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Deux hommes, deux regards sur la guerre. Un seul passé pour les lier.
À Paris, un clandestin syrien à la vie brisée croise la route d’un photographe de guerre reconnu, hanté par ses propres démons. Leur confrontation, intense et troublante, ravive une mémoire partagée, encore vive sous les cendres du silence. Dans ce thriller psychologique coup de poing, chaque chapitre agit comme un flash photographique, éclairant les zones d’ombre d’un drame trop longtemps étouffé.
À travers une plume ciselée et profondément humaine, Lévon Minasian et Ester Mann abordent les séquelles de la guerre, le déracinement, les failles de l’Occident et les mécanismes de la propagande. Un roman court, nerveux, à la construction soignée, où les mots deviennent armes et révélations.
À PROPOS DES AUTEURS
Lévon Minasian, auteur d’origine arménienne, vit en Normandie. Ester Mann, professeure de français, partage avec lui l’écriture de romans à forte portée littéraire et engagée. Ensemble, ils signent un texte percutant et sensible sur la mémoire collective et la fracture des mondes.
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Seitenzahl: 356
Veröffentlichungsjahr: 2024
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La Lucarne indécente
www.lalucarneindecente.com
Dépôt légal en Belgique, en août 2022.
Tous droits réservés dans tous les pays pour la version romancée.
Toute reproduction, même partielle, par tous procédés,
y compris la photocopie est interdite.
La version scénario est publiée par les éditions L’Harmattan et a été médaille de Bronze cinéma du concours Vivons les mots 2021.
Mise en page du texte et de la couverture : David Delannay.
Corrections : Camille Ratonnat, Sonia Étignard et David Delannay.
Promotion sur les réseaux : Audeline Ergo.
Photo de couverture : © La Demeure du Chaos/thierry EHRMANN, musée L’Organe, CC BY 2.0, fond unicolore, recadrage.
Merci à tous.
ISBN : 978-2-931220-01-6
Dépôt légal : D/2022/15516/01
© La Lucarne indécente SRL, 2022, Belgique
Ester Mann
Lévon Minasian
Nouvelle Ère
La Lucarne indécente
Sur le long parcours d’achèvement de ce roman, nombreux sont ceux qui l’ont nourri avec leurs contributions : nous les remercions chaleureusement. Nos plus sincères remerciements vont à Florence Vignon, amie cinéaste, pour sa collaboration. Nous remercions également notre éditeur, dont nous saluons le courage et la détermination.
Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu.
« La Demeure d’Astérion »,
dans Jorge Luis Borges, L’Aleph.
Bientôt la maison. Je reverrais ma mère. Maman. J’ai pensé à toi chaque jour. Ta souffrance, toi qui m’as cru mort. Ta joie, toi qui allais me revoir vivant. J’ai pensé à mon père aussi. Cet étranglement de sanglots dans ma gorge, à m’étouffer. Presque.
La voiture s’est engagée sur la rue en pente qui montait vers chez nous. Là-haut, il y avait deux immeubles à cinq étages, face à face. Au milieu, c’était la cour où on avait traîné désœuvrés, adolescents. Faris, Wael, amoureux qu’on avait tous été de Maha. Autrefois, je ne savais pas l’horreur, je montais le cœur léger cette pente plusieurs fois par jour. Dès que la route tournait vers la droite, on apercevait la fenêtre de la cuisine de notre appartement. Derrière le grand balcon, quand je rentrais du lycée français, il y avait les yeux de ma mère qui me guettaient entre les voilages blancs. Des yeux profonds et tendres.
Je croyais alors que la vie allait de soi. Il y avait le soleil et la mer, les devoirs à faire, l’essoufflement de mon cœur contre ma poitrine, je montais vite. Sur le seuil, le sourire de ma mère, ses bras accueillants, son odeur de safran et de menthe. Je rentrais, la table était déjà mise, une assiette de purée d’aubergines et de pois chiches m’attendait. Je mangeais. Ma mère me regardait dévorer la viande grillée. Elle ne faisait que cela, nous regarder manger, mon père et moi, nous les hommes. C’était comme ça, dans la tradition chez nous, les gens du Levant. C’est seulement maintenant que mon cœur est devenu une pierre.
Voilà, la voiture s’est approchée et j’ai pu regarder. Le quartier n’avait pas été touché par les bombardements, les voitures piégées. Pas encore. On a entendu au loin des explosions, mais pas ici, dans le quartier chrétien. Des inscriptions menaçantes avaient été écrites à la hâte sur les murs d’une écriture presque enfantine : « La liberté pour nous et l’enfer pour les alaouites. »
Je caressais ma peur, cette sauvagerie devenue si familière. J’ai dit au taxi que je ferais le reste à pied. Le voyage avait été long, j’étais fatigué d’être assis, d’écouter le chauffeur, un vieux sunnite. Sa radio avait diffusé des chansons en l’honneur de l’armée syrienne. J’ai payé.
– Tu pourras marcher ? C’est loin ?
– Il faut que je m’habitue, j’ai encore un long chemin à faire.
– Fils, tu ne m’as même pas dit ton nom.
– Illias.
– Qu’Allah soit avec toi.
Je marchais lentement à cause de ma jambe. Je sentais battre mon sang contre mes tempes. Cette douleur prouvait que j’étais vivant, que je n’étais pas un fantôme égaré demandant à retourner dans sa tombe.
Mon père était mort à cause de moi, avec un grand chagrin dans la poitrine, une suffocation. Son enfant unique porté disparu. On lui avait annoncé que son fils avait été tué. Les amis lui avaient promis d’aller chercher le corps. La dépouille, ils ne l’avaient jamais retrouvée. Ils avaient livré un cercueil blanc, couvert d’un drap noir. Mon père avait refusé d’y croire. Il avait enterré le cercueil vide dans ce pays où il fallait plus d’un mètre de caillasse pour peser sur les cadavres. Il était mort sept jours plus tard. « Je meurs à la place de mon fils. »
La terre est sèche, essorée de soleil. Les arbres figés de sel emmêlent leurs branches. Marc cligne fortement des yeux pour supporter cet éclat trop blanc. La voiture dans laquelle il se trouve roule à tombeau ouvert dans l’évanouissement du paysage. La mer est proche. Marc sent le souffle oppressant, l’haleine chaude du vent. À côté de lui, il reconnaît Illias, son traducteur. Du coup, il sait que ce pays qu’il traverse, ce n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. C’est la Syrie. Illias crie, mais aucun son ne sort de sa bouche. C’est normal parce qu’il est mort et que les morts ne peuvent plus parler, enterrés qu’ils sont sous la terre.
Soudain, il y a un basculement. Un trou foudroyant faisant éclater des coquelicots en un bouquet de cendres brûlantes. Marc ouvre sa paume, des pétales entaillent de pourpre sa chair. Il hurle de douleur. C’est comme s’il avait volé le feu et que cette brûlure calcinait son cœur.
– Marc ? Ça va ? Tu as crié.
Hélène entre affolée dans le salon, elle le voit effondré dans le large fauteuil, un livre ouvert à ses pieds.
– C’est rien, je me suis assoupi. C’est rien.
Il s’est réveillé dans un état de terreur tel que le sentiment oppressant de n’être personne, de tomber en morceaux, l’empêcherait à jamais de reprendre forme humaine. Plus rien qu’une coquille vide tombée au pied du fauteuil. Hélène esquisse un geste tendre vers lui :
– Tu es stressé pour tout à l’heure ?
– Même pas.
Marc lui répond d’un ton sec. Qu’elle le laisse donc pour une fois tranquille avec sa sollicitude. Il se lève, ramasse le livre. Hélène reste les bras ballants, le cœur alourdi de ce refus de fusion, ce besoin inassouvi de lui au creux de ses mains. Il s’est déjà levé et a quitté la pièce. Elle l’entend qui se prépare dans le couloir. Le jardin pèse de son silence d’arbres dénudés contre la baie vitrée du salon.
Je me suis arrêté pour reprendre mon souffle, je me suis appuyé sur ma canne, ma jambe me faisait mal. J’ai regardé vers notre immeuble. J’ai vu la fenêtre de notre cuisine. Elle était recouverte d’un plastique sali et déchiré par endroits. Tout l’immeuble était à l’abandon. Les voisines ont fait sortir ma mère en la soutenant par les bras. Les cheveux blancs, le visage ridé. Je n’avais pas imaginé ma mère vieillie, d’un coup. J’ai eu envie de hurler... Ce n’était pas ma mère. Qu’on me rende ma mère ! Celle qui m’avait câliné quand j’étais petit, qui s’était amusée des blagues de mon père, qui, dans un éclat de rire, avait affirmé : « C’est bien d’être pour la justice, mais il faut surtout être pour l’amour. »
Elle était là, et sa voix dans un tremblement de joie :
– Illias, mon fils ! Mon fils, revenu, enfin !
Dans son regard brumeux, j’ai lu toute ma souffrance. Elle s’est jetée sur moi, m’a serré dans ses bras. Elle tremblait, mais n’a pas pleuré. J’avais enfin ma mère, gémissante, dans mes bras, toute petite, vieille, méconnaissable. Ses baisers me couvraient les mains. Elle est tombée à genoux pour embrasser mes pieds. Je l’ai saisie par les épaules pour la relever. Les hommes du quartier se sont précipités pour m’aider. Je l’ai serrée contre moi et l’ai regardée. Ses yeux étaient heureux, mais sans éclat. Petite Mère.
Sur le plateau de télévision, l’atmosphère est surchauffée. La caméra circulaire dessine un rond de lumière, un œilauréolé de spots jaunes, avec à l’intérieur un trou noir. Absorbant, cyclopéen.
Marc observe les autres invités aussi figés que lui. Pas un seul geste parasite. Un sourire de façade. Sont-ils donc tous anesthésiés par les absurdités que chacun profère à tour de rôle ? Le journal télévisé ayant diffusé l’instant précédent des images de guerres, d’incendies, la pauvreté, la souffrance partout. Et eux sur le plateau, après la présentation de cette vision du monde délétère, raides dans leur ego, telles des statues de l’île de Pâques, indifférents à leur propre effondrement. Au second plan, le public, silencieux et attentif, le souffle retenu, attend dans l’obscurité la caresse de la lumière pour s’effacer à nouveau dans la pénombre.
Marc regarde l’animatrice. Elle est belle, ses longs cheveux noirs, lisses, un sourire qu’elle offre comme une madone. Sa voix est travaillée pour qu’à chaque mot, cela suinte d’intelligence, d’une bienveillance feinte, camouflant une ironie en suspens qui pourrait jaillir tels les crocs d’un animal sauvage.
– Alors, Marc Le Goff, c’est quoi cette urgence qui vous fait vivre, photographier les scènes les plus dangereuses du monde ? Existe-t-elle encore aussi fort aujourd’hui ?
C’est maintenant à son tour de répondre. Sa voix naturelle, posée. Les pieds sur le sol, les mains parfaitement sous contrôle pour répondre à la question. Ne surtout pas être mécanique, faire comme pour une première fois.
– Je ne sais pas… Au départ, c’est l’envie de partir, c’est sûr… d’aller voir comment ça se passe ailleurs… de prendre des risques. Faut pas se mentir, on recherche la montée d’adrénaline. Ça, c’est au tout début, quand on commence… Et puis après, c’est plus tout à fait pareil.
La journaliste le regarde, elle s’appelle Emma. Elle a une réputation sulfureuse. Elle se penche légèrement, son décolleté est à peine échancré. L’œil de la caméra sur elle. Elle prend un air grave, intense de sphinge. C’est le moment du scoop.
– Qu’est-ce qui n’est plus tout à fait pareil ?
Marc connaît la réponse à la question. Ce petit discours, il l’a répété vingt fois devant le miroir de sa salle de bains. Le regard qu’il faut pour faire passer son message…
– Tout, en fait... On s’habitue au danger, aux situations extrêmes. Ce n’est plus ça l’essentiel. Petit à petit, on est juste obsédés par une idée. Montrer, montrer, montrer… Dans l’espoir que ça s’arrête un jour. Juste témoigner. Pour que le monde sache, pour qu’on n’oublie pas les personnes qu’on a vues souffrir, mourir…
Les autres invités de l’émission oscillent légèrement sur leur siège quand la caméra passe sur eux. Elle les balaie d’un seul mouvement. Long travelling, à peine l’effleurement d’une araignée de fer qui déambule sur le grand cercle des rails. Chacun surveille sa posture dans les moniteurs plasma au fond du décor, offrant son meilleur profil à l’objectif, répétant intérieurement son discours. Monologue minuté, à débiter en tronçons parfaits de mots, de syntagmes et de silences.
La belle Emma, prêtresse de la petite lucarne, tient Marc dans le souffle parfait de l’intonation de sa voix. Son visage s’allonge, si joli minois, dans un sentiment absolu de confiance, de don. Ce visage qu’elle présente à des millions de téléspectateurs, est-ce celui qu’elle abandonne la nuit à son amant ?
– Et la décision d’arrêter la photographie de guerre, c’est arrivé comment ? D’un coup ? Ou c’est plutôt quelque chose de mûrement réfléchi ? La Syrie, une étape de trop ?
– Comme la plupart d’entre nous. D’un coup. C’est le reportage de trop, la photo de trop, le voyage de trop… la guerre de trop. D’un coup, plus rien n’a de sens. Je sais pas, c’est un drôle de sentiment… On n’est plus à notre place, on se demande juste ce qu’on fout là…
Les mains d’Emma sont longues, effilées, elle les rassemble comme pour une prière.
– Et après ? Comment ça se passe ?
– C’est le plus dur en fait, se réhabituer à la paix.
– Pourquoi ?
– Trop d’images… difficiles à oublier.
– Et pourtant, c’est sûrement nécessaire, en partie du moins, j’imagine…
– C’est vital. Mais on finit par y arriver, petit à petit… Heureusement. On n’a pas le choix, de toute façon. Il y a la vie, ma femme…
Marc se relâche pour la première fois. Son sourire est bon, photogénique. C’est la fin. Une confession calibrée, comme un œuf sortant du cul noir d’une poule en batterie. Timing parfait. Un dernier signe provenant des coulisses invite les spectateurs à applaudir. Les mains s’agitent, puis arrêtent leur élan à un nouveau signal.
Emma sourit. Vite la promo du livre et on passera à la pub. Elle n’a pas besoin de fiches, c’est une professionnelle, elle connaît le petit argumentaire par cœur. Elle se tourne vers sa caméra. Gros plan. Ses cheveux tombent parfaitement autour de l’ovale légèrement pointu de son visage. Le débit est rapide, mais compréhensible.
– Je rappelle à nos téléspectateurs qu’en début d’année prochaine, au Grand Palais à Paris, se tiendra dès janvier 2016 l’exposition New Era, nouvelle ère en français, sur les épisodes, les événements les plus marquants des quinze premières années de notre siècle, vus par de grands photographes dont vous faites partie, Marc Le Goff. Cette année 2016 sera sûrement pour vous la consécration de votre talent, une happy New Era, une joyeuse nouvelle ère. Après cette effroyable année 2015, ponctuée d’attaques terroristes qui ont ensanglanté la France, cette barbarie, il est plus que nécessaire que nous entrions dans une nouvelle ère de paix et de prospérité. C’est ce que nous souhaitons à la France, ce que nous vous souhaitons de tout cœur, Marc Le Goff.
Le sourire d’Emma chaleureux, si bienveillant. Merveilleuse pythie cathodique dans son auréole de lumière artificielle.
Emma laisse un temps pour que les caméras reviennent sur elle.
– Et puis, je rappelle également la parution de ce très beau livre, avec cette célèbre photo en couverture. Cet ouvrage réunit vos plus beaux travaux, au titre si évocateur, Chant de coquelicots, un chant à la fois du désespoir, de la fragilité de la vie, mais aussi de la beauté et de l’espérance, qui est le propre de l’humanité, même en temps de guerre.
Marc remercie et sourit. Un gros plan immortalise cet instant, avant de passer sur un jingle publicitaire.
Elle admire le visage en gros plan. C’est lui, le seul, l’unique, ses yeux, sa voix. Marc. Celui qui lui murmure des mots tendres dans l’intimité, ce visage qui se tend vers elle, dont elle connaît chaque repli, chaque expression, est là, exposé sur l’écran du téléviseur, magnifique icône. Oh mon amour ! Devant des millions de téléspectateurs, il a dit : « On n’a pas le choix, de toute façon. Il y a la vie, ma femme… » Il a dit cela : « Ma femme. » C’est une déclaration d’amour. Et elle n’aura plus peur qu’il reparte sur le front. Plus d’Irak, plus de Syrie. C’était les dernières photos et la consécration : le Grand Palais. Elle pleure de joie, de soulagement, ses larmes de l’essence de millepertuis qui relâche tous les nœuds de son âme. N’a-t-elle pas enfin droit au bonheur ? Une happy New Era, comme l’a si bien dit la présentatrice, prophétie d’un bonheur annoncé, si belle qu’il suffirait d’y croire.
Adieu l’angoisse, l’absence, la fureur du monde, le sifflement de toutes les balles, la déflagration de toutes les bombes, tout cela est depuis trop longtemps une pierre à son cou. Trop d’années à traverser les zones mortes, les no man’s land, cette peur, ce vide. L’existence suspendue durant son absence. Que faire de sa vie, agenouillée devant l’autel de l’amour, quand le dieu aimé a déserté les lieux ?
– Tu rentres quand ? demandait-elle chaque fois anxieusement.
– Dans quatre jours.
Elle savait que c’était un mensonge. Elle savait qu’il minimisait la durée de son absence pour ne pas la faire souffrir. Il disait contre son oreille dans un souffle chaud : « Je ne vais pas mourir. Je t’aime trop ! » Et il avait déjà refermé la porte. Il courait pour ne pas rater l’avion pour Istanbul, Tripoli, Damas.Ses pas dans l’escalier, derniers instants de sa présence avant l’insupportable attente. Le téléphone qui sonnait, les murs se rétrécissant, fouettés par l’angoisse qui montait. Ne pas prendre le combiné, refuser ce possible hallali : « Nous sommes désolés de vous annoncer que… » Ne pas décrocher dans la possibilité de sa mort en suspens, évident contrepoint à tous ses départs. Au lieu de cela, sortir, prendre l’air, regarder les arbres, la respiration des frondaisons, sentir leur profond enracinement dans la terre. Ne plus décrocher. Jamais. Laisser sonner comme une possible rémission, ce sursis de vie, de sa vie à lui. Encore quelques secondes d’incertitude et bercer bien au chaud dans ses fantasmes l’imminence de son retour.
Il était revenu enfin. Ses affaires avaient brûlé dans un hôtel de Tripoli. Il avait un impact de balle dans son sac à dos. Elle examinait le trou à travers le tissu. Il a dit : « C’est le prix de la vie face à l’horreur » et sa voix joyeuse la faisait frissonner.
Un jour, un autre jour, le retour, accablant, accablé, cette épée de Damoclès. Marc se sentait épuisé, tremblant. Il lui a même demandé de l’amener consulter un spécialiste qu’elle connaissait, un confrère à elle. Le diagnostic énoncé d’une voix ferme, légèrement gênée : « Stress post-traumatique du soldat. »
Marc a finalement avoué du plus profond de son être : « James a été décapité. »
Elle se souvenait quand James était venu à la maison, une escale à Paris dans l’attente de son vol pour Istanbul. Une belle soirée, les rires, les récits de baroudeur, un peu trop d’alcool fort sur la table. Hélène avait été sensible à son charme, encore adolescent malgré la quarantaine, sa douceur. Il aurait pu être instituteur dans une école maternelle. Il y avait ce calme en lui, rien d’exalté, un homme bien.
Tout est oublié maintenant : la violence de Marc, ses pulsions comme des arêtes vives, le cercle qui se referme, la répétition infernale, l’accélération, la vitesse grandissante des récidives et ce jour-là, contre elle, cet instant de folie, de démence… Tout est effacé, pardonné, la longue descente dans l’alcool, la folie, l’autodestruction. Il y a maintenant de la place pour l’amour, Marc l’a annoncé au monde entier, devant des milliers de téléspectateurs. Oh, mon unique et parfait amour !
Dans l’appartement de Damas, rien n’avait changé. Propre, rangé comme d’habitude. Tout me paraissait pourtant vieux, usé. Le poêle à fuel retiré pour l’été avait laissé des traces sombres sur le carrelage du salon. Les murs étaient légèrement noircis. Un hiver, alors que j’étais rentré de Moscou pour les vacances de Noël, mon père avait installé le poêle pour chauffer l’appartement. Il n’y avait plus de chauffage central. À cette époque, il avait dit : « L’année prochaine, le chauffage sera rétabli. » Mais rien n’avait été rétabli ni l’année suivante ni les autres années.
À la grande table, nous étions assis face à face, Petite Mère et moi. Elle avait coupé une pomme en morceaux sans enlever la peau. Elle m’avait toujours dit que les vitamines étaient dans la peau. J’avais toujours ri : « Alors, pourquoi on ne mange pas que la peau ? » Elle m’avait préparé une tasse de café fort, oriental, qui mousse hors du cevze en laiton, bouillant sur un petit réchaud à alcool. J’ai bu. C’était chaud, épais, un rien granuleux sur la langue.
– Tu sais la guerre, on s’y fait, ça tombe où ça tombe, ce sera pour moi une fois et ce sera bien. La mort passe et je préfère qu’elle me prenne plutôt qu’un gamin qui joue dans la rue, comme le petit Fouad, la semaine dernière. Paix à son âme. Mais il y a les prix. Bientôt, il nous faudra une brouette pour acheter du pain. Il n’y a presque plus de mazout, l’électricité est coupée toutes les deux heures. On n’en peut plus, on finira par mourir de faim. Bois mon fils, c’est du vrai café, pas de l’orge noircie. Bois. Illias, mon fils.
Elle a répété encore et encore mon prénom : « Illias, Illias », pour se convaincre que j’étais bien vivant. Elle tenait ma main dans la sienne et me regardait. On ne parlait pas, car on avait trop de choses à se dire. Je n’entendais rien que le tic-tac régulier de l’horloge. J’ai observé le mur en face de moi, le portrait mortuaire de mon père. La photo n’était pas au centre, mais sur la gauche. À la même hauteur, sur la droite, la trace d’un cadre qui avait été récemment enlevé se devinait sur le papier peint, imperceptiblement, mais j’avais l’œil exercé, depuis si longtemps que j’habitais là. Un autre portrait mortuaire y avait été accroché. Le mien sûrement. J’ai fixé longuement le visage de mon père. Sur cette photo, il était différent, pas comme il avait été dans la vie, plus grave, plus figé, inaccessible. J’avais envie de pleurer, mais mes larmes étaient sèches à l’intérieur de ma gorge.
Le soleil rentrait à flots dans la pièce, la salle à manger reposait dans l’air vibrant de chaleur. L’oppression de mon sang sur mes tempes. J’ai ouvert un tiroir, il y avait trois exemplaires de ma traduction de Rimbaud. Je me suis assis à la table et j’ai pris un stylo, comme quand je revenais de l’école. Les heures studieuses, assis à la même place, presque allongé sur mon cahier, tellement je détestais faire mes devoirs. Je travaillais en tirant la langue avec une application feinte pour plaire à mon père. Cette partie si ancienne de ma vie qui se confondait avec le kilim rouge jeté sur la table en bois. Le vent faisait frémir les arbres de la rue et danser mollement les rideaux dans un rond de lumière. J’entendais Petite Mère dans la cuisine, elle lavait la vaisselle, soigneusement, comme si le temps n’était pas compté. J’ai pris un exemplaire de ma traduction, je l’ai ouvert, j’ai marqué légèrement la reliure pour avoir bien la place. J’ai écrit : « À Marc. » J’ai levé les yeux, les murs m’ont semblé brusquement tendus de velours noir, un nuage de soufre a envahi la pièce estompant les contours des meubles. « La solitude ne me fait plus souffrir, car je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin, il se lèvera sur la poussière. »
Marc rentre enfin. Elle entend le ronronnement de sa moto dans la cour. Il ôte son manteau, hume l’air.
– Tu as préparé une soupe, quel dîner de gala !
– J’étais trop stressée pour cuisiner, j’allais tout rater. J’avais un nœud dans le ventre toute la soirée. Toi, qu’est-ce que t’avais l’air à l’aise, c’est dingue ! Moi, j’aurais été morte de trouille.
Il lui sourit, elle est belle. Hélène, blonde, appétissante, des seins semblables à des pommes et cette jeunesse, ce regard d’admiration, cette naïveté touchante de n’avoir jamais été abîmée par la vie, les désillusions, la peur. Rien, une enfant gâtée par l’amour, une merveille de fraîcheur. Pour elle, il voudrait cueillir toutes les roses du monde. Roses sauvages de Damas, explosion de beauté et de perfection que l’on ne peut plus cueillir, car les jardins n’existent plus. Dévastés.
– Heureusement que j’ai pensé à tout.
Marc sort un carton Le Nôtre, ouvre le coffret du traiteur : foie gras, caviar, gâteau long au pain d’épices avec des nappes de sucre et de chocolat sur un plat de porcelaine épaisse et blanche.
Hélène applaudit telle une enfant. Elle est si heureuse.
– C’est Noël ?!
– Oui, tous les jours avec toi. J’ai même une bouteille.
– Tu n’y penses pas !
Le bouchon de champagne claque fortement, une détonation maîtrisée. Hélène lève son verre. Elle veut une vie légère, comme les bulles qui chahutent dans sa flûte.
– Au grand homme qui expose ses photos parmi les plus grands !
– N’exagère pas, c’est tous ceux dont j’expose le drame qui m’ont fait grandir.
– À la Paix, alors. Nous grandirons encore longtemps, tous ensemble.
Marc la regarde effrayé quand elle porte la coupe à sa bouche.
– Ne me regarde pas ainsi. Je trempe juste mes lèvres.
Ils trinquent, les yeux d’Hélène sont des flambeaux d’amour.
– Toi non plus, tu n’as pas le droit ! dit-elle en essayant de lui ôter le verre de la main.
Marc rit. Tout cela n’est plus qu’un mauvais souvenir. Le diable est maîtrisé.
– Moi aussi je trempe juste mes lèvres, dit-il en l’imitant tout en souriant. On trouvera bien quelqu’un qui finira la bouteille pour nous.
– Non, viens.
Hélène lui prend la main et, de l’autre côté, saisit la bouteille. Elle ouvre la porte-fenêtre donnant sur le jardin, en asperge le contenu dans un pot de fleurs.
– À nous, à nos bonnes résolutions.
Marc rit et l’invite à rentrer pour qu’elle ne prenne pas froid avec ses bêtises. Ils s’assoient à table.
– Ta mère a appelé. Ils étaient si contents de te voir passer à la télé, mais ils ont trouvé que c’était un peu court.
– Je les appellerai, dit Marc.
– J’ai réussi à avoir un rendez-vous pour ton père à la Salpêtrière avec Moreau. Je ne sais pas trop ce qu’il pourra faire, mais bon, c’est bien qu’il le voie.
Marc acquiesce douloureusement.
– C’est dans sa tête tout ça. Je ne sais pas s’il y a grand-chose à faire.
– Non, mon chéri, quelque chose qui n’existe plus peut faire encore très mal, je t’assure. Pour les douleurs fantômes aussi il y a des solutions.
Marc la regarde. Son petit air sérieux d’un coup quand elle parle des vertus de la médecine, de ce en quoi elle croit profondément, fronçant légèrement les sourcils. Cela forme une barre de petites rides amusantes, mutines sur son front.
– Hélène, je ne sais pas comment te le dire, je suis un ours… Mais tu es… Je suis tellement attaché à toi.
– Ne dis rien.
Elle se lève, fond sur lui et l’embrasse sur la bouche. Le baiser est long, voluptueux. Leurs yeux sombrant dans le même océan, ses yeux à elle qu’elle sent si sauvages, si libres, une envie de conquête, d’espace royal de lionne. C’est cela même, cette fierté qu’elle sent de l’avoir contre ses flancs, cette fierté de lui appartenir tout entière.
Depuis longtemps, on l’attendait ce bombardement, on le redoutait depuis des mois. Tous, ils voulaient en finir avec Assad. Obama l’avait clairement déclaré. Mais à la nouvelle épouvantable provenant de la Goutha, si proche, on n’avait pas voulu y croire, on n’avait pu y croire. Notre faculté d’imagination même la plus morbide avait été dépassée.
Le matin, on avait annoncé une centaine de morts, vers midi déjà plus de six cents. On était pétrifiés. Le chiffre n’avait pas arrêté d’enfler. Mille quatre cents. Les pupilles dilatées, les membres glacés, alignés les uns à côté des autres. Et mon cœur serré dans la bourrasque des nouveaux comptes qui tombaient : des enfants blêmes, une peau verdâtre, la mousse en gerbe sortant de leur bouche.
Il y avait toutes ces vidéos qui circulaient. Une infirmière en pleurs, un opposant au régime vociférant sa haine, et encore d’autres témoignages, les images d’un hôpital qu’aucun des habitants de notre quartier ne reconnaissait, défilaient en boucle sur les chaînes occidentales, dans un tourbillon infernal d’images.
Un grand silence a plombé les rues. On se croisait sans oser se regarder. La question effondrante du pourquoi un tel acte de folie, perpétré par notre dirigeant, était tendue comme une corde de feu entre les maisons qui se refermaient honteusement sur leur seuil.
Coupable. On l’attendait ce coup de massue depuis les interventions vindicatives des puissances occidentales. Assad avait enfin utilisé ses armes chimiques. Le barbare, la hyène, tous contre lui. Il fallait se débarrasser du tyran persécuteur pour sauver la liberté. Que ce mot dans leur bouche médiatique. Liberté. Nous, on savait tous qu’il s’agissait d’autre chose, que le printemps arabe avait rempli le pays de terroristes avec la bénédiction de l’ONU brandissant le drapeau amer de notre libération. Liberté : une comète étincelante dont la queue est sanglante.
Dès le début, le gouvernement avait été accusé d’avoir massacré des manifestants pacifistes par peur de voir vaciller son pouvoir. Les premiers manifestants avaient été tués par des tirs provenant des hauteurs d’un château d’eau, personne ne savait qui avait tiré.
Et finalement, il était venu ce coup. Le monde entier contre nous, à vouloir notre peau de chagrin, émiettée déjà, trouée par tant de douleurs dans l’indifférence occidentale de notre anéantissement. Le soir, je suis allé rejoindre des amis de la fac. Ils étaient survoltés, en colère. C’était la confusion. Tout le monde parlait, criait. Ils répétaient ce qu’ils avaient entendu à la télévision d’État, que le missile venait des lignes d’opposition.
– C’est un coup des rebelles, ces salauds.
– Bachar ne peut pas être aussi sot. Le jour où la commissioninternationale de l’ONU devait venir enquêter sur son arsenal, il utiliserait le chimique ? Ce même jour ? C’est cousu de fils blancs leur arnaque. Inviter la commission et utiliser des armes pour les gazer en même temps ?
Ils étaient tous d’accord, c’était la naïveté ou pire, la duplicité des médias européens, qui se lançaient dans des accusations contre l’armée syrienne sans aucune vérification. Ce drame ne faisait qu’alimenter l’incendie pour cacher la prédation économique des étrangers sur la région.
Pour ma part, j’étais dans la confusion la plus totale, plus déstabilisé que mes amis, qui avaient une vision, une certitude, une rage, un ennemi commun pour se raccrocher à la barque du désespoir, alors que tout tanguait autour de moi. Je connaissais beaucoup de journalistes étrangers, ils n’étaient pas menteurs ou manipulés. Deux reporters français, très connus, des photos à l’appui, montraient du doigt Bachar quand je leur expliquais mon désarroi. Je les avais souvent croisés, des pros, des mecs bien et sincères. Pourquoi mentiraient-ils ?
On continuait à proférer des folies : les enfants sur les photos n’étaient pas ceux du quartier de la Goutha, qu’il y avait eu précédemment des enlèvements sur la côte. Les rumeurs les plus folles enflaient avec notre peur. Qui pourrait départager le vrai du faux, amalgamés comme du caramel mou agaçant l’émail des dents ? Qu’importait en fin de compte qui avait raison ? La seule vérité, c’était la souffrance du peuple syrien et mon cœur éclatait, moi qui ai toujours été pour l’Occident et qui pensais que mes camarades exagéraient quand ils parlaient d’un complot de l’OTAN et de la CIA.
Une seule question finalement nous unifiait dans une communauté d’angoissés. Puisque la ligne rouge avait été franchie, allait-on vers plus de guerre encore ? Les États-Unis allaient-ils nous attaquer officiellement ? Obama, le pacifiste, prix Nobel de la paix, celui qui portait le prénom si familier d’Hussein, allait-il directement nous faire la peau ? Nous, si petits contre toute cette puissance de feu. Il y avait trop de flous dans ce drame et c’était cela qui me rendait fou.
On pressentait que ce n’était que le début et on avait peur. La jeunesse avait déjà été tant manipulée par les rumeurs. La plupart de mes amis étaient descendus dans la rue en mars 2011 pour protester contre le massacre de manifestants pacifistes, contre les abus du gouvernement. Ils étaient jeunes, pleins de vigueur et ils croyaient en la liberté.
Après deux ans de guerre, on pensait qu’on avait déjà assez payé de notre sang.
Isma, Fares, Bilal hurlaient de rage. Les murs du café se resserraient autour de moi, mes yeux brûlaient. Mes amis me regardaient comme si je n’étais déjà plus des leurs :
– Toi qui es fixeur, qui fréquentes les journalistes occidentaux, tu leur diras.
– Ils savent tout et ne veulent rien révéler. Les vendus.
Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à dire. De toute façon, il y avait de moins en moins de journalistes étrangers sur le terrain. Je n’avais plus autant de travail qu’avant, au début de la guerre.
Devant mon silence, Bilal a levé son verre.
– À notre pays, à Assad, qui défend notre terre.
Et on a tous levé notre verre. Le soir d’été était tout bleu de nuit et de chaleur, les oiseaux nocturnes criaient dans les arbres des jardins. J’ai senti le renflement d’une vague qui allait me terrasser. C’était en août 2013, et je ne savais pas encore qu’à la suite de mon pays, ma vie allait basculer dans l’anéantissement total. Il n’a fallu que deux ans !
Marc se lève, c’est l’aube. À peine. Dans le halo de la lampe de chevet, le corps endormi d’Hélène se nappe en flaque d’ambre dans les draps blancs. Sa respiration douce, son visage d’ange, ses cheveux blonds ondulés. Il éteint la lampe, ferme la porte derrière lui et pénètre dans le salon. Sur la table basse, une vieille édition de poche, dont la couverture est abîmée, semble l’inviter à la feuilleter. Une anthologie des plus beaux poèmes de la langue française appartenant à Hélène quand elle passait le bac. Marc cherche avec empressement Rimbaud.
Aussitôt, le temps le prend à rebours, le tirant il y a moins de trois ans en arrière. Un vertige. Cette lecture ébranle la pièce silencieuse comme un impact de balle. Une voix jeune mais aux sonorités viriles semble réciter des vers contre son oreille. Une diction presque trop correcte, figée dans une gangue de respect par l’étranger qui aime la langue française. C’est Illias qui parle, une voix d’outre-tombe.
– Mon père rêvait que je fasse ma thèse sur Rimbaud à la Sorbonne. La guerre a tout fait échouer… Il me dit toujours : « Voir Paris et mourir. »
Il n’y a pas de décor autour d’eux. Dans ce grand vide des rêves que l’on fait, il n’y a que ce livret de poèmes que lui montre Illias. Un texte en araméen. Marc entend sa propre voix dire distinctement dans le vide du salon :
– Je serais curieux d’entendre du Rimbaud dans la langue du Christ.
La voix sortant de l’ombre commence en araméen, puis finit par les derniers vers en français avec un accent rocailleux des montagnes de Syrie, un peu tremblé sous la parfaite maîtrise de la diction :
« Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit... »
– Des conneries. Marc balance le livre sur la table.
Il se retourne en entendant un léger bruissement derrière lui.
– Tu ne dors pas ?
Hélène est là, à demi nue, un châle jeté sur ses épaules, un châle kurde, qu’il lui a rapporté du nord de l’Irak, de Mossoul.
– J’ai fait un mauvais rêve.
Elle laisse tomber son châle. Le désir de la vie, de l’amour les prend. Marc se sent presque lavé, heureux, délivré par la douceur de sa femme. Et sincèrement, c’est ce qu’il croit, ce moment d’absolu soulagement, de petite mort, cette intensité,cet instant d’extase, d’oubli profond, où l’ego est annulé, suspendu au souffle de forge du cœur. Mais à peine entraperçue, cette seconde d’éternité s’évanouit déjà, laissant place à un vide. Ses mains lasses sur ce pain blanc, blond, d’épis de blé, comme une moisson. Hélène.
Marc se dégage de l’intérieur de son corps, sentant la transpiration et cette odeur poissonneuse qui lui reste sur les doigts. Hélène se lève pour aller aux toilettes, il entend des bruits irritants d’eau qui coule, de chasse que l’on tire.
Jamais, il ne lui avouerait cette honteuse désertion au moment où il devrait être le plus sincère. La peur, tapie en lui, de plus en plus souvent qui rôde dans la nuit de la chambre.
C’était une belle journée ensoleillée. Avec Petite Mère, nous sommes allés au cimetière. Il y avait de nouvelles tombes autour, avec de la terre fraîchement retournée. Je n’ai pas osé regarder les noms, je les connaissais si bien, mes cousins, mes voisins, tout un quartier qui était si vivant, si plein d’allégresse.
Petite Mère était silencieuse. Moi, je n’avais rien à dire. Elle nettoyait la pierre tombale avec un grand mouchoir. Imad Ayoub 1950-2014. Plus bas, une autre inscription était recouverte d’une couche de ciment frais. Petite Mère arrachait les mauvaises herbes. De la main, elle aplanissait la terre. Puis, elle s’est levée et s’est éloignée, m’a laissé seul.
Non loin de là, une femme pleurait silencieusement. Elle était pareille à certaines chrétiennes que l’on trouve à Alep, très arménienne, avec les yeux qui inondent les joues dans un long étirement des paupières. Zarmig Boghikian, son portrait mortuaire était gravé sur la tombe. Un grand et beau jeune homme. Amen.
J’ai détourné mon regard. La pierre tombale de mon père. J’ai touché la partie récemment cimentée avec ma canne. Je me suis baissé, ai saisi un caillou, et j’ai commencé à la gratter. La fine couche de ciment a cédé morceau par morceau, dévoilant l’inscription dans son entier : Illias Ayoub. 1982-2014. Mon nom sur la dalle et mon cercueil vide sous la terre. Le soleil tapait fort. Tout était étrangement calme. C’était bizarre, il aurait dû y avoir des oiseaux ici, non ? Cela aurait dû être plein d’oiseaux en cette saison. Il n’y avait plus que la zébrure des avions de chasse dans le ciel, ce bruit assourdissant de rapace qui faisait vibrer l’air. La ligne indifférente des cyprès, qui se balançait dans le souffle asséchant du vent, la silhouette noire de ma mère perdue au loin dans une nuée de chaleur.
Alors, pour combattre le bruit du ciel, le martèlement interne de mon cœur, la chaleur autour, j’ai pris l’harmonica que mon père m’avait offert et que j’ai retrouvé dans un tiroir de la maison. « C’est une flûte de Pan, mon garçon ! » Mon père a toujours eu l’âme d’un poète, c’était lui qui voulait que mon enfance se passât au village et non à Damas, pour me laisser vagabonder dans les montagnes, les falaises, pour voir s’envoler les oiseaux. « C’est là qu’il y a les racines de l’amour pour la patrie, mon fils, nulle part ailleurs. »
J’ai joué une mélodie gaie, une mazurka pour faire danser la mort, tel un ressort endiablé, faisant claquer ses talons de notes sur le marbre des tombes.
La femme arménienne qui pleurait, m’a regardé, a ramassé son arrosoir et est repartie, courbée sous cette musique joyeuse qui pleuvait autour d’elle. Je l’ai côtoyée de si près, ma sœur, par ma douleur, la Mort. Sur le granit de ma tombe, sur mes larmes qui ne coulent plus, je la faisais danser, je faisais craquer les os de son squelette.
Il a déjà essayé dans sa jeunesse la drogue, le LSD, cela se faisait beaucoup dans le milieu New Age qu’il fréquentait à l’époque, à New York. Au début, à chaque prise, il y avait l’élargissement des perceptions, cette magie, sa conscience circulant dans les vaisseaux de son cerveau, s’engageant dans des canaux vierges, explorant des territoires inaccessibles. Un gonflement de voile. Et le monde vibrait autour de lui, brillait comme à certains moments étincelants sur la plage quand le soleil réapparaît après un orage. N’importe où, à partir de l’endroit le plus minable, le plus obscur, il pouvait à volonté, grâce à ce pouvoir de Dieu, inviter les forces de la nature dans le repliement étroit de son crâne.
Revenu de New York, chez ses parents en Bretagne, dans son odieuse chambre, il a continué son trip, son voyage intérieur, à la recherche d’une dilatation de lui-même. Le jour de ses vingt et un ans, quand son père est rentré dans sa chambre, Marc fumait un joint. Le vieux a crié : « Je ne veux pas de ça chez moi, cette saloperie ! » À la place d’aller pécher, son fils, ce bon à rien, toujours au lit, lui qui avait tellement besoin d’aide. Le Père Yao, un chalutier qui exige plus qu’il ne rapporte. Il aurait fallu venir avec lui sur le bateau,à l’aube, tirer les filets comme ses copains d’enfance, Bossenec,Prigent, des bons gars, unis avec leur père contre les tempêtes,des hommes quoi ! Pas un photographe traînant toute la journée, qui se drogue, en plus. L’exigence, le travail, le devoir, des valeurs fortes, ancestrales, burinant le visage et les mains ; pas la mauviette qu’il a engendrée.
Le père s’est mis hors de lui. Il le regretterait plus tard, quand Solange appellerait au téléphone leur fils et qu’il ne répondrait pas. Mais là, il n’en pouvait plus, seul sur le chalutier avec des salariés et les autres sur le Maria, le Pomone, leur fils à la relève, cette fierté de père qui a su donner l’exemple. Et lui à la traîne avec le Père Yao, les crédits, les salaires des marins, les charges…
Marc a fourré quelques affaires dans son sac.
– Tu me prends pour un bon à rien. Rien à foutre de cette vie étriquée de merde que tu me proposes. Tant mieux, je pars. Chez vous, ça a toujours pué le vieux.
Et Marc a claqué la porte. Il est monté à Paris, n’est plus revenu. La mère pleurait le soir avant d’aller se coucher, mais ce n’était pas encore le temps de la culpabilité.
Ses grands projets de libération se sont soldés d’abord par un petit boulot d’assistant-photographe pour les catalogues de la Camif et de Blancheporte, puis pour La Redoute, les 3 Suisses. Devenu enfin photographe lui-même, auréolé par des pubs dans les magazines, il avait réussi, un bel appart à Paris. Il y avait les filles faciles, mais malgré l’argent et les contrats, c’était toujours l’ennui au bout d’un joint qui semblait le traquer où qu’il aille. Il avait lu les poètes, il savait que la chair était triste, mais comme il était jeune et qu’il lui restait quelques livres encore à lire, il se faisait à l’idée que son destin était tout tracé.
Un jour, un copain photographe de New York, le voyant dans la débâcle psychique, ce marécage de vie léthargique dont Marc essayait vainement de s’extirper, lui a dit : « Tu t’enlises dans la routine, Marc. Tu critiques ton père, mais tu ne vaux pas mieux que lui ! »
Il lui a proposé d’aller en Tchétchénie en tant que free-lance.
« On ne peut pas perdre son temps à des conneries, quand la guerre est à votre porte, en Europe. »
