Nuage - Pierre-Paul Jobert - E-Book

Nuage E-Book

Pierre-Paul Jobert

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Beschreibung

La genèse de Nuage prit plus de cinq ans. Les contraintes de forme (faire d'un mémoire d'histoire ce qui peut ressembler à un roman), la structure de l'ouvrage en trois parties aux dimensions imposées (Pierre-Paul Jobert évoque l'écriture d'une symphonie), le souci de positionner le questionnement (l'auteur des chroniques, objet du mémoire, dit-il la vérité ?) d'une façon rigoureuse, rationnelle et étoffée expliquent le délai entre l'idée et la rédaction qui in fine ne prit que quelques mois. Un ouvrage qui permet d'aborder de nombreux sujets d'actualité, sous le prisme du point de vue de Sirius (pour paraphraser Voltaire et son Candide), de poser des questions existentielles, d'interroger sur ce qu'est une civilisation, et d'ouvrir en grand les portes d'un imaginaire débridé sans pour cela jamais quitter le registre du plausible, formation scientifique oblige.

D'autres ouvrages sont en préparation, en maturation devrait-on plutôt dire. Les lueurs de l'aube, un grand récit à vocation mythologique, écrit il y a plus de vingt ans, revu et corrigé paraîtra dans les prochaines années. Dieux qui reprendra des éléments de Nuage, et répondra à une question sans réponse naîtra un jour.

Toujours avec cet engagement, cette opiniâtreté à dénoncer une société insensée, ce souci permanent d'emmener le lecteur sur le chemin qui mène à la beauté, sans jamais oublier de questionner le réel, dans une quête existentielle sans fin, tandis que le lecteur sera emmené vers d'autres mondes, miroirs du nôtre, dans un souffle que la musique lui inspire depuis toujours.



À PROPOS DE L'AUTEUR


Toujours avec cet engagement, cette opiniâtreté à dénoncer une société insensée, ce souci permanent d'emmener le lecteur sur le chemin qui mène à la beauté, sans jamais oublier de questionner le réel, dans une quête existentielle sans fin, tandis que le lecteur sera emmené vers d'autres mondes, miroirs du nôtre, dans un souffle que la musique lui inspire depuis toujours.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Crédits

Dédicace

Saint Pétersbourg, 26 décembre 2042

MEMOIRE DE FIN D'ETUDES

REMERCIEMENTS

FABULA INCOGNITA

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

Terra Incognita

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVI

XXVIII

XXIX - Bhax'a

XXX - La taverne

XXXI - Le château

XXXII - Les Hauts

XXXIII

XXXIV - La vallée

XXXIV - Le Prince

XXXVI - L'échange

XXXVI - Clara

XXXVII - Les instruments

XXXIX

XXXX - Le retour

XXXX - Célyane

XXXXI - La traversée

XXXXIII - L'attente

XXXXIII - Atlantis I

XXXXIV - Atlantis II

XXXXVI - Atlantis III

XXXXVI - Atlantis IV

XXXXVII - Atlantis V

XXXXIX - Retour au silence

XXXXX

Saint Pétersbourg, 29 décembre 2042

Le mot de l'auteur.

Crédits

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Jobert, Pierre-Paul, 1955-, auteur

Nuage : les chroniques de Provence Casterel/Pierre-Paul Jobert.

ISBN 978-2-924169-64-3

I. Titre.

PQ2710.O23N82 2018           843'.92                   C2018-940180-X

©2018 Editions du Tullinois

editionsdutullinois.ca

Auteur :Pierre-Paul JOBERT

Titre :Nuage

Tous droits réservés.

Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

ISBN papier :978-2-924169-64-3

ISBN E-Pdf :978-2-89809-054-7

ISBN E-Pub :978-2-89809-055-4

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Nationales du Canada

Dépôt légal papier: 1er trimestre 2018

Dépôt légal E-Pdf: 3e trimestre 2020

Dépôt légal E-Pub: 3e trimestre 2020

Création Graphique : Atelier DUO

Adaptations Graphiques :Mario ARSENEAULT

Imprimé au Canada

Première impression : Avril 2018

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC - QUÉBEC

Dédicace

A Pierre V.

Saint Pétersbourg, 26 décembre 2042

Cher Professeur Barakov, 

Membre de votre famille depuis toujours (ou presque), vous me pardonnerez bien volontiers cette apostrophe destinée à son directeur de mémoire.

Suivant vos indications, j'ai étudié les manuscrits de Provence Castarel, qu'il intitule tout simplement "Chroniques". Je dois vous avouer que cet ouvrage, particulièrement inclassable, m'a déroutée pendant de longs mois. Vous avez été pourtant assez insistant, et je me souviens de vos conseils. " L'histoire est un espace mouvant, rien n'y est figé. C'est un volume déformable au gré des époques, des analyses et des moments. Tu as décidé que ta vie serait consacrée à l'étude de l'histoire. Qu'il en soit ainsi. Il est grand temps de te mettre au travail et de commencer ton aventure de chercheur." Alors vous avez mis entre mes mains un paquet de documents écornés que petite fille j'aurais vu comme un grimoire extrait d’un château mystérieux. Vous avez refusé de répondre à mes questions quant à ses origines exactes. " Tout est là. " m'avez-vous simplement dit. Je sais aujourd'hui que vous aviez raison.

J'ai passé de longs mois avec Provence, j'ai appris à le connaître, et peut-être à l'aimer d'une certaine façon. Combien de fois suis-je restée, réfléchissant, debout près de la fenêtre, à contempler la Neva, saison après saison ! L'histoire est un fleuve. Héraclite(On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous; elle se dissipe et s'amasse de nouveau; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas" )aurait aimé la Neva, j'en suis certaine.

Vous avez eu la bonté de m'installer ici, dans cet appartement trop grand pour moi, " une libéralité " avez-vous dit. Soyez-en remercié, ou plutôt remerciez pour moi celui (ou celle) qui a permis cela.

J'ai beaucoup travaillé en musique, du violon surtout, Bartók, Scimanovski, Barber, Britten, et Prokofiev bien sûr. J'ai joué quotidiennement sur mon instrument d'amatrice éclairée. Je sais bien que la pratique de la musique aide à la réflexion.

Je me suis retranchée ici, j'irais jusqu'à dire réfugiée dans l'étude, et en même temps, je me suis évadée. J'ai accompagné Provence dans son voyage.

La question du chercheur en histoire est alors apparue peu à peu comme une évidence au fil des pages lues et relues : Provence dit-il la vérité ?

Nuage, ce monde fascinant, est-il né de son imagination, et de son désir de fuir un poste d'observation devenu inutile au Kamchatka ? Ou bien ses chroniques sont-elles le témoignage d'une réalité qui restera inadmissible pour tout esprit rationnel ? Et que dire de son retour et des évènements qui ont suivi ? Est-ce tout simplement possible qu'il ait été le premier à parcourir un continent perdu ? Ou bien est-ce encore son désir permanent du rêve d’un autre monde qui le pousse à raconter une telle aventure ?

Dans ce mémoire, je me suis attachée à ce que le lecteur (mais qui aujourd'hui s'intéresse aux études d’histoire ?), puisse se faire sa propre opinion, comme je me suis fait la mienne. J'ai porté un soin particulier à l'enquête effectuée auprès d'interlocuteurs de haut niveau, en cherchant toujours la pertinence au regard du questionnement effectué. Qu'ils en soient remerciés.

J'espère que vous mesurerez combien j'ai suivi avec application vos recommandations, en confrontant des faits et des évènements, en recherchant d'autres sources, autant qu'il en est possible aujourd'hui.

Je vous sais gré aussi de m'avoir appris très jeune le français, en sus du russe. La lecture des auteurs classiques, dans leur langue d'origine, à laquelle vous m'avez poussée dès que j'en eus les capacités a été une formidable école sans laquelle je n'aurais pu effectuer ce travail. Mes connaissances de la langue italienne auront également été mises à profit pour ce qui se révèlera un ouvrage clé dans l'analyse des aventures de Provence Castarel

J'ai effectué une analyse linéaire et chronologique, (sans exclure quelques apartés anticipatifs), tel un parcours de découverte, et de fait structuré mon travail en trois parties. Fabula Incognita est consacrée aux origines du voyage de Provence, Terra Incognita est dédiée à Nuage et Tempus Incognitum  rassemble des éléments épars de la fin des chroniques, à tout le moins les plus difficiles et en même temps les plus troublants. J'ai choisi volontairement des titres en latin, même si je le lis fort mal, parce que cette langue, éloignée dans le temps, fait écho aux paysages lointains dans l'espace que Provence nous décrit avec passion.

Les travaux effectués pour la première partie, Fabula Incognita, ont consisté essentiellement à chercher des éléments de preuve de ce qu'avance Provence Castarel. Bien que ce ne soit pas mon domaine, je me suis intéressée à des aspects techniques, voire scientifiques. Je me suis efforcée à ce que leur vulgarisation n'en dénature pas le contenu.

Dans la seconde partie, Terra Incognita, j'ai cherché à savoir si les connaissances de l'époque permettaient d'imaginer Nuage. La personnalité de Provence, tout comme ses convictions, émergent dans les carnets rédigés à cette époque et méritent une attention particulière. En effet, tout se passe comme si Provence utilisait Nuage comme un prétexte pour faire passer des messages, pour aborder des thématiques alors difficiles.

Dans la troisième et dernière partie, Tempus Incognitum, tout s'éclaire et se voile en même temps. J'ai pris soin d'utiliser les éléments disponibles pour évaluer le caractère plausible de l'histoire.

Par ailleurs, il reste des bribes éparses, quelques pages ici et là, totalement inclassables. Parmi celles-ci, des essais littéraires inachevés (j'ai compté neuf nouvelles entamées), des réflexions politico philosophiques. En sus, il faut mentionner ce qui devait probablement devenir une autobiographie, en sus des carnets de voyage proprement dits. Je m'y référerai le cas échéant, même si leur contenu apporte peu d'éléments nouveaux.  

Je me suis interrogée sur l'intérêt de reporter en Annexe la version in extenso des écrits de Provence Castarel. Cela aurait eu le mérite de figer la source. Cependant, ayant opté pour la citation in situ de larges passages des chroniques, une annexe aurait fait redite. Peut-être serais-je amenée, plus tard, en fonction de l'audience qui sera accordée à mes travaux, à publier une version de référence des notes de Provence ?

Une précision de vocabulaire, j'utiliserai les mots carnet, manuscrit, notes, et écrits pour désigner ce qui constitue aujourd'hui les Chroniques de Provence Castarel.

Je vous souhaite, Professeur, une agréable lecture.

Mathilde Barakov

MEMOIRE DE FIN D'ETUDES

FACULTE DE SAINT PETERSBOURG

DEPARTEMENT D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

MATHILDE BARAKOV

LES CHRONIQUES DE PROVENCE CASTAREL

REMERCIEMENTS

Je tiens tout d'abord à remercier le Pr Barakov pour m'avoir accordé sa confiance dans cette étude.

Je voudrais aussi accorder toute ma gratitude à toutes celles et tous ceux qui ont bien voulu m'accorder de leur temps pour m'aider dans ma recherche :

Mr le chef de bureau de l'administration des espaces naturels de Petropavlovsk,

Les agents du Centre d'Etudes Sismologique du Kamtchatka,

Mr Serguei Bourtchouk, secrétaire aux affaires militaires de la région de St Pétersbourg,

Le colonel Vladimir Korschev du service des archives du Ministère de l'Air,

Le Pr Ivan Matsuev, du département de géologie et de vulcanologie, de l'université de Moscou,

Le Dr Ivan Vergueiev, responsable du laboratoire de physique théorique du Centre de Novossibirsk,

Le Dr Alexeivna Vianevski de l'équipe éthologie du département Sciences du Comportement et de l'Intelligence de l'Université de Saint Pétersbourg,

Le professeur Michail Leontiev, responsable des relations publiques de la cité de l'Espace de Tcheliabinsk,

Alexei Chedrine, le navigateur aux 5 océans de platine,

Le professeur Dimitri Gressilov, Chirurgien et Directeur de l'Unité Communication extrasensorielle de l'Hôpital Pouchkine de Saint Pétersbourg,

Le Pr Gregor Affanassiev du Centre de Recherches Cosmologique de Baïkonour,

Mme Ludmilla Valeievna, conservatrice en chef des antiquités du Musée de l'Ermitage,

Mr Vassili Lepankov, Dr en science économique,

Mr Dieter Schwarz, ambassadeur de la Confédération Helvétique auprès de la République de Russie,

Mr Piotr Tchakeiev, ancien rédacteur en chef de La Pravda,

Pr Stépan Wronski, du Département d'histoire de l'Université de Kiev,

Mr Iaroslav Kirillov, chef du département des affaires économiques du Ministère de l'Industrie,

Dr Alexander Popov, département de littérature comparée de l'Université de Saint Pétersbourg,

Pr Valery Assaiev, laboratoire d'exobiologie, Centre de Recherches Cosmologiques d'Alma Ata,

Pr Serge Belov, du département d'histoire contemporaine de l'Université de Kiev,

Pr Anatoli Tcherguine, de l'Institut du Monde Polaire de Mourmansk,

Mr Sigisdur Gundmunsen, ambassadeur de la République d'Islande à Moscou,

Mr Serguei Barakine, Ministre de la Défense de la République de Russie,

Pr Youri Cheridov, de l'Université de Kiev,

Mr Evgueny Yarchev, ingénieur en chef du cosmodrome de Baïkonour,

Le Pr Leontieva Palonkov, de l'Institut de Recherche sur les mécanismes de la vie, à Iekaterinbourg,

FABULA INCOGNITA

Du latin : Récit Inconnu

I

Provence Castarel débute son premier carnet comme un roman d'aventures. Dès les premières lignes, le ton est donné. Une envie irrépressible de se mettre en scène. Comme s’il s’agissait pour lui de souligner d'entrée de jeu l'importance des faits et de justifier leur réalité alors que cela semble totalement inutile tant rien ne pousse à douter de la véracité des faits initiaux.

-o0o-

Petropavlovsk, Novembre 2015

Peu à peu la ville s'efface derrière les eaux brunâtres de la baied'Avatcha qui mène à l'Océan Pacifique Nord. Seule la base du volcan Koriakski reste visible. Emprisonné dans un épais manteau de nuages glacés, le cône qui dépasse les trois mille mètres doit déjà se couvrir de neige. J'ai devant moi quelques heures de voyage sur le rafiot de Boris, avant de débarquer avec tout le matériel pour une saison d'hiver. La mer est suffisamment calme, pour le moment, et je peux prendre quelques notes. J'espère que Vassili, le Tchouktche sera là, avec les chevaux. J'ai pris du retard cette année, il fallait que je règle mes affaires avant de revenir. D'ailleurs, Boris n'a pas manqué de me rappeler qu'Octobre eut été préférable pour cette expédition.

— Cela fait plusieurs semaines que je vous attends, Professeur.

Evidemment, Boris n'a pas pu s'empêcher d'utiliser cette apostrophe, alors qu'il sait pertinemment que cela me gêne.

— Boris, je t'ai dit mille fois que je ne suis pas Professeur !

Boris garde le regard vers l'horizon, il n'est pas genre à tourner la tête pour me parler. Il pilote.

— Allons ! Un homme qui passe ses hivers perdu au milieu des volcans, avec des appareils tous aussi compliqués les uns que les autres, ce ne peut être qu'un savant ou un professeur.

— Alors pourquoi tu ne me dis pas Monsieur le savant ?

Boris hésite à peine, comme s'il avait déjà réfléchi à la question.

— Parce qu'un savant aurait su, lui, que Novembre est trop tard dans la saison pour aller jusque là-bas.

Là-dessus, Boris s'est renfrogné, comme à son habitude. Depuis le temps que je vis ici, (mais "Est-ce une vie ?" reste une question légitime), j'ai appris à parler le Russe. Boris se moque toujours de mon épouvantable accent, et Vassili se moque de Boris qui se moque de moi. Vassili n'aime pas les Russes. C'est bien connu, le régime soviétique n'a jamais respecté les Tchouktches et les coutumes ancestrales de ses peuples autochtones.

En peu de mots, Provence plante le décor, comme au cinéma. Il annonce les personnages centraux, et en dit suffisamment sur lui, comme s'il fallait que le lecteur s'accoutume au plus vite au personnage. Pour laisser la place à l'essentiel qui viendra plus tard.

Quand il écrit ces lignes, il vient de passer la cinquantaine. Il mentionne "ses affaires", sans d'autres détails.

Il prend soin de ne pas dévoiler son métier et laisse Boris l'évoquer. Seraient-ce là deux figures de style ?

Il s'interroge sur sa destinée : "Est-ce une vie ?". La question fondamentale. Tout ce qui suit fera écho à ces quatre mots. Provence annonce ici ce qui taraudera la réflexion du chercheur tout au long de la lecture de ses carnets.

En effet, au-delà des questions pratiques sur son existence, son métier, les raisons de sa présence au Kamtchatka, Provence Castarel reviendra plusieurs fois à la question existentielle qui est peut-être la raison des chroniques elles-mêmes. Comme si l'écriture de ses souvenirs, de son journal, réel ou supposé, rendait son existence hic et nunc juste et nécessaire ?

Sans anticiper ce qui suit, il est important de souligner que Provence prendra malin plaisir à brouiller les pistes, à laisser croire qu'il invente, qu'il affabule, qu'il crée quand un détail subreptice viendra jeter le doute, ou au contraire, dans ce qui paraît être la transcription fidèle de la réalité, il viendra adjoindre un élément inattendu qui perturbera le lecteur attentif.

C'est ainsi qu'une question récurrente et fondamentale va irriguer toute l'étude qui suit : Provence Castarel dit-il la vérité ?

Mais avant toute autre lecture analytique des carnets, il faut débuter par l'état civil et ce que les registres nous apprennent.

II

Selon les bases de données de l'Etat Français(Aujourd'hui disponibles dans le réseau d'informations de Russie.), Provence Castarel est né à Valensole, département de Haute Provence, le 11 juillet 1966. Valensole estune bourgade située sur le plateau éponyme, non loin de Manosque. Une agriculture prospère dédiée aux céréales et à la lavande a permis aux habitants une vie tranquille, loin des agitations de la ville.

Fils d'un médecin et d'une institutrice, Provence Castarel a débuté sa scolarité à l'école primaire municipale. Il est probable qu'il a eu sa Maman comme enseignante. On sait peu de choses sur l'enfance de Provence. Il n'en parle quasiment jamais, sauf quand il mentionne Célyane, son amie d'alors, dans plusieurs de ses carnets initiaux, rédigés tant dans la Datcha des ours qu'à Bhax'a, sur Nuage.

Célyane sera pourtant une sorte de leitmotiv dans l'existence de Provence Castarel, en apparaissant ici et là dans cette étude au fil des pages, jusqu'à ce que sa présence devienne de plus en plus prégnante, au point de prendre littéralement corps et vie à la fin des chroniques.

Provence est le nom de sa région natale. Rarement usité, ce prénom rendra l'enfant différent des autres Marius, Tiphain, Jean-Marie et Pierre, largement utilisés alors(Cf les registres paroissiaux, disponibles ici à Saint Pétersbourg grâce aux efforts de l'Eglise Orthodoxe Russe.)et contribuera probablement à son isolement à l’école.

Né à Marseille, après avoir étudié à la faculté de médecine d'Aix en Provence, le père de Provence a exercé toute sa carrière dans le même village. Il est probable que sa rencontre avec celle qui deviendra son épouse eut lieu lors de l'un de ses séjours à Valensole, alors qu'il n'était que simple assistant du Dr Morel (qui lui cédera son cabinet quelques années plus tard). Isabelle était fille d'un agriculteur local, plutôt aisé, car propriétaire de plusieurs dizaines d'hectares de terres sur le plateau. Elle a laissé l'exploitation à son frère Antoine, préférant consacrer sa vie à l'éducation des enfants. Peut-être était-ce pour marquer son attachement à la terre de ses ancêtres qu'Isabelle a choisi ce prénom. Mais ce n'est qu'une hypothèse.

On ne connaît ni frères ni sœurs à Provence, les registres ne portent aucune mention en ce sens. D'ailleurs, dans ses carnets, Provence apparaît toujours comme un homme plutôt solitaire, ce qui semble cohérent avec une enfance de fils unique.

Il fut un étudiant sans histoire, au lycée à Digne. Il eut son bac à 17 ans, avec mention bien. " Ce n'était pas bien difficile " expliquera-t-il à Cy dans le palais de Bhax'a.

Pour la suite, Provence ne décrit à aucun moment le détail de sa formation. Cependant il est presque certain qu'il suivit des études scientifiques. Les commentaires et les observations de Nuage ne trompent pas. Difficile à prouver totalement, car les archives des grandes écoles françaises ont malheureusement disparu, en même temps qu'elles, il y a une quinzaine d'années.

A côté de cela, il a étudié la musique, en commençant assez tôt. Dans une tentative avortée d'autobiographie(Cf les carnets épars, en addition des chroniques.), il écrit : "C'était le piano de la fille du Dr Morel, elle était décédée très jeune, et je m'exerçais en dilettante, sous le regard exigeant et bienveillant de ma mère. "

Il conservera toutefois toute sa vie un goût prononcé pour l'objet musical, comme il aime à le nommer, en référence à Clément Rosset, ouvrage qui apparaît dans sa bibliothèque( L'objet singulier, Clément Rosset, Les éditions de Minuit, 1985. Provence est un homme ordonné et méticuleux. Il y aen effet deux pages d'un carnet qui sont consacrées à l'inventaire exhaustif du contenu de sa datcha.).

Provence est plus qu'un simple mélomane. Il manifestera un grand intérêt pour les créations du Prince Ha. Ce sera une des clés de son voyage. Dans un extrait de son brouillon d'autobiographie, il le dit lui-même. " J'aurais aimé être musicien. Pianiste, compositeur, chef d'orchestre, organiste. La musique est le plus bel art qui soit, où l'éphémère, l'instantanéité, le moment suspendu créent les conditions changeantes et renouvelées de l'émotion auditive. Je me suis essayé à l'écriture musicale. Passer de l'improvisation au clavier au papier réglé où le dessin des notes devient langage est un bonheur rare. Mais ce ne furent rien d'autre que des tentatives, des esquisses, des brouillons d'un créateur autodidacte dont la formation musicologique se résumait à une écouteprolongée via la radio ou le disque. "

Provence Castarel a été marié puis divorcé. On ne lui connaît ni remariage ni enfants. 

III

(…)

La datcha des ours, Décembre 2015

Il neige à gros flocons. Le silence de la forêt n'est troublé que par le craquement des branches ployant sous un manteau humide et lourd. Protégé et isolé du monde extérieur, je vais passer six mois, seul, ici, dans ma cabane au Kamtchatka.

J'ai beaucoup œuvré à mon installation. Arrivé tard dans la saison, j'ai peiné à faire ma réserve de bois à peu près sec, ce qui fait que flammes et fumée grise se combattent aujourd'hui sans fin dans ma cheminée.

Quand le rafiot de Boris approcha de la côte, à l'endroit prévu, je vis que Vassili était là. Il m'attendait en lisière de forêt, devant la plage de gravier gris et noir. Immobile. Hiératique. Si le vent n'avait pas agité la crinière des chevaux, on aurait pu croire à un totem abandonné, vestige d'un antique culte sauvage.

Boris ne s'est pas attardé, le vent fraîchissait, la mer enflait. Il voulait ramener son rafiot entier à Petropavlovsk. C'est son outil de travail, son gagne-pain.

Vassili est resté quelques jours avec moi. Mon tchouktche est aussi mauvais que son russe, mais nous nous comprenons, souvent sans rien dire. Les gestes deviennent évidents avec le temps et l'habitude d'une nature qui impose sa loi. Le chemin est assez long pour rejoindre ma datcha. Quand je reviens ici, je ressens toujours la même émotion, celle de retrouver mon chez moi, espérant qu'il sera resté inviolé et que la curiosité des ours aura été se porter ailleurs. Vassili ne comprend pas bien ce que je fais ici, et quel plaisir je peux prendre à consigner dans des cahiers à spirale des colonnes de chiffres. Pour Vassili, il est inconcevable de mettre la nature en équations (c'est une métaphore, car il n'a aucune idée de ce qu'est une équation !). Il me dit souvent : " Le monde se vit et se ressent en ouvrant son cœur à sa beauté ". Assis sur son cheval, il frappe alors sur sa poitrine, il ouvre grand les bras, comme un aigle, le regard perçant vissé sur un horizon que les volcans peinent à clore.

Je n'ai jamais pu lui dire que je ne prenais aucun plaisir à ce travail, mais que plus que tout j'étais bien dans cette nature splendide et sauvage, et que j'étais heureux d'être là aussi parce qu'il existait. Mais il aurait fallu pour cela que nos échanges pussent dépasser l'ordre du contingent.

Cependant, je sais à sa façon de me regarder, de m'observer vivre ici, sur ce morceau de terre que la Nature nous prête, qu'il a compris combien j'étais bien plus qu'un simple scientifique.

Provence se livre ici à un de ses exercices favoris, la description de la nature et l'exaltation de ses rudes beautés. Vassili en fait partie mais rien n'indique que Provence put avoir à un moment ou un autre un ressenti ambivalent pour le tchouktche, alors qu'il vivra plus tard une relation parfaite-ment ambigüe sur Nuage. Il est tout près de le diviniser, ou tout du moins de lui conférer un rôle d'intercesseur entre le monde terrestre et un divin innomé.

Il oppose dans un jugement sans appel ("J'étais bien plus qu'unsimple scientifique") la réalité que la vie professionnelle a fait de lui et ce qui vibre fondamentalement au fond de son cœur. Si dans les deux cas, il y a recherche de la connaissance, Provence Castarel positionne les savoirs sur une échelle de valeur. Il ne dit pas que Vassili a compris qu'il était autre chose qu'un scientifique, maiscombienil est plus qu'un scientifique. "La science apporte peu quand l'esprit s'ouvre" comme il a souvent plaisir à le dire( Cf recension des échanges avec le Pr Horacius Volkenberg dans la taverne de la rue haute de Bhax'a.).

Plus pragmatiquement, Provence Castarel est un scientifique qui passe l'hiver (au minimum) au Kamtchatka, en manipulant des instruments de mesure destinés à des études. Météorologiques? Vulcanologiques? Ecologiques?

A ce stade des carnets il n'est pas possible d'aller plus loin dans l'analyse précise de son activité. En effet, dans ce qui précède l'extrait ci-dessus, il ne fait que consigner des éléments factuels : travaux réalisés (" J'ai vérifié le bon fonctionnement des appareils "), tâches à accomplir (" Couper du bois, faire dessaler le poisson, préparer le compte rendu mensuel,…"), météorologie du jour, menus divers, surtout quand il a pu agrémenter l'ordinaire (" A ce jour, je me suis fait un gâteau avec les airelles ramassées l'année dernière, conservées dans l'alcool, un régal "), bref une liste de quotidiennetés qui n'ont d'autre intérêt que de montrer son souci de la précision, de l'ordonnancement et de la régularité.

Il y a consciemment ou non, du Robinson là-dedans, une sorte de processus d'identification au mythe séculaire de l'abandonné sur son île. "Six mois seul" dit-il.

Le lecteur ne sait pas si Provence demande qu'on le plaigne de sa situation ou au contraire qu'on l'admire.

Peut-être le seul fait d'être regardé le satisfait-il. Peu importe l'appréciation.

Simplement exister. Encore une manifestation de cette interrogation fondamentale.

Est-ce pour y répondre que Provence prend la plume?

Pour qui écrit-il ?

Pressent-il l'imminence des faits qui vont suivre et veut-il simplement les placer en perspective ?

Ou au contraire tout ceci n'est-il qu'une mise en scène destinée à voir se dérouler un scénario pensé à l'avance ?

IV

Pourtant, rien ne laisse présager des évènements qui vont déclencher le départ de Provence pour Nuage. Il se laisse aller à vanter les bienfaits de l'hiver et de la "solitude intelligente"(Dans le carnet (inachevé) d'aphorismes.).

(…)

Datcha des ours, février 2016

Aujourd'hui, le temps est revenu au calme. J'ai vécu pendant dix jours, comme dans un camp retranché, tandis qu'au dehors se déchaînait  une tempête effroyable.

Il est bien difficile de s'abstraire du vacarme sans fin, avec ce vent énorme qui peine la forêt. Les heures sont sans référence, il fait nuit toute la journée (j'ai fermé tous les volets de la datcha). J'en ai profité pour relire Dostoïevski. Cela devient le rituel des tempêtes d'hiver.

Le seul moyen de se soustraire à la bruyante prégnance de la tempête, c'est le casque à isolation phonique. Une merveille de technologie (comme quoi de temps en temps, la science et sa fille opérative peuvent concourir à la beauté). Je ne l'utilise malheureusement pas autant que je le souhaiterais car il me faut économiser la batterie, les ressources en électricité sont limitées, et la priorité va aux instruments. Les quels instruments ne me disent rien que je ne sache déjà, l'activité est normale. Par contre, les instruments de l'orchestre (j'ai un faible pour le Marinsky) sonnent merveilleusement bien.

J'écoute les Russes. Prokofiev, Chostakovitch (La symphonie Leningrad en pleine tempête au Kamchatka c'est quelque chose !), Balakirev, entre autres. Je garde Stravinski pour le dégel. Le Sacre du Printemps est réservé pour les grandes occasions liturgiques.

Aujourd'hui, le soleil brille, je suis assis sur la souche qui me sert de trône. Je vois au loin le lac Kourile, gelé comme un miroir couvert de buée. L'Ilinski et plus loin le Kambalny dressent leurs silhouettes coniques brillant de mille feux. J'aime ce paysage sans âge, le temps n'a pas d'emprise ici, la civilisation n'a pas encore importé ses miasmes délétères dans cet écosystème des origines.

Dans ce monastère à ciel ouvert je suis un reclus heureux.

Provence Castarel vante la constance de son environnement, y compris dans ses délires météorologiques. L'intemporalité du lieu le rassure, lui apporte une paix propice à l'évasion littéraire et musicale.

L'hiver l'isole et en quelque sorte le protège. La neige n'est plus manteau mais carapace, et le gel lui fait armure.

Il met en perspective la beauté de la nature et les résultats de la création artistique humaine. C'est pour lui une évidence. L'amour de la musique est ici confirmé, explicitement. Dans ses inventaires, il liste bien d'autres références, beaucoup de musique française (ses origines), peu de musique allemande. Il abordera la question de ses goûts musicaux plus tard, quand il sera sur Nuage, auprès de Cy.

Provence, le scientifique, peut-être l'ingénieur (il faut être ingénieur pour parler ainsi de la technologie), expose son moteur de vie, à savoir la recherche de la beauté. 

Est-ce cette irrépressible inclination qui le poussera à quitter ce lieu dans lequel il se dit pourtant heureux ?

Choisir l'abandon de sa zone de confort pour un inconnu sidérant est-il un exercice de la pensée ou une réalité?

Rien dans les carnets de l'hiver 2015-2016 ne permet d'envisager l'une ou l'autre hypothèse avec plus de certitude. Les tentatives littéraires (Des nouvelles, pas des romans, il écrit explicitement nouvelle sous le titre) datent peut-être de cette époque (il ne les a pas datées). Leur état embryonnaire laisse peu de place à l'interprétation. Les titres sont souvent peu explicites quand ils existent (Le jour bleu, Le temps sans lendemain, L'espèce sauvage). Les paragraphes probablement rédigés très vite, à en juger par l'écriture, posent souvent le théâtre d'une action future (Une ville hypermoderne, un dialogue entre de futurs personnages, une biographie imaginaire à peine entamée). Des éléments insuffisants pour aider à comprendre si tout ce qui va suivre dans les chroniques est le résultat de l'imagination ou la réalité. Les carnets, à l'exception des deux derniers sont rédigés cependant en continuité, a contrario des tentatives littéraires qui sont toutes éparses, en feuillets volants. Ceci laisse penser que Provence poursuit la narration de sa vie. A moins qu'il n’ait enfin trouvé le fil conducteur romanesque permettant la construction du récit, sans abandon abortif.

V

Le printemps 2016 voit l'élément déclencheur survenir. Les notes de Provence se font plus rapprochées.

(…)

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15 mars

Il me semble avoir entendu aujourd'hui le bruit d'un moteur. Personne ne vient jamais ici. J'ai peut-être rêvé ?

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16 mars

Il tombe une pluie froide sur une neige encore épaisse par endroits. Le sol est souvent gelé. Voilà un beau verglas en perspective. Cela n'empêche pas ce foutu bruit de moteur, au loin, vers le volcan.

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17 mars

J'ai décidé d'en avoir le cœur net. J'ai chaussé mes vieux skis de randonnée et me suis approché de la zone d'où provenaient ces bruits. Le lac est encore gelé par endroits.

J'ai progressé au prix de gros efforts. Après plusieurs heures de progression, je n’ai plus aucun doute. J’ai observé des traces de chenillette. Je ne suis pas un trappeur. Mais il n'y a aucune difficulté à reconnaître ce genre de choses.

Je n'ai pu aller plus loin, je me serais fait prendre par la nuit pendant mon trajet du retour.

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18 mars

Je me demande si le sismographe fonctionne correctement. Il n'enregistre jamais rien, du moins rien de significatif, et j'ai observé quelques mini secousses, oh rien d'important, mais suffisamment pour que cela change de l'habitude. Décidément, voilà un printemps aussi précoce que riche en évènements.

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19 mars

Une journée calme sans rien à signaler. Il fait gris, sans aucun souffle de vent, ce qui est rare. J'ai cru entendre un oiseau.

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20 mars

Quelques signes d'activité sismique.

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21 mars

Encore ce bruit de moteur, au loin.

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22 mars

Je viens de rentrer. Epuisé. J'ai mis mes vêtements à sécher devant la cheminée. J'y ai fait un feu d'enfer. La pièce à vivre est rapidement montée en température. Je me hâte de transcrire les évènements de la journée.

Je suis parti très tôt ce matin, quand le sol était bien gelé. Le ciel était clair et j'ai pu parcourir les quinze kilomètres qui me séparent de la piste en quelques petites heures. Les traces de chenillettes étaient toujours visibles.

J'ai suivi la piste jusqu'en milieu de journée. Je ne pouvais aller plus loin car il me fallait rentrer.

Je me suis écarté pour déjeuner. Tandis que je mangeais, un véhicule d'un blanc immaculé approcha, remontant la piste vers le volcan. Je me cachai tant bien que mal. Lourdement chargé il progressait avec difficultés. Il ralentit en arrivant près de moi, mon cœur battait la chamade. Je ne voulais pas être vu. Deux E entrelacés, bleu marine ourlés d'or, décoraient les flancs de la chenillette. Elle s'arrêta un peu plus loin. Deux hommes habillés tout en blanc sortirent du véhicule pour satisfaire un besoin naturel. Ils fumèrent une cigarette en silence. Au moment de partir j'entendis distinctement "Gehen Wir ?" Des Allemands ! Que viennent-ils faire ici ? J'attendis un bon moment après leur départ avant de prendre le chemin du retour.

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23 mars

Rien à signaler. Calme plat.

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24 mars

Idem

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25 mars

Idem. Peut-être n'était-ce qu'une expédition de passage ?

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Provence ne veut manifestement pas que quiconque vienne troubler sa solitude. L'étranger est obligatoire-ment un intrus dans son espace de liberté.

Il espère sincèrement que tout redeviendra comme avant. Le calme de la nature, le silence dans la datcha protectrice, l'étreinte avec la solitude bienveillante.

Manifestement, Provence n'est pas un aventurier. Certes il a pris la mesure de son environnement, et il s'y est adapté. Mais la rencontre avec l'autre l'effraie.

Peut-être pense-t-il inconsciemment ennemi, car entre les lignes, il y a la crainte que les chemins qui mènent vers son bonheur deviennent troublés, voire illisibles. Et cela lui est inadmissible. Il est possible de commencer à comprendre à ce stade du récit pourquoi Provence a décidé d'entamer ce voyage vers l'inconnu, quelques semaines plus tard.

Peut-être rêve-t-il d'un récit d'aventures, entame-t-il un nième projet romanesque ? Il y a dans le cadencement des jours et leur contenu quelque chose d'éminemment musical, comme les climats successifs d'un poème symphonique, avec ces changements de rythme et d'atmosphère, jusqu'au retour au calme final. Cependant, la lecture de ces quelques lignes est sans intérêt littéraire majeur. En effet, Provence ne fait pas assaut de vocabulaire. Ce style se retrouvera plusieurs fois au cours de l'analyse globale des chroniques et de leur étude.

Indépendamment du profil psychologique de Provence et de l'hypothèse imaginative, Provence décrit des faits objectifs : une piste de la forêt a été utilisée à plusieurs reprises par un (ou des) véhicule(s) motorisés. Celui que Provence a observé était lourdement chargé. Par quoi ? Il n’en dit rien. Le chauffeur parle allemand, ainsi que son acolyte. La probabilité que l'expédition soit allemande est donc grande. Même après la chute de l'Empire, et a fortiori sous l'administration de Vladimir Poutine, on n'organise pas une expédition au Kamtchatka sans avertir les autorités et avoir demandé les sauf conduits nécessaires. Provence se plaint d'ailleurs dans son premier carnet "de la bureaucratie tatillonne des bureaux de Petropavlovsk". Il est concevable qu'en cette province reculée, l'informatisation n'ait pas été complète. Ceci explique peut-être qu'aucune trace d'une quelconque expédition allemande n'apparaisse dans les registres numériques consultés au ministère de l'administration territoriale. Des recherches effectuées directement auprès du Bureau de Petropavlovsk n'ont rien donné. Non pas que les documents aient pu être perdus. L'administration "tatillonne" ne perd rien. Elle range. Elle classe. Elle archive. Cela a toujours été ainsi.

Simplement, il n'y a pas eu d'expédition. Du moins officiellement.

Il est alors nécessaire de rechercher la signification des deux E entrelacés en bleu marine ourlé d'or. Ce que ne manqua pas de faire Provence.

VI

26 mars

Une dernière neige aujourd'hui ! La température a subitement baissé. Je ne peux, ni ne veux sortir.

Avec le vent qui hurle dans la forêt, il est impossible d’entendre un quelconque bruit de moteur. Je me demande cependant qui peut avoir bien envie de s'enfoncer sur la piste vers l'Ilinski. Je n'ai été informé d'aucune expédition volcanologique. Et puis l'Ilinski est plutôt du genre calme et de peu d'intérêt. (C'est sûrement pour ça qu'on m'a exilé ici. Un grand calme et pas de vagues.) Tant qu'à faire ils n'avaient qu'à se "promener" du côté du Klyoutchevski, plus au nord. Les Itelmènes racontent bien des légendes de démons descendant de la montagne pour pêcher la baleine et la faisant cuire la nuit sur d'énormes feux. Plutôt du genre bruyant, cette bête là. D'un tellurisme dantesque. Pas comme ici, où tout est redevenu calme.

Je ne dispose que d'étroits créneaux mensuels pour une communication internet par satellite. Ils sont réservés à la télétransmission des données accumulées. Mais comme il ne se passe jamais rien ici, j'ai décidé de reporter l'envoi au mois prochain. Et puis, le faible signal noté il y a dix jours pourrait réveiller le laboratoire, et me sortir de ma tranquillité. Ce n'était apparemment qu'un hoquet, rien d'autre.

J'ai donc utilisé la connexion du mois de mars pour rechercher sur Internet la signification de ces deux E entrelacés. J'ai commencé par les sites spécialisés en héraldique. J'y ai passé un long moment, trop long sûrement, au regard du créneau horaire de ma liaison satellite. Je n'ai rien trouvé. Rechercher simple-ment EE entrelacé sur Google ne donne rien.

Je suis donc condamné aux conjectures.

Soit cette équipe veut rester discrète et ce double E ne veut rien dire, soit l'organisateur de cette expédition est caractérisé par un ego gros comme ça ! Et il se moque des autorités, à moins qu'il ne les ait corrompues, ou qu'il en soit un " ami " ? Se pourrait-il qu'un allemand ait suffisamment de relations haut placées dans l'administration russe pour qu'il puisse ainsi batifoler ici, qui plus est dans une réserve nationale ? Et que vient-il faire près du volcan ? Sont-ils toujours là ? Où se sont-ils installés ? Pour quoi faire ?

Je n'ai que des questions et aucune réponse.

Vassili devrait passer un de ces jours, il vient toujours me voir à la fin de l'hiver, pour savoir comment je vais. Je lui demanderai s'il a entendu parler de quelque chose. Peut-être me fais-je des idées.

Pourtant je suis sûr de ne pas avoir rêvé.

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Provence a effectué ses recherches en utilisant les moyens de l'époque. Google ! Malgré les millions de pages indexées il n'a rien trouvé. Et pour cause, le détenteur de ce double sigle ne se livre pas aisément. Ce qui peut paraître contradictoire avec le caractère ostentatoire de l'expédition, et pourtant c'est ainsi. Les chroniques livreront plus tard l'élucidation de ce qui est à ce moment encore un mystère. Il ne fallait pas chercher dans l'héraldique !

Provence fait montre là d'une certaine naïveté, d'un attachement pour les choses désuètes comme les blasons. Il oscille en permanence entre la modernité (Internet par satellite) et les vestiges du passé (deux E entrelacés sur un véhicule ne peuvent pas être autre chose pour lui qu'un symbole héraldique).

Emporté par le flot de l'écriture, Provence abandonne au passage un élément de sa vie professionnelle. S'il est ici, c'est d'abord, au départ, parce qu'on l'y a envoyé. Son comportement exaspérait, et le poste d'observateur au Kamtchatka était un moyen idéal de se débarrasser de ce qui était peut-être une forte tête. Image d'ailleurs que Provence ne donne pas de lui, car à aucun moment il ne laisse transparaître ce trait de personnalité. S'il avait dû le cacher sciemment, cela signifierait que chaque ligne de ces carnets aurait été écrite sous contrôle, ce qui n'est manifestement pas le cas. Il reste l'hypothèse de l'éviction pour propos politiquement incorrects, cachée sous le prétexte facile de l'incompatibilité d'humeur. Ce qui pour l'époque est plus que plausible.

Provence parlera de politique à Bhax'a, et cela fera l'objet de quelques recensions dans les carnets écrits sur Nuage.

La liste des questions posées est évidemment pertinente. Il en manque une, et d'importance : pourquoi le sismographe a-t-il enregistré des signaux anormaux, minimes certes mais anormaux, au même moment ? Si Provence avait posé cette interrogation sur la table, peut-être aurait-il cherché différemment…

VII

Les jours passent, et Provence laisse peu de notes. Il ne sait pas ce que les mois qui viennent lui réservent : " A la fin de mon contrat peut-être pourrai-je rester ici? ". Son employeur (de toute évidence un établissement de recherche scientifique) ne lui a donc pas donné garantie concernant son avenir. Même s'il a cinquante ans, quand il rédige ses chroniques, Provence ne peut prétendre à ce que la France de l'époque appelait le droit à la retraite. Il lui restait alors de longues années à travailler. Il est sans illusions quand il avoue : " Ici je suis payé en nature mais là-bas, pensent-ils à mes cotisations ? ". Sa situation professionnelle est totalement bancale, le désordre politique du pays à l'époque ne laissant évidemment rien envisager de bon.