 150 conférences devant des managers, tout en continuant ses performances sur deux roues : il a décroché un total de 5 titres de champion du monde d’équilibre à vélo, et est l’actuel détenteur du record du monde d’endurance en équilibre statique : 24h 00mn 26s.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Le sens de l’équilibre
Daphné Kauffmann
Clément Leroy
Le Sens de l’équilibre
Oser s’arrêter pour mieux réussir
Éditions Intervalles
Quand j’avais 8 ans, j’ai rêvé que j’étais capable de faire du vélo en marche arrière. Le lendemain matin, à la poursuite de ce rêve, je monte sur mon vélo et je m’assois sur le guidon, prêt à rétropédaler. Et là, au premier coup de pédale… je tombe par terre ! Le rêve n’était pas devenu réalité.
« Tu as rendez-vous avec un cycliste immobile ?
— Oui…
— Franchement tu n’as pas trouvé une meilleure excuse pour t’en aller ?
— Non, je vous assure, on doit se retrouver à 10 heures au salon du Made in France et j’aimerais bien ne pas être complètement décalquée.
— Attends, il s’appelle comment ton hurluberlu ?
— Clément Leroy.
— Tu as donc rendez-vous demain matin avec Clément Leroy, un spécialiste du surplace à vélo.
— C’est ça…
— Mais pour quoi faire ?
— En fait, c’est un peu long à expliquer ; mais je file un coup de main à une association qui lance un événement…
— Non, pourquoi il fait du vélo sans avancer ton bonhomme ? Quel intérêt ? »
Il est 3 heures du matin quand nous arrivons enfin à quitter l’appartement cossu de nos amis. Dans le taxi qui nous ramène à la maison, je cale ma tête contre la vitre et laisse mes yeux se perdre dans les rues de Paris. J’essaye de me rappeler comment cette drôle d’histoire a commencé. Il y avait eu tous ces appels en absence, ces rendez-vous manqués : J’ai cours jusqu’au soir, je vous rappelle demain dans la matinée ? Mille excuses, j’ai eu un appel urgent, on se contacte en début de soirée… ? Désolée, j’étais occupée mais je vous rappelle demain… Même Frédéric, mon mari, avait failli décrocher un matin.
« Dis chéri, tu te souviens… ? »
Derrière le conducteur, mon mari s’est peu à peu assoupi. Mais moi je me rappelle très bien, il avait dit quelque chose comme : « Tu veux que je décroche, ça fait deux fois de suite. Ça doit être important…
— Ah oui, c’est Clément.
— C’est qui Clément ?
— Ben je ne sais pas justement. »
Pressée par le rythme effréné de la semaine, je n’avais même pas eu le temps de me renseigner sur le bonhomme et, à vrai dire, je ne savais plus trop pourquoi on devait se parler. Puis un beau jour, en début de matinée, on avait enfin réussi : « Bonjour Clément, c’est Daphné, je suis vraiment désolée… » À l’autre bout du fil la voix était jeune, enthousiaste, presque enjouée. Je ne l’ai pas laissé commencer : « Écoutez, vous êtes à Paris ce week-end ? Pourquoi ne pas se rencontrer ? » J’ai senti de l’étonnement. Je crois même avoir décelé une pointe d’amusement dans la voix qui a repris : « Pourquoi pas ? » Ma légendaire spontanéité avait encore frappé. Mais dieu merci, Clément Leroy ne semblait pas déstabilisé. La stabilité, c’était son fort justement. Mais est-ce que je savais déjà que l’équilibre était sa spécialité ? Quelques phrases plus tard le rendez-vous était calé. Clément était sur le point de prendre la route de Paris pour le week-end et nous étions vendredi. Timing parfait.
Nous sommes trois
Nous sommes trois. C’est la première pensée qui m’est venue à l’esprit, je m’en souviens très bien. Car effectivement, nous étions trois autour de la petite table de l’espace réservé aux exposants du salon Made in France : Clément, son vélo et moi. N’importe qui peut s’asseoir à une table et poser son vélo à côté de lui, n’importe qui se promène aujourd’hui sa monture à la main de peur de se la faire voler. Pourtant ce dimanche matin, lorsque nous nous sommes retrouvés devant le stand du Slip Français – « Je suis à côté d’un jeune homme à moitié nu, tu ne pourras pas me rater ! » – puis tout le long du slalom entre les visiteurs déjà nombreux et jusqu’à cet espace privilégié en dehors de la foule, j’avais la curieuse impression que mon jeune cycliste était déjà accompagné. Et en quelle compagnie ! Un superbe vélo de piste tout droit sorti du futur, le Look R96 version jaune et noir flambant neuf ! Curieusement, c’est Clément qui m’a poliment demandé : « Tu es seule ? »
La veille, j’avais en effet profité de ce rendez-vous pour tenter d’organiser une sortie en famille : « Tu vas voir, avais-je dit à Diego, ce type est incroyable, il a battu le record du monde d’équilibre à vélo ! » Derrière le brouhaha haut-perché des vidéos YouTube en train de défiler, mon beau-fils avait marmonné, de sa nouvelle voix grave d’homme mûr de 14 ans et demi : « Combien ? 3 heures ? » Mince, combien de temps déjà ? « Non, beaucoup plus avais-je répondu avec un enthousiasme que je sentais exagéré. Je crois qu’il a tenu plus de dix heures ! » J’avais eu droit à un « whaooo » tout aussi inarticulé qui m’avait convaincue de ne pas insister le lendemain matin : lever un adolescent un dimanche à 9 heures pour l’emmener voir un cycliste immobile me semblait un défi difficile à relever. Son père, quant à lui, avait la tête enfouie dans un bol de miel-citron-gingembre fumant qui annonçait une déclaration de guerre contre un gros rhume déjà bien avancé. « Vraibent désolée, ba chérie… » J’ai repensé à mon mari qui, juché sur son Hirondelle s’amusait régulièrement à attendre toute la durée du feu rouge sans poser le pied à terre. Mais j’ai préféré sortir avant de lire dans ses yeux la question qui, je le sentais déjà, allait me poursuivre désormais : « Mais quel intérêt ? »
Pourtant, cette question, je ne l’ai pas posée. Durant les trois heures qu’a duré cette première rencontre au salon, trois heures de conversation passionnante et passionnée, je n’y ai même pas pensé.
Lausanne, Besançon, Dijon… Les coursiers sont des acharnés, des passionnés, ils font des centaines de kilomètres du lundi au vendredi et le samedi ils font des courses comme les fameuses Alley Cats, les courses de chats de gouttières : 50 bornes, 12 points dans la ville à rejoindre le plus vite possible ! Contre sens, stops grillés, pas de feux la nuit… Jakarta, Berlin, Montréal… Aux États-Unis, il faut parfois se faire tatouer un motif particulier pour valider l’étape !
Costume bleu marine parfaitement ajusté, chemise blanche à fines rayures, cravate bleu roi, le jeune homme attablé devant moi semblait à des kilomètres des coursiers à vélo qu’il décrivait. Aucun tatouage ni la moindre oreille percée, j’avais devant moi l’archétype de ce qu’on pourrait appeler un jeune cadre dynamique. Dynamique, oui, mais cadré ? Assis sur le bord de son fauteuil, Clément semblait sur le qui-vive.
Le pignon fixe, tu vois ce que c’est ?
Il vient à la rescousse de mon air un peu égaré. Le large sourire qu’il affiche à intervalles réguliers semble traduire un enthousiasme authentique et une soif profonde de communiquer. Clément aime transmettre, ça se voit tout de suite et il n’a pas peur d’effectuer de grands gestes pour accompagner les explications que j’ai un peu de mal à suivre tant je me sens emportée par son irrésistible joie de vivre.
Pignon fixe, pas de roue libre, pas de vitesses, pas de frein. Dérapage, cale-pieds, tenir en équilibre, si je pédale en marche avant, ça va en marche avant, si je pédale en marche arrière, ça va en marche arrière…
Ok, ça c’est à ma portée. Clément s’est légèrement décalé sur le côté pour me laisser admirer la bête sagement appuyée contre le mur, juste derrière son propriétaire : « C’est le vélo le plus rapide du monde ! » Assis à une table juste à ma droite, deux types d’une quarantaine d’années lancent des regards émerveillés et plein de convoitise au bolide champion de vitesse. « Ce vélo a gagné des médailles d’or aux derniers Jeux Olympiques avec l’équipe de Chine, de Russie… » Les deux d’à côté sont littéralement hypnotisés. « … et moi je m’en sers pour faire du surplace ! » J’ai cru que l’un des deux gars allait recracher sa gorgée de bière ! Clément s’amuse. Son petit rire aigu est aussi contagieux que sa bonne humeur. Je ris à mon tour mais pour moi tout va déjà trop vite :
Équilibre statique, mouvement permanent, surplace, en avant, sortir la tête du guidon, remise en question, être immobile, dynamique, prendre du recul, se lancer, analyser, savoir s’arrêter, savoir foncer…
Foncer, oui, ça je sais faire ! C’est d’ailleurs souvent ce que mes parents me reprochaient : « Tu vas droit au mur » ironisait mon père, « Fais tout de même attention », s’inquiétait ma mère. Mes multiples emplois et changements de direction avaient souvent dérouté mes proches. Seul Frédéric, mon mari, semblait suivre à peu près. J’étais serveuse quand nous nous étions rencontrés, prof il y a un an à peine, lorsque j’avais accepté de l’épouser ; j’avais été auparavant : journaliste, libraire, vendeuse, chanteuse, organisatrice et animatrice d’événements culturels, interprète, traductrice et même enfileuse de perles dans une bijouterie ! De toutes ces expériences, j’avais gardé une affection particulière pour la musique, l’écriture et l’enseignement. J’avais finalement déposé mes valises au 62 rue de la Tombe-Issoire en créant l’Atelier 62, ma « petite entreprise » où petits et grands se retrouvent pour écrire, chanter, jouer de la musique… Pas tout à fait une école, pas vraiment un centre de formation, un lieu où il faisait bon s’exprimer, transmettre, échanger et apprendre, oui, mais peut-être différemment.
…apprendre à apprendre, c’est essentiel, non ?
Tiens justement, ce débat revenait régulièrement lors de mes premières années d’enseignement. J’acquiesce fermement. Et Clément reprend :
C’est quelque chose qu’on a complètement mis de côté dans notre société et c’est triste. Pourquoi est-ce que ce n’est pas le premier cours en CP ? Comment faire pour apprendre, c’est tout de même important ! Même en école de commerce ou en médecine, on ne t’apprend pas à apprendre. Il n’y a qu’en psycho, en spécialité « didactique professionnelle » (qui est finalement une niche de niche) qu’on aborde cette notion, c’est incroyable, non ?
Ce qui est incroyable, c’est comment nous avions pu passer sans transition à des sujets aussi divers et éloignés : on était parti des coursiers tatoués à Lausanne pour atterrir en plein cours de psycho. Récits, messages, exemples, notions… Les phrases se succédaient à un rythme effréné. J’acquiesçais, hochais la tête, sans tout comprendre, pour être honnête.
Performance, optimisation, flexibilité, formation, gestion des conflits, collaboration, montée en compétence, projet, confiance en soi, volonté, réussite…
Comment avions-nous soudain atterri dans le monde des cravatés ? Ces mots venus d’ailleurs, je les connaissais pour les avoir entendus des dizaines de fois dans la bouche de certains amis d’amis en soirée, les « managers » comme on les appelait. Nous les puristes, les idéalistes de la Sorbonne, on s’amusait à transformer les prestigieux acronymes en versions plus adaptées : HEC, Halte à l’Embrigadement et au Conformisme, ESCP, Enrôlement Sans Conscience… C’était quoi déjà pour P ?
Norvège, Australie, Canada, Japon, Indonésie… quatre continents, vingt et un pays…
Clément ne m’a pas laissé chercher, car nous étions soudain repartis en voyage ! Il décrivait maintenant ses multiples expéditions, vélo sur l’épaule – sur l’épaule ? – sonnant chez l’habitant, de maison en maison. Les yeux du « cycliste immobile » pétillaient de plaisir tandis qu’il énumérait les lieux de ses aventures, les rencontres, les découvertes… derrière lesquelles j’imaginais d’autres périples, d’autres histoires qui ne demandaient qu’à être racontées. Je voyais les sommets du Fujiyama, la crête du volcan Bromo, les plages d'Hawaï, celles des îles Lofoten… Où ce récit allait-il donc me mener ?
« … en plein centre de mon cul !
— Pardon ?
— Au village de Montcuq, dans le Lot, j’ai battu le record d’affluence : 25 habitants de Montcuq dans le salon, c’est fou, non ? »
Famille, je vous hais
« Haha, il a vraiment dit ça ? Tu sais, c’est comme la blague de Toto, celle que tu racontais papa : j’ai fait le tour de Montcuq avec Mondoit…
— Arrête Diego, ça va. »
Manon lève les yeux au ciel en beurrant généreusement une tranche de pain, avant de la recouvrir de nouveau d’une épaisse couche de fromage. Sous le regard écœuré de son frère qui ne manque pas une occasion :
« Beurk, c’est franchement immonde… En plus ça atterri droit dans les fesses !
— M’en fiche, j’aurai des grosses fesses à 40 ans mais j’en aurai bien profité à 20 !
— Si ça te fait plaisir de te préparer à être une grosse truie.
— Diego, ça suffit ! Et Manon, tu pourrais être plus délicate, tu as mis des miettes partout…
— Oh Lou, arrête de faire ta grande !
Ça y est, c’est reparti. Mais comment font-ils tous les trois pour transformer chaque repas en champ de bataille ? Frédéric calme le jeu en changeant de sujet :
— Et il t’a fait une démonstration de track-stand-chose là, ton cycliste ?
— Oui ! Enfin pas spécialement pour moi mais quand on est sortis de l’espace réservé aux exposants, il m’a montré comment il tient en équilibre. C’était vraiment impressionnant ! Plein de gens sont arrivés pour regarder…
— Je peux sortir de table, ’pa ?
— Oui Diego, va faire tes devoirs.
— Je n’ai rien à faire, juste un exo de maths.
— Tu veux que je t’aide ?
— Ok mais tu m’insultes pas… »
En un clin d’œil la table s’est vidée. Profitant du mouvement général, Lou disparaît aussi dans la cuisine les bras chargés d’une pile d’assiettes sales. Sa voix enjouée se faufile entre le ronflement du lave-linge et la Nespresso qui s’active déjà :
« Un petit café les vieux ? »
Famille, je vous hais… Qui a dit ça ?
Comme chaque dimanche, je n’ai pas vu la journée passer. Entre les lessives et les cours à préparer, j’ai toujours l’impression que le temps s’accélère le week-end. Pourtant, chaque fin de semaine, je me répète au moins trois ou quatre fois, comme une formule magique : Plus de copies à corriger ! Plus de copies à corriger ! « Bon, plus de sous non plus » plaisante parfois Frédéric mais au fond, il est tout aussi soulagé que moi par ma décision de ne plus enseigner le français. Week-ends, vacances, jours fériés… toute interruption était devenue synonyme de travail à la maison, sans compter l’inévitable stress la veille de la rentrée. J’avoue que même maintenant, alors que les activités de l’Atelier me permettent pour ainsi dire de faire ce que je veux, je ne peux pas m’empêcher de sentir comme une sorte de vague à l’âme à chaque retour de vacances. Une habitude qui me prend aussi certains dimanches soirs et que je combats courageusement à coup de petites phrases d’encouragement entre moi et moi-même : À l’Atelier, je fais ce qui me plaît, c’est moi le chef, plus de comptes à rendre, à moi la liberté… Mais ce soir, la micro-angoisse du lundi n’est pas au rendez-vous. Au contraire. Alors que Frédéric regagne le salon après avoir écrasé sa cigarette, je reste un peu sur le balcon. L’air est plutôt doux pour un mois de novembre et on aperçoit même quelques étoiles entre les toits des immeubles. Malgré les prévisions de la météo, je pense qu’il fera beau demain. Mon optimisme me fait sourire. Tiens, on avait aussi évoqué le sujet avec Clément ce matin : l’optimisme, l’enthousiasme, l’élan. On avait parlé de tellement de choses… J’avais la tête pleine de notions, de petits bouts d’histoires. Entre les coursiers de New York, la bienveillance au travail, les compétitions de trackstand, les conférences en entreprise, les séjours chez l’habitant… Et puis ces drôles de défis relevés : faire du vélo en marche arrière, se tenir immobile sur la selle, sur le guidon, sans les mains, sans un pied, l’autre pied… Où voulait-il en venir, à la fin, ce drôle de type sur son vélo à l’arrêt ?
« Tu chais quoi ? »
J’ai encore la bouche pleine de dentifrice et Frédéric éteint sa brosse à dents électrique :
« Mmm ?
— En fait j’ai l’impression qu’il est complètement fêlé…
— Qui ça ?
— Clément Leroy.
— C’est sûr que se servir d’un vélo pour rester immobile, c’est particulier. »
Je finis de me rincer la bouche et regarde mon reflet dans le miroir. J’ai l’air crevé. C’était pourtant le week-end. Mes yeux se déplacent vers mon mari qui, lui, a l’air plutôt en forme :
« En même temps, il a un côté super cartésien…
— Ah ben au moins il a ça pour lui.
Un petit coup de coude dans les côtes sera ma seule réponse :
— Aïe ! Frédéric rigole : Vous vous êtes bien trouvés tous les deux ! »
Oui, sans doute. C’est ce que je me dis au moment d’éteindre la lumière, alors que les mots de Clément tourbillonnent encore dans ma tête comme les pièces d’un puzzle éparpillées : management performant, clés du bien-être, poursuivre ses rêves…
*
On pourrait croire qu’après le dimanche speed, le lundi est plus apaisé, mais pas du tout, au contraire ! D’ailleurs, le mardi et le mercredi c’est encore la course. Arrive ensuite la fin de la semaine. Jeudi et vendredi ? À tout allure. Ah ça, il a tout compris le cycliste : faire du surplace, voilà sans doute la clé ! Sauf qu’aujourd’hui, si je n’avance pas un peu plus vite, je vais finir complètement trempée. Et bien entendu, parapluie oublié, cheveux tout juste lavés qui commencent déjà à frisoter. Le mouton noir du troupeau, vous connaissez ? Je sens les vibrations d’un appel quelque part près de ma fesse gauche… Mince, mon portable pro est dans le sac à dos. Pour une fois qu’il sonne, celui-là ! Tiens, c’est drôle, juste au moment où je passe devant la vitrine de l’Atelier. Alors que j’essaye tant bien que mal d’entendre la voix de mon interlocuteur entre deux bourrasques chargées d’eau, je ne peux retenir un sentiment de fierté alors que je longe la vitrine du 62 rue de la Tombe-Issoire, avec son beau logo et ses lettres parfaitement calibrées : COURS – STAGES – ATELIERS.
Quand les mots titillent les papilles
« C’est la première fois que vous venez à l’Ordonnance ? »
Munie de sa grande ardoise, la dame est apparue comme par magie entre notre table et celle de nos voisins déjà servis. Sans Frédéric, elle ne semble pas me reconnaître. Mais c’est vrai que sa question semble plutôt s’adresser au jeune homme souriant assis en face de moi.
Affable, élégant – cette fois le costume est plus foncé et la chemise bleu ciel offre un joli contraste avec une cravate marine parfaitement nouée – Clément est fidèle à l’image qu’il m’avait laissée lors de notre première rencontre au salon du Made in France. Ce matin-là, le temps avait filé à vitesse grand V et nous étions tombés d’accord sur le fait que trois heures étaient finalement une bien courte durée pour couvrir tous les sujets que nous voulions aborder. Nous avions donc pris rendez-vous pour mercredi, à peine trois jours plus tard. Et mercredi, c’était aujourd’hui.
« Alors on a une formule déjeuner avec les plats du jour et aujourd’hui c’est œufs pochés avec sa bohémienne de légumes et pluma de pata negra cuite à la plancha, girolles françaises et purée pompadour. Toutes nos recettes sont élaborées à partir de produits frais et de saison, s’il vous plaît ! »
Après avoir calé l’ardoise sur une chaise, la dame nous distribue à chacun un menu et la carte des vins. J’ouvre le menu à la page des poissons pour m’assurer que le bar rôti est toujours à sa place et lorsque je relève les yeux, je m’aperçois que Clément n’a pas fait un mouvement. Stupéfaite, je lui demande s’il a fait son choix.
« Oui, c’est bon. Je vais prendre les œufs pochés en entrée et la pata negra en plat.
— Tu es rapide dis donc ! »
Clément laisse échapper un léger « hé, hé » que j’avais déjà entendu lors de notre première rencontre. Entre malice et enthousiasme, ce petit rire met en avant ses traits encore juvéniles. C’est vrai que par moments, ce trentenaire a tout d’un adolescent.
En fait, plus tu passes de temps à te décider, plus tu as de chance d’être déçue. J’aime bien cette phrase : « les gens qui réussissent prennent leurs décisions rapidement et ne changent pas d’avis, les gens qui réussissent moins mettent du temps à prendre leurs décisions et ont tendance à changer d’avis ». Elle résume bien l’importance de garder son cap. Bien sûr, il faut savoir écouter son entourage et ne pas s’obstiner dans une impasse. Mais quand on doit choisir, à un moment il faut arrêter de tergiverser, sinon on n’avance plus ! Je vais me laisser tenter par la pluma de pata negra cuite à la plancha, girolles françaises et purée pompadour, car j’adore la formulation. Quand les mots titillent les papilles, c’est déjà un premier pas vers un instant exaltant.
Zut, « bar rôti » n’a vraiment rien d’un poème et en plus, je le connais par cœur. Bon, mon choix n’est pas très aventureux mais au moins, je n’y ai pas passé des heures.
Alors comment faire son choix ? Déjà, tu le réduis pour te concentrer exclusivement sur les trois ou quatre choix les plus pertinents, ça permet de limiter la charge cognitive et puis de ne pas perdre trop d’énergie à comparer des détails. Après, il faut prendre une décision et surtout s’y tenir.
« Ah d’accord. Eh bien le tout premier plat auquel j’ai pensé, c’était le bar rôti car j’ai envie de poisson. Servi avec une purée maison, ça doit être bon ! »
Au moment même où la phrase sort de ma bouche, je me rends compte que le menu ne précise pas la garniture. Mince, grillée ! Clément va comprendre que je connais la carte par cœur et que je ne suis pas audacieuse dans mes choix. Vite, trouver quelque chose pour enchaîner…
« Mais est-ce qu’avoir un large choix n’est pas synonyme de liberté ? »
C’est justement là tout le paradoxe ! Car derrière cette apparente liberté moins tu as de choix, moins tu te poses de questions. Moins tu te poses de questions, plus tu peux te concentrer sur l’essentiel ! Le choix est un renoncement, et renoncer peut te faire regretter… Le choix est donc potentiellement néfaste pour ton bien-être !
Clément marque une pause, le temps pour la dame de prendre notre commande. C’est vrai que cette question de choix est intéressante. Aujourd’hui avec Internet, on nous dit qu’on a accès à tout. Et parfois, j’ai l’impression que c’est contre-productif justement. Combien de temps passé à choisir entre mille possibilités ? Je me revois à l’approche de l’été, hésitant plus de dix fois avant de choisir la bonne compagnie aérienne qui proposera le meilleur prix. Je nous sers un peu d’eau avant de poursuivre :
« C’est vrai que grâce aux services en ligne, on se retrouve souvent face à des listes interminables d’options possibles. Alors bien sûr, il y a tous ces sites comparateurs comme Kayak ou Lesfurets.com qui proposent des sélections. Mais ils ne m’inspirent pas confiance…
— Ah oui ? Et pourquoi ?
— Je ne sais pas, il y a trop de pub partout, j’ai l’impression qu’on me pousse à acheter. J’avoue avoir une petite dent contre la publicité. Même si je ne conteste pas son utilité… »
C’est même indispensable parfois ! Prends l’artiste, par exemple. Il est dans son propre univers, il peut avoir tendance à survaloriser ce qu’il crée et c’est tout à fait normal, c’est un peu comme le biais de possession, on survalorise ce que l’on possède. L’ego de l’artiste va être au plus haut, d’autant plus que son entourage va généralement l’encourager. Sauf que le jour où il se retrouve face à un spécialiste du secteur qui va lui parler résultat, marge et chiffre d’affaires, ce n’est plus la même histoire ! Il pourra invoquer son temps de travail, il racontera l’histoire de Picasso qui a signé sur la nappe : « Ça fera 40 000. », « Ça vous a pris quinze secondes ! », « Non, répond Picasso, ça m’a pris quarante ans ! » L’art n’a que la valeur qu’on lui donne. C’est totalement subjectif. Le même travail peut valoir dix millions de dollars dans un cas et même pas cent dollars dans l’autre. La différence n’est pas dans ton talent, ni ta capacité à te transcender… La différence est dans la com’, dans la pub. Et ça, c’est dur à entendre.
Mes années de musique me reviennent en mémoire. Elles n’étaient pas toutes synonyme de galère, mais j’avais eu ma dose de déceptions. Quand mes proches me taquinaient en m’assurant qu’un jour, je serais une rock-star, j’avais pris l’habitude de répondre que j’étais déjà une rock-star, mais que le monde entier ne l’avait pas encore découvert. Hum, c’est vrai qu’un peu de com’ aurait pu aider…
Alors si tu es artiste et que tu veux briller, qu’est-ce qu’il faut faire ? Déjà il faut travailler car sinon tu ne vas nulle part ! Mais surtout, il faut échanger avec les personnes qui donnent de la valeur à ton travail. J’ai rencontré une fille au Luxembourg qui conseillait des personnes aisées à investir dans l’art contemporain. Alors moi, qu’est-ce que je réponds à un artiste qui veut faire briller son travail ? Je lui dis : « Essaye de rencontrer ces personnes-là ! Tu penses être le meilleur et c’est peut-être vrai, mais qu’en dirait un “spécialiste” ? Alors donne de la valeur à ce que tu fais, par ton travail direct mais aussi indirect. »
L’adolescent avec son petit rire taquin a laissé place à un véritable conseiller. Oh, j’en avais entendu des spécialistes de tel ou tel domaine prodiguer des préceptes aux artistes inexpérimentés : faites ci, ne faites pas ça, soyez comme ci, soyez comme ça… Mais aucun n’avait des arguments aussi sensés, ni cette manière à la fois claire et exaltée de les présenter. Et alors que Clément accompagne ses paroles de gestes passionnés, j’oublie en un clin d’œil la liste des questions que j’avais préparées. Une seule interrogation subsiste : mais d’où il sort ce drôle de bonhomme complètement survolté ?
Il y a deux ans, j’ai rencontré un artiste qui peignait des bonhommes et leur mettait une boîte en carton sur le visage. Une manière de dire qu’on est de moins en moins singuliers. Ce peintre m’a dit « De toute façon, c’est mathématique : si tu persévères, il y a un moment où tu seras repéré. » C’est une super philosophie : Tu n’y arrives pas ? Ça ne marche pas ? Peut-être qu’à un moment tu vas rencontrer quelqu’un qui te dira : j’ai envie de t’accompagner ! Il faut juste continuer. Le but est de rencontrer des personnes qui croient en nous, et l’idéal est qu’elles aient un intérêt à ce que notre projet fonctionne. Dès lors tout s’accélère !
« Le bar rôti, c’est pour ? »
*
J’ai quitté l’Ordonnance avec de nouveau ce sentiment étrange de rester sur ma faim. Pourtant le bar était égal à lui-même, c’est à dire savoureux et le dessert que j’ai commandé à l’aveugle sur les conseils de Clément était tout aussi surprenant que délicieux. Non, c’est d’une autre faim qu’il s’agissait. Ou d’une soif plutôt. Celle d’en entendre davantage, de découvrir d’autres facettes de cet étrange personnage si difficile à cerner.
Installée dans la salle de classe de l’Atelier, alors que je lance Arthur sur l’exercice désormais rituel de l’écriture automatique chronométrée, des bribes de conversations remontent à la surface, curieusement liées aux sujets que j’aborde avec mon élève. Mais peut-être est-ce l’inverse ? Peut-être que ce déjeuner en apparence ordinaire influe sur ma façon de procéder ?
Tu connais l’histoire d’André Stern ? Dans son livre Et pourtant je ne suis jamais allé à l’école, il explique comment ses parents l’ont éduqué et tout ce qu’il a appris au contact d’amis de la famille qui pratiquaient telle ou telle discipline. C’était un enfant hors du temps, hors norme, et tout le monde prenait un plaisir fou à nourrir sa soif d’apprendre. Aujourd’hui il est brillantissime, il parle couramment plusieurs langues, compose de la musique, donne des conférences… Et là on se dit qu’on bride peut-être nos enfants par notre manière de les éduquer.
Arthur s’applique à raconter. La pression des notes, son acharnement à obtenir les meilleurs résultats pour être « respecté » par ses camarades, sa difficulté à trouver une place au sein d’un groupe qui ne lui ressemble pas… Peu importe ce qu’il couche sur le papier, l’essentiel c’est qu’Arthur prend désormais un réel plaisir à écrire et au bout de vingt minutes, c’est moi qui dois l’arrêter.
Les études ne font pas tout et il y a plein de gens extrêmement brillants qui n’ont pas eu le bac. Mais c’est un bonus dont il ne faut pas se priver. Les diplômes sont très valorisés en France et il ne faut pas se leurrer, ils donnent une crédibilité. Entre un jeune diplômé et un autre non diplômé, à l’embauche, on donnera plus de chances à celui qui sera allé jusqu’au bout lors de ses études. C’est un raisonnement qui se tient. Ne pas avoir de diplôme n’empêche pas de réussir, loin de là, mais je ne peux nier que mon diplôme de psychologue cogniticien a contribué à ma réussite, même pour des projets très éloignés de cette spécialité.
Vélo + sourire + pouces
Le cogniticien est spécialisé dans l’intelligence artificielle. Son domaine de compétence est à la fois en informatique, en psychologie et en neurosciences. Le cogniticien peut travailler dans un laboratoire de recherche, dans les secteurs de la défense et des transports, de l’industrie automobile, de l’aéronautique.
Depuis combien de temps suis-je assise immobile devant cette définition ? Elle est apparue en tête de liste lorsque j’ai tapé « psychologue cogniticien » sur Google en rentrant au bureau. Clément Leroy ne travaille pas dans un laboratoire de recherche, ni dans les secteurs de la défense et des transports. Pas non plus dans l’industrie automobile ou l’aéronautique. Non, Clément Leroy fait du vélo. Sans bouger.
En fait on n’a jamais le temps de réfléchir à ce qu’on a vraiment envie de faire. On passe le bac, on est pris en prépa ou à la fac, on arrive au Master, il faut décrocher un boulot et puis il y a la maison, le crédit… Et on oublie de s’arrêter pour se poser des questions. Pour se demander par exemple : est-ce que c’est vraiment ce que j’ai envie de faire maintenant ? « À la fin de mes études je me suis dit : Soit tu deviens psychologue demain et après c’est parti pour l’autoroute de la vie, soit tu pars tout de suite à l’étranger. J’ai obtenu mon diplôme le 11 juillet, deux mois plus tard j’étais dans la 205 de Papi direction l’Irlande. Je suis resté trois mois là-bas et ça ne s’est pas du tout passé comme je voulais mais ça m’a fait cheminer. J’ai eu le temps de faire le point. Le temps qu’on ne prend jamais. Aujourd’hui il y a tous ces tourdumondistes qui le font et tu peux leur demander, aucun ne regrette sa décision. Il faut se lancer, poursuivre ses rêves ! »
Je souris en me revoyant il y a tout juste vingt ans. J’inaugurais le tunnel sous la Manche, ma guitare électrique dans le dos, bien décidée à démarrer ma fameuse carrière. To make it, comme ils disaient là-bas. Trois ans plus tard je faisais le chemin inverse avec une promesse d’embauche. Un CDI au Monde et tout ce qui va avec. Partie pour devenir rock-star, j’étais revenue journaliste.
Ce qui est intéressant c’est que parfois, on retrouve le chemin des études précisément en les quittant. En 2010 déjà, je voulais être consultant en management. Et ma copine de l’époque m’a dit « Mais Clément, tu n’auras aucune crédibilité ! Tu es qui ? Tu as managé des gens ? » « Ben non… » « Eh ben voilà, tu as compris. » Et c’était tellement vrai ! Aujourd’hui, je donne des conférences auprès de dirigeants d’entreprises, de managers, et mon parcours les interpelle. J’en ai mangé, des portes, dans mes différents projets, et c’est grâce à ce subtil équilibre entre ceux qui m’ont soutenu et ceux qui m’ont laissé dehors que j’ai pu avancer. Quand on peine, ça oblige à se remettre en question, à être créatif, à tester de nouveaux chemins. En ce sens, l’échec est formateur.
J’en ai mangé, des portes, dans mes différents projets… Londres, oui, pourquoi ça n’avait pas marché ? Dois-je aujourd’hui remercier ceux qui ne m’ont pas soutenue ? Est-ce que ce sont justement ces refus qui m’ont fait avancer ? Mince alors, d’où il sort ce drôle de bonhomme qui appuie juste là où il faut appuyer ?
Ting ! Une alerte sur l’écran me sort de ma rêverie. Tiens, un mail de Clément justement !
Daphné,
Ce fut un plaisir de te retrouver ce midi. Merci pour ton invitation, la prochaine fois ce sera moi !
Comme convenu, voici quelques photos liées à mes projets.
Bonne journée, et bon cours !
On se retrouve la semaine prochaine,
Clément
Sans attendre, j’ouvre la première photo : Clément en équilibre sur son vélo levant les pouces et arborant un large sourire. Sa combinaison de cycliste tricolore crée un contraste complètement délirant avec l’impassible désert australien qui s’étend à l’arrière-plan. Deuxième photo : Clément toujours en équilibre, vêtu cette fois d’une marinière, large sourire et pouces levés, devant le volcan Bromo en Indonésie. Magnifique ! Troisième photo : Clément entouré d’une famille nombreuse qui pose dans un vaste salon. Les deux petits derniers brandissent fièrement le drapeau canadien. Juché sur son bolide, le cycliste immobile est de nouveau aux couleurs de la France. Large sourire, pouces levés. Nouvelle photo de famille dans le salon, cette fois-ci au Japon. Tiens, le fou à la combi-drapeau est descendu de son vélo… Tout autour de lui, c’est l’euphorie : pouces levés et sourires radieux pour tous les membres de la famille ! Voici maintenant notre équilibriste devant les neiges du Fujiyama : bleu-blanc-rouge, large sourire, pouces levés… Puis c’est la Norvège, les Pays-Bas, de nouveau l’Australie : d’autres familles, d’autres paysages… Vélo + sourire + pouces… Vélo + sourire + pouces… Et autour : des paysages de rêve, des visages rayonnants. Oui, comme dans les vidéos de l’autre là, comment s’appelle-t-il déjà ?
Matt Harding, ce type qui danse n’importe comment aux quatre coins de la planète… Il s’est lancé dans un tour du monde sur ses fonds propres, il a tendu sa caméra à un Indien pour qu’il le filme trente secondes en train de danser, puis a reproduit la scène dans vingt puis trente puis quarante pays. La vidéo a connu un tel succès qu’il a été sponsorisé par une marque de chewing-gum pour poursuivre son tour du monde ! C’est lui qui m’a inspiré à l’origine. Voyager aussi simplement, ça fait rêver.
Je ne me lasse pas des vidéos de Matt Harding. Et alors que je suis là, assise toute seule face à mon grand écran, à passer sans transition d’une petite danse à l’autre, je me surprends à rire aux éclats. C’est vrai que les clips de cet Américain complètement farfelu véhiculent une joie irrésistible et communicative. Il y a quelque chose d’impalpable qui se transmet de manière directe, presque physique. Comme Pharell Williams avec son Happy. Cette chanson m’avait aidée à tenir dans les moments les plus difficiles. Je l’avais reçue puis renvoyée à mon tour. On se la transmettait comme un remède. Et puis il y avait cette interview du chanteur à la télé qui m’avait marquée : découvrant les vidéos des gens qui s’étaient filmés en train de danser sur sa chanson aux quatre coins du globe, il s’était mis à pleurer. En deux temps trois mouvements je retrouve les images et ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le commentaire de la présentatrice : I so now get why it’s so infectious, Je comprends maintenant pourquoi c’est si contagieux. Matt Harding, Pharell Williams, le virus de la joie… Devant moi, la page Google est restée ouverte. Mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Dingue, il n’y a que moi pour passer à côté de ça ! Je tape lentement les lettres, comme si j’allais soudain découvrir une formule secrète : C-L-E-M-E-N-T L-E-R…
Ting !
Chérie, n’oublie pas que Laurent vient dîner
à la maison ce soir. Tu passes chez le pâtissier ?☺
Mince, j’avais complètement oublié ! Je lâche tout, saisis manteau, sac à dos et remonte la rue de la Tombe-Issoire au pas de course. Il est presque 20 h lorsque j’arrive chez Saibron tout essoufflée.
« Une tarte aux pommes s’il vous plaît… euh non, attendez… Donnez-moi plutôt celui-ci.
— La macaronade passionnée ?
— Quand les mots titillent les papilles…
— Vous dites ?
— Ah pardon, rien… Oui, la macaronade, ce sera parfait. »
Goûter d’adultes au Botswana
Sur la table de la salle à manger, la table est déjà mise pour… sept ?
« Laurent vient accompagné ?
— Non, j’ai proposé à Diego d’inviter un pote et tu te souviens de Charlotte ?
— La copine de Manon qui est en prépa à Stan ?
— Oui, c’est ça. »
Frédéric ou l’art de transformer un dîner entre adultes en goûter d’anniversaire.
— Mais Laurent ne devait pas venir pour nous raconter son voyage au Botswana ?
— Si justement, il apporte toutes ses photos. Pour les enfants, ça peut être sympa ! »
Je rejoins mon mari dans la cuisine où un doux parfum de curry plane déjà.
« Sinon, ta journée ? Le dej avec ton hurluberlu-là ?
— Très chouette.
— Et alors, il raconte quoi ?
— On a parlé du métier d’artiste, de la com’ et de l’importance des rencontres, de ses études de psycho, d’astuces pour prendre les bonnes décisions, de son métier de consultant en entreprise, de ses voyages, de ses projets… »
Je m’aperçois que le récit de notre rencontre part de nouveau en vrille. C’est fou, ça ne rate jamais : à chaque fois que je parle de Clément, je n’arrive pas à donner une autre image que celle d’un type complètement barré qui se lance dans tous les sens. Pour un champion de surplace, c’est un comble !
Frédéric met le vin en carafe pendant que j’épluche les crudités :
« Et il a voyagé où déjà ton cycliste ? »
Je m’arrête une seconde et j’énumère :
— Australie, Norvège, Japon, Indonésie, Canada…
— Whaoo, il a les moyens ce gars-là !
— Pas du tout, il a l’astuce : il est sponsorisé ! Comme Matt Harding, tu te rappelles, le gars des vidéos débiles… »
Matt Harding m’a montré qu’on pouvait convaincre des entreprises de nous sponsoriser pour des projets très décalés. J’ai donc cette idée qui me travaille : quel projet monter pour être financé ? Et le soir du réveillon de Noël 2013, j’en parle à un oncle qui est businessman dans l’âme et qui a bien réussi dans l’immobilier. Il me dit qu’il a un ami qui produit des émissions pour la télé et qu’au lieu de les vendre pour les réaliser, il les réalise pour les vendre ensuite. Là je me dis : c’est génial, c’est beaucoup plus simple !
« Et alors ?
— Eh bien sur un coup de tête il décide de partir au Cap Nord. »
Nous ne sommes plus que trois à table. Les enfants se sont éclipsés à l’heure du fromage.
« On vous appellera pour la macaronade passionnée, avais-je fièrement annoncé.
— Ah, ok. »
Parfois, j’ai l’impression que je pourrais dire n’importe quoi aux ados, j’aurais toujours droit au même « Ah, ok. » en guise de réponse. « On vous appellera pour l’orgie collective » ou « la guerre nucléaire » auraient sans doute produit le même effet. Les magnifiques photos du safari de Laurent avaient d’ailleurs eu droit à une demi-douzaine de commentaires identiques, qui s’étaient peu à peu espacés pour laisser place au profond silence de l’ado-concentré-sur-son-écran. Alors que les lions, éléphants, zèbres, crocodiles défilaient sur celui du salon, offrant des vues imprenables et des paysages inouïs, les quatre visages étaient redescendus au point mort : double menton, front penché en avant, un vague geste de l’index pour faire défiler les images sur leur maudit téléphone.
« Au Cap Nord, tu disais ? »
Féru de voyages et d’aventure, Laurent a l’air intéressé. Et alors que j’essaye de trouver les mots justes pour décrire la genèse de ce drôle de projet, ceux de Clément résonnent dans ma mémoire. Clairs, enthousiastes, spontanés.
Pourquoi le Cap Nord ? J’aime les extrêmes et symboliquement, je trouvais ça intéressant d’aller dans un coin de l’Europe où on n’a pas l’habitude d’aller : je ne connais pas grand monde qui m’ait dit : « Je reviens du Cap Nord… »
Me voici donc au réveillon, chez mes parents, avec cet oncle qui me dit : « Clément, réalise un truc génial. Tu le vendras ensuite. » Vers 1 h du matin, quand toute la famille est partie, je me retrouve seul et je monte dans ma chambre. Là, face à mon ordinateur, je me fais une sorte d’auto-brainstorming. Je commence à noter des idées, une par ligne :
Cap Nordrencontres culturevélo habitants surprises paysages
Je tape des mots-clés, je réfléchis… et d’un coup, eurêka ! Je me dis : « Il faut que j’offre un spectacle… et que je dorme chez l’habitant. Ma monnaie d’échange ce sera mon spectacle à vélo ! »
Frédéric éclate de rire tandis que Laurent, en bon invité, reste poli. Après avoir vidé son verre, il sourit :
« “Bonjour les gars, je viens de vous offrir un spectacle à l’œil et maintenant, comme je ne sais pas où dormir, vous allez m’accueillir…” Tu ne vas pas me faire croire qu’il a voyagé comme ça !
— Non justement. C’était sa première idée mais elle a évolué car il a bien compris qu’en présentant les choses de cette manière – ou plutôt dans cet ordre – neuf personnes sur dix l’auraient mis dehors. Il va donc d’abord sonner pour demander le gîte et si les gens l’invitent, alors il leur fait son spectacle. »
Frédéric a une moue dubitative. Il pose sa serviette avant de commenter :
« Mouais… »
Pendant une fraction de seconde j’ai cru qu’il allait dire « Ah, ok. »
Mouais. C’est pourtant aussi ce que je pense alors que Laurent est parti et que les enfants sont au lit. J’avoue ne plus bien me rappeler comment j’ai raconté l’histoire, mais je sens que mes arguments n’étaient pas aussi convaincants que ceux de Clément. Il y a un truc qui cloche. Je ne sais pas. Pourquoi lorsque Clément m’a raconté le début de son histoire, la genèse du projet, tout semblait aller de soi ? Ce type a un enthousiasme incroyable et je comprends très bien qu’il ait pu mener à bien des projets aussi difficiles, tellement il est convainquant. Alors pourquoi ai-je la curieuse impression d’avoir fait un flop avec mon histoire du Cap Nord en plein milieu du Botswana ? Ça ne colle pas. J’ai dû oublier quelque chose. C’est comme si j’étais face à un magnifique puzzle avec un petit trou au milieu. Il manque une pièce, forcément. Et peut-être la pièce maîtresse justement.
Je viens d’éteindre la lampe de chevet et la respiration régulière de Frédéric rythme le va-et-vient de mes questions : et si Clément était tout simplement dingue ? Exalté, certes, mais aussi complètement fêlé ? Et si toute son histoire de voyage chez l’habitant, de sponsor, de soif d’entreprendre et…
« Ça y est, j’ai trouvé ! »
Frédéric fait un bond dans le lit :
« Hein ?
— Tout ce que tu entreprends réussit !
— Hmm… Si c’était le cas, on n’en serait pas là ma chérie… Mais c’est gentil… Allez, bonne nuit. »
Tout ce que tu entreprends réussit ! Voilà ce qui manquait ! Tout ce que tu entreprends réussit ! C’est ce que son pote lui avait dit. Et c’est cette simple phrase qui l’avait déterminé à se lancer dans ce projet apparemment impossible.
