Nouvelles recettes de bonheur - Tugdual Derville - E-Book

Nouvelles recettes de bonheur E-Book

Tugdual Derville

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Beschreibung

Goûter son âge, danser, reconnaître sa part d’ombre, rire (surtout de soi), cultiver l’amitié véritable, dompter les écrans, héberger des insectes, mieux connaître pour mieux aimer... Voici quelques-uns des voyages intérieurs auxquels nous invite Tugdual Derville. Sur chaque sujet, il nous offre une réflexion savoureuse et originale qui nous convie à un changement de regard en profondeur. Il nous prescrit ensuite une action concrète afin d’initier un changement de cap. De petits pas en petits pas, c’est une véritable conversion que ce livre nous propose : pour une vie plus large, plus belle, plus humaine, en lien avec nos proches et toute la Création. Des pages qui font du bien au coeur, au corps, à l’intelligence et à l’âme. Bonne dégustation !

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Seitenzahl: 212

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Conception couverture : © Christophe Roger

Photo de couverture : © Christophe Damaggio

 

Composition : Soft Office (38)

 

© Éditions Emmanuel, 2020

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

 

ISBN : 9-782-35389-842-8

PRÉFACE

« S’il y avait une recette pour être heureux, ça se saurait ! » Voilà ce qui vient à l’esprit quand on lit cette promesse en couverture des magazines. En général, ce « bonheur »-là doit vous venir en perdant quelques kilos, en essayant la dernière gym à la mode, quand ce n’est pas en conformant votre vie au politiquement correct du moment. Bref, la formule sonne à la fois comme une fausse promesse et comme une vraie injonction culpabilisante ! Pourtant, les livres qui nous parlent de bien-être et d’épanouissement se multiplient et rencontrent un franc succès. Car l’individu doit désormais trouver le moyen d’être heureux par lui-même et pour lui-même. C’est la moindre des réussites attendues. Presque la moindre des politesses.

Oui mais voilà… cela ne marche pas. Car nous sommes des êtres de relation et notre bonheur se trouve en grande partie dans la façon dont nous sommes liés aux autres. Les dégâts psychologiques provoqués par le confinement du printemps 2020, et par la mise à l’isolement des personnes âgées lors de la pandémie de la COVID-19, en sont une terrible illustration. Nous sommes dépendants des autres, et dépendants de la terre. La lumière du jour qui s’allonge, puis raccourcit au long de l’année, influence notre énergie. Les cycles de la nature nous rappellent que la technologie n’est pas tout et que nous sommes tenus par le temps… « Tout est lié », explique le pape François à propos de la crise socio-environnementale ; il nous invite à « une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature1 ». Il faut aussi un chemin personnel et collectif pour que l’homme et la femme retrouvent le sens de leur vie.

La démarche de Tugdual Derville, dans cette série de chroniques initialement présentées sur KTO, est singulière : une méditation qui porte à l’action, au service de cette « écologie humaine » qui veut promouvoir notre développement intégral. Vous n’y trouverez pas de leçon de morale, ni la fausse bienveillance du « coach en développement personnel », mais la voix d’un ami, qui partage nos questions, nos erreurs et nos tentations, qui sait encore écouter et s’émerveiller. Ainsi, il nous révèle une sagesse que nous portons déjà. Car, en vérité, Tugdual n’invente pas. Il fait remonter à fleur de conscience de petites choses essentielles de l’expérience humaine. Pas tant au niveau de « la tête et des jambes » que « du cœur et des mains ». Il nous aide à « nourrir notre unité intérieure pour trouver la paix » et à travailler, sereinement, pour combler « le décalage entre ce que nous devrions être si nous étions fidèles à notre conscience et ce que nous sommes encore ».

Au fil des pages, voici des rappels fondamentaux : l’éloge de la curiosité et du silence, le goût de chaque âge de la vie, et même de la diminution, l’importance de peser nos paroles et nos jugements, de se garder de l’amertume, le besoin que nous avons, chacun, de nous entendre répéter des mots d’amour, de félicitation et de confiance. Cette sagesse est bien incarnée. J’aime que des pistes de progression, comme « reconnaître ses torts », « se réjouir de son sort », ou « désamorcer les tensions », voisinent avec une invitation à « héberger des insectes » et à nous émerveiller devant la magnifique complexité de la carapace du scarabée ou des yeux de la mouche.

En plus de cultiver son jardin, on sourit et l’on se cultive aussi, au gré des textes, avec les papyrus de Thèbes, Barjavel et l’oreille humaine, la galanterie comme modèle de féminisme, ou les chorégraphies de Bollywood. Tugdual nous invite à être, à aimer et à agir. Alors, action ! Commençons par picorer ces chroniques, elles sont nourrissantes !

Philippine de Saint Pierre

1. Pape FRANÇOIS, Lettre encyclique Laudato Si’, n° 139.

Adresse au lecteur

Ami lecteur, pour servir le bonheur, il n’y a pas de recette imparable. Pas plus qu’il n’en existe pour élaborer une œuvre au succès garanti. Heureusement ! Car vivre est un art. Comme en cuisine, tout se joue dans l’interprétation personnelle.

 

Mais alors, à quoi servent ces pages ? Elles sont conçues comme des provisions d’idées à faire mijoter : 71 préceptes, tantôt basiques, tantôt exotiques, où l’on peut piocher ; ingrédients variés à partir desquels chaque lecteur pourra composer son propre festin, pour le goûter personnellement, sans oublier d’en faire profiter les autres. Car une chose est certaine, l’individualisme est le grand poison de l’humanité. Tout bonheur est à partager.

Bonne lecture !

 

Tugdual Derville

01

S’ATTACHER AUX DÉTAILS

Pourquoi prendre la vie de si haut ? En nous penchant sur ce qui est petit, nous découvrons un monde infini à portée du regard, de la main et du cœur.

Vous êtes-vous déjà penché, à la façon de Gulliver, sur le grouillement de vie d’une prairie fleurie ? Vue de loin, elle paraît monotone. Imaginons-la au bord d’une de ces aires de repos qui ponctuent l’autoroute. Car nos autoroutes sont des couloirs verts si abrités des pesticides qu’ils sont devenus de surprenantes réserves de biodiversité, pour la flore et la microfaune. D’autant que la tonte des espaces verts y est moins systématique, par souci écologique.

Nous voilà donc accroupis, entraînés dans une étonnante excursion au milieu de monstres bizarres, toute une foule de bestioles, insectes et autres arthropodes rampant, sautant, volant. Un nouveau monde est à la portée du regard. Avec mille détails. Le tapis fleuri a donc changé de dimension dès qu’on s’y est intéressé de près.

C’est là que je veux en venir : le détail, c’est la vie.

Enfant, j’étais fasciné par les mantes religieuses que je découvrais l’été dans les prairies du midi, vertes ou brunes selon la couleur de leur herbe natale. J’admirais surtout la tête de la prédatrice, son étrange souplesse en rotation, sa bouche pincée, ses fines antennes dressées, l’air malin que lui donnent deux petits points noirs, pupilles enchâssées au fond des yeux globuleux en ellipse qui lui mangent le visage. Et je passe sur ses pattes préhensiles hérissées de piques, comme un chardon. Vous pouvez rester une demi-heure à regarder la bête immobile vous observer d’un air circonspect. Certains photographes se sont faits spécialistes de ces clichés qui montrent ce que l’œil tend à négliger.

Il en est de même dans la vie. Son sel est dans les détails. Elle paraît fade si on la voit de trop haut, si on la prend de trop loin. Grandes idées, grands projets, grands voyages… parfois grandes illusions. Ou bien indifférence molle, passivité… Nous passons si souvent à côté de véritables trésors !

Le constat est valable pour les plantes, les bêtes, les machines. Mais aussi pour les gens : ce qui est petit mérite notre attention.

Alors, action !

Approchons-nous à la prochaine occasion d’un sujet, détaillons-le pour le comprendre et nous en émerveiller. C’est à la portée de tous. Je l’ai encore vérifié récemment, lorsque, ayant oublié mon épuisette, j’ai dû pêcher la crevette à la main dans une de ces mares caillouteuses laissées par la marée. Il suffit de s’approcher au plus près de l’eau, pour regarder ce qu’il s’y passe et se laisser surprendre par tant de vie ! La chasse au détail ne coûte rien. C’est comme entrer dans une corne d’abondance, une spirale de découvertes sans fin. Le spécialiste – s’amusait à dire mon père (dont la culture était éclectique mais qui aimait approfondir les sujets) – est celui qui finit par savoir presque tout sur presque rien. Creuser permet d’approcher l’infini !

L’attachement aux détails permet d’affûter nos cinq sens. À force de saisir les variations entre deux spécimens, deux objets, deux musiques, deux vins, etc., on goûte de plus en plus la biodiversité naturelle et culturelle.

C’est aussi vrai pour affûter notre cœur. Chaque personne est un monde. Je fais volontiers l’éloge de ce qui est petit, car y prêter attention agrandit notre univers à la façon d’une loupe. Le souci du détail dans les relations humaines nous préserve de tout ennui. Et le pape François a même vanté l’attention aux « petits détails » comme une marque de sainteté.

02

ÊTRE DIGNE DE NOS SOUFFRANCES

Inutile de le nier : vivre suppose de souffrir. Le constater, récapituler nos divers maux et peines n’enlève rien à notre aptitude au bonheur, au contraire.

De quoi souffrez-vous ? Vous qui vivez, vous souffrez. Je reprends à mon compte la maxime du philosophe Martin Steffens : « Il n’y a qu’un danger : s’épargner la souffrance de vivre1. » Voilà un beau sujet de réflexion dans une société où l’amusement est roi. Le sens de la vie ne vient pas seulement du plaisir et de la créativité. Il vient aussi, immanquablement, de notre souffrance. Dis-moi ta souffrance, je te dirai qui tu es. Car chacun d’entre nous est éprouvé singulièrement – c’est-à-dire de façon unique – du seul fait de vivre. Souffrances physiques, qu’on éprouve au moins dans la faim au premier âge, dans les activités sportives pendant sa jeunesse et dans ses articulations à partir de la maturité… Peine et fatigue en famille et au travail, mais aussi souffrances psychiques : ces désirs frustrés qui ne cessent de nous tenailler, ces ambitions déçues, ces deuils accumulés. Sans compter que souffrances physiques et psychiques entrent parfois en résonance. Et puis, il y a aussi les souffrances sociales : ces inquiétudes pour nos proches, ceux que nous aimons, les causes qui nous tiennent à cœur… l’avenir de la société. Bon, sur ce sujet aussi je souffre, vous souffrez, nous souffrons… Il y a enfin les souffrances spirituelles, communes à tous les mortels (ainsi nomme-t-on les humains car ils se savent mortels). Ces souffrances spirituelles sont révélatrices de nos plus profondes aspirations. Car nous avons besoin de sens, de dépassement. Plus haut, toujours plus haut. Nos cœurs – même apparemment comblés – sont en réalité sans repos tant qu’ils ne reposent au sommet. Dieu sait à quelles idolâtries nous pouvons succomber pour combler ce vide existentiel qui nous étreint parfois. D’ailleurs, le manque de sens explique l’attrait des paradis artificiels où fuient tant de nos contemporains…

Bref, nul besoin d’attendre la dépendance, la maladie ou l’approche de la mort pour éprouver mille maux, ces souffrances que je récapitule selon la typologie proposée par les spécialistes des soins palliatifs : souffrances physiques, psychiques, sociales et spirituelles.

Alors, action !

Justement, je propose que chacun dresse sa petite liste, sur quatre colonnes. Liste de ces douleurs, peines, inquiétudes, solitudes, tensions, des petites déceptions aux attentes éperdues. Les refouler serait comme fermer une plaie sur son pus. Gare à l’infection ! Les constater, c’est déjà déposer sur elles le baume apaisant de la reconnaissance. Certaines souffrances peuvent être soulagées, grâce à un médicament analgésique, un massage approprié, une oreille attentive, un accompagnement, qu’il soit psychologique ou spirituel. Mais il n’y a pas d’analgésique pour s’épargner la douleur de vivre !

Le théoricien de la logothérapie, Victor Frankl, rescapé des camps de concentration où toute sa famille, y compris sa chère épouse, avait trouvé la mort, est bien placé pour nous proposer une solution. Récusant tout suicide, par respect pour la vie qui nous appelle, il nous propose juste d’« être dignes de nos souffrances ». Ce qui passe par cette petite liste qui permet d’assumer ce que nous éprouvons. Écrire, c’est poser, se poser, consentir et mettre à distance. On peut le faire sans craindre l’humour – excellent analgésique –, la caricature voire l’exagération.

Voilà, c’est tout. Le bonheur est à ce prix. Assumer nos peines. Leur donner un sens moral. S’en montrer dignes. Et même couchés, se tenir debout !

1. Martin STEFFENS, La Vie en bleu, Vanves, Marabout, 2014, p. 77.

03

VIVRE SOUS TENSION

Le sens de nos vies est lié à nos tensions intérieures. Nous sommes tous pétris de contradictions ! Le réaliser sereinement peut nous aider à progresser.

C’est peu dire que j’ai été agacé par la lecture du premier best-seller de Yuval Noah Harari, le brillant Sapiens, qui prétend raconter en cinq cents pages l’épopée de l’homme, tandis que son ouvrage Homo deus envisage son futur. Des critiques ont noté le manque de références scientifiques de ce Sapiens truffé de préceptes non démontrés, mais surtout son parti pris idéologique. Saluée dans le monde entier, cette brève histoire de l’humanité s’apparente à un livre à thèse, que je crois influencé par la biographie de son auteur, adepte du véganisme et d’une spiritualité libertaire anti-chrétienne. Comme souvent, les thèses parlent de leur auteur.

Quoi qu’il en soit, ses pages, inventives et souvent drôles, ont de quoi brouiller les esprits sur le sujet même qu’Harari affirme traiter : l’anthropologie.

Mais il y a un point au moins du livre Sapiens qui m’a touché : son auteur constate à quel point les religions se développent malgré les tensions apparemment inconciliables que subissent leurs croyants. Harari estime que la religion est l’invention des hommes qui leur a permis d’asseoir leur expansion sur la planète, en se reliant en nombre autour de mythes fondateurs, sans avoir besoin de se connaître. Ainsi les communautés d’Homo sapiens auraient-elles pris le dessus sur les autres hominidés. Nulle place pour la transcendance, mais là n’est pas la question.

En tant que chrétien, et malgré les piques d’Harari, je me suis reconnu dans le portrait qu’il fait de personnes « sous tension ». D’un côté nous exaltons la pauvreté et le partage, de l’autre nous accumulons des biens jalousement protégés. D’un côté nous exaltons l’humilité, de l’autre nous nous sentons humiliés dès que nous sommes méprisés. D’un côté nous exaltons la douceur, de l’autre la violence monte en nous quand nous avons le sentiment d’être agressés. Seules quelques figures héroïques semblent prendre l’Évangile au pied de la lettre. Ces modèles ont de quoi entretenir notre saine tension. Car cette tension est saine. C’est mon propos, et je propose donc de discuter avec d’autres de ces indéniables tensions. Je me souviens d’un volontaire d’À Bras Ouverts confiant son désarroi : « Auprès des enfants porteurs d’un handicap, je protège les faibles, mais au travail, je les néglige ! Comment faire ? » Nous avions conclu en souriant qu’avec une telle prise de conscience, il avait déjà fait 80 % du chemin.

Alors, action !

Partageons simplement avec un proche, au moins dans un domaine qui nous taraude secrètement, le décalage entre ce que nous devrions être (si nous étions fidèles à notre conscience) et ce que nous sommes encore… Mieux vaut prendre conscience de cette tension que la nier. Faire la politique de l’autruche, quand une exhortation vient déranger notre confort, revient à abandonner tout souci authentique du bon et du vrai. Et gare à la société individualiste et relativiste qui nous pousse, au lieu de reconnaître nos contradictions, à faire notre marché au milieu des préceptes de notre religion, à glaner ceux qui nous arrangent pour délaisser ceux qui nous dérangent. Chacun compose alors son menu selon ce qu’il est, se crée un Dieu à son image, quitte à le déformer pour le conformer à son nouvel état de vie…

Plutôt que cette paix intérieure factice, mieux vaut vivre sous tension. Une tension féconde.

04

RESPECTER LA SOUVERAINETÉ DES PARENTS

Il est facile de critiquer systématiquement l’éducation donnée à un enfant par ses parents, alors que leur autorité mérite d’abord nos encouragements.

J’évoquerai cette fois un précieux royaume : la famille. Je me souviens des propos, à Rome, d’un père de famille africain lors d’un congrès mondial interreligieux sur l’altérité sexuelle. Notre ami fustigeait la polygamie en expliquant que, dans la famille monogame, l’homme est comme un roi, la femme une reine et chaque enfant un prince ou une princesse. Le domicile familial est comme un palais souverain et la chambre conjugale un sanctuaire. Cela m’a fait réfléchir à ma propre souveraineté de père de famille. Et à celle de mon épouse. Car la nature a bien fait les choses : il faut un homme – un seul – et une femme – une seule – pour procréer. Ils exerceront ensuite une magistrature suprême sur leurs enfants. C’est donc un binôme paritaire, homme-femme, qui porte la lourde responsabilité d’édicter des lois pour la famille, et de les adapter selon la croissance de chaque enfant. Jusqu’à le laisser totalement libre, car la famille est une rampe de lancement vers la liberté.

Chaque famille a ses lois générales, ses coutumes, son langage propre, qui lui donnent sa singularité. Des règlements particuliers sont édictés pour chacun, selon son âge et son caractère. L’État reconnaît cette « autorité parentale », même si certains politiques tentent d’empiéter sur le rôle des parents, jusqu’à tabler sur l’école pour faire des enfants les rééducateurs de leurs parents. J’ai entendu une intellectuelle suggérer qu’on enlève vite les enfants à leurs parents pour que l’État leur garantisse une éducation égalitaire à l’abri des « aliénations parentales ». L’expérience montre que chaque fois qu’on prétend remplacer la famille, c’est l’échec. Il n’y a pas de parents parfaits, mais rien ne remplace des parents. En cas de grave maltraitance, c’est donc à contrecœur que les services sociaux doivent retirer un enfant à des parents trop défaillants. Ces cas extrêmes mis à part, père et mère forment ensemble un tribunal paritaire sans appel, chargé d’arbitrer les conflits, de punir ou récompenser : heure du coucher, choix des écoles, autorisation d’activités, argent de poche, transmission de la foi, etc. Les parents sont aussi des diplomates, gérant les relations avec les alliés (famille élargie), les voisins, les pouvoirs publics… En évoquant cette souveraineté, c’est sur la singularité de chaque famille que je veux insister. Et j’ai une idée derrière la tête : nous critiquons trop systématiquement la façon dont des parents élèvent leurs enfants comme si, en matière familiale, devait prévaloir le centralisme démocratique. Exemple type : l’accès aux écrans. Entre deux cousins, deux amis, il est légitime et normal que des parents imposent en conscience des règles différentes. Ils sont souverains.

Alors, action !

Essayons de poser sur les parents qui nous environnent un regard qui respecte leur souveraineté.

Toute famille est un système politique qui s’adapte à chacun de ses membres : ses talents, ses limites, ses blessures… Chaque famille est un écosystème culturel en quête de son équilibre, toujours en évolution. Et par-dessus tout, les parents, source de l’autorité légitime, disposent d’une « grâce d’état ». Ils n’ont pas à se soumettre à un excès de normes venues de l’extérieur. Même seul, du fait d’un veuvage ou d’une rupture, tout parent mérite d’être conseillé mais surtout encouragé dans sa responsabilité, plutôt que d’être jugé.

05

CROIRE EN LA JEUNESSE

Depuis longtemps – au moins 5 000 ans – les vieillards critiquent l’insolence des nouvelles générations. Pour une mauvaise raison.

J’ai concocté une petite salade de maximes pour entamer une série de chapitres consacrés à la jeunesse.

En apéritif, je veux servir le fameux : « Il faut que jeunesse se passe. » Sage rappel. La jeunesse est faite de tâtonnements, d’errances qui appellent une dose correspondante d’indulgence. On pardonne beaucoup aux jeunes. Leur pleine responsabilité n’est pas établie. Et ceux qui ont quitté cet âge béni, agité et pas toujours cohérent, pour un autre tout autant béni, qu’on peut espérer moins agité et plus cohérent, peuvent se pardonner leurs propres « erreurs de jeunesse », plutôt que de traîner un sentiment de culpabilité pour le reste de leur vie.

Mais que pensons-nous des jeunes d’aujourd’hui, nous les seniors, les décatis ? J’en entends déjà grommeler. Pour nous inciter à la bienveillance, je vais exhumer trois très vieux parchemins montrant que le conflit entre les générations est inhérent à l’histoire de l’humanité.

Le premier texte a été trouvé sur un papyrus de Thèbes daté d’environ 3 000 ans avant Jésus Christ : « C’est la décadence ! Les enfants n’obéissent plus, le langage s’abîme, les mœurs s’avachissent. » Cet auteur qui ronchonne contre nos insolents aïeux, on croirait l’entendre en ce début de troisième millénaire.

Le second texte est daté de la même époque. On écrivait donc il y a cinq mille ans sur une tablette d’argile de Mésopotamie : « La jeunesse d’aujourd’hui est pourrie jusqu’aux tréfonds, mauvaise, irréligieuse et paresseuse. Elle ne sera jamais comme la jeunesse du passé et sera incapable de préserver notre civilisation. » Paf ! Vous me direz que la civilisation mésopotamienne a en effet disparu. Mais rebelote, plus de deux mille ans plus tard, avec cette longue tirade d’Hésiode, poète grec du VIIIe siècle avant Jésus Christ, qu’on imagine tirée d’un rapport sur nos Ephad : « Ils manqueront d’égards et de respect pour leurs parents, sitôt qu’ils vieilliront et, sans redouter la justice divine, ils les accableront durement des plus cruels reproches, au lieu de prendre soin de leur vieillesse. Je n’ai plus aucun espoir en l’avenir de notre pays si les jeunes d’aujourd’hui doivent être les dirigeants de demain, car ils sont insupportables, inconscients voire effrayants. Si l’avenir de notre peuple est entre les mains de la jeunesse frivole d’aujourd’hui, il y a de quoi désespérer. Cette jeunesse se conduit vraiment avec une suffisance intolérable. Elle croit avoir la science infuse. Quand moi j’étais jeune, on nous apprenait les bonnes manières et le respect que l’on doit à ses parents. Mais la nouvelle génération n’a de cesse de contester et elle veut avoir raison. »

Comment expliquer cette permanence de critiques ? Outre l’insolence propre à toute jeunesse, une maxime m’a ouvert les yeux. Elle sera notre plat de résistance contre l’excès de nostalgie du passé qui tente toute vieillesse : « Les générations se suivent et ne se ressemblent pas. » Eurêka ! L’humanité change. Contrairement aux immuables animaux, nous subissons des mutations culturelles tout au long de notre vie. Un panda ne verra pas son petit-fils vivre différemment de lui. Mais l’humanité se réinvente sans cesse. Heureusement, chaque génération reçoit les charismes lui permettant de relever les défis de son époque.

Alors, action !

La leçon est toute trouvée : faisons confiance en notre jeunesse pour prendre le relais.

06

GOÛTER SON ÂGE

Pas si facile d’être jeune ! Toutes les périodes de la vie méritent d’être appelées « âge d’or » : chacune a son avantage et peut servir les autres.

« Mignonne, allons voir si la rose… » écrivait Ronsard pour déplorer le prochain flétrissement de sa belle. Le jeunisme idéalise la jeunesse. Malgré l’industrie cosmétique, l’éternelle jeunesse reste un rêve inaccessible. L’âge d’or, celui des 20 ans, qu’on n’aura pas tous les jours, est passager. La jeunesse fait sans cesse le deuil d’elle-même.

Eh bien ! que ce temps de la jeunesse soit fugace, je dis que c’est heureux ! À y regarder de près, la jeunesse n’est pas une sinécure, peut-être encore moins qu’hier. Elle n’est pas faite pour durer.

La jeunesse n’est pas seulement le temps béni de la vigueur physique, des premiers émois et de la découverte insouciante de la liberté.

C’est, pour beaucoup, un temps difficile : il faut bâtir sa vie, décider, s’orienter. Hors de la tendresse du cocon familial, la confrontation au monde peut être rude. Temps instable. Temps de tiraillement. Il faut parfois se conformer à son groupe pour y être accepté, alors qu’on aimerait y être reconnu dans sa singularité.

Et comment poser sereinement de grands choix personnels, dont on a parfois l’impression qu’ils nécessiteraient plus de maturité ? Comment bâtir son identité ? Chaque jeune cherche sa place, et se cherche. Chacun se découvre premier de cordée, ouvrant sa propre voie. Il doit se trouver, et trouver l’âme sœur. Difficile de discerner la fine pointe de sa vocation, aiguille cachée dans la botte des possibles. D’autant qu’on est bien moins conditionné qu’autrefois par l’autorité de ses parents, le caractère héréditaire de certains métiers ou son origine sociale.

Être jeune est un métier exaltant, mais quelle exigence !

Il n’est pas certain que ceux qui ont franchi ces étapes aimeraient devoir les revivre… Sauf à s’éviter quelques chausse-trappes.

Vient heureusement le temps de la force de l’âge. Et celui-ci – au contraire de la jeunesse – dure désormais longtemps. Plusieurs dizaines d’années, si tout va bien. Cinquante ans pour certains. On est dans sa voie. On s’est établi. On mûrit lentement. Pour creuser son sillon, on a le temps devant soi autant que derrière. Rien n’est à précipiter. Bien sûr, tout n’est pas rose. Quelques-uns ont perdu leur idéal de jeunesse et s’embourgeoisent lentement. D’autres – parfois les mêmes – payent à la mi-temps de leur vie des choix de jeunesse trop peu mûris. Ils éprouvent parfois un sentiment d’usure qui remet tout en cause… C’est la crise du milieu de vie. Supposons ce démon de midi surmonté. Supposons qu’on continue d’apprendre, de travailler sur soi, de prendre du recul : malgré ses inévitables épreuves, l’âge mûr est aussi un âge d’or ! D’autant plus appréciable qu’il est durable. C’est celui où l’on nous demande de rendre à la société beaucoup de ce qu’elle nous a donné. La génération pivot soutient celle de dessous comme de celle du dessus.

Alors, action !

J’ai déjà vanté, dans 67 recettes de bonheur, le troisième âge d’or : celui de la vieillesse ; je ne m’y attarderai donc pas ici. Mais je formulerai deux suggestions pour tous. D’abord, goûter son âge. Récapituler la chance de l’avoir. Lister tous les avantages qu’il me donne. Puis se demander le service qu’il rend aux autres. Poser sur ces autres âges de la vie un regard de bienveillance. Enfin jeter au moins une petite passerelle intergénérationnelle, geste ou service, qui combattra la ségrégation qui sépare trop souvent les trois âges d’or.

07

PRENDRE SOIN DE MON PETIT ENFANT

L’enfant que nous avons été continue d’exprimer en nous les émotions qui l’ont marqué. Mieux vaut en avoir conscience pour en discuter avec lui.

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